Pour arracher leur ame à cette oisiveté qui fait son ennui, il faut ou la rendre attentive à un pompeux récit de merveilles qui la tiennent dans l’admiration, ou frapper en elle cette partie pleureuse, dont parle Socrate [p. 67] qui est insatiable de larmes, ou, ce qui est plus difficile, satisfaire la partie gaye, qui ne veut que rire. […] qu’un Etre immortel qui ne doit travailler que pour l’Eternité, doit toujours être en garde contre la Poësie, & ne l’écouter qu’avec crainte, s’il veut conserver l’œconomie de son ame.
Ainsi donc, Madame, il faut, ou que cette personne se voie comme rejettée du Seigneur par un degoût continuel pour la devotion, qui est la nourriture de l’ame ; ou qu’elle renonce au theatre. […] Je vous avouë ingenument, Madame, que je n’ai pas eu jusqu’ici le bonheur de rencontrer un caractére si heureux, & une ame aussi extraordinairement favorisée du ciel. […] « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, & quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » Voila donc entre autres choses où porte la grace ; voila les maximes de vivre qu’elle inspire à toute ame, qui en veut suivre les mouvemens. […] Faute de crainte, on n’a point d’idée du malheur qui peut arriver à l’ame, & par consequent point de mouvement d’aversion pour le mal : faute de défiance, loin de se ténir sur ses gardes, & de se mettre en disposition de repousser l’ennemi du salut, on y apporte une imagination vive, un esprit dissipé, un cœur volage, des sens ouverts & subtils, dispositions fatales & propres à donner de l’entrée au peché. […] Une tolerance donc suppose toujours un mal : c’est ainsi qu’on souffre dans quelques Roiaumes, aussi bien qu’à Rome & ailleurs des maux, dont les personnes, qui nous objectent ceci, ne voudront pas assurement nous donner exemple, & dont toute ame, qui a de la pudeur, sent de l’horreur & de l’aversion.
Cette sensualité fait comme fondre & liquifier l’ame, dit S. […] Chrisostome, dans la même idée, croit que l’ascendant qu’elle prend sur l’ame, la fait couler comme l’eau, en y apportant la fureur de l’amour, une véritable ivresse : Imposuisse menti, limphasse animum, æstum libidinis furibundum accendisse, amoris impetum attalisse . […] Rien ne sent plus mauvais que l’ame quand le corps sent bon. […] Le corps est susceptible de toute sorte de sensations, ou plutôt l’ame ; le corps n’est que l’instrument. […] Le Livre des Cantiques qui chante les noces du Seigneur avec son Eglise, & avec l’ame fidele, parle par-tout des odeurs qui y regnent.
C’est, nous disent-ils, c’est du Théatre que la volupté assiege tous les sens du corps & toutes les facultés de l’ame. […] Ils passent bientôt de l’image à la réalité, & finissent par s’énerver l’ame & le corps. […] Tout ce qui pouvoit avilir l’ame, étoit banni des anciennes Tragédies Grecques. […] On la fait pénétrer par les yeux & par les oreilles jusque dans le fond de l’ame. […] Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre ame.
Son but est d’exciter les passions, & de jetter l’ame dans un état violent, & les comédiens sont flétris. […] d’indignes bateleurs avec d’honnêtes gens, dont la fonction exige, pour y exceller, de la figure, de la dignité, de la voix, de la mémoire, du geste, de l’ame, de l’esprit, de la connoissance des mœurs & des caractères ; en un mot, un grand nombre de qualités que la nature réunit si rarement dans une même personne, qu’on compte plus d’excellens auteurs, que d’excellens comédiens. […] Le Brun, si connu par son livre critique des Pratiques superstitieuses, livre où il se donne pour une ame peu commune, étoit superstitieux comme un autre : on a dit que c’étoit un médecin malade lui-même. […] On voit qu’il ne s’explique qu’à demi ; qu’il craint d’ajouter à la fermentation qu’il a déjà causée ; & que, dans le fond de l’ame, il ne voudroit de théâtre nulle part.