Au reste le dessein que je m’étais proposé, quand j’ai travaillé sur les Tragédies, a été de les examiner du côté des mœurs ; afin de bannir du Théâtre de la réforme toutes les Pièces où la passion d’amour est portée à des excès qui peuvent être préjudiciables plutôt qu’utiles : mais, en travaillant selon mon plan et, pour ainsi dire, en chemin faisant, j’ai trouvé que les désordres de l’amour étaient souvent si mal imaginés par les Poètes, qu’il m’a été quelquefois impossible de ne pas relever des défauts que j’ai cru apercevoir dans leurs Ouvrages ; et c’est sur cela que je crois devoir prévenir mon Lecteur, et lui faire connaître ce que je pense.
Les Régens disent qu’il leur étoient impossible de fournir d’aliment à tant d’années, ils ont imaginé des pieces de théatre, qui donnent de l’occupation à leurs écoliers ; abus qui sollicite fortement l’autorité civile ; il faut admirer malgré qu’on en aie l’adresse de ceux qui sont parvenus à déguiser aux parens le peu de rapport de ces distractions avec l’objet principal, & leur faire approuver cette mascarade de leurs enfans. […] Il est créateur de l’opéra : on lui fait surtout honneur d’avoir imaginé ces robes traînantes de trois ou quatre aulnes qu’on dit Majestueuses, qui sont du moins utiles aux Marchands, pour la consommation des étoffes, & dont Boileau disoit d’une robe à longs plis balayer le barreau. Il imagina de faire ronfler les furies par fureur, ce qui est plus burlesque que tragique ; malgré tous ses défauts, on le combla d’honneur. […] Ce n’est point la nature ; c’est une atrocité imaginée par un esprit noir, sans aucune vraisemblance.
Il y a du goût, de l’art, de l’esprit dans ce spectacle : il est difficile de croire que les Russes l’aient imaginé & exécuté ; sur-tout ceux qui étoient en Pologne ne sont que des soldats & des officiers, qui ne faisoient depuis plusieurs années d’autres métier que de piller, de ravager le royaume. […] On a imaginé encore à Varsovie une espece de Vauxhall, sous le nom de Redoute, où l’on boit & mange, chante & danse, &c. […] Le Capitole de Toulouse, moins riche que Scaurus & l’Impératrice de toutes les Russies, n’a pu faire cette dépense, ni trouver d’ingénieurs capables d’imaginer de si vastes ressorts.
Tout ce qu’il y a de plus ridicule en rêve, en féerie, en métamorphose, &c. s’y trouve entassé ; l’Arioste, Cirano Bergerac, les Chevaliers de la table ronde, n’ont rien imaginé de moins vrai-semblable. […] Il en donne une excuse plaisante, il dit qu’ayant vu dans le magasin de la comédie Italienne des décorations qui lui parurent singulieres, on lui dit qu’elles avoient été faites pour une comédie qui n’avoit pas été jouée ; il imagina d’en faire une sur ces décorations, comme M. […] On n’a qu’à prendre au hasard quelques grotesques de Calot, imaginer une liaison, fût-elle aussi bizarre-que les morceaux, voilà une piece.