Ces dangers reconnus par un homme du monde, par un ancien militaire qu’on n’accusera certainement pas de vains scrupules, ou d’une morale exclusivement rigoureuse ; sont encore des problèmes pour des gens qui se croient dévots, qui à certains égards peuvent l’être, et qui fréquentent le théâtre avec la même sécurité que les églises. L’auteur de ce roman entreprend de les détromper ; mais c’est sur-tout au bien de la jeunesse qu’il croit travailler en écrivant ces mémoires. « Les peintures trop attrayantes d’un tendre amour, quelque vertueux qu’il soit représenté, intéresse, émeut, et la morale devient sans effet. […] Je défie toutes les intelligences humaines d’expliquer un genre de mystère en morale, qui se présente ici d’une manière trop frappante pour n’être point digne d’une considération sérieuse. […] Autrefois nous nous glorifiions de nos avantages sur vous ; nous vous reprochions votre défectueuse et inconséquente morale. […] A-t-on seulement soupçonné que, toute vue de religion, de morale, de décence étant mise à part, le bien de la société générale étoit étrangement compromis dans cette fatale substitution ?
Il n’est pas moins semblable à lui-même en morale qu’en dénouement ; il ne fait que se répeter en d’autres termes & sous d’autres habits, & par-tout la sainteté du mariage est sacrifiée à ses bouffonneries. […] Cyr, n’ait pas traité le sujet de Tobie en forme d’opéra ou de pastorale ; il eût pû y semer des sentimens de religion autant que dans Esther & Athalie, y peindre agréablement la simplicité des mœurs antiques, y mêler quelque Léandre ou Marinette qui eût contrasté avec Tobie & Sara, & débiter sa morale théatrale, comme dans le Mysanthrope & toutes les pieces de caractère il y a quelque méchant opposé au bon, & dans Athalie & Esther on voit Mathan & Aman. […] Nous n’avons pas besoin d’en faire un dépouillement entier : elle nous abandonne la lie, c’est-à-dire, au moins les trois quarts & demi de ses nourrissons, dont la morale vaut aussi peu que le style. […] Les mêmes bons mots, mêmes jeux de théatre, mêmes idées, sentences, morale, intrigue, ressassés de mille manieres, se retrouvent par-tout. […] Peut-on, sans gémir, voir une action si importante pour la vie présente & pour l’éternité, abandonnée aux folies du théatre, être l’objet de ses amusemens & de ses désordres, y être traitée de la maniere la plus licentieuse, avec la morale & les sentimens les plus opposés à la religion, y devenir l’école du vice, le fruit de l’intrigue, la récompense des passions, y être préparée par le crime, accompagnée d’infamie, troubler enfin toute la société, & conduire à la réprobation éternelle ?
Nos Poëtes ecclésiastiques n’ont pas puisé dans les canons cette doctrine & cette morale. […] Il y a même des prix fondés, comme dans les Académies, pour celui qui y fera les plus heureuses découvertes, bien-tôt on y donnera le degré de Docteur, la licence y est déjà établie ; la morale y est toûjours aussi corrompue, les choses saintes aussi peu respectées. […] Ce sont les premiers principes de la morale, on ne fait point grace en y sousscrivant. […] Madame de Maintenon avoit eu une idée approchante : elle avoit composé des conversations familieres sur divers sujets de morale, qu’on fait apprendre aux Demoiselles de S. […] Sans sortir des bornes de la paisible modestie du sexe, & donner dans les bruyans mouvemens du spectacle, on y apprend une bonne morale & l’art de converser avec grace & avec fruit.