Ce qu’il y a de primitif dans le discours, ce n’est pas le mot, mais la phrase. La phrase parlée de l’homme est instinctive, comme la phrase chantée de l’oiseau, comme la phrase jappée du chien. […] Il y a là une suite de réponses dont il faut tirer quelques phrases. […] Je ne vois ni période tourmentée, ni phrase travaillée, ni absence de naturel ; le style est joli, fin, brillant, nouveau sans doute ; les termes sont clairs, la phrase nette. […] Le travail est en bon train pour l’ouvrier, qui commence à mépriser le travail et à estimer les phrases.
De divers côtés, en ces derniers temps, des politiciens et des avocats ont évoqué, à grand renfort de phrases creuses, un art qui serait immédiatement accessible au peuple, un art fait pour le peuple, comme s’il existait un art de classes ! […] Le mot devient souverain et ressort dans la phrase. La phrase l’emporte sur la page et en obscurcit le sens, la page devient vivante aux dépens du tout, le tout n’est plus un tout… La vie, la vibration et l’exubérance de la vie sont refoulées dans les plus petits organes, le reste est pauvre de vie. […] « Rien que des phrases courtes de cinq à quinze mesures », écrit-il. […] Le pauvre Nietzsche, tout musicien qu’il était, se doutait-il seulement que les phrases de quinze mesures, — ou plutôt de seize, — sont les plus longues que l’on connaisse en musique et que, dans toute l’histoire de l’art, il n’y a pas beaucoup d’exemples de mélodies de cette longueur, de phrases se développant tout d’une venue, sur une pareille étendue, sans répétition de leurs éléments mélismatiques ?