Je veux bien qu’un mouvement d’idées qui a compté dans la trie spirituelle du genre humain ou d’une portion du genre humain soit appelé un événement, et qu’on dise, par exemple, que le christianisme, le protestantisme, la scolastique, l’humanisme, la libre pensée, le socialisme ont été d’immenses événements. […] Mais il la présente sous des formes vraiment trop épaisses, quand, par exemple, interprétant les pensées de Jeanne, qui vient de recevoir la communion et de déjeuner avec appétit, il lui fait associer dans une même énumération ces trois sources de santé : « Bien communier, bien manger et bien boire. » Fi ! […] Les expressions de la tendresse paternelle, par exemple, sont incomparables dans Boris Godounow.
Remarquez en passant comment Molière force les turlupins et les précieuses, qui s’étaient si fort déchaînés contre le dialogue de L’École des femmes (tarte à la crème, par exemple), d’écouter et d’applaudir ici un dialogue, sans contredit beaucoup plus vif. […] Ce qui n’empêche pas Molière, quand il veut, de faire lui aussi sa petite scène politique : par exemple, la dernière scène du Sicilien, quand don Pèdre va se plaindre chez ce jeune sénateur tout occupé de danses, de concerts, de plaisirs de toutes sortes ; aimable censure dirigée, sans fiel, contre les jeunes successeurs éventés et élégants d’Omer Talon et de Mathieu Molé. […] À aucun prix je ne voudrais dire à une femme : — Vous êtes laide, vous êtes mal faite, votre voix est aussi rauque que votre main est rouge, si, au bout du compte, il n’y a pas quelque parti possible à tirer de cette femme, comme, par exemple, de faire d’une reine triviale, une confidente passable ; de changer une ingénue en mère-noble, et de prouver victorieusement à Madame la confidente qu’elle serait une très bonne ouvreuse de loges — et toujours ainsi jusqu’à la fin.
L’œuvre de Debussy par exemple a été surtout de réagir contre ce qu’il y avait encore de trop rituel dans l’invention dont Wagner était devenu le prisonnier, savoir la construction thématique. — Cependant Rameau nous est rendu ; et voici qu’avec émerveillement nous constatons qu’il a su tout exprimer, en se servant des formes mêmes dont le rejet nous était apparu comme notre premier devoir. […] Même quand elles ont l’air de vouloir se désorganiser sous l’influence du plaisir, elles gardent certaines attaches bien secrètes : par exemple, elles possèdent en commun un mot dont elles se partagent le sens ; une légère avarice les empêche de pousser jusqu’à l’oubli les unes des autres leur aventureuse générosité : Il ne me paraît pas qu’Alissa y fût sensible et fît rien à cause de moi, ou pour moi, qui ne m’efforçais que pour elle236.
Grands ou petits, coupables ou innocents, intéressés ou indifférents à son histoire, ils sont tous constamment occupés de lui ; les uns avec remords, les autres avec affection et douleur, d’autres encore simplement avec curiosité, quelques-uns même sans curiosité et uniquement par occasion : par exemple, ce grossier fossoyeur qui avait, dit-il, commencé son métier le jour où feu ce grand roi avait remporté une grande victoire sur son voisin le roi de Norvège, et qui, en le continuant pour creuser la fosse de la belle Ophélia, la maîtresse folle de Hamlet fou, retrouve le crâne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi défunt, le crâne du bouffon de ce spectre qui sort à chaque instant de son tombeau pour troubler les vivants et obtenir justice de son assassin. […] La légèreté de son travail se fait assez connaître par les différentes inadvertances qui lui sont échappées ; comme par exemple lorsqu’il fait dire à Ferdinand que le duc de Milan et son brave fils ont péri dans la tempête, quoiqu’il ne soit pas question de ce fils dans tout le reste de la pièce, et que rien ne puisse faire supposer qu’il existe dans l’île, bien qu’Ariel qui assure d’ailleurs à Prospero que personne n’a péri, n’ait renfermé sous les écoutilles que les gens de l’équipage. […] C’est ce qu’on peut remarquer, par exemple, dans les regrets de Richard sur la mort de son père ; il serait difficile de les attribuer à d’autres qu’à Shakspeare, tant ils portent son empreinte ; mais il serait également difficile de les attribuer à ses meilleurs temps, et leur imperfection pourrait servir encore à prouver que les trois parties de Henri VI, telles que nous les avons aujourd’hui, nous offrent, non pas Shakspeare corrigé par lui-même dans la maturité de son talent, mais Shakspeare employant le premier essai de ses forces à corriger les ouvrages des autres. […] On ajoute même qu’en 1686, Ravenscroft la remit au théâtre avec des changements ; mais qu’au lieu d’en diminuer l’horreur, il saisit toutes les occasions de l’augmenter : quand, par exemple, Tamora massacre son enfant, le More dit : « Elle m’a surpassé dans l’art d’assassiner ; elle a tué son propre enfant, donnez-le-moi… que je le dévore. » Titus Andronicus, tel que nous l’imprimons aujourd’hui, n’a déjà que trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l’avouerons, un frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.
La pudeur, comme le vêtement, est une invention et une convention400, il n’y a de bonheur et de mœurs que dans les pays où la loi autorise l’instinct, à Otaïti par exemple, où le mariage dure un mois, souvent un jour, parfois un quart d’heure, où l’on se prend et l’on se quitte à volonté, où, par hospitalité, le soir, on offre ses filles et sa femme à son hôte, où le fils épouse la mère par politesse, où l’union des sexes est une fête religieuse que l’on célèbre en public Et le logicien poussant à bout les conséquences finit par cinq ou six pages « capables de faire dresser les cheveux401 », avouant lui-même que sa doctrine « n’est pas bonne à prêcher aux enfants ni aux grandes personnes » À tout le moins, chez Diderot, ces paradoxes ont des correctifs.
Cet illustre Polonais, par exemple, si grand amateur de chevaux, qui s’est montré en Syrie il y a deux ans, n’a nullement les qualités propres à l’Arabie ; il est vrai qu’il y a à peine pénétré.