IX
Le rythme en est resté, dans la plupart des hommes, à la numération si simple de l’origine : le battement du cœur, le souffle respiratoire, cette mesure à deux temps ou à quatre ; et la marche qui est fonction des deux autres mouvements. Cette distribution régulière des temps forts et des temps faibles revient périodiquement dans le discours poétique ou musical : elle paraît fatale, tant elle est organique. Et plus elle est infaillible, plus elle est monotone. L’homme commun n’a pas encore compris le sens de la nuance, en ce domaine. Toute la question est de la période, en effet, quel en est le genre, quelle la teneur, quelle l’étendue. Un monde inconnu s’ouvre au sens du nombre et à l’oreille : il n’est pas possible qu’on s’en tienne toujours aux quinze ou vingt premières cases de la table de Pythagore. Le rythme, tel qu’on l’entend communément, est aussi loin du rythme à venir que la symétrie de l’harmonie véritable. La symétrie est l’expédient le plus vulgaire, et la parodie même d’un ordre harmonieux. Elle aussi est fondée sur la nécessité organique de l’homme. Mais cette ordonnance n’est pas la seule ; il n’y a pas que des courbes planes ; il en est dont tous les points ne sont pas dans le même plan. Je conçois la musique faisant les mêmes découvertes, et les transposant de l’espace à l’ordre du temps. La période est une révolution verbale du sentiment dans la pensée : la voici qui part, qui fait route et qui achève son beau circuit : elle s’accomplit dans le retour de la figure. Les formes rigides du ballet doivent disparaître : elles font injure au poème de la danse.
Déjà la danse quitte le bond à deux ou à trois temps, pour des figures plus complexes et plus rares. La marche en cadence est plus riche, cent fois, en toute sorte de rythmes que les rythmes marqués de nos danses. La lenteur pâmée, les langueurs frémissantes et les secousses brusques des danses nouvelles sont des essais à pénétrer dans ce monde séduisant de l’arabesque sonore et des rythmes inconnus.