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611. (1842) Essai sur Adolphe

Chacune des pensées inscrites dans ce terrible procès-verbal est si nue, si franche, si finement analysée, et dérobée avec tant d’adresse aux souffrances du cœur, que chacun de nous est tenté d’y reconnaître son portrait ou celui de ses intimes. […] « Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d’une maison joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m’applaudirai, dans le silence de ma pensée, du choix glorieux de mon cœur ; et, comparant le mensonge de cette fête à la fête perpétuelle de mon amour, je les plaindrai sincèrement de n’avoir pas comme moi le vrai bonheur. […] Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années, et voici qu’elle a vieilli en un jour ; elle avait l’œil splendide et superbe, et sur son front rayonnaient, en caractères éclatants, ses pensées heureuses et sereines, et voici que son regard s’est voilé, que les rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur. […] ils s’étaient promis une mutuelle confiance, une franchise assidue, et voilà qu’ils persévèrent dans le mensonge, et qu’ils se glorifient dans l’hypocrisie ; ils avaient juré de ne jamais voiler aucune de leurs pensées, et voilà qu’au-devant de leurs cœurs ils placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voilà qu’ils commandent aux yeux et aux lèvres de jouer le bonheur absent. […] Ils n’ont plus besoin de s’interroger pour deviner leur mutuelle pensée : ils se disent adieu dans chacun de leurs embrassements.

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