Albert Thibaudet ne se dissimulait pas, mais s’exagérait plutôt, les difficultés et la
part d’arbitraire, que comporte un classement par générations : d’où vient, sans doute,
qu’il n’a pas écrit moins de trois à quatre fois certains chapitres de cette
Histoire ; tantôt faisant varier la durée des générations de base, tantôt
essayant, d’une génération à l’autre, de nouveaux recoupements ; et dans tous les cas,
laissant mêlés dans ses papiers et confondus page à page les divers états d’un même
chapitre.
La Génération de 1914 a seule échappé à ces remaniements. Elle est
aussi la partie la plus brève de l’ouvrage. « Je me sens gêné, nous disait Thibaudet,
devant la période actuelle. C’est de la littérature non triée, la perspective change du
tout au tout. Je vais me borner à un simple schéma. »
Il a fallu démêler le reste. Ce qui n’eût été qu’un jeu pour Albert Thibaudet nous a
demandé une assez longue application. Du moins, les plans et les tables dressés par notre
ami nous ont-ils permis de choisir avec sûreté entre les diverses rédactions.
L’Histoire qu’on va lire est celle-là même qu’Albert Thibaudet se
préparait à publier quand il a été arrêté par la mort.
« Le critique, dit Sainte-Beuve, n’est qu’un homme qui sait lire, et qui apprend à
lire aux autres. »
Mais d’abord qui aime à lire, et qui aime à faire lire. La
critique est mort-née, au principe et au cours de laquelle ne soit présent l’amour des
Lettres. Il y a un amour des Lettres pour elles-mêmes, et dans leur esprit et dans leur
matérialité, hors duquel il n’y a pas de critique ni d’histoire littéraire vivantes, comme
il y a un amour physique du théâtre hors duquel il n’y a pas de vraie littérature
dramatique, comme il y a un amour de l’État sans lequel il n’y a pas, dans un homme
politique, d’âme politique. On voudra bien prendre ce tableau de la littérature française
comme on a pris autrefois le Tableau de Paris de Mercier : l’auteur l’a
écrit d’abord comme citoyen, bourgeois, badaud de la République des Lettres, ayant sa
place à la terrasse du café de leur commerce, emboîtant le pas à leurs musiques
militaires, fier des monuments de sa ville et assidu aux séances de la société qui les
conserve, faisant le matin sa tournée des œuvres nouvelles, en rapportant une sous le bras
comme un melon bien choisi, abritant sous son parapluie la jolie idée qu’il aura suivie,
comme dit à peu près Diderot, et se résignant d’ailleurs à ce que son idée ait déjà été
plus ou moins suivie par Diderot ou un autre. Et je sais bien qu’il y a des formes plus
héroïques et plus fulgurantes de l’amour des Lettres. Alors elles transcendent la
critique. Elles n’appartiennent plus au bourgeois de la ville, mais au dominateur de la
cité. Cette fonction de Périclès de la République des Lettres, qu’ambitionnait Brunetière,
n’est pas de notre plan.
Un tel amour des Lettres n’est cependant la base de la critique que parce qu’il en est le
plus bas degré. On pourrait dire des Lettres ce que le roi Édouard VII, à quelqu’un qui le
buvait trop vite, disait d’un grand vin français : « Un vin comme celui-là,
on le regarde, on le respire, on le goûte, on en boit, — et l’on en parle. » Les
Lettres, il ne faut pas seulement apprendre à les aimer, à les goûter. Elles ne s’achèvent
qu’au moment où, dans la hiérarchie protocolairement établie par le souverain expert de
Grande-Bretagne, on en parle. Dès qu’on en parle, on passe des Lettres, dont on a le goût,
à la Littérature qui a une durée d’histoire. Les Lettres sont une République, la
Littérature est un État.
En parler, c’est les penser, les connaître et les dire en y mettant un ordre, en y
suivant des changements, en y épousant une durée. Il y a un style de la littérature, qui
répond à la définition de Buffon ; l’ordre et le mouvement qu’on met dans les pensées de
cette littérature, qui sont les œuvres et les hommes.
Qu’on met… Il existe de l’arbitraire dans tout ordre et tout mouvement de cette nature :
ils appartiennent au monde que Montaigne appelle le Discours ; leur suite est une suite
qu’on leur donne en suivant d’ailleurs les articulations ébauchées ou amorcées dans le
réel. On a le choix entre plusieurs systèmes de discours et de suites.
Le type du Discours du parti le plus franc, le plus opposé par son
parti-pris d’ordre à l’esprit de Montaigne, c’est le Discours sur l’histoire
universelle. Il semble que les titres de ses trois divisions, les
Époques, la Suite de la Religion, les Empires,
nous fournissent les types des trois systèmes d’ordre appliqués à une continuité vivante,
et singulièrement à la durée d’une littérature.
La division par Époques est employée (et baptisée avec une satisfaction
évidente d’un nom tiré de Bossuet) par Brunetière dans son Manuel d’histoire de la
littérature française. Les Époques littéraires sont datées par
des événements littéraires, mieux par des avènements littéraires, ceux des
Essais, de l’Astrée, des Précieuses
ridicules, du Génie du christianisme. Ce sont là autant de règnes
nouveaux, avec un personnel, une action, une responsabilité. Les écrivains ont une
importance et méritent une place en tant qu’ils font époque, ce qui est le cas d’Honoré
d’Urfé et de Pierre Bayle. Et la logique du système exigeait et a obtenu que Brunetière ne
parlât pas, dans ce Manuel, de Mme de Sévigné et de
Saint-Simon, pour la raison que, les Lettres de l’une et les
Mémoires de l’autre n’ayant paru qu’en 1725 et en
1834,
« leur influence n’est point sensible dans l’histoire »
, et que donc
Saint-Simon n’a pas plus droit à une époque que le duc de Bourgogne à un
règne. Une influence à retardement n’entre pas dans le plan des
Époques. À partir de 1850 Adolphe agit et influe infiniment plus que le
Génie du christianisme, et la fécondité d’influence de la marquise de
Sévigné et du duc de Saint-Simon se justifie et s’affirme en Marcel Proust. Tant pis pour
eux ! Il existe des époques de transition (et Brunetière leur fait grande place). Il n’y a
pas d’époques de repêchage.
Le second système de Discours, soit une Suite de la
Religion, consiste à organiser une histoire selon une raison éminente, une idée
supérieure qu’elle est appelée à réaliser, avec un certain degré de liberté et certaines
difficultés intérieures et extérieures, de sorte que tantôt elle réussit et tantôt elle
échoue, tantôt veut le bien et tantôt cède au mal, sans que le droit du bien se prescrive
jamais. Chacun de nos régimes politiques a eu ainsi et a encore une histoire officielle,
qui aboutit à lui, et l’on sait les systèmes du second tiers du siècle qui ont fait de
l’histoire de France une Suite de la classe moyenne ou une Suite de la Révolution française. À ce temps et à ce thème général appartient
l’Histoire de la littérature française de Nisard. Nisard établit sinon
une définition, du moins une nature et un devoir de l’esprit français, qui se cherche, se
trouve, se réalise, se trompe ; s’égare, se repent, se connaît à travers la littérature.
Cette suite a trouvé son institution dans le xviie
siècle
classique, comme la Suite de la Religion trouve la sienne dans le Christ et
les apôtres. Un discours sur l’histoire littéraire maintiendra cette institution, en
dégagera la perpétuité, en restaurera l’autorité, en dénoncera les hérésies, formera sur
ce meilleur du passé les générations nouvelles, et Nisard, professeur et directeur de
l’École Normale, pouvait passer pour le précepteur d’un dauphin à cent têtes, responsable
du bien de la littérature comme l’éducateur du prince l’était du bien de l’État. Ces
suites sont d’ailleurs des doctrines d’école, qui ont séduit pendant soixante ans les
esprits les plus divers, et qui font corps avec l’esprit oratoire. On les retrouve dans la
classification des systèmes due à Cousin. On les retrouve dans la doctrine de la race, du
milieu et du moment, charpente de la Littérature anglaise de Taine, avec
cette différence, fondamentale, d’ailleurs, que la suite de Taille est
déterminée et déterminante, la suite de Nisard inspirée par une idée très décidée de la
liberté humaine.
Dogmatisme, choix, esprit de gouvernement, ces tendances se sont, après Nisard et aussi
après Brunetière, singulièrement affaiblies. S’il fallait donner un nom à la figure sous
laquelle apparaît le plus naturellement et le plus ordinairement aujourd’hui l’ordre de la
littérature française, nous emprunterions le titre de la dernière des divisions du
Discours sur l’histoire universelle : les Empires. La
littérature française apparaît comme une succession d’empires dont chacun est renversé par
une guerre littéraire ou une révolution, et auquel un autre empire succède. Les quatre
empires des Assyriens, des Perses, des Macédoniens et des Romains, on les verrait dans les
quatre grands climats successifs du moyen âge chrétien, de l’humanisme,
du classicisme et du romantisme, ces deux derniers, les Empires civilisateurs, continuant
encore, dans un parallélisme qui rappelle les Grecs et les Romains de Plutarque, à former
deux langues de l’esprit et des lettres, rivales et complémentaires. Les histoires de la
littérature depuis trente ans, individuelles comme celle de Lanson, et surtout
collectives, tendraient volontiers au syncrétisme que nous présentons ici cum
grano salis. Dans les histoires collectives qui paraissent une nécessité
d’aujourd’hui, laïques comme celle de l’atelier Bédier-Hazard, catholiques comme celle de
l’atelier Calvet, chacun de ces empires est conduit par ses spécialistes à faire sa partie
singulière : médiévistes pour le moyen âge, seiziémistes pour le xvie
siècle, ce sont là des noms courants, auxquels certains ajouteraient
volontiers celui de dix-septiémiste, en attendant celui de vingtiémiste, les liaisons dans
la durée et dans l’espace étant faites par les comparatistes. Les histoires collectives
ont placé la littérature française sous l’influence, ou, comme on dit, sous le signe de
ces ateliers faits d’abord pour l’érudition. Ils répondent cependant à cette idée générale
que nous avons exprimée sous les termes d’empires ou de climats. On peut distinguer dans
l’ensemble des lettres françaises quatre grandes natures littéraires, seizième,
dix-septième, dix-huitième, dix-neuvième siècles, entre lesquels il y a eu des révolutions
du goût dans la durée, et dont chacune naît bien par une sorte de rupture et de
commencement absolu. À l’ordre par époques d’un développement et à l’ordre par suite d’une
idée, succéderait donc ici un ordre par remplacement d’ensembles, analogue
à l’ordre de succession des systèmes philosophiques, à l’ordre de succession des quatre
empires scolastique, cartésien, kantien, postkantien, un ordre aussi par dialogue et
conflit entre ces quatre ordres littéraires, dont aucun ne disparaît jamais entièrement,
non plus que les philosophies, et qui se trouvent encore aujourd’hui présents dans les
conflits de formes et d’idées.
Chacun de ces trois discours, Époques. Suite, Empires est un discours possible, répond à
certaines articulations de la réalité littéraire, à certaines nécessités de l’histoire
littéraire, explicatives, didactiques, organisatrices. Pour notre part, nous adopterons un
ordre dont nous ne nous dissimulons pas les inconvénients et l’arbitraire, mais qui nous
paraît avoir l’avantage de suivre de plus près la démarche de la nature, de coïncider plus
fidèlement avec le changement imprévisible et la durée vivante, de mieux adapter aux
dimensions ordinaires de la vie humaine la réalité et le produit d’une activité humaine :
c’est l’ordre par générations.
Les composés, dit Leibniza, symbolisent avec les simples. L’histoire d’une littérature symbolise
avec le fait élémentaire de l’histoire d’une personne : fait tellement élémentaire qu’il
pourrait être incorporé à l’état civil et religieux comme la vie, la naissance, le mariage
et la mort.
On s’est étonné de l’obstination né en 1768, se rajeunit toujours d’un an ; on a
pensé uniquement qu’il s’agissait pour lui de faire partir d’une année de naissance
commune, 1769, le parallélisme où il se complaît entre la carrière de Bonaparte et la
sienne. Ce coup de pouce à l’aiguille des chiffres, retenons-le et adoptons-le comme
une intention de créer cette réalité : la génération de Napoléon.
Mme de Staël, Chateaubriand et Napoléon naissent en trois
années, de 1766 à 1769 : la Genevoise, le Breton, le Corse, sont des vingt ans en 1789, Napoléon littéralement, Germaine et René approximativement.
Nous tiendrons ce synchronisme pour un point de départ des temps nouveaux.
Ces trois noms vont faire, dans les premières années du xixe
siècle, presque le vide autour d’eux, ils serviront à la France de
témoins officiels devant le monde. Ils forment charnière dans la suite des
générations. Quand nous les comparons aux autres charnières de la suite française, un
caractère singulier nous frappe.
Deux sont des étrangers. Et le troisième un éternel émigré. Germaine Necker est la
fille du contrôleur général, du technicien étranger, et elle incarnera, après Rousseau
et son père la troisième vague de cette conquête genevoise dont l’histoire ne finit
pas avec elle. Bonaparte, un autre de nos conquérants, est un Italien, aussi vrai
Italien malgré son état civil français que Mme de Staël est vraie
Genevoise malgré son état civil suédois. Et si Chateaubriand est Breton, il inaugure
une manière nouvelle d’être Breton. La Bretagne était entrée
au xviiie
siècle en pleine culture française : Duclos
et Maupertuis sont des écrivains français dont nous savons, sans y attacher
d’importance, qu’ils sont nés en Bretagne. Mais Chateaubriand, bien qu’il ait quitté
de bonne heure et sans retour la Bretagne pour n’y revenir que dans un célèbre
cercueil, est individuellement, tenacement Breton comme le seront après lui Lamennais
et Renan. Breton comme Rousseau est Genevois, Bonaparte Corse, ce pur Français
devient, par sa position d’émigré décoratif et stylisé, excentrique à son temps, une
sorte d’étranger honoraire.
Ces trois présences d’abord de quasi-étrangers nous apparaissent plus
ordinaires et presque nécessaires si nous y voyons la contrepartie d’une absence :
l’absence de tout ce qui, dans cette génération des vingt ans en
1789, a été empêché par la Révolution.
Empêché un peu, sans doute, pour des raisons démographiques. À peine cette génération
est-elle entrée dans la vie que les guerres meurtrières commencent. Ont-elles apporté
aux lettres un dommage égal ou supérieur à celui que leur a infligé le tribunal
révolutionnaire ? Des André Chénier sont-ils morts à Wattignies ou à Eylau ? Ce n’est
probable que dans une mesure très inférieure à celle que comporte la guerre de 1914.
Le massacre des élites qui a fauché la génération des vingt ans en
1914 reste jusqu’à présent un fait unique dans l’histoire, et d’ailleurs, de
ces considérations glissantes sur le possible, nous ne pouvons rien tirer qui entre
dans une chaîne des causes explicatives.
L’absence qui régna, pendant que cette génération atteint l’âge viril, ce n’est pas
cette absence d’individus, dont nous ne pouvons rien savoir, c’est l’absence d’un état
littéraire, d’un climat littéraire. La proclamation de la République Française
coïncide en effet avec l’abolition de la République des Lettres.
La République des Lettres, cet état séculaire qui donnait à la littérature son
atmosphère, ses habitudes, ses problèmes, ses rythmes, son statut social, ses
relations extérieures, est détruite par cette Révolution qu’elle a préparée. Plus
d’Académies, plus de Salons, plus de « Société ». Au principe de
la Littérature d’une époque, d’une génération, il y a ordinairement chez un ou deux
milliers de jeunes gens l’idée de se créer une vie intéressante en « faisant de la
littérature » et chez cent mille personnes l’idée qu’il est intéressant, agréable, ou
important qu’on « fasse de la littérature ». Cette idée s’oublie alors ou s’obscurcit,
pendant quelques années. La génération qui a vécu cet oubli et cet obscurcissement en
reste marquée et frappée.
Réussir dans la République des Lettres, c’était plaire aux honnêtes gens, comme
réussir dans la République c’est plaire aux électeurs. Chateaubriand n’avait pas
d’autre but quand, jeune officier, il écrivait pour l’Almanach des
Muses. Et ce que c’était que plaire aux honnêtes gens, Germaine Necker
l’avait appris sur son petit tabouret, dans le salon de sa mère. Si la Révolution a
comporté des gens honnêtes, elle n’en détruit ou n’en disperse pas moins les honnêtes
gens. Quel public, ou plutôt quels publics, pour cette génération, remplaceront
celui-là ? Trois sont possibles et tous trois feront leurs parties dans une révolution
littéraire.
1º D’abord le public des non-honnêtes gens, la rue et les nouveaux riches, soit, dans
l’un et dans l’autre cas, un public peuple. Mais ce public ce n’est pas sur les Vingt ans en 1789 qu’il a agi. Ceux-ci arrivaient avec une formation
déjà acquise, celle de l’ancien régime. Ils ne pouvaient la démentir. La Révolution a
eu une littérature révolutionnaire ; elle n’a pas eu de révolution littéraire. Elle a
été, au point de vue littéraire, plus conservatrice, plus écolière, plus primaire que n’importe quelle autre époque. Dans la poésie, au théâtre, la
roue des genres anciens a continué à tourner mécaniquement. La génération qui fera une
révolution littéraire, qui incorporera, au théâtre et dans le roman, les genres
populaires à la littérature, ce ne sera pas la génération qui aura avalé, de gré ou de
force, la Révolution française, ce sera celle qui l’aura digérée, c’est-à-dire la
génération suivante.
2º Mais si le public des honnêtes gens n’est plus à Paris, il peut se reformer
ailleurs, et la littérature l’y accompagner. L’événement littéraire essentiel, pour
cette génération, c’est
l’émigration. La plupart des valeurs
nouvelles se créent dans l’émigration, ou par elle, ou par la vie à l’étranger :
Chateaubriand, Mme de Staël, de Maistre, Bonald, Rivarol. La durée
de cette émigration paraît avoir été proportionnée par un destin artiste, comme la
crue du Nil, aux besoins de la littérature. Elle dure environ dix ans. Rentrée plus
tôt, comme les émigrés l’espéraient en 1792, l’émigration n’aurait pas eu le temps de
s’imprégner de l’étranger, de constituer sa table de comparaisons, d’assouplir,
d’élargir et d’enrichir son capital d’idées et de sensations. Restée chez les
étrangers pendant une génération et plus, comme l’émigration protestante du
xviie
siècle, elle s’y fût absorbée, elle eût
enrichi leur littérature et non la française. La Révolution et l’émigration
collaborent pour faire de la génération des Vingt ans en 1789 une
génération qui aura beaucoup vu, qui aura beaucoup vécu, en peu d’années, qui
accumulera une somme d’expériences et de diversités bien plus grande que n’importe
quelle époque depuis le xvie
siècle, et qui fournira à
la génération suivante un public ouvert et curieux : ce seront les salons de
l’ancienne émigration qui feront d’abord la fortune littéraire de Lamartine et de
Victor Hugo.
Tel est le second public possible d’une littérature entre 1792 et 1802, et, d’un
autre point de vue, entre 1792 et 1815, — un retour du public traditionnel, en somme,
de la République des Lettres.
3º Mais, surtout depuis Rousseau, les Confessions et les
Rêveries, on en imagine volontiers un troisième : ce minimum absolu
de public qu’est l’auteur lui-même, écrivant pour lui. En 1793, le meilleur de la
production des vivants est manuscrit : ce sont les poésies de Chénier, c’est le coffre
de papiers rapporté d’Amérique par Chateaubriand. Lorsque les presses seront rendues
aux lettres, paraîtront les monologues de la solitude, René,
Oberman
b.
Cette génération donnera à la vie intérieure un maître d’ailleurs ignoré de ses
contemporains Maine de Biran. L’émigration extérieure, patente, vers l’étranger, est
équilibrée par une émigration intérieure, la tente nomade par les temples secrets.
L’homme le moins qualifié pour cette vie, Condorcet, écrivant dans sa cachette, après
le 2 juin, son Tableau des progrès,
en dit :
« Cette contemplation est pour moi un tranquille asile où le souvenir de mes
persécuteurs ne peut m’atteindre. »
La Révolution jette bien des âmes dans
ces asiles.
Ainsi la génération qui avait vingt ans en 1789 à été contrainte à un genre de vie et
d’œuvres littéraires autres que ceux qu’elle aurait pratiqués si le cours des temps
eût été normal. Elle s’est formée sans doute aux dépens d’un mouvement littéraire
purement français qui eût été le produit direct, délicat, peut-être exténué du
xviiie
siècle finissant. Nous avons vu dans le
volume précédent1 vers quel horizon et pour quel départ
s’infléchissait la courbe du courant littéraire à la veille de la Révolution. Ce
départ est plus ou moins contremandé par la Révolution. Dans les huit années qui
précèdent, de 1782 à 1788, ont paru les Liaisons dangereuses, le
Mariage de Figaro, Paul et Virginie. Or il est
remarquable que Laclos, Beaumarchais, Saint-Pierre, ces trois témoins de la génération
précédente, bien que dans la force de l’âge, et ayant tous trois survécu à la
Révolution, y ayant adhéré, ayant été employés par elle, ne survivent pas
littérairement à l’Ancien Régime, ne produisent plus rien qui compte.
Qu’il soit centripète ou centrifuge, le caractère européen qu’a pris, à la fin du
xviie
et à la fin du xviiie
siècle, la littérature française, est dans la dépendance de deux
courants d’émigration, qui ont la même cause, le fanatisme unitaire, et qui
aboutissent au même résultat, l’émigration d’une élite. En 1789, les Parisiens du
faubourg Saint-Antoine ont démoli la Bastille avec le même enthousiasme que leurs
grands-pères avaient employé à jeter bas le temple protestant de Charenton.
Pareillement, comme l’a montré Albert Sorel, les légistes de la Révolution n’ont fait
qu’appliquer aux émigrés et au clergé le droit que les légistes de Louis XIV avaient
créé pour dépouiller les religionnaires et détruire leurs familles. Or l’émigration
protestante avait produit, depuis Bayle, une littérature française à l’étranger, et
même ce style qu’on a appelé style réfugié. La grande différence entre cette première
émigration et la seconde, c’est que les émigrés de la Révolution sont rentrés, après
un temps qui fut à peu près celui de la guerre de Troie, — qu’au terme de leur Odyssée
il y a un Retour, — et que l’influence littéraire de l’émigration se manifeste moins à
l’étranger par son séjour qu’en France par ce retour.
Quand, dans les cités antiques, le peuple entrait en lutte avec l’aristocratie, il
trébuchait sur cette difficulté, que les familles nobles possédaient la clef du culte,
des rites, des sacrifices, des auspices, et que s’il pouvait les supplanter dans
l’exercice du pouvoir, il manquait non d’initiative mais d’initiation pour mettre la
cité en rapport avec les dieux. En
1789, les diverses
aristocraties possédaient, en ce qui regarde les lettres et les arts, ces habitudes,
cette initiation, ce goût qui ne s’improvisent pas. Elles les emportèrent avec elles,
mais les dépaysèrent et se dépaysèrent.
Un seul grand écrivain, mais ignoré alors n’a pas émigré : c’est André Chénier. Son
frère Marie-Joseph peut passer pour le type et un chef de file des traînards qui
continuent à répéter en France les gestes vides du xviiie
siècle poétique. Mais pendant un quart de siècle, de 1793 à 1820, tous
les écrivains qui comptent sont étrangers comme Mme de Staël,
Constant, de Maistre, même, après tout, Bonaparte, ou émigrés comme Chateaubriand,
Bonald, Senancour, Rivarol. Tout ce qui n’a pas subi l’épreuve ou le sacrement de la
frontière, tout ce qui dit, avec Sieyès : « J’ai vécu ! », rampe. Quel que soit le
jugement politique ou moral qu’on hasardera sur l’émigration, et qu’on répète ou non à
son sujet un mot comme celui du P. Loriquet, dans son Histoire de
France sur les protestants de la Révocation qui « ne rougirent pas de
porter à l’étranger les secrets de notre industrie »
, elle a été
littérairement bienfaisante. Elle a institué des expériences nouvelles. Elle a enrichi
la sensibilité française. Elle a brassé des courants européens. Elle a apporté un
contrepoids d’autonomie et de liberté au conformisme officiel sous lequel la
Révolution et Napoléon risquaient d’écraser et de stériliser les lettres. Elle a
préparé la société parisienne de la Restauration, les premiers feux du romantisme, les
formes les plus délicates du libéralisme intellectuel et de l’intelligence esthétique,
l’Europe paisible, concordante, tolérante et cultivée des années 1815-1848.
Les élites émigrées vivent tragiquement. Elles sont contraintes à une vie hasardeuse,
solitaire, humiliée. Elles sont amenées par l’exil et l’épreuve à réviser leurs
valeurs, et à en connaître ou à en créer d’autres. Les dieux qu’elles ont emportés
prennent contact et font alliance avec les dieux étrangers. Sainte-Beuve indiquant que
l’originalité de Chateaubriand lui vient de son déracinement, dit : « C’est à
cela que servent du moins les révolutions ; elles triomphent en déracinant, elles
rompent ce qui suit de trop près, et
recommencent le grand
mélange. Il y a chance pour qu’au sortir de là il se produise quelque chose
d’original et de nouveau. »
Il y a les émigrés qui perdent leur pays et ceux qui en découvrent d’autres. Il y a
les émigrés qui n’ont plus de société et ceux qui s’en font une nouvelle, il y a les
émigrés qui n’ont pas de jeunesse et ceux qui créent une jeunesse. Trois dissonances,
qui produisent chacune leur étincelle de vie littéraire.
L’émigré qui perd son pays, qui n’a plus de société, qui n’a plus de jeunesse,
représente au bilan le passif, la négation, la déficience. L’émigration est mortelle
aux faibles. S’il vient de ce côté des faibles une voix littéraire, c’est une voix
désespérée. Cette voix désespérée s’est exprimée précisément dans un des plus beaux
livres de l’émigration, l’Oberman de Senancour. Chateaubriand a
traversé cette phase avec René.
En perdant la France, d’autres émigrés, fils du xviie
siècle, découvrent mal leur moi, et la vie solitaire ne leur apparaît
guère que dans l’aimable et humoristique dessin du Voyage autour de ma
chambre de Xavier de Maistre. En revanche ils découvrent l’Europe. Ils
deviennent, selon le mot de Mallet du Pan, des cosmopolites malgré eux. L’aire de
dispersion est vaste. Des trois Bourbons qui succéderont à Louis XVI, Louis XVIII
habite la Russie, Charles X, l’Écosse et Louis-Philippe, qu’on trouve en Scandinavie,
sous le cercle polaire, puis en Amérique, est un voyageur passionné. La bibliographie
des livres de voyages dus aux émigrés, parus soit à l’étranger soit en France à leur
retour, est considérable. Ils découvrent l’Angleterre, l’Allemagne, la Scandinavie, la
Russie, l’Espagne, les États-Unis, non pas comme autrefois dans les voyages d’études,
les missions diplomatiques, les séjours d’hommes de lettres parmi la bonne compagnie,
mais dans la matérialité précise où les appliquent une vie difficile, le contact avec
le peuple, les voyages à pied, les métiers dont il faut vivre, la langue qu’il faut
apprendre. Leur émigration dure assez pour qu’ils apprennent l’étranger, pas assez
pour qu’ils oublient la France.
L’accueil qui leur est fait par la société britannique prépare cette vie
franco-anglaise de l’esprit littéraire et politique,
qui
prendra corps après 1815. C’est dans l’émigration lyonnaise que Walter Scott rencontre
celle qui va être sa femme, C’est d’Angleterre que Chateaubriand rapporte, avec
l’enthousiasme pour Milton, le sentiment du génie littéraire chrétien. En Allemagne,
Hambourg et ses environs reçoivent la colonie la plus compacte et la plus brillante de
l’émigration. Quarante mille émigrés l’habitent, qui ont leur théâtre, leur café et
leurs journaux français, leur revue le Spectateur du Nord, et Rivarol,
et Chênedollé, et Beaumarchais, et Delille, et Mmes de Genlis et
de Flahaut-Souza et les constituants de 1789, en contact avec Klopstock, Voss, Jacobi,
Niebuhr. Le libraire Fauche y confie à Rivarol la tâche de donner aux Allemands un
Dictionnaire de la langue française. À Anspach Chamisso et Suard sont
les familiers du prince de Hardenberg. De la Genève de Mme de Staël à la Neuchâtel de Mme de Charrière, la Suisse
française, devenue l’un des carrefours de l’émigration, se prépare à donner un centre
vivant, un salon de l’Europe, au cosmopolitisme nouveau. Littérairement, à partir du
Consulat, Coppet deviendra presque un Hambourg français.
La vie littéraire de l’émigration n’ayant duré qu’une dizaine d’années, est un
couloir, un passage. Nous en retrouverons donc dans d’autres chapitres les
personnalités principales, ainsi que les œuvres spécifiques, qui sont les Mémoires,
tous rédigés longtemps après. Il nous faut faire cependant une exception. Le seul
roman important publié entre Paul et Virginie de 1787 et
Valérie de 1803 non seulement est écrit par un émigré, mais s’appelle
l’Émigré de Sénac de Meilhan, paru à Brunswick en 1797 sans trouver
le moindre public. C’est un roman par « lettres écrites en 1793 » que Meilhan nous
affirme réel, et qui en tout cas répond à une situation qui a dû fréquemment se
reproduire : une jeune femme allemande mariée sans l’être beaucoup, et dans le château
rhénan de qui est recueilli un jeune émigré blessé. Le roman d’amour de l’émigré,
peint délibérément comme un type français, le soin spirituel avec lequel l’auteur a
décrit des cœurs et des milieux allemands, donnent à l’Émigré une
figure de roman cosmopolite moins décoratif, mais plus vivant, plus émouvant et plus
vrai que Corinne.
La différence de
l’Émigré et de Corinne ressemble à celle
d’Oberman et de René. Les deux livres de Sénac et
Senancour, absolument inaperçus de leur génération contemporaine, ont trouvé un public
au fur et à mesure que les deux livres célèbres, citrons pressés, ne vivaient plus
guère que pour l’histoire littéraire.
La Révolution a écrasé, renversé ou dispersé la génération littéraire de 1789. Une
invention et une création , dans l’ordre de l’action, ont pour rançon
littéraire la disparition du goût, l’indigence des formes, la stérilité du théâtre et du
livre.
Le xviiie
siècle, tout en maintenant, et en
perfectionnant sur bien des points, une littérature pour les gens de goût, pour les
citoyens et les hôtes de la République des Lettres, avait créé ou suggéré une
littérature populaire, même populiste, avec les romans de Restif de La Bretonne, le
drame (et les théories) de Sébastien Mercier. En dévastant, exilant ou muselant la
République des Lettres, la République française ouvrit un cours plus large à cette
littérature populaire. La République des Lettres devient une démocratie des lettres :
le peuple chante, le peuple lit, le peuple écoute. Et cela aurait pu donner des
résultats. Malheureusement les habitudes séculaires de la littérature française
étaient prises, la transition manqua, et si le romantisme allait plus tard en
bénéficier, le résultat, pendant la période révolutionnaire, fut nul.
Le peuple chante, et la vraie poésie révolutionnaire est en effet, ou aurait dû être,
de la poésie chantée, telle que l’appelaient les fêtes populaires. Le Chant du
Départ, de Marie-Joseph Chénier, pas trop indigne de la noble musique de
Méhul, est le plus beau de ces hymnes révolutionnaires. Le vol sublime de la
Marseillaise traîne malheureusement après lui des paroles ineptes. Ne
parlons pas de la Carmagnole et du Ça ira.
Le peuple lit. Il lit surtout des journaux. Les journaux sont assurément la partie la
plus vivante de la littérature révolutionnaire. Ils le sont dès les États généraux de
1789, qui se réunissaient déjà portés par une curieuse littérature spontanée, celle
des Cahiers, rédigés, dans les petites villes et les campagnes, par des
procureurs, des maîtres d’école, des curés, et où les accents pittoresques et
singuliers, sincères et poignants, ne manquent pas. À ces cahiers des mandants,
répondent parfois les comptes rendus des mandataires, comme les Lettres à mes
commettants de Mirabeau, qui sont du vrai journalisme. Et surtout, à Pans,
l’opinion à défendre, le parti à soutenir, le relâchement, puis la disparition de la
police des écrits, font crépiter de tous côtés une mitraille de feuilles ardentes,
souvent pamphlets périodiques, à un ou deux rédacteurs, qui paraissent
irrégulièrement.
Le meilleur et en tout cas le plus célèbre des journaux de 1789 a 1791, ce sont les
Actes des Apôtres, de Peltier, Rivarol, Champcenetz, Mirabeau le
jeune, Suleau, pamphlet conservateur, qui s’adresse surtout à la bonne compagnie, ou à
ce qui en reste, d’où une littérature plus fine. La lecture en est cependant devenue
assez décevante. Nous comprenons mal tant de sous-entendus et d’allusions à des
personnages oubliés. Nous entendons beaucoup mieux l’Ami du Peuple de
Marat qui commence à paraître en septembre 1789, et les Révolutions de France
et de Brabant que Camille Desmoulins publie à partir de novembre 1789. Mais
c’est en 1793 surtout, avec le Vieux Cordelier, que se révèle le
puissant talent de Desmoulins. Les numéros qui précédèrent immédiatement sa mort
passent avec raison pour le chef-d’œuvre du journalisme de la révolution, parce
qu’alors il se bat dangereusement. C’est également à l’énergie de ses convictions, à
la fièvre de ses haines, à son contact direct avec les passions de la rue, que
l’Ami du Peuple doit, la vie qui éclate encore dans celles de ses
pages dont nous conservons le fil conducteur. Il voisine dans la littérature populaire
avec le Père Duchêne d’Hébert. Hébert a un vrai tempérament : de
journaliste, il a créé un style populaire et puissant d’une verve et d’une verdeur
singulières, que les Goncourt admiraient, et dont Jaurès,
quand il publiait par livraisons son Histoire socialiste, se plaisait
à citer de longues pages pour amuser encore ses lecteurs populaires de 1900.
Enfin le peuple entend. La littérature auriculaire reste en somme la meilleure de la
Révolution, bien qu’elle soit souvent écrite et lue, dans les trois assemblées.
L’éloquence de la Constituante n’est pas une éloquence populaire. Chez Mirabeau, les
célèbres apostrophes, adjurations, mouvements pathétiques, lave répandue, hure
secouée, ne tiennent qu’une très petite place dans l’ensemble de ses discours, et
même, comme dans le discours de la hideuse banqueroute, peuvent coïncider avec les
vacances de son bon sens, dont il avait par ailleurs à revendre. Les discours de
Mirabeau, de Barnave, de Cazalès, de Maury, de Robespierre constituant, sont
généralement des discours d’idées et d’affaires, où le pathos n’est qu’une écume, et
qui sont soutenus par l’acquis, la logique de l’expérience et de la culture. On ne
retrouve pas les mêmes qualités chez les orateurs de la Législative, qui ont pris
l’habitude de parler moins pour l’Assemblée que pour les tribunes, qui aiment
l’éloquence pour elle-même, mais qui ont la poésie de la jeunesse, et qui offrent en
un mouvement monumental, comme celui des Horaces dans le tableau de David, l’image
d’une génération nouvelle dans son indivisible élan. C’est Vergniaud avec ce
romanesque généreux et vaniteux où l’on croit sentir déjà les élans lyriques de son
futur historien Lamartine ; c’est Isnard, le Provençal frénétique qui a dans quelques
discours d’ailleurs laborieusement écrits, à la Législative et à la Convention, jeté
peut-être les notes les plus aiguës sur le trépied le plus pythique qu’aient connu les
Assemblées. La plupart de ces orateurs se retrouvent et grandissent à la Convention,
où Robespierre de son côté ramène le ton plein, le labeur probe et serré de ses débuts
à la Constituante. C’est sans doute Robespierre, qui avec Mirabeau, a laissé, le plus
de pages oratoires dignes d’être lues. Il demeure celui dont Mirabeau disait : « Cet
homme ira loin car il croit tout ce qu’il dit. » La conviction profonde, enracinée par
la méditation solitaire et par la haine de l’adversaire ; une volonté infatigable de
faire passer, par la force d’une logique continue, claire et véhémente, ce qu’il croit
dans toutes les oreilles qui l’écoutent ; et le but qui, à
mesure que l’orateur va plus loin s’éloigne d’aussi loin, puisqu’il n’est rien d’autre
que le règne de la vertu. : tout cela donne à Robespierre ce qu’il reste seul à avoir
possédé entièrement, un temps, sous la Révolution : l’autorité. Autorité du
définiteur, du guide, du politique, autorité de l’Incorruptible. S’il reste des
discours de Robespierre, il ne reste de Danton que des mouvements, des phrases, des
cris, du feu, les plus beaux de la Révolution. Il est probable que Saint-Just avait du
génie, et de lui aussi on sait des mots étonnants. Mais ses discours mêmes sont
filandreux, ennuyeux, et quand ses déductions enfilent le chemin de l’absurdité, le
fanatisme délirant avec lequel il le suit jusqu’au bout ne paraît plus une force, mais
une damnation de la nature.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement ni surtout à cause de leurs discours que les
personnages révolutionnaires sont retenus par la littérature. Le meilleur de Mirabeau
est dans d’autres écrits : moins son Histoire secrète de la cour de
Berlin, résultat hâtif et mal venu de sa mission diplomatique en Prusse que
ses Lettres d’amour volcaniques à Sophie de Monnier, et moins ses
lettres d’amour que ses lettres politiques, soit les notes secrètes écrites (pour de
l’argent) à Louis XVI. Au-dessus de Mirabeau orateur, il y a Mirabeau ministre.
Je veux dire Mirabeau candidat au ministère, Mirabeau pensant et écrivant en
ministre ; le Mirabeau plein d’idées qui gémit de voir l’État abandonné, par la
volonté (le mot est de lui) du roi, à la folle plèbe parisienne ou au lourd comptable
genevois, et qui sait ce qu’il faut faire, et qui conscient de tous les dangers que
court la monarchie, voudrait la sauver, et gémit des vices, des dettes, de toute la
légende attachés à son lourd passé qui lui enlèvent toute activité pour le bien. Les
États généraux de 1614 ont laissé en se retirant, sur le rivage de la cour, l’évêque
de Luçon, le futur Richelieu. La monarchie des Bourbons eût été sauvée par un grand
ministre qui eût consolidé et réglé monarchiquement les résultats des États de 1789.
Mirabeau seul était alors ce ministre possible, mais repoussé par le roi, l’Assemblée,
le Destin et le déclin d’une vie usée. Il en a laissé un témoignage, qui appartient
aux lettres :
la Correspondance entre Mirabeau
et le comte de La Marck. Mais La Marck sert ici plutôt de prête-nom. Ces trois volumes
publiés en 1851 sont un dialogue entre Mirabeau et la royauté ou un monologue de
Mirabeau devant la royauté, et, pour employer le langage de Bossuet, un
Avertissement politique.
L’essentiel de cette Correspondance, et par le contenu, et par les
correspondants et par les conséquences, ce sont les cinquante notes écrites par
Mirabeau, depuis juin 1790 jusqu’à sa mort dix mois après. Un étranger sans vues,
Necker, un coq sans cervelle qui tourne au clocher, La Fayette, sont les deux consuls
de l’irrésolution et de la présomption, tiennent les commandes. Mirabeau, forcé de
rester dans les coulisses offre, en attendant mieux, un plan. Ces cinquante notes sont
écrites à la diable, avec plus de génie, parfois, que de bon sens. Elles méritent
toujours d’être lues, surtout aux époques de crise, quand un régime penche et qu’il
faut l’étayer, quand l’esprit de Révolution reparaît, quand les maux et les périls
étant les mêmes, le remède est, dans ses grandes lignes le même : une synthèse
énergique, active et non passive, des besoins nouveaux et de l’ordre ancien. Comme les
écrits de Napoléon, ces notes entrent dans la littérature, parce qu’il y a là, non
seulement des raisons et des vues, mais un tempérament, une nature, un homme, donc un
style.
On a retenu un certain nombre de pensées puissantes de ce mystérieux Saint-Just, dont
le poème libertin et plat d’Organt, les discours froids et fielleux des
Institutions républicaines d’où jaillissent des éclairs de génie et
les éclats d’une grande âme, semblent appartenir à trois différents personnages.
Hérault de Séchelles, vrai écrivain, appartient à la même équipe et à la même époque
que Laclos. Mais c’est comme moraliste, non comme écrivain politique qu’on retient
l’analyste ironique et intelligent du Voyage à Montbard et du
Discours sur l’ambition. — Les nombreux Mémoires sur
l’époque révolutionnaire qui commencèrent à paraître après 1815 forment une
littérature toute spéciale, dont nous parlerons à sa place. Il faut cependant dès
maintenant en retenir d’abord les Notes du conventionnel Baudot,
presque les seuls mémoires écrits à l’époque même, qui apportent sur les principaux
auteurs de la Révolution des vues d’une pénétration
singulière, et qui, utilisées par Quinet dans sa Révolution n’ont été
publiées qu’à la fin du xixe
siècle. Ensuite les
Mémoires que Mme Roland écrivit dans sa prison au
moment où Condorcet écrivait dans sa cachette l’Esquisse. Ces deux
livres de proscrits jetés l’un vers le passé, l’autre vers l’avenir, par la tempête
contemporaine, suffiraient à sauver l’honneur de la littérature révolutionnaire.
Le dédoublement que nous avons signalé de la littérature révolutionnaire en une
littérature selon la tradition, qui se porte mal, et une littérature populaire qui ne
porte pas loin, nous le retrouvons au théâtre.
La tragédie piétine obstinément dans le dégel du xviiie
siècle. Pour être républicaines, les tragédies de Marie-Joseph Chénier
n’en deviennent ni meilleures ni pires. Elles tiennent la place la plus honorable dans
le cortège funèbre du genre.
La comédie s’accommode mieux de la médiocrité. En 1790, le Philinte de
Molière de Fabre d’Églantine présente non sans habileté ni succès, Alceste
sous la figure qui appartiendra plus tard au Jacobin vertueux, Philinte sous celle
d’un monarchiste ou d’un aristocrate. C’est ainsi qu’en 1793 le Guillaume
Tell de l’honnête Lemierre, tragédie vieille d’un quart de siècle, doit un
nouveau triomphe à un sous-titre qui est une trouvaille : Guillaume Tell ou les
Sans-culottes suisses. Le Philinte s’était d’ailleurs trouvé
encadré entre les deux succès de Collin d’Harleville, l’Optimiste en
1788 et le Vieux Célibataire en 1793 ; Fabre engagea une polémique
contre l’Optimiste et l’optimisme, en lequel il dénonça une doctrine
contre-révolutionnaire, et de la contre-révolution à la guillotine il n’y avait alors
qu’un pas. De la Révolution aussi, puisque Fabre le franchit.
Logiquement l’heure n’était ni à la comédie, ni à la tragédie, mais au drame, celui
de la scène comme celui de la rue. D’abord Diderot et Mercier l’avaient préparé, lui
avaient créé un style trépidant et haché d’exclamations et de « mouvements de la
nature ». Ensuite la Comédie-Française avait succombé : le 2 septembre 1793, ses
vingt-huit acteurs avaient été mis en prison pour avoir représenté une
Paméla inféodée à Pitt et Cobourg, et la voie se trouvait donc libre
pour des
auteurs et des acteurs républicains. Mais libre est
une façon de parler : un Jean Sans Terre ne peut être représenté au
Théâtre de la République, parce que le bon sans-culotte Santerre s’en
trouverait offensé. Et le censeur du Directoire n’admet pas que, dans une pièce
d’Hoffmann, le nom de Louis soit donné à un personnage vertueux. Malgré tout, le
peuple va au drame, le besoin finit par créer l’organe, et dès 1798 Guilbert de
Pixerécourt donne son premier mélodrame : Victor ou l’Enfant de la
forêt. L’autorité s’en émeut : « Le grand principe de ne pas
ensanglanter la scène, dit un arrêté du département, est absolument mis en oubli, et
elle ne cesse pas d’offrir le tableau hideux du vol et de l’assassinat. Il est à
craindre que la jeunesse, habituée à de telles représentations, ne s’enhardisse à
les réaliser, et ne se livre à des désordres qui causeraient et sa perte et le
désespoir des familles. »
Le théâtre donne toujours du mal au gouvernement.
Cependant le gaufrier de la tragédie traverse intact la tourmente. Il suffira que
Napoléon protège l’outil et que Talma vende les gaufres : voilà le genre en sursis
pour une génération.
Le théâtre de la Révolution abondait au moins en quantité : un millier de pièces en
dix ans. On n’en peut même dire autant du roman. Entre les Liaisons
dangereuses et le début du xixe
siècle,
l’interrègne littéraire est complet. Il est vrai que dans le monde infra-littéraire
abondent et triomphent Ducray-Duminil et Pigault-Lebrun. Et hors de France, il y aura
un roman de l’émigration : le genre de l’avenir a passé la frontière, avec le meilleur
de la littérature.
Thiers a dit — et Sainte-Beuve l’approuve — que Napoléon fut le premier écrivain de son
temps, et l’on a soutenu ce paradoxe que sa vraie vocation était celle d’un homme de
lettres. Il ne faut pas exagérer, mais certainement, et des points de vue les plus
divers, sa personnalité domine la littérature de son temps. L’image de Victor Hugo, dans
les Orientales, Napoléon à l’horizon du siècle comme le Vésuve à
l’horizon de Naples, est aussi vraie pour le siècle littéraire que pour le siècle
politique.
Comme Louis XIV, il a créé un climat, avec plus de volonté et moins de bonheur, le
climat d’une littérature surveillée et contrôlée. Mais il ne faut pas rendre ce régime
responsable de la médiocrité des lettres sous Napoléon. Il n’a tué que ceux qui ne
pouvaient pas vivre ! Si l’Empire n’est qu’une période de transition littéraire, ce
n’est que pour des raisons littéraires. En quoi les mauvais rapports de Chateaubriand et
de Mme de Staël avec le maître ont-ils nui à leur œuvre ? Bien
plutôt il semble que l’un et l’autre aient trouvé là un tonique, Chateaubriand
l’occasion de son « Bonaparte et moi ».
L’Empire est le seul régime qui ait mis à la tête de l’Université un pur homme de
lettres, Fontanes, lequel fut par ailleurs leur manière de délégué permanent auprès de
Napoléon et servit souvent leur cause avec courage. La véritable influence sur les
littéraires sera cependant une influence posthume, quand le romantisme vivra et écrira
sous vingt formes une Imitation de Napoléon.
Son œuvre personnelle, comme littérature de souverain,
est
unique. Très supérieure à celle de Frédéric II, elle ne pourrait se comparer qu’à ce qui
nous reste des dictées de César. On remarquera que, pas plus que de Frédéric II, le
français n’est là langue maternelle de Napoléon, mais la langue claire, précise,
pragmatique du xviiie
siècle, celle de Montesquieu et de
Voltaire, n’a jamais mieux exprimé son universalité, sa mission de formuler la pensée
comme une algèbre de l’action, qu’en fournissant à ce Corse le style de leur génie et le
génie de leur style.
Dans l’immense trace littéraire qu’a laissé le passage de son action, on distinguera
des zones.
On notera d’abord pour mémoire une littérature personnelle de jeunesse, plus ou moins
inspirée de Rousseau, et qui ressemble à celle que pouvait griffonner en garnison tout
jeune officier. Entre les fragments retrouvés, le dialogue du Souper de
Beaucaire en est le morceau le plus connu. Nous n’avons d’ailleurs pas la
moindre idée de ce qu’aurait pu être un Bonaparte homme de lettres.
La véritable entrée de Bonaparte dans le monde des paroles qui sont écrites et restent,
c’est la proclamation de Nice à l’armée d’Italie : « Soldats, vous êtes
nus… »
Elle inaugure ce qu’on pourrait appeler la rhétorique napoléonienne. Il
n’y a d’ailleurs pas d’action oratoire sur les hommes sans rhétorique. Les
proclamations, les exhortations, les appels, les discours de Napoléon peuvent, à
distance, sonner le creux sous les poncifs. Ils ont réussi. Ils appartiennent à un ordre
de mouvement militaire qui emporte la victoire sur les âmes et les foules. Ils
franchissent les lieux communs comme des ponts. La force de cette littérature dynamique
n’est pas encore épuisée. « La victoire marchera au pas de charge. L’aigle avec
les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre
Dame. »
Cela doit se mesurer à son effet sur les « populations » et alors
c’est grand comme cet espace de la carte de France que Michelet dans le
Tableau voit se dérouler du haut du Jura.
Le 12 mars 1815, Ney, envoyé contre lui et qui s’est vanté (Napoléon le sait) de le
ramener dans une cage de fer, reçoit cette lettre : « Mon Cousin, mon major
général vous expédie l’ordre de marche. Je ne doute pas qu’au moment où
vous aurez appris mon arrivée à Lyon, vous n’ayez fait reprendre à vos
troupes le drapeau tricolore. Exécutez les ordres de Bertrand et venez me joindre à
Chalon. Je vous recevrai comme le lendemain de la bataille de Moskowa. »
Le
premier mot de Ney est : « Jamais les Bourbons ne sauront parler comme ça. » Le
lendemain des adieux de Fontainebleau, parlant à Briare de son discours à la vieille
garde, lui-même dit : « Voilà comment il faut parler. » Qui a su, dans ce plein sens du
mot, au xixe
siècle, parler aux Français ? Napoléon,
Lamartine, Gambetta. Aucun des lieutenants de Napoléon ne le peut. En 1808, il écrit à
Murat : « Votre ordre du jour aux soldats sur l’affaire de Barjos est misérable…
le Français a trop d’esprit pour ne pas se moquer de pareilles proclamations, vous
n’avez point appris cela à mon école. »
Le monument de beaucoup le plus considérable en quantité de l’œuvre napoléonienne, ce
sont les trente mille lettres jusqu’ici publiées de la Correspondance.
Toujours dictées debout elles nous rendent comme un phonographe le ton, le commandement,
les colères, l’intelligence active de l’Empereur. Elles appartiennent plus à l’ordre des
propos enregistrés qu’à la littérature écrite. En campagne, Napoléon continue à
gouverner, reçoit tous les jours les courriers des ministres, répond à tout en dictant,
souvent à plusieurs secrétaires à la fois, qui le suivent difficilement. C’est le
graphique d’un gouvernement, le graphique surtout du cerveau qui gouverne. La réponse
est toujours pertinente, claire, directe. L’homme est là, gourmande, invective ou loue,
dit sur tout son mot, qui est souvent un trait de feu.
À ces dictées directes de la Correspondance, il faut joindre les
conversations rapportées par les témoins, Roederer, Molé, Metternich, surtout les
compagnons de Sainte-Hélène. La force dominatrice est telle qu’ils ne peuvent pas ne pas
écrire du Napoléon, que la parole remémorée modèle toujours le style écrit du témoin,
phénomène qu’on ne peut comparer qu’au dialogue socratique ou aux entretiens de Pascal.
Cependant les propos sténographiés sont quelquefois décevants : c’est le cas des séances
du Conseil d’État où s’élaborait le Code Civil et auxquelles assistait souvent
Bonaparte. Les interventions ont pu paraître aux jurisconsultes, comme
aujourd’hui à nous, bizarres ou naïves. Mais ce maquis lui est moins
familier que celui de son île, et en ces matières subtiles, s’il est le maître, il n’est
pas un maître.
On attachera peu d’importance aux écrits historiques, qu’il a dictés à Sainte-Hélène
expressément pour la postérité. Leur authenticité intégrale a d’ailleurs pu être
discutée. C’est quand il raconte à distance les événements de son temps et de son règne
qu’il est le moins croyable. Ce qu’il dit de ses intentions et de ses projets est
fabriqué à Sainte-Hélène, et d’ordinaire démenti par les documents contemporains. Ses
plaidoyers sont des plaidoyers que le jugement de l’histoire ne confirme pas très
souvent. Il paraît d’ailleurs avoir toujours appelé vérité l’affirmation qui pouvait le
mieux se convertir en action. Par imagination, par nécessité, par position de faiseur
d’opinion, de faiseur de vérité, il a dû mentir beaucoup : c’est un pragmatiste, et il
faut le lire comme tel.
Avec cela le Mémorial de Sainte-Hélène, ou plutôt les trois ouvrages de
Las Cases, Montholon et Gourgaud, sont un des livres du siècle qui ont le plus agi sur
les imaginations. D’abord comme récit. Et ensuite et surtout par tant de propos marqués
de la griffe du lion. Bien des pages sont d’une beauté inépuisable. Telle interpellation
à Chateaubriand, venue de Sainte-Hélène, vaut les plus belles pages des Mémoires
d’outre-tombe.
Si la fortune politique de Bonaparte ne s’était pas fait jour, s’il avait couru une
carrière d’homme de lettres, il est invraisemblable que de cette carrière ait pu sortir
une œuvre littéraire égale à celle que nous a valu sa fortune césarienne.
Chateaubriand comme Napoléon et Mme de Staël, est un homme du
xviiie
siècle, qui atteint sa majorité en 1789, et
qui mûrit avec l’esprit du siècle nouveau. Il deviendra moins encore le père des
poètes romantiques que leur classique. Une grande partie de son œuvre est entrée dans
l’oubli. Mais le prestige de sa personne reste plus grand que ne semble le comporter
la lecture qu’on fait de ce qui survit. Il faut le tenir moins pour un rayon de
bibliothèque que pour un grand vivant. Des mouvements intimes, des déplacements
rythmiques, des thèmes généraux de la vie et des lettres françaises passent par lui et
s’expliquent par lui. Ils eussent été modifiés, et nous aussi, si Chateaubriand était
né quelques années plus tôt ou plus tard, si, de cette balance égale des deux siècles
et de deux génies, l’un des plateaux avait été chargé soit d’habitudes parisiennes de
1780, soit de romantisme, déversé soit vers Bernardin, soit vers Lamartine.
Avec le vœu obstiné de suggérer à la postérité un « Napoléon et lui », il éprouve une
terreur d’inspirer un « Rousseau et lui ». Il fait ce qu’il peut pour nous en
détourner. En vain. Après et comme Rousseau, il a imposé aux lettres françaises le
type de ces vies publiques de grands écrivains, de l’œuvre aménagée en demeure
historique, en demeure remplie du maître, comme le Versailles de Louis XIV, — d’une
sensibilité et d’une atmosphère sorties de lui, qui exposent et imposent un règne, —
d’une situation officielle de chef de climat. Et par là il rejoint, pour la
postérité”, en
effet, Napoléon. Il léguera la consigne :
« Être le Napoléon de quelque chose. »
Le fils du général Hugo,
adolescent, écrira sur un de ses cahiers : « Je veux être Chateaubriand ou
rien. »
On discute encore sur les immenses desseins de Napoléon. Ceux de son contemporain de
lettres n’ont pas été davantage sans échecs ni mécomptes, encore moins sans
impérialisme. Mais ils apparaissent avec une clarté suffisante. Il en eut trois, qui
aidèrent à vivre ce Breton imaginatif et dont un seul est littéraire. Les deux autres
nous aident à classer celui-ci et l’encadrent.
Le premier grand dessein du Malouin fut, comme il convenait à sa race, un dessein de
marin. Il est fils de marin, même de corsaire, et la mer va entrer par lui dans la
littérature. Il imaginera d’aller en Amérique, d’y découvrir le passage du Nord-Ouest,
de devenir une manière de Magellan polaire qui en passant à travers les glaces
réunirait dans sa navigation l’Atlantique au Pacifique. Idée de collégien. Le
grand-père de sa belle-sœur est M. de Malesherbes. Il en obtient un paquet de cartes
de la marine. Voilà l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, à l’heure du poète,
celle où le monde est grand à la clarté des lampes. Il ne découvre pas plus le passage
du Nord-Ouest que Colomb n’avait découvert les Indes. Mais comme Colomb il découvre
l’Amérique. Il en rapporte une idée du pittoresque, de même qu’un autre vicomte, un
autre parent de M. de Malesherbes, M. de Tocqueville, en rapportera une idée de la
démocratie. Le paquet de 2 383 pages in-folio qui auront été, s’il faut l’en croire,
son butin d’Amérique, voilà le grand dessein, qui, arrêté dès l’arrivée au
Nouveau-Monde, a rejailli en écume littéraire. Ne croyons pas d’ailleurs que la
littérature ait jamais été absente de ce dessein : « Tu devrais peindre tout
cela »
, disait à René sa sœur Lucile quand ils s’exaltaient
ensemble à Combourg devant l’étang, la lande et la forêt. En même temps que des cartes
pour le grand dessein, il emporta en Amérique beaucoup de papier pour le raconter, et,
à défaut du journal de l’homme qui le réalise, il écrira le journal de l’homme qui ne
le réalise pas.
Le deuxième grand dessein est purement littéraire. Mais que de traits de ressemblance
avec le premier ! Sa vocation invincible est d’homme de lettres. Il faudra que sa
conversion religieuse, comme son voyage d’Amérique, tourne immédiatement en
littérature. Il avait été chercher en Amérique, rapporté d’Amérique, le
Génie littéraire de l’Amérique. Jeté dans l’exil par la Révolution,
il s’était précipité sur sa plume et avait écrit, dans l’Essai de 1797,
un Génie des Révolutions. Sa conversion chrétienne n’ira pas sans une version
littéraire de cette conversion, qui sera le Génie du christianisme,
lequel n’est que la première partie d’un grand dessein d’institution littéraire. La
deuxième partie sera la preuve par le fait, la preuve de la supériorité littéraire du
christianisme par l’épopée chrétienne des Martyrs, La troisième partie
sera le voyage d’orient, cadre et décor de cette épopée.
L’Essai sur les Révolutions était plein de la philosophie du
xviiie
siècle, que l’émigration avait emportée avec
elle. Surtout, pour un écrivain-né, voué à la carrière littéraire, cette philosophie
restait la maison mère de la littérature. Pour Chateaubriand elle avait signifié
l’émancipation, d’autre part ce Breton avait reçu avec le sang la vocation de la
fidélité, qui fut chez lui aussi impérieuse que théâtrale. En juillet 1798, il apprend
par sa sœur, Mme de Farcy, la mort de leur mère, peu après celle
de cette sœur elle-même. Elles sont mortes, dit-il, de la misère endurée dans les
cachots de la Révolution, et dans l’affliction des erreurs des Français. Que l’appel
suprême de ces deux femmes l’ait finalement converti, il n’en faut pas douter. La
phrase célèbre est typique : « Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes
lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du cœur ; j’ai pleuré, et j’ai
cru. »
Là est en effet la vraie religion de Chateaubriand. Il n’est pas
théologien (ce qu’il y a de théologie dans le Génie est plaqué, et
d’après autrui). Il n’a pas sa petite religion à lui ! Personne n’a moins dogmatisé
que lui. Si on lui demandait ce qu’il croit, il dirait peut-être comme Brunetière :
« Allez le demander à Rome. » Et si on lui demandait ce qu’il est, il répondrait : un
simple fidèle.
Toute la Religion de Chateaubriand tient en effet dans ce
mot : Fidélité. La fidélité aux femmes de sa famille l’a fait chrétien, comme la
fidélité aux hommes de sa race l’a fait émigré et royaliste. Qu’est-ce que le
Génie du christianisme ? Un système de fidélités, et la fidélité est
le synonyme chevaleresque de la tradition.
Ce n’est pas une religion très intérieure, et l’on conçoit que le théosophe
Saint-Martin ait trouvé au moins autant à redire au Génie que le
philosophe Ginguené. Mais c’est une religion sûre et une religion continue. Sans y
appliquer fortement sa pensée, Chateaubriand reste chrétien, malgré tout, en somme
assez facilement. Les prêtres, qui n’ont pas pris au sérieux le Génie du
christianisme comme apologie n’ont pas douté de la sincérité religieuse de
son auteur. Ils connaissent professionnellement, et par la confession, ce genre de
chrétien : ils n’ont aucune raison de ne pas admettre la bonne foi et la vraie foi de
ces fidèles, alors qu’ils doutent volontiers de la sincérité religieuse de Lamartine
et de Hugo. Le catholicisme de fidélité est incorporé à la tradition française :
c’était celui de Montaigne. Il retient dans un minimum de religion la plus grande
partie des chrétiens ; et la réversibilité des mérites, les intentions des prières, la
délégation des uns au salut des autres, dans le dogme catholique, sont autant
d’indications qui plus ou moins tendraient à l’autoriser. Il est vrai d’ailleurs que,
comme le remarquait Saint-Martin, le Génie paraît un Génie
du catholicisme bien plutôt qu’un Génie du christianisme.
Sainte-Beuve a appelé Chateaubriand, en insistant volontiers sur cette définition
« un épicurien qui avait l’imagination catholique »
. C’est le
confondre un peu injustement avec l’auteur de Volupté. Il faut voir ou
chercher plus haut.
On n’oubliera pas le gentilhomme breton. Certainement la noblesse a contribué
beaucoup à la littérature française, mais principalement par ses mémoires,
c’est-à-dire par de la littérature de famille, floraison, parfois miraculeuse comme
chez Saint-Simon, poussée sur l’arbre généalogique. On voit en Chateaubriand un des
rares écrivains — le seul grand
écrivain français — qui ait
uni à la vie traditionnelle de la noblesse, et même à un puritanisme de sa caste, une
carrière, une pratique, des qualités et des défauts, d’homme de lettres.
Le Chateaubriand libertin, païen, était le Chateaubriand déraciné par l’émigration.
Son christianisme coïncide pour lui avec sa rentrée dans son pays, dans son ordre,
dans son genre de vie. Avant d’avoir l’imagination catholique, il a la tradition
catholique. Son imagination de poète marque cette tradition comme les lignes de
peupliers marquent la nappe d’eau souterraine. Le Génie du
christianisme c’est le génie de la tradition, de toutes les traditions, le
sens d’une durée, la familiarité avec une durée. Un tel Génie, il
n’appartenait pas à un prêtre de l’écrire, car le prêtre met l’accent sur la présence
actuelle des dogmes, sur leur vérité intemporelle, sur leur nature de principes. Il y
fallait un noble, entretenu dans le culte d’une valeur héréditaire, d’un bien mûri par
une durée. Que l’on compare à cette nuance du Génie le sentiment de
l’« antiquité » religieuse, la « défense de la tradition », la « suite de la
religion » chez Bossuet. Évidemment nous retrouvons dans Bossuet des valeurs
analogues, et qui concordent avec celles du Génie pour expliquer les
habitudes catholiques de la France. Mais la différence reste grande. La valeur de
l’« antiquité » consiste pour Bossuet en la garantie qu’elle fournit contre le
changement, en le maintien d’une présence intacte, d’une chose qui
reste. Elle consiste pour Chateaubriand dans son pacte avec la vie, maintenant
comme la vie une permanence sous le changement, comportant les nuances et les
différences de l’heure : la majesté de la vieillesse après les grâces de l’enfance et
la vigueur de la jeunesse, la chose qui dure comme l’arbre d’une
famille.
L’imagination ne vient qu’après, et mal. On remarquera que Chateaubriand n’a jamais
réussi une œuvre d’imagination, qu’il n’y a de force créatrice dans aucune de ses
fictions, qu’il manque à un degré singulier de cette imagination proprement catholique
qui abonde chez un Pascal, un Bossuet, un Fénelon, et sous laquelle la lettre de
l’Écriture ou du dogme produit, pour en nourrir la
vie de
l’âme, une fulguration incessante de symboles spirituels.
Au Génie du christianisme manque ce génie chrétien. Il prend sa
revanche précisément du coté de la tradition, il met en œuvre ce qui a déjà été pensé,
senti, digéré, par l’imagination chrétienne. Le Génie, qui fut un livre
initiateur dans l’ordre de l’art, est, dans la suite de la religion, un livre
successeur, un livre d’épigone. Son titre primitif, quand il fut commencé à Londres en
1799, était d’ailleurs moins poétique, mais plus explicite : des Beautés
poétiques et morales de la Religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les
autres cultes de la terre. Il en avait discuté le projet avec Fontanes,
alors émigré, converti lui aussi, et qui, futur grand maître de l’Université, avait
l’esprit d’institution. L’ouvrage est destiné moins à montrer, à exposer le
christianisme, qu’à le servir, en dégageant de lui des richesses encore insoupçonnées.
Et à servir l’auteur en lui démontrant à lui-même que sa conversion ne pouvait pas
nuire à sa vocation des lettres, à la vocation des lettres, au contraire !
Des vingt-deux livres du Génie du christianisme, plus de la moitié
sont des parties mortes. L’apologétique proprement dite, sans théologie, sans
philosophie, faite d’émotions, d’impressions, d’allusions, s’en va en lambeaux. Les
morceaux de bravoure sur les sacrements, la poésie des rogations ou des cloîtres,
après leur éclat momentané, se sont dégonflés dans le bric-à-brac des lieux communs
oratoires. Le Génie souffre du même mal que ce Génie de
l’hellénisme qu’était le Télémaque. Il s’est épuisé par
l’imitation. Ce qui fut neuf en son temps est devenu cliché, et qu’on pense par
exemple à l’effort qu’il faut et que bien peu font, pour nettoyer de ce noir du temps
le songe d’Athalie !
Nous n’aurions plus guère devant le Génie que l’émotion historique
qu’on éprouve devant une date, s’il n’y avait pas la troisième partie :
Beaux-Arts et Littérature, où Chateaubriand a fondé une part de la
critique moderne, et la meilleure. Pour retrouver des pages d’une vibration, d’une
divination par l’intérieur, d’une sympathie recréatrice analogues
à celles qu’il consacre à Homère, à Virgile, à Racine, il faut dans le
passé remonter à Montaigne, dans le futur descendre, au Sainte-Beuve d’après 1830. Le
Génie amorce une sensibilité littéraire fraîche. Son papier de
rhétorique somptueuse est convertible en l’or d’un goût sûr, éprouvé, authentique. Et
il crée en partie, il popularise et anime trois valeurs qui renouvelleront au
xixe
siècle le sens des œuvres et des hommes, et
dont nous vivons encore.
D’abord il fait pour la durée ce que Rousseau avait fait pour l’espace. Rousseau
avait ouvert les écluses de la nature. Le Génie ouvre celles de
l’histoire. Avec lui la durée devient ce que les philosophes appellent une nature.
Sous le pavillon chrétien, l’histoire fait son entrée dans le nouveau siècle avec un
chargement de poésie.
Puis Chateaubriand donne, après La Harpe et mieux que lui une voix, un style à un
dialogue qui fera un des grands partis de l’intelligence au xixe
siècle : le dialogue du xviie
et du
xviiie
siècles, avec les raisons et les sentiments
pour lesquels Chateaubriand prend parti pour le xviie
siècle, dialogue des deux siècles non plus dans leur continuité, telle
qu’elle apparaissait chez Voltaire, mais dans leur contraste, dans leurs
incompatibilités, dans l’exigence de choix qu’ils imposent, dans leur aptitude à
déterminer des familles d’esprits, des courants d’idées, des partis religieux,
philosophiques, politiques, littéraires. Ce dialogue ira loin : il nous gouverne
encore.
Enfin, dans le style le plus conscient, le plus lumineux, le plus artiste,
Chateaubriand a rendu ses droits à la matière en apparence la plus discordante et la
plus opposée à ce style : les idées obscures. Dans la mesure, d’ailleurs discutable,
où Voltaire serait un « chaos d’idées claires » il faudrait appeler Chateaubriand un
ordre éclatant d’idées obscures. Il a rendu contre le xviie
siècle, à la manière de Leibniz et de Maine de Biran, un droit aux
perceptions obscures. La poésie, dont elles sont l’élément nourricier, en a eu le,
bénéfice, la religion aussi, la religion surtout.
La religion, qui était pour Bossuet un ordre d’idées claires et pour Fénelon un ordre
d’idées simples, avait rencontré et traversé le monde du sentiment pur avec Rousseau,
elle était
passée d’un état solide à un état fluide. Cet état
fluide, le Génie le dore de prestiges, lui incorpore la dimension de la
durée, l’accorde aux voix de l’histoire.
Le plus pénétrant des analystes, un homme du xviiie
siècle rencontrant, dix-huit ans après le Génie, les
idées obscures, les verra liées avec nécessité à toute la vie religieuse et poétique
de l’homme : « Si l’on m’accusait ici, écrira vers 1820 Benjamin Constant, de
ne pas définir d’une manière assez précise le sentiment religieux, je demanderai
comment on définit avec précision cette partie vague et profonde de nos sensations
morales, qui par sa nature même défie tous les efforts du langage. Comment
définirez-vous l’impression d’une nuit obscure, d’une antique forêt, du vent qui
gémit à travers des ruines ou sur des tombeaux, de l’océan qui se prolonge au-delà
des regards ? Comment définirez-vous l’émotion que causent les chants d’Ossian,
l’église de Saint-Pierre, la méditation de la mort, l’harmonie des sons ou celle des
formes ? Comment définirez-vous la rêverie, ce frémissement intérieur de l’âme où
viennent se rassembler et comme se perdre, dans une confusion mystérieuse, toutes
les puissances des sens et de la pensée ? »
Voilà la charte
constitutionnelle octroyée aux idées obscures par l’analyste même, l’héritier libéral
des philosophes : le Génie a passé par là.
Derrière le grand dessein vague du voyage américain, il y avait un grand dessein plus
précis, qui était d’en tirer l’épopée de l’homme de la nature.
Chateaubriand l’avait esquissée en Amérique, écrite à Londres, il la publiera
seulement en 1826 ; ce sont les Natchez, curieux encore sous leur
défroque épique plus télémachienne qu’odysséenne. Très fin, bien conseillé par des
amis, il redouta de débuter épiquement sinon par une nouvelle Pucelle,
du moins par de nouveaux Incas, et préféra tenter un Paul et
Virginie, présenté d’ailleurs comme un épisode du Génie en
préparation : ce fut en 1801 Atala ou les Amours de deux sauvages dans le
désert. Atala et Chactas sont à peu près aussi « sauvages » que les
personnages du Télémaque sont grecs. Atala réussit
auprès du public, et fut tourné en ridicule par la critique. Cette querelle
d’Atala en 1801 est
extrêmement instructive
comme signe des mouvements, sinon des révolutions, du goût. Le charme de ce roman
indien est épuisé pour nous. Mais le brûlot frayait sa route au grand vaisseau du
Génie, et lui préparait le triomphe de 1802.
Le Génie pensait féconder également le roman et l’épopée. Ce livre
type de la littérature retour d’émigration est gros à la fois d’un
Werther et d’une Messiade.
René est à Werther ce qu’Atala est à
Paul et Virginie. Car personne, en matière de genres, ou de
gaufriers, n’est moins inventeur que Chateaubriand, qui ne renouvelle tout que par le
style, le style d’une âme et le style d’une forme. René, publié dans le
corps même du Génie de 1802, contribua à son triomphe. Placer le
donateur au coin le plus lumineux de l’immense tableau d’autel (qui triomphait) dans
l’église neuve du Concordat, quelle trouvaille ! Il s’agit d’illustrer et de faire
vivre d’un mal « presque entièrement inconnu aux anciens, insuffisamment
observé par les modernes »
une mélancolie, attachée à
l’existence, chez un jeune homme habité de passions puissantes et vagues, arrêté dans
la certitude que la vie décevra toujours l’immensité de ses désirs. L’aventure intime,
tragique, la destinée incestueuse de René et d’Amélie, imposait aux imaginations des
femmes une figure inspirée et inspiratrice de l’auteur. Il y eut René comme il y avait
Jean-Jacques. Pendant un demi-siècle René dégagea une fièvre poétique
, qui tomba peu à peu après la mort de Chateaubriand, mais surtout parce
qu’il était relayé et remplacé par les Mémoires.
Le Werther de Chateaubriand eut cependant — et il vit là une grande
injustice — meilleure fortune que sa Messiade. Les
Martyrs étaient non seulement le point culminant du second grand
dessein, mais la plus grande pensée du règne. Ces grandes pensées finissent mal. Le
meilleur des Martyrs, ce fut pour Chateaubriand cette pensée même,
l’élaboration studieuse et ingénieuse de son poème, de cette preuve du
Génie, et ce voyage de Grèce et de Jérusalem qu’il entreprit pour en
animer les décors. Quand ils parurent ils ne furent pas un succès et ils l’ont été de
moins en moins.
René, qui créait en France le court roman
autobiographique, à prénom, était tourné, comme le genre du roman lui-même, vers
l’avenir. Les Martyrs sont tournés, comme l’épopée elle-même, vers le
passé. Ils sont un retour au xviie
siècle, mais à un
xviie
siècle européen, franco-anglais (et voilà le
résultat de l’émigration) où Milton aurait raison contre Boileau. Il semble qu’il y
ait eu au xviie
siècle un classicisme pur, brisé et
dispersé dans l’espace en trois morceaux ou en trois langues : avec Claude Lorrain à
Rome, avec Milton en Angleterre, avec Racine en France. Tout se passe comme si
l’ambition de l’auteur du Génie et des Martyrs
consistait à refaire dans une prose composite cette unité perdue, à fondre l’épopée
chrétienne de Milton dans la poésie de Racine, et à les envelopper dans la lumière
d’or du paysage romain.
Malheureusement le temps avait marché, et l’on ne pouvait plus biffer l’acquis
scientifique du xviiie
siècle. « Refaites donc
un firmament, dit Sainte-Beuve, avec tout un échafaudage de thrones et de dominations quand vous êtes le contemporain
de Laplace ! »
Chateaubriand a monté ses machines épiques au moment où les
vraies machines allaient transformer le globe. Trente ans après lui Lamartine
introduira un aéronef dans la Chute d’un Ange. Et voilà la coupure.
Il est vrai que Chateaubriand publiait sa tragédie de Moïse un an
après Hernani ! Sa fidélité au xviie
siècle, c’est une fidélité à la branche aînée de la littérature. Des
Martyrs cependant, quand ils ont subi une opération de nettoyage,
sortent avec leurs coloris frais, d’admirables morceaux. Certes c’est une
Énéide dont le grand dessein ne nous touche plus, où le pieux Eudore
va rejoindre dans notre indifférence le pieux Énée, et dont nous subissons le décor
épique et le protocole du merveilleux avec une torpeur morne. Mais nous sentons en de
nombreuses pages que Chateaubriand, est, comme Virgile, un génie vivant, supérieur à
sa corvée, un composé délicat d’antiquaire, d’artiste et de créateur. Le début des
Martyrs, Eudore chez Lasthénès, est frais et simple comme le début de
Mireille ; Eudore au camp sur le Rhin, le célèbre lever du soleil sur
Naples, la Bataille des Francs, l’épisode de Velléda, sont très loin d’avoir épuisé
leur poésie, et en 1809 cette poésie était d’une nouveauté admirable. Même ce
combat éternel de l’enfer contre le ciel, cet Hiéroclès qui a
des traits de Fouché, tout cela parlait singulièrement à ce public noble, qui avait
laissé tant de parents aux échafauds, pour lequel écrivait Chateaubriand, et qui
soutint comme il le put les Martyrs contre la critique.
Le troisième des grands desseins qui ont distrait Chateaubriand du mal de René,
c’est, à partir de 1815, et jusqu’en 1830, le dessein politique. Ministre,
ambassadeur, publiciste, pamphlétaire, il a été certainement un de ceux qui ont eu le
plus d’influence, en bien et en mal, sur les destinées de la Restauration. Au sujet de
cette politique même, les opinions sont très divergentes. Ce que nous noterons, c’est
l’importance et l’intérêt des écrits politiques, trop méconnus. De Buonaparte
et des Bourbons était le pamphlet le plus fort et le plus prenant qu’on eût
écrit depuis la Satyre Ménippée : il éclata en 1814 comme un coup de
tonnerre, mais comme le prestige de ce Napoléon le Grand eût gagné
s’il eût été écrit trois ans plus tôt dans l’exil comme Napoléon le
Petit ! La Monarchie selon la Charte fait un mélange curieux
d’ultracisme et de haute et prévoyante intelligence. Et que Chateaubriand se soit
rendu, comme ministre, impossible à Louis XVIII, que dans sa bataille contre Villèle
il soit difficile de prendre parti pour le fier écrivain, cela n’enlève rien à la
force du style, à la magie des images, au jeu combiné de l’ironie et de l’éloquence
qu’on peut admirer dans ses articles de journal. L’ambition politique fut peut-être la
plus forte ambition de sa vie. Ses déceptions nourrirent sa verve.
On dirait qu’il y a dans Chateaubriand écrivain deux natures, qui du reste
s’accordent fort bien : un Chateaubriand homme de lettres, et un Chateaubriand
descendant de Montaigne, un Joubert à trois dimensions, qui écrit pour lui-même et sur
lui-même. Non seulement ils s’accordent mais ils se pénètrent constamment, puisque
Eudore c’est souvent Chateaubriand, et que le Chateaubriand des
Mémoires est un Chateaubriand stylisé. Il n’en reste pas moins que
nous nous intéresserons ici à l’œuvre de Chateaubriand dans la mesure où elle est
déversée dans la seconde direction.
Dans ses écrits personnels on distinguerait un groupe des
Essais et un groupe monumental.
Nous entendrons par essais de Chateaubriand les livres, faits avec les notes de ses
lectures, les dialogues de l’auteur avec lui-même et avec les livres, que sont
l’Essai sur les Révolutions, les essais sur l’Histoire de
France ou sur la Littérature anglaise. Ils valent souvent
ce que valent les ouvrages de seconde main dont la lecture les a inspirés à
l’auteur. Parfois besognes de librairie, il n’arrive presque jamais qu’on y lise
trois pages sans tomber sur un raccourci, une maxime ou une image de génie
illuminateur.
Le plus curieux reste le « pourâna » de jeunesse de Chateaubriand, écrit à Londres
dans les années fiévreuses de l’émigration, qui s’appelle Essai sur les
Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la
Révolution française. On l’appellerait aussi bien un Génie des
Révolutions, précurseur de l’autre Génie. L’état
révolutionnaire y est expliqué comme étant un état historique, chronique, dont les
manifestations ne sont pas nouvelles, qui donnerait lieu à ce que nous appelons
aujourd’hui l’étude des révolutions comparées. L’abbé de Vertut s’était déjà au
xviiie
siècle spécialisé (apparemment car les
œuvres répondent peu aux titres) dans cette étude avec ses trois histoires des
Révolutions de la République romaine, des Révolutions de
Suède, des Révolutions du Portugal. Le jeune Chateaubriand
en tire profit, accumule en quelques mois des lectures énormes, les étale pêle-mêle
en les transfigurant dans un bouillonnement d’invention, de fantaisie et de génie,
fait en même temps des de lectures et des réflexions pour lui : de là le
décousu du livre qui ne tient pas encore compte du public, de là aussi l’intérêt
qu’il offrit quand en 1826 il le réimprima dans ses Œuvres avec des
notes où il s’interpelle, se contredit, se moque de lui ou se confirme. Tout cela
est déjà dans l’esprit des Mémoires d’outre-tombe : journal intime de
pensée, mais journal intime d’un styliste et d’un homme public, qui reste
malaisément seul avec lui-même, et à qui il faut au moins ce délégué du public,
qu’est un miroir.
En 1811 Chateaubriand commença ses Mémoires. Avec des intervalles il
y travailla, les refondit, les éprouva pendant plus de trente ans. Il avait
admiré le dessein de Chéops passant sa vie à faire élever, sa
pyramide. Il voulut, pour lui, de même, un tombeau monumental. La Muse de sa
destinée le menait naturellement et noblement vers cette stylisation dont il accrut,
en la voulant posthume, le caractère pharaonique.
Les Mémoires d’outre-tombe ne doivent pas se séparer d’un vaste
ensemble autobiographique, dont une partie est publiée par Chateaubriand de son
vivant. D’abord les récits de voyage qui eux-mêmes tiennent dans l’œuvre de
Chateaubriand une place plus grande que ne l’indiqueraient les volumes qui leur sont
expressément consacrés. Il a détaché une bonne partie des tableaux du voyage
d’Amérique pour les placer dans l’Essai sur les Révolutions, les
Natchez, Atala, René, le
Génie. L’Itinéraire ne garde que les pages de son
voyage qui n’ont pas été utilisées dans les Martyrs. De son voyage
d’Italie, il a coupé le plus beau morceau pour en faire la Lettre à
Fontanes sur la campagne de Rome. D’autres fragments ont passé dans les
Mémoires. Inversement le Voyage d’Italie contient
des lettres de voyage redemandées à Joubert. Il ne faut pas oublier que les procédés
de composition de Chateaubriand étaient d’un mosaïste et d’un arrangeur.
L’Itinéraire tel qu’il a été publié est un livre agréable, où il y
a une cinquantaine de pages admirables, qui pourraient servir à définir le paysage
historique moderne, et, surtout en ce qui concerne la Terre Sainte, du remplissage
et du factice. Chateaubriand s’est ennuyé dans ce voyage, corvée littéraire pour son
épopée et pour sa gloire, et qu’il avait hâte de terminer par la rencontre que la
romanesque Mme de Mouchy lui avait fixée à Grenade. Il allait
chercher dit-il « de la gloire pour se faire aimer »
. Pour employer
l’expression qu’il applique à un autre, il faisait au Saint-Sépulcre ses remontes de
littérature et ses provisions d’amour. C’était bien, mais il s’en fit armer
chevalier, en outre. Y avait-il de quoi ? Pareillement son tableau de la plaine de
Sparte est un des plus beaux de l’Itinéraire. Mais il croit devoir y
pousser fortement le cri « Léonidas ! » auquel il admire que personne ne réponde.
« C’est peut-être sublime, dit Jules Lemaître. Mais si ce n’était pas
sublime ? »
Nous arrondissons ce point d’interrogation devant plusieurs
visages de ce voyage stylisé.
On joindra pareillement aux Mémoires d’outre-tombe les
très intéressants mémoires politiques qu’il en détacha sous un titre
qui ne doit pas en éloigner les lecteurs : Congrès de Vérone. La plus
grande partie des Mémoires d’outre-tombe est d’ailleurs politique. Ce
n’est pas celle qui nous retient le plus. La lecture d’affilée de l’énorme monument
est dure, et les justifications politiques d’un homme qui s’est trompé autant et
plus que les autres, les portraits malveillants de ses adversaires, les longs récits
d’intrigues dont les historiens seuls ont la clef, font que les derniers volumes,
dans une bibliothèque de lecture, restent toujours moins froissés que les
premiers.
Mais de nombreuses pages, et tous les souvenirs de jeunesse et d’émigration
apportent un charme inépuisable. Chateaubriand ne se trompait pas. Quand la
génération sur laquelle avait agi René disparut, les
Mémoires rendirent à la postérité un René nouveau, le vrai René.
Car par les Mémoires, Chateaubriand a introduit dans la littérature
une réalité nouvelle, et qui a eu des suites : l’homme stylisé. Stylisé d’abord par
le style lui-même. Le mot de Buffon en serait renversé, l’homme c’est le style. Il y
a là un mécanisme, ou si l’on veut un dynamisme autonome du style. Chateaubriand ne
pense vraiment que la plume à la main, entraîné par le mouvement de sa phrase
docile, comme un Murat n’est lui-même qu’à cheval. Mais d’autre part sa vie a été
stylisée par le même élan, la même nature, que ses phrases et ses livres. Molé
s’étonnait que l’opinion conspirât avec tant de complaisance et de fidélité à lui
maintenir son masque, à l’accepter dans la belle figure extérieure qu’il se créait,
et même quand il portait, comme dit Courier, ce masque à la main, à lui dire :
« Monsieur de Chateaubriand, couvrez-vous ! »
Le style de Chateaubriand tient aux entrailles de la belle prose française. C’est
le style de Massillon, laïcisé et naturalisé par Rousseau, puis imagé et coloré par
Bernardin, et auquel, en le portant à la perfection, Chateaubriand ajoute
l’expression créée, la courbe finale et l’image détachée.
Il a stylisé sa vie selon cette image et ce même mouvement. Il l’a pensée (plutôt
que vécue, car il était, dans la pratique de la vie, simple, charmant, et il ne
pontifiait pas) il l’a pensée et écrite avec la préoccupation de la rendre
expressive et signifiante, de lui faire dessiner une grande
courbe lumineuse, d’en projeter les attitudes sur un horizon éternel. Songeant à la
carrière d’Alexandre et à celle de Napoléon, il a écrit : « La destinée d’un
grand homme est une Muse. »
Les Mémoires d’outre-tombe
figurent l’effort le plus puissant et en somme le mieux réussi qu’ait fait un
familier des Muses pour en incorporer une à sa destinée. Le poète ici l’a atteinte
et a triomphé, mieux que l’amoureux n’a possédé sa « sylphide ».
Nous tenons aujourd’hui, comme y ont tenu les contemporains, à maintenir dans le
paysage de Chateaubriand cette fumée auguste d’autel antique. Cette volonté de
décor, cette tension d’un dedans vers un dehors, ont réussi. Ils ont réussi parce
que le dedans est authentique, et qu’avec certaine clef nous le sentons vivant. Et
s’ils ont réussi auprès de nous, ils avaient réussi mieux encore auprès de ses
héritiers.
Chateaubriand a créé un style du génie romantique, comme Louis XIV a créé un style de
la royauté. Et les deux styles se ressemblent. Avec Ferney, la monarchie d’un homme de
lettres avait revêtu le corps d’une résidence à la Versailles. Restait à lui donner
l’attitude, les mœurs et l’âme d’une royauté. Avec Voltaire, Chateaubriand, Lamartine
et Hugo, ou, plus précisément, depuis l’installation de Voltaire à Ferney jusqu’aux
funérailles de Victor Hugo, sont posés au cœur de la littérature française un
problème, un décor, une destinée de la monarchie littéraire.
Si Voltaire lui a donné, comme Henri IV, son élan de bataille, son sang militant, son
pathos, Chateaubriand lui a créé comme Louis XIV, son décor, son style, son ethos.
Et ce royaliste littéraire n’est pas impunément le contemporain de Napoléon. Il a
rempli un rôle impérial. Son voyage d’Amérique, sinon son voyage d’Orient, a suffi
pour annexer un nouveau monde aux lettres. Il a signé par le Génie du
christianisme le Concordat des deux antiquités. On peut sourire du
parallélisme Napoléon-Chateaubriand maintenu impavidement tout le long des
Mémoires. Reste qu’une des grandeurs du romantisme, c’est précisément
cette référence à la destinée de Napoléon qu’on voit chez un Lamartine, un Balzac, un
Hugo, cette ambition que met le poète à trouver
sa
Sainte-Hélène, au Grand Bey ou à Guernesey, cette inscription sous le Napoléon de
Balzac : « Ce qu’il a tenté par l’épée, je le ferai par la plume »
et
les lettres romantiques faisant, comme atelier de destinées, concurrence à l’état
civil d’Ajaccio.
Chateaubriand a reproché à Rousseau d’avoir déshonoré Mme de Warens pour prix de son hospitalité. Un bien grand mot ! Un des charmes,
pour nous, des Confessions, c’est que les amours de Rousseau n’en sont
pas absentes. Celles de Chateaubriand sont, au contraire, absentes des Mémoires
d’outre-tombe. Les pages sur Mme de Beaumont sont bien
belles, mais elles ne différeraient pas beaucoup, si Pauline et René ne
s’étaient point aimés. Les trois quarts des Mémoires, des mémoires de
la vie politique de Chateaubriand, sont plus ou moins des Mémoires des autres,
quelquefois même, quand il se drape artificiellement, les mémoires d’un autre. Il nous
manquerait les mémoires de son cœur sans les pages, publiées plus tard, sur
l’Occitanienne, sans les allusions du livre qu’il écrivit à
soixante-quinze ans sur la Vie de Rancé.
Cependant c’est d’un à côté de son œuvre plutôt que de son œuvre, (à sa magnifique
Correspondance manquent à peu près toutes ses lettres d’amour) que
nous vient l’image du Chateaubriand d’amour, revêtu par la figure officielle de
l’éternel déçu, de l’éternel ennuyé.
Ne disons pas avec Jules Lemaître que cet ennui incessamment proclamé n’est
qu’affectation. L’accent ne trompe pas, et la mesure du bonheur d’un grand homme n’est
pas donnée par ce qui de sa destinée comblerait un médiocre. L’ennui congénital est
une diathèse, un don fatal, un commencement absolu dans la nature d’un être.
Chateaubriand l’a apporté avec lui, et sa phrase : « La vie me fut
infligée »
sort bien de ses profondeurs. En 1797, avant sa conversion, il
écrivait : « Mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie doit
corriger de la manie d’être. »
D’autre part Sainte-Beuve, surtout à travers les confidences d’Hortense Allart, jeune
amie de René sexagénaire, le présente comme un grand luxurieux : « C’est l’homme de désir, au sens épicurien, le désir prolongé et toujours
renouvelé d’une Ève terrestre. »
Soit. Mais l’homme de désir cela ne
veut pas dire, ce qui serait plus « épicurien », l’homme de la
satisfaction. Encore moins cependant, l’homme des scrupules. Quand Sainte-Beuve
appelle, vulgairement, Chateaubriand un homme à bonnes fortunes, Sainte-Beuve le voit
à travers son propre désir. Le désir comme le style, comme l’ennui, doit être tenu en
Chateaubriand pour une nature irréductible à toutes satisfactions possibles. La
Sylphide n’est pas seulement la périphrase décente de son adolescence, mais la femme
idéale, projection de son désir, qu’il a cherchée à travers toutes les femmes
réelles.
Par ce désir montait son élan vers la vie, et sans cesse cet élan retombait sur ce
sol qui était sa patrie : l’herbe épaisse où sont les morts. La vocation de son cœur
était combattue par celle de son génie, et celle de son génie était de conclure un
passé, de conduire un deuil, d’habiter un château d’idées, de sentiments, de formes
dont il fut le dernier héritier. Le leit-motiv « je suis le dernier qui… » ou
« j’aurai été le dernier qui… » court tout le long de son œuvre. Le Dernier
Abencérage, récit bâti sur ses amours de Grenade avec Mme de Mouchy, nous donne bien un de ses pseudonymes, et Lucile et René se
retrouvent dans Bianco et dans Carlos : « Don Carlos, je sens que nous sommes
les derniers de notre race, nous sortons trop de l’ordre commun pour que notre sang
fleurisse après nous : le Cid fut notre aïeul, il sera notre postérité. »
Il
était naturel au vicomte et à sa noble amie de s’aimer sous un arbre généalogique. Ces
amours de l’Abencérage serviront de mythe lumineux au génie nostalgique de
Chateaubriand, à sa vocation de l’histoire, à sa convocation des Génies, à son invocation aux forces antiques de la durée, à son romanesque de
la mort.
La persécution officielle contre les réformés, n’ayant cessé, en somme, qu’à la fin
du règne de Louis XVI, la première génération de protestants qui ait pu respirer
librement l’air français est celle de Guizot, qui a deux ans en 1789. Encore, à six
ans, eut-il l’occasion de regretter les troupes du roi qui logeaient des balles dans
les jupes de sa grand-mère aux assemblées du Désert, puisque la Révolution guillotina
son père, confisqua ses biens, et que sa mère dut l’emmener à Genève, où il fut élevé.
Guizot fera donc à peine exception si nous disons que, Rousseau restant à part, la
rentrée du protestantisme dans la vie spirituelle française, la révocation littéraire
de la révocation de l’Édit de Nantes, commencent en Suisse romande, sont le fait de
Genève et de Vaud, de la bande de culture protestante qui s’était conservée le long du
Jura entre la France gallicane et la Savoie ultramontaine.
Lyon, Suisse romande et Savoie forment par ailleurs une grande région littéraire :
culture provinciale et étrangère soustraite en partie à l’influence de Paris
— patricienne, mais non parlementaire — et, malgré Ferney, conservatrice de cet esprit
et de ces formes religieuses que Paris, l’Académie, la culture encyclopédiste et la
langue analytique avaient à la fin du xviiie
siècle
momentanément déclassées.
À cette époque, en Suisse romande, une grande famille devient célèbre, celle des
Necker. Necker était fils d’un Prussien devenu Genevois. Installé à Paris dès sa
jeunesse comme banquier, ambassadeur, contrôleur général, tenant par sa
femme le principal salon de la fin de la monarchie, Jacques Necker
resta en France jusqu’à la soixantaine. Et pourtant il peut passer pour le premier en
date des écrivains proprement genevois, avec les qualités et les défauts que
comportent toutes les branches de cette famille littéraire :
Considérations à la manière de sa fille (Essai sur
l’Importance des opinions religieuses) ; prêche de pasteur qui a
appris le beau style dans Thomas (Cours de morale religieuse) ; humour
un peu laborieux, mais agréable et fin comme celui de Töpffer et de Petit-Senn
(Le Bonheur des sots). Il est enfin l’homme dont le Suisse Meister a
dit que « dans les premières années de son séjour à Paris, il lui était arrivé
cent fois de rester plus d’un quart d’heure dans son fiacre avant de parvenir à se
décider sur la maison où il devait se faire conduire d’abord »
et qui a
écrit des centaines de pages intimes parfaitement amieliennes. Nous ne parlons pas de
ses écrits de finance, d’administration et de politique : ils sont d’un patricien qui
veut faire les affaires de l’État français, comme il a fait les affaires de sa banque,
et comme il ferait, s’il y était resté, les affaires de sa petite république. Il
manqua toujours aux Necker et à leur descendance de bien connaître les Français.
C’est le second des citoyens de Genève qui aient eu sur la France une immense
influence. Des historiens ont fait de son ministère la cause principale de la chute de
la monarchie. Laissons cela. Seuls les quinze volumes de ses Œuvres
nous importent. Et surtout sa place de fondateur et de chef d’une grande famille
littéraire, qui, par les Broglie et les d’Haussonville a duré jusqu’au xxe
siècle.
Si nous avons quinze volumes d’œuvres diverses de Necker, nous avons six volumes de
Mélanges de sa femme, Suzanne Curchod. Fille de pasteur, sans autre
fortune que la fraîcheur de sa beauté et de sa conversation, portant avec une grâce
sérieuse ce qu’on appelait un esprit élevé, reine du pays de Vaud, elle avait, comme
une bergère un roi, épousé le banquier genevois. La chanson rustique de noces qui
avertit la jeune fille que sa royauté de mai finit avec le mariage, et que les charges
de la vie et le travail d’une ferme à conduire commencent demain matin à quatre
heures, ne fut pour aucune paysanne aussi vraie que
pour Mme Necker, quand la fille du pasteur de Crassier dut brusquement,
pour la fortune politique de son mari, tenir un salon d’encyclopédistes, de
philosophes, de cyniques. Elle y parvint par un effort de volonté qui la vieillit
vite. Le caractère sérieux de ses œuvres, toutes morales et moralisantes, s’en trouve
à la fois alourdi et rendu plus touchant. Comme le berger de la fable, la bergère
vaudoise a conservé dans son coffre le chapeau de fleurs pastorales. Elle écrit devant
lui. Et le meilleur de son œuvre ce sont d’ailleurs les pages sur la vie, sur le
mariage et sur la religion que lui inspira, après la retraite du contrôleur général à
Coppet, la paix retrouvée de son pays, dont elle écrit ces mots où tient tout le
calvinisme romand : « Il semble que l’Être suprême s’est occupé ici plus
particulièrement de sa créature, et qu’il l’oblige sans cesse à élever sa pensée
jusqu’à lui. »
Le génie de leur fille Germaine fit éclater tous ces cadres, la propriété de famille
devint le salon de l’Europe. Mais l’élan littéraire de ce sang vivace et puissant ne
s’arrête pas à Mme de Staël. Les Genevois disent que le livre le
plus genevois de leur littérature est l’Éducation progressive de sa
cousine et biographe Albertine Necker de Saussure. Son expression pesante ne lui a pas
permis une grande diffusion au-delà de Bellegarde. Mais au sujet d’aucun livre de la
famille on ne redirait plus à propos le mot de Joubert : « Le style de
M. Necker est une langue qu’il ne faut pas parler, mais qu’il faut s’appliquer à
entendre, si l’on ne veut pas être privé de l’intelligence d’une multitude de
pensées utiles, importantes, grandes et neuves. »
L’Éducation
progressive répond parfaitement à son sous-titre d’Étude du cours de
la vie. Une éducation toute genevoise, celle des familles aisées, élues, à
sentiments élevés, liée à l’histoire, à la campagne, à l’âme de cette patrie qui est
une cité, sous l’empâtement d’un style épais, revit ici avec la fraîcheur d’un roman
de Töpffer (et d’ailleurs, quand la question du livre le plus genevois se pose,
plusieurs nomment, mais du même fonds que les autres, le Presbytère).
Pour se montrer raisonnable la psychologie de l’Éducation progressive
n’en paraît pas moins neuve, attentive et fine, forte de l’expérience d’une société,
celle de la rue des Granges, prêcheuse et pédagogique. La bourgeoise de
Genève ne remue pas son lecteur ou sa lectrice comme le citoyen de
Genève, mais l’instruit mieux.
Mme Necker de Saussure a tout d’une Necker, rien de la pointe
aventureuse des Saussure. Pareillement, une grande famille française de lettres et de
politique, les Broglie, restera peut-être autant et plus Necker que Staël et que
Broglie. En 1816 le patricien libéral qu’est le duc Victor de Broglie, se mariait dans
la maison mère du libéralisme franco-suisse, épousait la petite-fille de Necker,
Albertine de Staël. L’œuvre posthume de la duchesse pourrait faire suite comme un
septième volume aux Mélanges de sa grand-mère. C’est chez une mondaine,
dans une troisième génération de salons illustres, la même spiritualité protestante,
la même grande destinée conjugale, la même nature ardente, généreuse, la même
rayonnante vertu. On ajouterait volontiers l’esprit, qui est aussi un esprit des
Necker, si le journal mondain de Mme de Broglie, en grande partie
inédit, nous était connu autrement que par les fragments un peu arrangés que le duc
Victor en a pour ses Mémoires.
Les enfants de Victor et d’Albertine de Broglie étant, non sans drames religieux, nés
ou devenus catholiques, le protestantisme disparaît apparemment de la descendance de
Mme de Staël. Mais, comme le janséniste Royer-Collard et le
protestant Guizot, les Broglie-Staël, catholiques, incarneront toujours le libéralisme
doctrinaire. Le 14 juillet 1789, les « vainqueurs de la Bastille » avaient porté les
bustes de Necker et du duc d’Orléans. En juillet 1830, avec l’avènement de la
monarchie d’Orléans, quand la doctrine devient un pouvoir spirituel politique,
l’établissement de l’ordre nouveau prend la figure d’une sorte de retour de Necker, et
l’expérience Guizot qui échoue en 1848 est une manière de continuation de l’expérience
Necker. L’histoire de la littérature ne consiste pas seulement dans l’histoire des
formes, mais dans l’histoire des idées formulées et agissantes : aussi faut-il voir
d’un côté Mme de Staël dans cette famille de chair et d’esprit qui
l’encadre, la dégage, la précède et la prolonge — et de l’autre côté dans le groupe de
ses amis de Coppet. Elle existe moins comme productrice d’œuvres que comme le chef de
chœur et la maîtresse de maison d’un immense dialogue.
La mère de Madame de Staël, Suzanne Curchod, était réputée la jeune fille la plus
accomplie du pays de Vaud, ce qui lui avait valu, comme à la bergère des contes,
d’être épousée sans fortune par l’opulent banquier genevois qui la fit Mme Necker. Par volonté, réflexion, application et bon sens elle avait réussi,
à peu de chose près, à devenir Parisienne, et à tenir, dans l’hôtel du banquier, près
du contrôleur général, un salon fameux, le plus sérieux, le plus fréquenté par les
gens de lettres. Institutrice, elle fit des Necker une famille pédagogique. Contre
l’usage français, la petite Germaine se tenait assise sur un tabouret dans le salon du
contrôleur général, et profitait. Elle vécut dès l’âge de dix ans dans le cercle des
grands hommes et des grandes idées. Par exception, cela réussit. Y ayant débuté comme
enfant de troupe, elle fut pendant un quart de siècle le général en chef ou le
Napoléon de la vie des salons. Sur les leurs les dames du xviiie
siècle avaient régné par l’esprit. La première, Mme de Staël régna sur le sien par le génie mais un génie qu’elle en tirait
comme le ciel tire de la terre les pluies qu’il lui renvoie.
Tous les livres de Mme de Staël ont été causés avant d’être
écrits. Personne plus qu’elle ne s’est inspiré d’autrui, et cependant le problème de
ses « sources » ne se posera jamais, car elles sont remplacées par des filets
innombrables, par une eau à fleur de terre, par le reflet des hommes et le passage de
leurs propos.
La Révolution était dirigée contre la tyrannie, les classes
supérieures, la vie de société. Or, des trois grandes personnalités de la génération
révolutionnaire, la première, Napoléon, imposera à la France une tyrannie dont ses
rois ne lui avaient pas encore donné même le pressentiment ; le second, Chateaubriand,
est le premier exemple en France d’un homme de lettres aristocrate ; la troisième,
Mme de Staël, le premier modèle d’une carrière de grand écrivain
définie par les habitudes d’un salon.
Ses livres de critique, on les appellerait plus justement des manifestes. Son intelligence est passionnée, et, pour éclore, il faut à ses
idées la température de l’enthousiasme. Comme d’autre part elle parlait et faisait
parler des événements et des idées du jour, qu’elle vivait dans l’actuel, que la fille
de Jacques Necker aspira en France, tant qu’elle y fut, à un contrôle général des
idées, que tout cela était chez elle gouverné par le génie, elle a pu écrire deux
manifestes de grande portée, la Littérature et
l’Allemagne.
Le titre complet du premier, De la littérature considérée dans ses rapports
avec les institutions sociales, marque déjà une date. Un tel titre, dont les
promesses sont à peu près tenues, transporte dans l’histoire des lettres l’idée et la
méthode de Montesquieu, prépare un Esprit des Lois de la littérature.
Bien que le style en soit appuyé, engorgé et lourd, le contraire exactement du style
de Montesquieu, on parvient aujourd’hui à la fin du livre de Mme de Staël avec bien moins de peine qu’à la fin de l’Esprit des
Lois. Il reste soutenu par le mouvement d’une conversation. La première
partie, qui concerne le passé, est souvent hasardée ou contestable, même absurde, Mme de Staël ayant peu de lecture et connaissant surtout les livres
par ceux qui en parlaient. Mais la seconde partie nous introduit pour la première fois
et en plein dans la conscience littéraire de cette génération de 1789, dans les
problèmes qui se posent pour elle.
La littérature selon ce livre est fonction de la société : d’où la différence des
littératures selon les climats — littératures du nord et du midi — et selon les
régimes, — littératures des régimes d’autorité et des régimes de liberté. Mme de Staël affirme le progrès, — la supériorité des modernes — la
venue et l’avenir d’une grande littérature nouvelle.
Il n’est
pas difficile de reconnaître dans cet ouvrage si riche d’idées les couches successives
de ces idées, depuis celles qu’elle recueillait des philosophes, à dix ans, sur son
tabouret, celles aussi de son père, celles surtout de ses amis du Directoire et du
Consulat, et la liaison en somme du Salon de Mme Necker et du
salon de sa fille rue du Bac, le tout vivifié par une intelligence ardente et
illuminatrice.
Le grand intérêt, encore actuel, de la Littérature consiste moins dans
l’abondance des vues, anciennes ou neuves, que dans ce caractère de manifeste, qui est
lié à l’élan prédicateur (bien genevois) de Mme de Staël et dans
la liaison de ses idées avec la politique républicaine.
À partir de l’an VIII, c’est-à-dire de l’année même où le livre paraît, la France est
entraînée dans l’orbite du génie de Bonaparte, et la République est finie. La croyance
longtemps régnante d’après laquelle un coup d’État bienfaisant mit fin en brumaire à
un gouvernement qui n’était absolument que corruption et ruine, les idées de Sorel
selon lesquelles Napoléon est contraint à sa politique de conquêtes impériales et
impérialistes par la nécessité des conquêtes républicaines à garder, ne nous
paraissent pas aujourd’hui des conclusions inévitables. Une paix durable avec les
puissances continentales, nanties de compensations, sur les principes de Bâle, était
non seulement possible, mais prévue en Europe. L’inévitable intervention de l’armée,
qu’elle vînt de Bernadotte, de Moreau ou de Bonaparte, n’était préparée et attendue
que comme une intervention républicaine. On ne pensait à personne plus qu’à
Washington. On écartait, dans la même mesure que le retour des Bourbons, le
rétablissement de l’Église catholique et le retour massif des émigrés, c’est-à-dire
les deux imprévus, dus à la personnalité de Bonaparte, qui ont si fortement agi sur la
littérature, et qui ont amorcé le romantisme. Une société parisienne s’était reformée,
dans les salons de laquelle était précisément discuté, même préparé, le nouvel ordre
républicain. Ou plutôt deux sociétés : celle d’Auteuil où les idéologues, les membres
de l’Institut, les héritiers directs du xviiie
siècle
et de la Convention, se réunissaient autour de la belle veuve de Condorcet, et celle
du quartier Saint-Germain, dont le salon principal était, rue du Bac, celui de
Mme de Staël. Dès 1794, avait commencé sa
liaison avec Benjamin Constant. Dès 1796 sa littérature de manifeste politique, avec
le livre De l’Influence des Passions sur le bonheur des Individus et des
Nations. Son prestige et son entourage servaient de laboratoire à l’esprit
d’un régime en formation, qui eût été libéral, égalitaire, déiste, pacifique, déjà
« international », intellectuel, influencé et même représenté par les écrivains, une
philosophie du xviiie
siècle retour de Genève, tout un
règne des lumières, dont elle eût naturellement été l’Égérie. Le groupe d’Auteuil,
lui, considérait avec méfiance le déisme et les influences étrangères. Mais enfin ce
dualisme de Paris et de Genève était un héritage du xviiie
siècle, de l’opposition entre Voltaire et Rousseau. Telle qu’elle
était, la société lettrée de la fin du Directoire et du début du Consulat
reconstituait avec des habitudes républicaines et sur ce double registre un régime de
l’esprit. Il y avait là une tentative d’alliance ou de fusion entre la République
française et la République des Lettres, sous l’égide des salons qui reparaissaient et
de l’Institut qui remplaçait les Académies. Quand paraît, en l’an VIII, la
Littérature, cette espérance d’une évolution régulière de la
République dans la fraîche tradition républicaine vient de s’évanouir. Trois mois
avant, Bonaparte avait fait éclater ses colères sur le salon de la rue du Bac, à
l’occasion d’un discours de Benjamin Constant, inspiré, croyait-il, non sans raison,
par Mme de Staël. Et le manifeste de la baronne tombait dans un
monde, dans une politique, dans une société à qui il allait être interdit, pour quinze
ans, de l’écouter.
L’air de la rue du Bac devenait dès lors irrespirable pour cette ardente et puissante
poitrine. Déjà une partie de la Littérature avait été écrite à Coppet.
À partir de 1803, il est défendu à l’auteur de s’approcher de Paris à moins de
quarante lieues. Pendant dix ans, ayant Coppet pour port d’attache, instituant à
Coppet le salon de l’Europe et regrettant toujours devant le lac désert le ruisseau de
la rue du Bac, elle mène une vie de voyages, véhémente, inquiète, déçue. D’où, en
1810, le second et le plus retentissant de ses manifestes, De
l’Allemagne, éclate ou plutôt éclaterait, si l’édition n’était pas détruite
par Napoléon, et si Mme de Staël, pour
éviter la prison, ne devait s’engager à ne point le publier sur le continent. Le
manifeste ne parut qu’à Londres en 1813, se répandit partout et devint, jusqu’à la
chute de Napoléon, le livre le plus célèbre de l’Europe.
C’est le livre de son voyage d’Allemagne en 1804, de son séjour à Weimar, qu’elle ne
dépassa pas, où l’Allemagne vint à elle, et enfin de son salon de Coppet, où Schlegel,
revenu d’Allemagne avec elle, était passé maître de germanisme. La plus grande
injustice qu’on pourrait commettre envers l’Allemagne ce serait de la
juger en elle-même, de lui demander des vérités ou des beautés intrinsèques et
durables. Il faut la juger (et c’est aussi de ce point de vue que l’a jugée Napoléon)
comme manifeste, pour sa vertu excitatrice, et comme nous jugeons les Lettres
anglaises de Voltaire. Schiller disait qu’il y trouvait plus de lueurs que
de clartés, et nous ajouterons que ce feu comporte plus encore de force motrice que de
lueurs. Quelle est cette force motrice ?
On ne la trouvera point dans la première partie, De l’Allemagne et des Mœurs
des Allemands. Les Allemands n’ont jamais aimé cette figure staëlienne
conventionnelle de l’esprit allemand, ni les lieux communs qu’elle a engendrés. Mais
les trois autres parties, De la littérature et des arts, la Philosophie et la
Morale, la Religion et l’Enthousiasme, si les erreurs et les légèretés y
abondent, ont créé ou mis en lumière, pour les Français, un pays du romantisme, ou un
climat du romantisme. Cette Allemagne littéraire et philosophique restera l’Allemagne
du romantisme littéraire et philosophique.
Du romantisme littéraire. Les jugements de Mme de Staël ne
viennent pas tant de ses lectures que de ce qu’elle a entendu dire pendant quatre mois
dans les cercles de Weimar. Or la grosse question littéraire y était à cette époque
celle du théâtre. Il n’y a pas seulement une dramaturgie de Hambourg, mais une
dramaturgie de Weimar. Et le grand dramaturge de l’Allemagne, c’est Schiller. Et les
pièces les plus populaires sont celles de Werner. D’où leur place dans
l’Allemagne. Le théâtre de Goethec est moins considéré. Sur Faust,
paru en 1808, Mme de Staël qui lisait peu l’allemand, nous donne
l’opinion moyenne qui s’est formée à Coppet. Goethe, qui
avait une partie de son œuvre devant lui, n’avait pas encore pris la stature qui
devait apparaître à la postérité. Schiller, servi par les échos du théâtre, avait
acquis toute la sienne, et plus que de droit. Klopstock et Wieland étaient tenus pour
les grands poètes de l’Allemagne. Tout ce qu’en dit Mme de Staël
c’est de la bonne information actuelle qui ne dépasse pas son temps, qui sera acceptée
jusqu’en 1830 et après, et qui fait sa partie dans les discussions passionnées sur la
comparaison du théâtre français avec le théâtre de Shakespeare et de Schiller. Ce
n’est pas de la force motrice perdue.
À cette importance française et weimarienne, de la question du théâtre, répond
naturellement l’importance staëlienne attachée à tout ce qui concerne la vie de
société. Le parallèle entre la vie de société à Paris et en Allemagne, entre
l’individualisme allemand et l’urbanisme ou l’urbanité de la civilisation française,
cela devient, par Mme de Staël, un lieu commun qu’elle
transportera d’ailleurs dans Corinne, où il s’agira du Français
socialisé et de l’Italien spontané. Stendhal, qui aura l’occasion de confirmer ces
observations, en fera un grand usage. L’Allemagne et
Corinne (dans la mesure où Corinne est l’Italie), deviendront les œuvres mères du Cosmopolitisme français qui
fleurira avec les écrivains voyageurs de la Restauration.
La troisième partie, sur la Philosophie et la Morale, est
nécessairement superficielle, et Charles Villers présentait mieux Kant au lecteur
français que la châtelaine de Coppet. Les Allemands se sont beaucoup moqués de sa
conversation avec Fichte, à qui elle demanda de lui expliquer en un quart d’heure sa
philosophie. Mme de Staël n’entendait pas bien l’allemand, le
système de Fichte est pensé au cœur même de la langue allemande, et il dut l’exposer
en français qu’il parlait péniblement. Cela n’empêcha pas qu’au bout de dix minutes
elle ne s’écriât : « J’ai compris ! » Cette anecdote célèbre est controuvée, mais ne
serait pas si ridicule. Après tout les résultats vitaux d’un système original
devraient devenir intelligibles à un esprit cultivé en un temps qui va de un à trois
quarts d’heure. Cela, Fichte aurait pu l’apprendre de Mme de Staël, comme Mme de Staël eût appris de Fichte la
philosophie dialectique de la conscience. L’établissement
d’un marché d’échanges européen de l’intelligence est à ce prix. Cette troisième
partie a bien rempli une telle fonction de marché (grâce surtout à Schlegel). Sans se
tromper ou être trompée beaucoup sur leur métaphysique, Mme de Staël a, en vraie Genevoise, compris et fait comprendre les philosophes
allemands, du point de vue de leur contribution à la doctrine morale et à la vie
religieuse ou aux substituts de la vie religieuse. Cette troisième partie va
d’elle-même à la quatrième : La Religion et l’Enthousiasme, dont le
dernier chapitre est sans doute le morceau le plus staëlien et peut-être le sommet de
tout l’œuvre de Mme de Staël.
De l’Allemagne, une fois utilisée, a été de moins en moins lue. C’est
le pont de bateaux sur le Rhin, qui se défait quand l’armée est passée. Jusqu’en 1806,
Napoléon l’eût sans doute laissé publier. En 1810 il ne le pouvait plus. Moins parce
que l’empereur n’y est pas nommé, et que les allusions désagréables ne manquent pas,
que parce que l’Allemagne instituait l’Europe à l’état de binôme,
déléguant l’Allemagne à la place de tête de l’un des deux termes du binôme, du
dualisme classique et romantique, social et individuel. Le livre paraissait au moment
de la plus grande transgression impérialiste. « Nous n’en sommes pas réduits,
écrivit le ministre de la police, à chercher des modèles dans les peuples que vous
admirez. Votre dernier ouvrage n’est pas français. »
C’est d’ailleurs
pourquoi l’Empire n’avait pas de littérature, et pourquoi Napoléon ne voulait pas que
la littérature eût un empire.
Son empire, très réel alors, sur les esprits, exerçait d’ailleurs par ses romans plus
que par ses livres d’idées. Delphine et Corinne eurent
un succès, une popularité immenses. Il faut un effort sérieux, surtout une nécessité
professionnelle, pour les lire aujourd’hui jusqu’au bout.
Delphine, qui paraît en 1802, appartient à la longue suite des grands
romans par lettres, dérivés de Clarisse Harlowe, avec cette
circonstance atténuante qu’elle est le dernier. Comme tous les livres de Mme de Staël, celui-ci est animé par un problème central qui fait
corps avec la vie de l’auteur, avec ses tragédies intérieures ; les épreuves et les
luttes que
l’opinion impose à une femme qui aime hors la
règle. C’est le thème que trente ans après George Sand tirera du même fonds, des mêmes
intérêts de sexe. À ce titre Delphine inaugure toute une branche de la
littérature féminine. L’origine de l’opinion c’est la société (au sens mondain) et
Delphine est le premier roman de la société, écrit par une femme qui
en habitait le centre. Lorsqu’on possède la clef du roman, Delphine
peut encore ramener dans notre lecture les restes de l’intérêt qu’y prit le public de
1802. En revanche, si Delphine se passe de 1790 à 1792, au milieu des
événements qui opposent déjà deux Frances, on n’y trouve qu’une peinture insignifiante
des sentiments et des événements politiques. La longueur des lettres souvent
languissantes, la confusion des personnages, celle des aventures, le style lourd et
abstrait, rebutent. Il est d’ailleurs remarquable que les lettres même de Mme de Staël, dont sa cousine Saussure dit que pour le feu et la
verve elles ne valaient pas sa conversation, sont de la forme précisément contraire
aux lettres artificielles de Delphine, jetées avec spontanéité, désordre, véhémence,
sincérité immédiate, tumulte et incorrection. La forme épistolaire, qui n’était pas
naturelle à l’auteur, a certainement gâté Delphine.
D’une lecture aussi méritoire, Corinne est d’une facture mieux venue.
Elle passa longtemps pour le grand livre de Mme de Staël, et, d’un
certain point de vue décoratif, on peut maintenir cette opinion. Les routes de son
génie s’y croisent, et ce sont celles-là même qui se croisent à Genève. De même
qu’elle a écrit avec Delphine le premier roman qui pût s’appeler
Un cœur de femme, elle écrit avec Corinne la première
Cosmopolis, le premier roman de cette vie cosmopolite qui est la
sienne, et qui fait de Genève une étape d’Anglais et de Français sur la route
d’Italie. Genève en est absente, mais l’esprit de Genève y est.
Deux sujets, mais parfaitement fondus : ce roman de la vie cosmopolite, et le roman
de la femme de génie.
Évidemment la toile de fond, c’est l’Italie. Le voyage d’Italie de Mme de Staël produit son livre en 1807, comme le voyage d’Allemagne produit le
sien en 1810. Les personnages y paraissent en délégués de leurs pays, ce qui est neuf.
Les Italiens
épisodiques sont bien représentés. Lord Nelvil
figure l’aristocratie libérale d’Angleterre sous les traits idéaux qu’elle prenait
facilement pour une Genevoise. Dans le Comte d’Erfeuil, l’auteur a voulu donner, d’une
manière un peu lourde, mais souvent juste, un portrait de la frivole et charmante
noblesse française. Les tableaux d’Italie et surtout ceux du Northumberland sont
peints dans une assez belle manière. Du caractère italien, de la littérature
italienne, personne encore n’avait parlé en France avec autant de sympathie éclairée.
Et le grand thème de Coppet, l’opposition littéraire du Nord et du Midi, du
catholicisme et du protestantisme, prend sur cette terre classique toute son ampleur
de dialogue éternel.
Quant à Corinne elle-même, ce n’est pas un caractère, c’est aussi un thème, ce sont
des variations de Mme de Staël, sur sa destinée, sur ses amours,
sur son génie. Corinne et Germaine peuvent porter la même devise : l’Enthousiasme
improvisateur. Génie par sa place dans la poésie italienne, par son couronnement au
Capitole, Corinne est raison par sa naissance et ses attaches anglaises. En donnant
pour le testament moral du père de lord Nelvil un des papiers de Necker, il
semble que Mme de Staël ait voulu naturaliser anglaise sa sagesse
genevoise. Et cela n’était point pour arranger ses affaires avec Napoléon qui refusait
de venir à Genève sous prétexte qu’il ne savait pas l’anglais.
Corinne ou l’Italie serait aussi Corinne ou la Poésie.
Malheureusement rien ne manque plus que la poésie au livre de Mme de Staël. Petite-fille de Brandebourgeois elle voyage en Italie pour
s’instruire, « profiter » ; française de culture, elle y voyage pour en parler, et
pour y parler. Mais elle ne voyage pas pour sentir : le sentiment de la nature et le
goût des arts lui sont étrangers. Elle eût donné, dit-elle, la baie de Naples pour un
quart d’heure de conversation. Mais précisément l’intérêt de ce site, c’est pour elle
le quart d’heure de conversation écrite qu’il peut suggérer. Entre la courbe sensuelle
dont la prose des Martyrs épouse les lignes mêmes du golfe, et la
poésie napolitaine de Lamartine, Corinne n’étend qu’un désert d’idées. Mme de Staël a défini le génie, pour une femme, le deuil éclatant du bonheur.
Corinne est d’une certaine manière le deuil intelligent de la
poésie.
Et pourtant, cette poésie, nous pouvons la lui rendre ou la
lui donner. Ce livre qui aujourd’hui nous paraît mort a été l’un des plus glorieux de
son temps. Quand Lamartine, adolescent, le lut, il en fut bouleversé. Pour ce roman de
l’Italie, la Chartreuse de Parme nous a rendus difficiles. Mais il y a
fallu une et même deux générations. Corinne a créé le prestige de la
vie cosmopolite et du dialogue international d’idées. Elle a ajouté à la civilisation
de l’Europe. Corinne au cap Misène, inspirée par ce Platon au Cap Sunium qu’avait
inventé l’Abbé Barthélemy, appartient pour nous à l’industrie de la pendule Empire.
Mais pendant trente ans, autour de Chateaubriand, les amis de Mme Récamier se sont réunis sous ce tableau de Gérard ; une Germaine idéalisée,
livrée au prophétique enthousiasme, personnifie sur cette génération romantique
l’empire de l’esprit et des lettres, et l’on songe à ces tableaux d’autel, avec leurs
deux registres, où le cercle terrestre est dominé par le cercle de la gloire. Toute la
poésie de Corinne s’est peut-être retirée dans ce nom et cette
présence. Mais elle y reste, elle y dure.
Mme de Staël meurt à Paris en 1817 ayant a peine dépassé la
cinquantaine, et, ce qui fait le tragique de cette fin, avant d’avoir touché une terre
promise qui n’était plus éloignée et qui aurait été la voie glorieuse et comblée de sa
soixantaine, et du triomphe de ses idées. Ses Mémoires réduits aux Dix ans
d’Exil qui ne valent évidemment ni les Mémoires d’outre-tombe
ni le Mémorial des deux rivaux restent inachevés. Elle travaillait
alors à ses Considérations sur les principaux événements de la Révolution
française, qu’elle put laisser presque terminés.
C’est un de ses livres les plus importants, le testament de sa vie politique, et
encore un manifeste : le manifeste de ce qui s’appellera dix ans plus tard l’école
doctrinaire, de ce libéralisme royaliste avec une tradition genevoise et des
sympathies anglaises, qui allait arriver au pouvoir en 1830, qui fit cette même année
à Benjamin Constant ses grandes funérailles et qui en eût fait de plus grandioses
encore à Mme de Staël, mère de la Doctrine, belle-mère du duc
doctrinaire2.
Tandis que Corinne sur son cap domine le cercle de Mme Récamier,
l’esprit de Mme de Staël gouverne la France. Un jour que le jeune
Guizot était passé par Coppet et qu’il récitait, au salon, de sa belle voix grave, une
page de Chateaubriand, Mme de Staël lui prit le bras et lui dit :
« Monsieur, il faut rester ici pour jouer la comédie avec nous ! » C’étaient ses
comédies de salon, telles qu’elle en composait volontiers (sait-on que le dernier acte
de Sapho est une des plus belles choses qu’elle ait écrites ?) Mais M. Guizot, élevé à
Genève, et plus genevois encore que Mme de Staël, allait jouer sur
la scène politique, à des risques et périls qui apparurent en 1848, le drame même des
idées politiques staëliennes. Elle, tandis que Chateaubriand perpétue après sa mort,
par sa solitude du Grand Bey, une vieillesse et une vie d’éternel émigré, elle se
survivra dans ses descendants, dans une famille de notables politiques et littéraires,
singulièrement liée à l’histoire du xixe
siècle, les
Broglie.
Il y a une disproportion singulière entre le peu de lecteurs que trouvent aujourd’hui
les livres de Mme de Staël, qui ne se sont point gardés, comme son
corps à Coppet, dans l’huile incorruptible du style, d’une part, et la place, le
prestige, le rayonnement de son nom, d’autre part. De grandes valeurs restent groupées
sur ce nom. Elle a été, plus qu’une étape, un principe de la conscience européenne en
formation. Quand on lance aujourd’hui, à Genève même, les beaux mots de Société des
Esprits ou de Société des Idées, on remarquera que cette société n’a eu jusqu’ici
qu’un grand nom, qui est le sien, qu’une maison mère, qui est Coppet. L’Europe
hégémonique de Napoléon a échoué. La grandeur du duel de Napoléon et de Mme de Staël tient à ceci : qu’à cette Europe était opposée, dans
l’ordre de l’idée, une Europe de Mme de Staël, qui a réussi, en
gros, de 1814 à 1914, et peut-être même de 1914 à 1930. Aujourd’hui la vie et la
grandeur de la cause méritent qu’on fasse l’effort nécessaire pour en retrouver les
précédents, les titres, dans une œuvre dont on ne peut dissimuler qu’elle est devenue
pesante.
Les livres de Mme de Staël n’entrent plus dans la familiarité de
personne. Mais elle reste une ligne monumentale. Sur son piédestal elle domine un
entourage, un groupe. Elle ne se comprend pas sans cette société des esprits qui
commence dans son salon, se prolonge dans le temps et dans l’espace autour de Coppet,
crée sur le Léman un des climats intellectuels du monde. Si le puritanisme de la
Vieille-Genève n’avait pas infligé à la fille de Necker une longue quarantaine, on
imaginerait, sur la rive du lac, le monument un peu déclamatoire d’une femme emphatique
et puissante, le front ceint de son turban, comme à la place de la Concorde une statue
de Pradier, sous sa couronne de tours, et parmi les eaux jaillissantes qui se
rafraîchiraient de dialogue et de vie, quatre figures qui, à des titres divers,
représentent dans les lettres la compagnie (on l’entendrait presque aussi au sens
militaire) de Mme de Staël : Constant, Sismondi, Bonstetten et
Barante.
L’un d’eux, à la gauche de la forte Germaine, a droit au seul prénom. C’est Benjamin.
S’il ne fallait pas garder tout de même à une littérature le caractère d’un ordre,
respecter des situations justement acquises, refuser de la livrer sans cadres à
l’anarchie des goûts, on ferait à Benjamin Constant une place plus considérable qu’à
son illustre amie. Il reste plus proche de nous, il est bien meilleur écrivain, et,
surtout, plus qu’aucun auteur de son temps, plus peut-être que Chateaubriand, il est
lu : il a écrit, comme Mme de La Fayette et l’abbé Prévost, le
petit livre
de durée qui traverse les âges sans ride ni
poussière. Il est le délégué ou le chef d’une famille d’esprits qui feuillettent
toujours son Journal intime, son Cahier rouge, quand la
famille staëlienne a cessé d’ouvrir les livres de sa mère spirituelle. Lecteurs, nous
avons épuisé Mme de Staël, nous n’avons pas épuisé Constant.
Il a connu et nous fait connaître plus que personne, plus certainement que Barrès,
qui le place à bon droit parmi ses « intercesseurs » d’Un homme libre,
l’union, le relais et la fécondation mutuels d’une sensibilité poétique, d’une
intelligence critique, d’une culture politique. Il est le père du roman d’analyse,
créé sans mère, cela se voit. Et Mme de Staël et lui sont le père
et la mère du libéralisme politique, ou plutôt les deux créateurs, la catégorie du
sexe ne jouant pas ici d’une manière distincte.
Adolphe se présente aujourd’hui étayé par une littérature posthume,
mémoires et correspondance, qui fait Benjamin plus grand encore qu’il n’a paru à ses
contemporains. Le contraste entre Chateaubriand et lui est saisissant, et l’on
n’imagine pas de coupure plus nette entre les analystes et les oratoires. Et nous
sommes loin de Rousseau lui-même. Quand le Genevois avait étalé ses misères, c’était
avec une grande éloquence d’auteur et des déformations ou des transformations de
poète ; les Confessions et les Rêveries, sont à
l’origine des Mémoires d’outre-tombe beaucoup plus qu’à l’origine du
Cahier rouge. D’ailleurs Jean-Jacques écrit pour le public,
oratoirement, comme Chateaubriand, tandis que Benjamin n’écrit que pour lui. Le
premier il a pratiqué cette clairvoyance sans méchanceté, bien plus impitoyable à
lui-même qu’aux autres, il l’exprime à la pointe d’un style lucide, le grand style de
l’analyse. Avant Amiel, et d’une manière bien plus française qu’Amiel, le grand
Vaudois a amené à la lumière de l’écrit le complexe d’intelligence et d’impuissance
qu’il contemplait désespérément en lui.
L’impuissance à organiser sa vie sentimentale et à s’encadrer dans la vie sociale
n’implique pas chez Benjamin comme elle l’impliquera chez Amiel, l’impuissance à créer
et à organiser littérairement. Il lui suffit de le vouloir pour écrire en quelques
jours dans Adolphe le roman explicatif de cette vie passive et
défaillante : roman d’une vie manquée, qui est si exactement le
contraire d’un roman manqué, que, durant un demi siècle, le roman psychologique en
France a consisté à refaire, à étoffer, à varier, à moderniser ce récit tranquille et
discret, où tout est dit, où sont éveillées des résonnances indéfinies.
Ce serait diminuer Adolphe que de le réduire à l’anecdote qui est à
son origine : les amours de Benjamin et d’Anna Lindsay. Adolphe est
cette aventure, Adolphe est Constant, mais, dans Ellénore, Constant convoque presque
toutes les femmes avec qui il a été lié ou marié, et d’abord, bien entendu, la plus
illustre, à incarner une nature féminine éternelle. Comme Daphnis et
Chloé est le roman de l’appel et de l’accord des sexes, Adolphe est le roman
de leur bataille, écrit par un compatriote de Jomini.
Et par un contemporain de Napoléon. Car Adolphe est aussi le roman
d’un esclavage consenti, et l’analyse de cet esclavage par un homme qui a la vocation
de la liberté. Dès son enfance il a préféré la liberté à tout. Comme Amiel ou
Secrétan, il a compris la liberté dans sa profondeur et son essence. Ses passions et
ses coups de tête, eux-mêmes, eux surtout, s’expliquent par un refus critique de se
donner. C’est en écartant la grande chaîne d’or qui lie l’homme aux êtres et aux
choses, qu’il en est venu à traîner derrière lui tous ces morceaux de chaînes brisées
et lourdes, raccommodées et ridicules.
Du même fonds, la politique l’a occupé. Sa passion et ses problèmes de la liberté
intérieure lui communiquaient la passion et lui apportaient les problèmes de la
liberté politique. C’est ce Constant qu’a connu son époque, celui dont les écrits et
les discours constituèrent une place forte du libéralisme. On a cessé de les lire,
parce que ces problèmes politiques, en pleine activité en 1830, sont résorbés,
assimilés, dépassés, que les régimes issus du suffrage universel ont imposé une langue
politique nouvelle. Et aussi parce qu’il y a chez Constant plus d’intelligence
clarificatrice que d’intelligence créatrice. Ce même courant créateur, celui des
Chateaubriand et des Tocqueville, manque plus encore à son grand ouvrage sur la
Religion, qui devait être l’œuvre de sa vie. Sous la Restauration il
a été l’apôtre de la liberté de la presse, et
c’est à cet
apôtre que Paris a fait, quatre mois après la Révolution de Juillet, des funérailles
célèbres : mais ici encore il a laissé à Courier et à Royer-Collard le soin de
prononcer les paroles décisives. Sur l’oubli dont la vague a recouvert cette œuvre,
demeure plus éclatante et indestructible la pointe d’Adolphe et des
écrits intimes.
On ne saurait mettre au rang de Constant les trois amis quasi-genevois de Mme de Staël dont les noms, avec celui de l’Allemand Schlegel,
restent inséparables de l’atmosphère et de l’action de Coppet.
C’est d’abord Sismondi, auquel on doit un rayon de bibliothèque historique probe et
terne, mais surtout l’importante Littérature du Midi de l’Europe dont
nous parlons ailleurs. C’est le Bernois Bonstetten, que l’attrait du salon de Coppet
et le charme de la civilisation française fixèrent à Genève, où il contribua, par sa
bonhomie et sa bonne humeur, à donner à la ville de Calvin ce rôle de salon de
l’Europe qu’elle tint pendant la Restauration. Son livre sur l’Homme du Nord et
l’Homme du Midi, est un témoin important du courant d’idées staëliennes, et
son voyage archéologique du Latium a inauguré toute une littérature,
d’Ampère à Boissier et à Bérard. Mais ayant commencé tard à écrire en français, sa
langue est barbare et incorrecte. C’est enfin Prosper de Barante, le jeune fils de ce
préfet du Mont-Blanc qui était chargé de la surveillance de Mme de Staël et qui, pour son honneur, se fit révoquer comme policier
insuffisant. Prosper, qui devait faire dans la suite une brillante carrière
d’historien pittoresque, publie en 1809, sous l’influence de Coppet, un Tableau
du xviiie
siècle, intelligent, et très intéressant surtout en ce qu’il se
compare et s’oppose au Tableau de la littérature française, pour la
même époque, de Marie-Joseph Chénier, paru l’année précédente. Né en 1782 Barante
représente contre Chénier la génération nouvelle, celle qui laisse tomber les
idéologues, celle qui assimile exactement et normalement les valeurs nouvelles
apportées par Chateaubriand et Mme de Staël. Ce benjamin (sans
majuscule) de la Mère de la Doctrine, fera chez les doctrinaires une décorative et
confortable fortune.
Le livre de Mme de Staël de la Littérature n’est peut-être pas un
des monuments, mais il est un des témoins les plus importants de la critique et du
mouvement des idées ; il pourrait mieux encore s’appeler Des
Littératures, car il inaugure en France un problème du pluralisme
littéraire.
De même que la littérature française comporte des familles d’esprits, que ses genres
procèdent volontiers par couples de génies complémentaires ou par des séries
d’oppositions (Corneille et Racine, Bossuet et Fénelon, Voltaire et Rousseau), ainsi
il y a des familles et des oppositions de littératures, entre lesquelles s’institue
une comparaison, un dialogue critique : littératures ancienne et moderne, littératures
du Nord et du Midi, littératures classique et romantique.
Dès le Consulat, des discussions s’engagent à ce sujet ; des revues où une large part
est faite à l’information européenne relayent sur le sol français le Spectateur
du Nord et les périodiques de l’émigration. Ainsi paraissent le
Journal de littérature étrangère, la Bibliothèque
germanique, les Archives littéraires, le Magasin
encyclopédique, dont les titres sont des programmes. Dans un article des
Archives littéraires de janvier 1804, Des Communications
littéraires et philosophiques entre les nations de l’Europe, de Gérandod marque, en les admettant
l’une et l’autre, les deux directions possibles du goût et du jugement littéraires :
« Il y a certaines beautés absolues dont le sentiment doit être universel,
parce qu’elles ont leur principe dans un rapport nécessaire, quoique secret,
avec les besoins de la nature humaine. C’est au témoignage
unanime des hommes qu’il est donné de les consacrer, c’est par la comparaison des
diverses littératures qu’on peut arriver à les reconnaître. Il y a aussi des beautés
relatives qui n’en sont pas moins réelles pour être appropriées à certaines
circonstances locales, pour être dans un rapport particulier avec les mœurs, les
institutions, les penchants et les émotions habituelles d’un peuple. L’étude de ces
beautés relatives n’est pas moins nécessaire. »
Degérando était un philosophe : sa distinction de 1 absolu et du relatif en matière
de goût et de critique ne manquait ni de pertinence ni de fécondité. C’est aussi un
philosophe, l’introducteur de Kant en France, l’émigré Charles de Villers, qui publie
à Munster, en 1806, une Érotique comparée, soit De la manière
essentiellement différente dont les poètes allemands et français traitent
l’amour. Elle fut, malgré son titre, beaucoup moins lue que la célèbre
Dissertation que G. Schlegel donne à Paris, en français, en 1807, Comparaison
entre la Phèdre de Racine et celle d’Euripide, qui, attaquant violemment le
théâtre français, provoque des réponses véhémentes dans le Journal de
l’Empire, cependant qu’un vieux précurseur du romantisme, Sébastien Mercier,
appuie Schlegel, l’année suivante, par ses Satires contre Racine et
Boileau.
Le romantique, épithète vague qui flottait depuis Rousseau entre la
nature et la littérature, se précise alors en un système littéraire qui est la Romantique, traduction de la die Romantik
allemande. La romantique allemande, expliquée surtout par Schlegel, peut passer pour
un racisme littéraire. Le monde moderne, selon la Romantique,
procède de la conquête germaine et du christianisme. Dans leur pays originel,
l’Allemagne, mais plus encore dans les pays romains où leur génie féconde et renforce
des populations amollies, les vertus germaines, l’amour de la liberté et de la
justice, le respect des femmes, aboutissent à l’institution de la Chevalerie. La
chevalerie dégage une poésie, vouée à Dieu, à la valeur, aux dames, avec un décor
autochtone de châteaux, de forêts, de sorciers, d’enchanteurs, poésie longtemps
informe, qui eût à
la longue tourné en une grande littérature
romantique, qui y tourna réellement avec Dante, mais qui, sur la plus grande partie de
son front fut arrêtée, refoulée, déviée, à partir de la Renaissance, par l’imitation
des Grecs et des Latins. La France littéraire, l’Europe en tant qu’imitatrice des
imitations françaises, furent victimes de cette déviation. L’Angleterre et l’Espagne,
mieux défendues par la mer et les montagnes, ont mis au jour, dans le génie de
Shakespeare et de Calderon, à la veille de l’invasion classique française, le meilleur
de cette Romantique. Aux temps actuels de continuer cet effort. Aux Germains de se
créer une littérature conforme à leur propre antiquité ! Aux peuples romans de
reprendre contact avec les vertus, l’art, la poésie, les légendes de leur moyen âge !
La Romantique servira même la cause de l’hellénisme vrai, fera redécouvrir un Homère,
un Eschyle, un Euripide originels et originaux par-delà les déformations utilitaires
qu’ils ont subies chez leurs imitateurs classiques.
La Romantique schlegelienne, qui faisait ainsi de l’Allemagne, de l’Angleterre et de
l’Espagne, les trois massifs de la vraie littérature moderne, et qui paraissait
encercler agressivement le classicisme français, ne pouvait qu’exciter en France, à
l’époque impériale, sous le règne du contrôle et de la police, les défiances et les
foudres du pouvoir. Elle pénètre surtout par la trouée suisse et le cercle de Coppet.
Albert Stapfer, en 1812, la présente sympathiquement aux Français dans sa préface à la
traduction de l’Histoire de la littérature espagnole de Bouterwek. Ce
Bernois y définit la romantique « un genre de poésie né du génie même des
peuples modernes, ayant pour base la Bible, la légende, l’histoire héroïque et
merveilleuse de nos aïeux, se nourrissant de l’esprit local et inhérent au terroir,
et peignant les maux, les aventures, les hauts faits indigènes »
.
Il s’agit là d’un autre Génie du christianisme, dont l’influence
relayera et secondera celle du Génie de Chateaubriand, mais dont
l’esprit lui est fort opposé. Chateaubriand en effet, dans son inventaire et ses
restaurations des valeurs du passé, reste un classique. Sa réaction contre le
xviiie
siècle se fait au nom du xviie
de Corneille et
de Racine, de
Bossuet et de Fénelon. Lui-même dans les Martyrs s’affirme disciple de
l’Homère classique, fénelonisé. Il fait la liaison entre le Télémaque
et Anatole France, ce qui le met catégoriquement à l’antipode de la Romantique
schlegelienne. Mais un Génie de la Romantique, ou plutôt deux
parties de ce Génie, encadrent celui du
Christianisme : c’est en 1800 la Littérature, et en 1810
l’Allemagne. Surtout, autour de Mme de Staël, le
groupe de Coppet, avec ses éléments germaniques genevois et français représente pour
la Romantique la place d’armes, ou la maison mère. À son retour de Weimar, Mme de Staël amène Schlegel à Coppet, où elle l’installe comme
précepteur de ses enfants, et aussi comme son chef de chantier dans la construction de
l’Allemagne.
En 1809, Benjamin Constant, qui a accompagné Mme de Staël dans
son voyage d’Allemagne, publie (sur sa demande) une adaptation en vers de
Wallenstein assez bizarre avec sa poétique pénible, l’unité de temps
et de lieu étrangement imposée au drame de Schiller, et la suppression de trente-six
personnages sur les quarante-huit de la trilogie, mais très importante et intéressante
par sa préface, où Constant compare sagacement les deux systèmes dramatiques, et se
prononce pour le romantique, qu’il a si peu suivi dans la conduite de son adaptation.
La même année, le jeune Barante publie son Tableau de la littérature française
au xviiie
siècle, qui est une œuvre
de synthèse élevée, où le xviiie
siècle, encore si
vivant chez les contemporains de 1809, se trouve non déclassé, mais classé comme une
époque historique.
En 1813, la Romantique monte sur un horizon, dans la mesure même où Napoléon décline
sur l’autre. Cette année où Mme de Staël est en fuite, Coppet
fermé, est celle où l’esprit du groupe de Coppet se répand en. France par trois œuvres
qui font du bruit et qui auront de l’influence.
D’abord, en mai et juin, les quatre volumes (littératures provençale, italienne,
espagnole, portugaise) de Sismondi, De la littérature du Midi de
l’Europe que l’auteur pensait compléter par la Littérature du
Nord : livre très genevois par son information européenne, son souci moral,
son cosmopolitisme, sa lourdeur de style, et ce thème des littératures du Nord et
du Midi, lieu commun de Coppet. Le point de vue de Schlegel sur
la civilisation romantique du moyen âge est développé par Sismondi avec des
restrictions conciliantes en faveur du classicisme français, et des réserves de
calviniste genevois : il ne faut pas oublier en effet que Schlegel était catholique,
et son esthétique aussi. L’espagnolisme intégral de Schlegel détonait dans la maison
des Necker ; au contraire il favorisa la fusion avec Chateaubriand pendant la période
catholique du romantisme.
Le livre de Sismondi est (avec les remaniements d’usage) un cours professé d’abord à
l’Académie de Genève. Pareillement le Cours de littérature dramatique,
dont la traduction par Mme Necker de Saussure paraît la même
année, avait été professé à Vienne et publié en allemand en 1808. On remarquera entre
le Lycée de La Harpe et les cours de Guizot, Cousin et Villemain, en
attendant le Port-Royal, l’importance de cette forme littéraire toute
nouvelle : le cours publié.
C’est enfin en 1813 également que paraît à Londres l’Allemagne de Mme de Staël, dont l’édition de 1810 avait été détruite sauf deux
exemplaires. Cette fois, 70 000 exemplaires se répandent en Europe en quelques
semaines.
Ainsi, la Romantique est entrée en France, en grande partie, par ce qu’on a appelé
l’échancrure de Genève et de Coppet. Elle implique le dualisme du Nord et du Midi, et
leur synthèse créatrice et critique. Il y a un secteur du mouvement littéraire où tout
se passe comme si romantique dérivait non de romanesque et de roman, mais de la langue romane, qui,
prétend Sismondi, « était née du mélange du latin et de l’ancien allemand. De
même les mœurs romantiques étaient composées des habitudes des peuples du Nord et
des restes de la civilisation romaine »
. Ni le substantif de la Romantique
ni les idées qu’il représente n’ont été conservées. Mais on peut lui imputer tout le
courant qui de 1814 à 1830 traverse la Restauration sous le nom de style troubadour.
Dès 1813 paraît la Gaule poétique du futur procureur Marchangy,
romancement du moyen âge dont l’influence sera très sensible vers 1820, jusqu’à ce que
le médiévisme sentimental trouve un autre véhicule dans Walter Scott.
Le résultat le plus intéressant de ce mouvement
intermédiaire entre le mouvement préromantique et le mouvement romantique, fut
l’enthousiasme qu’il excita chez certains lettrés sinon pour la poésie primitive, du
moins pour celle qu’anciennement dans le temps, ou lointainement dans l’espace,
avaient exprimés les génies nationaux. La mode et l’influence d’Ossian sont en liaison
étroite avec la Romantique. L’ouvrage de Sismondi, sur trente-neuf chapitres, n’en
comporte que quatre qui concernent la littérature provençale. Il va de soi qu’ils sont
superficiels. Mais il la nomme, lui fait une place, attire l’attention sur elle, de
telle sorte que dès 1816 Raynouard publie son Choix de poésies de
langue d’oc et oriente ses recherches du côté d’où va sortir, grâce d’abord à lui, un
romanisme scientifique. Il a, dit Gaston Paris « eu le
premier l’idée d’embrasser dans une grammaire et un lexique l’ensemble des langues
romanes »
, d’où le « romanisme » des Universités germaniques. Ce que fait
Raynouard pour la philologie, Fauriel, un des esprits les plus érudits, les plus
cultivés, les plus riches de son temps, le fait plus aventureusement pour l’histoire
et la poésie dans son Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des
conquérants germains, et son Histoire de la poésie
provençale. La théorie de Fauriel, son super-romanisme qui voyait dans la
poésie des troubadours la source de toute la poésie moderne, n’a pas résisté au temps.
Mais son enseignement au Collège de France, son rayonnement, ses livres touffus, sont
à l’origine du méridionalisme et de la Renaissance provençale qui aboutiront à
Mistral. Tous les chemins mènent à Rome, le diable porte pierre, l’échancrure de
Genève et de Coppet conduit à Maillane : conclusion bien inattendue d’un chapitre sur
la Romantique schlegelienne.
Les temps nouveaux commencent avec les Vingt ans en 1789, mais non
a littérature de 1789, et du xixe
siècle. Il faut en
effet incorporer à cette littérature la plupart des représentants de la dernière
génération qui ont environ trente-cinq ans, et qui tiendront une place considérable
dans la liaison, le dialogue, le débat entre les deux siècles. Qui aura vécu sa
jeunesse sous Louis XVI, sa maturité sous la Révolution et l’Empire, sa vieillesse
sous la Restauration, tiendra dans sa mémoire un des morceaux de durée les plus variés
et les plus puissants que l’histoire ait permis.
Cette demi-génération qui est née entre 1753 et 1762 est marquée par le xviiie
siècle, mais portée par un mouvement très vif vers les
confins, les extrêmes. Elle tient Voltaire et Rousseau pour de grands génies ; mais
plus ou moins moyens et communs, hors desquels et contre lesquels il faut chercher,
raffiner, saisir quelque chose de pur, de nu, d’absolu. Il s’agirait presque, ici,
d’un romantisme de la qualité, le contraire absolument de ce préromantisme populaire,
fait d’enthousiasme, d’incontinence et de débordement, qui se répandra avec la
Révolution. Cette génération, ou cette demi-génération, de la qualité, sera plus ou
moins blessée, rejetée, déviée par la Révolution. En tout cas elle n’a pu produire ses
fruits qu’à travers des orages qui en ont détruit une partie, ont marqué le reste, ont
donné au meilleur de ce reste une figure singulière de paradoxe, d’inactualité et de
perfection. On reconnaît, dans des directions très opposées,
trois groupes : les idéologues, ou les analystes, — les attiques, ou les artistes,
— les chrétiens, ou les « penseurs ».
Le xviiie
siècle est un siècle d’idées, il a brassé
les idées, il est pris dans une fulguration, une joie, et aussi une critique des
idées. On trouvera dès lors naturel qu’il ait fini, sur un point, par une science des
idées, que la clarté et la distinction, l’isolement et le maniement, l’individualité
et la société des idées, soient devenus le plus haut exercice et la méthode la plus
fructueuse de l’esprit. L’analyse des idées religieuses, politiques, morales, peut
jouer dans la vie des sociétés, des États, des hommes, un rôle aussi précieux que
l’analyse mathématique au principe des sciences. Condillac, le plus clair et le plus
méthodique, sinon le plus vivant des esprits du xviiie
siècle a ouvert la voie, créé une méthode et une école. Sa philosophie a
préparé et affiné l’esprit critique et constructeur de la Révolution, dont il paraît
naturel que ses disciples aient été des ouvriers de la première heure, sinon de la
dernière.
Leur représentant le plus célèbre sous la Révolution est Condorcet, qui, né en
1743, académicien déjà sous Louis XV, vit dans la Révolution la suite logique de
toute sa science et de sa philosophie, l’adopta comme une mécanique humaine aussi
vraie pour lui que la mécanique céleste de Newton. Son œuvre de journaliste
révolutionnaire manque d’intérêt littéraire, mais importe en ce qu’il essaye d’y
donner à la Révolution une doctrine. L’Esquisse des progrès de l’esprit
humain qu’il écrivit pendant la proscription des Girondins, dans une
cachette, avant de se tuer, tire de cette circonstance un prestige sublime, et
Auguste Comte, qui appelle Condorcet son père spirituel, a placé ce livre au
principe du positivisme et de l’ère positive. On le lit aujourd’hui avec une
désillusion complète : la naïveté du mathématicien dans les choses de la nature
humaine s’y étale à plein ; la suite du progrès y est aussi arbitraire que la
« suite de la religion » dans le Discours sur l’histoire
universelle ; on touche le niveau où l’élan d’un grand siècle se perd dans
un désert nu, où le rocher de Sisyphe roule au bas d’une pente qu’il faudra
remonter. Quant
à l’idéologue Garat, qui se préparait aux
séances de la Convention en relisant Condillac, et qui professa l’idéologie à
l’École Normale, on retiendra seulement de lui les utiles Mémoires sur
Suard, indispensables pour la connaissance de cette époque et de cette
école.
La génération active qui a maintenu au xixe
siècle
l’idéologie est constituée par Destutt de Tracy, né en 1754, Laromiguière né en
1756, Cabanis né en 1757. Ce sont eux les idéologues contre lesquels s’excitait
Napoléon. Nous n’en lisons plus rien, mais ils furent de grands agents de liaison,
et leurs disciples maintinrent ou retrouvèrent l’esprit du xviiie
siècle et de l’analyse à travers le romantisme. Tracy, qui mit de
1804 à 1815 l’idéologie en manuels clairs et élégants, a été lu avec enthousiasme
par Stendhal, peut passer pour un de ses maîtres. Le médecin Cabanis, avec ses
Rapports du physique et du moral, en 1802, a fourni un de ses
bréviaires au matérialisme, et un de ses points de départ à la psychophysiologie.
Laromiguière, professeur fin, clair et judicieux, qui attira le premier le grand
public aux cours de philosophie de la Sorbonne, et que Cousin évinça du premier
plan, eut son héritier, et presque son vengeur, dans Taine.
Ces idées, dont les idéologues font la science, et à qui ils tracent le programme
d’une carrière qu’à elles seules elles ne peuvent remplir, sont des ombres. Elles
glissent élégamment dans un monde à deux dimensions. Les noms des deux grands
disciples des idéologues, Stendhal et Taine, suffisent à nous montrer qu’elles ne
pouvaient prendre forme, voix, troisième dimension, qu’en buvant le sang noir, en
s’incorporant un romantisme. L’idéologie a dû être mangée et digérée, non sans
résistance, car le mouton comprend mal qu’on l’aime comme gigot. Quand Stendhal
envoya l’Amour à son maître, « M. de Tracy, dit sa
belle-fille, essaya de lire cet ouvrage, n’y comprit rien, et déclara à l’auteur
qu’il était absurde. »
Il en eût pensé peut-être autant de
l’Intelligence.
Avec l’idéologie, le xviiie
siècle, qui touche à sa
fin, se clarifie dans la précision, se filtre dans le sable. En une autre direction,
il s’amincit et se cisèle en une pointe fine de poésie pure. La fleur de la
culture, à sa dernière période, tend vers un atticisme, ou plutôt elle
retrouve, à travers un alexandrinisme inévitable, certains états plus ou moins purs
d’atticisme. Ces attiques sont portés exactement par la même génération que les
idéologues. Nous y verrons Rivarol, né en 1753, Joubert né en 1754, Fontanes né en
1757, André Chénier né en 1762.
Tous quatre sont des esprits pleinement intelligents, que la poésie touche, qui ont
le goût de la perfection et le sens de la lumière, qui sont terriblement gênés par
leur temps. Le seul qui peut donner toute sa mesure, Fontanes, est aussi le seul qui
ait eu de grandes parties de médiocrité. Sous la Révolution, et le plus naturellement
du monde, Rivarol représente l’émigration, Fontanes la proscription, Joubert la vie
cachée en province, Chénier l’échafaud. Joubert, qui meurt le dernier, en 1824,
emportera avec lui l’atticisme français.
La pointe de poésie qui fait corps avec l’atticisme permet bien de distinguer de
l’esprit de Chamfort l’esprit de Rivarol. Rivarol, paresseux de génie qui mourut
prématurément à l’époque où il allait rassembler dans une œuvre les étincelles de ce
génie, nous est connu, à l’antique, plus par des paroles dites que par des paroles
écrites. Il méprisait la plume « Cette triste accoucheuse de l’esprit, avec
son long bec effilé et criard »
. Avec un grand fonds de connaissances
(« Qu’ai-je besoin, disait un grand seigneur, de souscrire à
l’Encyclopédie ? Rivarol vient chez moi »
). Il possède la
formule brillante, la vue en profondeur et le don de l’image. Il est, dans l’ordre
de l’intuition, ce que les idéologues sont dans l’ordre de la logique. Ou il
l’aurait été si les graines que sont ses pensées éparses avaient germé. Plus encore
que son célèbre Discours sur l’universalité de la langue française,
morceau d’apparat, le Discours préliminaire du Dictionnaire qu’il
avait entrepris à Hambourg est d’un vrai philosophe du langage. L’entretien rapporté
par Chênedollé et qui n’était d’ailleurs pas improvisé, la magnifique théorie de la
poésie, cette pluie de jugements, comme des étoiles filantes, nous rendent ce qui
peut subsister de sa conversation à travers le bec méprisé de la plume, et nous font
pressentir ce qu’aurait été le grand livre de critique, la galerie d’écrivains
français, à laquelle il comptait se mettre dès sa rentrée en
France (prévenue par sa mort en 1801) : Les Vivants morts et les Morts
vivants.
Rivarol est un attique du discours, Joubert un attique de la pensée. Ami et guide
de Chateaubriand, avec une vocation irrésistible vers le scrupule et le silence, il
transporterait volontiers sur la presse à imprimer, laminoir de la pensée, le décri
qui concerne chez Rivarol le long bec de la plume. Craintif, froissé, valétudinaire
et coquet, il ne publia pas une ligne. Les Pensées et la
Correspondance, qu’après sa mort on tira de ses papiers ont, comme
le Journal d’Amiel, des fervents et des ennemis. Le vers de
La Fontaine : « Les délicats sont malheureux »
, semble avoir été fait
pour Joubert. Cette délicatesse est chez lui très compatible avec la précision de la
forme et de la pensée, mais elle exclut les conditions normales et la matérialité-de
la vie. Elle est faite pour un pays des ombres heureuses, et merveilleusement
adaptée à une existence posthume. Tout ce que Joubert écrit sur la poésie est
incomparable. Il faudra pour retrouver cette familiarité avec la ligne serpentine de
la pensée et avec son clair-obscur attendre Mallarmé et Valéry. Avec de l’attention
et de la sympathie on trouverait toute une philosophie de la vie, et de sa vie, dans
ses pages précieuses (aux deux sens du mot) sur la pudeur. Ses lettres marquent une
pénétration singulière, affinée dans la société des femmes, et tel portrait secret
qu’il fit de Chateaubriand n’a, dans sa spirituelle divination, jamais été
dépassé.
Rivarol et Joubert, qui n’écrivirent pas de vers — ou si peu ! — sont les familiers
des chambres secrètes de la poésie, de vrais précurseurs critiques du plus fin
Sainte-Beuve. Mais Fontanes représente officiellement la poésie dans leur groupe.
Officiellement. C’est un honnête homme, fort intelligent et fort adroit.
Sainte-Beuve lui a constitué une place — également officielle — de dernier des
classiques. Il le fut par son jugement et sa finesse, par la correction élégante de
ses vers. Fréquenter Fontanes, dans la belle édition qu’en a donnée, avec une
introduction plus belle encore, Sainte-Beuve, est aujourd’hui amusant au sens où les
œnophiles parlent d’un vin amusant. On s’amuse à
Fontanes,
tandis qu’on s’amuse de Delille, lequel n’est pas, lui non plus, ennuyeux ; mais
l’un est intelligent, l’autre ne l’est pas. Malheureusement ce poète n’a pas reçu le
grain de poésie qui appartint aux prosateurs Rivarol et Joubert. Il fait de bons
vers, mais être poète pour lui, c’est faire des vers. À Montaigne, qui demandait des
gens : « Comment est-il mort ? » il faudrait donner de mauvaises nouvelles de
Fontanes. Car il est mort en refusant audience aux Méditations, sous
ce prétexte admirable, qui est le testament d’une époque, et que nous avons entendu
répéter par Mendès après Victor Hugo, par Leconte de Lisle après lui-même : « Tous
les vers sont faits ». L’œuvre la plus importante de Fontanes, c’est son influence
sur l’œuvre de Chateaubriand, qui était très docile aux conseils, et qui ouvrit à
ceux de son ami un crédit illimité. Malheureusement ce Chateaubriand-Fontanes est le
Chateaubriand des trois quarts du Génie et des
Martyrs, celui que nous ne lisons plus. Quand Anatole France est
mort, on s’est accordé à faire de lui cet éloge : « Il a maintenu ! » Fontanes qui
avait reçu les consignes de La Harpe, a maintenu, et il a aidé, presque obligé le
Vicomte à maintenir. Mais nous le pensons aujourd’hui avec plus de froideur que ne
le pensait Sainte-Beuve.
De ces quatre attiques contemporains, Rivarol est l’esprit de la poésie, Joubert en
est l’âme, la Psyché, Fontanes la matérialité, mais André Chénier le dernier-né et
le premier mort, en est le génie.
Comme Rivarol et Joubert c’est un posthume ; des liasses de papiers qui ne
s’imprimeront qu’au cours de la génération suivante, et plus tard encore.
L’interrègne révolutionnaire de la littérature est ici patent, saisissant, comme un
décrochement sur une carte géologique. Il n’émigra pas — malheureusement. Mais, du
point de vue littéraire, on peut dire qu’il a son émigration derrière lui. Fils
d’une mère grecque, il naît à Constantinople, voyage en Italie, reste trois ans à
Londres. Il lit dans leur texte les poètes anglais et italiens. Mais surtout son
contact avec la poésie grecque est probablement le plus intime qu’ait connu un homme
moderne. Il est, bien mieux que Ronsard, notre grand poète philologue. Homère et les
Bucoliques lui sont aussi familiers que Racine à
Voltaire.
Sa Grèce n’a rien d’une retraite, d’un alibi, à la manière de ce qu’elle sera pour
cet anti-Chénier, Leconte de Lisle. Il aime la vie, son siècle, les hommes de son
temps, et, bien entendu, les femmes de son temps. Le matérialisme élégant du
xviiie
siècle se fond avec ce paganisme antique,
qui fait chez lui figure de vocation héréditaire. Son idée de la poésie n’outrepasse
pas plus le xviiie
siècle, n’est pas plus romantique,
que son idée politique ne dépasse la monarchie constitutionnelle, et n’est girondine
ou jacobine.
Toutes les directions, toutes les possibilités se trouvent d’ailleurs dans ses
papiers, de sorte qu’il est absolument vain de se demander de quel développement, de
quelle richesse le jour exécrable du 7 thermidor (Chénier avait trente et un ans) a
privé la poésie française. Ses grands projets c’étaient ses grands poèmes :
l’Hermès, l’Amérique, l’Invention.
Les larges morceaux qui en ont été exécutés ne se distinguent guère du reste de la
poésie du xviiie
siècle finissant. Comme cette poésie
didactique allait demeurer en faveur sous Napoléon, que tout ce que nous savons
d’André Chénier nous fait pressentir qu’il eût trouvé, autant et plus que Fontanes,
un cadre et un milieu à souhait avec l’Empire, nous pouvons supposer qu’il eût fait,
sans bénéfice majeur pour nous, une grande carrière dans les grands poèmes. La
différence des deux Chénier aurait rappelé un peu moins que nous ne le croirions
celle des deux Corneille.
Ses Élégies ne dépassent pas plus sensiblement Parny que ses poèmes
ne dépassent Delille. Or les poèmes et les élégies c’est ce qui, dans les manuscrits
de Chénier, lui paraissait sans doute le plus approcher de la qualité et de la
dignité d’œuvres publiables. Le reste, c’était surtout des études, des cartons, des
dessins, dont nous ne savons pas quelle aurait été la place, et si cette place,
aurait été considérable dans l’œuvre menée à bien d’André Chénier. L’immortel
Chénier c’est Chénier étudiant ; le fruit eût-il passé la promesse de la fleur ?
Étudiant de l’antiquité, étudiant de la nature, étudiant de la poésie.
Étudiant de l’antiquité, disciple de Brunck, dont les Analecta sont
un de ses livres de chevet, ce qu’ont été les Odes anacréontiques
pour les poètes de la Pléiadee. Ce qu’il fait passer du vers grec de Théocrite ou de
l’Anthologie dans la structure du vers français est extrêmement
délicat à doser, et ne va pas bien loin ; d’autant plus qu’il s’inspire et ne
traduit pas, et qu’il ferait plutôt, quoi qu’il en ait dit, des vers nouveaux sur
des sujets antiques, Mais, étant entendu qu’il ne saurait exister pour nous qu’une
Grèce littéraire transposée dans les livres, et que nous devons la tenir pour un
substitut non seulement nécessaire, mais bienfaisant, de la Grèce réelle qui nous
est inconnue, la poésie de Chénier a transporté dans la poésie française ce que les
livres nous font imaginer de plus grec, et même de plus athénien (n’exagérons pas
son côté alexandrin) : la mesure, la grâce, la mélodie de la vie dans un bois
d’oliviers, la musique des êtres, leur passage éternisé dans les stèles, la capture
de mouvements, de figures, de scènes, d’humanité, par lesquelles la poésie devient
rivale de la peinture — de sorte que l’image des carnets de croquis et des cartons
d’études serre ici exactement la réalité. Shakespeare, Gessner, la nature vue
directement, les sources des livres et celles de la terre se transposent chez André
Chénier en une forme plastique et diaphane, qui devient une sorte de langage général
de la poésie comme elle l’était chez Racine. Mais les chefs-d’œuvre sont
naturellement les morceaux purement grecs, par le sujet et par l’allure : le
Malade, la Jeune Tarentine, le Mendiant,
Néère, Hylas, l’Aveugle. Il y a par eux un atelier de
Chénier, comme il y a un atelier de David. La découverte de l’atelier de Chénier, en
1819, ressemble pour la génération romantique, à ce qu’avait été la découverte
d’Herculanum pour la génération de Chénier lui-même : un monde de formes, arrêté et
immobilisé par une catastrophe, rendu brusquement à la lumière, et qui devient
école, ou qui plutôt le redevient.
Étudiant de la nature. Autant la nature est stylisée dans l’œuvre didactique de
Chénier, autant elle est rendue fraîchement dans ses cahiers d’études. Il a aimé,
goûté, évoqué la campagne, par des vers jaillis de l’intérieur, comme La Fontaine.
Lamartine verra la Grèce dans ses collines du Mâconnais,
Mistral dans ses rochers et sa mer de Provence, ainsi Chénier sait et sent une
nature éternelle, une Grèce qui est partout : l’Île-de-France, Versailles, la
Normandie, lui suggèrent les mêmes cartons poétiques qu’un texte de Théocrite ou de
Properce. Il retrouve par là le classicisme de la greffe parfaite entre la nature et
le livre, celui de Ronsard et de La Fontaine.
Étudiant de poésie. L’oreille poétique de Chénier est toujours aussi insatisfaite,
aussi chercheuse que le crayon de David : sensuelle comme une main de peintre. Il a
fouillé consciemment dans les musiques cachées du vers français, il en a cherché,
exploité patiemment les ressources. Le beau vers n’est point chez lui un passage
fulgurant, comme chez Lamartine et Hugo, mais un arrêt, une possession, et, comme
chez Mallarmé, une chose en quoi toutes choses se terminent.
passait en 1850 pour une énigme, comme, en 1900 :
Il a peu innové dans la structure du vers, que Delille et Roucher ont rompu par les
mêmes hardiesses que lui : coupes ternaires, dislocations, rejets, — et le Racine
des Plaideurs était déjà là. Mais il a créé une certaine cime de
poésie pure, qui est le vers gratuit, le vers d’ambroisie, élément et aliment des
dieux, en rupture avec les significations de la prose, tel qu’il passera dans Vigny,
dans Hugo, dans Mallarmé, dans Valéry. Il y a à ce sujet un texte capital de
Chénier. C’est son sur les Larmes de Saint-Pierre, le
poème de jeunesse de Malherbe, le poème d’un étudiant, poème que plus tard le poète
établi, réformateur et formateur, devait désavouer, avec raison sans doute,
puisqu’un avenir était à ce prix. Mais Chénier sent qu’après cet immense détour le
moment est venu pour la poésie de réviser ce procès, de prendre un baptême aux vers
admirables et oubliés des Larmes. Toute proportion gardée, on
reconnaît la prise de contact du romantisme avec Ronsard par le
Tableau de Sainte-Beuve,
et Chénier
présage le romantisme dans l’exacte mesure où ce amorce
le Tableau.
Les quatre mois et demi de prison qu’il passa à Saint-Lazare firent monter plus
haut encore la poésie de Chénier. À cette poésie voluptueuse et gracieuse que
couronne la Jeune Captive, il manquait le cri, la corde d’airain. Les
fragments des Ïambes, les lui donnèrent. Dans un rythme uniforme et
puissant, créé par Chénier, c’est une fusion unique d’élan, d’invective et de
ciselure. Ces quelques distiques, que Barbier n’a fait qu’imiter, suffisent à faire
de Chénier le plus grand des poètes de combat entre d’Aubigné et Victor Hugo.
On déplorera qu’il n’ait pas émigré, comme Delille. Non seulement il eût sauvé sa
tête ; mais la vie et les milieux de l’émigration, le séjour de Londres ou de
Hambourg, la fréquentation des étrangers, des philologues, des écrivains
d’Allemagne, lui eussent fourni le dépaysement et le renouvellement qui lui
convenaient mieux qu’à personne. La Révolution a déclenché contre elle un mouvement
d’idées. Elle n’a pas déclenché de mouvement poétique. Ses Tragiques
et ses Châtiments sont restés au carquois. Les Ïambes
nous font sentir quelle nuée de flèches d’or Chénier pouvait précipiter sur elle. Sa
foudre tombe, comme celle de Hugo, du parvis des dieux. Le mouvement :
c’est le mouvement de la pièce des Châtiments, À
Juvénal et surtout de Stella. Entre Ronsard et Victor Hugo,
en passant par Racine et La Fontaine, il semble que les meilleurs des fragments de
Chénier disséminent leurs essais, comme une grenaille ou une semence d’or pour
couvrir le champ entier de notre poésie.
Le Génie du christianisme a été un livre heureux. Mais la renaissance
chrétienne en réaction contre la philosophie ne l’avait pas attendu. Son christianisme
d’imagination et de beauté couronne une sensibilité et confirme une raison
chrétiennes, qui avait pris forme et vie après Rousseau. Le fort mouvement mystique de
la fin du xviiie
siècle n’a malheureusement pas eu
d’expression littéraire,
si ce n’est peut-être chez
Saint-Martin, le philosophe inconnu, le Bœhme français dont le style est malaisé, mais
qui fut plus qu’une grande âme — une âme, et qui dans le Livre de désir
a écrit un des beaux livres de la vie intérieure. Mais l’ébranlement révolutionnaire
donne l’être, le style, un public, à deux hommes qui atteignent la quarantaine en même
temps en 1794, et qui, en grands écrivains, se firent les témoins et les juges
chrétiens de la Révolution, les prophètes de la Restauration, le vicomte de Bonald et
le comte de Maistre.
Bonald appartient à l’une des formations les plus solides, à une formation de base
de l’ancienne France, ou plutôt de l’ancienne Europe : les familles de petite
noblesse, habituées au service militaire, à la discipline, au commandement sur leur
terre, à la fidélité au roi, — la formation des Vigny et des Lamartine. Émigré à
quarante ans, retiré dans la studieuse Heidelberg, où il élève ses fils, ce
gentilhomme rouergat, réfléchi, tenace, très apte à de pesantes déductions logiques,
prend le chemin des philosophes, mais contre les philosophes dont la doctrine a
ruiné l’autorité et amené l’anarchie révolutionnaire. Il est d’une race où la vie a
besoin de bases. Il se fait le philosophe des bases.
On l’appelle généralement un théocrate, et ce n’est pas inexact. Mais Dieu lui est
extérieur, Le fondement vivant et vécu de sa doctrine c’est la réalité de la
famille, le magistère du père de famille, et particulièrement, et même seulement, du
père de famille propriétaire et agriculteur. Bonald pense en paterfamilias romain. Il nourrit pour le luxe, l’élégance, l’individualité
de l’esprit, la même méfiance que Caton à l’égard des Grecs. Il considère
l’individu, ainsi que le fera plus tard Comte, comme une abstraction dangereuse de
la société. La réalité sociale, c’est la famille. Le pouvoir vrai et juste est
délégué par Dieu qui est lui-même roi et père, au roi dans la société et au père
dans la famille. Est mauvais et pernicieux tout ce qui ne s’adapte pas au cadre de
cette philosophie agrarienne.
Mais on est étonné de voir tout ce qu’y fait rentrer d’inattendu la dialectique
obstinée et inventive de Bonald. Il est un des premiers à avoir mis en lumière la
nature de la société, comme d’un vivant qui transcende les individus, qui est créé
directement par Dieu, qui a pour organe le pouvoir. Sa
doctrine célèbre du langage don direct de Dieu est d’une belle audace rectiligne.
Peu d’opuscules sont plus remplis de vues que sa comparaison de la famille agricole
et de la famille industrielle.
Il a beaucoup écrit. Il est fort de bâtisse, mais son style de gentilhomme
campagnard (bien qu’il vécût le plus souvent à Paris) manque d’attraits. Cependant
il coule admirablement la maxime, la phrase frappée et frappante, qui reste,
circule, se cite. On lit peu M. de Bonald, mais on écrit beaucoup : « Comme dit
M. de Bonald ».
Cet homme d’autorité est une autorité. C’est lui, en somme, bien plus que Joseph de
Maistre, qui a donné une philosophie à ce complexe politique et social français, si
tenace, qu’on appelle la réaction. La nouvelle école
réactionnaire, qui, dans le second tiers du xixe
siècle, est née de Le Play et Taine, a révéré Bonald comme un de ses
pères, Bourget et Maurras l’ont beaucoup cité. C’est, pour leurs disciples, une
lecture un peu rude, du pain d’Auvergne, savoureux et sain. On trouverait d’ailleurs
l’exagération, la caricature de Bonald dans un curieux gentilhomme auvergnat, son
contemporain, qui eut un grain de folie, mais aussi son pittoresque d’écrivain, son
heure de célébrité, M. de Montlosier.
Cependant le couple Bonald-de Maistre est bien plus considérable et plus instructif
que le couple Bonald-Montlosier. Ce sont deux dialectes de la réaction, deux
catholiques, deux émigrés, dont la différence, et même l’opposition, sont commandées
parcelles de leur pays et de leur destinée.
Joseph de Maistre n’est pas plus un Français que Rousseau. Comme Rousseau le
citoyen de Genève, il est le sujet fidèle et le magistrat du roi de Sardaigne.
Jusqu’à l’âge de quarante ans, il ne songe nullement à publier : heureux de ses
fonctions au Sénat de Savoie, de sa vie de famille, de lectures, de conversations,
car c’est un admirable causeur. Comme Bonald, la Révolution française, en le
déracinant, en mettant du tragique dans sa vie, dans ses idées, dans la société,
l’oblige à s’interroger, à penser, à écrire.
Bien mieux que Bonald, il est un écrivain de race. Il écrit
une des meilleures langues de son temps, infiniment supérieure à celle de sa
voisine et ennemie Mme de Staël, mais tenant, comme la sienne, à
la conversation, et pure, verveuse, pleine de mouvement, de mordant, d’images.
La Savoie vivait sous un gouvernement assez paternel. L’entrée des armées de la
Révolution y amena d’abord l’anarchie, la violence, et pour les de Maistre, la
ruine. Le contraste entre ces deux états, ce passage de l’ordre au désordre, de la
vie florissante à l’exil, de Maistre les incorpore à une théorie générale de l’ordre
et du désordre. Sa pensée avait pris depuis longtemps d’ailleurs une tournure
mystique. Chrétien convaincu, il s’était fait initier dans la franc-maçonnerie. Il
était lecteur et disciple fervent de Saint-Martin. Surtout, l’éducation maternelle,
qui avait entièrement formé son cœur, l’avait habitué à voir Dieu partout. Et il ne
faut pas oublier qu’il a été l’élève, et qu’il restera toujours le disciple et l’ami
des Jésuites. La Révolution c’est, pour lui, le fait immense qui doit éclairer aux
yeux de sa génération, le fond de la nature humaine et sociale. Elle l’éclaire en y
montrant la présence et la volonté de Dieu. Quand Bossuet faisait appel à la
Providence pour expliquer la Révolution d’Angleterre, il diminuait peut-être la
portée de cette vue en désignant le salut de la reine Henriette comme la fin de
l’intention divine. De Maistre, dès les Considérations sur la France
qu’il publie en 1796, à Neuchâtel, élève cette doctrine de la Providence visible à
une ampleur, à une force, à une ingéniosité verveuse et presque virtuose qui
frappèrent les imaginations, d’autant plus que Bonald, esprit par ailleurs si
différent de celui de Joseph de Maistre, publiait la même année, à Constance, la
Théorie du pouvoir, et que de Maistre était fondé à lui écrire plus
tard : « Est-il possible que la nature se soit amusée à tendre deux cordes si
parfaitement d’accord que votre esprit et le mien ? C’est l’unisson rigoureux.
C’est un phénomène unique. »
La Providence est visible, pour lui, dans la disproportion entre l’immensité de
l’événement révolutionnaire et la médiocrité misérable des hommes par lesquels il
est arrivé. De Maistre tient la Révolution pour un châtiment purificateur : d’où une
théorie flamboyante du Châtiment, une théorie
éloquente de
la purification, qu’il reprendra en termes plus éclatants encore dans les
Soirées de Saint-Pétersbourg.
Mais Joseph de Maistre, bien que fidèle serviteur de son roi, n’est nullement
gallophobe. Bien au contraire, le Savoyard tient la France pour la première nation
du monde, la nation chef. La Révolution française, cet événement universel sans
commune mesure avec la Révolution insulaire des Anglais, la frappe d’autant plus
fort qu’elle était appelée, choisie de Dieu, pour une mission plus grande. Fille
aînée de l’Église, elle a trahi sa mère par des péchés publics. Entre les péchés
publics et politiques de la France, de Maistre dénonce les ultramontains et les
disciples des jésuites, le gallicanisme et le jansénisme. Le livre du
Pape, publié en 1819, son supplément sur l’Église
gallicane, sont déjà contenus en principe dans les
Considérations, de même que le principal des
Soirées. Cette fulguration d’idées qui fait un des grands charmes de
la lecture de Joseph de Maistre, part de quelques principes simples, de la présence
et de l’action de Dieu, et d’une théorie du démon, c’est-à-dire du mal, et
singulièrement de l’orgueil, tel que l’incarne la philosophie.
Il faut se garder de considérer le comte savoyard comme un écrivain aussi
excentrique à la France que l’était le duché alpin gouverné par Turin. Joseph de
Maistre est le grand élève des Jésuites. Par lui, et par lui seul, la doctrine de
ceux qui ont exercé une si grande influence sur la jeunesse française est entrée
dans la grande littérature française, a pris une expression littéraire originale,
authentique. Professée avec sa fantaisie et presque sa poésie personnelle, par un
laïque qui n’engageait que lui, sa pointe de paradoxe permet — tour d’ailleurs
toujours excellent en sociétés — de désavouer le caustique gentilhomme comme un
extrême et un ultra. Toutes proportions gardées, de Maistre serait presque à la
compagnie militante de Jésus ce que Pascal (qui n’est pas de Port-Royal) est à
Port-Royal. Les laïques sans mandat, intermédiaires libres, délégués à la
littérature, dans les rapports entre l’Église et le grand public, font fonction non
de polémistes (les clercs font eux-mêmes leur polémique, Arnauld, Daniel ou Barruel)
mais de journalistes des grands partis religieux. Les qualités de Joseph de Maistre
sont précisément celles
d’un grand journaliste ; la clarté,
la verve, les idées les plus communes exprimées dans les formes du paradoxe,
l’interpellation, la raillerie, le mouvement, l’action, et une bonhomie qui appelle
la confiance. Aucune des réponses pertinentes qui au xviie
siècle furent faites aux Provinciales ne réussit
devant le public, non que Pascal eût raison, mais il était journaliste (il a inventé
le journalisme plus sûrement que la brouette) et ses adversaires ne l’étaient pas.
Et lisez le pamphlet de Maistre sur le Jansénisme. C’est injuste, volontiers
absurde, riche d’ignorance, mais quel élan, quel esprit, quels mots à
l’emporte-pièce, qui vont chercher l’humain, le ridicule, sous le convenu et
l’hagiographie ! Quel jeu de massacre allant et gaillard ! C’est en reprenant la
tradition, et dans une certaine mesure la manière et le style de Joseph de Maistre,
que Veuillot créera le grand journalisme catholique.
Le journalisme sans journal qu’a pratiqué de Maistre est un journalisme offensif,
avec un élan, une force, une efficace, un panache même de saine folie, qui
s’opposent au journalisme des sages, au journalisme défensif des Actes des
Apôtres de Rivarol, à celui de Peltier, — ou du Genevois Mallet du Pan.
Son intransigeance, son intégralisme, font sa force, au moins littéraire. Rivarol et
Mallet sont des libéraux : au xixe
siècle ils eussent
écrit aux Débats. De Maistre, lui est de taille à assumer fièrement
pour son compte la flétrissure que Mirabeau infligeait au duc de Savoie son maître :
« mauvais voisin de toute liberté »
. Liberté d’examen à Genève,
liberté de l’Église gallicane en Bugey ou en Dauphiné, liberté de la République
française, liberté des philosophes, et même, dans le passé, Athènes comme
civilisation de liberté, il a épuisé son encre à batailler contre tout cela. Il a
créé, pour le xixe
siècle, le style du combat contre
la liberté.
Il reste un des prosateurs de son temps qu’on relit avec le plus d’intérêt et même
d’amusement. Il n’est jamais ennuyeux. Mais il manque de sécurité. Il vit sur une
instruction solide, sur d’abondantes lectures anciennes qu’il renouvelle peu. Ses
erreurs de fait sont nombreuses, et d’ailleurs le sentiment de la vérité
scientifique manque complètement à ce pur humaniste et à ce disciple de Saint-Martin
qui ne croit qu’aux vérités de sentiments. Déduire, inventer, tirer ses feux
d’artifices, tout ce métier d’écrire qu’il a découvert à
quarante ans, l’amuse. Mais le prend-il toujours au sérieux ? Élevé par les Jésuites
italiens, ne donne-t-il pas carrière en lui au virtuose ou au ténor de la
théocratie ? Le sérieux vrai de sa vie c’était pour lui le devoir, la conscience, le
service de son roi, les soins et les affections de sa famille, lesquels,
heureusement, marquent leur présence dans son œuvre par une abondante correspondance
politique et domestique, intelligente, nuancée, spirituelle, qui ne contredit pas
son œuvre dogmatique, mais la met au point en la classant (et peut-être aussi en la
déclassant) parmi les valeurs de la vie.
Sans cette Correspondance manquerait dans la littérature française
le témoin d’un genre de vie qui eût mérité d’en laisser d’autre : un gentilhomme de
situation à la fois locale et européenne, dont rien cependant ne passe par Paris. De
Maistre ne connut Paris que par un séjour de quelques semaines en 1817, à son retour
de Russie (il avait soixante-cinq ans) et il y fit figure d’oncle de province. Il a
pensé non seulement hors de Paris, mais contre Paris. Ainsi par lui, par ses ennemis
calvinistes de Genève et de Vaud, existe, dans la première moitié du xixe
siècle un précieux coin autonome et antiparisien de
littérature française.
Le xixe
siècle restera peut-être dans l’histoire le
grand siècle, le siècle unique, de la critique littéraire. Au xviiie
siècle elle se réduisait, même chez Voltaire, à une poussière de
sentiments, de goûts, de discussions, de formules, qui firent briller plus
d’intelligence qu’ils ne laissèrent d’œuvres originales et durables. Quant au
xxe
il est loin d’avoir encore remplacé
suffisamment les grands critiques morts dans ses premières années.
Le xixe
siècle doit en partie cet avantage à la
formation d’une classe bourgeoise, d’une société nouvelle, où se multiplient l’aisance
et les loisirs favorables à la lecture et aux exercices de l’esprit, — à la révolution
de la presse, à la création d’une presse littéraire, journaux et revues (ainsi
l’histoire de la critique dramatique a tourné pendant près d’un siècle autour du
feuilleton des Débats, et, du Globe de 1824 au
Temps de 1868, en passant par les deux Revues de 1830,
et la carrière critique de Sainte-Beuve a été commandée par une vie de journaliste),
— aux habitudes de la nouvelle Université, de la Faculté des Lettres, de l’École
Normale, par qui se crée une critique de la chaire, rivale pas toujours cordiale de la
critique des journaux, — aux oppositions d’idées et de formes littéraires contraires,
classiques et romantiques, idéalistes et réalistes, dont les drapeaux sont tenus et
les batailles livrées par la critique, — au phénomène, presque nouveau, des goûts
littéraires renouvelés par la mode des générations littéraires hostiles qui opposent,
tous les trente ou quarante ans, comme
en musique, le goût
des pères et le goût des fils, et qui, en s’éprouvant comme un sentiment, s’efforcent
de s’expliquer par des raisons.
Qu’on y ajoute, pour les premières années du xixe
siècle, les années de Napoléon, ceci que, pour les journaux, la critique
littéraire est à peu près le seul genre de critique, la seule matière à réflexions
dogmatiques, qui puisse être pratiquée librement. Le théâtre n’est pas libre, mais la
critique technique du théâtre reste libre. Et tandis que le théâtre de ce temps rampe
au dessous de rien, voici, qu’avec Geoffroy se fonde la critique dramatique, dont il
eut jusqu’en 1814 l’hégémonie.
Geoffroy, né en 1743, avait été Jésuite. Après la suppression des Jésuites, il avait
professé la rhétorique dans les collèges de l’Université jusqu’à la Révolution. Avec
cela journaliste antivoltairien à l’Année littéraire de Fréron, puis
antirévolutionnaire à l’Ami du Roi. Il avait pu se cacher pendant la
Révolution. Très instruit, courageux, batailleur, à la fois pédant et mordant, c’est
peut être le premier représentant de la critique de professeur. Au 18 brumaire il ne
rentre pas dans l’enseignement, et à soixante ans débute comme critique dramatique aux
Débats. Les articles qu’il y écrivit pendant quatorze ans sont réunis
dans le Cours de littérature dramatique. La Harpe, alors, bien que
converti et ennemi des philosophes, faisait des tragédies de Voltaire le sommet du
théâtre français, les mettait bien au dessus de celles de Corneille, et ses jugements
sur l’art dramatique, popularisés par le Lycée, devenaient dangereux
pour le goût public. Geoffroy le premier ramena à sa juste valeur le mérite de
Zaïre et de Tancrède. Le disciple de Fréron l’emporta
ici rapidement et justement sur le disciple de Voltaire. Que maintenant il ait écrit
sur Shakespeare autant d’absurdités que La Harpe, c’était l’esprit du xviiie
siècle qui voulait cela. Mais il avait le sens du
xviie
siècle, celui de la littérature classique,
celui du théâtre, celui de la franchise, même celui du style. Il ne fut guère
remplacé, de 1814 à 1830, par le faible Duviquet, ni, de 1830 à 1874, par Jules Janin,
car le succès de Janin, qui valut à celui-ci le nom de prince des critiques, ce
principat de quarante-quatre ans aux
Débats,
dû à un humour bavard et brillant qui dissimulait le néant, devait corrompre la
critique dramatique pendant un demi-siècle. Elle est à la fois la plus difficile et la
plus facile des critiques. Sur le registre de sa facilité, il appartient à tout le
monde d’en faire. Sur le registre de sa difficulté, de sa nature vraie, Geoffroy n’a
guère eu d’autre successeur, qu’un autre professeur, Sarcey.
Geoffroy régentait au théâtre comme au collège. S’il est un professeur devenu
critique, La Harpe est un critique, un journaliste, un polygraphe devenu professeur,
et grand professeur.
Hôte de Ferney, admirateur du maître, Voltaire l’avait désigné pour son disciple,
avait donné l’investiture à ses jugements. Mais, auteur dramatique sifflé, rédacteur
du Mercure, la prestance et l’autorité avaient fait défaut à ce nain
très instruit, intelligent, jaloux, pugnace, péremptoire et coléreux, dont la figure,
selon Piron, appelait les soufflets, et qui, disait un de ses confrères, arrivait
toujours à l’Académie l’oreille déchirée. Cependant, en 1786, au coin de la rue
Saint-Honoré et de la rue de Valois, avait été fondé le premier institut de
conférences mondaines. Elles eurent bientôt autant de succès chez les dames que les
prédicateurs de Louis XIV en avaient eu chez leurs grands-mères. La Harpe y commença
un cours général de littérature grecque, latine et surtout française qui dura, (avec
une interruption de trois ans à la fin de la Révolution) de 1786 à 1798. En ces neuf
ans, La Harpe a fondé l’histoire de la littérature française, telle qu’elle allait
être pratiquée pendant tout le xixe
siècle.
Pour la première fois elle fut l’objet d’un récit suivi et vivant, où les œuvres
viennent s’encadrer, où elles sont analysées, jugées, moins d’après un code de règles
préexistantes que d’après l’expérience littéraire des honnêtes gens. Comme, dans une
telle histoire, il s’agit surtout d’œuvres qui sont restées, la critique des beautés
(pour employer une expression de Chateaubriand qui appliquera ce principe dans le
Génie) tient plus de place que la critique des défauts. Othenin
d’Haussonville a appelé Sainte-Beuve notre Thomas d’Aquin. Mais vraiment c’est le
Lycée qui, pendant un
demi-siècle et plus, a
fait figure de Somme de la littérature française.
Somme à laquelle on ne ménagera pas les soustractions. L’introduction gréco-latine ne
compte pas, le moyen âge est présenté ridiculement ; La Harpe n’a rien lu du
xvie
, ce qui ne l’empêche pas d’en dire ce qu’il
peut : des sottises. Corneille est pour lui le grand poète archaïque, plein de fautes,
du de Voltaire : « Vieux monuments, sublimes dans
quelques parties et insignifiants dans l’ensemble, qui appartiennent à la naissance
des arts. »
(il s’agit d’Horace et de Cinna !)
Racine est présenté et éclairé judicieusement. Quant aux tragédies de Voltaire,
auxquelles La Harpe ne consacre pas moins de deux volumes, elles sont l’œuvre du
« plus grand tragique du monde entier ! »
Complète ignorance du
xviie
siècle en tant que siècle religieux. Le
tableau du xviiie
siècle, qui comprend plus de la
moitié de l’ouvrage est vivant, parce que les contemporains sont expliqués par leur
contemporain, avec l’optique et les partis pris d’usage, et qu’il nous donne, par sa
masse désuète, un avant-goût de ce que seront pour la postérité nos histoires de la
littérature française sous la Troisième République.
Mais dans ce curieux xviiie
siècle de La Harpe, il y a
autre chose. La Harpe, enfant chéri, journaliste et délégué des philosophes, de qui
Voltaire écrivait à Marmontel : « Il sera l’un des piliers de notre
Église »
, a trouvé pendant la Révolution un chemin de Damas. Il y venait de
loin. En 1792 et 1793, il avait rédigé un Mercure jacobin, et le
3 décembre 1792 avait fait son cours en bonnet rouge. Cette mascarade ne l’empêcha pas
plus que les autres de faire connaissance avec la prison de Luxembourg, observatoire
d’où les Jacobins et leurs pères lui parurent des monstres, et où une lecture de
l’Imitation le convertit, très sincèrement croit-on. Reprenant sa
chaire après le 18 brumaire, il en fit alors une place d’armes contre la philosophie
du xviiie
siècle, couvrit d’injures Diderot, Rousseau,
Helvétius, et revit tout son cours pour le publier dans un esprit nouveau, en 1799,
trois ans avant le Génie du christianisme, sur lequel l’influence du
Lycée et de l’attitude de La Harpe est certaine. Presque toute la
critique de la chaire, au xixe
siècle, critique de
droite par position,
sera du xviie
contre le xviiie
, leur opposition
jouant en littérature aussi profondément que l’opposition droite et gauche en
politique. Cela descendra de la conversion de La Harpe, et se terminera, chose
curieuse, par une autre conversion, celle de Brunetière.
Critique de la chaire, disons-nous. Elle est fondée avant Geoffroy par le
conférencier du Lycée. Les fils et les filles de ses auditrices se
presseront trente ans après aux cours de Cousin, de Villemain, de Guizot, qui
réussiront par les mêmes qualités d’orateur que La Harpe. Car ce petit homme, que
l’épigramme de Lebrunf nous peint trottant burlesquement au bas du Pinde, dès qu’il était
en chaire donnait ses leçons et lisait ses citations en acteur, évoquait le débit de
Lekain et de Clairon, imposait la littérature à ses auditeurs, comme une puissance
physique. Le fanatisme antirévolutionnaire et antiphilosophique nourrit encore cette
éloquence. La critique est ici à la source d’un fleuve oratoire qui se terminera en
Brunetière.
La lecture suivie du Lycée est aujourd’hui impossible. Mais il a sa
place — avec les jolies reliures dont on s’habillait au début du xixe
siècle — sur un rayon de bibliothèque d’où l’on en tire
parfois un volume : un des premiers volumes pour s’amuser, et pour dire avec
Flaubert : « Était-ce couenne, l’antiquité de ces gens-là ! »
, — ou un
volume sur Racine ou même sur Voltaire, qui nous aide à comprendre excellemment et
minutieusement ce qu’était la tragédie, un peu pour ceux qui l’avaient créée, mais
surtout pour ceux qui en fabriquaient, et pour le public qui en écoutait
inlassablement ; — ou un des volumes sur le xviiie
siècle, de préférence sur les petits auteurs, qui nous évoquent avec
précision, comme Bachaumont ou Grimm, les lois, les idées, les mœurs littéraires d’un
temps que nous ne voyons plus que par masses lointaines et à travers une durée
interposée.
Les autres critiques du Consulat et de l’Empire, dont l’un au moins, Hoffmang, est très estimable,
doivent être négligés ici. Mais il faut rappeler que les deux livres capitaux qui
inaugurent le siècle, en 1800 la Littérature de Mme de Staël, en 1802, le Génie du christianisme, renouvellent non
le métier vulgaire de
la critique, comme Geoffroy, mais ses
idées générales, ses tables de valeurs, de comparaisons. Ils lui ajoutent une
dimension de plus. Ils condensent avec génie ce qui est diffus et incertain dans
l’opinion et les conversations. Ils ramènent dans leurs filets tout un capital d’idées
européennes et historiques qui sont entièrement étrangères à Geoffroy et à La Harpe.
Mme de Staël dans la critique d’idées, Chateaubriand dans la
critique de goût, ce sont les deux livres créateurs avec cette « partie divine » de la
critique, qui manque totalement aux deux autres.
En dix ans, de 1772 à 1783, naissent Courier, Béranger et Stendhal. C’est à eux, à
leur œuvre, à leur fortune littéraire qu’il faudrait penser quand on recherche les
racines de ce mot de Barrès : « La France est radicale »
. Un homme
politique radical a lancé, en 1924, le mot de Français moyen. Avec eux une vieille
vigne française donne à la fin du xviiie
siècle le
fruit que la révolution va mûrir, un type « Français moyen » du xixe
siècle, qui a pour adversaires le roi, les prêtres et les nobles,
qui enregistre et assimile la Révolution, qui se taille son indépendance dans un
morceau de bien national, que les régimes politiques devront connaître, tourner,
utiliser, servir, qui arrivera au pouvoir avec la Troisième République.
Il y a une grande littérature de la contre-Révolution. Il y a une misérable
littérature de la Révolution officielle et déclamatoire. Mais il y a par Courier,
Béranger, Stendhal, une littérature vraie de la Révolution réelle. Entendons le mot au
sens juridique : de la révolution dans les choses, dans les biens, de la révolution en
profondeur, de la Révolution apprise et vécue à vingt ans par le jeune Courier dans
les libres propos de militaires, par le petit Béranger dans la campagne picarde ou la
rue Montorgueil, par Henri Beyle, enfant de gauche, dans sa bataille quotidienne de la
rue des Vieux-Jésuites contre ceux qu’il appelle ses ennemis naturels : ses parents et
ses maîtres. En 1816 Molé, essayant, de proposer une liste commune libérale, en
Seine-et-Oise, aux gros cultivateurs qui ont acheté des biens nationaux et qui sont
électeurs, en reçoit cette réponse obstinée : « Vous
êtes noble, et nous ne le sommes pas. Nous avons des biens nationaux, et vous n’en
avez pas. »
Et il écrit : « Voilà toute la France, elle se trouve
tout entière dans ces paroles de mes laboureurs. »
Évidemment Courier est un
héritier d’avant la Révolution, Béranger un citadin de Paris, et Beyle n’eut jamais à
lui une motte de terre. Mais ils expliquent et accompagnent cette France, découverte
aux élections de 1816 par le regard clairvoyant et distant du descendant de Mathieu
Molé.
Qualifié un jour par Renouard d’éminent helléniste, Courier lui répondit :
« Si j’entends bien ce mot, qui, je vous l’avoue, m’est nouveau, vous dites
un helléniste comme on dit un dentiste, un droguiste, un ébéniste, et suivant cette analogie,
un helléniste serait un homme qui étale du grec, qui en vit, qui
en vend au public, aux libraires, au gouvernement. Il y a loin de là à ce que je
fais. Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je m’occupe de ces études uniquement par
goût, ou, pour mieux dire, par boutades, et quand je n’ai point d’autre fantaisie,
que je n’y attache nulle importance et n’en tire nul profit, que jamais on n’a vu
mon nom en tête d’aucun livre. »
Ce grand bourgeois sera toujours un M. Jourdain de l’indépendance. Disons donc qu’il
se connaît fort bien en grec, car il n’en donne pas pour de l’argent, et qu’il n’y a
que les mauvaises langues qui l’appellent helléniste.
Soyons cependant de ces langues. Et cet écrivain, qui s’est voulu attique,
appelons-le un atticiste. L’atticiste c’est l’attique, plus l’huile de sa lampe.
Paul-Louis a contribué à fonder cet hellénisme du style savant, cette bonhomie
artificielle pour laquelle il ne faut pas être sévère, d’abord parce qu’on pourrait en
dire, comme Courier le dit de Chateaubriand, qu’elle porte son masque à la main, et ne
nous trompe plus, — ensuite parce que, bien que de gauche, elle appartient précisément
à la même veine que l’hellénisme de droite de Chateaubriand, du Génie
et des Martyrs ; et puis parce que, descendant eux-mêmes, tous deux, du
Télémaque et de l’abbé Barthélemy, ils aboutissent à Anatole France,
la Chavonnière et la Béchellerie de ces deux Parisiens se
répondant trait pour trait dans les paysages littéraires, politiques et tourangeaux,
— enfin et surtout parce que cet atticiste se lit toujours, que s’il nous amuse trop
volontairement de ses victimes réactionnaires il nous amuse très involontairement de
lui-même, que l’intérêt de l’homme atteint et dépasse l’intérêt du style, que son
œuvre a un contenu, qu’elle apporte autant de lumière sur les idées politiques de la
France, sur la vie politique de la France (choisissons un terme de comparaison qui eût
plu à Courier) que les poésies de Théognis sur la vie intérieure des cités grecques de
son temps.
Pour qui regarde l’œuvre, il y a deux Courier. D’abord celui de la Révolution et de
l’Empire, l’officier helléniste, le canonnier à cheval dont la vie militaire
consista surtout à traduire le Commandant de cavalerie de Xénophon,
le bourgeois sensuel, le paillard à la hussarde qui eut la bonne fortune d’éditer et
de traduire Daphnis et Chloé en révisant et en complétant Amyot.
— Ensuite le Courier de la Restauration, le propriétaire jaloux de son droit, en
embuscade contre le noble et le curé, le maître des redoutables brûlots, que la cour
d’assises n’éteignait pas, au contraire.
Le premier nous est connu par ses Mémoires, c’est-à-dire par un
livre que vous chercherez vainement dans sa bibliographie, vu qu’il les a écrits,
comme Pline le Jeune, sous forme de lettres, ces lettres publiées en 1829, soit dix
à vingt ans après qu’elles sont censées avoir été écrites, et qui ont été tantôt
refaites, tantôt fabriquées entièrement. Il y a une différence complète entre les
vraies lettres de Courier, les lettres de cabinets d’autographes, généralement assez
sèches, et ces lettres artificielles et artificieuses, où il pastiche Mme de Sévigné, morceaux d’anthologie, évidemment, mais faits pour
en être, et qui sentent justement l’huile de ce mot grec : anthologie… Le second
Courier est celui des Pamphlets. Mais lettres et pamphlets sont du
même style, ce style est celui du même homme.
Un homme qui aime le grec et le style, mais qui a des histoires avec tout le monde,
nourrit des rancunes solides contre tous les régimes, et décharge
contre le premier régime qui lui permet plus ou moins de les écrire
celles qu’il a accumulées sous les régimes où il ne pouvait rien dire. Le canonnier
à cheval Courier est un grognard. Napoléon a fait, avec un astucieux génie, de ce
mot, le synonyme de soldat ou de brave. Et la postérité n’a que peu ou point su que
le grognard grognait réellement, et que grogner cela consistait à n’être pas
content, quand on n’avait d’ailleurs aucune raison de l’être. Le soldat de l’Empire
n’a pas eu la parole officielle, ou ne l’a eue qu’à condition de conniver au décor
et au convenu. On a cru que grogner c’était poser pour le bon grognard de Béranger,
de Thiers, du bourgeois qui mettait des pantoufles tricolores pour lire
Victoire et conquête des Français ; mais grogner c’était parler,
c’était dire fortement, simplement, précisément, son mécontentement, et que les
bulletins de la grande armée étaient les bulletins du grand mensonge, et que
Plutarque mentait.
Cette parole, sous l’Empire, n’avait pas d’expression écrite, et se dissipait avec
la fumée des bivouacs. La littérature vivait sons le régime du dessus de pendule.
L’Empire est l’âge d’or de ce genre horloger. Même le mot-clef du grognement
militaire, on l’a monté après Waterloo en dessus de pendule ; il passa sublime.
Or la carrière militaire de Courier est celle d’un grognard clairvoyant et
débrouillard. Il grogne littérairement dans ses lettres. Son expérience d’officier,
il la résume ainsi dans une lettre à Silvestre de Sacy : « J’ai enfin quitté
mon vilain métier, un peu tard, c’est mon regret. Je n’y ai pourtant pas perdu
tout mon temps. J’ai vu des choses dont les livres parlent à tort et à travers.
Plutarque à présent me fait crever de rire : je ne crois plus aux grands
hommes. »
À plus forte raison ne croira-t-il ni à l’auguste maison des Bourbons, ni aux
curés, ni aux ministres, ni à M. le Maire. Il est douteux que la Restauration
fournisse aux Français autant de motifs de grogner que le Moloch impérial, mais elle
leur apporte le droit de grogner. Courier en use et comme d’un besoin permanent de
l’être, et comme d’un droit (son droit) nouveau de l’homme, et comme d’un penchant
naturel du Français, et comme d’une défense éternelle du propriétaire,
et comme d’un privilège de celui qui a appris des Grecs à écrire, et
comme d’un plaisir délicat d’humaniste érudit.
Chez l’auteur des Pamphlets, le Français, le propriétaire et
l’humaniste collaborent en un style unique. C’est un style d’héritier. Héritier
jaloux d’une belle fortune, Courier est l’héritier non moins jaloux d’un patrimoine
littéraire, où il occupe deux domaines, les oliviers d’Attique et les jardins de
Touraine ; plus précisément, il entend continuer, représenter la double tradition de
Xénophon et de Lysias, du Pascal des Petites Lettres et de Mme de Sévigné. Il ne produit pas, mais il hérite : c’est un Grimod
de La Reynière ou un Brillat-Savarin du style. Il ne cherche pas dans l’héritage
littéraire le grand, le poétique, l’universel, comme cet autre maître du style
héritier, M. de Chateaubriand, mais le rare et l’exquis. Styliste, il se comporte en
jardinier et en vigneron français.
Le style d’héritier il l’applique à la défense de son héritage, je veux dire de
l’héritage de sa classe, bourgeoisie moyenne. Propriétaire moyen, il se retourne
dans son lit pour haïr sur l’un de ses flancs le grand propriétaire noble, sur
l’autre flanc le braconnier. Vis-à-vis de ses voisins et de ses domestiques, Courier
se comporte en mauvais « gros » (et cela c’est sa vie privée, qui ne laisse pas de
trace dans sa littérature). Mais vis-à-vis des « gros » officiels, cet électeur
censitaire prend le masque du vigneron de la Chavonnière, c’est-à-dire d’un faux
« petit », et même du vigneron de la vigne de Naboth. Sa littérature politique, bien
plus que celle de Chateaubriand, s’avance sous un masque.
Larvatus prodeo.
L’auteur du Pamphlet des Pamphlets se réclame des
Provinciales, et son dialogue avec M. Arthur Bertrand imite même
assez laborieusement celui de Pascal avec le bon Père. Il y a cependant une
différence, autre que celle de l’originalité ; c’est que les
Provinciales traitent d’immenses intérêts spirituels, tandis que
les Pamphlets ne traitent même pas d’intérêts politiques moyens, de
ceux-là dont s’occupaient à la Chambre Royer-Collard ou dans la presse Constant.
Courier a le secret de prendre toutes les questions par leur bout le plus exigu :
c’est bien la France vue de Véretz, les affaires de Courier avec le maire
et le curé, les villageois qui dansent ou ne dansent pas. Et
Flaubert n’aurait même pas osé mettre dans la bouche d’Homais les propos
sous-pharmaceutiques et sous-vétérinaires du discours de Chambord sur les lubricités
royales et les méfaits de la bande noire. Courier a mérité son monument sur la place
de Véretz, le plus près possible du café du Commerce.
Mais par un autre biais ce localisme tourangeau fait vivre pour nous une cellule
politique française. Ce qui se passe et ce qu’on pense à Véretz ressemble à ce qui
se passe et se fait dans des milliers de communes de France. Vigneron de la
Chavonnière, ce titre est un présage ! La vigne deviendra radicale, et elle fait à
Véretz du radicalisme en puissance. Les Pamphlets exposent moins des
raisons politiques qu’ils ne traduisent les états de sensibilité qui empêchent la
majorité de la bourgeoisie d’avoir un langage commun avec les Bourbons et avec
l’ordre qu’ils représentent. Courier admirait le duc d’Orléans, un prince qui
faisait élever ses fils au collège, il le souhaitait sur le trône, et sans doute la
royauté de Juillet l’eût comblé. Mais le couriérisme dépasse Courier, le couriérisme
n’est pas orléaniste, le couriérisme c’est la Troisième République, au moins celle
d’hier, anticléricale, radicale.
Il ne s’agit pas d’un radicalisme du gouvernement, mais du radicalisme de
l’individu, du contrôleur en défiance contre l’autorité, du citoyen contre les
pouvoirs. « Dans un État bien fait, la nation, dit Courier, ferait marcher le
gouvernement comme un cocher qu’on paie, et qui doit nous mener non où il veut,
comme il veut, mais où nous prétendons aller et par le chemin qui nous
convient. »
L’helléniste Courier précède ici le professeur Alain ; les
Pamphlets, ainsi que plus tard les Éléments d’une doctrine
radicale, peuvent être traités comme des classiques républicains, leurs
auteurs comme des républicains classiques. Avec cette différence que la philosophie
politique de Courier est une philosophie de propriétaire plutôt que de militant (un
braconnier électeur eût été aussi insupportable à ce censitaire que le roi de droit
divin), de solitaire plutôt que de solidaire. Procéder de Courier intégralement
c’est en procéder électoralement, selon la formule de 1902, être contre le
gouvernement des curés et pour le privilège des bouilleurs de cru.
Aussi lira-t-on de préférence Pªul-Louis en période
électorale, où il trouve mille échos. Cependant il est bon en toute saison. Il tient
en deux volumes, s’étant donné beaucoup de mal pour ne guère écrire que de l’exquis.
Des traductions de Xénophon et d’Hérodote se marient à ses morceaux courts, comme
des marbres grecs rapportés d’Italie dans une maison blanche de Touraine. Le parfait
pamphlet, ce genre passager, ne se trouve que là, comme les vraies rillettes à
Vouvray même. Après 1830, la presse le tue. On est journaliste, on n’est plus
pamphlétaire. Un hobereau, M. de Cormenin, un rural, Claude Tillier, s’y essaieront
sans fruit durable. Courier n’eût d’ailleurs jamais consenti aux cadres, à la
discipline, à la périodicité d’un journal ; seul convient au grognard, au solitaire,
à l’homme qui vit contre, ce pamphlet, qu’il écrit quand cela lui chante, cette
brochure où il est chez lui, ce verre qui n’est pas grand, mais où il boit le vin de
sa vigne et le cru qu’il a bouilli.
Le poète-citoyen fut élevé dans les écoles de la Révolution, plus précisément dans
l’École primaire (le nom date de l’époque) fondée à Péronne, selon les maximes de
Rousseau, par un instituteur qui fut député à la Législative. Les enfants portaient un
uniforme, fêtaient les victoires, faisaient des discours, écrivaient aux
représentants, formaient en somme un club de jacobinets, dont le petit Béranger était
l’orateur. Les études devenaient ce qu’elles pouvaient. Mais l’important est que
Béranger, et comme esprit et comme tendances, et surtout comme poésie, peut passer
pour le premier primaire officiel de notre littérature, en employant ce mot sans le
moindre sens malveillant.
À un mélange de rationalisme court, de politique simple, de bon sens vulgaire, de
littérature prédicatrice et prosaïque, Béranger donna exactement et heureusement le
cadre qui lui convenait, la chanson de société.
La gloire de Béranger s’explique en partie par le bonheur, la réussite avec
lesquels il devint le chef de file d’une classe, la petite bourgeoisie voltairienne,
frondeuse, cocardière, égrillarde, qui forme, à partir de 1814, une part notable
de l’opinion parisienne. Littérairement, le bourgeois de 1830
est un homme qui est abonné au Constitutionnel, achète le Voltaire du
libraire Touquet, chante Béranger au dessert et verse un demi-louis à la
souscription nationale, qui paie en 1828 l’amende de dix mille francs à laquelle est
condamné le chansonnier également national.
Le genre de la chanson de table et de société, de la romance sentimentale, était
florissant dans cette bourgeoisie depuis le xviiie
siècle où Collé, Panard, la société du Caveau lui avaient dû une
joyeuse célébrité. Mais la chanson du xviiie
siècle
est à celle de Béranger ce que les gazettes à la main des nouvellistes sont à la
presse d’après 1815.
La chanson de Béranger est portée par le même courant que la presse. Elle est,
comme la presse, un produit de la Charte de 1814, ainsi que la caricature sortira de
la Charte de 1830. La chanson est du journalisme poétique, alors infiniment plus
efficace et plus diffusé que l’autre, et qui, sur les ailes des refrains, circule
partout. Journalisme politique et religieux, ou plutôt antireligieux. Aucune
production de l’esprit n’a plus contribué que la chanson de Béranger à ruiner le
gouvernement des Bourbons. Très peu ont plus efficacement servi à entretenir la
légende napoléonienne, l’image d’Épinal de la Grande Armée.
L’œuvre de Béranger est à peu près terminée en 1830. Il comprit que sa popularité,
à laquelle il tenait si fort, exigeait son silence. En s’obstinant à produire, il
fût devenu, sous la grande vague qui battait et ridiculisait la bourgeoisie, un
poète démodé. Il fut simplement un poète retraité, et le retraité est, comme le
bouilleur de cru, un personnage éminemment français. On admira le glorieux
survivant ; il passa dix-huit ans dans une gloire confortable, paisible, que ne
discutaient pas les romantiques les plus hirsutes, faisant avec ses amis
Chateaubriand et Lamennais (plus ou moins retraités, eux aussi), une belle trinité
de vieux lutteurs et s’acheminant en douceur vers une apothéose : car les
funérailles nationales de Béranger en 1857 tinrent dans les fastes du Second Empire
la place du Retour des Cendres dans ceux du règne précédent, et de l’enterrement de
Victor Hugo dans ceux du régime qui suivit.
Il a disparu de la littérature vivante autant que
Jean-Baptiste Rousseau. L’article terrible que Renan lui consacra après sa mort est
devenu un lieu commun de l’opinion. En cessant de le chanter, on a cessé de le lire,
si tant est qu’on l’ait jamais lu autrement que comme un souvenir ou une promesse du
chant, du refrain repris autour de l’oie aux marrons de M. Poirier. La platitude de
la langue, la platitude du vers, la platitude des sentiments s’étalent de pair dans
cette chanson aujourd’hui désaffectée ; 1857, l’année de ses obsèques nationales,
est celle de Madame Bovary, celle où Homais vient de recevoir, la
Légion d’Honneur. Et dans le paysage des idées et des noms, Homais et Béranger se
confondent. On ne le lit et on ne le lira plus. Mais, de même que la chanson de
Béranger était soutenue, créée même, par sa musique et son refrain, de même elle se
maintient encore par un secours étranger : illustré par Johannot et par Henry
Monnier, son recueil se feuillette comme une évocation de musée, un album de 1830 ;
ce monde bourgeois prend dimension et vie. Ni le théâtre de Scribe, ni le roman de
Paul de Kock ne sont classés monuments historiques. La chanson de Béranger, elle,
est classée. Elle se visite, si elle ne se lit ni ne s’habite plus. Elle est la
colonne de Juillet de la poésie française : : une suite de tableautins sentimentaux,
libertins, patriotiques, anticléricaux, le long desquels montent, l’un pinçant
l’autre, le calicot et la grisette, vers un génie prétentieux qui est lui-même sujet
de chanson, vers une plate-forme d’où s’étale à la vue tout un quartier d’histoire
populaire, celui de Juillet 1789 et de Juillet 1830.
La vraie génération de 1789 se tient en marge de la littérature. Elle semble déléguée
à la plus puissante explosion de vie qu’il y ait eu dans la suite des générations
françaises. Génération de Napoléon, de même qu’il y a un Siècle de Louis XIV. Mais
elle n’a pas reçu sa forme littéraire. Quand elle a un style, c’est qu’elle l’a
demandé au passé avec Chénier et Chateaubriand, et une Genevoise sans style peut
prendre la tête de la littérature de son temps. Le génie habite alors un monde de
quasi-littérature, au sens du quasi-contrat des légistes.
Les autres générations françaises sont des générations de littérature au comptant.
Celle-ci est une génération de littérature à terme. Le terme vient à la génération
suivante, celle du romantisme, et la signature est alors magnifiquement honorée,
capital et intérêts.
Nous aurions hésité, en un autre endroit, devant ces métaphores de matérialisme
financier. Mais il s’agit ici de ces deux contemporains de Napoléon, de Chateaubriand
et de Mme de Staël, qui sont Saint-Simon, né en 1760 et Fourier né
en 1772 soit, en 1789, l’un moins de trente ans, l’autre moins de vingt ans. Ce n’est
pas surtout comme chef d’école, ou même de religion, à cause des termes de
saint-simoniens et de fouriéristes légués à la langue française, qu’ils nous importent
ici, mais d’abord comme sources d’idées révolutionnaires, prises dans l’élan et
incorporées à l’être de la Révolution.
On sait que les Saint-Simon prétendaient descendre de Charlemagne. « Pendant
une nuit de ma détention au Luxembourg (1793) raconte Saint-Simon, Charlemagne m’est
apparu et m’a dit : Depuis que le monde existe, aucune famille n’a joui de l’honneur
de produire un héros et un philosophe de première ligne. Cet honneur était réservé à
ma maison, mon fils : tes succès comme philosophe égaleront ceux que j’ai obtenus
comme militaire et comme politique. »« Charlemagne, notre auguste
prédécesseur… »
, écrira Napoléon au pape. Retenons que cette génération est
impériale. Mais de ces deux carolingismes, il y en a un qui a échoué, celui de
Napoléon, et un qui a réussi, celui de Saint-Simon.
À vrai dire, ce n’est pas le philosophe Saint-Simon qui a obtenu le succès de
Charlemagne, c’est sa philosophie, le saint-simonisme, celle dont son disciple
Enfantin disait « Le monde se partagera nos dépouilles »
.
Saint-Simon a été habité par deux idées. D’abord qu’avec sa génération ce n’était
pas une révolution politique française qui avait commencé, mais une révolution
économique et industrielle planétaire, soit l’exploitation de la planète par
l’homme. Saint-Simon est le visionnaire et le prophète de ce qu’on appellera après
Marx le capitalisme, et que les Saint-Simoniens appellent d’un terme plus exact
l’industrialisme. De même qu’il n’y a pas d’industrie sans plan de l’industriel, de
même il ne peut y avoir d’industrialisme sans planisme. Ce mot récent est celui qui
convient le mieux à la doctrine de Saint-Simon, débauche de plans, mais de plans qui
sont commandés par une vue géniale de la société et de la planète au xixe
siècle et qui, au contraire de ceux de notre temps, ne
sont pas des plans d’économie dirigée.
Non seulement des plans de ce qui est à faire, mais, au sens statique, un plan
particulièrement nécessaire, un plan dont la société industrielle ne peut se passer,
le plan spirituel. L’idée du nouveau pouvoir spirituel nécessaire à l’humanité dans
la vie nouvelle où la Révolution la pousse, voilà la création propre de Saint-Simon,
transmise par lui à
Auguste Comte et Renan. L’idée du
nouveau pouvoir, et naturellement la critique des anciens et des actuels pouvoirs,
— de l’un qui est à remplacer avec reconnaissance pour les services rendus, celui de
la religion accordé jusqu’ici sur un système périmé du monde, — de l’autre, qui est
à détester et à supprimer sous toutes ses formes, celui que s’arrogent les légistes,
bénéficiaires de la Révolution comme ils l’étaient de la monarchie, et contre
lesquels le comte de Saint-Simon retrouve toutes les colères de son grand cousin le
duc et pair. La maison de Saint-Simon peut passer pour un quartier général de
l’antilégisme. Industriels désintéressés du profit, ou savants, ou artistes, ou
philosophes, Saint-Simon n’a jamais été fixé exactement au sujet des cadres du
nouveau pouvoir spirituel. Il a eu l’idée du spirituel social plus que la vision
précise des spirituels sociaux.
L’organe de Saint-Simon s’appelait le Producteur : il témoignait
ainsi que la production matérielle ne pouvait se passer d’un gouvernement spirituel
de la production. Pour mettre en contact ces deux mondes hostiles de la matière et
de l’esprit, Saint-Simon a écrit une vingtaine d’ouvrages désordonnés, fumeux,
tantôt en pleine folie, tantôt en plein génie, jamais malheureusement génie
d’écrivain, sinon dans quelques pages comme la célèbre parabole, mais intéressants
par le courant qui porte vers l’avenir le Nouveau Christianisme et
surtout le mémoire de 1814 sur la Réorganisation de la société
européenne. Les derniers discours de Saint-Simon sur son lit de mort,
transmis par ses disciples y ajoutent une page sublime.
C’est par ces disciples plus que par, son œuvre qu’il a vécu. L’Exposition
de la doctrine (1829-1831) est un travail collectif de Rozand, Enfantin,
Olinde Rodrigues, Carnot. Elle a une valeur historique capitale, mais cette doctrine
résolument collectiviste n’est plus celle de Saint-Simon lui-même. Et
malheureusement, les Saint-Simoniens n’ont jamais pris contact avec les Lettres. Ils
n’ont écrit que du fatras, dont on exceptera peut-être les Lettres sur
l’Amérique de Michel Chevalier. Sainte-Beuve fut un sympathisant pendant
quelques mois : il prétend s’être approché du lard, ne pas être entré dans la
ratière.
Faute peut-être d’avocats littéraires, la
prophétie d’Isaac Pereire dans le Globe de 1831 : « Le nom de
Saint-Simon retentira bientôt sur toute la surface de la terre »
, ne s’est
pas réalisée. Mais la surface de la terre aujourd’hui ne s’explique pas sans une
référence à un saint-simonisme latent. C’est dans l’industrie, dans les entreprises
égyptiennes, (le canal de Suez est une idée saint-simonienne), dans l’économie
politique, dans la banque que le saint-simonisme a porté ses fruits. Et l’on notera
comme un fait qui importe aux lettres ceci : le saint-simonisme est le premier
mouvement intellectuel auquel participent activement les Juifs autochtones, que la
Révolution venait de faire entrer dans la communauté française.. Les deux frères
Rodrigues furent les disciples les plus dévoués de Saint-Simon. Également de son
entourage vinrent les Pereire, qui restèrent toujours, qui sont encore, comme on
dit, des personnalités saint-simoniennes. Le positivisme, qui n’est originellement
qu’une dissidence, ou une sorte, de saint-simonisme, et qui en conserve l’essentiel,
a gardé plus rigoureusement que lui le contact avec les formes pures de
l’intelligence. Mais tout cela ne peut guère s’exprimer que sur le plan religieux et
le plan économique, très peu sur le plan littéraire.
Le plan littéraire est apparemment aussi étranger au génie de Fourier ; c’était un
employé de commerce très instruit, et qui avait même la vocation de l’épicerie,
commerce décrié par le romantisme bien à tort, car il exige (ou exigeait alors) des
qualités de méthode, déclassement, d’ingéniosité, de psychologie, qu’un Balzac savait
apprécier. Héritier de quarante mille livres, Fourier allait devenir un grand épicier
quand la Révolution le ruina, faillit le guillotiner et l’obligea (il avait vingt ans
en 1792) à deux ans de service comme chasseur à cheval. Il avait toujours aimé écrire,
et comme Joseph Prudhomme n’admirait rien tant que la lettre moulée. Le génie qu’il
avait cultivé dans l’épicerie était celui de la psychologie du commerce ou de
l’échange. Se voyant compter en 1798 quatorze sous dans un restaurant une pomme qu’on
vendait deux liards dans la rue, il en tira une psychologie et une critique du
mercantilisme telle, qu’il y eut (pour lui du moins) la pomme de Fourier comme il y
avait eu la
pomme de Newton. Chargé par son patron, à
Marseille, en 1799, de détruire une cargaison de riz pour maintenir les prix en
hausse, il se promet de découvrir une organisation capable de mettre fin à l’impératif
catégorique du profit.
Cette organisation est exposée dans un certain nombre d’ouvrages qui se répètent sous
des formes différentes, et dont le plus complet est la Théorie de l’unité
universelle, déjà contenue dans un Traité de l’association
domestique de 1822 : tableau minutieux nous dirions aujourd’hui chronométré
ou taylorisé, d’une société ou plutôt de petites sociétés, de cellules ou
phalanstères, où chacun travaillerait dans la joie, selon ses aptitudes et ses
passions. Toutes les passions selon Fourier, donnent un rendement social quand on sait
les utiliser. Une partie de l’intérêt de ses livres vient de l’ingéniosité, de
l’humour, de la cocasserie avec lesquels le subtil épicier met en scène (car il a un
vrai sens de la marionnette et du théâtre) ce monde des passions humaines, idéalisé,
pomponné, fleuri, comme dans le Supplément au Voyage de Bougainville ou
dans les descriptions suisses de Rousseau, les vrais précurseurs de Fourier.
L’expérience de Fourier est une expérience de Français égrillard, voluptueux, le futur
buveur d’apéritifs du Café du Commerce, soudure du petit bourgeois et de l’utopiste le
plus effréné qui fut jamais (qu’est le Plein Ciel de Victor Hugo à côté
de la mer transformée en limonade par le miracle de l’attraction passionnelle, et de
cette naissance spontanée du troisième œil derrière la tête, dont le caricaturiste
Cham a fait la queue fouriériste avec un œil au bout ?), et soudure réelle, en accord avec tout un romantisme populaire français du xixe
siècle, lequel réunit Paul de Kock et Raspail. Si le
saint-simonien est volontiers un grand Juif, mystique et banquier, le fouriériste est
un Français moyen, ou plutôt « petit ». L’Harmonie, c’est le paradis
sensuel du « petit », du Français jardinier ou pépiniériste : il ne faut pas oublier
dans l’œuvre de Fourier cette Hiérarchie du cocuage
publiée longtemps après sa mort, où le régiment de la Coupe enchantée,
du colonel au simple soldat, reçoit de la main du sergent-major un livret avec son
titre, son emploi : toute l’expérience que peut avoir acquise au faubourg du Battant
de Besançon (le pays de Fourier comme de cet autre
petit
bourgeois qu’est Proudhon) l’épicier du quartier qui donne bon poids, bon cœur, et
crédit, contre déduit. Ce curieux communisme petit-bourgeois est le communisme d’un
compatriote et d’un contemporain de Béranger. D’autre part Restif de La Bretonne a pu
préparer un public populaire au style paralittéraire, aux néologismes, au bariolage
d’illettré génial qui donne leur ton unique aux livres de Fourier. Quand Zola fait
dans Travail une revue des grands utopistes, des constructeurs de
l’avenir, c’est devant Fourier qu’il s’arrête avec le plus de sympathie, c’est en
somme en faveur de Fourier que conclut le bourgeois naturaliste.
La situation , même, qu’occupent les génies de
Saint-Simon et de Fourier nous aide à classer les plus éminents de leurs adversaires
et de leurs contempteurs, les tenants et les théoriciens de l’économie politique
classique et libérale, les disciples d’Adam Smith, les mercantilistes du Laissez faire, laissez passer. Le plus considérable est Jean-Baptiste Say, qui
publie en 1803 son Traité d’économie politique, littérairement comme
réellement le contraire des deux prophètes : une élégance et une clarté d’exposition
qui n’ont jamais été dépassées, une vie lumineuse et un bon sens étrangers à tout
romantisme, et où se reconnaît un disciple des idéologues, même un contemporain de
Stendhal.
La génération qui a environ vingt ans en 1820 compte plus ou moins ses années avec le
siècle. Alfred de Musset, né en 1810, mais qui débute à dix-neuf ans et qui est
célèbre à vingt, en fait encore partie : c’est même lui qui a popularisé le nom des
Enfants du siècle. Lamartine, aussi, qui a trente ans en 1820, et
par qui cette année est l’année des Méditations. L’appel d’air qui
soulève alors une France littéraire nouvelle est pris entre les trente ans de
Lamartine et les vingt ans de Musset.
Mais ces deux noms, et un certain dialogue Lamartine-Musset, ont créé une équivoque,
donné même l’occasion d’un contresens. L’Enfant du siècle a plus ou
moins symbolisé le jeune homme malade de corps et d’âme, malade du mal du
siècle : le Poète mourant de Lamartine, le Joseph
Delorme phtisique de Sainte-Beuve, le Rolla suicidé de
Musset, les gémissements de poètes obscurs qui ne se résignent pas au rôle de minores. Or ce ne fut là qu’une mode passagère, une maladie de
croissance de la poésie. Cette mode ne fait qu’effleurer Lamartine, ne touche point
Hugo, ni le Sainte-Beuve critique.
Bien au contraire, voici la génération de beaucoup la plus puissante, la plus chargée
de vie et d’œuvres qu’il y ait dans les quinze générations littéraires des cinq
siècles, la plus douée de forces créatrices et de génie. À la charnière des deux
siècles, dans les quatre ans qui vont de 1799 à 1803, naît une portée de géants
rabelaisiens, Balzac, Hugo, Dumas.
Cette portée de géants,
avec Lamartine, son précurseur de quelques années, et George Sand, la mère de ces
compagnons, va donner le ton, de 1820 à 1850, aux trente ans que dure le zénith de la
grande génération (à la manière dont on a dit le grand siècle en parlant du
xviie
, le grand homme en parlant de Napoléon).
Victor Hugo, ne sachant où placer le Satyre dans la Légende des
siècles, se décida au dernier moment à lui donner ce titre de hasard
Seizième Siècle, Renaissance. Il eût été plus juste de l’appeler Dix-Neuvième Siècle, Romantisme.
Il est certain qu’une partie de ces forces ont été gaspillées et déviées, comme au
xvie
siècle, et à toutes les époques de dynamisme
effervescent. Ce qui nous importe, c’est la présence de cette énorme et exceptionnelle
énergie, et de la génération littéraire la plus pleine succédant à la génération
littéraire la plus creuse.
La génération précédente avait été creusée, vidée par les révolutions, les guerres,
l’instabilité, un statut tout militaire qui avait pesé un quart de siècle sur la
France et sur l’Europe. La génération de 1820 est appelée à la vie de l’esprit par la
paix. Ce n’est pas, littéralement, une génération d’héritiers, puisque ce quart de
siècle lui a transmis non un monde fait, mais un monde à faire, et ne lui a pas laissé
de modèles. Les deux protagonistes de cette génération précédente, l’auteur des
Martyrs et l’auteur de l’Allemagne, en préparant un
esprit nouveau avaient été en effet détournés, par une sage providence, de rien écrire
qui pût devenir objet exprès d’imitation littéraire. Et pourtant c’est bien une
génération qui entre dans la vie avec un héritage, à la manière dont les enfants du
laboureur possédaient un trésor dans leur champ : l’héritage d’une énergie, l’énergie
que les pères ont employée dans l’action, et que les fils vont transporter dans la
pensée. Le symbole et le souvenir de Napoléon donneront à la génération romantique un
professeur d’énergie littéraire. La date de la mort de Napoléon, 1821, c’est l’année
de la majorité du pur Enfant du siècle, né avec lui. Ce mort saisit ce vif.
Une génération de guerre saisit de son énergie une génération de paix. La génération
de 1820 est la dernière
génération de la monarchie
traditionnelle, elle occupera exactement les trente années de paix solide,
constructive, florissante, qui ont coïncidé avec le règne des deux branches de la
maison de Bourbon. La génération de la sécurité a succédé à celle de l’insécurité. Les
grandes carrières de lettres, cette abondance pleine, puissante et régulière d’œuvres
qui caractérise la littérature, cette facilité dans la production, cet appel d’air du
public, ce dynamisme général d’une société qui se refait : toute la littérature est
prise dans l’entrain de rythmes constructifs.
On est frappé de la fraîcheur allègre avec laquelle l’opinion, le public, se
précipitent vers les lettres après la chute du régime militaire. Il y eut alors un
phénomène de décompression, comme Thermidor.
Non que le public littéraire de 1820 soit très nombreux, les écrivains les plus
célèbres n’atteindront que de modestes tirages. Mais il est de qualité, attentif,
enthousiaste, abondant en femmes d’esprit et de goût. Le succès qu’il a fait en 1820 à
une plaquette de vers lyriques, les Méditations, reste à peu près
unique dans l’histoire littéraire. La cour, les salons, les journaux, témoignent
également de cette attention donnée aux lettres. On dirait que les lettres vont
prendre pour la génération de 1820 la place qu’occupaient, pour la génération de 1661,
la théologie et la religion, et ce sont les auditoires de Bourdaloue que rappellent à
la Sorbonne ceux de Villemain et de Cousin. À la génération sacrifiée de la Révolution
et de l’Empire, succède, dans les lettres, une génération couronnée.
Génération de la sécurité, c’est aussi la première génération de la liberté
littéraire. Aucune génération n’en avait été plus privée que celle de la Révolution et
de l’Empire. On a vu les conséquences : pendant vingt-cinq ans, presque toute la
République des Lettres reste dans l’émigration ou dans l’opposition muette, ce qui
était littérature officielle et approuvée ne décollant pas des bas-fonds. La
Restauration rend ses libertés à la République des Lettres. En bonne partie, cette
République est d’opposition, opposition politique, opposition religieuse,
opposition sociale, non-conformismes de toute nature, balancés,
d’ailleurs, par des conformismes aussi vigoureux et aussi paradoxaux. Les mœurs de la
liberté littéraire étaient à moitié étrangères à l’ancienne monarchie, l’étaient tout
à fait à la Révolution et à l’Empire. Dans la suite l’habitude les a émoussées et
banalisées, et il a fallu, pour nous en faire sentir récemment la présence, qu’elles
disparussent d’une grande partie de l’Europe. Mais de 1825 à 1848, cette comparaison
que nous faisons dans l’espace se fait dans le temps, et cette liberté est encore
assez mesurée, parfois assez bridée pour qu’on ait besoin d’employer quelque art à
s’en servir, quelque souplesse à en tourner les obstacles. C’est d’ailleurs presque
une loi en littérature que la première génération qui jouit d’un bienfait en tire le
meilleur parti et en épuise la substance originale : aux débutants les mains
pleines.
Nulle part peut-être ces mains comblées et cette faveur de la prélibation
n’apparaissent mieux que dans la position privilégiée de cette génération au regard
des techniques.
Deux sortes de techniques importent à la littérature : les techniques proprement
littéraires, et les techniques matérielles qui servent à la propulsion et à
l’expansion de la littérature.
La révolution des techniques littéraires entre 1820 et 1840 ne peut-être comparée
qu’à celles du xvie
siècle. Bien que les amis de Victor
Hugo lui aient offert un exemplaire de Ronsard in-folio avec cette inscription :
« Au plus grand inventeur de rythmes que la poésie française ait eu depuis
Ronsard »
, c’est moins dans l’invention de techniques nouvelles que dans une
manière et hors de pair de se servir des techniques anciennes
(auxquelles il y avait peu de chose à ajouter) que consiste la supériorité créatrice
de la poésie lyrique romantique. Pour ce qui concerne le roman, cette génération en a
créé, au contraire, de toutes pièces les techniques, avec Balzac, Dumas, George Sand,
Mérimée, à un point tel que c’est par la déficience ou le refus des techniques et de
la construction, non par leur impossible perfectionnement, que le roman cherchera dans
la suite à varier ou à progresser.. Si cette génération n’a pas trouvé pleine
réussite au théâtre, elle l’a trouvée au moins dans la
construction théâtrale dont Scribe est en France, avec Corneille, le plus grand
technicien. Les techniques de la prose égalent en originalité créatrice celles de la
poésie, et Chateaubriand toujours grand, docile et habile disciple, ne dédaigne pas de
se mettre à l’école de la prose des auteurs de 1830 pour porter à son point de
perfection celle des Mémoires d’outre-tombe. Quand la génération des
Parnassiens, de Dumas fils et de Flaubert arborera le drapeau de la technique, ce sera
précisément dans cette technique qu’elle apparaîtra le mieux comme une génération
d’épigones.
Les techniques matérielles sont celles de la librairie, de la presse, et des
périodiques. On verra dans une autre partie de ce travail, quelles dates capitales ont
été pour elles 1815, 1830-1834, comment la littérature a été orientée et modifiée par
l’ampleur brusque donnée à ces moyens de diffusion. On ne trouverait l’équivalent de
cette révolution des techniques matérielles que dans l’histoire de deux autres
générations littéraires : celle de 1515, la première qui ait été labourée et façonnée
par les habitudes et les conséquences de l’imprimerie ; celle de 1914, destinée à être
marquée par le cinéma. Évidemment tout n’est pas produit net pour la littérature dans
cette révolution technique, et Balzac a fait dans les Illusions perdues
un tableau terrible, et d’ailleurs exagéré, des ravages produits par le journal déjà
parmi les jeunes auteurs de la Restauration.
Le mot qui est le plus souvent y prononce et écrit dans la littérature de cette
époque, c’est le mot de Révolution. Non que cette génération soit révolutionnaire en
bloc, ou même en majorité. On est aussi bien contre-révolutionnaire que
révolutionnaire. On peut être révolutionnaire en littérature, conservateur en
politique, ou réciproquement. Mais qu’elle soit imputée à Dieu ou au diable, l’idée de
Révolution s’aperçoit au bout de toutes les avenues de la pensée.
On y pense et on en parle d’autant mieux qu’on n’a pas connu personnellement la
Révolution française, qu’on ne la connaît que par ses parents, et qu’entre les parents
et les enfants cette différence contribue déjà à établir un fossé plus
large qu’à n’importe quelle époque antérieure. Un contemporain a fait
remarquer que durant les quelques mois qui précèdent la Révolution de 1830, dans
l’opposition contre Polignac, le Globe et le National,
journaux et équipes de jeunes qui n’ont pas vu la Révolution, prennent une position
antidynastique, dont le Journal des débats, organe de MM. Bertin qui
avaient vingt ans en 1789, se trouve gardé par leur expérience de jeunesse, laquelle
leur défend « d’aborder avec une sorte de familiarité irréfléchie ces terribles
questions qui touchent à l’existence même des peuples et des rois »
. C’est
cette familiarité qui conduira la génération des enfants du siècle à la Révolution de
1848, les fera jouer, avant 1848, à la Révolution française, comme ils avaient joué
avant 1830 à la Révolution, encore plus éloignée dans le temps, d’Angleterre.
La familiarité de cette génération avec l’idée de révolution politique nous importe
ici moins que sa familiarité avec les idées de révolution littéraire. Poésie, théâtre,
roman, philosophie, histoire, entre 1820 et 1830, entrent dans la carrière avec un
programme plus ou moins révolutionnaire, en rupture avec quelque tradition. L’analogie
entre le romantisme en littérature et la Révolution en politique est un lieu commun
d’alors, et les deux mouvements, les deux décrochements, déterminent des coupures
analogues dans la suite française.
L’appel d’air de la politique à la littérature est en effet, de toute cette
génération, un caractère unique. Deux fois, en 1830 et en 1840, il se fait sentir au
point de compromettre et de découronner la littérature.
La monarchie de 1830 fut d’un certain point de vue la monarchie des professeurs. Non
des professeurs dans leur chaire, mais des professeurs hors de leur chaire. C’est de
leur chaire que les trois orateurs de la Sorbonne, Guizot, Villemain, Cousin,
s’élancent les premiers vers la tribune et les grands bureaux. La place restait ainsi
libre pour un Sainte-Beuve, simple journaliste, et cependant personne n’a plus déploré
que lui « la retraite brusque et en masse de toute la portion la plus
distinguée et la plus solide des générations déjà mûries, des chefs de l’école
critique, qui ont déserté la littérature pour la politique et les affaires. Les
services que ces
hommes éclairés ont rendus en politique
peuvent être reconnus, mais sont incontestablement moindres que ceux qu’ils auraient
rendus à la société en restant maîtres du poste des idées. Leur retraite pour tout
dire, a fait trouée au centre »
.
Les poètes, heureusement, étaient restés. De 1830 à 1840, la production de la poésie
lyrique et épique dépasse, par la qualité et l’importance, en ces dix seules années,
celle de la littérature française dans les deux siècles et demi qui les ont précédées.
Déjà cependant Lamartine à la Chambre, Victor Hugo dans sa poésie sociale, se
désignaient un horizon supérieur au livre et à la lyre. Mais à partir de 1840,
la-trouée au centre apparaît dans la poésie, à son tour, aux yeux de tous, comme dix
ans avant dans la critique aux yeux de Sainte-Beuve : Lamartine a publié son dernier
livre de vers, Hugo aussi, son dernier avant l’exil. En 1843 il va quitter le théâtre,
et s’il écrit le roman des Misères, il le gardera en portefeuille.
C’est que Lamartine fait de la « grande opposition », que Hugo est pair de France
comme Cousin et Villemain, et comme le Chateaubriand de la Restauration. La trouée au
centre, due à la course vers la tribune et le pouvoir, est d’ailleurs accompagnée d’un
fléchissement aux ailes. Vigny cesse de publier, Musset bientôt n’écrit presque plus
de vers.
La littérature d’idées en 1830, la poésie après 1840 perdent donc ceux qu’on était
habitué à tenir pour les chefs de file. Mais il n’en va pas de même du roman. Jamais
les romanciers n’ont été plus féconds, et d’abord les chefs de file, Balzac, George
Sand et Dumas. Avec Eugène Sue, éclate la révolution du feuilleton. Ce que
Sainte-Beuve appelle le poste des idées tombe partiellement entre les mains de ces
romanciers, car c’est la grande époque du roman philosophique, idéologique et social ;
entre les mains des entrepreneurs de presse, Girardin et Véron ; entre les mains des
théoriciens sociaux. La trouée au centre, l’émigration des élites vers la politique,
appellent à la place de ces élites une cavalerie légère d’idées, ou une cavalerie
d’idées légères, qui ne laisse pas de produire de 1840 à. 1848 une littérature
intéressante, mais qui, comparée à celle de la décade précédente, manque de ce qui
s’appelle la classe. Jamais, peut-être la critique sérieuse n’a plus parlé de
décadence. Elle a même — et c’est un de ses
produits nets
— analysé profondément l’idée de décadence. Les articles que Sainte-Beuve donne alors
à la Revue des deux mondes reviennent sans cesse là-dessus. C’est
l’époque où Nisard écrit son Histoire de la littérature française. En
poésie, le frêle renouveau classique de 1843 doit être tenu pour la conscience de ce
malaise ou de cette carence, autant et plus que pour une réalité positive.
De sorte que la génération des enfants du siècle a passe par trois décades nettement
articulées : de 1820 à 1830, elle essaie, définit, défend ses idées par les armes et
sur le champ propre de l’intelligence et des lettres : le livre, le journal, la
chaire. De 1830 à 1840, elle exploite triomphalement la révolution, ou plutôt les deux
révolutions qu’elle a faites : la révolution politique libérale, la révolution
littéraire romantique ; la chaire conquiert le pouvoir, la poésie conquiert le
théâtre, le roman conquiert le public. De 1840 à 1850, c’est toute la ligne littéraire
qui se porte, avec le pouvoir temporel et spirituel pour point de direction, à la
hauteur de la chaire, de la critique, et des régents devenus dirigeants. La poésie est
en reflux, les idées en agitation, les ambitions en croissance. Sainte-Beuve qui,
après 1830, déplorait la carence de la critique et de l’intelligence nanties, a
signalé dès 1838 le danger de la littérature industrielle, à la fois triomphe et perte
de l’écrivain. Non seulement littérature industrielle, mais littérature politique, et
politique de littérateurs, et voilà la Révolution. La génération de 1820 était entrée
dans les lettres, avec les Méditations, derrière Lamartine. Trente ans
après, c’est-à-dire à la date climatérique dans l’ordre des générations, le même
Lamartine clôt sur une révolution politique, sa Révolution, la vie active des enfants
du siècle, le règne des Vingt ans en 1820.
À travers ces trois décades, on doit remarquer l’opposition entre les deux parties de
cette génération, la naissance d’un bilatéralisme littéraire, comparable à ce
bilatéralisme politique de la gauche et de la droite qui naît avec la Restauration :
tous deux nous commandent encore aujourd’hui.
Qu’avait été la génération de 1789, la génération
Napoléon-Chateaubriand-Staël, sinon celle de la Révolution ? La génération de 1820,
littéraire, politique, civile, sociale, économique, elle, n’a pas à digérer l’Empire :
l’Empire tombé n’est qu’une aventure et un hasard éclatant qui ne recommencera pas,
que nul, sauf les demi-soldes, et les agités ne songe à recommencer ; elle a à digérer
la Révolution, la Révolution dans les classes et les cadres, la Révolution dans les
biens, la Révolution dans les personnes, la Révolution dans les esprits. Le roman de
Balzac n’est-il pas le procès-verbal, la description physiologique de cette
digestion ? Et la carrière de Lamartine ? Et la vie de Victor Hugo ?
C’était la génération de 1789 qui avait légué au xixe
siècle littéraire ce problème, cette tragédie de la Révolution. De même
que la génération de 1636, celle de Corneille, avait imposé pour un siècle et demi au
centre de la civilisation française le point de vue du roi, la pensée centrée sinon
par le roi du moins sur le roi, pareillement la génération de 1789 place sur les
grands chemins des lettres, Sphinx sur la route de Thèbes, le fait de la Révolution.
Bonaparte, Chateaubriand, Mme de Staël, avaient vécu la
Révolution, vécu dans la Révolution, étant portés et commandés par elle comme par une
nature. Un seul était artiste, tenait les clefs des écluses, Chateaubriand. Il y
personnifiait, et seul, la littérature, la grande nature littéraire. Avec lui c’était
la littérature qui était partie pour l’Amérique en 1791, sur le thème d’un « Lafayette
et moi », qui en 1800 était revenue d’émigration avec la « Révolution et moi » de
l’Essai et du Génie, et qui, depuis le jour de 1811 où
il commencera ses mémoires, réglera sa vie passée sur un « Bonaparte et moi ». Déjà
donc le principe de Révolution est incorporé aux lettres comme le principe d’autorité
le fut après 1635. Mais enfin, avec Chateaubriand et Mme de Staël,
cette génération, tout en ayant vécu la Révolution du dedans, l’avait pensée et
mesurée du dehors. Elle était tombée dans la Révolution. Elle n’y était pas née. La
génération suivante d’écrivains sera la première génération née dans ou après la
révolution. La révolution littéraire ayant suivi d’une génération la révolution
politique, prendra cette révolution politique comme une sorte d’Ancien Testament qui
symbolisera la Révolution de l’esprit, la révolution des lettres, la révolution du
goût.
C’est en 1830 que vient au premier plan ce sentiment
profond d’une liaison entre la révolution littéraire et la révolution politique.
Évidemment l’idée de ce parallélisme était ancienne. Elle remplissait en 1800 la
Littérature de Mme de Staël, qui se trouvait
d’accord avec Bonald pour voir dans la littérature « l’expression de la société ».
Mais sous la Restauration le romantisme, révolutionnaire par sa forme, était
conservateur par les idées de ses poètes, par leurs traditions de famille, l’accueil
des salons, la bienveillance du pouvoir, le prestige de M. de Chateaubriand qui le
maintenait comme on dit, à droite. D’autre part les libéraux et ce que Mme de Girardin appellera la jeunesse Touquet (du nom du libraire qui lançait
les éditions populaires de Voltaire) restent attachés à la forme et aux idées de leurs
maîtres du xviiie
siècle, à l’esprit des idéologues ;
1830 mettra fin à ces contradictions de surface, fondra dans le métal de la Révolution
à majuscule ces trois révolutions, si différentes par leurs origines et leur
personnel, la Révolution française, la Révolution de Juillet, la Révolution du
romantisme.
L’ode de Lamartine sur les Révolutions mettrait à ce tournant la grande marque
décorative. La poésie de Victor Hugo en vivra. Il est remarquable qu’au retour de
Lausanne, ce soit dans cette langue et ces métaphores de la Révolution que
Sainte-Beuve exprime sa rupture avec l’ennemi, la Montagne, fasse son
discours-programme de modérantisme classique. Cette mode de la référence
révolutionnaire, qui correspond à un mode de penser et de vivre la littérature, se
terminera à peu près avec la vie de Chateaubriand (1848), qui en aura fourni
curieusement la mesure. Sa fin coïncidera déjà un peu avec la fin du romantisme
littéraire, révolutionnaire après 1843, et ensuite et surtout avec la fin de la
Révolution politique « jouée », qui a pour premier acte l’Histoire des
Girondins, pour deuxième acte la Révolution de Février, pour troisième acte
les trois mois au pouvoir de Lamartine, pour quatrième acte la présidence du Prince,
et pour catastrophe du cinquième acte le coup d’État. La mythologie littéraire de la
Révolution disparaît en 1851. Aussi, quand Victor Hugo écrit à Jersey, en 1854, la
Réponse à un acte d’accusation et Quelques mots à un
autre, où cette mythologie s’
dans une
sorte de création hindoue, l’antidate-t-il ingénieusement de vingt ans, de Paris, de
1834, de la pleine bataille romantique, dont elle figure en effet la synthèse.
Sainte-Beuve portera la mélancolie de sa victoire. La génération des enfants du
siècle trouve dans l’année médiane du siècle en 1850 son chemin creux d’Ohain. Ils ont
passé sur les corps de leurs camarades et les survivants restent affaiblis,
désorganisés. Dans la génération bilatérale de 1820, l’un des deux partis est le parti
vaincu, le parti romantique ; s’il est vaincu il n’est d’ailleurs pas détruit. Le
parti du xviiie
, blessé lui aussi, se maintient mieux,
fournit même une partie de son armature à la génération succédante. Le recul seul, la
comparaison entre les générations qui l’ont précédée et celles qui l’ont suivie, a
permis depuis de classer, de juger et de mesurer cette génération des enfants du
siècle. Elle mériterait qu’on l’appelât la grande génération, comme ont dit le grand
siècle.
Les termes de classique et de romantique ont mené
dans la langue, jusqu’au début du xixe
siècle, une vie
obscure et intermittente. Classique, qu’on trouve déjà au
xvie
siècle, a deux sens : l’un ancien, conforme au
sens latin de classicus, soit, appliqué à un auteur, écrivain de la
première classe, ou, comme nous dirions, « de classe », grand cru classé de la
littérature, — un autre plutôt péjoratif, auteur bon pour les classes des collèges.
C’est au premier sens que La Harpe parle des « auteurs classiques » et au second que
Beaumarchais, dans l’Essai qui sert de préface à son drame
d’Eugénie, en fait un synonyme de pédant. Romantique est plus récent. On en a trouvé un emploi obscur, au sens de
romanesque avec la désinence alors péjorative, comme celle de fantastique, dès 1675.
Il ne devient d’usage que dans le dernier quart du xviiie
siècle, Rousseau l’ayant appliqué au lac de Bienne (et en effet les
lacs vont être avec lui et Lamartine les berceaux de la poésie romantique). Il est
introduit dans le Dictionnaire de l’Académie en 1798, avec cette
définition : « il se dit ordinairement des lieux, des paysages qui rappellent à
l’imagination les descriptions des poèmes et des romans »
. En quelques
années il en vient à désigner, à l’inverse, les poèmes, les romans, les œuvres d’art
qui rappellent à l’imagination des paysages solitaires, des lieux privilégiés, des
présences plus intimes de la nature. D’ailleurs dès 1793, la Chronique de
Paris écrivait : « La musique du citoyen Méhul est
romantique. »
Mieux encore l’est évidemment en 1800 la musique autochtone
des montagnes pour Senancour,
qui donne comme titre à un
morceau d’Oberman : de l’expression romantique et du ranz
des vaches.
Mais les deux termes ne parviennent à la grande existence littéraire que le jour où
ils deviennent adversaires. Ils se posent en s’opposant. Cette opposition est un
« message » de l’Allemagne, du réveil allemand. En 1814, Adolphe de Custine écrit
d’Allemagne à sa mère : « Les dénominations de romantiques et de classiques,
que les Allemands ont créées depuis plusieurs années, servent à désigner deux partis
qui bientôt diviseront le genre humain, comme jadis les Guelfes et les
Gibelins. »
Les définitions du romantique sont naturellement, dans le premier tiers du
xixe
siècle, plus nombreuses et plus complètes que
celles du classique. Le Globe, excellent témoin de l’intelligence de
cette époque, en propose successivement, sous la plume de ses rédacteurs, une
douzaine. La plus simple, la plus modérée, la plus vraie et la plus souple est
probablement celle que développe Stendhal quand il voit, dans le romantisme
contemporain le droit et le devoir littéraires d’une génération d’exprimer une
sensibilité nouvelle par une forme d’art nouvelle, et dans le classique un ensemble de
consignes qui entendent imposer à la sensibilité actuelle des formes d’art dictées par
la sensibilité de générations anciennes. La politique nommera ces deux tendances en
1830, quand elle opposera le parti de la résistance et le parti du mouvement. Le
romantisme aussi est un parti du mouvement. Il y a un dynamisme romantique, il n’y a
pas un dynamisme classique. L’art classique, au théâtre et dans la poésie,
c’est-à-dire dans les genres qui dépendent de la sensibilité d’une époque, conserve,
reproduit, ne crée plus ou crée au compte-gouttes et avec une mauvaise conscience. Il
occupe des positions héritées. Il est défendeur. Il allègue comme Jean Lapin la
coutume et l’usage. Le romantique est demandeur, entend le déloger, et le déloge.
D’abord par l’effet d’une force naturelle, parce que le romantisme est la jeunesse,
— ensuite parce qu’il est allié aux trois ennemis naturels du classique, du classique
français, du classique des « genres communs », du classique de la bonne compagnie,
soit 1º l’étranger (les littératures du Nord et du Midi
encadrent et aident le romantisme comme les littératures de Rome et du xviie
siècle encadraient les classiques) 2º le solitaire
(l’isolement est la première attitude du poète romantique comme
l’Isolement est la première pièce des Méditations) 3º
le populaire, (les références au théâtre et à la poésie populaire, l’appel au peuple
comme source et public, le genre populaire du roman donnant au romantisme ses forces
d’expansion).
Historiquement, et dans le panorama littéraire du siècle, le mouvement romantique, le
romantisme du mouvement, couplé d’ailleurs avec une littérature de la résistance,
laisse, comme Custine le prévoyait, mêlés à la vie de l’esprit et des lettres, des
éléments durables encore actuels. Lesquels ?
Tout d’abord, le romantisme a introduit dans notre vie littéraire une seconde
dimension. Il nous a habitués à penser la vie littéraire sous la forme d’une
opposition, d’un contraste entre deux mondes qui furent autrefois le classique et le
romantique, et qui ont pu changer de nom sans changer de rôle et de direction. Plus
précisément, il a créé des partis.
La République des lettres a pris une figure analogue à la figure de la République
tout court, soit de l’État, de la vie politique. Depuis la Restauration il y a eu en
général, dans nos villes et nos villages une division en partis politiques, en clans
rivaux, qui n’existait pas dans la France d’avant 1789. On a été blanc, ou bleu, ou
rouge. On a été de droite ou de gauche. On était en 1830 du parti de la résistance
ou du parti du mouvement. Bref, les partis se sont formés. Des idées qui n’étaient
pas courantes autrefois, celle de Révolution, celle de la Restauration, sont
devenues des façons habituelles de penser la vie politique. Or il en a été de même
de la vie littéraire. La lutte du classique et du romantique a pris le même
caractère. Il y a aujourd’hui des antagonismes, des différences, des camps adverses,
des natures ennemies là où il n’y en avait pas autrefois. Un certain goût commun,
formé par les disciplines classiques, a disparu. Un goût romantique commun ne lui a
jamais succédé. Le monde littéraire a gagné en variété. Il n’y a plus seulement un
public, il y a des
publics. Cette diversité de goûts qui
règne aujourd’hui, cette netteté et cette vivacité des partis littéraires, c’est au
romantisme qu’il faut en faire remonter l’origine.
Nous ayant habitués à un pluralisme contemporain d’idées et de tendances
esthétiques, il nous a accoutumés à un pluralisme analogue dans l’espace et dans la
durée.
Dans l’espace, on ne saurait dire qu’il nous a fait connaître les littératures
étrangères, étant donné que d’abord nous ne les connaissons encore qu’assez
exceptionnellement, et qu’ensuite, au xviie
et au
xviiie
siècle, l’influence de la littérature
italienne, espagnole, anglaise, avait été au moins aussi forte qu’a pu l’être, au
temps du romantisme, et après lui, l’influence des littératures allemande ou russe.
Mais ces littératures étrangères, il nous a habitués, à tort ou à raison, à les
mettre sur un pied d’égalité non seulement avec la nôtre, mais avec les littératures
anciennes, dont le classicisme faisait des modèles inégalés. C’est ainsi qu’on a
parlé au xxe
siècle d’humanités modernes, et donc
qu’on a admis, depuis les réformes scolaires de 1902, que les littératures
étrangères de l’Europe moderne avaient, pour la formation de l’esprit et du goût,
une valeur égale à celle des littératures anciennes. Or c’est là un héritage du
romantisme, c’est-à-dire de la première génération littéraire française qui ait mis
Shakespeare au-dessus de tout.
Dans la durée, dans la révélation et l’exploration de la durée, l’influence du
romantisme n’a pas été moins grande. Le sens de l’histoire, la révélation du passé
comme d’une troisième dimension, sont entrés dans nos manières de penser et
d’écrire. Il ne s’agit pas seulement ici de l’effort plus ou moins réussi par lequel
le roman historique, le drame historique, Alexandre Dumas ou Victor Hugo, ont
habitué le public à s’intéresser d’une manière pittoresque et vivante aux choses du
passé. Nous faisons bon marché de ce côté du romantisme. Il s’agit bien plutôt de la
manière dont, depuis une centaine d’années, nous avons contracté une certaine
habitude de penser historiquement, de voir les choses de la littérature, de l’art,
de la politique, de la science, de la philosophie, dans leur succession et, comme
disent les Allemands, dans leur devenir. On a admis de plus en plus, avec
plus ou moins d’excès ou de raison, que les grandes idées,
les grands thèmes de l’art et de la politique, les programmes des écoles, les
plateformes des partis, n’ont de valeur que pour un temps, pour une ou deux
générations, qu’ils sont bientôt déclassés, qu’ils deviennent des obstacles au
progrès et le ralentissent après l’avoir déclenché. Les vers de Lamartine :
expriment cet élan de l’esprit romantique. Le romantisme a mis du
mouvement dans le monde de l’esprit, au moment même où la découverte des nouveaux
moyens de transport mettaient les signes du mouvement sur notre monde matériel.
Le romantisme a modifié profondément les rapports entre l’auteur et le lecteur. On
demande aujourd’hui à un livre beaucoup plus qu’on ne lui demandait à l’époque
classique, à savoir une communication directe du lecteur avec la personne de
l’auteur. On sait de quoi se compose aujourd’hui le courrier d’un auteur à la mode,
d’un poète célèbre, ces confidences de lecteurs et de lectrices, d’admirateurs et
d’admiratrices, ces conseils moraux ou sentimentaux qui lui sont demandés, ces
amitiés lointaines, ces contacts entre deux sensibilités. On ne trouvait rien de tel
dans la littérature classique, avant Rousseau. C’est la Nouvelle
Héloïse qui a déterminé pour la première fois autour d’un grand écrivain à
la mode cet appel d’air. À cette demande a correspondu une offre abondante ; cette
familiarité a flatté les auteurs, les poètes, les romanciers, ils s’y sont prêtés
volontiers. Un Lamartine, un Hugo, un Musset, un Balzac ont été pour les lecteurs et
les lectrices l’objet d’amours et de haines, l’objet de préférences exclusives et
violentes, qui paraissaient jusqu’alors appartenir plutôt au domaine des relations
passionnelles qu’à celui de la littérature.
Cela tient en partie à ce que, dans le monde des lecteurs, les jeunes gens ont joué
un rôle, conquis une indépendance, exercé une action
grandissante. Le romantisme a été une révolution faite par les jeunes. Nous
parlons aujourd’hui couramment des jeunes, de la place et du rôle des jeunes, du
droit et du devoir des jeunes en ce qui concerne le renouvellement des valeurs
littéraires. Or, cette coupure entre la génération qui monte et la génération en
place, entre le goût d’hier et le goût de demain, n’existait presque pas dans la
littérature classique. On ne la voit paraître qu’exceptionnellement, au temps de ce
qu’on appelle la génération de 1661. Depuis le romantisme elle est liée profondément
au rythme de la vie littéraire. Les jeunes gens ont leurs auteurs, parfois
inintelligibles à la génération précédente, comme il arrivait, selon des
missionnaires, dans ces langues de l’Amérique indienne, dont l’évolution était si
rapide que les vieillards ne comprenaient plus ce que disaient les jeunes gens.
Considérons ensuite que dans romantisme il y a roman, que l’avènement du romantisme
a coïncidé avec la prédominance d’un genre qui a semblé parfois
devoir absorber les autres. Le romantisme, c’est la révolution littéraire moins par
le lyrisme et par le théâtre que par le roman. Il n’y a pas de grand écrivain, de
grand poète romantique qui ne se soit cru obligé de sacrifier à la divinité
nouvelle, qui n’ait voulu obtenir par elle les grands succès de public. Vigny, Hugo,
Musset, Lamartine ont écrit des romans, sans en avoir la vocation profonde et parce
que l’élan même de l’époque romantique l’exigeait. Pour le romantisme le succès n’a
été complet, la voie n’a été libre que dans deux genres littéraires, la poésie
lyrique et le roman. Le public des romantiques s’est d’ailleurs habitué à demander
au roman le même genre d’émotion et d’indications qu’à la poésie lyrique,
c’est-à-dire à le comprendre et à le sentir comme une confession personnelle de
l’auteur : c’est le cas de la Confession d’un enfant du siècle, de
Volupté, de Stello, de Raphaël. Ce
roman-confession du romantisme remonte visiblement à Rousseau et l’on sait quelle
nombreuse postérité il conserve aujourd’hui.
Enfin, c’est un lieu commun que de reconnaître dans le romantisme, issu de
Rousseau, le règne de la littérature
personnelle. On
pourrait en signaler les inconvénients. Mais nous les voyons tous les jours
largement compensés par le renouvellement incessant qu’elle engendre. Nous admettons
aujourd’hui que l’individualité propre de chaque homme, de chaque femme, puisse
devenir un élément de Valeur et d’intérêt littéraire. La confession d’une nature
originale, l’expression d’une personnalité sincère, sont même reconnus comme la
valeur essentielle de la littérature. Au contraire, lorsqu’il s’agissait surtout
pour un écrivain de se conformer à un modèle, de se soumettre aux lois d’un genre,
le moment arrivait rapidement où l’on ne pouvait plus que répéter ce qu’avaient
trouvé et fait les premiers arrivés. À ce point de vue la comparaison est
instructive entre les deux genres que l’on rapproche souvent pour leur caractère
dominateur : la tragédie au xviiie
siècle et le roman
au xixe
.
Chaque débutant, dit-on souvent, fait aujourd’hui son roman, comme au xviiie
siècle il faisait sa tragédie. Mais il y a cette
différence que le moule tragique, l’idéal tragique, la personnalité de Corneille et
de Racine écrasaient l’auteur, le réduisaient au rôle de copiste. Au contraire, le
genre romanesque, beaucoup plus souple, permet de produire authentiquement une
personnalité sincère et vive. Depuis cent ans que la production du roman se succède
chez nous, avec une puissance et une continuité d’élément, nous ne remarquons
nullement en elle cet épuisement rapide et ce formalisme vide qui ont caractérisé la
tragédie du xviiie
siècle.
Voilà quelques-unes des marques qu’a laissées le romantisme dans notre vie
littéraire d’aujourd’hui. Il a été la grande révolution littéraire moderne. On a
parlé souvent de réactions contre le romantisme. On a donné ce nom à des mouvements
comme le Parnasse, le réalisme, le naturalisme, le symbolisme, le néo-classicisme.
Mais il ne serait pas difficile de montrer qu’ils sont bien plutôt des
décompositions ou des transformations du romantisme. Une dernière réaction
sera-telle la vraie ? Il y aurait lieu de craindre alors qu’en détruisant le
romantisme elle ne détruisît simplement la littérature, qu’en emportant le mal, elle
emportât le malade.
Lamartine ne publia les Méditations qu’à trente ans. Mais précisément
leur poids et leur qualité sont faits d’une durée vraie, lente, régulière, de saisons
qu’elles ont derrière elles. Ou mieux, de deux durées qui se croisent et qui
s’accordent.
D’abord la durée d’une poésie. Lamartine a commencé par la poésie du xviiie
siècle, et il ne l’a jamais entièrement quittée. Il aura
toujours dans l’oreille le vers de Voltaire et de Parny. Sa poésie y retombera dans
ses moments de facilité. L’élégie lamartinienne continue la plaintive élégie, en longs
habits de deuil, et il y a une suite Parny-Lamartine que double une suite
Éléonore-Elvire. Le lecteur et la lectrice de 1820 restent ainsi dans une famille et
un climat connus. Et pourtant, devant les Méditations, ces préludes ne
comptent plus. Une longue poésie chrysalide aboutit à une poésie ailée. Cela même que
le génie de la Restauration éveillait dans la société, cette fleur de jeunesse
héritière, cette première poésie de la tradition que vulgarisera, en la desséchant, le
soleil de Juillet, la poésie des Méditations la déposait, l’idéalisait
à l’état pur.
D’autre part, la durée d’un poète, d’un poète dans sa province, c’est-à-dire dans le
monde où l’on dure. Des écoles, des nostalgies — et aussi de nobles sentiments, des
principes, tout un « Comment un jeune homme doit être » pour les dames — et un grand
amour, qui, au temps préfix, laboure tout cela, y sème les dents surnaturelles du
dragon, fait sortir du sillon héréditaire la moisson miraculeuse. Il y eut vraiment,
dans la poésie française, avec les
Méditations, une découverte de l’amour, pareille à celle que font le
jeune homme et la jeune fille, puisque les seuls beaux vers du lyrisme amoureux, ceux
de Ronsard ou de Maynard, dataient de trois siècles, étaient oubliés.
À cette durée de 1820, une durée séculaire a-t-elle, depuis, répondu exactement ? Les
Méditations peuvent-elles rester pour nous ce qu’elles étaient pour
les contemporains ? Rappelons d’abord qu’il faut entendre par
Méditations non le recueil arbitrairement bouleversé, et grossi de
médiocrités et de fonds de tiroir, que Lamartine a dans la suite fourni aux libraires,
et dont on réimprime toujours le dernier état, mais les vingt-quatre pièces du volume
primitif. Dans un exemplaire des Méditations où il avait intercalé des
fiches, et qu’on put lire à sa vente, Paul Souday donne des notes et des appréciations
sur ces vingt-quatre pièces. La moitié sont exécutées par la guillotine de ce mot
péremptoire : barbe ! Le verdict de l’aristarque coïncide ici avec
le sentiment moyen du lecteur parisien d’aujourd’hui. Mais le goût moyen n’est pas
tout à fait le goût.
Reconnaissons d’abord que sur les vingt-quatre pièces il n’en est que quatre qui
réalisent encore pour nous, avec une pureté intacte, cette note de poésie pure, ce
son, comme écrit Lamartine lui-même dans une lettre intime, « pur comme l’art,
triste comme la mort, doux comme le velours »
qui lie le sens lamartinien de
Méditations à un sens musical (celui du mot dans les programmes de
concert) et qu’évoque, dès qu’on le prononce, dans le souvenir de tous, le titre
célèbre : ce sont l’Isolement, le Vallon, le Lac
de B… (devenu plus tard le Lac tout court) et
l’Automne, quatre thèmes en stances pour l’amour et la solitude.
C’est la fine pointe sous laquelle une poésie moins pure fait poids et nombre.
Lamartine, qui a généralement été un juge de sa poésie plutôt partial contre lui, a
toujours distingué dans son œuvre poétique la qualité exquise et la quantité
nécessaire. Il a toujours tenu la poésie vraie, la « poésie même » comme un état
précaire de grâce qu’il est téméraire de consolider en habitude.
Du côté inverse, rejetons les pièces insignifiantes sur lesquelles on est tenté de
laisser le signe brutal de Souday ; le
Soir,
le Souvenir, la Gloire, la Prière,
l’Invocation, le Golfe de Baïa, les Chants
lyriques de Saül, l’Hymne au Soleil. Restent une douzaine de
poèmes considérables qu’on peut appeler les Méditations moyennes, qui
sont encore très supérieures à toute poésie publiée depuis 1700, qui nous mettent
exactement dans la meilleure atmosphère de 1820, et qui ont compté pour la part
principale dans le triomphe de Lamartine.
Ce sont des discours religieux, et précisément les discours religieux qu’on
attendait, ceux d’un Génie du christianisme dans la langue des beaux
vers. D’une part la forme voltairienne de l’épître et du discours en vers, d’autre
part la poésie sentimentale et spiritualiste du Génie, tous deux amenés
à une fusion transfiguratrice, à la poésie d’une restauration, à la restauration d’une
poésie, dans la double aurore historique de la Restauration et du Romantisme. Sans
l’espérance, disait Héraclite, vous ne trouverez pas l’inespéré. La poésie inespérée
des Méditations, sans effort et d’un mouvement indivisé, conclut une
grande espérance.
Voltaire, Chateaubriand, et au confluent de l’un et de l’autre, une manière de Lyon
lamartinien. Mais en 1820, un autre nom est monté au zénith de la poésie. Il y avait
en France un « Passage de poète », ce poète c’était Byron. Quelques mois avaient
suffi pour faire de sa poésie celle dont tout le monde parlait. On avait publié à
Paris, en 1818, ses Œuvres complètes en anglais ; et en 1819 et 1820
on les traduisit. Quatre articles dans les Débats de septembre et
octobre 1818 avaient fait figure d’articles d’initiation. Un des enfants du siècle
les plus intelligents et les plus aimables, Charles de Rémusat, trouva le mot :
« C’est le Bonaparte de la poésie. »
Et en effet on parlait du
jeune poète dans les salons comme vingt ans plus tôt on y parlait du jeune
Bonaparte. Un même frémissement parcourait la jeunesse. C’est sa mère, l’auteur des
Mémoires sur Napoléon, Mme de Rémusat, qui
écrit à Charles : « J’ai vu lord Byron ; il me charme. Je voudrais être jeune
et belle, sans liens ; je crois que j’irais chercher cet homme pour tenter de le
ramener au bonheur et à la vérité. »
Et voilà le thème de la deuxième des
Méditations, l’Épître à lord Byron, et le thème
aussi d’Éloa, deux poèmes que les jeunes
Lamartine et Vigny (ils épousèrent tous deux des Anglaises) n’ont eu qu’à cueillir
comme des fruits murs dans les salons de la Restauration. Byron restera
remarquablement étranger à Hugo. Mais les Méditations de 1820 ne se
comprennent pas plus sans le Byron de 1820, dieu des salons, des femmes et des
jeunes gens, que le théâtre romantique sans Shakespeare.
La voix du temps, la voix des femmes, la voix des salons disaient : « Il nous faut
un Génie du christianisme en poésie. » Elles disaient aussi : « Ah !
si Byron était chrétien ! il nous faudrait un Byron chrétien. » L’ordre des
Méditations a été très soigneusement établi. Ce n’est pas un hasard si
l’Homme, soit l’Épître à lord Byron, y succède
immédiatement à l’Isolement, à la grande vue solitaire d’horizon.
Lamartine imagine dans l’Homme ce Byron français, repenti et chrétien
appelé par les Salons. On sait que le vrai Byron en sourit.
Autant que les Harmonies, les Méditations poétiques
auraient pu porter l’épithète et religieuses. Elles vont à un
public religieux, et elles contiennent toutes les directions religieuses du lyrisme
et de l’épopée lamartiniennes. C’est le thème de l’ange tombé qui anime toute la
pièce À Byron. Dans les grands discours de
l’Immortalité, la Foi, la Prière, le
Temple, Dieu, Lamartine (qui avait perdu depuis
longtemps la foi positive) paraît écrire pour un public autant que pour lui, et l’on
ne s’étonnera pas que la Poésie sacrée, la dernière
Méditation, dithyrambe à M. Eugène Genoude, soit froideur et
pensum. La note religieuse vivante et précise des Méditations n’est
nulle part mieux donnée que dans le beau poème de la Semaine sainte,
où l’on ne trouve rien de l’émotion rituelle et chrétienne d’une semaine sainte,
mais un tableau délicat et très vrai de ces retraites où M. de Rohan, le futur
cardinal, conviait les jeunes conservateurs de sa génération, dans son château de
La Roche-Guyon, et où l’exquise chapelle dans la grotte paraît l’oratoire fait sur
mesure pour le Génie du christianisme et les dévotes de
M. de Chateaubriand.
On dirait qu’avec la Mort de Socrate Lamartine a installé dans la
prison du philosophe un oratoire à la manière de celui de La Roche-Guyon, les
mollesses du style jésuite autour d’un Socrate ténor italien. Voyons-y le premier
exemple de ces poèmes en
laisses séparées par des points,
où Lamartine imite (comme le dit la préface attribuée à son éditeur) le récit
lyrique et coupé de Byron. La Mort de Socrate est un très curieux
poème, d’abord en ce qu’elle nous montre à plein combien Lamartine, que Jules
Lemaître appelle un grand Hindou, était étranger à l’art grec — ensuite parce
qu’inspirée de la traduction que Cousin venait de donner du Phédon
elle prend place dans ce mouvement spiritualiste qui soulève la société de la
Restauration ; — enfin parce que l’élan oratoire en est souvent magnifique, que ces
flots de ténèbre bleue, d’encens et de musique, ce mythe de Psyché, cette prophétie
de Socrate, s’ils nous paraissent bien étrangers à la Grèce, transposent en poésie
l’art de Prud’hon, Clunysois comme les ancêtres de Lamartine. Et pourquoi, chez
Lamartine, le jeune Phédon nous rappelle-t-il la Sainte Thérèse de Bernin ?
Peut-être parce que, depuis 1820, Lamartine vivait la plupart du temps en Italie. Un
italianisme emphatique, opulent, harmonieux et mol va circuler jusqu’en 1830 dans
son lyrisme.
Et d’abord dans les Nouvelles Méditations, qui paraissent en même
temps que la Mort de Socrate. Évidemment moins neuves que les
premières, elles sont plus riches. Le poète gagne, s’épanouit. Le Lac
des Nouvelles Méditations c’est la baie de Naples :
Ischia, la douceur vaporeuse d’une nuit méditerranéenne, un peu
mandoline et sorbet, mais la strophe divine, la musique pure. Le Poète
mourant dépasse d’un fort coup d’aile son titre désuet et pleurard,
Bonaparte est la première de ces grandes odes solides dont chaque
strophe, comme une victoire, avance d’un pas ailé, pose la sonore sandale d’airain,
et qui formeront après 1830 le plus beau chœur du lyrisme lamartinien. Mais les
Étoiles sont déjà une Harmonie, une harmonie de la
nuit. Ce nocturne de Lamartine a la mollesse de l’écharpe lactée sur la terre et les
eaux, il est une vision déroulée dans une moiteur élyséenne et tendre, la sensation
de la poussière cosmique où nous flottons, de l’espace vivant où vogue la planète.
Les Préludes, eux, montent en gerbe, en triomphe de virtuosité pure.
La muse s’y met nue par un beau jour de Toscane, dans l’orgueilleux éclat de sa
beauté : « Sonate de poésie »
dit Lamartine ; écrite à Florence, bien
entendu. Le
poète chante pour chanter. Une inépuisable
nature, debout à son côté, lui fournit motifs et tableaux. Il cristallise une de ces
heures de santé, de richesse, où la vie remplit le poète jusqu’aux bords, le fait
bouillonner dans l’ivresse de se répandre. Moins le son de la lyre, que la lyre
même, qui nous est tendue pour que nous la touchions et caressions. À l’extrémité
opposée, le chef-d’œuvre des Nouvelles Méditations : le
Crucifix. Bien, plus vaguement religieux que précisément chrétien,
Lamartine a cependant atteint ici le point suprême de la poésie chrétienne, il l’a
atteint devant la Croix et par la Croix. Cela va très loin au-delà de
l’Immortalité et de la Mort de Socrate. Le
Crucifix qui passe d’un mourant à un autre, tradition du Christ à
l’humanité, le crucifix de la mort d’Elvire, crucifix futur de la mort du poète,
passage du cœur au cœur qui est la vie des âmes comme le passage du germe au germe
est la vie des corps, le Crucifix monte en bulle de musique pure ;
fait de rien, il contient tout.
Le Crucifix, pendant chrétien du Lac, est un rappel des
premières Méditations. Mais le climat italien de la poésie
lamartinienne, qui s’étale dans les Préludes, comporte en général une
force, une vitalité, un désir de vie active, où continue naturellement à prendre place
cette destinée de Byron, qui hantait Lamartine (un des derniers ouvrages de sa
vieillesse fut une Vie de Byron) et que ce poète de la famille
maintient toujours dans ses lointains et ses possibilités. En vacances à Saint-Point,
avant de retourner en Toscane, il écrit le Dernier Chant du Pèlerinage
d’Harold, hommage à Byron par un candidat à sa succession lyrique et
historique. Du Chant du sacre (celui de Charles X à Reims en 1826)
d’ailleurs curieux, Lamartine dira que c’est son Poème de Fontenoy. Le Dernier
Chant serait un peu sa Henriade, éloquente et artificielle.
Mais ces poèmes prennent sur sa route une valeur singulière d’indicateurs : le
Dernier Chant marque déjà son idée d’une carrière européenne de poète
prophète et de lyre dictatrice, le Chant du sacre le brouille avec le
futur Louis-Philippe dont il insulte, en ce poème officiel, la famille avec une
légèreté aussi insouciante qu’il insultait dans le Dernier Chant
l’Italie où il représentait son roi. Après les
ennuis que
leur avait causés le vicomte de Chateaubriand, le poète son émule ne présageait rien
de bon aux Bourbons de l’une ou de l’autre branche.
Le grand livre lamartinien de ces années-là, les Harmonies poétiques et
religieuses sont à la fois le chef-d’œuvre de l’inspiration italienne de
Lamartine et le chef-d’œuvre de la poésie religieuse propre à la Restauration.
Lamartine confesse dans une lettre à Virieu que sur cinquante pièces il n’y en a que
quinze à lire. Mais même le remplissage contribue ici à nous donner le sentiment de la
nappe de poésie, de la présence diffuse et divine à laquelle il fait allusion quand il
dit des Harmonies : « J’en ai écrit quelques-unes en vers,
d’autres en prose, des milliers d’autres n’ont jamais retenti que dans mon
sein. »
Celles qui sont écrites dans les quatre livres de 1829 sont des
îles, des îles dans une abondance, une liquidité et une lumière italiennes.
L’Invocation du début, écrite à Santa Croce met sur tout le volume ce
sceau d’une église d’Italie. L’Hymne de la Nuit, l’Hymne du
Matin paraissent Nuit du Guide, Aurore de
l’Albane. Avec l’Hymne du Soir dans les Temples, dédié à la
princesse Borghèse, le poète monte à de grandes orgues, fait rouler dans les voûtes un
chant plein et vain. Non les voûtes gothiques : « La Cathédrale (gothique),
dira plus tard le de la pièce, n’est qu’un vaste sépulcre, tout y est
tombe, tout y gémit, rien n’y chante. Les voûtes sonores des églises d’Italie
chantent d’elles-mêmes, ce sont les temples de la Résurrection. »
Le
Paysage dans le Golfe de Gênes, l’Infini dans les
Cieux, Désir, le Premier Regret étalent avec
une volupté noble ou une mélodieuse mélancolie le pli et la lumière de la nature
italienne. Mais les îles c’est bien cette quinzaine de poèmes dont Lamartine a fixé le
nombre, et que nous retrouvons sans peine.
La Bénédiction de Dieu dans la solitude, écrite à Saint-Point, est
peut-être la poésie la plus pleine, la plus ubéreuse de Lamartine, du propriétaire, du
chef de famille et du poète, et dont on touche les profondeurs de santé et de
tradition : de grosses racines humaines sous un feuillage qui vibre avec la présence
des siècles, le simple tableau d’une journée
patriarcale à
la campagne, l’acte de vivre solennisé longuement par une musique sans fin, et
l’épaisseur ici bien sentie des milliers d’Harmonies non écrites sous
l’Harmonie chantée. — L’Occident, strophes de bronze
et d’or, paix du jour sur la terre et dans l’âme, — l’Hymne à la
Douleur, chef-d’œuvre de la poésie morale et des beaux vers gnomiques,
— Jehovah ou l’Idée de Dieu, oratorio qui s’émeut lentement jusqu’à
l’épanouissement d’une fin splendide. — Le Chêne où la poésie suit la
vie végétative, cachée, lente et longue de l’arbre, — l’Humanité
morceau de grande peinture bolonaise, avec son merveilleux portrait de vierge, ses
vers suaves et caressés, l’hymne à la Vierge-Mère d’où naît l’homme-esprit, — l’Idée
de Dieu et son finale de lumière et de foi, le Souvenir d’enfance ou la Vie
cachée, confidence abondante et pleine comme l’eau qui coule, apogée, dans
toute la poésie française, de l’épître familière, poésie d’arrière-saison qui est
notre Vieillard du Galèse et où tient toute cette poésie des racines
terriennes, cette gentilhomie (comme on dit prudhomie) de campagne, qui repassera dans
Mistral et aussi dans Barrès, Éternité de la Nature, Brièveté de
l’homme, ode pure qui n’est surpassée en France par aucune autre, roseau
pensant de Pascal agrandi par le lyrisme jusqu’à l’ampleur du chêne et de l’olivier.
— Milly ou la Terre natale, encore une de ces épîtres où Lamartine
est le maître, et le seul (il avait publié un volumes d’Épîtres plus
tard fondu dans les poésies et on en a tiré encore de ses papiers tout un paquet
inédit adressé à son beau-père Montherot), abondance de terre agricole qui prend
naturellement avec ses vers nombreux la forme des sillons pressés et parallèles, — le
Cri de l’âme, sincère et véhément, qui répond à son titre : il semble
que dans la volupté de l’été toscan (presque toutes les Harmonies sont
écrites l’été et l’automne) un amour, inoccupé de femmes, se tourne en ivresse
mystique, se développe dans la vision de Dieu et fuse dans un panache de clarté, — le
Tombeau d’une mère, poignant comme le Crucifix,
— Pourquoi mon âme est-elle triste ? méditation lyrique dont la force
est faite non de sa matière, qui est pauvre avec une langue et une poésie indigentes,
mais de son mouvement oratoire, l’esprit banal ayant rencontré un des grands courants
de l’âme humaine, et le suivant à pleines voiles. —
Novissima Verba, écrits à Montculot, le sermon de Bossuet transposé
sur le mode lyrique, une réflexion de l’homme sur lui-même, grave, régulière, et qui
coule comme un fleuve précipité et grossi pendant une nuit d’hiver, pas de sentiments
rares ou neufs, mais la route royale du cœur humain, — l’interpellation à
l’Esprit Saint, dont la fin hors d’haleine est faible, mais où il semble
qu’en achevant les Harmonies, en les publiant l’été de 1830, le poète
demande pour le prophète politique de demain l’investiture et le sacrement.
Les deux volumes des Harmonies sont dans l’œuvre de Lamartine ce que
sont les deux volumes des Contemplations dans l’œuvre de Hugo, son été,
son testament poétique, son long et plein dialogue avec la vie, les hommes et Dieu, et
aussi une somme lyrique par laquelle le poète se débarrasse d’une partie de lui-même
pour entrer dans l’ordre de la grande maturité, monter à l’Acropole homérique,
s’achever dans l’épopée, dans une Odyssée de l’âme et des destinées
humaines.
Mais, au contraire de Hugo, à qui son dessein épique fut suggéré par les voix de
Jersey et de Guernesey, le projet d’une épopée était ancien chez Lamartine. Avant
1820, son rêve de grande poésie ne consistait pas dans les Méditations,
mais dans un poème épique de Clovis, l’Africa de ce
Pétrarque. (Il en donne un fragment dans les Nouvelles Méditations.) Au
cours de ses années d’Italie, un autre projet épique succède à celui-là, le poème des
Visions, dont il publiera plus tard le plan détaillé et quelques
fragments exécutés, une série d’épisodes où, à travers des tableaux historiques
l’homme, ange tombé, serait progressivement restauré par le sacrifice. Après 1830, il
laisse sommeiller ce projet pour écrire une épopée familière, populaire, celle du curé
de campagne, dont son ami l’abbé Dumont, curé de Bussières, lui fournit le type. C’est
le premier Jocelyn, qu’il laisse inachevé en 1832 quand il part pour
l’Orient. Le contact avec l’Orient le ramène à ses premiers projets d’une grande
épopée religieuse. À son retour, le Jocelyn très simple, en quatre
chants, se transforme donc en un vaste poème dont les échos philosophiques et
religieux vont loin, et que suit deux ans après la Chute d’un Ange,
principe et premier tableau du poème cyclique
définitif. Il
projette d’en exécuter ensuite d’autres épisodes, et d’abord celui des
Pêcheurs, en tout soixante mille vers, pense-t-il, si Dieu lui laisse
vie, « et nous aurons aussi, écrit-il à Virieu, nos poèmes indiens, infinis
comme la nature dont tout poème doit être la vaste et profonde et vivante
réflexion »
. Mais les occupations de la vie politique étaient là : le
dessein des Pêcheurs ne sera exécuté qu’en prose, dix ans après, et ce
sera Graziella. Jocelyn et la Chute d’un Ange suffisent
d’ailleurs à faire de Lamartine la tête en somme la plus épique de notre poésie.
Avec Jocelyn, Lamartine retrouve le triomphe des
Méditations, un succès de cœur et de larmes qui rappelle (et qui
cherchait peut-être) celui de Paul et Virginie. Depuis,
Jocelyn s’est démodé, comme tout récit en vers, à cause aussi de la
rapidité et de la négligence de la rédaction, surtout dans la seconde partie, celle
qui est écrite après 1834. L’idéalisme en a paru fade. Et pourtant il lui suffit
pour être sauvé, qu’il maintienne constamment le mot d’ordre de l’épigraphe qu’y a
mise Lamartine : ψυχή
. Il a l’âme. Il est l’âme. En convoquant tous
les sens individuels et sociaux de ce mot, il reste le poème de l’âme.
Lamartine a eu beau le transporter et l’idéaliser dans les Alpes qui flottaient par
dessus la Bresse à ses yeux de Mâconnais, Jocelyn qui a pour origine
un épisode révolutionnaire de l’histoire de Milly, pour héros Dumont, curé de
M. de Lamartine (et qui, non plus que lui, ne l’oublions pas, n’avait la foi)
Jocelyn reste le poème de cette épaisseur même de tradition locale,
chrétienne, sur laquelle est porté le génie de Lamartine (et dans laquelle il
descend de vastes racines). Le poème de l’âme devient poétiquement humain parce
qu’il est ici le poème de l’homme de l’âme, sous sa forme la plus élémentaire,
ordinaire et simple, le préposé à l’âme dans chaque village, le curé de campagne,
tel qu’il existe idéalement, — et l’âme en acte consiste dans la croyance en une
existence idéale. Mais l’âme n’est pas donnée, portée par une facilité. L’âme se
crée par le sacrifice, par l’effort qui remonte une pente, cette pente même selon
laquelle elle est tombée. L’épopée lamartinienne a pour thème la lutte contre cette
même facilité dont Lamartine a passé pour le héros et la
victime. L’âme en tant qu’elle se souvient des cieux, l’étincelle divine qui
retourne au foyer, c’est Jocelyn prêtre, moins par la vocation de la foi que par la
vocation du sacrifice, sacrifice au bonheur de sa sœur, puis existence menée en
sacrifice et en expiation pour Laurence, amour militant qui traverse l’amour
souffrant pour aller à l’amour triomphant. Mais l’âme a un double sens et vit sur un
double registre. Il y a l’âme individuelle de l’homme et l’âme collective de
l’humanité, et cette âme collective de l’humanité pour le chrétien s’appelle
l’Église. De ce point de vue, la scène centrale de Jocelyn serait la
scène de la prison, la transmission du clerc au clerc, de l’âme à l’âme (thème du
Crucifix), et, par un sacrifice nouveau, l’âme individuelle qui
rallie l’âme de l’Église, de l’humanité, de la remontée collective vers Dieu ;
seulement toute cette grandeur symbolique, cette matière épique et mystique de
Jocelyn, elle n’est guère plus extérieurement visible dans le poème
que l’âme dans le corps. Le poète n’émeut, ne veut émouvoir que par des corps
individuels, vivants, par les êtres qu’il peint, l’anecdote qu’il raconte, la
tragédie à laquelle il participe. Jocelyn, dans une lettre à sa sœur,
se compare assez maladroitement à Faust. Le passage est manqué, mais l’idée
subsiste. Le poème de Jocelyn, que Lamartine a conçu comme la
conclusion et le dernier épisode de l’épopée cyclique, contient bien une spéculation
faustienne sur la nature et les destinées de l’homme. Mais rien de cette spéculation
faustienne ne transgresse le cadre, le corps, l’émotion, l’intimité d’un
Hermann et Dorothée français. Lamartine a réalisé cet équilibre
sans qu’il y ait rien d’apparent dans le dessein, de tendu dans l’effort.
« Je ne pense jamais, disait-il, mes idées pensent pour moi. »
Dans
Jocelyn il a senti pour une idée, et une idée a pensé pour lui.
Jocelyn devait conclure l’épopée humaine, la Chute d’un
Ange la commencera. Le sort de ce poème a été singulier. C’est le seul
échec complet que la poésie de Lamartine ait rencontré parmi ses contemporains, une
roche Tarpéienne deux ans après le Capitole de Jocelyn. Lui-même, qui
avait été le premier à prôner Jocelyn (souvenons-nous de sa visite à
Mme Récamier racontée par Sainte-Beuve), proclamait sa
Chute d’un Ange
exécrable, s’excusait en disant qu’elle était nécessaire
aux épisodes suivants, avec lesquels on verrait ce qu’on verrait. Ensuite le poème
trouva des admirateurs, qui presque le découvrirent, et d’abord le chef même de la
réaction antilamartinienne, Leconte de Lisle, qui y voit le chef-d’œuvre du poète.
Et peu s’en faut que ne soient de cet avis aujourd’hui ceux qu’on pourrait appeler
les lamartiniens d’extrême-gauche. Des lecteurs considérables préfèrent la
Chute à Jocelyn et son reclassement par la critique,
depuis 1890, reste un fait acquis.
Il faut admirer la grandeur du mythe, la force et le poids des idées. Cédar, l’ange
tombé par amour, mais qui pourrait dire comme le théologien : « Mon amour
c’est mon poids »
réalise une idée de l’homme, celle qui circule à travers
la poésie et la vie de Lamartine, et qu’il lui importait d’exprimer une fois dans sa
totalité. Cette idée il ne l’a pensée religieusement que pendant son voyage dans la
terre mère des religions. Devant les pierres de Balbek, il y a ajouté la vision
d’une humanité matérialiste, maîtresse des forces de la nature et qui ne s’en sert
que pour opprimer et jouir. Quelques salutaires persécutés, gardiens des fragments
d’un livre révélé, maintiennent dans l’ombre un royaume de Dieu. Ces fragments du
Livre primitif sont un chef-d’œuvre de poésie gnomique, forte,
simple, classique, d’une pureté et d’un poids, d’une perfection de style inégalés
ailleurs par Lamartine. Mais le chœur célèbre des Cèdres du Liban n’est qu’une
Harmonie, inférieure à d’autres.
La Chute et non les Martyrs, voilà l’épopée
exactement préparée et annoncée par le Génie du christianisme. Le
thème est celui de la religiosité romantique, la lutte contre l’esprit du
xviiie
siècle, sous sa double apparence :
l’Encyclopédie et la sensualité. L’encyclopédie : la domination de la nature par
l’homme sans maîtrise correspondante de l’homme sur sa nature ne peut qu’engendrer
une culture monstrueuse, et le mythe de la Chute a posé dès 1838 les
problèmes angoissants devant lesquels l’Europe s’interroge aujourd’hui. La
sensualité : on s’est étonné, du tableau factice, naïf et tératologique que fait
Lamartine de la vie luxurieuse de ces maîtres de la nature. Il l’a prise simplement
dans le Cloaque Maxime
où aboutit le sensualisme du
xviiie
siècle, chez le marquis de Sade lui-même
dont les œuvres, lues à vingt ans chez son ami Guichard de Bienassis, terrifièrent
les deux jeunes gens.
Évidemment, il ne faut pas demander à la Chute d’un Ange ce qu’on
trouve en Jocelyn, de l’humanité actuelle et des caractères. Les
êtres n’y vivent que symboliquement. Mais le style poétique est généralement,
quoiqu’on en dise, d’une fermeté plus constante que celui de Jocelyn.
C’est un style de poète orateur. Depuis quatre ans Lamartine s’est rendu à la
Chambre maître de l’art de la parole. Cela se reconnaît dans sa poésie.
Et non seulement dans l’épopée, que malheureusement il arrête là, mais dans une
poésie lyrique qui, plus rare qu’autrefois, gagne en nombre, en poumons, en poids et
qui enfle sa houle dans les poèmes des Recueillements, écrits après
1830. Le Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie donne au
tombeau d’Albertine de Staël les mêmes consécrations que Bossuet apportait à celui
d’Henriette d’Angleterre. Les odes à Wasp, à Guillemardet, l’hommage À
l’Académie de Marseille, Gethsémani ouvrent aux nappes
politiques la maison idéalisée de la famille et des parents. Les chefs-d’œuvre
lyriques de Lamartine ce sont alors les grandes odes politiques. À
Némésis, le Toast des Gallois et des Bretons,
Utopie, les Révolutions, La Marseillaise de la
Paix : drapeau en plein ciel de son éloquence de tribune.
La poésie lyrique avait toujours répondu chez Lamartine à un état de grâce précaire.
Il songea longtemps qu’après les Méditations, œuvre de son printemps,
les Harmonies, œuvre de son été, il trouverait les sources lyriques de
son automne dans des Psaumes, soit dialogues de l’âme et de Dieu, plus
près de la Bible que ceux que Victor Hugo entretiendra plusieurs années à Guernesey,
mais, comme ceux-ci, testament d’une pensée qui fut toujours religieuse. Les travaux
forcés de la copie, l’automatisme de la prose, l’en empêchèrent, sauf un jour de ses
vendanges de Milly, en 1857, où devant la maison de son enfance, inhabitée depuis des
années, il écrivit la Vigne et la Maison, Psaumes de l’Âme, la dernière
grappe tiède et dorée, à la treille défeuillée. Aucun poète n’a écrit de pareils vers
à soixante-sept ans. Ils valent le Crucifix. Il suffit
d’ailleurs d’ouvrir au hasard les vingt-huit volumes du Cours
familier de littérature pour sentir que si la nappe poétique ne jaillit
plus, elle subsiste sous terre. Deux ans après, le Quarantième Entretien en donnant à
Mireille l’investiture du poète de Jocelyn, marque une
date d’or dans l’histoire du génie poétique.
Telle a été en effet la fonction de Lamartine depuis 1820 : maintenir en France la
poésie comme une nature et comme un climat. Il est moins une force de la nature qu’une
présence de la nature ; moins une date qu’une saison. En 1820, ramenant la poésie
perdue, il l’a fait régner sur un cœur, sur des cœurs, et ensuite sur tout le reste,
sur la politique, sur l’histoire, sur la critique. Cet ennemi de Napoléon a été le
Napoléon d’un impérialisme poétique. Comme l’Empire de 1811, la poésie du Lamartine de
1847 et 1848 pousse une transgression politique démesurée, qui appelle inévitablement
la réaction. Elle commence dès l’automne de 1848, elle durera quarante ans et cessera
à la fin du xixe
siècle.
Mais le terme de poésie a un autre sens que celui d’une nature, à
savoir le sens d’un art, d’une technique. Ce sens il le prend quand
nous parlons de Malherbe, de Racine, de Baudelaire, du Parnasse, de Valéry. Dès lors
tout un hémisphère de la poésie doit se former, se connaître, s’éprouver, se fortifier
contre Lamartine. Dans la Société des esprits que forme la poésie française, on ne
peut séparer Lamartine de la réaction antilamartinienne qui fera la poésie originale
du Second Empire. Il faut accepter le poète avec ses impossibilités et ses ennemis. Il
fut un temps où il triomphait dans l’unanimité. Il fut un temps où il était
universellement démodé. Triomphe et refus de Lamartine appartiennent aujourd’hui non
plus à des générations qui se succèdent et se contredisent, mais à des catégories
coexistantes et nécessaires de la complexe poésie, la catégorie de l’inspiration et la
catégorie de la technique.
Il y eut deux époques où Vigny passa, auprès d’une élite, pour le plus grand des
poètes romantiques. Ce fut d’abord vers 1826 : il produisait alors, avant trente ans,
des chefs-d’œuvre glorieux, auxquels, de son vivant, ne s’ajouta de lui aucun autre
livre de vers. Ce beau, fier et discret officier avait repris la révolution poétique
où l’avait laissée André Chénier, rompant à la fois avec l’ode et le discours en vers
du xviiie
siècle, où sont encore prises les premières
œuvres de Lamartine et de Victor Hugo — ajoutant, et le premier, à l’inspiration
antique l’inspiration biblique, — recréant, après l’Aveugle et le
Malade, « le poème », y enfermant ce qui manque à Chénier, le symbole
et l’idée, atteignant presque du premier coup, comme Keats, à une poésie
intellectuelle par son dessein, sensuelle par la substance de son vers, — évoquant de
sa personne, pour les imaginations poétiques des jeunes hommes et des jeunes femmes,
la figure des cygnes et des anges qu’il chantait, premier et plus bel amour de la Muse
blonde, la jeune Delphine Gay, prince charmant du romantisme entre Lamartine et
Musset. — Ce fut ensuite à la fin du xixe
siècle,
trente ans après sa mort, quand Lamartine n’émergeait encore que péniblement de
l’oubli, que Hugo restait pris dans les vulgarités de l’apothéose officielle, que les
délicats trouvaient, selon le mot de Jules Lemaître, que le premier faisait trop
gnan-gnan et le second boum-boum, que Sully Prudhommeh, quelque peu héritier de
Vigny, devenait le poète de la « jeunesse
pensive » et
bachelière ; alors l’auteur d’Éloa, et surtout du livre posthume des
Destinées apparaît comme le poète de la qualité, de la densité, de
l’esprit, de l’analyse, de l’idéalisme, le poète qui pense, qui a des idées, qui est
soutenu par un Journal intime de la valeur de ceux de Maine de Biran et
d’Amiel ; qui a découvert sous une forme classique, avec une âme romantique, le
principe de ce qu’on appelle alors le symbolisme ; — le poète pur de toute gangue
oratoire, en qui s’allient la vie poétique et la vie intérieure, sous un double rayon,
celui de la lampe de Psyché, et celui qui, phare solitaire de la Bouteille à la
mer et de l’Esprit pur, balaie l’espace et le temps. Plus
tard, la forte lumière qui est revenue sur ses émules de 1830 a diminué cette
situation de veilleur et de penseur, les Fleurs du Mal ont tendu à
remplacer, comme volume de vers uniques, les poésies de Vigny, l’admiration s’est
parfois tempérée en considération : mais il reste très grand, son action sur les âmes
n’est nullement épuisée. Deux sommets de la poésie portent son nom : un Brocken
aimable, celui de la ballade, — et le pic le plus haut, celui du mythe.
Avant 1830, la ballade romantique rut quelque temps a la mode., On imite les
Allemands comme Chénier les Grecs. Le genre troubadour trouve dans la ballade sa
pointe et ses ailes. Avec Émile Deschamps, cela ne va pas bien loin. Dans les
Ballades, Victor Hugo s’amuse en grand virtuose, mais la
Fiancée du Timbalier, est devenue une guitare et la Chasse du
Burgrave a toujours été une amusette. Ce romantisme en belle humeur finit
dans la Ballade à la Lune. Vigny seul a eu le bonheur de toucher ici
une corde sérieuse. De ce moyen âge en ballades romantiques il reste la
Neige et surtout le Cor. Évidemment la forme de ces
stances n’a rien de celle des ballades, D’autre part, il semble que les rimes plates
conviennent mal au groupe de quatre alexandrins, Vigny presque seul ayant usé de ce
rythme. Et pourtant c’est par ces rimes plates, ce faux distique, cette naïveté
apparente, qu’est introduit le moyen de faire coïncider le ton du récit ordinaire avec
la stance imposée par le génie lyrique de la ballade. La Neige et le
Cor sont des impressions, celles même qu’évoquent leur titre, leurs
premières strophes, et ces impressions s’épanouissent d’un
seul mouvement en récits. La ballade n’est pas fabriquée à l’atelier comme dans
Hugo, elle se crée dans une nature et d’une nature, sous les yeux du lecteur ; les
vers pleins de prestige entrent d’un vol dans la mémoire, à la manière des plus beaux
de La Fontaine, de Racine ou de Chénier. C’est peut-être parce que Vigny a transposé
dans le lyrisme français, avec la substance et l’ivoire de ses vers, le cor enchanté
du romantisme allemand, que, mille ans après la bataille de Roncevaux, Victor Hugo l’a
fait sonner dans la bataille d’Hernani.
Mais ce qui importe bien plus encore dans la poésie de Vigny, c’est qu’on doit faire
dater d’elle, dans l’histoire, la découverte des mythes. Le mythe, introduit dans
l’art par Platon, comme l’épopée par Homère, c’est une idée portée par un récit, une
idée qui est une âme, un récit qui est un corps, et l’un de l’autre inséparables. La
poésie de nos classiques l’a ignoré : elle l’a laissé confondu avec la fable, que
d’ailleurs les Grecs en distinguaient mal, n’ayant qu’un mot pour les désigner tous
deux : et le Socrate de Platon qui mettait les fables d’Ésope en vers dans sa prison,
n’entend bien, dans les mythes du Phédon, raconter que des fables. Mais
ces fables étaient philosophiques, et ce mot de philosophique fait pour nous la
définition du mythe. Le sens esthétique du mythe a été découvert, en somme, pour la
première fois depuis les Grecs, par Goethe. On remarquera que dans l’article qu’elle
consacre à Faust dans l’Allemagne, Mme de Staël juge le poème d’après les règles et le goût du xviiie
siècle, et ne paraît rien entendre à son caractère de
mythe. De la Psyché de La Fontaine à l’utilisation allégorique du mythe
de Psyché par Lamartine dans la Mort de Socrate, et bien que cette
dernière soit très faible, on sent le passage d’une poésie sans mythe à une poésie
fécondée par le mythe. Mais ces remarques ne nous font que mieux saisir la forte
originalité, la puissance créatrice, le rayonnement indestructible de
Moïse et d’Éloa, le droit qu’avait Vigny d’écrire en
1829 : « Le seul mérite qu’on n’ait jamais disputé à ces compositions, c’est
d’avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles presque
toujours une pensée philosophique est mise en scène, sous
une forme épique ou dramatique. »
Leurs chefs-d’œuvre, la Chute
d’un Ange et le Satyre, devaient naître plus tard.
Moïse est le mythe du génie. Écrit peut-être dans les Pyrénées, il dit
l’homme en méditation sur la montagne, et l’on remarquera l’intention de le placer en
tête des Poèmes antiques et modernes, comme l’Isolement
était placé en tête des Méditations. Deux Solitudes,
celle de Lamartine une solitude sentimentale, celle de Vigny la solitude du génie,
celle de Lamartine sous le rayon direct du lyrisme, celle de Vigny sous le rayon
réfléchi du mythe. Si tout est dépeuplé autour de la première, c’est qu’un seul être
lui manque. Si un être, si un autre cœur, manque à la seconde, c’est qu’elle est
environnée d’un peuple, que le génie est marqué de solitude pour le service et la
lumière de ce peuple. Aucun choix n’était plus heureux pour incarner le mythe du
génie, pour fondre en or le sceau de la cléricature, que celui de Moïse, le prophète
de la terre promise, qui n’y entre pas, parce qu’il doit vivre, comme le sage de
Platon, non dans les réalités, mais dans leurs idées.
Éloa est le mythe du mal. D’une larme du Christ, un ange-femme est
née. La vocation de la pitié lui fait aimer l’ange du mal, qui la séduit et par ses
mensonges, et par sa vérité, et par lui, et par elle, et qui l’entraîne. Le couple
est, en principe, purement humain : thème éternel de l’innocente et du séducteur,
Marguerite et Faust, et Vigny étale dans Éloa son jeune poème, comme
Musset le sien dans Rolla, thème classique de la plus humble romance.
Mais par la multiplication poétique, par l’espace où il s’accroît en progression
géométrique, le thème devient mythe. Née de la pitié du Christ, non de sa colère, ou
de sa justice, ou de son sacrifice, Éloa ne connaît devant le mal du monde que le
sentiment du Christ devant le mal humain, la pitié. Le mal n’est pas un froid absolu,
c’est un climat. Il a ses fleurs, celles que chantera Baudelaire, celles qu’évoque
Satan :
Il est fait d’un complexe, les replis, les charmes et la perfidie du serpent. Vigny a
renoncé à donner une suite à Éloa,
le
Satan sauvé qu’il projetait. Hugo l’a fait à sa place dans la
Fin de Satan.
La poésie de Vigny est gouvernée par une idée, que confirme le Journal d’un
poète : la rupture entre l’homme et le créateur, le refus d’admettre le
monde, la nature, Dieu même, comme ils sont. Éloa peut paraître d’abord
un conte inspiré des Amours des Anges de Moore, et dont la célébrité
viendrait de la richesse de sa poésie, de la beauté des comparaisons, de l’attaque et
de la suite des tirades, de la fluidité et de là spiritualité de quelques vers
immortels. Mais par-delà ces biens poétiques, il y a autre chose : à savoir que la
poésie de Vigny est du parti d’Éloa, que cette poésie est une éternelle Éloa. Le
Déluge, la Fille de Jephté, disent le même sacrifice
de l’innocence. Surtout les poèmes des Destinées, publiés en partie en
1843 et 1844, reprennent, avec une maturité, une concentration, un éclat et un poids
encore plus forts le thème éternel. Les tercets des Destinées, la
Maison du Berger, la Mort du Loup, le Mont des
Oliviers sont un quadruple refus de la nécessité, de la nature, de la
plainte et de Dieu.
Ils sont devenus les poèmes les plus durablement lumineux, les étoiles fixes de notre
poésie. Ils ne le doivent pas à la pureté de leur langue, souvent incertaine, mais
bien d’abord à celle des vers , qui pendent çà et là en grappes de
Chanaan. Ensuite à leurs profondes racines dans un cœur d’homme : les deux apologies
pour le silence, la Mort du Loup et le Mont des
Oliviers, sont vraiment un testament du poète, qui a su lui-même se taire,
maintenir derrière les barrages de granit la vie intérieure attestée par le
Journal. Enfin, à leur passage de l’homme à l’homme par la voie
royale, celle du mythe et du symbole.
La Maison du Berger, dont les strophes s’épaississent comme une
futaie, n’est pas seulement un symbole, mais une architecture de symboles. Ses trois
parties suscitent trois couples d’oppositions : le chemin de fer social et la maison
du berger de l’individu — la politique et la poésie — la nature et la femme. Devant la
société, la politique et la nature, le silence. Mais aux êtres, à la poésie, à la
femme, la
tendresse. La machine banalise l’esprit, la
politique abêtit l’homme, la nature ignore le cœur ; le poète, devant elles, est le
Loup, garde le silence par lequel dans le Mont des Oliviers, il
répondait au silence de Dieu. Mais la Maison du Berger c’est la
liberté, la poésie c’est la pensée en sa perle, la femme c’est la pitié d’Éloa, dont
Eva a gardé la meilleure part, celle-là même que lui rend le poète quand il se
détourne de l’inhumaine et trop divine nature :
Mais d’admirer cette architecture de symboles peut faire méconnaître la plus pure
beauté du poème : çà et là et surtout dans les dernières strophes une gratuité toute
pure, une présence non de l’éternel féminin, mais au contraire du féminin dans son
passage, de l’instant à aimer parce qu’on ne le verra pas deux fois, de l’amour
taciturne et toujours menacé. — Cette gratuité impondérable qui deviendra plus tard la
valeur suprême de la poésie, et précisément en liaison avec un symbolisme, Vigny
paraît bien le seul avec Nerval à la suspendre en contrebande le long de la poésie
oratoire romantique.
Le monde de Vigny est un monde sans Dieu, la conscience de Vigny est la conscience
tragique d’un monde sans Dieu. Elle le mène à un désespoir, mais à un désespoir actif,
chez ce silencieux le désespoir même du Taciturne : on n’a pas besoin d’espérer pour
entreprendre. L’entreprise subsiste hors de l’espoir, et une partie des
Destinées met en symboles l’entreprise humaine.
Les poèmes de l’entreprise sont la Sauvage, la Flûte,
la Bouteille à la mer, et l’Esprit pur. La
Sauvage, qui manque un peu de résonance, ne fait pas hors-d’œuvre
chez Vigny. Seul des romantiques, il hait la nature sous toutes ses formes. Dans toute
lutte de l’homme contre la nature, il est pour l’homme. Il est pour l’homme contre
Dieu. Quand le problème de Rousseau se pose, il est contre Rousseau ; il est pour
l’homme civilisé contre l’homme naturel, pour l’homme blanc contre le sauvage. Il
fallait qu’un de ses poèmes fût consacré à la
civilisation,
à l’effort, l’effort qui vaut pour lui-même, même si, comme dans la
Flûte il n’aboutit pas.
La Bouteille à la mer et l’Esprit pur reprennent cette
strophe de sept vers de la Maison du Berger qui fait la plus belle et
l’originale réussite lyrique de Vigny. La Bouteille à la mer est le
poème de l’entreprise humaine en tant qu’elle s’attache à ce qu’il y a de plus
immatériel et qu’elle vit et meurt pour les idées. L’idéalisme de Vigny, ne prenons
pas cela pour un mot conventionnel. Il ne ressemble pas à celui des poètes, mais à
celui du philosophe. La vingt-sixième et dernière strophe de la Bouteille à la
mer commence par ce vers :
Le recueil des Poésies, l’œuvre et la vie d’Alfred de Vigny sont
tendus par la dialectique héroïque grâce à laquelle cet ennemi d’un Dieu donné, d’un
Dieu non cherché, ni voulu, parvient à la notion platonicienne d’un Dieu vrai et fort,
lieu des idées, comme l’espace est le lieu des corps. Le Poète de l’Esprit
pur est l’homme des idées et mieux encore le Chevalier des idées. Les idées
de Vigny gardent la marque de l’outil intérieur et de la tension triste qui les
créèrent. Mais sa vocation était de les créer en poète, de porter des mythes comme le
« fablier » La Fontaine portait des fables. Il en a ébauché encore beaucoup
d’admirables dans le Journal d’un poète, qui contient tout un carton de
dessins, de poèmes. Malheureusement ce qu’on nomme l’inspiration était chez lui
précaire, l’ardeur juvénile à fondre un morceau en un seul jet s’affaiblit de bonne
heure. Les circonstances de la vie et le goût du silence firent le reste.
Dès sa jeunesse Vigny étonnait les romantiques par ses réticences et ses pudeurs.
Personne, disait Dumas, ne l’avait jamais vu à table. On conçoit donc que, seul, il
n’ait pas écrit de vers directement intimes ; qu’il n’ait pas chanté comme les autres
ses amours, ses haines, ses peines et ses joies (ou du moins qu’il n’en ait rien
publié) et qu’il ait tout stylisé. La Colère de Samson ne fait pas
exception. C’est une imprécation contre la femme, aussi célèbre et aussi belle que
l’adoration d’Eva.
Rien de plus transparent
que ce poème biblique, dont le début est d’une étonnante couleur orientale — sur la
trahison de Marie Dorval. Ce séraphin de l’ombre, ce prince du silence et de la tour
d’ivoire, la femme publique l’a jeté avec ses plus chers secrets sur la place
publique, l’a divulgué presque nu à ceux et à celles qui l’ont remplacé près d’elle.
Vigny ne répond pas, cette fois, par le silence, mais par le pilori. On songe à
l’Archiloque des Ïambes et au Hugo des Châtiments. La
stylisation et l’habitude du mythe risquent de nous faire imputer à la femme ce qui
s’applique ici à une femme. Il faut prendre la Colère de Samson aussi
et surtout pour la physiologie d’un certain amour et des Amants du Théâtre, comme il y
eut en même temps, avec les mêmes orages, les Amants de Venise, et le
Honte à toi, femme à l’œil sombre de Musset à George Sand.
Depuis la publication des Destinées, qui rappelèrent l’attention sur
lui après sa mort, la gloire de Vigny n’a pas connu les hauts et les bas de celle de
Lamartine et de Victor Hugo. Elle est restée égale et pure. De ses grands poèmes les
grammairiens ont pu discuter la langue, mais de leur poésie rien n’a vieilli. Ce poète
stoïcien, ce constructeur de mythes autour des idées, en même temps qu’il a été le
romantique le mieux délégué à la poésie pure, a tenu la place, rendu les services,
conservé le bienfait d’un moraliste. Sa sensibilité orgueilleuse, douloureuse n’a nui
en rien à une raison active qui fait de lui le Père La Pensée de la poésie romantique.
Elle a donné au contraire à cette pensée plus de vibration humaine, à cette paternité
plus d’efficace.
Victor Hugo appartient par son père à une famille de paysans lorrains (canton de
Baudricourt), que son grand-père, artisan adroit et commerçant habile, et
forestier, amène à l’aisance, son père et ses deux oncles, tous trois soldats de la
Révolution et officiers de l’Empire, à l’honneur et à l’éclat ; — par sa mère Sophie
Trébuchet il descend de bourgeois et d’armateurs nantais. Né à Besançon le
26 février 1802, le dernier de trois garçons, son enfance nomade suivit les garnisons de
son père : Corse, Île d’Elbe, Naples. Deux séjours ont de l’importance : celui des
enfants Hugo à Paris dans le grand jardin des Feuillantines pendant trois ans
(1808-1811), les deux années d’Espagne, 1811 et 1812, où le général Hugo a suivi le roi
Joseph. À Paris de 1812 à 1818, les trois enfants firent de bonnes études, mais surtout
de la littérature. À seize ans, Victor Hugo a écrit une tragédie, a obtenu une mention
de l’Académie pour une ode, a fait couronner des poésies aux Jeux floraux de Toulouse,
et il fonde à dix-sept ans la première en date des jeunes revues le Conservateur
littéraire (1819-1821) mis habilement dans le sillage du
Conservateur politique de Chateaubriand. Les dissentiments de ses
parents, qui vivent séparés depuis 1812, lui ont imposé une adolescence pénible, donné
le besoin et la volonté de se faire une situation par la littérature, seul métier dont
il entend vivre (il le pratiqua toujours avec une extrême probité, mais un sens des
affaires très avisé). Une femme et des enfants (il avait fait à vingt ans, venant de
perdre sa mère, un mariage d’amour, avec une amie d’enfance, Adèle Foucher) — la
position politique de sa famille (sa mère s’était déclarée
royaliste en 1814 par haine du général, puis le général s’était rallié à Louis XVIII),
— l’exemple des deux grands aînés, — Chateaubriand et Lamartine, — sont à l’origine de
son royalisme juvénile, royalisme de carrière et de raison qui ne s’empara pas plus du
cœur de Victor que du cœur de la France.
Dès 1822, les Odes le présentent comme le poète officiel et sérieux de
la dynastie. Mais aussi il veut, avec fermeté et persévérance, un grand état d’homme de
lettres complet, fournissant tout, saisissant le filon du jour, réussissant en tout,
supérieur dans tout : le roman avec Bug-Jargal et Han
d’Islande, le théâtre avec Amy Robsart et
Cromwell, la critique créatrice avec les préfaces, la poésie classique
avec les Odes, la poésie romantique avec les Ballades. À
vingt-huit ans c’est un chef d’école ou, plus précisément un chef : il publie à la fois
les Orientales et le Dernier Jour d’un condamné, et remet
à la Comédie-Française Marion de Lorme, dont le gouvernement interdit la
représentation. 1830-1831 montrent à nouveau la même ambition triple, avec
Hernani, Notre-Dame de Paris et les Feuilles d’automne :
grande année, grand tournant.
La bataille d’Hernani passe pour l’Austerlitz du romantisme.
Notre-Dame de Paris deviendra par son pittoresque une des œuvres les
plus populaires de Hugo, et les Feuilles d’automne marquent son entrée
dans la Grande poésie personnelle philosophique, politique. En même temps, ses vrais
sentiments politiques se manifestent. Ils tournent autour de Napoléon. L’Ode à la
Colonne, en avait été l’acte de naissance, le IVe acte
d’Hernani est l’acte de l’idée impériale. En 1831, dans une lettre au
roi Joseph, il s’offre au service du duc de Reichstadt. La mort de Napoléon II le met en
état de disponibilité politique, le rejette dans un napoléonisme idéal (comme
Chateaubriand est resté émigré dans un légitimisme décoratif), le laisse pour plusieurs
années très hostile à Louis-Philippe, qui lui rend le service d’interdire en 1832 le
déplorable Roi s’amuse, et qu’il insulte dans des vers qui restent
secrets. Mais à partir de 1834 il se rapproche du jeune duc d’Orléans, surtout, en 1837,
de la duchesse d’Orléans, qui le fera nommer pair de France en 1845 et en faveur de qui
il
parlera courageusement, monté sur une borne, pendant les
journées révolutionnaires de 1848.
De 1831 à 1840 sa vie littéraire est dominée par les quatre recueils des
Feuilles d’automne, des Chants du crépuscule (1835) des
Voix intérieures (1837) des Rayons et les Ombres (1840)
qui correspondant au quasi-silence lyrique de Lamartine et de Vigny, à l’échec poétique
de Sainte-Beuve, le constituent prince du lyrisme de son temps. Sa vie théâtrale est
moins heureuse : le grand projet d’un théâtre à lui, de l’histoire de France mise
abondamment en drames pour le peuple par un nouveau Shakespeare, n’aboutit pas. Si
Lucrèce Borgia (1833) réussit, Marie Tudor (1833) et
Angelo (1835) échouent, les grands triomphes sont pour Vigny et
Chatterton, Dumas et la Tour de Nesle. Ruy Blas joué à
la Renaissance en 1838, connaît cependant un grand succès, reste en somme le seul drame
en vers de Hugo qui ait réussi. Sa vie sentimentale enfin n’avait pas échappé aux
révolutions de la trentaine : le plus intime de ses amis Sainte-Beuve avait rompu avec
lui après une aventure célèbre, un drame de foyer conjugal, où presque tous les torts
étaient du côté du critique. Dans son ménage, le malaise, même la mésentente sexuelle
avec une femme qui lui a déjà donné ses quatre enfants, est une des causes de sa
liaison, qui débute en 1833, avec l’ancienne maîtresse et modèle de Pradier, Juliette
Drouet. Du relèvement, de l’éducation, de la création d’une femme par l’amour et le
génie, cette liaison, qui durera jusqu’à la vieillesse et la mort, reste d’ailleurs un
émouvant modèle et un magnifique monument.
En 1838, Hugo fait son premier voyage en Allemagne. Ses préoccupations politiques, dont
Ruy Blas est le mythe, auront pour manifeste en 1841 le discours de
réception à l’Académie, en 1842 le Rhin, en 1843 les
Burgraves, la seconde pièce impériale de Hugo après
Hernani, soleil couchant plus beau que le soleil levant, mais Waterloo
dramatique treize ans après Austerlitz. La vie de Hugo, la quarantaine venue, atteint
elle-même un rayonnement impérial. Sa maison de la place des Vosges est une capitale
littéraire. Son masque de marbre contracte une ampleur césarienne. Il voit loin et fort.
En 1842, la mort du duc d’Orléans laisse entrevoir à brève
échéance une minorité, une régence. La réussite parlementaire de Lamartine, à qui on
offre portefeuille et ambassades et qui se réserve pour mieux que cela, le souvenir de
Chateaubriand, indiquent à Victor Hugo les voies possibles d’un poète vers les sommets.
Il se tient en disponibilité sept ans. Il cesse de publier. Il sentait que les
Burgraves l’avaient diminué devant la foule, qui n’aime pas les échecs.
1843 était en outre l’année terrible pour une autre raison qu’un échec au théâtre :
nouvelle mariée, la plus aimée de ses enfants, la plus fille de son père (
Cette Léopoldine est fille de Césars
, dit Sainte-Beuve dans
Lyre d’Amour) Léopoldine Vacquerie, se noie à Villequier pendant que
son père voyage dans les Pyrénées avec Juliette. Ce fut la plus grande douleur de son
existence. Deux ans après, le jour anniversaire, en 1845, de la mort du duc d’Orléans,
et sur la prière de la duchesse, Louis-Philippe, d’ailleurs malgré lui, nomme Hugo pair
de France. Mais la destinée s’acharne : Hugo comptait faire au Luxembourg des débuts et
une carrière éclatante, quand un scandale — flagrant délit d’adultère avec Mme Biard — le condamne au silence pendant deux ans, et il ne monta
enfin à la tribune que pour démontrer qu’il ne serait jamais orateur. Cependant s’il ne
publie pas, il écrit en hâte les manuscrits, amorce avec Pauca meæ les
Contemplations, avec Aymerillot et le Mariage de
Roland la Légende des siècles, avec les Misères
les Misérables.
La Révolution de 1848 l’atterre. Mais le gouvernement de Lamartine, l’établissement du
suffrage universel, donnèrent d’abord à cette Révolution figure de romantisme au
pouvoir. Les électeurs de Paris envoyèrent Hugo à l’Assemblée Constituante, puis à la
Nationale, il y siégea à droite, soutint de son journal l’Événement, et
de son vote, la candidature de Louis-Napoléon, défendit la politique du Prince-Président
à l’Assemblée, d’ailleurs maladroitement (Hugo était le contraire d’un parlementaire).
Tout son passé le portait en effet à devenir l’un des hommes représentatifs du futur
Empire : l’amour sincère du peuple, la philanthropie autoritaire, la politique mondiale
d’utopiste et de rêveur, étaient autant de traits communs au vicomte Hugo et au
Prince-Président. Dans son ministère Louis-Napoléon Bonaparte aurait donné volontiers un
portefeuille au poète. Son entourage l’en dissuada. Frappé
immensément dans un immense orgueil et une immense ambition, Victor Hugo se précipita
avec une sombre fureur, dans le seul parti qu’il ne se fût pas aliéné, l’extrême-gauche,
et, éloquent pour la première fois, engagea à la tribune une lutte sans merci contre le
gouvernement.
Le récit du coup d’État qu’il écrivit en 1852 et ne publia que vingt ans après,
l’Histoire d’un crime, n’est qu’un roman de propagande. Il est
d’ailleurs exact qu’il se conduisit avec courage au 2 décembre. Il partit pour
Bruxelles, déguisé en ouvrier, Morny l’ayant laissé évader d’un cœur léger, l’aimant
mieux dehors que dedans.
L’état de détresse et de colère dans lequel il arriva à Bruxelles s’exprima dans le
pamphlet de Napoléon le Petit et dans les premières pièces des
Châtiments qu’il acheva à Jersey où il s’établit en 1852, pour passer
en 1856 à Guernesey. Dans cette solitude des îles, où sa famille et Juliette Drouet
l’avaient accompagné, où la production régulière, six heures de travail chaque matin,
était devenue la vraie substance de sa vie, où la méditation de la mer et de Dieu, de la
vie et de la mort, l’occupaient puissamment, il atteignit une force surhumaine
d’expression et de création. S’étant apparemment purgé de ses rages dans l’explosion
volcanique des Châtiments, installé dans l’exil, il ajouta aux pièces
lyriques qu’il avait en portefeuille de quoi faire les Contemplations
(1856). Il écrivit sa Chute d’un Ange avec la Fin de Satan
et Dieu, il devint le poète épique de la Légende des
siècles, reprit les Misères pour en tirer les dix volumes des
Misérables, se divertit dans les Chansons des rues et des
bois en répandant parmi les étoiles les gaillardises de Béranger, écrivit le
roman de l’Océan avec les Travailleurs de la mer, le conte fantastique
démesuré de l’Homme qui rit, se fit une vie puissante, prestigieuse, de
prophète dans une île où se mêlaient les images de Patmos, de Sainte-Hélène, du Grand
Bey. Un sculpteur divin avait pris sous son ciseau la pierre de sa destinée.
Il s’était fermé courageusement par un vers des Châtiments le chemin du
retour. Il revint à Paris le surlendemain de la proclamation de la République, porta
pendant le siège, et même après le siège, le képi de garde national, fut élu député de
Paris, à l’Assemblée nationale, entre Louis Blanc et
Garibaldi, démissionna bientôt, n’ayant guère de langage commun avec l’Assemblée de
Bordeaux, pas plus d’ailleurs qu’avec la Commune et les partis qui se formèrent et
s’affrontèrent dans la République. Élu sénateur de la Seine, il parla peu au Luxembourg.
Il y représenta deux idées : l’amnistie, qu’il réclama inlassablement pour les condamnés
de la Commune, et l’anticléricalisme, qui lui donna une figure d’ancêtre dans les
guerres religieuses de la République.
Il écrivit encore après 1871 l’Année terrible, l’Art d’être
grand-père, Quatrevingt-treize, Religion et Religions, plusieurs belles pièces
de la Légende comme le Groupe des idylles, le
Cimetière d’Eylau. Mais ce sont là des exceptions : presque tout ce
qu’il publia était tiré des manuscrits de l’inépuisable exil, surtout des années
cinquante. Lui même régla par testament la publication des œuvres posthumes, laquelle
devait s’échelonner jusqu’en 1902, époque de ses cent ans, mais n’est pas encore
terminée.
Les deuils s’étaient acharnés sur lui. En 1871 et 1873 moururent ses deux fils.,
compagnons de son exil. Sa dernière fille, qui lui survécut, Adèle, était folle depuis
l’exil, enfermée, comme son oncle Eugène. Juliette Drouet l’accompagna presque jusqu’au
tombeau. Mais les deux enfants de son fils, Georges et Jeanne, fleurissaient sa
vieillesse. Tout le monde littéraire et républicain passait par son petit hôtel de
l’avenue d’Eylau, où il tenait à peu près, comme il le fit toute sa vie, table ouverte,
avec une bonne grâce de gentilhomme. Paris l’enveloppait d’une gloire immense,
monumentale.
Il mourut à quatre-vingt-trois ans, comme Voltaire et Goethe. Ses obsèques civiles
appartiennent aux pompes et au culte républicain, où elles créèrent le même éclat que la
fête de l’Être Suprême sous la Convention. Il est de ces hommes étranges, qui, selon sa
propre expression, enivrent l’histoire. Le demi-siècle qui s’est écoulé depuis sa mort a
été aussi riche que le temps de sa vie en débats passionnés sur sa personne, sa place et
sa gloire. « Enfin, disait en 1885, le poète qui allait lui succéder à
l’Académie, il a désencombré l’horizon ! »
Leconte de Lisle ne s’est jamais
plus solidement trompé que ce jour-là.
Dans le monde des grands poètes, il semble que l’équation personnelle de Victor Hugo,
ce soit, sinon une disproportion, du moins un écart entre son génie et sa personne,
une certaine impossibilité à suspendre entre eux un beau pont. On se rendra mieux
compte de cet écart en comparant la situation de Hugo à celle de Lamartine. L’œuvre
littéraire de Hugo est restée presque en bloc, comme une Péninsule Ibérique. Au
contraire, celle de Lamartine s’est effondrée en grande partie : Archipel, Cyclades,
Sporades, sur l’emplacement d’une Égéide abîmée. Tout bien pesé, l’œuvre de Hugo est
plus grande, mieux accommodée à la mesure des siècles, que celle de Lamartine. Il y a
une situation de Hugo supérieure à la situation de Lamartine. D’autre part, il y a une
présence de Lamartine plus considérable que la présence de Hugo, une présence du
génie, une familiarité, une amitié ; une atmosphère, un recours et un secours
quotidiens. Lamartine offre à la France du xxe
siècle
un génie du lieu, Hugo un lieu du génie. Peut-être serions-nous conduit à faire la
même distinction entre la situation de Balzac et la présence de Stendhal, ou ce qui
fut longtemps la situation de Musset et la présence de Baudelaire.
Un romancier comme Balzac, un poète dramatique comme Shakespeare ou Molière,
Corneille ou Racine, s’accommodent parfaitement d’un maximum de situation et d’un
minimum de présence. Leurs personnages sont présents pour eux. La personne de Balzac
laisse souvent (sans doute à tort) les délicats aussi froids que la personne de Victor
Hugo. Mais ce qui nous importe chez lui, c’est le père Goriot, c’est Madame de
Mortsauf, ce n’est pas M. Honoré. Au contraire, Hugo est un lyrique personnel, le plus
grand des lyriques personnels, à la personne de qui, à tort ou à raison (plutôt à
tort) on ne parvient pas généralement à s’intéresser, et il n’arrive jamais de
rêver.
Un singulier hasard a fait que cet empereur du style a manqué d’un style de vie, sauf
dans l’ordre de l’amour. Il a eu un style de destinée, ce qui n’est pas la même
chose : le style d’une destinée d’ailleurs tardive, qu’il a reçue en 1851, et à
laquelle ont
collaboré, dans la suite, des hasards
heureux : isolement insulaire, chute de l’Empire, triomphe de la République après le
16 mai. Le 2 décembre lui a valu un Sinaï, le 16 mai lui a donné l’apothéose de 1885.
Mais, comme elle n’était pas portée et produite par un style de vie, cette destinée
était trop grande pour lui. Il arrive qu’aujourd’hui elle lui nuise plutôt que de le
servir. Elle est captive de la cérémonie. Il y a un culte lamartinien : il n’y a pas
de culte hugolien, mais une pompe hugolienne. De pompe les malintentionnés n’ont nul
peine à composer le substantif d’usage, et toute cette partie factice de la destinée
de Hugo a pris la figure que voyait Corbière, quand il l’appelait un garde national
épique.
Au mot épique nous substituerons seulement ici le mot : théâtral. Grand poète épique,
Hugo n’a pas été une victime, mais un triomphateur de l’épopée. Au contraire, on peut
voir en lui une victime du théâtre. Ce n’est pas seulement, ce n’est pas surtout parce
qu’il n’a pas très bien réussi comme auteur dramatique : les vers
d’Hernani et des Burgraves lui valent assez de
circonstances atténuantes pour que nous n’insistions pas. Mais il y a ceci, qui
importe davantage. Ce grand poète lyrique est entré au théâtre moins pour donner des
rôles que pour jouer un rôle : le rôle d’un conquérant, quand le romantisme avait le
théâtre à conquérir. Il ne fallait pas que sa première pièce se présentât sans un
manifeste, qui fut la préface de Cromwell : un manifeste, c’est une
proclamation, et une proclamation, cela se fait sur une estrade et on ne monte pas sur
l’estrade sans s’être assuré d’une musique. Sainte-Beuve porta toute sa vie
l’humiliation, la rage d’avoir dû faire alors la parade et d’en avoir été repris
caustiquement par Henri Heine. Précisément parce que le théâtre est un haut-parleur,
que la soirée d’Hernani fit plus pour la gloire de Victor Hugo que son
plus pur lyrisme, Hugo vit dans le théâtre un moyen de « parler » plus haut, le champ
naturel et nécessaire de sa gloire poétique, le champ d’entraînement, la carrière de
son génie politique. La chute des Burgraves n’arrêta pas sa
théâtromanie : elle l’amplifia en la dérivant sur la tribune. Et alors le refus d’un
ministère par Louis-Napoléon, ou plutôt par l’entourage du prince, fut pour lui
l’équivalent, le pendant, la suite de ce qu’avait été sept
ans plut tôt la chute des Burgraves, qui l’avait exilé du théâtre.
Aussi injustement peut-être. Les Burgraves sont une grande œuvre
originale, et la République, qui avait eu en Lamartine un grand ministre des Affaires
étrangères, pouvait et devait faire l’essai de Victor Hugo à l’Instruction publique.
Mais enfin Hugo eût été un ministre théâtral, ainsi qu’il avait été un pair et un
député théâtral.. Comme on faisait du bruit pendant un de ses discours, un de ses
collègues dit : « Laissez-le jouer sa pièce ! » Telle était bien l’impression
commune.
Pièce n’est pourtant pas très exact. Le théâtre consiste dans le dialogue. Et Hugo,
au théâtre comme à la ville, est l’homme du monologue, de la tirade, de
l’interpellation, de la fusée lyrique où l’on est seul, où l’autre est muet, ou se
borne au Mais…, vite écrasé, du mort au whist. Les apostrophes de
Milton, de Saint-Vallier, de Ruy Blas, le monologue de Charles-Quint, les Quatre Jours
d’Elciis, le Satyre devant l’assemblée des Dieux, ou l’Homme qui Rit devant celle des
pairs d’Angleterre, voilà l’attitude à laquelle le ramène invinciblement son mouvement
naturel. C’est le Delmar de l’Éducation sentimentale. « Brasseur
anglais, il invectivait Charles Ier ; étudiant de Salamanque
maudissait Philippe II ; ou, père sensible, s’indignait contre la Pompadour, c’était
le plus beau ! Les gamins, pour le voir, l’attendaient à la porte des coulisses… On
disait : Notre Delmar. Il avait une mission, il devenait Christ. »
Le génie trouve évidemment à devenir dieu plus de difficulté que le cabot. Hugo y est
presque arrivé, cependant, en 1885, et, comme disait Royer-Collard de M. Pasquier
quand il fut fait duc, cela ne le diminue pas.
La vocation et la contrainte du monologue donnent déjà à un homme, donnent au poète,
figure d’exilé et d’insulaire. En le condamnant à un monologue de dix-huit ans dans
une île, Napoléon III accomplit cette vocation, conféra à Victor Hugo un majorat d’une
autre portée que celui que son oncle Joseph avait donné à Léopold Hugo en le faisant
comte de Siguenza. Il éleva à la deuxième puissance son génie poétique : le monologue
qui n’était que comte devint duc, prince, burgrave, empereur,
que sais-je ? Les quatre jours d’Elciis tonnèrent et étonnèrent comme
des jours de la création. Grandeur et limite.
Quand Lamartine demandait que le tombeau de Napoléon portât ces trois mots : À Napoléon seul ! il marquait la différence qu’il y a entre un génie
qui est seul et un génie qui n’est pas seul. Il n’existe pas plus de Lamartine seul
que de Louis XIV seul. Mais il y a Hugo seul. Il y a Hugo qui parle seul, et devant
lequel une partie de la postérité est prise de la même inquiétude ironique qui entoure
dans la rue le passant qui se parle haut à lui-même. Quand Hugo va à l’absurde, c’est
par le chemin où nous y allons tous quand nous parlons seuls, quand nous sommes seuls,
quand cessent de fonctionner nos réducteurs et nos accommodateurs sociaux. Son
monologue parmi les vivants ressemble alors à son monologue parmi les morts quand
parlent pour lui, quand parlent en lui, les tables tournantes de Jersey. Cette
souveraineté du monologue est d’autant plus frappante qu’elle est juxtaposée sans s’y
mêler à une personnalité commune et dialoguante, celle d’un homme d’esprit, d’un homme
du monde parfait, d’un causeur charmant, d’un ami attentif et généreux, d’un fils
admirable, d’un père affectueux, d’un amant aussi délicat que tendre. D’autant plus
frappante aussi, et plus originale, que le monologue hugolien, qui est bien le
monologue du théâtre, c’est le monologue pour autrui, le monologue qui suppose autour
du parleur l’élément, l’aliment et l’aimant d’une foule, des foules, des peuples, des
êtres, des vivants et des morts, de Dieu. Alors, quand Hugo écrit Choses
vues pour lui seul, non pour un théâtre, et sans l’interposition d’Olympio,
quand il est Hugo seul pour lui et non Hugo seul pour les autres, quand donc son
monologue est pur, nous le voyons aussi lucide, aussi clairvoyant, aussi fin que
lorsqu’il cause en 1830 avec Sainte-Beuve, à l’Académie avec Cousin ou Royer-Collard,
à Guernesey avec le jeune Stapfer. Ceci c’est l’homme qu’il est, ce n’est pas le génie
qui l’habite, Olympio, le génie tantôt supérieur, tantôt inférieur à l’homme, qui ne
relève pas des mêmes mesures, et qui s’arrange de lui comme il peut.
Or aucune littérature n’est plus sociable, plus sociale, que la littérature
française, n’a mieux qu’elle lié partie avec
l’esprit de
société, n’admet moins le monologue dans la rue, dans le livre, au théâtre. Le même
paradoxe qui a fait de Napoléon un empereur français a fait se tenir en français le
monologue hugolien, a préposé Napoléon et Hugo à la plus grande extension, à la plus
grande transgression d’une force française. Ils nous ont été donnés bien plus que nous
ne les avons produits : durs à absorber, à digérer. C’est cette difficulté de
digestion que Lamartine, dans le discours sur le Retour des Cendres,
indiquait en prophète au Français moyen du Juste Milieu. Le Retour des
Cendres avait lieu vingt-cinq ans après le départ du vivant et huit ans
avant le retour de l’héritier. Il posait comme l’indiquait Lamartine, une présence
redoutable de Napoléon. Mais s’il y avait en 1840 en France un napoléonisme latent et
couvé, y avait-il, y aura-t-il jamais un hugolisme littéraire français ? Hugo dès
1843, n’avait-il pas été, littérairement, installé dans une fonction de Hugo seul ? À
partir de 1852 l’exil ne l’avait-il pas entouré de la nuée visible de cette solitude,
et des signes éclatants du monologue ? Ne l’avait-il pas diminué en tant que présence,
en donnant un piédestal à sa situation ? La fin de l’influence, la tension et la
permanence du monologue, les scrupules de cette sociabilité qui forme le secret
séculaire et le liant de la littérature française, ont donc diminué de plus en plus la
présence. La situation reste indestructible, monumentale.
Monumental à la manière du monument propre de Napoléon : l’Arc de Triomphe. L’Arc est
un monument artificiellement tendu, sans précédent dans la tradition architecturale de
la France, sans rapport avec la taille, la réalité de l’homme, et contre lequel
Viollet-le-Duc a écrit une page impitoyable. Et pourtant il existe, il est un ancêtre,
il est incorporé à Paris, aussi bien que la Notre-Dame à laquelle l’immole
Viollet-le-Duc. Victor Hugo s’est fait son poète dès l’ode de 1823, avec l’épigraphe
prophétique Non deficit alter, puis par celle de 1837. Il a fini par
s’imposer à lui après lui avoir imposé le nom de son père, par passer près de lui les
dernières années de sa vie, sous lui la première nuit de son éternité. Son œuvre tient
la même place, humaine dans son détail et sa signification, inhumaine dans ses
proportions, dans sa voix, dans son
napoléonisme, dans son
monologue, dans son inquiétant et redoutable Victor Hugo seul. Le
monologue hugolien est une immense porte de la poésie, comme l’Arc une immense porte
de l’Histoire. Mais le monument, sans proportions humaines, gagne à être seul de son
ordre dans Paris, à ne point désaxer l’architecture humaine d’une capitale. Paris le
supporte, l’admet, l’incorpore, le digère. Mais une ville, une perspective moindres ?
Pareillement le monologue hugolien eût aspiré et désaxé une littérature moins
séculaire et moins vigoureuse, moins munie de contrepartie et de contrepoids. Qu’est
ce que ce monologue ?
Il s’est formé lentement, favorisé en grande partie par les événements, et le poète
des premières années l’eût mal fait pressentir.
De 1822 à 1830, la poésie du romantisme, ce sont trois grands poètes, Lamartine,
Vigny, Hugo, classés assez manifestement par l’opinion à part et au-dessus des autres.
La précocité de Hugo est telle qu’il est à peine besoin de tenir compte de sa
différence d’âge, de douze ans avec le premier, de cinq ans avec le second. Or, si
nous comparons l’auteur des Odes et Ballades et des
Orientales avec l’auteur des Méditations et celui des
Poèmes antiques et modernes, nous sommes frappés de ceci, que des
trois, il est le seul qui n’apporte pas ce que nous devons appeler, parce qu’il n’y a
pas de mot pour remplacer cet apport anglais, un message. Une âme neuve et profonde
s’insinue, pour les pénétrer, les amollir, les rendre fusibles, conquérir les jeunes
gens et les femmes, dans les vers de Lamartine et de Vigny. À côté de leurs poèmes
sentis et confiés, ceux de Hugo paraissent voulus et proclamés, sont d’un jeune homme
studieux, probe, ambitieux, précocement mûri et pondéré, qui a une carrière à faire,
et qui la fera, car il a d’excellents principes, comme on disait alors : principes
politiques et religieux, mêmes principes poétiques. Rien de plus raisonnable, de plus
sage, que son idée de l’ode, et son ambition, qui est d’un grand disciple :
« Il a pensé que si l’on plaçait le mouvement de l’ode dans les idées plutôt
que dans les mots, si, de plus, on en asseyait la composition sur une idée
fondamentale
quelconque qui fût appropriée au sujet, et
dont le développement s’appuyât dans toutes ses parties sur le développement de
l’événement qu’elle raconterait, en substituant aux couleurs usées et fausses de la
mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne, on
pourrait jeter dans l’ode quelque chose de l’intérêt du drame, et lui faire parler
en outre ce langage austère, consolant et religieux dont a besoin une vieille
société qui sort encore toute chancelante des saturnales de l’athéisme et de
l’anarchie. »
Ces lignes de la préface de 1822 sont parfaitement lucides. Il s’agit de faire plutôt
que de dire quelque chose de nouveau, de donner un modèle de l’ode animée par une
seule « idée », de développer, de transporter dans des vers la matière et l’esprit du
Génie du christianisme, d’adresser à la société de la Restauration
non ce que le poète a besoin de dire, comme Lamartine et Vigny, mais ce que cette
société a besoin d’entendre ou plutôt désir d’entendre, ce qu’elle demandera au
théâtre et à la tribune, et ce que l’ode, en attendant le théâtre et la tribune qui
conviendraient mal au débutant de vingt ans, s’efforcera, avec ses moyens propres fort
intelligemment compris, de lui donner. Déjà, situation d’une poésie plus que présence
d’un poète.
Si, de la part de cette poésie, message il y a, c’est message technique. Dire à la
société de la Restauration — la bonne société bien entendu — ce qu’elle veut qu’on lui
dise, c’est lui demander et lui renvoyer son message, ce n’est pas lui en apporter un.
Mais si ce jeune poète pauvre, qui doit faire vivre de sa plume et de sa pension un
foyer précocement et courageusement fondé, travaille sur des thèmes, il n’ignore pas
qu’en matière de technique il est l’égal ou plutôt le supérieur de n’importe lequel de
ses émules. À vingt-deux ans il connaît sa langue, il a le sens commun et profond du
vers, beaucoup mieux que Lamartine et Vigny ne les posséderont jamais. L’ode À
Lamartine, l’ode de Mon enfance sont d’un métier que la
poésie lyrique n’avait pas connu depuis Malherbe. Ce que Hugo appelle l’idée y anime
et y remplit sans l’outrepasser ni l’agiter, un corps bien proportionné. C’est de la
grande et saine rhétorique. Hugo est déjà l’homme qui peut parler de la poésie comme
Léonard parlait de la peinture au duc de Milan :
« En peinture, je puis faire n’importe quoi aussi bien que n’importe
qui. »
De là les Ballades et les Orientales, le dépaysement
dans le temps et le dépaysement dans l’espace, qui sont moins d’un poète conquérant
que d’un technicien en disponibilité. Elles font, dirait-on presque, avec
Cromwell qu’elles précèdent et suivent, une sorte de trilogie, la
trilogie de l’essai, du métier, de la technique. Cromwell est célèbre
par sa préface : mais toute la production hugolienne jusqu’en 1829 a l’apparence d’une
préface, d’une introduction poétique à la poésie, d’une introduction dramatique au
drame, d’une ouverture. L’entrée lyrique du vrai Hugo date des Feuilles
d’automne. Et alors les quatre recueils des Feuilles
d’automne, des Chants du crépuscule, des Voix
intérieures, des Rayons et les Ombres, de 1831 à 1840, vont
former une Histoire de dix ans poétique, un tout, une coupole sur
quatre piliers, le premier massif du vrai monologue hugolien, du monologue d’Olympio
parmi les vivants.
Il y a dans les Feuilles d’automne une seconde ode à Lamartine, écrite
en juin 1830 pour saluer les Harmonies, qui est aussi belle que la
première, et qui, issue d’un sentiment généreux de déférence et, d’admiration, nous
indique lumineusement ce que Hugo pouvait envier à Lamartine. La poésie lamartinienne,
expose Hugo, est un grand navire, entre les deux immensités de la mer et du ciel, qui
s’avance dans l’acclamation, vit dans la ferveur de la foule, a trouvé comme Colomb
son monde, a éveillé un univers. Mais le navire de Hugo, dit-il, lutte en pleine
tempête, solitaire. Le monde qu’il cherche le fuit. Rien de fécond dans cet élément
qu’il laboure jour et nuit. L’un est le vaisseau de Colomb, l’autre celui de
La Pérouse. Et je veux bien qu’il y ait là un thème surtout lyrique et décoratif. Mais
je remarque qu’un quart de siècle après, écrivant de l’exil à Alexandre Dumas, pour le
remercier de la dédicace de l’un de ses drames, il recourait à la même image,
rappelait les amis qui en 1852 étaient venus l’accompagner au quai d’Anvers, à son
départ pour Jersey, le geste d’adieu de Dumas pendant que le navire s’éloignait, et
Dumas rentrant dans son dialogue éblouissant
et lui dans le
monologue habituel d’Olympio, « dans l’unité sinistre de la nuit »
.
Or Lamartine et Dumas sont (avec Balzac quand il écrivit les Misères,
puis les Misérables) les seuls rivaux auxquels Hugo ait pensé pour
considérer leur secret, pour établir entre eux et lui une ligne de comparaison, pour
leur reconnaître, sur un point, une supériorité à laquelle il ne pouvait pas
atteindre. Il ne paraît jamais avoir éprouvé ce sentiment à l’égard de Sainte-Beuve,
il n’a pas eu devant son intelligence l’idée d’une valeur qu’il eût à envier, aussi
bien au critique qu’au poète. Il a pu s’inspirer de Joseph Delorme dans
les Feuilles d’automne, comme il s’inspirera de Leconte de Lisle dans
la Légende des siècles, ou des Émaux et camées dans les
Chansons des rues et des bois, avec l’allure de quelqu’un qui reprend
son bien, qui aurait pu inventer cela tout aussi bien qu’eux, et qui en tout cas
l’exécute mieux. Peut-être, après tout, l’auteur des Misérables a-t-il
pensé de même (à tort) au sujet de Balzac. Mais le poète et l’orateur ne l’ont pas
pensé au sujet de Lamartine, l’homme de théâtre ne l’a pas pensé au sujet de Dumas. Il
a vu en eux de grands pays, dont il était séparé par des frontières naturelles, par
une nature de frontière qu’il sentait en lui ; il se définissait en les
reconnaissant.
Qu’à vingt-cinq ans de distance, la même image soit imposée, soit tirée de
l’inconscient de Hugo pour lui servir, de son côté, de borne frontière marquée de ses
armes, c’est au moins un renseignement considérable. Si nous relisons encore cette ode
de 1830 et ce court poème de 1854, nous y reconnaissons une confrontation de ceux
qu’on peut appeler deux princes du dialogue avec un prince du monologue.
Du dialogue avec la foule. Entre Lamartine et la foule, entre le vaisseau de Colomb
qui entre au port et le peuple qui se presse sur les quais, le pacte est fait. Le
poète a, avec cette foule, un langage commun, qui n’est pas toujours divin, mais dont
les parties vulgaires sont soulevées et animées par la partie divine. Il est lyrique
et orateur, dans la plénitude des deux natures, dans le plain-pied de ces deux natures
avec la nature humaine. Il y a à ce sujet un curieux dialogue de Sainte-Beuve avec
Ballanche : « Comment, demandait
Ballanche,
M. de Lamartine est-il si populaire en même temps qu’il est si élevé ? — C’est,
répondit Sainte-Beuve (ou Sainte-Beuve dit en 1845 qu’il répondit..) que
M. de Lamartine part toujours d’un sentiment commun, moral, et d’une morale dont
tous ont le germe au cœur, et presque l’expression sur les lèvres. D’autres
s’élèvent aussi haut, mais ne le font pas dans la même ligne d’idées et de
sentiments communs à tous. Il est comme un cygne s’enlevant du milieu de la foule
qui l’a vu et aimé, pendant qu’il marchait et nageait à côté d’elle : elle le suit
jusque dans le ciel où il plane, comme l’un des siens ayant de plus le don du chant
et des ailes, tandis que d’autres sont plutôt des cygnes sauvages, des aigles
inabordables, qui prennent leur essor aussi sublime du haut des forêts désertes et
des cimes infréquentées. La foule les voit de loin, mais sans trop comprendre d’où
ils sont partis, et ne les suit pas avec le même intérêt sympathique et
intelligent. »
D’autres, c’est l’Autre, en 1845. Mais l’image de Sainte-Beuve se superpose à peu
près à celle par laquelle Hugo lui-même rendait la même opposition dans l’ode des
Feuilles d’automne. Laissons les vaisseaux et les cygnes. À côté de
la vocation de Lamartine au dialogue, voilà la vocation de Hugo au monologue. Vocation
d’autant plus singulière qu’il possède tous les dons qui le conduiraient à ce
dialogue, si un mouvement irrésistible et absolu comme celui de la mer ne les
déversait incessamment du côté du monologue.
S’agirait-il en effet du monologue par obscurité, difficulté de s’exprimer
complètement, de celui auquel étaient contraints, ou Ballanche, ou ce Quinet dont
Cousin disait : « Il est de ceux à qui Dieu a dit : Tu ne te dégageras
jamais ! »
Bien au contraire ! De tous les écrivains français Hugo nous
paraît à la fois l’auteur le plus clair dans l’expression et le rhéteur le plus
puissant dans l’accumulation. Il n’est pas seulement clair, il redonde et accable de
clarté.
S’agirait-il du monologue par isolement, particularité extrême, nature de « pas comme
les autres » à la manière de Gérard de Nerval ou de Baudelaire ? Pas du tout ! Autant
que Lamartine, et plus que Vigny, Hugo a trouvé ses thèmes poétiques dans les
émotions, les sentiments, les idées les plus
communes, dans
le pain quotidien de la vie humaine : l’amour, la famille, les enfants, la patrie, et
les grands intérêts politiques et religieux sont proclamés chez lui par un
haut-parleur qui ne fait qu’amplifier, recouvrir d’inépuisables images ce que pense
l’homme moyen, transformer en cygnes sauvages et en aigles inabordables les oiseaux de
la rue.
S’agirait-il du monologue par distraction, par oubli d’autrui, par égocentrisme
monstrueux ? Encore moins. Hugo est dans la vie un homme courtois, poli, spirituel,
prudent, très curieux de ses intérêts littéraires et financiers, et très habile dans
leur gouvernement, exempt de cet illusionnisme des biens de fortune où vécurent
Lamartine et Dumas, fin observateur, connaisseur en tout, et d’une forte attention à
la vie.
S’agirait-il, à la table de travail, du monologue par abandon à la phrase, à la pente
de la parole intérieure et aux chevaux de la pensée ? Absolument pas. Hugo est resté
l’ouvrier poète. Cousin disait de lui à Sainte-Beuve : « Hugo dérange toutes
les idées qu’on se fait du poète lyrique. On est accoutumé à définir le poète
lyrique une chose légère. Au lieu de cela on a dans Hugo une
pensée calculée, compliquée, qui manœuvre en toute chose. »
Et Sainte-Beuve
lui répondait : « Oui, il fait une ode comme on ferait une serrure ! une
serrure savante, mais c’est de la mécanique. »
Le vert de gris, et
d’Institut, mis à part, ces propos ne manquent pas de pertinence. Hugo est un grand
homo faber, et l’homo faber est toujours tiré
plus ou moins hors de lui par l’appel et l’exigence de la matière à ouvrer. En dehors
de la littérature, Lamartine ne possédait qu’une technique, qu’il avait d’ailleurs
apprise : celle de la diplomatie, technique morale et politique. Les techniques
de Hugo étaient au contraire des techniques de la main, celles même
de son grand-père de Nancy, le dessin et la . Cousin et Sainte-Beuve nous
représentent deux natures d’intellectuels qui s’étonnent devant une nature d’ouvrier.
Et, précisément, chez le Hugo de 1820 à 1830, la nature ouvrière, technicienne,
dominait tout. Qu’est-ce que cette nature ouvrière, sinon la soumission à la matière,
l’esprit lesté, guidé par la matière, en dialogue avec elle, en attention à elle ?
Sainte-Beuve estimait dans les Ballades un art de verrier.
« Ce sont des vitraux gothiques… on voit sur la phrase
poétique la brisure du rythme comme celle de la vitre sur la peinture, et il n’y a
pas de mal à ce qu’on la voie. »
Les Odes et les
Orientales ouvrent un atelier de peintre décorateur. Ce grand
ouvrier, ce patron des ateliers romantique et du Parnasse, ne perd jamais le contact
avec la matérialité et la précision : le contraste reste entier avec l’immatérialisme
et l’imprécision lamartiniennes.
Voilà donc bien des conditions qui éloigneraient Hugo du monologue, et qui en effet
l’en éloignèrent plus ou moins jusqu’en 1830. Mais, de plus en plus, à partir de 1830,
il est conduit, contraint, condamné au monologue, comme penseur — le Penseur.
À quelqu’un qui l’arrêtait dans la rue en lui disant : « Toujours à penser ! »
Lamartine répondit : « Mais je ne pense jamais : mes idées pensent pour
moi. »
C’était très juste : elles lui fournissaient, comme une fontaine par
quatre bouches, la pensée, le rythme, l’aisance, l’éloquence. De Victor Hugo, on
dirait aussi bien que les mots écrivent pour lui. Mais ses idées ne pensent pas pour
lui. C’est lui qui les pense ; et surtout, c’est lui qui pense. Il n’y a aucune raison
de railler ce nom qu’il se donne à lui-même : le Penseur. Non au sens de Maine de
Biran ou d’Amiel, évidemment, mais en un sens réel, et puissant. Le Hugo de Rodin
naguère au Palais-Royal, et même l’homme qui était nu devant le Panthéon, réalité
hugolienne qui semblait montée de la crypte pour témoigner du Poète, le et
l’exposent plus clairement que ceux des critiques qui ont vu de leur fenêtre à
guillotine que Hugo n’a pas d’idées. Par ce mot et cette fonction de penseur, Hugo,
avec une juste expérience du réel, entend la force de la vie intérieure telle qu’il
l’éprouvait en lui, à la manière d’un élément : vie intérieure aussi ,
sur le registre de l’homo sapiens, que la technique de Hugo sur le
registre de l’homo faber. Son monologue est fait de cette vie
intérieure, et, d’ailleurs, un monologue qui a du style ne peut pas être fait d’autre
chose.
On remarquera, entre parenthèses, que la légende qui fait de Victor Hugo un verbal
qui ne pense pas est due à des hommes qui sont eux-mêmes mangés par la copie, comme
Faguet, ou par la vie de relations, et à l’intérieur de
qui il ne reste à peu près rien. « Le voilà seul avec lui-même, disait Capus
d’un de ceux-là, c’est-à-dire vraiment seul ! »
Le contraire même de la
solitude monstrueusement peuplée de Hugo. Aussi bien, aucun philosophe n’a-t-il, au
sujet de Victor Hugo, donné dans ce lieu commun de publiciste.
Ce climat propre de sa vie intérieure, ce monologue qui fait la condition de son
génie, Hugo l’a peint dans un morceau , qui tient presque dans son
œuvre, comme formule de son secret, la place de la Nuit de Décembre
dans Musset et celle de la Vigne et la Maison dans Lamartine, l’une et
l’autre expériences réelles, comme on sait, et non fictions. C’est la Tempête
sous un crâne des Misérables. On dirait qu’il y a en effet
des climats sous son crâne, comme chez Pantagruel et chez le Satyre.
Musset et Lamartine rendent leur solitude par un dialogue entre eux et leur âme de
poète, Hugo l’expose en un monologue. On y trouverait presque le procès-verbal
authentique de la naissance du monologue hugolien : Jean Valjean cédait « à
cette puissance mystérieuse qui lui disait : Pense ! comme elle
disait il y a deux mille ans à un autre condamné : Marche !… Il est certain qu’on se
parle à soi-même ; il n’est pas un être pensant qui ne l’ait éprouvé. On peut dire
même que le Verbe n’est jamais un plus magnifique Mystère que lorsqu’il va, dans
l’intérieur d’un homme, de la pensée à la conscience et qu’il retourne de la
conscience à la pensée. C’est dans ce sens seulement qu’il faut entendre les mots
souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s’écria. On se dit,
on se parle, on s’écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. Il y
a un grand tumulte, tout parle en nous, excepté la bouche. Les réalités de l’âme,
pour n’être point visibles et palpables, n’en sont pas moins des réalités »
.
Réalités… Il existe une réalité intérieure de Victor Hugo, comme il existe une
situation extérieure de Victor Hugo. Ce sont deux puissants dieux.
C’est cette réalité intérieure de Victor des années trente : Hugo qui met tant de
distance entre Feuilles d’automne et la poésie antérieure. Tout le
poète futur, celui d’un demi-siècle, tient déjà dans les quarante poèmes du frêle
recueil qui porte pour sa première épigraphe
Data fata secutus
, et qui va en effet les suivre jusqu’au
bout.
Parmi ces destins, il y a précisément cette teinte sérieuse d’un arbre qui, à
vingt-huit ans, sent déjà son automne à ses responsabilités, à ce poids intérieur
que révèle la pièce liminaire, que précisent le second poème, À Louis
Boulanger, et tant d’autres, la Rêverie d’un passant à propos d’un
roi, Ce qu’on entend sur la montagne. Beaucoup des pièces du recueil sont
adressées à quelqu’un, Boulanger, Sainte-Beuve, un neveu, un ami, la femme ou la
fille du poète. Mais on remarquera combien elles semblent les concerner peu, passer
au-dessus de leur tête, ne leur demander que l’occasion d’un monologue, manquer de
cette interpellation et de cette prise directe qui chez Lamartine vont vraiment de
l’homme à l’homme et maintiennent sur un poème les esprits d’un dialogue ; les deux
morceaux les plus caractéristiques de ce monologue sont la Pente de la
rêverie, et la Prière pour tous.
La Pente de la rêverie a la même valeur de procès-verbal que la
Tempête sous un crâne : procès-verbal, le 28 mai 1830, d’une vision
totalitaire du monde, d’une hallucination de la plénitude, où l’histoire humaine est
vue et sentie à la manière d’une cathédrale gothique, à la fois dans son ensemble et
dans le détail indéfini de ses pierres sculptées. Par cette Pente de la
rêverie, on entre à l’intérieur du poète comme on chemine dans les membres
et dans la tête d’un colosse de bronze. Hugo y trouve pour la première fois son
thème éternel. Trois moments, un jour de pluie, au printemps, dans cet appartement
de la rue Jean-Goujon où il est allé chercher la campagne et la verdure. Ses
enfants, Léopoldine et Charles, jouent dans le jardin, les oiseaux chantent, la
Seine, Paris, le dôme des Invalides s’étalent. Voilà le premier plan, la première
vie, le premier Hugo, familier. Puis ce plan s’efface. Un second lui succède : les
amis, amis littéraires, amis peintres — soit l’école où il règne, le monde des
lettres, des idées, de la gloire, cette famille selon l’esprit dans laquelle se fond
la famille selon la chair. Tels sont les deux premiers Hugo, nature normale de
poète, et qui se retrouveraient à peu près chez tout poète normal, qui ne sont pas
du Hugo seul, qui en seraient même à peu près le
contraire. Puis, brusquement, à une dénivellation, comme au sommet
d’un col une face nouvelle de la terre, s’étale le troisième Hugo, le Hugo
visionnaire, sans commune mesure avec les précédents, Hugo l’unique, Hugo seul, ou
mieux Hugo peuple, Hugo peuplé, Hugo élément, un Hugo dans lequel les barrières
physiques cèdent, l’écrou du corps et du cerveau se desserre, la représentation
n’est plus obstruée par l’attention au fait, toute la mémoire d’un passé humain,
présente derrière l’écrou, comme l’eau derrière la vanne, se répand, inonde,
coïncide avec les siècles, les générations, les Solymes, les Tyrs, les Carthages,
les Romes, et l’histoire humaine et la durée cosmique boivent comme une goutte d’eau
la vie d’un homme. Ce thème du plan impersonnel qui succède au plan personnel
reparaîtra dans la dernière pièce des Contemplations. Il est alors
devenu, dans la solitude de l’exil la vocation quotidienne de Hugo. Mais cette
vocation propre de Guernesey est présente dès les Feuilles d’automne,
que Hugo a écrites de vingt-six à vingt-neuf ans, et où le prophète, le visionnaire
débute.
La Prière pour tous, banalisée pour avoir traîné ses fragments dans
les recueils enfantins, s’allonge vers le même orient que la Pente de la
rêverie. Si l’on compare aux odes des années vingt ce poème de 1830, et
précisément parce qu’il semble appartenir à la même famille de sujets, on
reconnaîtra le changement de climat, — les thèmes de Magnitudo parvi,
Léopoldine, celle que Sainte-Beuve appelait la fille des Césars, prenant déjà, comme
si elle était de l’autre côté de la tombe, figure d’intercesseur et d’ange entre son
père pensif et la foule des vivants et des morts.
Et sur quelle pièce, datée de novembre 1831, se terminent les Feuilles
d’automne ? Vingt ans avant le coup d’État, sur la première pièce des
Châtiments, la carte d’Europe animée, flamboyante, ruisselante de
noms de villes devenus diamants pour la monture de la rime, peuples vengés, rois au
pilori, marqués, armoriés à l’épaule, carcans, et le dernier vers notifiant la
naissance de cette Muse.
La dernière pièce des Voix intérieures, achèvera sur le même profil
le recueil de 1837. À la nouvelle Muse, à la Jeune
Parque, qui sent son destin et qui veut sortir, aller, le doigt du poète dit :
Reste encore, il n’est pas temps.
Pourrait depuis longtemps et ne veut pas encor
!
Les Feuilles d’automne ont infléchi la courbe nouvelle, la ligne se
continue unique et droite dans les trois autres recueils, les Chants du
crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les
Ombres. Ce sont les quatre parties d’un même poème, les quatre
articulations d’une même vie.
Dans les Chants du crépuscule, tonnent sur Paris, à travers les
tours ajourées de l’ode, les cloches civiques, nationales, humaines. Aucun autre
recueil de Hugo, si ce n’est les Châtiments, n’a plus la figure d’un
recueil politique. Les premières pièces d’amour à Juliette y mêlent leur cloche
d’argent, mais le futur pair, émule de Lamartine, le poète proclamateur et prophète
a pris toute sa stature.
Ce poète proclamateur et prophète, a partir des Voix intérieures, il
reçoit un nom nouveau, il s’appelle Olympio. C’est dès 1835 que Victor Hugo conçoit
l’idée d’un grand livre de vers qui s’appellerait les Contemplations
d’Olympio, et dont l’acte de naissance s’étale dans le dialogue du
15 octobre 1835, qui s’appelle À Olympio, placé exactement dans le
recueil des Voix intérieures (tous les recueils de Hugo ont des
titres magnifiques, mais très justes) parce qu’il est fait, comme la Vigne et
la Maison, de deux voix intérieures alternées, celle du poète homme et du
poète prophète, du poète actuel de Paris et du poète futur de Guernesey.
Comme la Pente de la rêverie, c’est là, dans les quatre recueils des
années trente, un poème cardinal, un poème-gond, sur lequel roule lentement la porte
de la destinée hugolienne, et que paraphrase, par ailleurs, la préface du dernier
recueil,
de celui dont une pièce a popularisé le nom
d’Olympio, dont le titre lui aussi indique un thème de dialogue inégal entre le
passé et l’avenir : les Rayons et les Ombres. Ce portrait du poète
idéal, tracé dans cette préface, le 28 avril 1840, c’est déjà le portrait même de
l’auteur des Contemplations le portrait du poète de Guernesey.
« Il aurait le culte de la conscience comme Juvénal, lequel sentait jour et
nuit un témoin en lui-même, le culte de la pensée comme Dante qui nomme les damnés
ceux qui ne pensent plus, le culte de la pensée comme saint-Augustin, qui, sans
crainte d’être appelé panthéiste, appelle le ciel “une créature
intelligente”. »
Juvénal et Dante sont de ces pré-Hugo qui se
réincarneront dans l’exil de 1851, et dans William Shakespeare. Saint
Augustin est désigné ici comme un génie précurseur du théologien de la Bouche
d’ombre et de Dieu. Ce poète composé de Juvénal, de Dante
et de saint Augustin, quelle sera sa mission poétique ? La trilogie épique de
Guernesey. « Ce que ferait ainsi dans l’ensemble de son œuvre, avec tous ses
drames, avec toutes ses poésies, avec toutes ses pensées amoncelées, ce poète, ce
philosophe, cet esprit, ce serait, disons-le ici, la grande épopée mystérieuse
dont nous avons tous un chant en nous-mêmes, dont Milton a écrit le prologue et
Byron l’épilogue : le Poème de l’Homme. »
Les Rayons et les Ombres donnent leur ouverture musicale à ces
Contemplations d’Olympio, dont le destin alors inconnu exigeait la
complicité de la solitude et de l’exil. La pièce liminaire des Rayons,
Fonction du poète, ce sont les Mages moins la joaillerie
des noms propres, la deuxième, le Sept Août 1829, c’est le dialogue
éternel des deux majestés, le roi et le poète. Même dans la troisième, Regard
jeté dans une mansarde, le poème populaire et sentimental monte sur le
trépied : voilà la guerre de Hugo à Voltaire, du siècle prophète au siècle critique,
de l’homme de Dieu à l’homme du diable. Il y a par ailleurs un peu de remplissage,
préposé au rôle d’Ombres, et même les fameuses
Guitares, mais tel qu’il est et dans sa variété même, le recueil
paraît celui des quatre qui, plus près des Contemplations, leur
ressemble le plus, fait le mieux sentir l’unité profonde du poète, telle qu’il
l’exprime
encore dans la décisive préface : « Rien
de plus divers en apparence que ses poèmes, au fond rien de plus un et de plus
cohérent. Son œuvre, prise dans sa synthèse, ressemblerait à la terre ; des
productions de toutes sortes, une idée première pour toutes les conceptions, des
fleurs de toutes espèces, une même sève pour toutes les racines. »
On sait comment la sève parut tarir entre 1843 et 1851. La chute des
Burgraves, la mort de Léopoldine, l’option pour une carrière
politique, raréfient la veine lyrique pendant huit ans, au cours desquels il n’y a
guère qu’une reprise poétique, l’automne de 1846, où le poète écrit les pièces de
Pauca meæ, ainsi qu’Aymerillot et le Mariage de
Roland.
En novembre 1849, sortant d’une séance de l’Assemblée, c’est sous le titre et dans le
tutoiement À Olympio qu’il note :
Admirables personnifications, comme celle de Proserpine dans les
Contemplations ! Entre cet Apollon du poète et cette Isis du penseur,
auxquels l’exil donnera leur structure et leur profondeur, il y a un hiatus, il y a
l’absence d’un médiateur, d’un liant, d’un troisième terme, de ce qui eût fait à
l’Assemblée l’orateur, dans le lyrisme familier le Lamartine, au théâtre le Dumas :
l’absence de la Vénus charmeuse et du Mercure insinuant. Mais quel Apollon que celui
de la Légende, quelle Isis que celle de Dieu !
Les dix mille vers des Contemplations équilibrent dans l’œuvre lyrique
de Hugo les dix mille vers des quatre recueils 1830-1840. C’est à elles qu’on accorde
généralement le haut du pavé, mais cette supériorité pourrait se discuter, et la
tétrade des années trente, après tout, les vaut poétiquement. Leur place unique vient
de leur fonction de Journal ou de Mémoires poétiques,
répartis sur près d’un quart de siècle. Sous leur forme brisée, elles correspondent à
des Mémoires d’outre-tombe ou à
des
Confidences. Les pièces d’Autrefois ne sont antidatées
que pour combler des vides, pour restituer par la mémoire imaginative certains moments
du passé, et aussi pour arranger ces moments de manière à répandre sur la vie
politique de l’exilé de Guernesey une unité qu’elle ne comportait pas. De là des
poèmes de critique littéraire comme la Réponse à un acte d’accusation,
et surtout politique comme l’Écrit en 1846 de 1854, des vers d’amour
qui sont des bouquets envoyés de Jersey à des beautés d’autrefois, et puis le poète
qui devient le prophète, Jérusalem qui devient Patmos.
Le poème à deux tours, la Notre-Dame de l’exil, qui s’achève par Ce que dit la
bouche d’ombre et À celle qui est restée en France,
apporterait en somme le même message que le poème à quatre tours des années trente, si
tout de même deux éléments nouveaux, inattendus, excentriques, non donnés dans les
destinées de 1840, n’étaient intervenus à Jersey, pour lever cette poésie au-dessus
d’elle-même, la situer, dans la vie même, sur un seuil surhumain analogue à celui que
Hugo, avec les Burgraves, avait cru trouver dans la scène : la mer et
les morts.
À cinquante ans, Hugo passe du climat de terre au climat marin. Il vivra dix-huit ans
dans deux îles. Révolution physiologique, d’abord. Jusqu’alors c’est un urbain, un
Parisien pur, et on ferait volontiers de Boileau, de Baudelaire et de lui les trois
grands poètes de Paris. Tout ce qu’il écrit est écrit à Paris. Pendant ses courtes
vacances à la campagne il se repose. Le contraire de Lamartine qui n’écrit à peu près
rien à Paris, et à qui toute son œuvre poétique est dictée par les automnes de
Bourgogne, ou les étés de la mer toscane. Brusquement la santé, la vie, la poésie et
la pensée de Hugo épousent, d’un consentement profond, le climat du sel et de l’ioder
de l’espace et de la tempête.
Devant l’élément avec lequel il va cohabiter dix-huit ans, le poète prend conscience
et possession de son monde intérieur comme d’un élément aussi. Cette pente de la
rêverie qu’il
avait suivie vingt ans auparavant aux
Champs-Élysées, elle quitte sa nature de pente sur la terre pour devenir un lit sans
bornes sous la mer. Du visionnaire par accident la solitude fait un visionnaire
ordinaire. L’état mystique de la Pente de la rêverie s’amplifie,
s’approfondit, touche aux enfers et au ciel avec Ce que dit la bouche
d’ombre. Et Coré qui devient Proserpine, symbole de cette poésie
transfigurée, c’est une pièce des Contemplations.
Hugo sent son élément intérieur assez puissant pour tenir tête à l’autre élément,
dialoguer avec lui, l’écouter, lui répondre, l’interpeller. La mer, en fortifiant sa
cage thoracique, lui donne l’habitude de ce dialogue rugissant. On se moque souvent du
poème Ibo, de la prétendue contradiction entre l’idée et le rythme, du
délire prophétique qui y roule. Bien à tort ! Écrit au dolmen de Rozel,
Ibo est encore un poème-gond, le poème d’une transfiguration, et dans
l’énergie ramassée de sa courte strophe, le moment même où la figure de Hugo passe de
David d’Angers à Rodin :
Chez l’auteur des Châtiments ce n’est pas une gasconnade, puisque les
Châtiments ont fait entrer le rugissement dans la poésie, et que ce
rugissement de Jersey a pour basse et pour contrepoids le rugissement de la mer.
Quelques pièces des Châtiments ont été écrites à Bruxelles. Mais leur
torrent prophétique et leur tempête, leur nature physique, le volume de leur cri
n’existeraient pas sans le dialogue et la lutte de la
voix
humaine et de la mer, pareils au dialogue et à la lutte de Jacob avec l’ange. L’exil a
fait un Hugo plus ou moins manichéen, a imposé à l’auteur de la Bouche
d’ombre, de la Fin de Satan, des Misérables,
la présence du mal comme celle de la mer, ainsi que d’un élément encore, d’un élément
qu’incarnent pour l’exilé le régime de décembre, la force au service du crime
politique, le règne de Bonaparte, et devant les cris duquel l’exilé se sent les
poumons assez forts pour rugir le bien. Le thème cosmique et métaphysique
d’Ibo élève au carré le thème politique des
Châtiments, la force du rugissement qui répond à la clameur
aboyante.
Avec la mer, les morts. En 1853, quand Hugo vient de terminer les
Châtiments, Delphine de Girardin, en visite à Jersey, initie la
famille Hugo aux tables tournantes. La première voix d’outre-tombe qui leur parle est
celle de Léopoldine. Les morts de l’histoire suivent et mènent pendant des mois leur
dialogue, en milliers de vers hugoliens, avec Hugo. La conscience de Hugo faisait les
questions, son inconscient, télépathiquement, par l’intermédiaire de Charles et des
siens, répondait. Cette explication naturelle, la vraie, paraîtra aussi surhumaine que
l’explication surnaturelle. Les poèmes du sous-produit hugolien, attribués par Hugo
aux tables, sont un phénomène unique dans l’histoire de la poésie, même de l’humanité.
Hugo, lui, ne s’est jamais arrêté à une explication naturelle. S’il a mis fin aux
séances et aux dictées, crainte de révolutions intérieures trop violentes (peut-être
songeait-il à son frère mort fou, et à ses enfants ; seule, une folle, la filleule de
Sainte-Beuve, devait lui survivre), il n’a jamais douté que les morts, que les voix de
Dieu, que Dieu lui-même, ne lui eussent parlé. Il a écrit lui-même sur des
photographies extatiques de lui : Victor Hugo causant avec Dieu. D’où les échos de ces
causeries dans ses poèmes, le second tome des Contemplations, de
Pauca meæ à Au bord de l’infini, livre de la mort et
des morts. Le poète visionnaire est maintenant un poète habité, un poète-monde. Ses
poèmes comme ses romans prendront, à son image, figure de mondes. Sa triple épopée et
les Misérables seront des mondes. Comme la dernière pièce des
Feuilles d’automne posait, prenant date, le premier jalon de la
poésie satirique, les Burgraves, les poèmes
épiques de 1845 avaient bien posé les premiers jalons de la poésie épique. Mais
comment croire qu’elle eût percé, cette poésie, après 1853, tant de routes dans
l’espace sans ce renfort, sans cette découverte et cette présence de la mer et des
morts ?
D’où les années de Jersey et de Guernesey, jusqu’en 1860 environ. À
ce moment, toute la génération du siècle est morte, comme Balzac, s’est tue comme
Vigny, ou bien, comme la plupart des autres, dans un monde qui n’est plus le sien, se
survit par une production périmée avec Michelet, entasse de la copie avec Lamartine.
Alors, de cet aliment des géants qui fut le partage de la génération romantique, de la
génération unique, il semble que tout l’héritage aille à Hugo, comme les héritages de
l’Europe allèrent à Charles-Quint, et que Guernesey devienne le lieu d’une monarchie
universelle (contre laquelle n’ont pas manqué de jouer les vieilles réactions
françaises), — qu’en quittant en 1850 la tombe de Balzac sur laquelle il avait
prononcé un magnifique discours, Hugo ait emporté pour l’ajouter à la sienne la part
cosmique de ce génie.
La production poétique de Hugo pendant ces neuf ans représente à peu près le double
de celle qui avait précédé et qui suivra : les Châtiments, les
Années funestes, la plus grande partie des
Contemplations, la Fin de Satan, Dieu, la
Légende des siècles, les Quatre Vents de l’Esprit, la
plus grande partie de Toute la Lyre et d’Océan.
Il faut y ajouter les Chansons des rues et des bois publiées en 1865,
mais presque toutes écrites en 1859, l’année de cet Orphée aux Enfers,
qui va donner leur style aux dix dernières années de l’empire, le style où l’on
s’amuse, où les dieux de l’Olympe s’amusent. Hugo a toujours été extrêmement attentif
aux courants littéraires, et le poète de l’exil et du rocher, si la politique eût
tourné autrement, quel poète de la présence il eût fourni à Paris ! De l’œuvre de
l’exil, on peut dire que, tandis que le pourâna épique se rattache au mysticisme de
1848, la poésie proprement Second Empire ce sont les Châtiments de
l’absence, les Chansons de la présence. Parmi l’œuvre poétique de Hugo,
Alphonse Daudet, qui est resté jusqu’au bout l’ancien secrétaire de Morny, le délégué
des Vingt
ans en 1860, n’admettait et n’aimait que
ces deux livres, ces deux versants de la poésie impériale.
Mais au regard du massif et de la substance de Hugo, les Chansons ne
sont qu’une excursion, moitié voyage à Cythère, moitié voyage à Paris, les deux
voyages, au temps de la Belle Hélène et de la Vie
parisienne, n’en faisant d’ailleurs qu’un. Le Hugo de l’exil, le Hugo rivé à
la solitude, à la prophétie, aux mers, aux morts, aux mots, on le verrait pris dans
l’image des quatre vents de l’esprit, des quatre chevaux du soleil, au carrefour de
quatre mondes qui répondent également à son idée d’un monarchie universelle et d’un
rayonnement illimité : le monde des mots, nourri de lyrisme ; le monde des visions,
matière épique ; le monde philosophique, lieu dramatique d’une lutte entre la lumière
et les ténèbres ; le monde politique, qu’a étrangement labouré en lui le génie
satirique.
La royauté des mots, nul ennemi ne la lui conteste. Hugo en France est aux mots ce
que Descartes est à la raison ou Voltaire à l’esprit, ce qu’ailleurs Michel-Ange est
au marbre, ou Rembrandt à la lumière. Il en obtient pour sa pensée tout ce qu’il
veut, et ils en obtiennent pour leur beauté tout ce qu’ils veulent. Jamais cette
souveraineté des mots n’est plus absolue, moins limitée que dans ces années
cinquante. On pense à Louis XIV après Nimègue, à Napoléon en 1811. Le lyrisme de
Stella, des Mages, d’À celle qui est restée
en France est brasillant de mots comme d’étoiles un ciel d’été. Le poème
de Dieu, qui a marqué sans doute le point maximum du gigantisme
hugolien, en devient effrayant. Si les triangles avaient un Dieu, dit Montesquieu,
ce serait un Dieu triangle. On voit littéralement dans ce poème le maître des mots
faire Dieu avec les mots :
Le verbe de saint Jean, c’est le Logos, non le mot. Mais Hugo seul avait droit à ce
contre sens et à ce calembour. Il lui donne l’être, comme le Christ à Petrus
petram.
Et cela n’irait pas bien loin si l’auteur de ce calembour n’était celui de la
Pente de la rêverie, si le maître des mots n’était le maître des
visions, si la Vision d’où est sortie ce
livre qui ouvre la Légende des siècles n’était une vision
vraie, si la vie poétique proprement hugolienne, ce n’était le mariage, l’exogamie
inattendue, de ce Verbe et de la Chose vue. Hugo
n’a pas créé la vision épique, mais il a créé l’épopée visionnaire. Le Sacre
de la Femme, le Petit Roi de Galice, Éviradnus, le
Satyre, la Rose de l’Infante, autant d’équilibres
entre deux forces, la force inépuisable des mots et la force sans défaillance et
sans artifice de la vision évocatrice. À la science innée des tours, des
raffinements, des doublets, des étymologies, d’une langue à son zénith de puissance
virile, Hugo unit la vision nue, la vision des prophètes bibliques. De Jérémie et
d’Ézéchiel à saint Jean, l’épopée de Guernesey ne comporte pour Hugo qu’un
précédent, la Bible. C’est pourquoi la Légende des siècles ne doit
être prise que pour un volet d’un triptyque, dont les deux autres, qui lui sont
antérieurs, relèvent directement des prophètes : la Fin de Satan et
Dieu. Le Jésus-Christ de la Fin de Satan aura été
mis très haut quand on aura dit qu’il reste en français la seule transposition
supportable, et belle, de l’Évangile. Mais Hugo a-t-il gagné la gageure qu’est
Dieu ? A-t-il rendu sensible au lecteur ce qui était certainement
et profondément sensible à lui-même ? Il semble qu’ici, entre les mots et la vision,
l’équilibre, maintenu ailleurs, soit rompu en faveur des mots, que les mots
« ce corps aéré de la voix »
, accumulent tragiquement et
passionnément leurs corps pour exprimer l’incorporel.
Il y a dix ans que Hugo a renoncé au théâtre, renoncé à projeter ses visions sur la
scène qui n’a pu porter la vision des Burgraves. Mais, dans les îles,
c’est lui-même qui devient un théâtre, c’est son monde intérieur qui devient un
monde dramatique. Comme le dernier mot de Napoléon avait été Armée, Hugo eut dans
son agonie de mai 1885 pour dernier vers :
Ce combat dramatique, ce dialogue manichéen, cet effort de Dieu contre la matière,
de l’âme contre le poids, du bien contre le mal, de la vie contre la mort, ce Noir et blanc proprement hugolien,
cela
devient à Guernesey la pensée de Hugo, la pensée du penseur : c’est la conscience de
ce combat qui lui compose une philosophie. Le bien et le mal ne sont pas des idées
claires, les points d’interrogation abondent dans la conscience de Hugo, ce monde
intérieur et poétique ne vit, n’obtient sa troisième dimension que par le
clair-obscur. Mais si la réalité est esprit, si Dieu ne se réalise ou ne réalise ses
fins qu’avec difficulté, si le problème du mal existe, si la matérialité est un
poids à soulever, si les religions, de l’Orient à l’Occident, et si les
philosophies, d’Anaximandre à Bergson, ont en effet senti et pensé qu’il en est
ainsi, s’il y a là un résultat de l’expérience interne de l’humanité, comme les lois
physiques sont un résultat de son expérience externe, si Hugo a vécu dans la
méditation et dans l’expression de ces vérités, s’il leur a donné un langage, un
poids, un corps glorieux, si, évidentes ou probables qu’elles sont pour les
philosophes, il les a rendues sensibles à ceux qui ne sont pas philosophes, si les
philosophes les ont avouées et admirées chez lui, comment méconnaître dans son
dialogue solitaire, dans ces tempêtes ou dans cette mer sous un crâne, dans cette
présentation de Dieu et du monde, la réalité de la pensée et la dignité du
penseur ?
Enfin l’exilé de décembre ; l’auteur des Châtiments, prend sa
définitive stature politique. Le premier Empire avait fait son père général et
comte, la restauration lui avait donné l’investiture officielle, Louis-Philippe
l’avait élevé à la pairie. L’ingratitude même de Louis-Napoléon envers le poète de
Napoléon mit Hugo plus haut encore. Un portefeuille refusé sépara de l’ingrat le
vindicatif, de Lycambe Archiloque. Ce n’est pas grand, mais c’est humain. Et à cet
humain succéda immédiatement le surhumain qui était dans la nature poétique de Hugo
et qu’il transporta dans ses proclamations politiques. Sa poésie en bénéficia quand
c’était en vers. La gloire de Hugo n’en souffrit que quand c’était en prose.
Les années miraculeuses sont à peu près terminées en 1860. Le quart de siècle qui
reste à vivre à Victor Hugo compte pour son prestige, pour sa gloire, pour la fortune
de son nom plutôt que dans son œuvre. Il compte, et aussi il pèse. Si Hugo était mort
vers 1860, en exil, laissant en somme derrière lui presque toute son œuvre poétique
actuelle, si les obsèques de 1885 avaient été un retour des Cendres en 1870, Hugo
rentrant mort, avec la République, à l’heure même où il est rentré vivant, et la tombe
tenant le serment de Jersey, aurait-il aujourd’hui des ennemis ? Pareillement, si l’un
des fusils braqués sur lui avait abattu Lamartine en 1848, sur les marches de l’Hôtel
de Ville, pendant le discours pour le drapeau, quelle fabuleuse mémoire il eût
laissée ! Pour l’un et l’autre la soixantaine fut sinon le cap périlleux, tout au
moins le cap inutile.
Les œuvres poétiques d’après 1860, l’Année terrible, l’Art
d’être grand-père ont fait à Hugo une gloire, dans le Paris des années
soixante-dix : elles n’ajoutent à sa poésie qu’une digne vieillesse, comme le feraient
les quelques pièces de la Légende qui sont de cette époque, s’il n’y
avait pas le Cimetière d’Eylau et les Sept Merveilles du
monde.
Il est puéril de se demander si Hugo est ou non le plus grand poète de la langue.
Mais on peut bien l’appeler, dans tous les sens du mot, le plus grand phénomène de
notre littérature. Sa situation présente reste probablement, avec celle de Balzac (et
pour les mêmes raisons, leur qualité de porteurs de mondes, leur figure d’atlantes, de
pâtres promontoires au chapeau de nuées) la plus haute et la plus solide du
xixe
siècle. Son avenir sera en partie commandé par
le morceau de paysage littéraire que le xxe
siècle,
quand il se sera écoulé, aura ajouté au massif du xixe
siècle et des précédents, quand auront pris figure les modifications du
rivage, les nouveaux promontoires et leurs nouveaux chapeaux. Ronsard a été déclassé
au xviie
siècle non seulement à cause de l’évolution de
la langue, mais parce que le xviie
siècle avait la
force de faire autre chose, de le faire aussi bien, et que la
méconnaissance, la perte de Ronsard, comme il y a la perte du Rhône, étaient une
condition de cette réussite : un demi-siècle après la mort de Ronsard, se levait le
Cid. Mais rien depuis un demi-siècle n’a menacé Hugo de ce
bienheureux déclassement. Rien n’en menace le xixe
siècle. André Gide a mis beaucoup de sens et de bon sens, dans le
« Victor Hugo, hélas ! »
par lequel il répondait à une enquête sur le
plus grand poète français. Opinion nuancée, juste et sincère d’un écrivain de la
génération à laquelle il incombait d’obscurcir Hugo, comme la génération de Corneille
avait obscurci Ronsard, et dont, en 1935, nous devons reconnaître, elle doit
reconnaître, qu’elle ne l’a, hélas ! pas obscurci.
Un mouvement littéraire nouveau a souvent besoin de milieux fermés où il s’essaie en
vase clos, trouve des mots d’ordre, un centre de ralliement, des camaraderies :
salons, cafés, brasseries, selon la mode de l’époque. Le romantisme, lui, eut ses
cénacles et ses ateliers.
Le cénacle, c’est un nom ésotérique qui désigne simplement l’entourage d’un poète qui
reçoit. Le premier cénacle fut celui de la Muse française, recueil de
vers et de prose qui dura un an, de juillet 1823 à juin 1824, et qui eut pour
rédacteurs principaux les deux frères Deschamps, Émile et Antony, poètes estimables,
qui n’ont pas donné à leur revue un nom qui convînt à leurs poésies, puisque leurs
vers ne sont guère que des traductions de l’espagnol, de l’italien et de l’allemand.
La Muse était un recueil très éclectique. Les derniers classiques y
écrivaient, Brifaut et Baour-Lormian. On n’y trouvait pas Casimir Delavigne, dont la
gloire, en 1820, équilibrait, avec les Messéniennes, celle de
Lamartine, mais bien trois Languedociens, Soumet, Guiraud, Jules de Rességuier, nés
avant 1790, poètes de Jeux floraux. Hugo, Vigny, y écrivaient aussi, Et surtout on se
rencontrait chez les Deschamps.
Quand la Muse cessa de paraître, en juillet 1824, il y avait quelques
semaines que le cénacle Deschamps était devenu moins utile. Charles Nodier, Bisontin
singulier, érudit, imaginatif, auteur d’aimables contes, venait d’être nommé
bibliothécaire de l’Arsenal. Il y ouvrit un salon où régnèrent avec bonne grâce Mme Nodier et surtout Marie Nodier, sa fille. Les soirées
de l’Arsenal devinrent pendant dix ans le rendez-vous de toute la
littérature romantique, et surtout de la jeunesse. Poètes, peintres, amateurs,
étrangers, s’y pressèrent, y discutèrent, y dansèrent. Ce monde ouvert et libre
faisait pendant et contraste au monde des salons fermés ; Musset en fut l’enfant gâté,
le prince charmant. Mais on ne peut pas dire que ces rencontres dans ce milieu de
passage aient eu une influence littéraire.
Le vrai cénacle romantique se tint dans le salon rouge de Victor Hugo, rue
Notre-Dame-des-Champs. C’est de là qu’est sortie la littérature doctrinale du
romantisme de 1827, tel qu’il s’exprime dans les manifestes et les préfaces — celle de
Cromwell surtout. Sainte-Beuve, Vigny, Dumas, Musset, Balzac, les
Deschamps, Turquety, Boulay-Paty, des artistes, Delacroix, Devéria, Boulanger, David
d’Angers, sont assidus, et la société n’a rien d’un groupe fermé : tout poète, surtout
tout admirateur, y est le bienvenu. Les séances importantes du Cénacle consistent dans
les lectures d’œuvres nouvelles. En juillet 1829, Victor Hugo lit chez lui
Marion de Lorme, et huit jours après Vigny convoque les poètes pour
une lecture de son Othello. Le 30 septembre 1829, a lieu la célèbre
lecture d’Hernani, devant une soixantaine d’amis, effectif ordinaire de
ces réunions. Un littérateur remuant, aigri et pointilleux, Henri de Latouche, publia
alors en octobre, dans la Revue de Paris, l’article, qui fit du bruit,
sur la Camaraderie littéraire, où il dénonçait le péril du cercle fermé
et de l’encensoir mutuel. Des polémiques s’ensuivirent. Et après 1830 les amitiés se
défirent. Les brouilles mutuelles de Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, les ironies de Musset,
les rivalités de théâtre, les dissentiments politiques, désorganisèrent le Cénacle ;
le romantisme brilla plus que jamais, mais ce ne fut plus, au sens précis et technique
du mot, une école.
Sur un point cependant, ce mot d’école, la scola, garde un sens qui
importe. Le romantisme est en France la première révolution littéraire qu’il soit
impossible de séparer d’une révolution dans les arts plastiques. Il y a une école
mixte, un esprit et un art communs à une génération de poètes et de peintres
romantiques.
Le Radeau de la Méduse au salon de 1819 et les Massacres de
Scio
au salon de 1824 avaient révélé dans un grand éclat une
peinture nouvelle. Mais c’est le salon de 1827 qui, la même année que la préface de
Cromwell, met à l’ordre du jour la question du romantisme en
peinture, la liaison et l’identité des deux romantismes plastique et poétique, moins
encore par le Christ au Jardin des Oliviers et le Marino
Faliero de Delacroix que par deux toiles aujourd’hui déclassées, qui
excitèrent un immense enthousiasme chez les poètes, la Naissance de
Henri IV par Eugène Devéria, et le Mazeppa de Louis
Boulanger, jeune peintre de vingt-et-un ans. Le Cénacle s’ouvre aux artistes et
Boulanger devient une manière de peintre officiel de Victor Hugo. Bientôt, quelques
jeunes gens créent la vignette, la gravure et la lithographie romantique : Alfred et
Tony Johannot, Jean Gigoux, et surtout Célestin Nanteuil. Et Hugo lui-même ne sera pas
l’un des moindres dessinateurs du romantisme.
Un dernier cénacle symbolise alors et consacre cette union de l’art et de la poésie.
À la différence des précédents ce n’est pas un lieu de passage, de confrontation et de
rencontres. C’est un atelier commun, avec une unité, une ardeur, une doctrine,
lesquelles survivront au romantisme lui-même. Il s’agit du groupe de la rue du
Doyenné, autour de Théophile Gautier et de Gérard de Nerval et du drapeau de ce qu’on
appellera plus tard la doctrine de l’art pour l’art.
La vieille rue du Doyenné, sur l’emplacement de la place du Carrousel actuel, sert
ici de point de repère, parce que Gautier, Gérard et leurs amis y habitent ensemble,
que c’est à peu près là que prirent forme et tradition la vie et les habitudes
d’artistes libres, excessifs, truculents, ce qu’on a appelé la première bohème : les
poètes et les peintres y sont mélangés et le genre rapin y domine ;
— le bourgeois y devient le monstre, y prend une figure puissante et fantomatique de
tête de Turc comme l’infâme pour Voltaire, Pitt et Cobourg pour la Révolution. Cette
façade provocante du romantisme, cet appel aux fenêtres, n’ont rien de commun, rien
que de contraire, au grand salonnier qu’est M. de Lamartine, à l’homme du monde qu’est
le comte de Vigny, au père de famille irréprochable qu’est Victor Hugo, au dandy des
cafés à la mode qu’est Alfred de Musset, à l’intellectuel
pauvre qu’est Joseph Delorme. Mais les ateliers et le Doyenné ont fourni le bataillon
sacré de la première d’Hernani. Ils tiennent plus ou moins dans le
romantisme la place des vainqueurs de la Bastille parmi les patriotes de la
Révolution, ils fournissent au romantisme ces excentriques et ces ratés sans lesquels
il n’y aura désormais pas d’école littéraire vivante.
Pétrus Borel a incarné les attitudes et les défis de ce romantisme intégral, moins
dans sa personne (autour de laquelle les anecdotes manquent un peu, et ces gloires-là
ne sont relevées que par des anecdotes) que dans une certaine situation de
romantique-drapeau, en vue de laquelle il s’était trouvé le nom heureux de
lycanthrope, et dans une œuvre écrite avec le dessein délibéré de faire de la
truculence, la célèbre truculence tarte à la crème de la rue du Doyenné. Les
Rhapsodies, Champavert, Madame Putiphar sont incontestablement
truculents, même succulents. Ce qui a fait du tort à Pétrus, c’est que chaque
génération a eu ses propres Pétrus, et que le premier, le fondateur du genre, a été
oublié, recouvert. Mais qui se plaît à Lautréamont et à Jarry doit avoir une pensée,
une heure de lecture pour Pétrus. Feu et flamme de Philothée O’Neddy
(Théophile Dondey), s’il n’était resté d’un ton au-dessous du creux et de la
rhétorique à flancs battus, nous donnerait l’idée de ce qu’aurait pu être la grande
œuvre poétique de l’école truculente, avec un satanisme qui fait penser à Baudelaire,
et des vocables rares qui présagent le symbolisme.
Mais les vrais maîtres de la rue du Doyenné furent Théophile Gautier et Gérard de
Nerval — G. G comme ils signèrent quand ils collaboraient.
Comme Pétrus, Gautier avait hésité entre la poésie et la peinture, et il a transporté
dans l’atelier littéraire le plus possible des mœurs, des idées et du style de la
peinture.
Les mœurs : n’entendons par là rien d’excessif. Gautier fut toute sa vie un bon
tâcheron littéraire, très rangé, très dévoué à une famille qu’il dut faire vivre de
très bonne heure,
plutôt malchanceux et dupe de son bon
cœur et de sa bonne foi. Dans ces limites de prudence et de sécurité, c’était un grand
rapin. « Le rapin, dit-il, dominait en nous le poète, et les intérêts de la
couleur nous préoccupaient fort. »
Dans le temps comme en dignité, on ne lui
enviera pas le titre de premier rapin des lettres françaises ; ce n’est pas rien.
Il l’est par ses paradoxes. Du paradoxe évidemment un peu conventionnel et
domestique, mais enfin qui a un style, une continuité, et qui est excitant, surtout
quand on le recueille dans les propos de Gautier plutôt que dans ses livres, et dans
ses articles, où il écrit sous l’œil du directeur et de l’abonné. Imprimé ou oral, il
y a un Galtierana qui est encore cité, discuté, vivant. En matière
de métier artistique et littéraire, il y a toujours un « Gautier disait que » qui
excelle à accrocher une discussion, et en lequel subsiste peut-être le plus connu de
l’artiste qui écrivit la valeur de cent volumes.
Il l’est par sa bonne humeur, la manière si française dont il accorde l’enthousiasme
et le scepticisme. Cette sympathie ironique avec laquelle nous parlons de l’école du
Doyenné, c’est lui qui en a créé le style, dans Les Jeunes-France,
tableau savoureux, amical et clairvoyant de la vie des jeunes romantiques d’extrême
gauche, procès-verbal aussi de la liquidation du groupe. Avec le Daniel Jovard, des
Jeunes-France, Gautier a créé un type littéraire plus solide et plus
substantiel que les ombres découpées ironiquement et du dehors par Musset, les Dupont
et Durand, Dupuis et Cottonet : vraie peinture, chez Gautier, avec la troisième
dimension et le modèle.
Il l’est par les idées. Gautier est le délégué du romantisme aux idées d’artiste.
L’art se suffit, comme au temps de Malherbe. En 1830, à dix-neuf ans, Gautier publie
son premier volume de vers, qui sont les vers d’un album d’artiste, impressions
nettes, colorées, où rien n’outrepasse le cadre voulu, et qui tournent absolument,
délibérément le dos à ce romantisme d’idées, à ce romantisme politique qui va déborder
dans la grande transgression de Lamartine, de Hugo, de Vigny, même de Sainte-Beuve (ce
Sainte-Beuve qui, lui, devient à ce moment Saint-Simonien et entre dans les sociétés
secrètes). En plein soleil de Juillet, c’était chez
Gautier
un beau paradoxe que d’écrire : « Aux utilitaires utopistes, économistes,
Saint-Simonistes et autres qui lui demanderont à quoi cela rime il répondra : le
premier vers rime avec le second, quand la rime n’est pas mauvaise, et ainsi de
suite. — À quoi cela sert-il ? Cela sert à être beau. N’est-ce pas assez ? »
Un système de vie, où la raison d’être de certains hommes, de certaines vocations,
soit la beauté pour elle-même et par elle seule, Gautier l’a formulé dans deux romans,
dont le premier fut célèbre et a eu des suites littéraires importantes :
Mademoiselle de Maupin et l’Eldorado ou
Fortunio. Comme le hobereau qui appelait Dieu le gentilhomme de
là-haut, et au contraire en somme de Hugo pour qui le poète est Dieu, Gautier écrira :
« Dieu n’est peut-être que le premier poète du monde. »
Il l’est par le style enfin. C’est un lieu commun que d’appeler le style de Gautier
un style de peintre. Mais il y a là une limite aussi bien qu’une qualité. Gautier
passe à bon droit pour l’écrivain romantique qui, après Victor Hugo, connaît le mieux
la langue, en use avec la plus impeccable sûreté. Mais cette sûreté peut aussi bien
s’appeler de la facilité, et une facilité dont il abuse quand il entre dans la
description, dans une reproduction qui n’est pas créatrice, dans une fonction, comme
il dit, de bon daguerréotype littéraire. Styliste, poète, romancier, voyageur, c’est
toujours du côté de la création qu’il rencontre ses limites.
Ajoutons que ce romantique peintre tente d’être aussi, comme ses contemporains, un
romantique oratoire. Ses deux grands morceaux de poésie romantique,
Albertus et la Comédie de la Mort, restent des
monuments distingués, d’abondance souvent vaine, et d’éloquence refroidie. Dans le
poème court, au contraire, Gautier excelle, par le pittoresque, la mise en valeur
lumineuse et bien poussée moins des beaux mots que des mots justes, des qualités
classiques à la Boileau. On ne s’étonnera pas que les peintres l’inspirent
heureusement, que ses Terze Rime, son Ribeira et le
Triomphe de Pétrarque soient de somptueux chefs-d’œuvre, que les vers
rapportés d’Espagne, España, soient des morceaux fortement copiés de
nature espagnole. Les Émaux et camées, petites pièces agréables et
grêles, ont été longtemps l’objet de malentendus, et louées pour des qualités
de plastique parnassienne qu’elles ne possèdent pas : simples
cartes de visite bien gravées, cornées de temps en temps chez la Muse par un poète qui
ne veut pas cesser les relations, il ne faut pas leur sacrifier le plein, le vif,
l’aventureux de la vraie poésie de Gautier, celle de sa jeunesse.
Gautier est grand et fort, mais en vers comme en prose, on en a vite fait le tour. Le
peintre manque de musique et d’au-delà. Ce cercle d’idées limité aux lettres, à l’art,
au noir sur le blanc, à la ligne et à la couleur, ne va pas sans automatisme, sans
monotonie, sans tout-fait et sans prévu. Gautier est un bourgeois de la République des
Lettres, le buveur d’apéritifs et le Homais du Landerneau littéraire. Nous le disons
avec une conscience d’autant meilleure que nous voudrions qu’on entendit tout cela en
termes d’éloge et de sympathie. À qui manquent le sens de Gautier, et de l’amitié pour
Gautier, manque un certain quartier de bourgeoisie, de familiarité, d’habitude, de
républicanisme municipal dans la République des Lettres.
Cela dit, on constatera sans regret excessif que la place de Gérard de Nerval
l’emporte aujourd’hui sur celle de Théophile Gautier. L’esprit de Gérard est celui de
la musique plus que de la peinture, du mystère plus que de l’expression, de la poésie
intérieure plus que de l’extérieure. Mais surtout, au contraire de Gautier, c’est un
être et un maître complexe, chez qui on fait toujours des découvertes, qui abonde en
tournants brusques et en percées sur l’infini. Romancier si peu balzacien, Gérard de
Nerval paraît vraiment un personnage balzacien, Gautier pas du tout et plutôt un
personnage de Flaubert ou des Goncourt. Si Gautier est le bourgeois de la République
des Lettres, Nerval en est le voyageur divin.
Il y a d’abord chez Nerval l’homme du Doyenné, l’ami de Gautier, le pur artiste et le
conteur parfait. Personne en 1832 ne racontait avec plus de bonne grâce que l’auteur
de la Main enchantée, mélange de sorcellerie et de bouffonnerie
historiques exactement dans la ligne du style des Jeunes-France. Dix
ans après, Nerval devient fou, d’une folie illuminée, mystique et tendre qui laisse
subsister en lui l’artiste, et si bien que le roman de cette folie, les Filles
du feu, soit surtout
Angélique et
Sylvie, est un des chefs-d’œuvre du récit français. L’évocation du
Valois dans Sylvie et dans Angélique a créé
littérairement la poésie de l’Île-de-France. Sylvie est restée à la
féerie ce que Paul et Virginie fut à l’exotisme.
Angélique et Aurélia sont touchées de plus près encore
par les esprits de l’illusion et de la folie. Le monde extérieur devient pour Gérard
une projection du monde intérieur, la vie est submergée et transfigurée par le rêve,
et la transmutation des créatures de chair en créatures de rêve devient l’alchimie
propre à cette nature de poète, doucement et divinement déréglée.
Les créatures de chair, c’était une créature, une actrice, Jenny Colon, dont la
liaison avec Gérard est restée assez mystérieuse pour que sa réalité soit remplacée
pièce à pièce par les substitutions du rêve. Le rêveur alors devient l’initié. Toute
une partie de l’œuvre de Gérard, Aurélia, le Voyage en
Orient, les Illuminés, ressemble aune représentation, à un
déroulement de mystères d’Éleusis, soit les aventures de l’âme sur la terre, à travers
des symboles qui sont beaux et qui regardent l’homme avec des regards non seulement
familiers, mais bienveillants. La folie de Nerval a eu des moments atroces, et
finalement celui de son suicide. Mais seuls les intervalles ou les moments lucides et
doux de cette folie ont mis au poète la plume à la main, sont passés dans ses livres,
se sont vêtus de cette prose fine, délicate et tempérée. Il est le seul écrivain chez
qui la folie, ou plutôt le souvenir et l’ombre de la folie, se soient présentés sous
la figure d’une Muse, d’une inspiratrice et d’une amie.
Et voici enfin dans le poète de l’Île-de-France le cor enchanté de la forêt
germanique. Ce frère de Novalis est le seul romantique qui ait bien connu et senti
l’Allemagne, dans sa langue, dans sa légende et dans sa musique. Il s’est connu chez
lui dans Faust. Il en a écrit la meilleure traduction, qu’admira
Goethe. Il a eu le sens du lied et de la ballade allemande, très
différente de la ballade d’artiste à la Victor Hugo. Toute une nature du Nord, qui va
de Paris à Vienne, et qui a le Rhin pour axe, peut tenir Nerval pour son poète.
Ce pays il l’a parcouru, et de ses récits de voyage sur le Rhin et en Autriche la
bonhomie fine et poétique peut faire
suite à ses tableaux
de l’Île-de-France. Mais par-delà l’Allemagne, le visionnaire, l’initié était appelé
par l’Orient. Le Voyage en Orient n’est pas une suite de notes
authentiques : il est en partie imaginé, refait, fabriqué, à la manière qui sera celle
de Barrès, mais tout cela par un artiste intelligent et impeccable. L’Orient de Nerval
est resté frais, musical, féerique, Orient de poète plus encore qu’Orient de voyageur,
Orient qu’il a vu comme il l’a rêvé.
Enfin, quand la folie toucha Nerval, le toucha avec délicatesse et caprice, mit sur
sa pensée des demi-teintes et du crépuscule, la fondit, à des intervalles, dans l’état
fluide de la mentalité primitive et de l’extase mystique, il écrivit les douze sonnets
des Chimères qui sont sans commune mesure avec le reste de ses vers, et
même avec sa littérature, et en qui se lève, à la main d’un initié antique, l’épi
éleusinien de la poésie française. Ils ont exactement le genre d’obscurité et le style
de clarté de ces guides d’outre-tombe, par les prairies et les fontaines symboliques,
qu’on a retrouvés, gravés sur des plaques d’or, dans les sépultures pythagoriciennes.
On n’en épuise pas la musique, et un curieux miracle a voulu que cette musique
radiante fût enfermée, comme chez Mallarmé, dans la forme stricte et plastique du
sonnet. Les Chimères montrent, en plein romantisme, la route au
symbolisme et à la poésie pure, comme elles montraient à Nerval, dans l’outre-tombe,
la route des initiés.
Ce n’est guère que dans ce groupe des purs artistes, des grands malchanceux
chimériques et aussi des précurseurs qu’on peut ranger Aloysius Bertrand, Dijonnais au
moins d’adoption, dont les poèmes en prose de Gaspard de la Nuit, d’une
forme précieuse et souvent parfaite, n’ont pu être publiés par ses amis qu’après sa
mort. Il a, lui aussi, montré un chemin, une terre promise, le poème en prose de
Baudelaire et de Mallarmé. On dirait que le génie immanent de la poésie française, qui
veut empêcher certaine immatérialité paradoxale d’y entrer avant l’heure, a écarté
Gérard et Bertrand avec la même brutalité disciplinaire que, plus tard, ces autres
trop tôt venus, Verlaine, Lautréamont, Rimbaud, Corbière.
L’essentiel de la révolution romantique, c’était de s’emparer du théâtre comme la
révolution politique avait eu à s’emparer d’abord du pouvoir exécutif. Il y avait en
effet un siècle et plus que les débuts littéraires avaient lieu dans la tragédie, que
la tragédie était la femme du monde que la jeunesse ambitionnait de posséder pour
faire son chemin dans la vie, les vers, la prose, le succès. La Révolution avait
empêché Chateaubriand et Mme de Staël de jeter la gourme tragique
nécessaire. Leurs tragédies en cinq actes et en vers ne furent que différées, et il
fallut qu’ils les écrivissent plus tard. Dans la première décade du siècle, un poète
tragique, dont les pièces ne sont pas plus mauvaises que d’autres, mais ont été
tournées en ridicule par la critique, va se tuer, de désespoir, près de Belley où il a
un neveu en pension. C’est Lyon des Roys, le frère de Mme de Lamartine. Quand celle-ci trouvera des actes tragiques dans les tiroirs de
son fils, qu’il partira pour Paris avec un Saül en vers pour le lire à
Talma, on juge des transes de la pauvre femme. Heureusement les
Méditations et la diplomatie le détourneront de la scène, à laquelle
il ne reviendra que la cinquantaine passée, comme Chateaubriand avec
Moïse, et, sans lendemain, avec Toussaint Louverture,
tragédie nègre.
La révolution romantique n’est pas une révolution sans doctrines. Depuis la
Littérature de Mme de Staël, et sans compter le
préromantisme, dont on ne sait pas jusqu’où il remonte, elle a été préparée par un
quart de siècle de manifestes. Or manifestes, littérature dogmatique, critique,
polémique, concernent pour les trois quarts le théâtre. On sait l’importance du
Cours de littérature dramatique de Schlegel,
traduit par une cousine de Mme de Staël en 1814.
L’opinion littéraire est pour ou contre Shakespeare, pour ou contre le théâtre
espagnol et allemand, pour ou contre la tragédie, pour ou contre les unités. Bientôt
le libraire Ladvocat commence la traduction des Chefs-d’œuvre des théâtres
étrangers, qui deviendra pour les romantiques une véritable Somme
dramatique. Le mot théâtre avait eu en France jusqu’en 1815 un sens français ; il s’y
entend, à partir de 1815, avec un sens européen. Le romantisme débute dans ce sens
élargi, dans cet appel d’air.
Pas plus que de ce crédit dans l’espace, il ne manque d’un acquis dans la durée. Il y
a toute une histoire des essais divers faits par Lemercier, Raynouard, Delavigne, pour
desserrer le carcan tragique. Le Racine et Shakespeare de Stendhal,
écho des conversations d’alors, prédisait facilement en 1825 un théâtre historique
des chroniques. Le maître du mélodrame, Guilbert de Pixerécourt, a dans les
trente premières années du siècle habitué les spectateurs populaires aux héros
ténébreux, aux brigands, aux cadavres, aux émotions fortes. « Malheur au
théâtre français, s’écriait Geoffroy, quand un homme de quelque talent et
connaissant les effets de la scène, s’avisera de faire des mélodrames. »
Mais la Comédie-Française, alors très avancée et allante, sut flairer le vent théâtral
mieux que l’Académie le vent poétique. Elle jouait le 11 février 1829 Henri III
et sa cour, drame en prose, coupé hâtivement, avec un sens de
la scène, dans l’histoire d’Anquetil, qu’Alexandre Dumas menait de découvrir. Le
24 octobre de la même année, elle représentait un Othello, en vers,
d’Alfred de Vigny, qui était du vrai Shakespeare assez exactement adapté, et quelques
semaines après elle ouvrait l’année 1830, avec Une fête de Néron, de
Soumet et Belmontet, où un dernier acte à grand spectacle, un Néron matricide, jouant
malgré lui le rôle d’Oreste comme Saint-Genest le rôle d’Adrien (le monde est petit)
triomphe avec cent représentations. Il semblait déjà que le drame romantique eût son
Britannicus, et Victor Hugo n’avait pas encore donné. Au théâtre du
moins. Car depuis plusieurs années le livre, le théâtre publié servait de fourrier
alerte à la scène.
Une bonne partie du théâtre romantique est alors un théâtre historique, en prose,
dont on sentait depuis longtemps la possibilité et même la nécessité. Dès 1747 le
président Hénault ne s’était-il pas demandé pourquoi notre histoire n’avait pas été
fixée à la manière des drames historiques de Shakespeare ? L’Henri VI
du poète anglais lui donnait l’idée d’un François II en prose,
tentative sans lendemain jusqu’à la Restauration. À ce moment naît de toute part un
curieux théâtre de scènes historiques écrites, jouées parfois dans les châteaux (comme
celles du comte Roederer) : théâtre du livre et des amateurs qui voisine et cousine
avec les Proverbes de Carmontelle et Leclercq. Il témoigne du goût
général de cette époque pour l’histoire, déclenché par Chateaubriand, et nourri par
les grandes collections de mémoires, documents, travaux de librairie, romans de Walter
Scott, surtout, qui parurent à partir de 1820. Quand Stendhal écrit : « La
nation a soif de sa tragédie historique »
, il exprime les idées du salon
Delescluze, d’où sortent plus ou moins, de 1820 à 1827, l’Insurrection de
Saint-Domingue de Charles de Rémusat, un Cromwell de Mérimée
(non publié), le Théâtre de Clara Gazul de Mérimée en 1825, les
Barricades de Vitet en 1826, les Soirées de Neuilly de
Dittmer et Cavé en 1827, les Scènes contemporaines de Loève-Veimars et
Rumier la même année. Le Cromwell de Hugo en 1827 appartient à ce
théâtre du livre comme le Spectacle dans un fauteuil d’Alfred de Musset
en 1832. Alexandre Dumas dira avec justice et une modestie inaccoutumée, de
Henri III et sa cour : « Je ne me déclarerai pas fondateur
d’un genre, parce qu’effectivement je n’ai rien fondé. MM. Victor Hugo, Mérimée,
Vitet, Loève-Veimars, Cavé et Dittmer, ont fondé avant moi, et mieux que moi. Je les
en remercie : ils m’ont fait ce que je suis. »
Pourquoi la date de l’une de ces pièces, écrite en 1827, Cromwell,
importe-t-elle tant dans l’histoire du romantisme ? Pour trois raisons. À cause de sa
valeur : ce drame de trois mille vers, qui ne peut se jouer, est curieux, amusant,
bien écrit, tient encore, à la lecture. — À cause de son sujet : ce sujet est dans
l’air ; dans l’air politique, où le précédent des révolutions d’Angleterre, à la
veille de 1830,
intéresse et inquiète ; dans l’air
littéraire, où les traductions des Mémoires sur la Révolution
d’Angleterre par Guizot l’ont lancé, où Balzac et Mérimée l’ont déjà pris
pour le sujet de leur première pièce. — À cause de sa préface qu’on tient pour ce
qu’elle n’est pas, une introduction au drame romantique, et qui contient des idées
toutes particulières à l’optique de Victor Hugo, comme sa théorie singulière du
grotesque. Elle eut l’importance d’un manifeste tout simplement parce qu’on en
attendait un et que Hugo l’attendait de Hugo. Restait pour celui-ci à débuter sur le
vrai théâtre, ce qu’il eût fait en 1829 avec Marion de Lorme si la
censure ne l’eût interdite parce qu’il y introduisait un Louis XIII peu avantageux.
C’était dommage : la pièce Louis XIII eût été cornélienne comme Une fête sous
Néron était racinienne et comme Othello équilibrait
Zaïre. Joignez que la courtisane amoureuse, et réhabilitée, c’était
alors une idée audacieuse et neuve, et qui faisait corps avec le Dernier Jour
d’un condamné que le jeune auteur venait de publier contre la peine de mort.
Fantine et Jean Valjean allaient-ils sortir du boulevard du Crime ? Pas encore. Mais
pour remplacer Marion, Hugo écrivit en un mois le drame le plus hardi,
le plus étonnant, le plus fou, le plus beau, réalisa de pied en cap la prophétie de
Geoffroy : ce furent Hernani et sa bataille le 25 février 1830.
Hernani fut une bataille, une dispute où tout le monde parla, et prit
parti. Ce ne fut pas une victoire. L’événement dramatique d’Hernani
consista dans la rafale de poésie et de lyrisme qu’il déchaînait sur le théâtre,
nullement dans une révolution dramatique dont Hugo se croyait peut-être le héros, mais
dont il n’était que le héraut, et qui ne vint que peu ou point. Hugo, qui a été en
Espagne, et qui se dit même vicomte espagnol, mêle en ce drame la
poésie des Orientales (qui sont en partie, des
Hispaniques), les fantômes de l’Empire, le prophétisme politique, les
Brigands de Schiller, le cor enchanté du Harz, les souvenirs du
fiancé et du « vendangeur ivre » que Lamartine voyait en lui le soir de ses noces, la
référence à Corneille, au Cid, senti comme pièce d’institution d’une
forme dramatique nouvelle par un poète — j’allais dire un Premier Consul — de moins de
trente ans. Le flot d’or
du lyrisme gratuit, le sang de feu
d’une invincible jeunesse, le clairon d’une génération qui se lève, ont fait durer
dans la littérature cette soirée d’Hernani comme une
Marseillaise. C’était la poésie du théâtre, ce n’était pas la réalité
du théâtre. La réalité du théâtre romantique amorcée par Henri III et sa
cour triompha avec Antony à la Porte-Saint-Martin, le
3 mai 1831, jour de victoire, comme Hernani avait été un jour de
bataille.
Le bonheur de Dumas dans Antony est un bonheur fabuleux, Le public du
théâtre est fait de femmes pour beaucoup plus de la moitié, et Dumas crée dans
Antony le ténébreux et fatal héros romantique dont les femmes sont
folles. Si Hernani jette une rafale de poésie sur le théâtre,
Antony précipite sur la scène ce torrent de mouvement dramatique qui
tient captifs et haletants sous le lustre tous les spectateurs, et non pas seulement
cette minorité qui sent et vit la poésie. Hernani s’est dissipé comme
une nuée d’or qui laisse le spectateur étonné, Antony s’est concentré
sur son dernier mot « Elle me résistait, je l’ai assassinée »
, dont le
spectateur et surtout la spectatrice emportent la flèche dans leur chair. Le théâtre
romantique vivait alors d’antithèses. L’antithèse du banditisme et de l’honneur dans
Hernani reste verbale et vide devant cette antithèse du « monde tel
qu’il est » et de la passion, antithèse que le romantisme installe dans la littérature
pour un quart du siècle, que liquidera Madame Bovary, et qui est la
raison de la nouveauté et du triomphe d’Antony.
La Tour de Nesle (1832) suit presque Antony. Peut-être
le théâtre romantique est-il alors à la pointe de son élan créateur. À vrai dire,
Dumas ne crée pas avec la Tour le drame de cape et d’épée, qui avait
conquis la scène du Théâtre-Français avec Hernani. Mais tout se passera
désormais comme si le drame, et même le roman, de cape et d’épée, consistaient à
refaire la Tour de Nesle et à la fondre dans l’anonyme sous les clichés
et les redites. Cependant elle a résisté. En 1934, elle a attiré encore tous les
publics. Le drame de cape et d’épée, auquel avait pensé Corneille (le
Cid est le mouvement d’une épée, et Don Sanche évoque
déjà Hernani, correspond
peut-être au plan
où le théâtre romantique trouvait la voie la plus libre, celle d’un mouvement
dramatique pur). Aristote eût admiré plus qu’Œdipe roi et
Iphigénie en Tauride ces cascades de reconnaissances, d’incestes, de
parricides, d’infanticides. Et le Corneille de Rodogune eût salué en
Dumas le sorcier du métier.
Si Dumas faisait mal le vers, il fit dans la Tour de Nesle
supérieurement la prose. Weiss a eu le courage de dire que dans la Tour de
Nesle il y a un style, « un style trouvé »
. Il faudrait
modifier la définition de Buffon. Le style de théâtre est ici le mouvement que les
actes mettent dans les paroles et les paroles dans les actes. Il a l’éclat, le
mouvement, la rapidité de l’épée. Il lui est arrivé ce qui est arrivé au songe
d’Athalie ou au récit de Théramène, mangés par le cliché et la parodie, dont il faut
les nettoyer pour les admirer. Un connaisseur de style encore supérieur à Weiss ne s’y
est pas trompé. C’est Victor Hugo. La Tour de Nesle a appris à Hugo
qu’on pouvait faire du drame en une prose qui valait les vers, et la Tour de
Nesle de 1832 lui inspira Lucrèce Borgia de 1833, sans
compter Marie Tudor, autre très grande dame.
Ce qu’a créé, dans Hernani et Marion de Lorme, Victor
Hugo, c’est le drame et la comédie poétiques, que répéteront les Vacquerie, les
Banville, les Coppée, les Mendès, les Richepin, les Rostand, et qui restera, jusqu’en
1914, pour le public de Paris l’équivalent officiel de ce qu’était autrefois la
tragédie classique. Ils sont morts, la postérité de la Tour de Nesle
aussi, tandis que la postérité d’Antony reste vivante.
Antony a créé en effet cette réalité dramatique simple et souple qui
s’appelle la pièce, la pièce moderne en prose, qui deviendra vingt ans après, avec la
génération qui succédera, la langue moyenne et définitive du théâtre.
Antony pourrait s’appeler la pièce des deux Dumas, et c’est dans le
théâtre du fils bien plus que dans celui du père qu’elle s’est continuée. D’ailleurs
Dumas n’en présente pas seulement dans son drame la pratique, mais aussi la théorie.
Il a osé avec succès, dans le ive
acte, lier, comme
Molière dans le Misanthrope, des scènes de discussion littéraire à
l’action, les faire comme Molière
contribuer à l’action, Si
le génie dramatique, le sens de l’avenir dramatique, suffisaient pour faire un
chef-d’œuvre dramatique, la place d’Antony serait à côté du
Cid, d’Andromaque, de l’École des
femmes. Or Antony ne se joue plus, ne se lit plus, ne vit
plus. Car une création dramatique ne vit que si par un hasard aussi exceptionnel que
la naissance de jumeaux, elle est accompagnée d’une création correspondante et égale
de style.
Ce style, ces styles, en dehors de la réussite de la Tour de Nesle,
exception qui confirmerait la règle, manquent chez Dumas. En 1831, l’année même
d’Antony, une facture solide et des idées pittoresques n’empêchent
pas Charles VII chez ses grands vassaux, pièce en vers où il voulait
faire ses preuves dans le grand art, de traîner dans le déjà-vu, dans les souvenirs
d’Hernani, d’Andromaque, d’Horace. Le
drame romantique a ce malheur que ces deux seules grandes natures, Hugo et Dumas,
représentent chacun une moitié de son génie : Dumas son génie théâtral, Hugo son génie
de style. « Ah ! disait Dumas, si je faisais des vers comme Victor ou si Victor
faisait le drame comme moi. »
Le contraire de la tragédie classique, où ils
étaient aussi deux, mais où chacun des deux régnait également dans les deux
domaines.
Comme Dumas essaye d’hugoliser dans Charles VII, Hugo essaiera dans
ses drames en prose de dépasser Dumas sur son terrain. En vain. Le
Je suis ta mère, Gennaro !
de Lucrèce Borgia, c’est
le même explosif qu’
Elle me résistait…
, avec cette
différence que dans Lucrèce Borgia la poudre est mouillée. Tous deux
s’acharneront, Hugo cherchera à avoir un théâtre à lui, et en 1848 Dumas réalisera ce
rêve avec son Théâtre-Historique. Il est certain qu’il y avait dans les dix-huit ans
de la monarchie de Juillet la place d’un Shakespeare français, romantique et moderne,
lequel, en tombant du vraisemblable dans le vrai et du possible dans le réel, s’est
cassé en morceaux.
Le Roi s’amuse semble écrit exprès pour le briser sur le pavé. Mais
Ruy Blas (1838) qui fut et qui est encore le principal succès
dramatique de Victor Hugo, et les Burgraves (1843) en restent deux
morceaux considérables, et les plus éclatants.
Les
invraisemblances de Ruy Blas ne l’empêchent pas d’être plein de
mouvement et d’idées dramatiques, et son ive
acte a
créé pour un demi-siècle tout un style de la comédie en vers. Les
Burgraves sont comme Hernani une grande date : celle
où le public, qui attend depuis quinze ans le Shakespeare promis, prend acte de son
absence sous cette armure surhumaine d’airain, de pierre, d’antiquité qui descendit, à
grand bruit de vers éclatants, sur la scène du Théâtre-Français en février 1843, comme
celle d’Éviradnus, mais qui ne vainquit pas, laissa le trône à une sagesse pratique et
vulgaire, et rentra, comme Barberousse, aux solitudes. Le torrent de la poésie
déchaîné dans Hernani s’agrandit ici à la mesure du Rhin, le son du cor
devient celui d’une immense ballade germanique qui se résout en figures sans commune
mesure avec la nature du théâtre. Les Burgraves, qu’on n’a jamais pu
ranimer sur la scène, fût-ce celle d’Orange, tiennent dans le monde du
Théâtre-Français une place monumentale. C’est un cénotaphe à la ressemblance des
tombeaux de Charlemagne et de Napoléon, la cuve de porphyre où il n’y a rien que cette
idée possible d’un Shakespeare romantique français, l’un de ces autels de pierre que
fit élever Alexandre quand il fallut reculer et que la conquête de l’Inde lui fut
refusée par ses soldats, c’est le Moscou de la grande armée du drame, l’acte enfin de
démesure napoléonienne le plus authentique de Victor Hugo. Un peu plus, et l’on
penserait au Nemrod de la Fin de Satan.
Les morceaux du Shakespeare brisé ne sont pas du tout épuisés avec Dumas et Hugo.
Vigny et Musset y ont leur part.
Vigny avait été par le More de Venise (1829) l’introducteur du vrai
Shakespeare sur la scène française. Ayant écrit un roman sur Louis XIII, il donne en
1831 un drame en prose sur la même époque, alors à la mode, la Maréchale
d’Ancre, qui reste à la suite, et ne réussit pas. Mais
Chatterton en 1835 fut un triomphe, Vigny y réunissait avec un
bonheur presque égal à celui de son Moïse tout le vif du romantisme au théâtre : le
grand sujet romantique, la destinée du poète, le mystère du poète, les revendications
du poète, une situation pathétique, une héroïne touchante qui éveillait dans tous les
cœurs féminins le sentiment de la maternité
amoureuse,
l’accord unique d’un « drame de la pensée » et d’une immense émotion. Si
Antony et Chatterton furent les deux plus grands
succès du théâtre romantique, c’est que ces succès sont faits par la même femme du
siècle, la femme de trente ans, au moment où elle trouve son romancier dans Balzac ;
ils offrent le plus romantiquement possible à cette femme, l’un le type de l’homme
fort qui défend la femme, dans son amour et dans son honneur, l’autre le type de
l’homme enfant dont la femme défend le don, la grâce, le génie.
Chatterton appelle la femme au combat contre la Société,
Antony au combat contre le « monde ». C’étaient presque, au même
théâtre, les deux versants de la même pièce.
Mais des grands poètes romantiques, celui à propos duquel a été prononcé le plus
souvent le nom de Shakespeare est Alfred de Musset. Le théâtre de Dumas, de Hugo, de
Vigny, était destiné à des spectateurs, Musset dont on avait sifflé un acte
insignifiant, la Nuit vénitienne, en 1831, n’écrivit plus de théâtre
que pour la lecture, comme Byron, comme Mérimée, comme Hugo après 1843. Venu du livre,
le Théâtre romantique retourne au livre : de Clara Gazul au
Théâtre en liberté., Musset publia toutes ses pièces dans la
Revue des deux mondes. Quand Buloz devint directeur de la
Comédie-Française, il tint à essayer sur le public le théâtre qui avait réussi auprès
de ses lecteurs. Il y fut aidé par Mme Allan-Despréaux, qui voulut
jouer Un caprice parce qu’elle l’avait vu représenter avec succès, en
Russie. Ce léger marivaudage plut beaucoup. La plupart des autres pièces suivirent.
Trois ou quatre se sont maintenues au répertoire comme du meilleur Marivaux. Une
opinion courante fait de Musset le seul poète romantique qui ait réussi son théâtre.
Cela peut se soutenir. Mais ce théâtre il l’a fait pour lui, comme ses poésies et ses
récits, et le raccord avec la scène et le public fût demeuré précaire partout ailleurs
qu’à la Comédie-Française et devant des personnes de la « société ».
Le théâtre en vers de Musset n’a aucune importance dramatique. Il y a dans À
quoi rêvent les jeunes filles quelques-uns des plus beaux vers qu’il ait
écrits. Mais on ne peut tenir ces deux actes que pour une sonate de poésie. La
Coupe et les Lèvres mène pendant cinq actes un superbe poème
oratoire dont certains cris sont demeurés fameux. Comme celui
d’Hernani, l’élan de la Coupe part des inévitables
Brigands. Le héros aventurier Frank a le malheur de laisser planter
par une courtisane le premier clou de la débauche sous sa mamelle gauche. On serait
tenté de voir dans la Coupe un anti-Marion de Lorme, et
l’on remarque que la réhabilitation de la courtisane est tentée par le chaste poète de
1829 et sa condamnation prononcée par le poète débauché de 1832. Mais cela, dans
Musset, se passe aussi loin du théâtre que Rolla. Et nous ne disons
rien de sa troisième comédie en vers, Louison, écrite beaucoup plus
tard, et insignifiante.
Mais enfin, tout bien pesé, Lorenzaccio reste le plus shakespearien
des drames romantiques. Il l’est trop, et l’on sent bien qu’il n’existerait pas si
Shakespeare n’avait écrit Hamlet. Mais il existerait encore moins si le
poète n’avait mis dans Lorenzo, grand cœur frappé comme Frank par la débauche, quelque
chose de cette amertume et de ce remords de dieu tombé qui va faire le style de sa
vie. Et surtout il y a la vie du style.
Musset a créé dans On ne badine pas avec l’amour et dans cet On ne badine pas avec ses masques qu’est Lorenzaccio,
comme Dumas et Hugo dans la Tour de Nesle et Lucrèce
Borgia, une prose du drame romantique, qui d’ailleurs ne survivra guère aux
années trente, une prose qui prend tous les tons, tantôt dense, fulgurante et nue
comme une lame, tantôt riche, résonnante, indéfinie comme des bois de musique. Qu’elle
ait si peu duré, qu’elle ne se soit pas maintenue contre la souveraineté du vers, cela
est remarquable. Hugo n’a plus donné de drame en prose après Angelo,
qui n’est pas bon, Dumas, qui occupera le théâtre jusqu’à sa mort, cessera de bonne
heure après Kean d’apporter ses soins au style. Et
Lorenzaccio n’a pas de suite dans l’œuvre de Musset.
Lorenzaccio ne fut d’ailleurs jamais mis à la scène avant la fin du
xixe
siècle et, malgré les adaptations et les
coupures, y échoua. Au contraire On ne badine pas avec l’amour et les
Caprices de Marianne, parce qu’ils n’ont que deux actes, que les
parties de comédie en sont exquises, que le sujet tient au cœur de l’art et de
l’homme, sont restés deux joyaux de la Comédie-Française. Ces deux pièces romantiques
ont occupé
au théâtre la place d’un classique. Elles y
rendent exactement et purement le son de ce que les classiques appelaient le cœur
humain. La meilleure pièce que Victor Hugo ait faite après sa retraite, la seule qu’il
détachera de son Théâtre en liberté pour la publier de son vivant, ce
sont les Deux Trouvailles de Gallus où il paraît avoir voulu refaire
On ne badine pas avec l’amour. Or malgré toute la poésie, l’éclat et
l’esprit dont elles débordent, les Deux Trouvailles ont complètement
échoué quand la Comédie-Française a voulu les représenter.
La comparaison des pièces de Hugo et de Musset, dont aucune n’était faite pour la
scène, et de leurs deux fortunes sur la scène, nous instruit excellemment de ce qui
est viable ou non au théâtre.
Hugo, Dumas, Vigny et Musset ne partagent pas avec un cinquième nom l’honneur d’avoir
tenté la grande aventure shakespearienne du romantisme. Aventure, il faut garder tout
le sel et la substance de ce mot pour honorer l’audace et l’extrémisme
d’Hernani, de la Tour de Nesle, de
Chatterton et de Lorenzaccio. Mais il n’y a pas non
plus d’époques dramatiques sans faiseurs de pièces honorables et intelligents, qui ont
la vocation du juste-milieu comme d’autres ont celles de l’aventure, et il eût été
particulièrement inique que le Juste-Milieu de Juillet en eût été privé.
Le Juste-Milieu au théâtre s’appelle Casimir Delavigne. Il touche à tous les genres,
sinon avec invention, du moins avec adresse, avec le flair des sujets et des moyens.
Louis XI (1832) et les Enfants d’Édouard (1833) furent
deux triomphes qui s’expliquent, le premier par l’existence d’un caractère et d’un
rôle, le second par le thème des Deux Orphelins, et la réunion de ce
fonds de mélodrame à un bon fond historique. Delavigne n’est pas un sot, et il sait,
quand il le faut, apporter quelques scènes maîtresses, quelques répliques qui font
battre quatre mille mains, au secours de son ordinaire qui est la convention tenace,
la langue délavée et la versification mitée.
Il en, va donc du drame romantique comme de la cathédrale idéale qui devait avoir,
disait-on, les clochers de Chartres, la façade de Reims, la nef d’Amiens et le chœur
de Beauvais. Ici le vers de Hugo, la facture de Dumas,
l’humanité de Musset et la philosophie de Vigny. Mais les quatre vents du drame
soufflèrent en des sens plutôt divers. La chute des Burgraves en 1843,
c’est la fin du rêve d’un grand Empire. Cependant le succès de la
Lucrèce de Ponsard, la même année, n’a pas plus de signification et
de conséquence que de raison, et la fin du drame n’implique pas le retour de la
tragédie. Le génie de Rachel a ramené l’attention sur Racine, mais n’a eu aucun effet
sur la production contemporaine. D’autre part l’échec du grand Empire ne met pas fin
au drame romantique, qui vécut plus ou moins sous diverses formes jusqu’au début du
xxe
siècle. Tout le bénéfice fut pour la comédie,
la pièce en prose, la demi-tragédie bourgeoise, qui à partir de 1850 vont régner sur
le théâtre comme des classes moyennes de la scène, et qui d’ailleurs au temps du
Juste-Milieu politique, avaient déjà connu une fortune presque égale à celle du
drame.
Avoir juste vingt ans quand le Génie du christianisme vient de
paraître, et que Delphine est dans sa fleur et son prestige, cela met
un jeune écrivain dans une génération qui compte, dans une sensibilité qui se forme,
dans l’armée romantique qu’éveille la diane. Mais l’élan de la littérature française
procède par oppositions. Ce qui est aussi important et aussi beau c’est, à vingt ans,
de tenir le Génie pour de l’hébreu, les productions de Germaine Necker
pour du suisse, de jouer sa vie et son goût sur un tout autre tableau, de maintenir
avec une indépendance révolutionnaire la sensibilité du xviiie
siècle, de dire non aux phrases et oui à l’analyse. Et ce rôle est
alors ingrat. La phrase, en ce matin du siècle, monte à l’horizon, la phrase écrite
avec Chateaubriand, la phrase parlée avec Mme de Staël. Elle
contient la poésie comme les mers la vie, et le romantisme poète va naître du
romantisme éloquent. Le public se raréfie pour l’analyste antiphraseur, antiphrasiste
qui n’a pour lui ni la jeunesse ni les femmes. Telle est la destinée de Stendhal.
« S’il entre, je sors » disait à l’Académie, Royer-Collard au sujet d’un mot qu’il ne
voulait pas admettre dans le dictionnaire. « Quand la phrase sortira, j’entrerai », a
pensé Stendhal, sachant bien qu’elle mettrait longtemps à s’en aller — vers 1885,
croyait-il. Elle n’est jamais partie, mais Stendhal est entré. La phrase et l’analyse,
ces deux puissants dieux, ont fini par être également servis et parfois par les mêmes
fidèles, comme Taine et ses disciples.
Stendhal est peut-être le seul exemple qui existe dans notre littérature d’une
disproportion aussi abrupte, aussi radicale entre les deux versants de la vie
littéraire, celui qui est exposé au soleil des vivants et celui qui reçoit le soleil
des morts. Géographie précieuse ! ces pentes et ces expositions sont intelligibles,
pleines d’enseignements, propres éminemment à faire saisir le relief et le climat du
pays littéraire français, cette coexistence et cette alternance de la phrase
synthétique et intuitive d’une part, du mot analytique et critique d’autre part, de
Bossuet et de Voltaire : tout cela aussi lié au génie français que l’existence en
France d’un Nord et d’un Midi.
Chateaubriand, vieux Breton ave dans la vieille France du vieux monde, apporte de
nouveau ceci, de savoir qu’il l’est et de savoir le faire savoir. Stendhal, lui, est
un homme nouveau, bien nouveau et qui veut l’être, qui a dix-sept ans lors du siècle
nouveau, — qui, à dix ans, a voté, à part lui dans sa famille royaliste, la mort de
Louis XVI, — qui entre dans la vie sans rien abdiquer de la nature de sa classe, la
bourgeoisie, n’est chargé d’aucune idée préconçue, d’aucune vénération héréditaire,
— élève des premières Écoles centrales de la Révolution, — esprit sec, mobile, alerte
sur une table rase, impatient de vivre, d’aimer, de sentir, de goûter ; l’homme de
société pour une société nouvelle, cette société sans nobles, ni prêtres, ni vraies
femmes du monde, qui tenta de se former sous le Directoire, et qui ne réussit pas, qui
fut un civet sans lièvre : Beyle, qui était son homme, la chercha toute sa vie, la
trouva par fragments, écrivit pour elle — c’est-à-dire pour une ombre, tandis que
Chateaubriand et Lamartine écrivaient pour une société vraie, pour une société de
chair et d’âme, de conventions qui réussissaient. Stendhal est l’expression de son
temps, mais non de la « société de son temps ». L’échec de Stendhal auprès de ses
contemporains paraît naturel, nécessaire, dans un pays où il y a l’Académie, où ces
termes, la société et le monde, ont un sens de salon, où la littérature est une
catégorie de cette société. Il eût réussi à Weimar ou à Milan : aussi se
naturalisait-il Milanais.
Et voici ou l’on verrait peut-être, entre tant de paradoxes, le plus curieux. Beyle,
qui, si l’Empire avait duré, n’aurait probablement rien publié et aurait été découvert
tout entier comme Saint-Simon, dans des papiers posthumes, est le seul écrivain
strictement et littérairement co-équipier de Napoléon, ou plutôt de Bonaparte. De
quinze ans plus jeune, il personnifie par son âge la génération qui le suit, ne
demande qu’à être formée par lui, — la situation de ceux qui viennent à quinze ans de
distance, celle de Sainte-Beuve ou de Musset vis-à-vis de Lamartine, ou de Banville à
l’égard de Hugo. — Il est comme le général Bonaparte une table rase, sans préjugé
héréditaire, ni confessionnel, ni politique, et prêt pour l’ordre nouveau. Ce
descendant des Guadagni se reconnaissait une nature franco-italienne, comme Napoléon.
Napoléon faisait de la phrase, quand il en fallait pour le peuple, mais son vrai style
est celui de sa correspondance, et aucun n’est plus étranger à la phrase. Il ne dit
que ce qu’il dit, et ne veut dire que ce qui est, comme celui de Stendhal. Quand
Stendhal s’entraînait par la lecture du Code civil, il se retrempait dans une des
maisons-types du style napoléonien. Ses vues, ses idées, ses routes françaises, la
carrière ouverte aux talents, son civilisme d’ancien militaire qui n’a aucune illusion
sur les militaires, lui sont communs avec Napoléon. Pour lui Napoléon c’est Napoléon
tout court, et non comme pour Chateaubriand « Napoléon et moi ». Il est le disciple
littéraire de Napoléon.
L’attitude des romantiques qui consiste à être le Napoléon de quelque chose devant la
glace, rien qui soit plus opposé à Stendhal ni qui attire davantage ses nasardes. Il
existe un plan où Stendhal fournirait au Premier Consul ce contemporain de lettres que
Racine donne à Louis XIV. De Racine et Shakespeare à la
Chartreuse de Parme, l’œuvre de Stendhal est une sorte de retour au
zéro, au point d’un départ manqué ou dévié en 1800, à la netteté, à la précision et à
la franchise d’une génération militaire. Mais de 1809 à 1815 les Stendhals éventuels
étaient aux armées : la littérature fut la chose de l’émigration, de l’arrière, de la
Restauration et des femmes.
Aussi Stendhal n’entre-t-il que tard et par hasard, par des compilations sur la
peinture et la musique, et, en 1817, par son premier livre personnel, Rome,
Naples et Florence, plus ou moins de son journal : des impressions
sur la société italienne, notées au début d’un séjour de sept ans en Italie, surtout à
Milan : pays pour lui de la franchise et de la passion dans les conversations et dans
les amours, qu’il oppose constamment au sang froid et à la vanité des Français, pays
aussi d’une chasse au bonheur plus frémissante et plus pittoresque qu’en France.
L’Italie de Stendhal est la plus vivante et surtout la plus vécue des Italies
romantiques. Il se disait Milanais et se serait peut-être installé pour toujours à
Milan si la police autrichienne ne l’eût rendu de force à sa patrie en 1821.
Il avait commencé à vivre à Paris au lendemain du Génie du
christianisme. Il y revient au lendemain des Méditations : un
genre de chance qui est spécial à cet antiromantique. Il y trouve cependant sa vie, et
dans le romantisme même, dans ce qu’on appelle à cette époque le romanticisme, ce préromantisme ou ce pararomantisme de 1824 à 1828, qui
rappelle plus l’éphémère société du Consulat qu’il n’évoque celle de 1830, qui est
clairvoyant et même idéologue, qui excelle dans la curiosité et l’intelligence des
littératures étrangères, qui mesure et acclimate Shakespeare, qui trouve, sa place
naturelle dans les salons et sa fonction ordinaire dans la critique, qui débouchera à
la fois dans Nodier, dans Mérimée, dans le groupe du Globe, et auquel
Stendhal donne peut-être son manifeste le plus juste avec Racine et
Shakespeare.
Entre les deux parties de Racine et Shakespeare Stendhal avait publié,
en 1825, une piquante et brillante Vie de Rossini qu’on ne peut pas
séparer de ses deux brochures critiques. Sa passion pour la musique italienne, ses
conversations dans les loges de la Scala et les salons de Milan, l’avaient rendu
sensible au renouvellement constant du goût musical, qui change à chaque génération,
et qui, sur le devant de la même loge, n’est pas le même chez la grand-mère, la mère
et la fille. Il avait vu la conquête si rapide de toute une génération par
la musique de Rossini. Il revit ce mouvement dans les lettres et
transporta ces vues sur la littérature parisienne. Le romanticisme lui parut le goût
des hommes de son temps, le classicisme le goût de leurs arrière-grands-pères. Il
réussit dans ses deux brochures ce même sujet qui fera le titre d’un livre manqué de
Doudan : Les Révolutions du Goût.
De 1821 à 1830 les salons et les plaisirs de Paris ont succédé à ceux de Milan ;
Stendhal y reste l’éternel passionné, presque toujours déçu, du bonheur et de
l’amour : un homme pour qui la vie ce sont surtout les femmes, la musique, la
conversation, mais qui a reçu une vocation à la Montaigne, celle de se connaître, de
se décrire, de tenir registre de lui. De là son livre, de l’Amour, qui
est un ou plusieurs de ces registres, trop grossi de pages insignifiantes, qui font
nombre, et qu’il ne faut lire entièrement qu’une fois, afin d’y marquer quarante pages
à relire éternellement.
En dehors d’un cercle d’amis, parfois ironiques, aucune de ses œuvres n’a de succès.
Stendhal est trop éloigné de la grande voie où le romantisme va précipiter son cours
et sa poésie torrentielle. Ces réflexions critiques humoristiques, ces pages
de ses journaux se continueront avec les Promenades dans Rome de 1829
et ces Promenades en France si vivantes que Stendhal a intitulées
Mémoires d’un touriste, en 1838. Elles se continueront surtout par
trente volumes d’œuvres posthumes, de notes intimes, de souvenirs, de journaux, qui
auraient à peine élargi ce cercle, ou qui seraient restés enfouis dans un éternel
manuscrit, si d’une manière inattendue, à quarante-quatre ans, un romancier ne s’était
découvert en Stendhal.
Tout roman implique une expérience. Mais on dirait que les cinq romans de Stendhal
sont des expérimentations, c’est-à-dire des manières de varier, la plume à la main,
son expérience personnelle. Au centre de chacun de ces romans, il y a un jeune homme
qui ressemble plus ou moins à Stendhal, mais qui se développe dans un autre milieu,
suit une autre ligne de circonstances, fait une autre fortune. Stendhal
obtient ce personnage en deux temps. D’abord il transforme une des
qualités secondes de sa nature en faculté maîtresse. Ensuite il suppose un changement
de conditions, naissance au-dessous de la sienne, dans la classe pauvre, comme Julien,
ou au contraire au-dessus de la sienne, dans la classe riche comme Lucien Leuwen.
Autour de ce personnage central, de ce Beyle fractionnaire, ou de ce Beyle recomposé,
il groupe un certain nombre de figures vivantes, dont beaucoup de traits sont
empruntés à son expérience des hommes, mais sans jamais les copier sur la réalité, non
plus qu’il ne se copie lui-même (exception faite, bien entendu, pour l’autobiographie
d’Henri Brulard, qui n’est pas un roman, mais des mémoires authentiques, précieux
point de repère, pour mesurer le romancement des expériences stendhaliennes. Enfin il
fait du roman une Chronique, au sens élevé du mot, c’est-à-dire le
tableau d’une époque : Chronique de 1830, est le sous-titre donné au
Rouge et Noir. Mais Lucien Leuwen est une Chronique du Juste-Milieu, Armance a pour sous-titre
Quelques scènes d’un salon de Paris en 1827, soit Chronique des salons parisiens, et qu’est-ce que la Chartreuse de
Parme, sinon la plus large et la plus complète de ces Chroniques
italiennes dont Stendhal a écrit par ailleurs deux volumes ?
De sorte qu’on dirait volontiers en empruntant ses expressions ou ses cadres au plus
grand des disciples de Stendhal, Taine, que le roman stendhalien a pour ses trois
dimensions la race sociale de son héros, le milieu humain dans lequel il vit, et le
moment, soit la Chronique, dans laquelle il est pris.
Armance, le premier roman de Stendhal, est écrit sans maladresse de
débutant (il avait d’ailleurs quarante-quatre ans). C’est un récit élégant, pénétrant,
et fin, et même trop fin. Son véritable titre serait plutôt Octave,
du nom de son héros, Octave de Malivert. Comme Stendhal, Octave a préparé l’École
Polytechnique, a lu Condillac, est très cultivé, sent avec délicatesse, s’analyse en
mathématicien, a beaucoup d’intelligence et de cœur. Mais, à la différence de
Stendhal, il a été reçu à Polytechnique, il est Parisien, appartient à une grande
famille du faubourg Saint-Germain, est pris dans le point d’honneur et les traditions
de cette famille sans partager ses idées. D’autre part on reconnaît en lui un
fin de race, et Stendhal a voulu faire
deviner au lecteur (qui a trouvé cela trop difficile et a préféré ne pas comprendre),
qu’Octave était physiquement incapable de perpétuer cette race, qu’amoureux, et même
époux, il ne pouvait trouver d’issue à son état que dans le suicide. Tout Stendhal est
déjà dans Armance : un jeune héros intéressant, et des portraits de
femmes assez amoureusement et fort longuement dessinés, la femme d’Octave, Armance, et
la personne dans le salon de qui se passent les « quelques scènes », Mme de Bonnivet.
Le Rouge et le Noir, roman central de Stendhal, porte un titre qui
symboliserait presque la table de jeu de toute son œuvre romanesque. Certes lui-même
nous dit que par Rouge et Noir, il entend la carrière militaire et la
carrière ecclésiastique, qui font l’une et l’autre leur partie dans la destinée de
Julien Sorel. Cependant le titre a un double fond, et l’un de ces fonds, celui du
dessous, est évidemment un tableau de jeu. Or une vie comporte toujours un jeu, et,
comme disait Pascal, un pari. Notre caractère, notre individualité unique et
intemporelle ; notre racine élémentaire étant donnée, nous avons le sentiment qu’elle
pouvait être jouée sur les tableaux bonheur ou malheur, richesse ou pauvreté, bonne
éducation ou mauvaise éducation, exploitation de nos dons ou négligence de nos dons,
qu’à bien des moments dont nous nous souvenons il a dépendu de très peu de chose
qu’elle ne fût autre, que notre rouge ou notre noir ont été une affaire de hasard ou
de chance. Une fois une couleur amenée, il n’est plus temps de revenir en arrière, à
moins que nous ne soyons romancier, et que nous ne déléguions un personnage
imaginaire, ou plutôt demi-imaginaire, à revivre notre destin manqué, contrarié ou
évité. C’est précisément le cas de Stendhal romancier. Par exemple, Stendhal ayant
préparé à Grenoble l’École Polytechnique, s’en va à dix-sept ans passer l’examen à
Paris où il arrive le lendemain du 18 brumaire. Or il ne se présente pas, nous ne
savons pourquoi, probablement parce qu’il est à Paris pour la première fois, et qu’il
ne songe qu’à le découvrir. Il sait que toute sa vie aurait été changée s’il avait eu,
ce brumaire de l’an VIII, l’énergie d’aller répondre à l’appel de son nom, passer son
examen, entrer à
l’école, Qu’à cela ne tienne ! Ses héros y
entreront pour lui. Ceux de trois sur quatre de ses romans français (la
Chartreuse est italienne), Octave d’Armance, Lucien
Leuwen, et le Fédor de Lamiel sont polytechniciens. Et ils sont nobles
et riches, en outre. Stendhal entre à l’École en rêve, tire le bon numéro en rêve. Sa
vie devient la vie. Et voilà comment on devient romancier. La cellule mère du roman,
c’est la préposition Si.
Mais le si de « Si je m’étais présenté à Polytechnique », « Si
j’étais riche » c’est, pour un homme qui a ses vingt ans sous le Consulat, soit sous
le régime de la carrière ouverte aux talents, un si superficiel, un
si commandé lui-même par un si plus profond,
celui-ci : Si je voulais vraiment, si j’avais eu, si j’avais de l’énergie ! La
présence, le degré ou l’absence de l’énergie, voilà ce qui fait une destinée. Le jeu
comporte une direction, ou un dessous des cartes, qui est l’énergie. Et voilà pourquoi
Stendhal devait naturellement trouver son grand sujet et sa grande œuvre dans le roman
de l’énergie, le Rouge et le Noir.
Il y a, pour Stendhal, un journal officiel de l’énergie, qui est la Gazette
des Tribunaux. Pendant toute une génération, depuis le Rouge et le
Noir jusqu’aux Misérables, en passant par le Vautrin de
Balzac, les tribunaux, les prisons, les bagnes, les échafauds offriront aux romanciers
des exemples de l’énergie humaine. En lisant la Gazette, Stendhal a été
frappé par l’histoire l’un de ses compatriotes dauphinois, le séminariste Berthet,
condamné à mort et exécuté pour avoir tiré un coup de pistolet sur une dame de la
haute bourgeoisie, dans la maison de qui il avait été précepteur. Il lui a paru que
Berthet exprimait admirablement l’énergie d’un jeune homme ardent, exigeant et pauvre
dans la société de la Restauration, en ces années explosives de 1829 et de 1830.
Stendhal venait décrire avec Armance le roman de l’absence d’énergie,
et d’abord de l’énergie virile, chez un descendant délicat et fin des grandes
familles, un épigone, un héritier. Le Rouge et le Noir, la peinture de
l’énergie, le caractère de Julien, voilà le pendant et l’antithèse
d’Armance. Le Blanc et le Bleu (bleu au sens des
guerres républicaines) ferait un titre commun aux deux romans. Et nous dirions
aujourd’hui l’héritier et le boursier.
Seulement, le
sous-titre d’Armance, c’était : Quelques scènes d’un salon en
1827, c’est-à-dire un petit monde cantonné et précaire, tandis que le
sous-titre du Rouge, Chronique de 1830, cela signifie la France, toute
la France de 1830. Et les promesses de ce sous-titre sont tenues, ce qui fait
qu’Armance est infiniment dépassée par le Rouge,
roman-clef d’une époque, d’un pays.
La France de 1830, province et Paris ! C’est une idée familière à Stendhal que la
province apporte à Paris ses remontes d’énergie. La première partie du
Rouge est un tableau de la société et des milieux provinciaux ; la
seconde, un tableau parisien, que Stendhal réussit d’ailleurs moins bien : l’accent
reste sur la province. Julien Sorel est le délégué à l’énergie provinciale, à
l’énergie d’un montagnard, le délégué du talent à la carrière, des classes pauvres à
la conquête du monde. Double conquête.
D’abord la conquête des places, de la fortune, du pouvoir. Sous Napoléon, Julien
Sorel eût été du Rouge, c’est-à-dire soldat, colonel à trente ans,
et, à quarante, général comte Sorel, s’il n’eût pas été tué. Sous la Restauration il
ne peut arriver que par l’Église, par le Noir. Il sera
séminariste.
Puis la conquête des femmes, la conquête par les femmes. Les deux maîtresses de
Julien, Mme de Rénal et Mathilde de La Mole sont aussi vivantes et
aussi célèbres que Julien. Mais Stendhal les a voulues solidaires de la fortune de
Julien, existant par lui et pour lui.
À cette même fortune, à ce même élan, est liée dans le roman la peinture de la
société sous la Restauration : société de province, avec M. de Rênal et Valenod ;
— monde de l’Église avec les abbés du séminaire, l’évêque d’Agde, Frilair : le
Rouge et le Noir est le premier grand roman de psychologie non
religieuse (Stendhal est tout à fait étranger au sentiment religieux) mais cléricale,
qui ait été écrit, et on ne lui trouverait peut-être de précurseur que dans ce
remarquable Rouge et Noir du xviiie
siècle qu’est le Paysan parvenu de Marivaux ; — société
mondaine et politique de Paris, où Stendhal est moins heureux, et laisse davantage à
faire à ses successeurs.
L’énergie de Julien ne va pas sans une violence de tempérament, une intensité de
chauffe, qui le conduit à l’échafaud. Dans le roman ébauché et inachevé de
Lamiel, Stendhal s’est amusé (car c’est un amusement, et il y a là
des parties de roman gai, à la Paul de Kock) à imaginer une sorte de Julien Sorel
femme, populaire, décidée, énergique elle aussi, qui ne monte pas sur l’échafaud, mais
qui ne peut trouver que dans un forçat un amant selon sa nature. Lamiel
tient, de l’autre côté du Rouge, une place inverse et symétrique de
celle d’Armance : Octave de Malivert, ou le défaut d’énergie, qui
féminise un homme, — Lamiel, ou l’excès d’énergie, qui masculinise une femme. On
comprend d’ailleurs qu’entre ces paradoxes d’un romancier intelligent, la réussite ait
été, dans le triptyque, pour le volet du milieu, pour cette peinture pleine,
puissante, normale, de l’énergie d’un homme, d’un pays, d’une époque, qu’est le
Rouge et le Noir, l’œuvre immense que son temps ne comprit pas, qui
ne trouva son public et ses échos que vingt ans après, et dont la vivante influence
n’est pas encore épuisée.
Ceux et celles qui ont connu Mérimée nous en ont laissé des portraits multiples et
fort contradictoires. Entre beaucoup de traits que nous y pourrions choisir, retenons
qu’ils sont deux, Stendhal et lui, malgré les différences d’âge, de genre de vie,
d’extérieur, malgré la différence du pur Parisien et du provincial à Paris, qui
forment couple pour personnifier l’homme du xviiie
siècle qui fait séjour et qui a ses habitudes dans le xixe
siècle romantique. Il y a cependant une différence. On
rappellera Stendhal à propos de Mérimée parce que Mérimée en a besoin. On ne
rappellera pas Mérimée à propos de Stendhal parce que cela n’augmente pas l’importance
de Stendhal. Et voilà une optique du xxe
siècle qui eût
fort étonné l’auteur de la plaquette H. B par un des quarante. C’est
H. B qui dirait à son tour, en 1934, de ce Quarante : « quelqu’un de ma suite ! »
D’autre part Mérimée eut de son vivant, à peu près ce que Stendhal aurait voulu
avoir : la vie libre, intelligente, voluptueuse, — et les sécurités, et le plain-pied
dans ce Paris de Juillet, d’où Beyle ne put tirer qu’un exil à
Civita-Vecchia, — et une littérature savante, solide, approuvée et recrutée par
l’Institut, et une littérature tout court qui trouvait, sans pathos, avec un style
net, le triomphe immédiat, et qui le méritait.
Qui le méritait dans un pays où, si le génie ne réussit parfois qu’à terme, le
travail bien fait réussit toujours au comptant. Parisien, fils de grands bourgeois
artistes, Mérimée eut dès le début le don de
facture d’un
artiste de Paris, le don qu’un Marivaux, un Beaumarchais ou un Scribe ont porté au
théâtre. Il débute d’ailleurs à vingt-deux ans, en 1825, par un livre fort réussi de
théâtre écrit, celui de Clara Gazul, et par un Cromwell
sec qui n’a pas été conservé, et qui plut à Stendhal. Mais cette réserve lucide et
ironique qui fut dès son adolescence le trait profond de Mérimée lui défendait de se
livrer à une foule, de l’épouser pour la posséder, ainsi qu’il est nécessaire au
théâtre. C’est ailleurs qu’il employa sa nature d’artiste intelligent et d’impeccable
fabricateur.
Il voyagea. Tout le romantisme a été labouré, retourné par le voyage et le
dépaysement. Mérimée a fait rendre au voyage ce qu’il comportait d’intérêt et de
cadres, d’esprit et de créations.
Ce n’est pas qu’il ait tellement parcouru la planète, ni même l’Europe. Quelques
tournées, rapides en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Grèce, rien des longs
voyages et de la grande enquête de Custine, d’Ampère ou de Xavier Marmier. Mais il
exerça un métier qui l’attacha au voyage continu et créateur en France : celui
d’inspecteur des Monuments historiques, service que plus que personne il mit debout
quand tout y était à créer, où il fut un très grand fonctionnaire, couplé ici avec
Viollet-le-Duc comme il l’est ailleurs avec Stendhal, doué d’un flair d’archéologue
incomparable, un des chefs de file de ce grand mouvement d’inventaires français qui
marque le règne de Louis-Philippe. D’autre part il fut un grand cosmopolite en esprit.
Il avait le don des langues, lisait le russe comme l’espagnol, se débrouillait dans
tous les idiomes, portait dans sa riche mémoire un atlas européen. Il
n’hésitait pas à fabriquer dans la Guzla, de faux chants populaires ;
mais c’est d’abord qu’il était curieux, qu’il aimait voir vivre un pays avec ses mœurs
originales ou bizarres, ses costumes, ses façons particulières de se nourrir, de
sentir l’honneur, ou d’aimer. Enfin le voyage dans l’espace se doublait pour lui du
voyage dans la durée. L’archéologie est à la croisée des deux chemins. Il écrivit des
livres d’érudition sur l’histoire romaine et sur l’histoire russe, plutôt en vue de
ses ambitions académiques que par vocation historique, car c’est la partie la
plus médiocre de son œuvre, et sa collaboration ne porta pas
bonheur à la Vie de César de III. Il n’en trouve pas moins dans
l’histoire la troisième dimension de son style du voyage.
De cette nature d’artiste voyageur, de ce contact entre une sûre intelligence
classique et une curiosité pour toutes les voies romantiques, est né un genre
littéraire qui n’existait pas avant Mérimée, qu’il a poussé à sa perfection, et pour
lequel il ne saurait être couplé (une troisième fois) qu’avec Maupassant : la
nouvelle.
Mérimée a écrit un roman à la manière de Walter Scott, Chronique du règne de
Charles IX, et un autre livre à dimension de roman, Colomba.
Or plutôt qu’un roman Colomba est une nouvelle longue, composée à la
manière de la nouvelle mériméenne, dont l’auteur avait déjà, cette année 1840, écrit
les principaux chefs-d’œuvre, Et de la Chronique à
Colomba on est bien passé, en quinze ans, d’un monde du récit dans un
autre, on a vu naître de Mérimée la nouvelle, très loin du conte du xviiie
siècle, sauf de certains contes de Diderot. L’optique de
la nouvelle comporte généralement, comme mise au point, la présence ou le passage d’un
voyageur, d’un témoin qui raconte, d’un curieux qui observe, d’un artiste qui peint.
Dans le roman, même s’il n’est pas roman-fleuve, le romancier se jette à la nage,
épouse un courant, dérive sur un bateau ivre ou lance un bateau-pont. L’auteur de
nouvelles, lui, reste sur le rivage, avec son chevalet et sa toile, ou s’il le quitte,
ce n’est que jusqu’aux saules de Galatée, et
se cupit ante
videri
. Les nouvelles de Mérimée sont bien moins une Comédie ou une Tragédie ou une Idylle
humaine que des Scènes de la vie cosmopolite, l’album d’un voyageur qui, comme
Baudelaire, aurait vu partout le spectacle ennuyeux de l’immortel péché, si d’abord ce
spectacle n’était retenu par Mérimée pour son divertissement et celui du lecteur, si
ensuite Mérimée agnostique, que ses parents n’avaient même pas fait baptiser, ne
restait étranger à toute idée du péché, qu’il arrive même, par un tour de force,
ironique et volontaire, à éliminer complètement de sa nouvelle espagnole des
Âmes du Purgatoire.
La philosophie de la nouvelle de Mérimée reste celle du
conte de Voltaire : les hommes sont des mécaniques tristes ou des pantins comiques ;
idées, morale, sentiments sont relatifs au climat, à l’époque, aux usages, et les
pages de Montaigne sur la diversité des coutumes fourniraient la graine de nouvelles à
la manière de Mérimée. Le négrier Ledoux de Tamango, le lieutenant
Roger de la Partie de trictrac, les Corses de Mateo
Falcone et de Colomba, le José de Carmen, ont
leur honneur et leur morale à eux comme le drapier de la rue Saint-Denis et le garde
national. Des goûts et des couleurs… Or les goûts et les couleurs ce sont des manières
de monuments historiques. Si on est inspecteur des monuments historiques et artiste,
on en fera un admirable musée, et les nouvelles de Mérimée sont en effet un musée des
passions humaines.
Les passions c’est d’abord l’amour. Il ne semble pas que Mérimée ait eu beaucoup à se
plaindre de l’amour. Mais il paraît bien que dans ses nouvelles il cherche à se venger
de lui. Quelque figure qu’il prenne sous les climats divers, il ruine et tue l’homme.
La nouvelle de Mérimée épouse presque toujours, comme celle de Maupassant, la pente
d’une humanité qui se détruit, ou plutôt qui se détruirait si l’inspecteur des
monuments, le conservateur du musée n’était là pour la recueillir, l’éclairer et vous
en faire les honneurs. La société, les lecteurs et, dans ses quinze dernières années,
la cour impériale, curieux de ces honneurs, abondèrent autour de Mérimée. Il eut la
gloire, il réussit sa vie comme il réussissait son œuvre.
Ses nouvelles n’ont pas bougé, leur prose, à la fois sans style et sans absence de
style, a traversé, d’un élan sûr, la durée. Beaucoup plus que le roman de Balzac,
elles ont arrêté un genre à un point de perfection, l’ont proposé à l’imitation. Mais
c’est qu’il s’agit d’un genre plus court et plus tôt arrivé que le roman, d’un genre
qui n’est pas un monde, et qui coïncide non avec un élargissement et une découverte du
monde, mais avec une réduction, un classement et une utilisation du monde.
Une seule fois Mérimée a dépassé les cadres de la nouvelle brève ou longue.
Colomba parut en 1840. Elle connut un des plus grands succès de
qualité qu’ait obtenu un roman. Le roman et le romantisme, car on continuait à classer
l’auteur de Clara Gazul parmi les
romantiques. Et Colomba est un chef-d’œuvre de narration, de
technique, de conquête absolue du lecteur sans moyens excessifs. Sans moyens
excessifs ! En 1840 ! Trois ans avant Lucrèce déjà, on pressentait le
classique qui revenait. Colomba était le roman d’une île, comme
Paul et Virginie. Et le roman de l’île de Napoléon, l’année du retour
des Cendres.. Une histoire d’Anglais en voyage lui donnait le cadre d’ironie qui
contribuait le mieux à la retenir le plus en deçà possible de l’emphase romantique. On
avait affaire à un auteur bien élevé, qui, au contraire de Balzac et de Stendhal,
savait éviter au lecteur le moindre moment d’ennui.
À Colomba nous ne connaissons aujourd’hui qu’un défaut, un beau
défaut : c’est d’avoir duré. On a contesté la vérité du détail et des mœurs. Mais ce
n’est point de ne pas ressembler à la vraie Corse, dont il ne nous soucie pas, que
nous lui faisons grief. C’est de trop ressembler à la Corse de Colomba,
vraie ou fausse, en tout cas devenue lieu commun. Nous y voyons le type des livres
trop parfaits, devenus exemplaires, dont l’interprétation et l’éclairage ne se
renouvellent plus : le contraire même de la Chartreuse de Parme, qui un
an auparavant n’avait pas eu de succès.
Nous retrouvons ici la distance entre Stendhal et Mérimée. Stendhal a, moins que
Mérimée, travaillé dans la perfection. Mais d’abord il a fait des romans, et il y a,
du roman à la nouvelle, la différence de ce qui est un monde à ce qui est dans le
monde. Et puis il règne, tandis que Mérimée est resté sur les marches du trône. On est
stendhalien : c’est une nationalité reconnue, et qui figure sur les passeports. On
n’est pas mériméen. Mérimée nous contraint à l’admirer, mais nous invite à le classer.
L’exilé de Guernesey a joué au courtisan de Compiègne le mauvais tour de refaire
l’Enlèvement de la redoute dans le Cimetière d’Eylau.
Il l’a écrasé sous la charge des quatre-vingts escadrons. Que voulez-vous que nous y
fassions ? Il y a la prose, mais il y a la poésie. Colomba c’est l’île
incomparable, mais prenons le bateau et nous arrivons à la Chartreuse de
Parme et la Chartreuse c’est le continent et le continent
c’est l’Italie. Le nom de Mérimée nous évoque en même temps la rare qualité du contenu
et la proche présence des limites.
Le dialogue passionné que le premier tiers du xixe
siècle a institué entre l’esprit du xviiie
et le romantisme s’est exprimé surtout dans la prose. Mais la poésie n’y a pas échappé.
Alfred de Musset y est pris tout entier.
Comme Mérimée il est né dans la grande bourgeoisie parisienne. Son cœur et ses sens
seront souvent dupes des femmes, son esprit ne sera jamais dupe des hommes. Il a les
dons d’analyse et de lucidité.
De précocité aussi. Collégien brillant, ayant tout vu ou tout deviné, dans le salon
de ses parents, dans l’entourage de l’homme de lettres qu’était son père, il s’élance
à vingt ans dans la poésie par les Contes d’Espagne et d’Italie, dont
il ne faut pas médire même aujourd’hui. C’était, dans un temps de printemps sacré
poétique, de la jeunesse qui allait à la jeunesse. Aucun livre ne répond mieux à
l’idée d’un vin nouveau de la poésie, dans une année de la Comète, et d’un Bacchus nu
dans la cuve. L’Espagne et l’Italie, du soleil, des mantilles, des yeux brûlants, des
duègnes, des juges, de nobles têtes de vieillards, du sang sur le pré, des amants dans
les lits, cette Espagne et cette Italie sont convoquées pour donner du degré à ce vin,
faire voir ce qu’on va voir et boire ce qu’on va boire. Le bric-à-brac, les
imitations, le négligé, les jeux de dislocation et d’enjambement, valurent à l’auteur
les railleries de la critique. Mais du jour au lendemain les jeunes gens surent par
cœur une demi-douzaine d’apostrophes, de tirades de feu, de tableaux truculents, de
portraits de femmes à posséder — et à en mourir. Danseur de bals masqués en costume de
page de
la Renaissance, Musset tint pendant quelques mois
l’emploi de prince de la jeunesse romantique, ou de la jeunesse tout court.
Il le tint, mais ne s’y tint pas, et il n’y tenait pas. Il est le seul des
romantiques qui ne se soit jamais soucié de garder et d’embellir une attitude, ce qui
paraîtra d’autant plus singulier qu’il possède autant qu’aucun le don oratoire.
D’abord c’était un homme du monde, à qui le genre du cénacle, les naïvetés et le
bousingotisme des milieux romantiques déplaisaient. Il leur préférait la société de
jeunes viveurs amoureux et riches, la poésie des anciens, Régnier, Molière, même
Voltaire. Tel Byron. Lui qui ne se souciait pas de ressembler à Byron est le seul
poète français dont la manière et la vie en suggéreraient quelque idée. Dès
juillet 1830, dans les Secrètes Pensées de Rafaël, il se débarbouillait
du romantisme et de la lie de vin de ce cortège bachique qu’il avait mené.
Non lui, qui écrit par caprice et qui est tout en tournants, mais son génie immanent
paraît vouloir que ce poète parisien, le seul Parisien authentique et traditionnel du
romantisme avec Mérimée (qui a des parties d’un Musset sage et buveur d’eau) devienne
pour un demi-siècle le poète de Paris. Et Paris ce sont les femmes, et c’est le
théâtre. Mais un autre génie, un malin génie brouille les cartes.
Le théâtre est une discipline. Musset n’aime pas les disciplines, à commencer par
celle de la rime, qu’il traite en ennemie personnelle. En 1830 il a transporté un
conte d’Italie, la Nuit vénitienne, à l’Odéon. Elle a été sifflée. Dieu
le garde de se laisser désormais juger par des cuistres sous un lustre et des calicots
dans un amphithéâtre ! Le théâtre, comme Byron, il ne l’animera que pour lui, et le
spectacle sera dans un fauteuil. De là en 1832 le drame de la Coupe et les
Lèvres et la comédie romanesque À quoi rêvent les jeunes
filles, poèmes de la jeunesse et des femmes, en vers éclatants, qu’achève
dans le Spectacle le poème de Namouna, avec les stances
célèbres où Don Juan, porte-parole et symbole de Musset, idéalise cet homme à la
poursuite des femmes, que Paris tire à des milliers d’exemplaires. Drame tyrolien et
comédie italienne, imitation de Schiller et souffle shakespearien, courtisane sans
cœur et vierge
délaissée, débauche sous la mamelle gauche
et fleurissante idylle, l’antithèse des deux amours ne quittera plus la poésie de
Musset. Le problème de la jeunesse sensuelle, décomposé en antithèse de la jeunesse et
des sens, restera son problème bien après qu’il aura perdu toute raison de le
vivre.
Aussi Rolla, que la Revue des deux mondes publia le 15 avril 1833,
procura-t-il, durant un demi-siècle aux garçons de dix-huit ans, le coup aux sens, au
cœur, à l’âme. Paris, comme toute capitale, ne va pas sans une immense prostitution,
et Rolla, histoire d’une fille de quinze ans, Marie, vendue par sa mère
à un libertin, est un poème de la prostitution. Le libertin Rolla nous paraît
aujourd’hui un être factice, recueilli et hospitalisé par la pire rhétorique. Et
justement le poème alla aux nues, tant qu’il y eut une classe de rhétorique, et qu’il
y fut lu derrière les pupitres.
L’année 1834 marque une révolution dans l’amour romantique. Un seul poète du groupe
était jusqu’alors connu et considéré pour ses amours, jugées illustres : Ulric
Guttinguer, comme en témoigne une apostrophe célèbre de Musset
Mais brusquement les chefs romantiques se mettent à faire comme Ulric. C’est autour
de 1834 que Victor Hugo devient l’amant de Juliette Drouet, Vigny de Marie Dorval,
Musset de George Sand. Comme au temps des Méditations, ces amours ont
de grandes conséquences littéraires, et aucun n’eut de conséquences plus célèbres que
les amours de Lui et Elle.
Le voyage d’amour en Italie, l’infidélité de George, les réconciliations et les
ruptures, sont à l’origine des quatre Nuits, soit trois dialogues du
Poète et de la Muse dans les nuits de Mai, d’Avril et d’Octobre et, dans celle de
Décembre, dialogue du poète avec son double. Musset est resté longtemps « le poète des
Nuits ». Il ne semble pas qu’il y ait lieu de réviser ce jugement. Si
on a gardé (mais tous ne l’ont pas gardé) un sens pour l’oratoire, pour le
développement, pour le vers parlé, clair et pressé comme la prose, illuminé de poésie
à son faîte, comme la houle sous le soleil, on mettra les Nuits très
haut. Si on veut suivre le conseil de Verlaine
et tordre le
cou à l’éloquence, il faudra étrangler les quatre cygnes sublimes.
Ceux qui n’en auront pas le courage se feront sans remords la main sur
L’Espoir en Dieu et la Lettre à Lamartine, morceaux
longtemps célèbres dont la sincérité discrète, indéniable, comme celle de toute la
poésie lyrique de Musset, est bousculée, submergée, recouverte par l’oratoire. Le fond
du génie de Musset, sa vocation vraie en d’autres temps, c’était le genre dramatique,
et son vers nombreux exige souvent le ton de la tirade. Le public aura longtemps une
oreille pour ce genre de vers, qui sera par exemple celui de la comédie en vers
d’Augier. À partir de Baudelaire, il a été blessé et déclassé par des exigences de
poésie pure. Quand Musset entra à l’Académie, Nisard, non sans quelque pédantisme, et
évidemment contre quelqu’un, le déclara, en le recevant, le plus classique des poètes
romantiques, et même un vrai classique. Il y a eu toute une doctrine du classicisme de
Musset. Et on peut en garder après tout quelque chose. D’abord, en tant que poète de
l’amour malheureux, auteur des vers d’amour les plus sincères, les plus discrets, les
plus nus, les plus désespérés de son temps, dans le Souvenir, dans les
Nuits, dans tant de courtes pièces des Poésies
nouvelles, il tient parmi les romantiques une place de témoin du cœur humain
analogue à celle de Racine parmi les poètes classiques. Ensuite il n’a que peu ou
point participé à l’illusionnisme romantique, il a bien été l’enfant du siècle, non
son géant ou son prophète, il n’a pas comme George Sand ou Hugo mis ses transports au
compte de la cause de Dieu. Il a connu en lui la faiblesse et le mal comme de la
faiblesse et du mal : le poète a été homme uniment, ordinairement, classiquement.
Enfin il n’a eu ni politique, ni philosophie, il a été homme de lettres, poète à
l’ancienne mode, comme Malherbe et Boileau, avec son franc-parler non sur l’État et
sur Dieu, mais sur les mœurs et les lettres. Il fut un jeune-bourgeois, avec le trait
d’union pour indiquer qu’il ne s’agit pas seulement de l’âge, mais des idées et de la
condition. Tout de même, plus tard, et aux générations qui suivent, il paraît plus
bourgeois que jeune. La génération du Second Empire,
Baudelaire, Flaubert, se construisit en partie contre lui. À qui demanderait quel
est le plus démodé des quatre grands poètes romantiques, on répondrait généralement
Musset. Mais si cette épithète est justifiée, elle ne va pas sans compensations.
Retiré plus ou moins de la mode et du courant, Musset a été reporté, comme un
classique, vers un centre-gauche éternel de la littérature française. Il a perdu,
réellement, des lecteurs et des cœurs. Il n’a pas perdu, littérairement, une place,
une situation. Entre l’esprit du xviiie
siècle et le
romantisme il a établi une liaison, une société, on dirait presque un juste-milieu :
il est moins l’enfant du siècle que l’enfant de Juillet, le petit Parisien qui court
avec ses pistolets devant la Liberté de Delacroix, ici liberté
littéraire. Cet enfant de Juillet, il est le seul grand poète du xixe
siècle que rien, absolument rien, ne permette d’appeler un
grand homme et qui, non plus qu’un Regnard ou un Piron, n’ait rien laissé, absolument
rien, d’un témoignage, ou, comme on dit, d’un message ; et non, hélas ! faute de
l’avoir voulu.
« La nature sociale, qui est une nature dans la nature »
écrit Balzac
dans Modeste Mignon. Cette phrase contient la découverte, le génie, le
roman et la clef de Balzac.
Comme l’expose la lumineuse préface de 1842 à la Comédie Humaine, la
matière de cette Comédie, soit la nature sociale, c’est la nature
animale, plus quelque chose. « L’État Social a des hasards que ne se permet pas
la Nature, car il est la Nature, plus la Société. »
La dualité des sexes ne
joue que peu ou point en histoire naturelle, elle joue profondément en matière
sociale. La nature sociale comporte en triple réalité des hommes, des femmes et des
choses, soit de l’outillage, meubles, maisons, villes, modifications de la planète par
l’homme. Les historiens, dit Balzac, ne nous ont que peu ou point représenté cette
nature sociale. Balzac cite comme exemples, et comme ses précurseurs, ce qu’a fait
l’abbé Barthélemy pour les Grecs, et ce qu’a fait Alexis Monteil dans son
Histoire des Français des divers états. Walter Scott incorpora au
roman une histoire des Écossais des divers états, et, dit Balzac, élevant le roman à
la valeur philosophique de l’histoire, y a réuni à la fois « le drame, le
dialogue, le portrait, le paysage, la description, le merveilleux et le vrai, ces
éléments de l’épopée »
. Dans l’ordre du roman, c’est le roman de Walter
Scott qui a appelé à l’être le roman de Balzac. Balzac en effet ne devient lui-même,
ne naît au Balzacisme, qu’après avoir mis en roman à la Scott le sujet le plus
scottien de l’histoire de France, la guerre de l’Ouest sous la Révolution, avec le
Dernier Chouan, qu’il s’en va écrire à Fougères même, dans son décor,
en 1827, et qui
lui met la palette et le ciseau en main,
l’assure de sa technique, l’établit dans la peinture des milieux et dans la
concurrence à l’état civil.
Scott était un romancier historique. Il s’agissait maintenant d’appliquer la
technique et la chronique de Scott au roman contemporain, de substituer, dans la
concurrence du romancier à l’état civil, le registre ouvert des naissances au registre
fermé des décès. Et d’introduire le registre des mariages ou des femmes.
« Obligé de se conformer aux idées d’un pays essentiellement hypocrite,
Walter Scott a été faux, relativement à l’humanité, dans la peinture de la
femme. »
Il manque à son roman, avec la femme, la peinture des passions.
Lacune que Balzac impute au protestantisme qui ne laisse rien de possible pour la
femme après la faute. La floraison du roman anglais au xixe
siècle nous conduit à nous douter que la cause est plus complexe. Il
n’en demeure pas moins que d’un certain point de vue le roman de Balzac c’est l’entrée
des femmes, et l’entrée vers les femmes.
Qu’il y ait eu au xviie
siècle liaison entre le roman
et les femmes-auteurs, — qu’au xviiie
la
Nouvelle Héloïse ait déclenché au cœur des femmes un enthousiasme et
un attendrissement torrentiels, que l’amour partagé des sexes ait fourni le pain
ordinaire du roman, rien de tout cela ne diminue l’originalité avec laquelle Balzac a
introduit dans le roman le monde autonome des femmes, et dans le monde des femmes, le
roman. Sainte-Beuve l’a constaté, et, en partie parce que Volupté avait
laissé les femmes indifférentes, il ne l’a pas pardonné à Balzac.
Les romantiques lisaient des dictionnaires. Trois femmes bien plus âgées que Balzac
et qui étaient la mémoire vivante, imaginative aussi, de la Révolution et de l’Empire,
Mme de Berny et Laure d’Abrantès, plus tard Mme de Castries ont été pour lui les dictionnaires vivants, intelligents,
tendres, perspicaces de leur temps. Sa recherche du temps perdu, sa présentation du
temps actuel, l’exploration de la nature humaine se sont faites avec de nécessaires
collaborations féminines. Comme la nature de Goethe, la Comédie Humaine
a ses « mères ». Mais surtout elle a un Père.
Le plus grand créateur d’êtres vivants qui ait existé, Balzac, a regardé en face et
sondé dans ses profondeurs le mystère de la création. On sait la place éminente que
tiennent chez lui les « natures faustiennes », les délégués à l’alchimie, à la
découverte, à l’œuvre, les Claës et les d’Arthez. Mais la forme naturelle de la
création, c’est celle qui fournit des inscriptions à l’état civil. C’est la paternité.
Dans l’œuvre de tout écrivain de génie il y en a toujours une qui fait fonction de
message profond, et qui se comporte comme une cellule mère. Tout se passe comme si,
chez Balzac, cette fonction était tenue par le Père Goriot.
Non seulement parce que le Père Goriot contient déjà la plupart des
personnages-clefs de Balzac, Vautrin, Rastignac, Bianchon, le ménage Nucingen, mais
parce que le Père Goriot, c’est d’abord le personnage du titre, et le
mystère de la paternité. Montaigne disait qu’il aimait mieux avoir un enfant de
l’accointance des Muses que de celle de sa femme. Mais la seconde des deux
accointances est le symbole charnel de la première, comme la tradition fait symboliser
par le couple du Cantique des cantiques l’union de Dieu et de son
Église. Le Père Goriot ne pouvait être créé que par le père du
Père Goriot, le « Christ de la paternité » par le génie de la
paternité et la paternité du génie. « Quand j’ai été père, dit Goriot, j’ai
compris Dieu. »
Voilà un mot qui nous met aux sources de la
création balzacienne. La présence de Dieu, le consentement à Dieu sont aussi évidents,
aussi nécessaires, aussi absolus dans l’œuvre de Balzac, pleine comme un jour de la
création, que l’absence, l’inexistence de Dieu dans l’œuvre de Proust, procès-verbal
d’un monde qui se détruit. Concurrence à l’état civil est le terme extérieur et
conventionnel qui implique, dans l’intérieur et dans le réel, la collaboration avec le
Créateur, et cette Imitation de Dieu le Père latente dans la
Comédie Humaine.
Goriot est un vaincu de la paternité, parce que père selon la chair, père selon les
individus, père selon l’égoïsme. Le terme de « Christ de la paternité », s’entend de
sa passion, de ce que lui font souffrir les deux filles pour lesquelles il s’est fait
victime holocauste. Il a aimé ses filles totalement, puissamment, esclave de leurs
volontés et de leurs passions, et c’est
pourquoi il meurt
désespéré, détruit. Balzac écrit à Mme Hanska de Massimilla
Doni, de Louis Lambert et du Chef-d’œuvre
inconnu, qu’ils représentent « l’œuvre et l’exécution tuées par la
trop grande abondance du principe créateur »
. Et l’insistance avec laquelle
il a repris ce thème montre à quel point il éprouvait là un danger de sa propre
nature. Pareillement chez Goriot la fonction humaine et morale de la paternité est
tuée, elle aussi, par l’abondance de ce principe créateur, qui est pour l’homme un don
terrible si une discipline n’intervient pour le réduire, le tenir et l’utiliser. Si la
production de Balzac n’a pas mal tourné comme a fait celle de Goriot, si le principe
créateur a fait vivre l’œuvre et l’exécution au lieu de les tuer, cela tient à ce
qu’elles ont été sauvées par deux dons aussi chez lui que celui de la
création : l’œuvre, sauvée par le don de spécialité, l’exécution sauvée par le don de
volonté.
Le terme de « spécialité » est employé par Balzac à peu près au rebours de son sens
courant, mais en son vrai sens étymologique et philosophique. Le don de spécialité,
c’est le don de voir, à travers les choses, les espèces, les Idées, qui sont à leur
principe, soit, depuis Platon, le don du philosophe. Mais ici le don du romancier. Le
don de spécialité est dans le Père Goriot quelque chose d’aussi
surhumain que le style de la paternité l’est chez Goriot. Par la spécialité, Balzac
voit et exprime en Goriot une mystique de la paternité, une paternité qui trouve ses
références, en haut, dans la pensée et la création divines, et, plus bas, dans la
nature sociale, dans tout ce qu’attestent pendant son agonie, les cris du Père :
« Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force. La justice est pour moi,
tout est pour moi, la nature, le code civil. Je proteste. La patrie périra si les
pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le monde, roulent sur la
paternité, tout croule si les enfants n’aiment pas leurs pères. »
La pension Vauquer n’a pas été seulement décrite et construite par Balzac comme un
nœud d’humanité, mais comme un nœud ou un carrefour dans l’ordre de la spécialité.
Vautrin et Rastignac y sont attirés, imposés par le même appel d’air que Goriot. Si on
voit dans la paternité de Goriot un symbole de la paternité créatrice du génie, on en
verra dans Vautrin
l’énorme parodie satanique. Les
substructions de la Comédie Humaine sont des substructions chrétiennes,
celles d’un monde où le diable existe, où l’enfer existe. Entre les visions qui
apparaissent avec Balzac dans l’univers littéraire il y a l’enfer social, les
bas-fonds des capitales, les bas-fonds de la nature humaine, les bagnes. Le bagne a
son héros comme l’enfer de Milton l’avait en Satan. Au moment de l’arrestation de
Vautrin-Collin « le bagne avec ses mœurs et son langage, avec ses brusques
transitions du plaisant à l’horrible, son épouvantable grandeur, sa familiarité, sa
bassesse, fut tout à coup représenté dans cette interpellation et par cet homme, qui
ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation dégénérée, d’un peuple
sauvage et logique, brutal et souple. En un moment, Collin devint un poème infernal
où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son
regard était celui de l’archange déchu qui veut toujours la guerre »
. Nous
voilà dans le laboratoire de la spécialité. On aurait une vue profonde sur le système
de la Comédie Humaine si l’on, mettait bout à bout, dans un
Répertoire des thèmes balzaciens tous ceux où paraissent des images
ou des réalités d’ange, depuis le poème angélique de Séraphîta jusqu’à
César Birotteau, où le parfumeur est désigné, bizarrement,
semble-t-il, comme un « ange », l’ange de la probité commerciale, comme Goriot est le
Christ de la paternité. Être un ange, pur ou déchu, c’est être un archétype. Le don de
spécialité se confond, de loin, avec le don de penser angéliquement.
Lors d’une reprise de Vautrin, en 1917, Souday écrivait que dans
Vautrin il y a Balzac lui-même dans le bagne de son labeur et qui « ne
participait guère aux plaisirs et à l’éclat de cette vie qu’il n’aimait tant que par
l’intermédiaire de ses héros de roman »
. Comme Rastignac et Rubempré sont
pour Vautrin ce que sont Anastasie et Delphine pour Goriot, on en dirait tout autant
en ce qui concerne l’analogie de Balzac et de Goriot. Mais peut-être le délégué de
Balzac serait-il aussi bien Rastignac lui-même, qui est exactement le contemporain de
Balzac puisque le Père Goriot se passe en 1820, et que Rastignac a
vingt et un ans, né en 1799 comme Balzac.
À nous
deux !
est le défi de Balzac lui-même à Paris. Sans parler de
Louis Lambert, qui est autobiographique,
César Birotteau, Balthazar Claës sont d’autres figures ou plutôt d’autres parties de
Balzac. D’une manière générale un personnage de la Comédie Humaine est
balzacien, dans ce sens personnel, lorsqu’il y figure comme témoin d’une volonté
créatrice.
Le premier ouvrage écrit par Balzac, c’est, à l’âge de quatorze ans, un Traité
de la volonté qu’un de ses professeurs confisqua et détruisit. Il est
remarquable que, chez les deux grands fondateurs et instituteurs de la littérature
française, celui du théâtre et celui du roman, Corneille et Balzac, la critique reste
en arrêt et en méditation devant un mystère et une mystique de la Volonté. Mais chez
Corneille nous ne constatons qu’un résultat, une pointe éclatante dont la base et les
origines demeurent dans l’ombre, tandis que chez Balzac, comme à l’intérieur d’une
statue colossale, nous circulons du haut en bas d’une nature.
D’abord la nature du romancier. Balzac manquait absolument de facilité et
d’improvisation, portait ses œuvres dans sa tête pendant des années, les écrivait avec
des efforts et une tension prodigieuses, accumulant les plans, les essais, les
brouillons, les épreuves refondues. Si la volonté tient une telle place dans son
monde, c’est d’abord qu’elle en occupait une dans sa fabrication de ce monde. Il a
tout vu dans cette volonté dont il était si riche comme les mystiques voient tout en
Dieu, dont ils sont pleins.
Ensuite et par conséquent la nature de l’œuvre. Dans le Médecin de
campagne, quand Genestas rencontre Benassis, il le regarde « habitué
par les rapports qu’ils avait eus avec les hommes d’énergie que recherchait
Napoléon, à distinguer les traits des personnes destinées aux grandes
choses »
. Voilà une notation , qui pourrait être de Stendhal
parlant de Napoléon, mais il est bien plus beau qu’elle soit de Balzac reproduisant
Napoléon et fidèle à la devise qu’il avait inscrite sur la statuette de l’empereur :
« Ce qu’il a commencé par l’épée, je l’achèverai par la plume. »
Comme Napoléon, Balzac a reconnu, recherché les êtres d’énergie destinés comme lui aux
grandes choses. Il en a fait la Grande Armée du roman.
Les personnages de Balzac ou tout au moins la plus notable partie d’entre eux,
semblent faits avec des concentrations, des défaillances, des oppositions, des
équilibres, de la volonté,
comme les tableaux d’un grand
coloriste avec le langage des couleurs, ou comme l’œuvre de Michel-Ange avec le
langage des mouvements. C’est en fonction de leur force de volonté que les gens de
lettres sont conçus et groupés dans ce roman de la littérature que sont les
Illusions perdues, entre d’Arthez, le héros de la volonté d’une part,
et d’autre part le journaliste Lousteau, ou le poète facile et féminin qu’est
Rubempré, dont sa sœur Ève dit : « Dans un poète il y a une jolie femme de la
pire espèce »
. Cette jolie femme, Balzac l’a reconnue dans le Canalis,
c’est-à-dire le Lamartine, de Modeste Mignon, à cette réserve près que
cette fois elle est de la grande espèce. Comment une volonté peut être brisée, c’est
l’histoire du Colonel Chabert. L’équilibre mystérieux d’une volonté
ordonnée et « d’arthézienne » d’artiste, d’une volonté dévoyée de reître, portées par
le même arbre généalogique, ce sont les deux frères Bridau. Le niveau des volontés
chez les trois Tourangeaux subalternes et honnêtes que sont les trois frères
Birotteau, le militaire, l’ecclésiastique et le commerçant, montre trois épreuves du
même être, de la même volonté, encadrée et disciplinée, modifiée de trois manières par
des milieux différents (Birotteau I eût été sans doute un des héros de la première des
Scènes de la vie militaire, les Soldats de la
République). La déchéance de l’homme féminisé et dissous, Lucien de
Rubempré, qui ne vit plus que par la volonté d’un autre, Vautrin, — lequel a pour
fonction et mission d’avoir de la volonté pour deux — ne se comprend pleinement que
comme un des épisodes centraux de cette épopée de la volonté.
Cette part éminente de la volonté dans Balzac il faut la voir en liaison, et presque
en synonymie, avec le roman d’un monde qui se construit, de quelque chose qui se fait,
d’une pente qui se remonte, un roman positif dans un sens encore
plus fort et plus plein que le plus fort et le plus plein qui ait été attaché au mot,
le sens d’Auguste Comte. Par là Balzac s’opposerait presque à tous les autres
romanciers français du xixe
siècle, aux réalistes et
aux naturalistes d’après 1850 chez qui le roman est la phosphorescence d’une
décomposition, la conscience de ce qui se défait.
Les réalistes ont d’ailleurs un représentant dans la génération de Balzac : Henry
Monnier. Pour saisir dans son acte
flagrant cette
opposition des deux natures, d’une énergie que la volonté concentre et d’une énergie
que la caricature dissout ou dégrade, il faudrait suivre la manière dont Balzac a pu
reprendre et refondre en les virant du négatif au positif des sujets de Monnier. En
voici deux exemples instructifs sur lesquels nous insisterons parce qu’ils nous
mettent au cœur du laboratoire où la nature a institué l’expérience balzacienne.
De son expérience d’employé de ministère, Henry Monnier a tiré les caricatures et les
types de ses Employés. Il a créé ce comique administratif français que
devait reprendre Courteline. Quand en 1877 Balzac reprend ce sujet des
Employés, il fait la part large à l’invention de Monnier, et
introduit dans son roman Monnier lui-même sous le nom de Bixiou. Par lui et d’autres
le comique administratif, d’ailleurs un peu lourd et engorgé, coule à pleins bords
dans les Employés. Mais jamais Balzac n’eût pris la plume pour écrire
sur un ministère un roman d’humour gratuit et de démolition comique. Un ministère, une
administration, sont des constructions. Balzac est, dans sa partie, un constructeur de
la race des Colbert et des Napoléon. Il écrira un roman de constructeur. Le sujet des
Employés c’est l’histoire du plan Rabourdin, et cent ans après les
Employés, les principaux articles du plan Rabourdin figurent encore
en première place dans tous les projets de réforme administrative, dans le Video meliora des professionnels de la chose publique. Balzac a donné
la vie au plan Rabourdin, en le liant à l’histoire du ménage Rabourdin. Il a fait
détruire la création de Rabourdin par les infiniment petits de ministère et par le
monde d’Henry Monnier. Mais le roman d’un ministère ne pouvait être pour le romancier
constructeur que le roman d’un intérêt d’État, et le personnage central une
incarnation des intérêts de l’État. Le roman des employés, pourrait aussi bien
s’appeler les Bourgeois, les petits bourgeois du quartier Saint-Paul,
le milieu où se recrutent les employés. Que l’on compare aux bourgeois de Monnier, les
« tarets » de Balzac. Les tarets qui rongent les digues de Hollande sont des figures à
peu de chose près semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Baudoyer, Saillard,
Gaudron, Godard et compagnie, tarets qui d’ailleurs ont montré leur puissance dans
la trentième année de ce siècle. Il ne s’agit même plus
d’Henry Monnier : le bourgeois de Flaubert lui-même n’est plus qu’une silhouette à
côté des trois dimensions et de la pleine pâte du bourgeois balzacien, à côté surtout
de sa force telle qu’elle éclate dans sa révolution à lui, celle de 1830 ; Balzac
s’est trouvé à point pour capter cette force non à l’origine mais au moment de sa plus
puissante et de sa plus originale explosion. Le bourgeois de Balzac c’est le bourgeois
de Monnier, plus un certain nombre de choses, au premier rang desquelles est justement
la puissance. Notons que Madame Bovary, roman de la dégradation de
l’énergie, finit juste au moment où le sujet deviendrait proprement balzacien, quand
Homais fait une clientèle d’enfer, et vient de recevoir la Légion d’Honneur. La vraie
légion d’honneur, pour le bourgeois, est la légion de la Comédie
Humaine.
Le dignus intrare du bourgeois dans la Comédie
Humaine peut être lié à une dimension morale comme il l’est ordinairement à
une dimension sociale. Après avoir roulé des années dans sa tête le sujet de
César Birotteau sans se décider à entreprendre l’histoire d’un
boutiquier médiocre où il ne voyait encore qu’un sujet pour Henry Monnier, Balzac
déboucha brusquement dans la vérité balzacienne, tint César Birotteau,
le jour où il en eût découvert l’idée maîtresse, celle d’un martyr de la probité
commerciale comme Goriot est un Christ de la paternité. Cela veut dire que le sujet de
César Birotteau ne devient balzacien que le jour où il passe du
négatif au positif, de la silhouette ironique au modelé substantiel, avec les mêmes
repoussoirs et les mêmes contreparties que Goriot. Birotteau et Pillerault
impliquaient de l’autre côté de la moralité commerciale Nucingen et du Tillet :
« Nucingen et Birotteau, écrit Balzac, sont deux œuvres jumelles »
.
Il s’agit d’ailleurs ici de la Maison Nucingen écrite tout de suite
après Birotteau pour pousser et achever la contrepartie.
Henry Monnier a créé Joseph Prudhomme. Dans une bien curieuse lettre à Mme Hanska, Balzac juge que Monnier n’en a pas tiré un parti
suffisant, que Prudhomme c’est tout le siècle, et il esquisse le plan de la pièce
qu’il veut en tirer, de son Prudhomme à lui : car il le voit non dans le roman, mais
sur le théâtre, où quinze ans après, en 1852, allait le
mettre et le jouer Monnier lui-même. La comparaison entre le Prudhomme de Balzac et
le Prudhomme de Monnier implique exactement les mêmes mesures et les mêmes contrastes
que la comparaison entre leurs Employés. Il y a d’ailleurs dans le plan
de Balzac quelque chose dont on demeure stupide. L’histoire de la famille Prudhomme y
est à peu près celle de la famille Thiers. Rien n’y manque : les mines d’Anzin, les
amours avec la belle-mère, et le garçon à marier s’appelle Adolphe. Or en 1830 le
jeune et brillant ministre, l’élève et le favori de Talleyrand, n’a pas du tout ni
dans son physique, ni dans son moral, cette figure de petit et grand Prudhomme que
prendra pour la critique M. Thiers après 1871. Avec ses bottes de sept lieues on
dirait que Balzac l’anticipe de quarante ans, comme il a d’ailleurs tout anticipé :
hyperbole du génie constructeur.
Les natures-mères de la Comédie Humaine planent, au dessus de la
région où se forment les types littéraires et où Monnier crée Joseph Prudhomme. Balzac
a pourtant créé un type, un seul : Gaudissart. Le nom de Gaudissart s’applique
aujourd’hui moins encore au commis voyageur qu’au genre commis voyageur, hilare et
farceur, devenu aussi rare d’ailleurs que celui de Tartarin chez les Méridionaux. Or
il semble que, pour faire de Gaudissart un type, l’opinion ait dû le réduire à la
dimension de la caricature selon Monnier. Le vrai Gaudissart, celui de
Birotteau et de l’Illustre Gaudissart, est bien un
personnage balzacien : un créateur, une force de la nature sociale, l’inventeur de la
publicité moderne, et qui, s’il a pu être mystifié par les Tourangeaux comme Balzac
lui-même l’a été par Monnier, reste un « as », il fait partie, comme les autres, de ce
jeu d’as que Balzac tient dans sa main.
La vision de la « faculté maîtresse » que le roman de Balzac a suggérée à la critique
de Taine, cet investissement d’un caractère par une passion unique, l’avarice chez
Grandet, la mystique de l’argent chez Gobseck, la paternité chez Goriot, la luxure
chez Hulot, l’envie dans la cousine Bette, la collection chez le cousin Pons, ce sont
autant de concentrations d’énergie qui, à un moment privilégié, s’expriment et se
libèrent en volonté. Toutes ces natures passionnées sont des natures constructrices
et, notons-le, tout autant que Vautrin et
Claës des natures
solitaires. La construction suprême est pour eux une construction dans la solitude,
comme le monument le plus démesuré des hommes est une pyramide dans un désert.
Solitude criminelle ou solitude angélique, également solitude d’une volonté gratuite,
qui, sous la figure d’une passion, se prend elle-même, comme chez Corneille, pour son
objet. Et peut-être ce parallélisme tient-il à ce que les deux fondateurs habitent la
même solitude. Il y a certes les amours de Balzac, les vingt mille lettres de
lectrices reçues par Balzac, la torrentielle conversation de Balzac, la canne de
Balzac, exactement le contraire du Larvatus prodeo que Corneille aurait
pu emprunter à Descartes. Mais, comme c’était peut-être le cas chez Corneille, les
passions solitaires des héros balzaciens symbolisent avec une solitude de Balzac, avec
la solitude nocturne de Balzac dans son atelier de vie, son centre de « spécialité »,
sa forge cyclopéenne. Dans les substructions de la Comédie Humaine il y
a une crypte : Comédie Individuelle, volonté autonome, énergie pure,
don gratuit du génie.
Retenons le dialogue de Gobseck et de Derville dans Gobseck :
« Nous sommes, dans Paris, une douzaine ainsi, tous rois silencieux et
inconnus, les arbitres de vos destinées. »
Gobseck ou l’usurier, aussi riche
et aussi dur que Grandet, parisien en outre : « On ne va chez l’usurier que
quand on ne peut aller ailleurs. »
C’est pourquoi la quintessence de Paris
se retrouve au café Thémis, près du Pont-Neuf : les usuriers s’y réunissent,
« image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l’or »
. Le
génie créateur et intuitif de Balzac dépasse tout, transcende l’état civil, quand il
fait de Gobseck, né en 1740 (quatre-vingts ans en 1820, burgrave de Paris) le fils
d’une Juive et d’un Hollandais, et qui a été marin et corsaire vingt ans ; corsaire
sur le globe passé, par une promotion qui est une alchimie, corsaire sur Paris, père,
dans ce monde alchimique, de la courtisane Esther Gobseck par la même nécessité qui
fait d’Eugénie Grandet la page blanche d’un autre registre de l’or, la fille du
Saumurois formé par une autre avarice, l’avarice de la province française, dont la
langue est aussi différente de celle de Gobseck que la langue du juif Nucingen l’est
de celle du Tourangeau Birotteau, — la poésie et le symbole de la Peau de
chagrin et des Études philosophiques abandonnant
à regret Gobseck aux Scènes de la vie privée — et puis
ce nombre des douze rois silencieux et inconnus de Paris… le treizième revient, c’est
encore le premier, et c’est le seul : c’est Balzac.
Quand Balzac a écrit le roman de la paternité, le Père Goriot dont il
dit qu’il est « si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez
soi, dans son cœur peut-être »
, le romancier n’a été si grand et n’est
descendu si profond que parce qu’il avait vu la paternité à travers la « spécialité »,
c’est-à-dire qu’il l’avait placée dans le monde des essences, fait coïncider avec Dieu
créateur, avec la « patrie », qui appartient à la même espèce que la paternité et qui
vivra ou mourra avec elle. Les éléments du Père Goriot que Balzac
pouvait reconnaître dans son propre cœur, c’était la paternité qui le liait à la
Comédie Humaine, c’est cette « bonté » dans laquelle Lamartine voyait
le principal trait de sa physionomie, une bonté créatrice, au sens ancien du mot bon ;
« il n’y a rien d’égoïste dans ma vie, écrivait-il à Mme Hanska, il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, tous mes
sentiments, à un être qui ne soit pas moi, sans cela je n’ai point de
force »
. Comme il lui fournit l’essence de la paternité, on ne comprendrait
guère que le don de spécialité ne fournit pas à Balzac l’essence de la maternité.
C’est le Lys dans la vallée.
La Comédie Humaine impliquait la collaboration des femmes, une
maternité du génie. Elle a l’une de ses origines en Mme de Berny,
la Dilecta. Mme de Mortsauf ne ressemble pas précisément à Mme de Berny, mais elle incarne la maternité spirituelle de
Mme de Berny. S’il eût été de la dignité d’Auguste Comte de lire des romans, on
imagine que le Lys eût été pour lui un des grands livres de la religion
de l’Humanité, le livre de la maternité spirituelle. Sainte-Beuve s’imaginait que le
seul but de Balzac avait été de refaire Volupté. Nous ne dirons tout de
même pas que le Lys soit à Volupté ce que les
Employés sont aux bureaux et aux bourgeois d’Henry Monnier, mais
enfin c’est dans la même voie qu’il faudrait chercher entre eux des rapports de
hiérarchie. Le roman de Volupté appartient à la famille
d’Oberman ; il exploite admirablement une aventure personnelle, mais
comme l’œuvre d’Henry Monnier, il ne dépasse pas le cercle d’une intelligence
critique. Le Lys dans la vallée y ajoute la
dimension créatrice qui est une manière de dimension héroïque.
En lisant le Lys dans la vallée, comme le Père Goriot,
on sent que les Études philosophiques font une partie nécessaire de la
Comédie Humaine et comme son acropole. Balzac est le seul des grands
écrivains romanciers dont le roman soit commandé par une philosophie positive, par une
conception du monde. Il ne la tient pas de la tradition philosophique, mais de la
tradition mystique. Peu de créatures, peu de styles, peu de vocations, nous donnent
moins l’impression d’un mystique que la personne, le roman de Balzac et c’est d’une
manière tout opposée, comme un matérialiste, et une tête, la grosse tête de la
« littérature brutale », que deux générations de critiques, Sainte-Beuve et Weiss, et,
après tout, Taine, l’ont caractérisé, décrit, admiré. Mais chez un Balzac, l’énorme
poids de la matière est là pour équilibrer une quantité égale d’esprit, d’amour, de
spécialité. Et si l’on compare l’un des mystiques qui sont à l’origine de la
conception du monde balzacien, le Tourangeau Saint-Martin, ou le Suédois Swedenborg, à
des philosophes, on voit que la supériorité du mystique, pour l’imagination, consiste
à donner à la pensée sinon un corps du moins un support, et combien son réalisme divin
s’oppose au divin réalisme des philosophes. De la Peau de chagrin à
Séraphîta, en passant par la Recherche de l’Absolu,
les Études philosophiques forment une spirale qui va de la terre au
ciel, qui a pour base la matérialité fiévreuse de Paris, et qui s’achève sur le poème
angélique du fjord. Cette épopée romanesque est plus riche, plus complexe et plus
obscure que les deux épopées philosophiques de Lamartine et de Victor Hugo. Mais elle
vient de la même source et va dans la même direction.
C’est la source mystique et c’est la direction du « christianisme » nouveau. On a
beaucoup discuté la déclaration de Balzac dans la préface de la Comédie
Humaine : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles : la
Religion, la Monarchie. »
Il est exact que sous des influences familiales et
féminines autant que par conviction, Balzac était à la fois légitimiste et (un peu
comme successeur) admirateur de Napoléon, et qu’il pense la France monarchiquement.
Mais, plus encore, bien qu’il n’ait pas la foi, il pense la Comédie
Humaine,
comme a été pensée la Divine
Comédie, catholiquement.
Balzac, pas plus que Saint-Martin, ne ressent le catholicisme à l’état d’ombre, de
dilution, de parfum d’un vase vide. Il est ici à l’opposé d’un Chateaubriand et d’un
Renan. Sa direction est au contraire celle d’un hyper-catholicisme, d’un catholicisme
immodéré. Dans la préface de la Comédie, il renvoie le lecteur à la
lettre de Louis Lambert
« où le jeune philosophe mystique explique, à propos de la doctrine de
Swedenborg comme il n’y a jamais eu qu’une même religion depuis l’origine du
monde »
, et il appelle Séraphîta
« la doctrine en action du Bouddha chrétien »
. La Comédie n’adopte pas
ce christianisme moyen mis en faveur à la fois par Chateaubriand, par des « prêtres
éclairés » et par l’éclectisme, mais au contraire un christianisme éternel, plus
intense, un foyer brûlant, mystique et paradoxal des religions, centre d’où les
aperçoit, les reconnaît et les classe le don de spécialité. Balzac ne dirait pas comme
le vers de Voltaire que chacun dans sa foi cherche en paix la lumière, mais : que
chacun dans sa foi jouisse de l’intégrale lumière. Dans sa foi et aussi dans son
métier. Pour le maître en sciences sociales que se déclarait Balzac « le
christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l’ai dit dans le
Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances
dépravées de l’homme, est le plus grand élément d’Ordre social »
.
L’ordre social ne fait qu’un avec l’ordre du monde, Balzac ne tient la religion pour
une police que parce qu’il la tient d’abord pour) une mystique. La Comédie
Humaine est, elle aussi, et d’abord, une Divine Comédie.
Balzac est plein de Dieu, avec bonne humeur et santé, spontanément, j’allais dire
effrontément, parce qu’il est plein d’être. Il se connaît Comme un passage de Dieu,
dans son énergie créatrice, à travers une matière rebelle, non seulement à travers les
passions, mais à travers une Passion. Balzac conviendrait avec Descartes que Dieu est
d’abord Volonté, avec Bergson que Dieu n’agit pas facilement, que la vie, la pensée,
la création, sont des pentes à remonter. Il n’y a pas de point de vue d’où la comédie
humaine nous apparaisse plus intelligible que du point de vue de Dieu.
Aussi est-ce un grand contresens en matière de balzacisme que de prendre la
Comédie Humaine par l’autre bout,
celui de
sa matérialité. Balzac le dit, et même l’excuse : « En me voyant amasser tant
de faits et les peindre on a imaginé, bien à tort, que j’appartenais à l’école
sensualiste et matérialiste, deux faces du même fait, le panthéisme. Mais peut-être
pouvait-on, devait-on s’y tromper. »
Deux générations de critiques s’y sont en effet trompées. Le matérialisme de Balzac
c’est un lieu commun de Sainte-Beuve, et le roman de bonne compagnie s’est épuisé à
lui donner une contrepartie « idéaliste » ; la génération de 1850 a fait de Balzac le
chef de file de la littérature sensualiste et « brutale » avec réprobation chez Weiss,
avec admiration chez Taine. Les manuels de littérature ont gardé cette consigne. C’est
un point de vue complètement épuisé. Brunetière déjà dans la seconde phase de ses
opinions sur Balzac l’avait déclassé. On n’en trouverait aucun reste dans la critique
contemporaine, de Curtius à Bellessort.
C’est que le monde de la Comédie est le plus vaste que l’art ait créé,
et qu’il est difficile de tenir sous un seul regard, de comprendre sous nos idées du
jour et de la nuit cet empire sur lequel le soleil ne se couche pas. Une fois
reconnues les idées mères, celles qu’explique le don de spécialité, l’image la moins
incomplète qu’on puisse donner de ce monde consisterait à regarder la vocation de
Balzac comme une tentative de la nature, à moitié manquée comme toutes les tentatives
de la nature, pour incarner en France un siècle, le xixe
. Comédie Humaine, oui, mais qui se manifeste dans les limites d’une
Comédie Française et d’une Comédie Séculaire.
Le père de Balzac qui avait tout d’un personnage des romans de son fils, avait
toujours pensé qu’il vivrait un siècle, ce qui devait le faire millionnaire comme
survivant de la tontine Lafarge. Il ne se trompait que modérément car il mourut après
quatre-vingt-sept ans, en parfaite santé, des suites d’un accident.
De cette vocation séculaire hérita Balzac. Un de ses romans de jeunesse, le
Centenaire, est déposé en lui par ce génie de sa famille. L’héritier
de ce centenaire, c’est le vieil antiquaire de la Peau de chagrin. Et
la Peau de chagrin matérialise le dilemme de sa destinée : longue vie
équilibrée et calme, ou courte vie — consumée par la passion et le génie.
Mais tout se passe comme si le dilemme avait été tourné : la courte
vie d’un demi-siècle fut celle de Balzac, la vie d’un siècle, les trésors de
l’antiquaire, l’héritage de la Tontine, appartinrent à la Comédie
Humaine.
La Comédie Humaine est le témoignage et le musée vivant d’un siècle
français. Et à vrai dire elle contient plus que ce siècle : elle a ses racines dans la
génération de 1789, dans la Révolution française, et particulièrement dans la
révolution économique, dans le transfert des propriétés. Elle raconte particulièrement
l’histoire de la génération de Balzac, de celle qui, née avec le millésime du siècle,
a vingt ans en 1820, et rencontre sa grande coupure en 1850, l’année où meurt Balzac.
Mais coupure pour les hommes, non pour les choses, pour Balzac et non pour l’histoire
ou la comédie de son siècle. On a remarqué plusieurs fois que la Comédie
Humaine prévoit et préforme la société du Second Empire. La génération de
1850 est une génération balzacienne. Et Balzac continue à faire comprendre, à
pénétrer, à aimanter la France de la génération de 1885. Le monde balzacien et le
xixe
siècle, qui ont commencé en 1789, finissent en
1914. Avec la génération de 1914, la Comédie Humaine prend figure de
roman ou de cycle historique.
La Comédie Humaine peut concerner le siècle, précisément parce que la
génération de Balzac a été l’arbre de couche de ce siècle. Son dessein était
d’exprimer cette génération, de la transporter dans un livre : ambition dont tous les
romanciers ont plus ou moins hérité, et que Balzac est le premier à avoir sentie.
« Une génération, écrit-il à Hippolyte Castille, est un drame à quatre ou
cinq mille personnages saillants. Ce drame, c’est mon livre. »
Il a réduit
ce nombre à peu près à un millier, mais un millier d’êtres représentatifs, plus
précisément encore saillants. Ou plutôt rendus saillants ou typiques par l’art du
romancier, qui fait du saillant comme Rembrandt en tant qu’alchimiste d’une
lumière.
Pas plus que Rembrandt, Balzac ne prend le saillant ou le typique tout faits, tels
qu’ils sont exposés à la lumière. Pour Saint-Simon (le plus balzacien des écrivains
français avant Balzac, comme Proust sera le plus balzacien après Balzac) les
personnages saillants de sa Comédie de Versailles sont
ceux
dont la saillie est constituée officiellement par l’ordre politique qui gravite autour
du roi, les saillants sont les importants. Entre le duc de Saint-Simon et Balzac, tout
se passe comme s’il y avait une transition dans la génération antérieure à Balzac :
celle du prophète de la société nouvelle, le comte de Saint-Simon. La parabole qui
valut à Saint-Simon un an de prison au moment où Balzac écrivait ses premiers livres
annule l’ordre de cour dans lequel vivait son ancien cousin pour lui substituer un
ordre représentatif de la nation en travail. Les mille réformateurs de Saint-Simon qui
sont des chefs, mènent aux mille de Balzac qui sont des types.
Il faut à cette évocation ce que Balzac appelle dans cette même lettre les ressources
du conte arabe, les secours des titans ensevelis. Il s’agit là des personnages
souterrains, géants, qui sont dans le bon et le mal comme les personnages d’un tableau
dans l’ombre et la lumière. Plus loin que la parabole de Saint-Simon, la parabole de
Balzac va chercher ceux qui réunissent et serrent des nœuds de force dans les
ténèbres, êtres d’argent, de passion et d’action : les Vautrin, les Grandet, les
Gobseck, les Nucingen. Puis ceux qui s’élèvent à ciel ouvert, les Marsay, les
Rastignac qui, dans les Scènes de la vie politique, devaient faire
partie d’un des derniers ministères de Louis-Philippe, le premier comme président du
Conseil, le second, ayant épousé Mlle de Nucingen, comme
sous-secrétaire d’État. Ils auront leur belle fortune sous le Second Empire. Puis les
types de la vie et des passions, la montée et la descente des hommes et des femmes,
l’opposition des natures complémentaires, Cet inventaire des situations humaines qui
semble fait par un homme de loi attaché à l’inventaire des fortunes. Mais toujours ce
contraste des titans ensevelis et des dieux lumineux, des obscurs et des radieux, qui,
les premiers portant les seconds, gouverne toute la Comédie et dont le
type serait fourni par des couples tels que l’antiquaire et Raphaël de la Peau
de chagrin, ou Vautrin et Lucien de Rubempré, ou Goriot et ses filles ; et
tout se passe comme si le vrai et pur titan enseveli était Balzac dans sa nuit de
travail.
Nous possédons dans le Répertoire de Christophe et Cerfbeer une nomenclature
géographique de la Comédie. Mais une
nomenclature n’est pas une géographie. Toute la science complexe et explicative que
nous appelons aujourd’hui géographie physique, politique, humaine, pourrait être
appliquée au pays, à la nature dans la nature, qu’est la Comédie
balzacienne. Quand Balzac dit dans la préface de la Comédie :
« J’ai tâché de donner une idée des différentes contrées de notre beau
pays »
, le contenu pittoresque de la phrase reste au dernier rang. Ce qui
importe c’est ce que la suite éclaire : « Mon ouvrage a sa géographie comme il
a sa généalogie, et ses familles, ses lieux et ses choses, ses personnes et ses
faits comme il a son armorial, ses nobles et ses bourgeois, ses artisans, et ses
paysans, ses politiques et ses dandies, son armée, tout son monde
enfin ! »
Comme celle de la France elle-même, cette géographie a ses pôles, la vie privée et la
vie publique, la vie de province et la vie parisienne, la vie matérielle et la vie
mystique. Entre ces pôles, des routes qui sont les romans, dans leur histoire et leur
durée. La Comédie comporte toute une géographie routière : les routes
en hauteur, qui sont celles de l’ascension et de la dégradation sociales, les routes
en longueur et en largeur, qui sont celles des provinces à la capitale.
La géographie routière en hauteur (qui va jusqu’à la mystique de Dante, puisque pour
l’auteur de Séraphîta les destinées sont des épurations) ne pourra être
faite que sur le terrain, ou plutôt dans l’air, avec des observations de détail. En
voici un exemple : on sait que Balzac a voulu faire de Mme de Beauséant le type de la grande dame. Il ne paraît pas à la majorité des
lecteurs du Père Goriot qu’il y ait réussi. La lourdeur et la
pédanterie de ses conseils à Rastignac lors de ses débuts dans le monde, son
« Nous autres femmes… »
, entre pour beaucoup dans le reproche que la
critique académique fait à Balzac de « ne pas savoir faire parler les duchesses ».
L’ascension de Rastignac paraît commencer à l’aide d’une poulie mal en point. Mais
tout cela redevient vrai et singulièrement émouvant quand on songe que Balzac n’a pas
inventé ce ton, que ce sont là les leçons, que c’est là le style des leçons qu’il a
reçues de Mme de Berny, et qu’il a dû redemander à d’autres. La
géographie, routière en hauteur de Balzac est faite de son expérience d’une vie, de
l’expérience de sa vie, toujours sous pression d’une immense ambition. Pareillement sa
géographie routière dans les autres dimensions. Stendhal
l’avait peut-être précédé dans son intuition et du couple et de la circulation
Paris-province. Mais il ne l’a pas précédé dans sa matérialité, sa géologie, son
écriture aussi bien de la province française que de Paris. La province de Balzac, le
Paris de Balzac, de quel poids ces mots restent-ils substantiels aujourd’hui !
Cette présentation de la Comédie Humaine comme d’une expression d’un
pays et d’un siècle reste d’ailleurs partielle. L’essentiel de cette œuvre est d’être
humaine, de représenter, comme le dit Taine « avec Shakespeare et Saint-Simon
le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine »
.
Mais on se tromperait encore beaucoup si l’on ne voyait dans la Comédie
Humaine que document humain. Comme la Divine Comédie elle est
un jugement. Elle a comme la Divine Comédie, son Enfer,
son Purgatoire et son Paradis, soit les passions
matérielles, l’épuration morale, la spécialité spirituelle. Il y a peu de personnages
de Balzac qu’on ne puisse ranger dans l’un de ces trois étages.
Ainsi Pierrette et les Illusions perdues sont en partie
des romans sur la formation des cadres. Ils servent au moins autant que
Z. Marcas (qui semblait à Gambetta et à ses amis prophétiser les
« nouvelles couches » du discours de Grenoble) à éclairer la formation de ce personnel
des intérêts, des légistes, des « tarets » triomphants, qui se trouvera à pied d’œuvre
après 1830 pour Cointet, des Illusions, futur ministre du commerce, et
pour Petit-Claud, d’Angoulême, qui deviendra « le rival du fameux Vinet de
Provins et de Perrette »
. La fortune de Vinet qui s’est élevée sur le
martyre de l’orpheline Pierrette, prend dans Balzac, une force de
symbole, et le mot qui termine Pierrette n’est pas une clause de style ou une
conclusion banale : « Convenons entre nous que la Légalité serait, pour les
friponneries sociales, une belle chose si Dieu n’existait pas. »
On ne peut
pas dire que, malgré les refontes successives de Louis Lambert, le
Livre mystique soit une des parties les plus réussies de la Comédie ;
mais il est peu de titres qui y aient été exigés plus impérieusement que celui-là. Au
risque d’une redite, ne terminons pas ce regard sur la Comédie sans en
indiquer la flèche.
Restent les questions techniques, technique du roman,
technique du style.
Balzac n’était pas toujours libre de donner à ses romans les dimensions qu’il
voulait : les contrats avaient leurs exigences. C’est pourquoi la
Comédie abonde en parties de remplissage. Mais il faut regarder les
ensembles. Le fond de la technique de Balzac est la technique de Walter Scott qui, par
les romantiques et lui, a régné sur le roman français jusqu’en 1850 : peinture solide
et lente des milieux, expositions longues, intrigues fortement nouées, tantôt
ralenties, tantôt précipitées, dialogue naturel et aussi littéraire, plus de puissance
que de verve, et les qualités du conteur le cédant généralement à celles du romancier.
Les Contes drolatiques n’étaient pas seulement une gymnastique de la
langue, mais une gymnastique du récit qui n’a pas donné à Balzac tous les résultats
espérés.
On sait quelles mailles le style de Balzac eut à partir avec les puristes. Le
« Balzac écrit mal » n’est pas seulement une tenace tradition universitaire, mais
aussi un point de départ de la réaction de Flaubert et de l’écriture artiste. Cette
question ne se pose plus guère. Le style de Flaubert a eu aussi ses ennemis et
l’écriture artiste son déchet. Le style de Balzac est un style de travail et de
mouvement, qui est accordé au travail et au mouvement de son atelier de romans. Il
tourne le dos à l’analyse et à la narration de Stendhal et de Mérimée, il appartient à
la tradition oratoire et synthétique. Quand Balzac écrit à son amie qu’il a voulu
écrire le Lys dans la vallée dans le style de Massillon, ce qui lui a
donné une peine inouïe, nous comprenons fort bien ce qu’il veut dire et la famille de
style français dont il se réclame. Une force de la nature prend nécessairement un
style de flux, un style de marche. La marche de Balzac dans son style est moins
onduleuse que celle de Massillon, moins impeccable que celle de Rousseau, moins
savante que celle de Chateaubriand, moins glissante que celle de Lamartine dans sa
prose (le vrai successeur de Massillon celui-là !). Il s’avance dans un piétinement de
chevaux et d’hommes en marche, puissant et non musical. Et l’oreille elle-même finit
par reconnaître que c’est la Grande Armée qui passe.
Quand on lit Rousseau sur le grand chemin de la littérature française, et bien que
l’auteur de la Nouvelle Héloïse ne soit guère romancier, et un peu
parce qu’il ne l’est guère, on sent à quel point la révolution dont il est
l’initiateur allait au roman. C’est lui qui a apporté la plus importante révélation
littéraire des temps modernes, à savoir que tout homme — et mieux encore toute femme —
a son roman dans le ventre, est gros ou grosse d’un roman.
Son roman… L’unité n’a pas ici un sens limitatif. Un aimable hasard a fait que
Rousseau devînt ici le patron de la petite fille de sa patronne Mme Dupin. Fille spirituelle de Rousseau, justification posthume de Rousseau,
Aurore Dupin, quand elle eut produit les deux romans d’autobiographie transposée, ou
idéale, ou chimérique, dont elle était naturellement grosse, Lélia et
Indiana (à la manière de la Nouvelle Héloïse), partit
pour une vocation de romancière indéfinie, toucha et occupa la Terre promise, avec ses
raisins énormes de Chanaan (mais les plus gros raisins ne font pas le meilleur vin),
dont Rousseau avait eu sur la montagne le spectacle, l’illusion ou le désir.
George Sand déclarait elle-même qu’elle était « une bête ». Ce qu’elle dit, il ne
faut jamais le prendre trop à la lettre. Mais le fait est que, douée d’une manière
pour refléter, pour produire, pour mettre la vie en éloquence, en
personnages et en histoires, elle manque d’esprit personnel, elle ne provoque pas le
lecteur, surtout celui d’aujourd’hui, vers ses
sources, son
monde intérieur ; elle sonne le creux. Si la valeur d’un grand artiste se mesure au
monde original qu’il ajoute en supplément au monde réel ou qu’il met en concurrence
avec lui, nous avons bientôt fait le tour du monde sandien. Elle n’a pas laissé de
« message » et nous ne rêvons pas sur elle.
Et pourtant peu de romanciers ont jeté dans leur œuvre plus d’autobiographie étalée
ou transposée. Toutes ses amours se, sont achevées par des romans, c’est-à-dire ont
levé en littérature. Non une littérature factice. Lélia, Indiana,
peuvent à vrai dire passer pour les substituts écrits, la chaleur littéraire, d’un
tempérament froid (fortune qui n’est pas rare en littérature). Mais, sous cette
réserve, ou avec cet achèvement, on y sent toujours le feu de passion qui a soulevé,
fait couler ces laves en une prose régulière, harmonieuse et intarissable. Elle a
exagéré, et nulle part mieux que dans le roman d’amour ne se vérifie le mot de
Talleyrand : « Ce qui est exagéré ne compte pas ». Nous avons laissé pour compte au
romantisme l’exagération de ces premiers romans. Quand elle écrit (comme Gautier ses
Jeunes-France) un roman-parodie de l’amour romantique, avec
Cora, cela pourrait être curieux. Malheureusement George Sand manque
d’esprit : elle est sérieuse, tragique, ou elle n’est pas. Mais de tous les grands
romanciers de ce temps, elle est celle qui ressemble le plus aux grands poètes
romantiques.
La jouissance poétique d’Indiana éclate comme la puissance poétique de
Notre-Dame de Paris. Le roman n’est pas seulement tropical par
l’évocation des pays où il s’achève, tropical par l’excès de la passion éperdue qui y
coule, il est tropical par la température de sa poésie. Il ne faut pas oublier à quel
point les années 1830 à 1840 sont chargées de lyrisme : les romans de George Sand font
leur partie, aussi bien que l’Ahasvérus de Quinet par exemple, dans ce
paysage de végétation poétique exubérante.
George Sand ne fait pas seulement couler poésie dans le roman, elle bâtit en vrais et
solides romans son inspiration de poète, son ardeur de femme insatisfaite, ses
déclamations contre le lien conjugal, ses interpellations à la société. Tout ce
qu’Ovide
pensait devenait vers, tout ce que George Sand
pense prend sans effort la forme de romans qui, sans qu’il y ait jamais un plan
préconçu, entrepris toujours dans l’À Dieu vat ! de l’inspiration et
du bon hasard, sont des romans ingénieux intéressants, d’une facture toujours variée,
d’un intérêt maintenu selon les bonnes recettes (elle est née rôtisseuse et elle est
devenue tout de suite cordon bleu), avec des lenteurs, des longueurs, un crédit de
patience ouvert chez le lecteur, mais pas plus que dans Balzac et bien moins que dans
Dumas.
Dumas a-t-il écrit un roman plus verveux, d’une intrigue menée plus souplement, que
les Beaux Messieurs de Bois-Doré ? Mauprat, le
Marquis de Villemer n’ont pas été lus avec tant d’enthousiasme pour
leur prédication sur le mariage, pour leur thèse, mais pour leur technique,
qu’aujourd’hui encore on peut admirer, comme la charpente de châtaignier, la forêt des
combles, dans un château abandonné.
Abandonné… le roman s’est affaissé à cause du factice des personnages et surtout à
cause du convenu des idées. Les personnages factices, dans George Sand, ce sont
surtout les hommes. Les héros de ses romans ont encore moins de chance avec elle que
ses amants. Quelquefois d’ailleurs ce sont les mêmes, par exemple dans les romans
autobiographiques de Lucrezia Floriani et d’Elle et Lui,
où Karol est Chopin et Laurent Musset. Mais l’historien n’en retiendra guère l’un ni
l’autre dans une biographie psychologique du musicien et du poète. Les femmes sont
plus vivantes, et l’on trouvera par exemple dans Pauline un portrait
féminin d’une grande finesse.
Lamartine disait : « Mes idées pensent pour moi. »
George Sand
pourrait dire que ses romans pensent pour elle. Mais quand ses romans pensent, ils
oublient de vivre. Les romans socialistes comme le Compagnon du Tour de
France et le Péché de Monsieur Antoine ne sont plus
supportables. Elle n’écrit plus alors ses romans dans l’atmosphère tropicale de
l’exubérante poésie romantique, mais sur un sol ingrat, dans des corons d’idées
pauvres, habités par Michel de Bourges et Ledru-Rollin. Pour échapper à cette fadeur,
il lui faut émigrer ; le mysticisme historique, l’idéalisme wilhelm-meistérien de
Consuelo et de la Comtesse de Rudolstadt révèlent
encore toute
la puissance de cette imagination romancière,
et de bons juges, qui les ont ouverts par hasard, les lisent encore aujourd’hui avec
admiration.
Les œuvres les plus célèbres de George Sand, celles a qui on a longtemps promis
l’immortalité c’est la trilogie rustique de la Mare au Diable, de la
Petite Fadette et de François le Champi écrits de 1846
à 1849. Bien qu’un peu démodés, il n’y a pas lieu de revenir trop fort sur ce
jugement. La Mare au Diable est un chef-d’œuvre de délicatesse et de
narration, mais diffuse : Maupassant et Paul Arène en eussent fait une nouvelle, plus
parfaite, de trente pages peut-être. Nous ne reprocherons pas à George Sand plus qu’à
Mistral d’avoir idéalisé ses paysans, mais bien de leur faire parler une langue
factice, comme la langue de théâtre dans les pièces trop bien écrites. On y voit trop
que la bonne dame de Nohant est une dame.
Le style de George Sand a passé longtemps pour le meilleur style de roman. Comme la
plus grande partie de la prose romantique, il est de nature oratoire, d’un mouvement
fluvial, lent, puissant, qui porte admirablement la narration, beaucoup plus mal le
dialogue (on sait que les nombreux essais dramatiques de George Sand n’ont pas réussi,
ou n’ont réussi qu’avec la collaboration d’un homme du métier). Ce dialogue manque de
griffe, de traits, ne mord pas le papier. George était la facilité, la régularité
même, ne se relisait presque pas, mettait le point final à un roman et, s’il lui
restait une heure de travail, en commençait un autre. Si Balzac était une force de la
nature, George Sand en représente le don facile et généreux. Il ne faut pas oublier
que, si George Eliot et Colette sont venues après elle, elle est la première femme qui
ait fait consubstantielle à une nature de femme une nature, une carrière, une œuvre
ubéreuse et multiple de romancière. Avec les mêmes limites et les mêmes faiblesses,
elle a exercé pour des êtres cette transposition de maternité que Mme de Staël a employée aux idées. Comme initiatrice de la grande littérature
féminine en Occident, elle va de pair avec la prophétique Germaine. Leurs sœurs
littéraires ont-elles tant que cela élargi le cercle dont ces deux femmes de génie
avaient tracé les deux moitiés ?
L’article de Sainte-Beuve, en 1838, sur la Littérature industrielle
est demeuré célèbre. Il dénonçait l’entrée des pratiques industrielles dans la
littérature, et l’article lui-même d’ailleurs ne va pas sans desseins industriels
puisqu’il fut écrit pour la Revue des deux mondes, dans les intérêts de
Buloz, et contre ses ennemis, en particulier Balzac. Il y a une industrie de la revue
et une industrie du théâtre, et les intérêts de la littérature s’accommodent en somme
des intérêts de ces industries. La monarchie de Juillet a connu l’industrie du
roman-feuilleton, qui a été diversement appréciée.
Elle est même née de l’industrie de la revue, dont l’initiateur fut le Docteur Véron,
fondateur de la Revue de Paris, en 1829. Véron eut le premier l’idée de
donner à ses lecteurs des romans qui paraissaient par morceaux dans des numéros
successifs, et la formule « la suite au prochain numéro » ou « à la prochaine
livraison » est de son invention. Buloz bien entendu, l’imita. Ils publiaient
d’ailleurs des romans de valeur littéraire, en particulier ceux de Balzac. Ce que
faisaient les revues de quinzaine en quinzaine, Émile de Girardin le fit
quotidiennement quand il lança la Presse, en 1836. Le succès fut tel
que les principaux journaux l’imitèrent. Un tableau du roman-feuilleton déborderait
notre cadre. Nous ne retiendrons que les trois noms caractéristiques de Dumas, de Sue
et de Soulié.
L’immense production romanesque d’Alexandre Dumas, plus de cinq cents volumes, paraît
d’ailleurs, comme celle de Balzac, aussi bien
d’abord sous
la forme du livre que sous celle du feuilleton. Jusqu’en 1839, Dumas était surtout un
dramaturge, et il n’avait écrit que dix romans minces, médiocres et oubliés. À ce
moment commence sa collaboration avec Auguste Maquet, qui lui apporte un roman sur la
conspiration de Cellamare, que Dumas quadruple d’étendue et dont il fait le
Chevalier d’Harmental. C’est son premier grand succès de romancier.
La collaboration entre Dumas et Maquet durera douze ans. Elle est elle-même tout un
roman et finit par un procès.
Sauf pour Monte-Cristo, l’idée du roman, le plan et la rédaction de
premier jet sont de Maquet. Sur la maquette Dumas travaille, brode, s’amuse, jette la
vie. Ainsi furent écrits la Reine Margot, le Chevalier de
Maison-Rouge, Joseph Balsamo, le Collier de la Reine, la
Dame de Monsoreau, Ange Pitou, les Quarante-Cinq, le
Vicomte de Bragelonne. C’est Maquet qui découvre dans les
Mémoires de d’Artagnan le sujet des Trois
Mousquetaires et les esquisse. Mais c’est Dumas qui a l’idée de
Monte-Cristo, et le rédige d’abord sans parvenir à sortir des
impressions de voyage, qui étaient le genre favori de son génie. Il faut que Maquet
intervienne, soustraie Monte-Cristo au démon museur et fabrique une
charpente. Quand ils se sont séparés, en 1852, Maquet ne produit plus que d’honnêtes
feuilletons, et Dumas que du fatras. Cette date médiane du siècle, où meurent Balzac,
Sue, Soulié, est aussi celle de la mort de Dumas-Maquet, qui forment comme
Erckmann-Chatrian un romancier indivisible.
Brunetière voyait dans Dumas un romancier bon nègre qui s’en donnait à cœur joie de
mystifier les blancs. Quoi qu’il en soit de cette histoire des deux nègres, aussi
vaudevillesque que celle des deux sourds, on peut voir dans Dumas-Maquet le maître de
la plus vieille et de la plus universelle conception du conte, celle qui est destinée
à faire oublier la vie réelle pour des histoires inventées. Balzac voulait écrire les
Mille et Une Nuits de l’Occident. Mais c’est Dumas et Maquet qui les
ont contées, et il y fallait une goutte de sang africain. Le génie du récit dans les
Trois Mousquetaires vaut le génie de l’action dans la Tour de
Nesle. Et il y a un génie qui, chez Dumas, les soutient l’un et l’autre :
c’est le génie de la vie, cette flamme et ce mouvement qui dans le couple
Dumas-Maquet appartiennent bien à l’auteur des
Mémoires et des Impressions de voyage.
Eugène Sue, qui avait été médecin de la marine, rapporta de ses voyages le roman
maritime, qu’il créa (Atar-Gull est peut-être son chef-d’œuvre, dédié à
Cooper, qu’il imita) et transmit à Édouard Corbière, père de Tristan. Son expérience
de la vie lui a suggéré un bon roman, Mathilde, histoire intéressante
et quasi balzacienne d’une jeune femme. Des besoins d’argent lui firent écrire un
roman-feuilleton, à titre d’essai et avec la gageure des plus étranges absurdités. Ce
furent les Mystères de Paris dont la publication dans le
Constitutionnel altéra toute la France d’une soif pantagruélique de
suite au prochain numéro. Eugène Sue y adaptait Notre-Dame de Paris,
avec ses tableaux truculents, ses anges et ses monstres, ses reconnaissances de
mélodrame, au Paris moderne, de sorte que Hugo ne fera que reprendre son bien dans les
Misérables. À ce moment se l’agitation contre les
jésuites. « Hommes noirs, d’où sortez-vous ? — Nous sortons de dessous
terre »
, et Cousin avait dit à la tribune de la Chambre des Pairs :
« Je me déclare l’adversaire de cette corporation : il m’en arrivera ce qui
pourra ! »
Eugène Sue écrivit dans le Juif errant le roman de
ce que pouvaient les Jésuites, et qui était, comme on disait en 1830, ogival et
catapultueux. Ce fut d’ailleurs le journal de la bourgeoisie éclairée, le
Journal des débats, qui publia en feuilleton le Juif
errant. Il est évident d’autre part qu’Eugène Sue savait fabriquer un roman,
et que le génie de la suite au prochain numéro n’a jamais été poussé aussi loin depuis
Schéhérazade. Mais si, dans Dumas-Maquet, nous continuons à être amusés par ce qu’ils
écrivent, avec Eugène Sue nous ne nous amusons plus guère que de celui qui a écrit et
de ceux qui, de numéro en numéro, l’ont suivi. Le Second Empire supprime en fait le
roman-feuilleton, en établissant une taxe de cinq centimes par exemplaire sur tout
journal qui en publie ; il reprend sous la Troisième République, où il occupe,
toujours florissant, les bas-fonds de la littérature. Dumas et Sue ont marqué au moins
dans la littérature en créant des types comme d’Artagnan et Gorenflot, Pipelet et
Rodin, et l’influence des types de Sue sur ceux des Misérables est
certaine.
Frédéric Soulié a mis dans Si jeunesse savait et dans
Confession générale un génie de l’intrigue égal à celui de Dumas et
de Sue. Malheureusement aucun de ses personnages n’est resté, et c’est en un tel legs,
pourtant, que consiste la demi-immortalité des romanciers qu’on ne lit plus : voyez
Henry Monnier.
Mieux encore, il y a un romancier qui est devenu lui-même un type : c’est Paul de
Kock, qui a créé le roman gai, en a jeté par centaines à un public avide, qui a encore
des lecteurs, puisqu’on le réimprime toujours. Certain comique bourgeois, modérément
égrillard, quand il apparaît dans la réalité, nous fait toujours dire : « C’est du
Paul de Kock ».
Il y a deux disciples de Balzac à qui on reconnaîtra une véritable valeur : Léon
Gozlan, dont le Notaire de Chantilly eut un succès non immérité, et
Charles de Bernard, dont l’œuvre la plus célèbre est Gerfaut, mais la
meilleure, les scènes de la vie de province du Gentilhomme campagnard.
Appellera-t-on disciple de Dumas, ou son émule, l’étonnant improvisateur marseillais
Méry ? Il a introduit dans la littérature parisienne Marseille et son humour, et il
devrait rester de lui au moins la nouvelle de la Chasse au Chastre
prototype de Tartarin.
On remarquera que de cette immense littérature à public populaire, le vrai peuple est
à peu près absent, ou n’y figure que sous des traits conventionnels ou stylisés. On
trouvera du peuple un crayon plus fidèle dans un genre de publications pararomanesques
qui furent en grande vogue vers 1840 : les Physiologies, au nombre
d’un cent et demi environ, où s’essayèrent presque tous les romanciers et
journalistes, et qu’illustrèrent Daumier, Gavarni. Les neuf volumes des
Français peints par eux-mêmes, qui furent entrepris par l’éditeur
Curmer pour donner un inventaire genre Comédie Humaine de la société
française, sont eux-mêmes des recueils de Physiologies.
Cette génération de romanciers nés avec le siècle, cette époque de production
1830-1850 déborde de verve créatrice, et entoure d’une véritable Comédie romanesque le
monument de
la Comédie Humaine. Elle appelle même à l’être
une nouvelle section du roman : la littérature enfantine, encouragée par le
Journal des Enfants que crée en 1833 Loève-Veimars, et qui commence
dès ses premiers numéros une des œuvres les plus populaires du genre :
Jean-Paul Choppart, de Louis Desnoyers, suivi bientôt de
Robert-Robert. C’est pour les enfants que Jules Sandeau écrira la
Roche aux Mouettes, et Alexandre Dumas la délicieuse Histoire
d’un casse-noisettes. À partir de cette époque, chaque génération d’adultes
aura sa littérature pour enfants et adolescents, qui marquera sur la génération
suivante. La génération de 1820 a Desnoyers, celle de 1850 aura Assolant, la comtesse
de Ségur, celle de 1885 la même comtesse et Jules Verne.
De sorte qu’on ne peut comparer l’institution du roman par cette génération de 1820,
que relaie la génération de 1850, qu’à l’institution du théâtre par les générations de
Corneille, Molière et Racine. Il s’agit d’un genre dominateur, absorbant, qui crée un
besoin, s’impose aux acteurs et au public, auquel se croiront obligés de sacrifier
jusqu’à Taine, Renan et Renouvier, et qui inaugure dans la création littéraire presque
un nouveau règne.
Avec Rousseau, entre autres faits nouveaux de la littérature française, il y eut
celui-ci que, jusqu’a la fin du romantisme, soit jusqu’au milieu du xixe
siècle, tout grand écrivain, tout grand poète, allait
faire, au moins une fois dans sa vie, son roman et plus souvent ses romans. Le règne
du romantisme est aussi le règne du roman ; on fait son roman comme, en classicisme,
on faisait sa tragédie. Mais si aucun des grands poètes romantiques n’a manqué d’en
écrire, aucun n’a marqué profondément dans le genre. Aucun n’a marché en tête et fait
la trouée. Aucun qui n’ait été, plus ou moins, à la suite.
En principe le seul roman que tout écrivain contienne en puissance, c’est
l’autobiographie plus ou moins transposée. Tel est le cas de Rousseau, de
Chateaubriand, de Mme de Staël, auteurs de Mémoires, qui ont écrit
leurs romans de la même encre que ces mémoires. Tel est, dans une certaine mesure, le
cas d’Alfred de Musset, de Sainte-Beuve, dont la Confession d’un enfant du
siècle et Volupté idéalisent une destinée ou une aventure
personnelles.
La situation de Lamartine, de Hugo, de Vigny, de Gautier, devant le roman est
différente. Ce qu’ils rencontrent sur leur route, ce n’est pas seulement la tentation
ou la sommation de l’autobiographie romancée, c’est la présence de l’épopée, et c’est
l’existence du roman historique.
Le cas de Lamartine semblera ici instructif. Lamartine naît a une époque et vit dans
une province où le poème épique a gardé son prestige, où l’exemple de Chateaubriand
indique naturellement à un jeune poète
religieux le devoir
de faire des Martyrs en vers. Ajoutons qu’il possède réellement le
génie épique. Or il se met à donner des romans très tard, aux approches de la
soixantaine, en 1848. Renonçant à écrire en vers son épisode épique des
Pêcheurs, il le met en prose, en la prose de
Graziella, roman beaucoup moins autobiographique que ne le laisserait
croire sa place dans les Confidences. Raphaël est plus près de
l’autobiographie, ainsi qu’Antonella. Mais le Tailleur de
pierres de Saint-Point, et Geneviève, histoire d’une
servante, romans sentimentaux et touchants où il y a de fort belles pages, et
où l’on trouve en abondance des tirades qui ne demanderaient qu’à être mises en vers
(en vers de Jocelyn), appartiennent à cette veine de l’épopée
populaire, pour les chaumières, « pathétique élémentaire par le pain et le
sel »
dont Lamartine avait rêvé un épisode en vers sous le titre des
Ouvriers. Lamartine, évidemment n’est pas un romancier. Mais c’est un
grand poète épique, qui a vécu en quarante ans une vie que l’épopée du moyen âge avait
vécue en trois siècles, soit le passage de l’épopée au roman épique, du vers à la
prose, non par volonté du nouveau, mais par déficience, par ralentissement d’une roue
qui cesse de tourner, par vieillissement d’un genre qui déchoit en mécanisme et en
facilité.
De douze ans plus jeune, Hugo appartient ici à une époque déjà toute différente. Il
ne dépend plus de l’épopée classique traditionnelle qui achève de vivre sa dernière
génération, mais bien d’un fils, jeune, hardi, vraiment romantique, de cette épopée,
qui est le roman historique. Il a vingt ans lorsque commence l’influence de Walter
Scott, il le lit et l’imite. Dans le court intervalle de Lamartine à Hugo, il y a donc
Walter Scott. Au contraire de Lamartine, c’est le roman historique qui rayonnera sur
l’épopée hugolienne, la pénétrera et la transformera avec la Légende des
siècles
« légende écoutée à la porte de l’histoire »
, comme les romans de
l’auteur de Waverley.
Avant de faire du bon Walter Scott, Hugo, à vingt ans, en fait du mauvais avec
Bug-Jargal et Han d’Islande. On est d’ailleurs au
plein de la brève mode du roman terrifiant, et Bug et
Han, résolument, en sont. Mais Notre-Dame de Paris,
qui est de 1831, réalise un des modèles du genre, dans
les limites du genre, et avec ses lacunes.
Les limites, les lacunes du roman historique, ce sont le défaut d’humanité, les
attitudes conventionnelles des personnages, prétextes à récits bien faits, à costumes
exacts, à décors éclatants. Les personnages de Notre-Dame, Esmeralda,
Frollo, Quasimodo, Phœbus, Louis XI, ont exactement le même genre de réalité
costumière que les personnages d’Ivanhoé. Mais d’autre part
Notre-Dame, contemporaine de Delacroix, est peut-être le chef-d’œuvre
littéraire de la peinture historique. La cathédrale de Paris, le Paris du xve
siècle, la Cour des Miracles, le Palais, cela déploie,
dans la prodigalité de la toute-puissance, les moyens illimités de la peinture, du
dessin, de l’eau-forte. De nombreuses Notre-Dame, illustrées par les
meilleurs artistes romantiques et successeurs, ont paru du vivant de Hugo. Aucun de
ses illustrateurs n’arrive même à approcher l’étonnant album du poète. Chef-d’œuvre de
peinture des milieux, Notre-Dame est un chef-d’œuvre de style, une des créations de la
prose française, et souvent un chef-d’œuvre de l’art du récit. Avec ses présences et
ses absences, elle est restée le roman-type du romantisme.
Il y avait d’ailleurs à cela une raison, qui était qu’elle suivait à trois ans de
distance le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny ; que si, dans le roman
historique de Vigny, la peinture est terne, en revanche l’art du récit, la fabrication
du roman, y rivalisent de maîtrise avec le modèle, qui est Walter Scott ; que Vigny
était venu le premier, que son roman avait eu un magnifique succès, et que Victor Hugo
eut toujours à un très haut degré le génie de l’émulation : faire, mieux que les
autres, comme les autres avaient fait.
Les deux poètes ont pareillement réussi dans le roman et un certain parallélisme de
leurs carrières se poursuivra. Ayant l’un et l’autre connu le succès d’un grand et
beau roman historique, n’abandonnant ni l’un ni l’autre le roman ; historique,
puisqu’en fin de carrière Hugo écrira Quatrevingt-treize et que Vigny
laissera derrière lui le beau roman inachevé et posthume de Daphné, ils
ont suivi par ailleurs la marche de leur temps vers le roman moderne et vivant,
témoignage de
l’auteur sur lui-même, sur son époque, les
problèmes et les hommes de cette époque. Ils l’ont suivie, ou plutôt ont voulu et
pensé la guider en poètes. De là, pour ces poètes, les romans de leur destinée avec
Alfred de Vigny, les romans de leur temps avec Victor Hugo.
Soldat et poète avec un orgueil et une sensibilité qui le rendaient infiniment
vulnérable à tous les froissements qu’on risque dans ces deux carrières, Vigny a écrit
avec Servitude et grandeur militaires le roman de l’officier, avec
Stello le roman du poète. À vrai dire Cinq-Mars
rentrait lui aussi dans cet ordre de témoignages de l’auteur sur lui-même, puisque le
comte Alfred de Vigny, qui avait la conscience et la fierté de sa noblesse dans tous
les sens du mot, avait voulu y écrire le roman de la défaite de la noblesse par le dur
génie de Richelieu et par les serviteurs de l’institution monarchique. Officier de
l’ancienne armée royale, méconnu par ses chefs, frappé par la malchance, réfugié dans
l’honneur solitaire, obligé moralement enfin à démissionner après la Révolution de
1830, qui achevait de le déclasser, il écrit dans les trois épisodes de
Servitude et grandeur militaires l’histoire d’officiers pareillement
sacrifiés, héros malheureux de l’obéissance passive. Le capitaine Renaud est, à
l’opposé du Philippe Bridau de Balzac, un des rares types militaires qui soient
restés, le seul en tout cas dont on puisse dire qu’il a ajouté au moral de la carrière
militaire. Il était dans la destinée de Vigny de susciter ces enthousiasmes et ces
ferveurs, et Stello donna aux poètes un état non civil, mais poétique
et idéal, analogue. Stello, soit le drame du Poète, le mystère du
Poète, sous trois formes de gouvernement qui le méprisent et le sacrifient également,
Chatterton dans l’État constitutionnel, Gilbert dans l’État monarchique, André Chénier
dans l’État démocratique. Stello, soit aussi trois nouvelles
historiques à thèse, a beaucoup plus vieilli que le roman contemporain de
Servitude et grandeur. L’histoire romancée, les caractères
historiques célèbres du xviiie
siècle et de la
Révolution, également romancés, nous y paraissent terriblement faux. Mais de
Stello Vigny, en portant au théâtre le premier épisode sous le nom de
Chatterton, a tiré le plus grand triomphe public de sa vie, la gloire
aussi d’avoir figuré pour sa génération le
proclamateur des
droits du Poète et le témoin de ses fatalités.
Vigny n’a guère cessé de se romancer lui-même, et l’auteur du Journal d’un
poète prendrait place dans la descendance, marquée plus haut, de la
Nouvelle Héloïse et de René. Hugo s’est fort peu
romancé lui-même : quelques pages à peine du Dernier Jour d’un condamné
et des Misérables sur ses jeunes amours, Walter Scott l’ayant inspiré
jusqu’à Notre-Dame. Après 1843, quand il abandonne le théâtre, ou
plutôt que le théâtre l’abandonne, Balzac, Sand, Soulié, succèdent à Scott, et Hugo
décide d’écrire un roman balzacien sur son époque : ce sont les
Misères, dont il avait conçu l’idée en 1830, qu’il rédige de 1845 à
1848, qui restent dans le tiroir jusqu’à 1862, date où il les reprend, les étoffe, y
consolide l’élément balzacien, y ajoute habilement pour le gros public encore du sel,
qui ne manquait d’ailleurs pas déjà dans les Misères. Cela devient les
Misérables.
Le triomphe des Misérables fut immense, immédiat et il dure encore.
C’est par les Misérables que le poète est resté en contact avec les
foules, qui les retrouvent avec enthousiasme au cinéma. Ils le méritent. Hugo y a
fondu à une forge de cyclope le roman de Paris, le roman d’aventures, le roman
policier, le roman de la pitié humaine, le roman héroïque. Certes les
Misérables n’eussent pas plus existé sans la production romanesque de
la monarchie de Juillet que Notre-Dame sans Walter Scott. C’est que
Hugo est porté par le siècle. Mais ses créations ne ressemblent aux créations de
personne, pas même à celles de la nature. Que ses personnages soient tout d’une pièce,
que Javert soit le policier en soi, Thénardier le malhonnête homme en soi, Marius et
Cosette la jeunesse en soi, nous n’en sommes pas choqués : leur vie hors le temps est
une vie. Et c’est en partie grâce à ce procédé que Hugo a obtenu cette réussite unique
dans le roman : créer un saint, Mgr Myriel. Il a incorporé dans le roman ce thème que
Lamartine avait confié à l’épopée : l’ascension d’une âme, la libération de l’homme
forçat par l’étincelle de la bonté, du sacrifice, et vraiment les
Misérables tournent le dos aux héros de roman pour devenir presque un
roman des héros. Autre paradoxe : les romans ce sont les femmes, le succès des romans
est fait par les femmes. Or les Misérables sont un roman sans
femmes : je veux dire sans amours autres qu’épisodiques et
conventionnelles, comme celles de Marius et de Cosette. Le génie mâle de Hugo pense
ici du roman ce que Corneille pensait du théâtre. Le roman héroïque est un roman
viril. Et pourtant Hugo, grand amoureux, a écrit par milliers les plus belles lettres
d’amour du monde.
L’amour a plus de place dans les Travailleurs de la mer. Mais les
Travailleurs, comme l’Homme qui rit et
Quatrevingt-treize ce sont encore des romans de l’héroïsme : roman du
sacrifice de Gilliatt, roman d’un Jean Valjean de conte fantastique, Gwynplaine, où
Han d’Islande vient recouper les Misérables, roman du
combat de grandeur entre le vieux chouan Lantenac et le jeune républicain Gauvain. Et
toujours, dans les épisodes ou les descriptions célèbres, la couleur et l’eau-forte
d’un style qui atteint la limite des forces de la langue, comme Valjean atteint celle
des forces physiques quand il soulève la charrette, celle des forces morales quand
après la tempête sous le crâne, il se dénonce.
Des grands poètes du romantisme, Musset est avec Lamartine celui qui tient le moins
de place dans le roman, malgré la Confession d’un enfant du siècle,
laquelle ne confesse rien de rare, et le fait en style déclamatoire. Des nouvelles,
agréables sans plus, restent pareillement fort inférieures à son théâtre.
On n’en dira pas autant de Gautier, romancier curieux, varié, en qui s’est incarné le
romantisme flamboyant et court de l’école de 1830. Dans un genre tout à fait apposé,
son roman fait pendant à celui de Vigny ; Vigny est le romancier du destin et des
droits du poète, Gautier, avec plus de bonhomie et de scepticisme, le romancier du
destin et des droits de l’artiste. Le mot artiste a pris avec lui un sens qu’il n’a
plus quitté. Les Jeunes-France (1833) sont la confession d’un enfant
non du siècle, mais de l’année, l’année 1830, enfant qui a « cru à Pétrus » et qui
s’en débarbouille dans une cure d’ironie. Avec Mademoiselle de Maupin
(1835) Gautier écrit le roman de l’artiste qui sacrifie sans peine, avec truculence et
défi, la morale à la beauté, et dans l’Eldorado, qui devient ensuite
Fortunio, le roman d’un rêve de fortune, de volupté et de beauté — le
dernier de ses livres, dit-il, où il ait pu
rester libre et
ne pas se soumettre, pour le pain, au cant. Tout cela est assez
oublié et on ne lit plus guère — et encore… — que le Capitaine Fracasse
parce qu’il est sauvé par le style, par cette prose saine et succulente de Gautier, et
aussi parce que c’est le bon roman picaresque d’un poète qui a compris fraternellement
les poètes de ce temps de Louis XIII, où se passe Fracasse.
Ainsi donc tous les poètes romantiques se sont posé la question du roman, ont écrit
des romans importants. Les précurseurs et les poètes du Parnasse, eux, ou n’y ont pas
touché, comme Baudelaire et Leconte de Lisle, ou en ont fabriqué sans conviction comme
Banville, qui au moins n’en fît qu’un, Marcelle Rabbe, Mendès qui en
offrit tout un rayon, mais commercial, et Coppée, qui racontait en prose comme en vers
tout ce qu’on lui demandait.
Le vrai roman parnassien, c’est le roman antique qui dérive plus ou moins de ce
Tétrarque honoraire que fit Flaubert. Anatole France est aussi parnassien lorsqu’il
écrit Thaïs que lorsqu’il compose d’après Goethe son drame antique en
vers, les Noces corinthiennes. L’œuvre la plus populaire, la seule
populaire, du roman parnassien fut Aphrodite, écrite par un héritier du
Parnasse, qui ne dépassa jamais son héritage, Pierre Louÿs, si ce n’est comme tirage
en librairie ; cela ne va pas loin. Salué chef-d’œuvre par Coppée, il l’est resté pour
les midinettes, ce qui lui a composé en somme une destinée assez logique.
L’échec religieux de la Révolution, le Concordat, le Génie du
christianisme, surtout, posaient au début du siècle le problème d’une
Littérature catholique. La défense de la foi, la reconstitution de la société sur des
bases chrétiennes, la réaction contre la philosophie du xviiie
siècle, la contre-Révolution, seraient-elles portées, aidées,
, rendues vivantes et actives pour le cœur et la raison, par un puissant
mouvement intellectuel et littéraire ? Le clergé reprendrait-il dans les lettres
chrétiennes cette place d’avant-garde qu’il occupait avec les grands hommes d’Église
du xviie
siècle ? Ou bien le génie du christianisme
resterait-il, comme il l’était avec Chateaubriand, un génie laïque ? S’adresserait-il
aux sens ou à la raison ? La pensée chrétienne chercherait-elle à conquérir le pouvoir
par la contre-Révolution, comme les idées philosophiques l’avaient conquis par la
Révolution ? Des réponses ardentes et contradictoires concernèrent ces questions. On
remarquera qu’il y a eu en France trois grandes époques de littérature catholique
originale, la première qui remplit le xviie
siècle, va
de saint François de Sales à Massillon, la deuxième va de la Révolution à 1870, la
dernière commencera à la séparation de l’Église et de l’État et dure encore.
C’est la survivance d’un vaincu et de deux orateurs. Lamennais, Montalembert et
Lacordaire qui nous fait prolonger cette deuxième période jusque sous le Second
Empire. Mais littérairement sa sève, son originalité, sont à peu près épuisées dès
1833, après la condamnation de l’Avenir.
Deux livres ont fait, à deux époques, la gloire de Lamennais : l’Essai sur
l’indifférence en 1817, les Paroles d’un croyant en 1834.
Dans leurs deux titres il y a tout Lamennais. L’indifférence soit la tiédeur, l’esprit
vacant et disponible, pour lui c’est le mal et le désespoir. Il l’a dénoncée avec
horreur dans la société parce que c’était son impossibilité personnelle. Et sa
vocation véhémente à la croyance prend une figure d’autant plus tragique que l’objet
de cette croyance se transforme, se renverse et vacille davantage.
C’est un Breton, vivant parmi des croyants, pour qui la croyance fournit le seul air
respirable, et qui, après une jeunesse sombre et labourée de doutes, fait sa première
communion à vingt-deux ans, écrit tout de suite des livres de polémique chrétienne en
collaboration avec son frère qui est prêtre, se trouve précipité dans le sacerdoce par
l’exemple de ce frère et l’influence d’un militant chrétien, héros de l’émigration,
l’abbé Carron. Il a voulu désespérément la foi, en a toujours été séparé par un
intervalle tantôt imperceptible, tantôt béant. En ce cas Pascal disait : « Faites dire
des messes et prenez de l’eau bénite. » Lamennais plus audacieux, plus romantique en
somme, a voulu dire les messes et bénir l’eau, en vue du même but. Il dit sa première
messe en 1815, à trente-quatre ans, livide et tremblant. Il écrit ensuite à son
frère : « Je suis et ne puis qu’être désormais
malheureux. »
Il y eut trois visages successifs de ce malheur et de ces
tourments.
C’est un grand moyen pour renforcer sa foi que de tourner le dos à ses doutes, à
soi-même, et de combattre pour elle. Lamennais se fit le soldat de l’Église contre le
siècle, et particulièrement contre le libéralisme, discernant dans la tolérance une
faiblesse de la volonté, une indifférence entre les opinions, une déficience de la
vie. L’Essai sur l’indifférence en matière de religion éclata en 1817
comme une manière de Génie du christianisme de la Restauration. Le
grain serré du style, la rigueur du développement, les prestiges de l’éloquence,
enlevèrent tous les suffrages. On salua un nouveau Bossuet.
Le premier volume faisait la place libre et propice pour une apologétique qu’amorça
deux ans après le second volume, et qui n’eut pas le même succès. Elle était cependant
aussi personnelle. Cet individualiste haïssait l’individualisme : donner à la religion
la base du consentement universel, plier le doute et l’orgueil de l’opinion
individuelle devant l’opinion de tous, substituer à la tradition dans la durée une
sorte de bloc œcuménique dans l’espace et dans le temps, tel était le plan d’une
apologétique aussi différente de celle que développaient alors les conférences de
Frayssinous que de celle de Chateaubriand ; elle déçut et n’agit pas.
Agir sur des hommes, sur des âmes, c’était le tout de la volonté, et de la passion de
Lamennais, et agir en chef, en directeur non seulement spirituel, mais intellectuel.
Le chef proche, personnel, l’évêque, est l’ennemi. L’écrivain ne se réclame que du
chef lointain impersonnel, le pape. Ultramontaniste contre la hiérarchie, ligueur (au
sens du xvie
siècle) contre le pouvoir civil, clérical
contre les clercs, royaliste contre le roi, il inaugure sous la Restauration la série
de ses procès, mais aussi son-action intense sur une admirable jeunesse.
Un exemple l’anime : celui de la réforme religieuse du xviie
siècle. Il n’est pas janséniste, loin de là. Mais la première lecture
d’enfance qui l’ait révélé à lui-même est celle des Essais de Nicole.
Il a hérité d’une grande bibliothèque janséniste. Il admire Saint-Cyran ; Port-Royal
n’est-il pas une création chrétienne, un édifice d’âmes, persécuté par le clergé et
par l’État ?
Le souvenir le plus émouvant qu’il a laissé est celui du Port-Royal breton qu’il
installa dans son domaine familial de La Chesnaie, sur les bords de la Rance, où passa
une jeunesse fervente : Maurice de Guérin, La Morvonnais, Gerbet, Salinis, Lacordaire,
Montalembert. Une partie du jeune clergé se tourne vers lui. Après 1830, les brochures
et le Port-Royal breton ne suffisent plus à lui et à ses disciples.
L’Avenir donne un organe à une doctrine nouvelle. Le salut de
l’Église sera dans son alliance avec la liberté, surtout avec la liberté
d’enseignement. Naguère à droite de Charles X, Lamennais
se
place maintenant à l’extrême gauche de Louis-Philippe. Il ne désespère pas d’y placer
l’Église et le pape.
On a cessé de lire Lamennais, dont les écrits sont trop liés à leur temps. Mais son
nom, son souvenir, restent vivants parce qu’il a fondé les théories et fixé les
attitudes de la démocratie chrétienne. La suspension de son journal en 1831, puis la
condamnation de sa doctrine par le pape en 1832 sont suivis en 1834 des Paroles
d’un croyant.
Les Paroles d’un croyant sont inspirées en partie du Livre des
pèlerins polonais de Mickiewicz (l’Avenir avait soutenu avec
feu la cause polonaise). Cette copie de la forme des Évangiles et de
l’Apocalypse, ces versets bibliques d’un prophète parisien, ces
anathèmes aux rois et aux prêtres, nous paraissent aujourd’hui assez froids et nous
laissent parfaitement indifférents. Mais en plein romantisme, et l’année
d’Ahasvérus, l’effet fut immense : les typographes pleuraient en les
composant. Rome fulmina la bulle Singulari nos contre Lamennais, contre
toute son œuvre depuis l’Essai. Et lui, il fulmina de son côté la
séparation de Lamennais et de l’Église.
La séparation aussi de Lamennais et de ses amis. Aucun de ses disciples ne le suivit.
Tous les rédacteurs de l’Avenir avaient fait leur soumission. Lamennais
se jeta entièrement du côté du peuple, devint républicain, connut les amendes et la
prison, fut loué de bouche dans son nouveau parti mais n’y suscita nul enthousiasme, y
resta le Sacerdos in æternum, n’obtint pour les nombreux ouvrages
qui suivirent que des succès d’estime, fut élu membre de l’Assemblée Nationale, où il
passa obscurément, disparut dans l’ombre après 1851, et son corps fut mis, selon son
vœu désespéré, dans la fosse commune en 1854.
En 1826, lors de sa première condamnation — une amende de quelques francs pour ses
attaques contre la Déclaration de 1682 — il s’était écrié : « Je leur
apprendrai ce que c’est qu’un prêtre ! »
On songe au mot de Saint-Cyran :
« Voilà six pieds de terre où l’on ne craint ni M. le Chancelier ni
personne. »
Et dans un certain sens puissant, redoutable et solitaire, il y
a en effet deux hommes en France qui ont montré ce que
c’était qu’un prêtre, Saint-Cyran et Lamennais. Lamennais l’a montré en 1817 contre
la société, en 1826 contre les évêques, en 1834 contre le pape. Il a fait voir ce
qu’est un prêtre seul, un prêtre séparé, un prêtre sans Église. Et le plus grand
service que lui doive l’Église, c’est précisément celui-ci, qu’il lui rendit pendant
vingt ans, et que son exemple lui rend encore après sa mort : « Tremblez,
disait Bossuet, au seul mot de séparation. »
Quand Lamennais, Lacordaire et Montalembert se retrouvèrent ensemble sur les bancs
des assemblées de la République, on vit cependant que les idées de
l’Avenir avaient fructifié, et aujourd’hui encore la liberté
d’enseignement reste sa conquête. Mais ce qui nous importe ici ce n’est pas la trace
politique, c’est la trace littéraire qu’a pu laisser Lamennais.
Il en reste un souvenir, celui de la jeune et pure école de La Chesnaie. Il en reste
surtout ceci, que de 1830 à 1835 la grande influence qui s’exerce sur la religion des
romantiques est celle de Lamennais. Il entendit en confession Victor Hugo et,
probablement, à Juilly, Sainte-Beuve qu’il voulait emmener à Rome avec lui.
Volupté est écrit dans l’ombre de Lamennais, comme le
Centaure dans l’ombre de Volupté, et dans cette ombre
pousse aussi la première idée de Port-Royal. L’influence de Lamennais
sur Lamartine est très vive à l’époque de Jocelyn, et après 1830 la
religion de Lamartine ressemble en somme, dans le style jésuite, à ce qu’est dans un
style sévère celle de Lamennais. Hugo pensera encore beaucoup à lui dans les
Misérables. Leur évolution vers la gauche à tous, leur mort à gauche,
sont celles de Lamennais. C’est peut-être en souvenir de son ancien confesseur et de
son testament : « Je veux être enterré au milieu des pauvres et comme le sont
les pauvres »
que Victor Hugo a voulu son triomphe funéraire dans le
corbillard des pauvres. Le prophétisme des Paroles d’un croyant avait
préfiguré les Châtiments. George Sand a écrit sinon sur Lamennais du
moins autour de lui le roman de Spiridium, qui fit une forte impression
sur Renan. Nous touchons à l’autre clerc breton.
Les deux plus grands écrivains qu’ait fournis au xixe
siècle la formation cléricale, Lamennais et Renan, ne sont pas
demeurés dans l’Église. Les grands journalistes catholiques
ont été des laïques. Il est resté aux clercs l’éloquence, laquelle agit fortement,
mais se défend mal contre l’oubli.
Deux noms cependant ont mérité de survivre littérairement : un dominicain,
Lacordaire, et un évêque, Dupanloup, soit un romantique et un classique.
Au contraire de Lamennais, Lacordaire ne devint grand qu’après sa soumission. On se
rend compte en le lisant qu’il eût peu donné en dehors de la chaire chrétienne, de la
conférence chrétienne, du dogme chrétien ; il reste le type de ces âmes qui ne peuvent
vivre en dehors des certitudes puissantes, illuminées, décoratives et définitives. Il
ne pouvait venir à la foi, et à la foi militante, et y rester, que par l’exigence
intérieure d’une autorité infaillible qu’il subit, et à laquelle il participe. C’est
un converti d’après la vingtième année. La formule de sa conversion, telle qu’il la
donne en 1824, est capitale, et son raisonnement aura bien des suites : « La
Société est nécessaire. Donc la religion chrétienne est divine, car elle est le seul
moyen d’amener la société à sa perfection. »
Mais son don oratoire de
Bourguignon est équilibré et nourri par une vie intérieure, vivace et ardente. Né en
1802 il connaît de cœur le mal du siècle romantique, il en reste le délégué dans
l’Église. Il institue le dialogue entre l’Église éternelle et ce mal.
Le dialogue, c’est ce qu’on appelait autrefois la conférence. « L’incomparable
auteur de l’art de conférer »
, dit Pascal de Montaigne. Lacordaire, maître
de la conférence, plutôt que du sermon, a rendu, semble-t-il, à ce terme tout son sens
ancien, autant qu’il peut être rendu par un monologue et au nom d’une autorité. Il a
conféré l’Église au siècle. Ce sont les auditeurs qui font les
prédicateurs, a dit Bossuet. Les auditeurs de la monarchie de Juillet, les
romantiques, ont fait leur prédicateur, qui s’est adressé non à l’homme, ni au dévot,
ni à la dévote, confessionnels et conventionnels, mais à l’homme de son temps tel
qu’il était, tel qu’il l’avait senti en lui, tel qu’il l’avait combattu ou aidé en
lui. Dans le métal de cette éloquence, il y a bien des éléments discutables, démodés,
artificiels, mais il y a aussi la présence de cet or :
les
fragments épars de confessions, dont les exigences du genre oratoire n’éloignent qu’à
regret Lacordaire.
Tout cela n’est pas une raison pour le relire beaucoup, trop lié à son temps et aux
nécessités urgentes de l’action oratoire. Ses oraisons funèbres, ses hagiographies
factices de saint Dominique et de sainte Madeleine, nous désignent, hélas ! les
conventions comme le pôle opposé aux confessions, et qui les équilibre trop. Mais il a
un don : celui des formules. Il est peu d’orateurs dont on puisse citer autant de
phrases frappées en médaille, d’antithèses saisissantes et de définitions
lumineuses.
Depuis ses catéchismes de la Madeleine vers 1840, jusqu’à sa présence et sa prestance
sur la brèche au temps du Seize Mai, Dupanloup est resté la plus grande figure du
clergé français et, digne d’être peint par Rigaud, le Bossuet du xixe
siècle. Mais jusqu’au génie littéraire exclusivement. Son
œuvre n’est indispensable qu’à l’historien de l’Église. On fera exception peut-être
pour ses trois volumes sur l’éducation, qui tiennent une place éminente dans la riche
littérature de la psychologie catholique, mais surtout pour les fragments publiés de
son Journal intime. Ce Journal, dont il faut souhaiter
la publication intégrale, cet entretien quotidien d’un grand homme d’action avec
lui-même et avec Dieu, est un livre unique dans la littérature cléricale : une grande
intelligence et une grande vie d’action y prennent leur source dans une fontaine
secrète, qui est à la mesure d’un visage humain.
Les régents intellectuels de notre âge : c’est un nom que Sainte-Beuve aimait à
donner aux trois professeurs de Sorbonne, Guizot, Villemain et Cousin, soit la
Doctrine, l’Académie, l’École. Nés presque en même temps, Guizot en 1787, Villemain en
1790, Cousin en 1792, contemporains de Lamartine, ces trois brillants élèves, ces
trois précoces lauréats, furent à la fois les représentants et les professeurs de
leurs camarades d’âge. Nous disons les professeurs et non les maîtres. Une génération
trouve parfois ses maîtres chez elle-même, mais toujours dans la génération précédente
les professeurs par lesquels et contre lesquels elle se fait. Le cas de la génération
qui, en 1820, tire d’elle-même ses grands et jeunes professeurs paraît unique.
Unique, mais explicable. La Révolution avait à peu près aboli pour quinze ans les
études littéraires. La République politique avait interrompu cette République des
Universités et des collèges qui, en France, a toujours tenu une place à côté de la
République des Lettres, qui incarne une sorte de Conseil d’État dans l’institution
parlementaire de l’esprit, et encadre cent mille enfants et jeunes gens dans un
service civil ou une garde nationale de l’humanisme. Le rétablissement avait été
lent ; il fut l’œuvre de l’Université impériale. Dès 1808 on recommença à faire, dans
les lycées de Paris, d’excellente rhétorique. Le recrutement des classes moyennes de
l’esprit, la conscription des bacheliers reprirent avec régularité. Mais l’influence
des années creuses se fit sentir.
Les maîtres qu’elles
eussent formés firent défaut en 1820. Comme la Révolution ses généraux, déjà l’Empire,
puis la Restauration, demandèrent leurs professeurs à la jeunesse. Il en alla des
professeurs comme des écrivains. On repartait à neuf avec des cadres frais. Le besoin
créa l’organe : une jeunesse sortie des écoles occupa beaucoup de postes de commande
de l’esprit.
Elle les occupa avec dogmatisme. D’abord parce que la jeunesse est un âge dogmatique.
Ensuite parce que le romantisme qui commande plus ou moins les courants de cette,
époque est pris de tous, côtés dans un mouvement torrentiel et passionné. Enfin parce
que cette jeunesse, comme c’est sa fonction, réagit de toutes parts contre l’époque
précédente, contre l’esprit du xviiie
siècle, contre un
âge et une génération analytiques et critiques.
D’ailleurs, un genre nouveau était né à la fin du xviiie
siècle : l’éloquence de la chaire professorale, inaugurée en 1786, par
l’ouverture et le succès du Lycée, et qui avait retrouvé faveur sous le
Directoire et le Consulat. Elle a ses lois. Des qualités d’acteur, une atmosphère
d’allusions contemporaines, le don de savoir sans l’air d’avoir appris, celui
d’apprendre bien aux autres ce qu’on vient d’apprendre soi-même bien ou mal, l’aisance
dans la surface, une éloquence intermédiaire entre l’éloquence parlementaire et
l’éloquence religieuse, y procurèrent de rapides et éclatants succès.
Si la chaire professorale fut la mère des Régents, ils eurent un père éminent,
Royer-Collard. Descendant et disciple des meilleurs jansénistes du xviiie
siècle, secrétaire de la Commune de Paris jusqu’au
10 août, proscrit du 2 juin, membre du Comité royaliste et correspondant de
Louis XVIII sous le Directoire et le Consulat, professeur d’histoire de la philosophie
à la Sorbonne en 1811 où son enseignement détermina toute la carrière de Cousin et où
il fit appeler Guizot à la chaire d’histoire, grand et courageux citoyen, Royer peut
se définir en tous les domaines un dogmatique libéral, sans que son libéralisme
atténue un angle de son dogmatisme, sans que son dogmatisme l’ait fait manquer au
moindre des appels du libéralisme en péril. À partir de la Charte de 1814,
ce dogmatisme libéral (philosophie du sens commun, système des droits
acquis, électorat-fonction du régime censitaire, droit éminent du Roi qui ne règne pas
seulement, mais gouverne) s’incarne dans le parti des doctrinaires,
dont Royer-Collard est le chef et l’orateur. Le duc de Broglie apporte à la Doctrine
l’appui du libéralisme staëlien et de l’esprit de Coppet. Guizot, qui a occupé dès
1814 une situation politique importante, et qui a suivi le roi à Gand, en est le
publiciste et l’espoir. La Doctrine, ses principes, ses hommes arriveront au pouvoir
en 1830, heure de ceux que M. Molé appelait les pédants et que Sainte-Beuve appelle
les Régents.
Le dogmatisme libéral donnera, dans les domaines de l’histoire, de la philosophie et
de la littérature, leur marque commune à l’esprit et à l’influence des régents. Cet
esprit, cette influence, se transmettent par l’éloquence. Les trois régents sont des
hommes éloquents. Dès 1816, la parole sous toutes ses formes prenait à Paris un
admirable éclat qui rappelait les grandes années du xviie
siècle. Salons brillants, neuve éloquence parlementaire, il était
naturel qu’à défaut de la chaire chrétienne qui n’avait plus de grands orateurs, la
chaire universitaire convoquât, charmât, gouvernât un public de toute classe et de
tout âge. La chaire fut le moyen de propagande de la Doctrine. En 1830, elle parut
ensevelie dans son triomphe, puisque les trois régents entrèrent dans les grandes
fonctions et cessèrent de professer. Mais leur gouvernement fut une suite de leur
professorat, et l’éloquence écrite continua l’éloquence parlée. De ce gouvernement et
de cette éloquence nous n’avons à retenir que ce qui importe particulièrement aux
lettres, et ce que l’histoire, la philosophie et la critique tiennent de Guizot,
Cousin et Villemain.
Poursuivant des desseins déjà commencés au xviiie
siècle, les premières années du xixe
siècle et l’Empire ont été une période d’inventaires. Toute une
littérature descriptive, illustrée parfois avec opulence (il y a dès 1798 une
clientèle pour des publications de Didot qui engagent des frais énormes,) procède à un
inventaire du passé et du présent de la France. Que fait le Génie du
christianisme, sinon donner un drapeau et une mystique a cet
esprit de panorama et de synthèse ? Un éditeur intelligent, qui ne
s’y trompe pas, propose à Chateaubriand d’écrire une sorte de Génie de la
France incarné dans ses provinces. Le projet n’aboutit point, et c’est bien
dommage. Quel livre mieux que ce Tableau de la France, ce Génie de la France eût convenu en 1803 à Chateaubriand ? Certainement
ce nouveau Génie ne se fût pas démodé comme les
Martyrs et même l’Itinéraire. Le sens historique et
descriptif de Chateaubriand, son mouvement propre, à phrases matérielles et à
considérations aérées, y eût trouvé son champ. À défaut du grand architecte, des
praticiens plus modestes se mettent à l’œuvre. Millin part en 1804 pour une tournée de
ce genre. Le Voyage dans les Départements du Midi de la France dont les
cinq volumes commencent à paraître en 1807, tient encore une place honorable dans une
bonne bibliothèque. Du Musée des Monuments français que Lenoir, non
content de le réunir à Paris, fait connaître par des livres somptueux, Michelet dira :
« C’est là et nulle autre part que j’ai reçu d’abord la vive impression de
l’histoire. »
C’est en effet sous la forme de l’histoire que cet esprit et cette entreprise de
l’inventaire français entrent dans la littérature. Avant de porter les œuvres célèbres
de la génération de 1820, ils sont préparés avec intelligence par les historiens des
vingt premières années du siècle. Avec eux s’amorcent deux carrières de
l’histoire.
D’abord, devant les changements qui en quinze ans ont bouleversé la
France, le public exige une explication, une liaison, et, pour employer le mot alors
en usage, des Considérations. Comme la guerre de 1914, la Révolution
est suivie immédiatement, et dès son origine la littérature de l’émigration
l’accompagnait déjà, d’une vue historique. En 1801 Lacretelle aîné, qui enseignera
l’histoire à la Sorbonne, commence un Précis historique de la
Révolution. La liaison de la monarchie de Richelieu et de Louis XIV à la
centralisation jacobine et napoléonienne est faite judicieusement en 1818 par Lemontey
dans l’Essai sur l’établissement monarchique de Louis XIV.
En second lieu, la renaissance du moyen âge, qui rappelle
alors la renaissance de l’antiquité au xvie
siècle, a
naturellement son contrecoup sur l’histoire autant et plus que sur la poésie. De
Genève et de Coppet, soit de la maison mère, vient en 1809, l’Histoire des
républiques italiennes du sagace, mais peu évocateur Sismondi. Et en 1811
Michaud publie l’Histoire des croisades, écrite avec ferveur, mais
conscience, d’après les sources dont il publie une partie dans la Bibliothèque
des croisades, et d’après les lieux qu’il a visités et agréablement décrits
dans les sept volumes de la Correspondance d’Orient ; Michaud était
d’ailleurs poète et, manière de cèdre de la Vallée aux Loups, ses
Croisades poussent très exactement dans l’ombre du chevalier du
Saint-Sépulcre, François-René de Chateaubriand.
Ainsi se forment une histoire-discours et une histoire-chronique. Sous la
Restauration apparaît en Guizot un véritable chef de l’histoire-discours, en Barante
un chef de l’histoire-chronique, en Augustin Thierry un grand agent de liaison de ces
deux histoires.
Calviniste nîmois, chassé de France à six ans par la Révolution qui a guillotiné son
père, Guizot fit toutes ses études dans la ville du refuge, Genève. Écrivain dès
l’adolescence (il devait vivre, et l’on vécut dans sa famille la plume aux doigts) il
portait dès 1808 dans la littérature le pur esprit de Mme de Staël, et il était parti pour une carrière staëlienne de critique
littéraire européen, quand, en 1812, Royer-Collard lui proposa de lui faire donner par
Fontanes la suppléance de Lacretelle dans la chaire d’histoire de la Sorbonne. « Mais
je ne sais pas l’histoire, dit le jeune homme. — Justement, répondit M. Royer, vous
l’apprendrez en l’enseignant ». C’est ce qu’il fit, et on le vit bien. Ce fut de
l’histoire, comme on le remarquait encore en 1828, « sans faits, sans dates,
sans noms »
. Et Royer-Collard qui contrôla toujours avec une clairvoyance
terrible les disciples qu’il avait émancipés, disait plus tard du ministre ce qui
était déjà vrai de l’historien : « Ce qu’il a appris le matin, il semble le savoir de
toute éternité ».
Seulement, il ne faut pas oublier que Guizot se levait très matin, et qu’il savait
beaucoup. Il n’apprit pas seulement l’histoire en l’enseignant, mais en lisant un
nombre
considérable de textes historiques, et surtout de
mémoires, en dirigeant chez les libraires les grandes collections où ces textes
étaient publiés et traduits. C’est appuyé sur des fondements solides que, par ses deux
séries de cours, ceux de 1820 et ceux de 1828, il installe dans l’histoire une date,
un acte, une œuvre.
Une date. Il a fait descendre dans l’histoire générale cet art et ce système
staëliens des Considérations, qui ne sont autre chose que le principe
de l’intelligibilité des faits, des catégories de l’esprit appliquées au divers de la
durée historique. Ainsi faisait en Allemagne, à la même époque, Hegel, avec plus de
génie créateur, mais avec un moindre sens du réel. L’Histoire du système
représentatif, les Essais sur l’histoire de France,
l’Histoire de la civilisation en Europe, ce n’est pas, comme la
Philosophie de l’histoire de Hegel, l’histoire de l’Idée, mais c’est
l’animation et le classement de l’histoire par quelques grandes idées, celle de la
féodalité, celle du gouvernement représentatif, celle de la classe moyenne, celle de
l’équilibre entre les poussées de l’association et de la liberté. Il y a encore, à
l’Académie des Sciences morales, une Section de l’Histoire générale et
philosophique. Nous ne savons plus guère ce que c’est. Mais si Guizot, dans
cette chaire de la Sorbonne qu’il occupe, avec des interruptions dues à la politique,
de 1812 à 1830, n’a pas créé le mot, il a donné l’exemple de la chose, il l’a établie
avec une véritable puissance d’institution.
Un acte. Homme politique, Guizot n’a pas séparé l’histoire du passé qu’on expose, et
l’histoire à vivre, à faire, à continuer. Il a demandé à l’histoire des instructions
pour le présent. Comme il y avait la Doctrine du trône et de l’autel, il y eut pour
lui la doctrine de la chaire et du pouvoir. Quand la chaire lui manqua, le divan des
doctrinaires le suppléa, Royer-Collard au milieu, Guizot et les Broglie à côté de lui.
Les Doctrinaires ont une doctrine de gouvernement fondée sur une certaine conception
très sérieuse de la nature humaine, où le jansénisme de Royer s’accorde avec le
calvinisme de Guizot et la religiosité de Necker, — sur une certaine idée de
l’histoire de France, conçue comme une marche vers un libéralisme éclairé,
surveillé, — sur une
sympathie admirative pour les
institutions anglaises, une fidélité genevoise à une sorte de doublet anglo-français
de la sagesse politique. La révolution de Juillet, conçue strictement comme un 1688
français, fournira le couronnement, la confirmation puis la maison mère de ces vues.
La Révolution de 1848, comme en 1877 le 16 mai, révéleront un malentendu entre ce
groupe et le pays, rendront sensible dans ces idées une part étrangère, moitié
d’outre-Jura et moitié d’outre-Manche, et que le Français moyen n’assimile pas.
Une œuvre. Si les Leçons du grand doctrinaire ont vieilli, c’est
qu’elles ont été absorbées, assimilées dans ce qu’elles avaient d’assimilable. Mais il
peut rester de lui cette grande Histoire de la Révolution d’Angleterre
commencée en 1827, quand l’actualité lui désignait le mieux ce sujet (qu’il préparait
d’ailleurs depuis plusieurs années par les traductions des Mémoires
anglais de cette époque) et qu’il n’acheva qu’après 1848. D’une belle intelligence
politique, elle abonde en narrations fortement déroulées, en grandes scènes à la
manière classique. De Thou s’y trouverait de plain-pied.
C’est qu’entre-temps Augustin Thierry et Prosper de Barante avaient fait lire et
applaudir une pittoresque histoire qui était au livre à la mode, le roman, ce que
l’histoire oratoire et philosophique était à la chaire. Marchangy et le genre
troubadour avaient mis les récits du moyen âge à la mode. Entre ces récits romancés et
l’histoire critique, Barante et Thierry créèrent l’histoire pittoresque par tableaux,
narrations, portraits, qui n’était pas romancée puisque les chroniques en
fournissaient tous les éléments, et qui offrait, par un style évocateur, au lecteur et
surtout à la lectrice, un agrément sans fiction, égal à celui qu’on trouvait dans la
lecture de Walter Scott.
Dans l’Histoire des ducs de Bourgogne dont le premier volume parut en
1814, le dernier en 1826, Barante avait trouvé un sujet privilégié. C’est une riche et
pittoresque époque que celle des quatre ducs de la maison de Valois, et presque toute
leur histoire tient dans quatre chroniqueurs, Froissart, Chastellain, Monstrelet,
Comminesi, qu’il
a suffi à Barante d’arranger en beau français. L’œuvre se lit encore avec plaisir, et
l’on n’y trouve guère d’erreurs
qui ne soient déjà dans les
chroniqueurs. Son principal inconvénient c’est qu’insuffisant pour remplacer une
histoire des Ducs écrite d’une manière critique d’après les monographies et les
documents, le mérite de celle de Barante ait été suffisant pour empêcher cette
histoire de naître.
L’historien le plus célèbre de son temps a été Augustin Thierry. Il a mérité cette
célébrité par la solidité et l’éclat de son style, qui sont d’un disciple de
Chateaubriand, par l’intérêt dramatique de sa narration, qui est d’un rival de Walter
Scott, par son idée philosophique de l’histoire moderne, qui est d’un contemporain de
Guizot, par une pitié populaire généreuse et pathétique pour les souffrants, qui est
d’un précurseur de Michelet. Et ce sont là beaucoup de grands noms, après chacun
desquels il n’est que le second. Second aussi dans le temps après Barante, puisque la
Conquête de l’Angleterre commence en 1825, un an après les
Ducs de Bourgogne. Thierry est resté longtemps populaire dans
l’enseignement comme maître d’une narration historique décorative dont on trouve
encore l’influence dans Salammbô. Mais on ne le lit plus et on n’a pas
tort. L’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands a été
ruinée de la base au faîte par les progrès de la critique. La base c’est l’explication
de l’histoire moderne par la guerre des races, par l’assujettissement séculaire d’une
race par une autre, les révolutions locales et générales qui affranchissent la race
esclave, tout ce roman de Boulainvilliers auquel croyait encore Guizot, et auquel
Fustel de Coulanges a mis fin. Le faîte, ce sont ces beaux frontons ou métopes
narratifs qu’on peut de cette ruine pour les musées de style que sont les
morceaux choisis : le mythe de l’Histoire de Jacques Bonhomme,
l’Histoire de la commune de Vézelay, les Récits des temps
mérovingiens.
Il est un point par où se ressemblent ces trois historiens : leur attention reste
fixée sur le présent : l’histoire du passé est ou sera une introduction utilitaire, et
utilisée, à l’histoire qu’ils sont appelés à vivre comme hommes d’État ou comme
réformateurs. Les cours historiques de Guizot sont une introduction à l’ordre nouveau
institué par la Révolution
française, sa Révolution
d’Angleterre une introduction au régime de 1830. Ce n’est pas le cas de
l’Histoire des ducs, mais Barante, homme d’État doctrinaire, achèvera
sa carrière d’historien par une Histoire de la Convention et une
Histoire du Directoire, médiocres produits de vieillesse. Le
saint-simonien Thierry a été amené à se faire l’historien de races opprimées par le
même élan qui le poussait vers les réformateurs sociaux. Le niveau de base de
l’histoire,-à cette époque, c’est la Révolution française, comme c’était pour Hérodote
l’histoire de la guerre des Grecs et des Barbares. À cette histoire, la génération de
1820 est déléguée de manière particulière. C’est le cas de Mignet, de Thiers et de
Michelet, l’historien d’Institut, l’historien homme d’État, l’historien professeur et
prophète.
Les deux amis d’Aix, Mignet et Thiers, étaient venus à la conquête de Paris sans
autre idée préconçue que la volonté d’arriver. Avant la trentaine ils avaient écrit
chacun une Histoire de la Révolution et toutes deux eurent du succès
parce qu’ils la racontaient sans parti pris, ce qui leur valut d’être traités de
fatalistes, et parce que l’une des deux, celle de Mignet, resta pendant vingt ans le
précis le meilleur et le plus sûr. Toutes deux sont aujourd’hui déclassées.
Il n’en va pas de même de l’Histoire du Consulat et de l’Empire que
Thiers, éloigné du pouvoir, commença à publier en 1840, et qu’il mit près de vingt ans
à écrire. Elle fut pendant un demi-siècle l’œuvre historique la plus célèbre de la
France, le rayon indispensable de toute bibliothèque sérieuse, l’école des hommes
d’État. Un soldat de Napoléon, le général de Pelleport, rédigeant au début du Second
Empire ses mémoires, écrivait : « L’un des grands regrets que je puisse
éprouver aujourd’hui, c’est de penser qu’il me faudra peut-être mourir sans avoir lu
dans Thiers l’histoire de notre immortelle campagne de Russie. Seul en effet,
l’historien véritable et sérieux des armées de la Révolution et de l’Empire saura
rapporter d’une manière complète et impartiale, et sans tomber dans le roman, cette
grande phase de nos victoires et de nos revers. Que pouvons-nous raconter, nous
autres acteurs partiels de ce long drame ? »
Quand Thiers entra, en 1863, au Corps législatif comme
député de l’opposition, le message de l’Empereur aux Chambres le salua comme
« notre grand historien national »
. Et après 1870 une partie de son
prestige souverain lui vint de sa grande œuvre historique. Cette gloire ne s’est pas
maintenue. On l’a décrété ennuyeux et poncif. Des études de détail l’ont ruiné sur
bien des points. Et l’on a épuisé sur son style sans éclat ni ligne le vocabulaire du
mépris.
Ce décri est injuste. Comme tableau d’un règne, l’histoire de Thiers n’a pas été
remplacée. Ni surtout comme histoire de l’État par un homme d’État. Thiers avait
dix-huit ans en 1815. Il a connu familièrement les hommes du premier Empire. Une
partie de ces hommes formaient les cadres, dont il était, de la monarchie de Juillet.
Il a eu l’accès d’une immense documentation écrite et orale. Il a abusé des récits de
bataille, mais ce sont les civils qui se moquent de ses récits et non les militaires.
En ce qui concerne le gouvernement et la politique de l’Empereur, Thiers n’est pas un
historien en chambre : il sait ce que sont les affaires, la diplomatie,
l’administration, les bureaux. La clarté qu’il répand sur son sujet ressemble à la
clarté que répandaient ses discours’, et si c’est une clarté destinée aux ignorants,
ce n’est pas une clarté d’ignorant. On peut sourire des gens qui aujourd’hui diraient
n’avoir rien à apprendre dans Thiers. L’Histoire du Consulat et de
l’Empire a vieilli en somme dans la même mesure que l’ouvrage de Sorel :
c’est un vieillissement historique normal, qui ne saurait en détourner le lecteur
intelligent. Quand on pense que l’œuvre napoléonienne de Frédéric Masson avait détrôné
de son rayon de bibliothèque l’histoire de Thiers pour les générations d’avant-guerre,
on n’est plus tellement fier de leur appartenir.
Thiers tout de même a manqué remarquablement de génie. Dans cette équipe des trois
historiens nés, les deux Aixois en 1796 et 1797, le Parisien en 1798, tout le génie
est allé à ce dernier, Michelet.
Il y a une mission particulière à cette époque, tant en France qu’en Allemagne, et
dont Michelet semble particulièrement le délégué : elle consiste à penser l’histoire
comme un absolu, à sentir et à exprimer une
mystique de
l’histoire. C’est en cela que Vico, mieux que Hegelj, lui servit de révélateur. Michelet s’était
d’abord connu la vocation philosophique, et toujours il se connut et on le reconnut
comme un artiste. Un art de ressusciter le passé, une philosophie de l’humanité en
tant qu’elle dure, une mystique des peuples qui se créent et qui créent, c’est avec
ces forces, ces divinités à lui, que la personne de Michelet a coïncidé et vibré.
Quand on parle d’une page de Michelet, on lui donne généralement l’épithète
d’émouvante. Nous l’accorderons sans discuter à celles qu’il a écrites sur les
archives dont il était fonctionnaire, et qui auraient selon lui nourri son histoire de
France. Mais il est fâcheux que cette histoire commence ainsi par une illusion de
Michelet sur lui-même et sur l’objet de l’histoire, cette mystique par une
mystification. Le bon sens nous indique en effet que toute histoire de France générale
suppose des monographies de détail, et qu’elle ne s’écrit que de seconde main. Une
histoire de France écrite convenablement d’après les sources demanderait une centaine
de vies d’hommes. Ce mystique vit comme tous les mystiques dans le monde des
intuitions. En matière d’histoire le terme d’intuition semblerait avoir été créé et
mis au monde pour lui. L’Histoire de France et l’Histoire de la
Révolution française n’ont presque rien d’un récit tenu, contenu, continent,
maître de lui et qui travaille à éclairer le lecteur. Ils supposent connue l’histoire
qu’ils racontent. Alors se succèdent en paragraphes brefs, en sensations fortes, en
indignations, en enthousiasmes, en images, en lignes de feu, en gerbes d’étoiles, les
visions et les réflexions de Michelet. Quoiqu’il en ait dit, son histoire n’est pas
une résurrection : c’est un paysage sous une fulguration d’éclairs, Ce climat ne
convient pas à tous les nerfs.
Guizot n’a évidemment pas le génie de Michelet. Mais qui ne connaît rien de
l’histoire des Révolutions anglaise et française sortira de la lecture de Guizot avec
des idées nettes et des données précises sur la première, de la lecture de Michelet
avec un intérêt passionné pour la seconde, des clartés confuses, et le désir d’en
chercher l’histoire ailleurs.
Professeur à l’École Normale, à la Sorbonne, au Collège de France, professeur aussi
des petites-filles de Charles X et des filles de Louis-Philippe, Michelet s’est
voulu quelque chose de plus : l’instituteur du peuple. Ce général en chef de
l’Université aspirait à la médaille militaire. Il l’a obtenue. On peut comparer
cette carrière à celle de l’homme qui, dans le siècle le plus détesté de Michelet, a
le plus exactement réalisé l’antithèse de Michelet : Bossuet. Michelet est du peuple
aussi volontairement que Bossuet est d’Église. Le plan du monument historique de
Michelet ressemble au plan du monument historique de Bossuet : une histoire
universelle écrite en bien des fragments et à bien des époques (soit la Bible
de l’Humanité, qui est un Discours anti-Bossuet,
l’Histoire romaine, l’Histoire de France et les
Précis) généralement à la suite d’un enseignement et dans l’esprit
d’un enseignement, puis, branche transversale du monument, l’Histoire de la
Révolution et les livres connexes, qui sont, comme l’Histoire des
variations de Bossuet, le livre de bataille, le livre de la défense d’une
foi, le livre d’histoire propagande. Les deux hommes qui, à tort ou à raison, sont
considérés non comme nos plus grands historiens, mais comme nos plus grands artistes
classiques de l’histoire, sont amenés à bâtir dissemblablement sur un semblable
dessein. La métaphore de distribution de prix selon laquelle chaque petit Français,
dauphin du suffrage universel, est, dans une République, l’objet des mêmes soins
d’éducation que l’héritier de la couronne au temps de Bossuet ne va évidemment pas
sans polémique. Mais on la prendra au sérieux dans la mesure où Michelet est là,
dans la mesure où ce fils d’imprimeur, ce Parisien qui se voulut du peuple, qui fut
peuple de tête et de cœur plutôt que de fait, a institué une histoire dont les
peuples sont les héros, a agi sur des milliers de sensibilités, a eu non seulement
des auditeurs, augustes ou non, comme en avait Bossuet, mais des disciples, a créé
un courant, subsistant encore, de foi et d’enthousiasme. À la différence de Guizot,
de Macaulay, de Tocqueville et de Renan, Michelet n’est que peu ou point entré dans
leur République européenne des esprits. Il n’en a que plus d’importance dans leur
République française, même dans la
République française
tout court. On ne comprend pas l’histoire du radicalisme, c’est-à-dire du seul parti
républicain permanent, ni la mystique de la marche à gauche, sans une référence
constante à Michelet ; il a été l’éducateur des républicains qui avaient vingt ans
en 1870, et qui, durant toute l’entre-deux guerres, ont gardé sa température, ses
enthousiasmes, ses limites, ses affirmations, et ses négations.
C’est moins à la nature de sa mystique qu’à ses qualités d’artiste
que Michelet doit son rayonnement. Son histoire naît et se développe en même temps
que cette grande peinture romantique d’histoire qui disparaît à peu près dès la fin
du xixe
siècle. Taine l’a comparé à Gustave Doré. Et
il est vrai que, comme Doré les grands livres de l’humanité, il en a illustré
romantiquement les annales. Mais Doré fut un météore sans lendemain. Le style, la
phrase et l’art de Michelet eurent, comme sa prédication historique, de grands
lendemains. Au xixe
siècle l’existence, l’action d’un
Péguy justifient encore Michelet.
Il n’est pas seulement le grand animateur de l’histoire. Il en est le grand vivant.
On ne connaîtra vraiment ce grand vivant, avec ses dessous ardents, sa géologie
charnelle, que le jour où son immense Journal sortira des archives et
du secret. La personne de Michelet apparaîtra. Mais pour le moment il reste celui,
qui, ayant écrit : « La France est une personne », a réalisé mystiquement ce
mot.
Il l’a pensée et vécue comme une personne dans son corps, dans sa durée et dans son
âme. Dans son corps ; c’est le Tableau géographique qui sert
d’introduction au deuxième volume. Dans sa durée : c’est l’histoire de France. Dans
son âme : c’est le Michelet messianique. D’aucun écrivain moins que de Michelet, on
ne dirait qu’il a laissé l’idée et l’être de la France tels qu’il les a trouvés.
Le Tableau de la France répond à la définition baconienne de l’art :
l’homme ajouté à la nature. Le Tableau, c’est la France conçue comme
une œuvre d’art, et exprimée par une œuvre d’art. Pour comprendre à quel point
Michelet vient ici le premier, il suffit de comparer le Tableau de
1833 aux divers
« Éloges de la France », plus ou moins
inspirés de l’Éloge de l’Italie, des Géorgiques. Rien entre l’un et
l’autre.
Le Tableau a créé une habitude et un style de liaisons entre l’homme
de génie et la terre qui l’a produit. Évidemment, rien n’est plus discutable que
tant de rapprochements hâtifs et forcés qui y abondent et, dans un voyage à travers
la France, Michelet ne laisse pas de rencontrer, comme son ennemi l’Anglais, la
rousse acariâtre qui le fait généraliser sur une province. Voyez : « Même
esprit critique en Franche-Comté ; ainsi Guillaume de Saint-Amour, l’adversaire du
mysticisme des ordres Mendiants, le grammairien d’Olivet, etc. Si nous voulions
citer quelques-uns des plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer
MM. Charles Nodier, Jouffroy et Droz. »
Mais ces hypothèses, ces
fantaisies, donnent le branle. Supposer de l’ordre, un ordre, entre des choses qui
ne se précèdent ni ne se suivent naturellement, c’est souvent préparer les voies
d’une science.
Cependant ce n’est pas à une science que le Tableau prépare les
voies, c’est à des « vérités littéraires, c’est-à-dire vagues »
(le
mot est de Taine lui-même), celles dont Taine fera une des armatures de sa critique.
Laissant le « moment » à l’Histoire, le Tableau crée une composition
de la « race » et du « milieu ».
Le tableau de la Champagne, dans La Fontaine et ses Fables, l’un des
morceaux les plus brillants et les plus lus qu’ait écrits Taine, sorte
d’introduction littéraire à sa méthode, vient authentiquement de l’école de
Michelet. Pareillement le Tableau, par l’intermédiaire de la
Champagne de Taine, a engendré plus ou moins la Lorraine de
Barrès. Quand Lavisse mettait très haut les pages sur la Lorraine, dans Un
homme libre, et y voyait un grand morceau de psychologie historique,
c’était un peu parce que Lavisse reconnaissait ici la graine de Michelet, la
progéniture de ce Tableau dont lui aussi avait subi si fort le
rayonnement. Cela même qui, avec Lavisse avait passé dans l’œuvre des professeurs,
produit, par Barrès, une immense postérité, toute littéraire, dont nous sommes.
Un tableau de l’œuvre de Michelet devrait être écrit comme le Tableau de la
France lui-même, avec la même vue de complexité, le même voyage à la
découverte dans une œuvre
immense où il peut y avoir des
parties irritantes, ou absurdes, mais où, pas plus que dans l’œuvre de Victor Hugo,
il n’y a de parties mortes. La Bible de l’Humanité ne nous
donne-t-elle pas l’idée d’une immense critique humaine, à la fois littéraire et
historique, qui eût été à celle de Sainte-Beuve ce que la chaîne des Alpes est à la
ligne de coteaux modérés ? On lit peu ce que Michelet a commencé de
l’Histoire du xixe
siècle. Et pourtant quel livre révélateur que
les Origines des Bonaparte ! Au-dessus il y a ces Origines du
droit français qui sont comme le mont Beuvray de l’Histoire de
France. Il existe certes un Michelet délirant, celui des
Jésuites, de la Sorcière, de la
Femme. Mais la tétralogie de la Mer, de la
Montagne, de l’Oiseau et de l’Insecte
abonde en pages miraculeuses. Il importe qu’elle ait été écrite par un historien,
que la liaison de l’histoire de la nature et de l’histoire de l’homme ait été faite
et sentie par un tel poète. Comme celle de Hugo et de Balzac, l’œuvre de Michelet
reste un climat, un élément et un aliment, où l’on voyage moins qu’on n’y va pour se
renouveler ou s’imprégner, comme à la montagne ou à la mer.
Né cinq ans après Michelet, Edgar Quinet a fait, à partir de 1840, équipe avec lui,
et l’on vit en eux les deux champions de la lutte laïque contre ce qu’on appela alors
les Jésuites après l’avoir appelé quinze ans plus tôt la Congrégation. Au contraire de
Michelet, Quinet ne trouva jamais la forme dans laquelle il pût faire durer les idées
généreuses, neuves, créatrices, qui abondaient en lui. Bien que l’épopée en prose
dialoguée d’Ahasvérus, symbole de l’humanité en marche, ait été son
œuvre la plus célèbre, il y a échoué autant que dans ses épopées en vers. Son grand
ouvrage sur la Révolution — philosophie plutôt qu’histoire, — exerça
une grande influence sur les fondateurs de la Troisième République. Mieux que dans
l’œuvre de Michelet, on a pu trouver chez lui tous les éléments d’une philosophie
républicaine. Ses idées sont passées dans les faits : c’est la plus honorable des
raisons pour lesquelles on ne lit plus ses livres.
À la veille de la Révolution de 1848, les Histoires de la Révolution
française sont réclamées et dévorées par tout un public. C’est pourquoi
Michelet interrompt son Histoire de France après Louis XI pour
commencer à publier
celle de la Révolution dont le premier
volume paraît en 1847. Mais la même année, et d’un seul coup, sortent les huit volumes
de l’Histoire des Girondins de Lamartine. Aucun autre livre d’histoire
n’a connu ce succès immédiat, en coup de tonnerre. Il y a deux manières de juger
l’Histoire des Girondins. Comme livre d’histoire, et alors son
existence égale rigoureusement zéro. Ou bien comme intelligence et réalité de la
Révolution qui continue, ou qui recommence. Et alors elle reste un livre considérable.
Tocqueville, en 1848, était frappé de voir le peuple et les personnages politiques
jouer les scènes de la Révolution comme des acteurs jouent la tragédie qu’ils ont
apprise. L’Histoire des Girondins ce sont les rôles, la « brochure »
comme ou dit au théâtre, de cette tragédie. À ce point de vue, elle fut « dynamique »
comme les Provinciales. Si peu d’illusions que nous ayons sur sa valeur
historique, elle reste un livre entraînant, elle appartient à ce flot infini
d’éloquence que Lamartine avait laissé couler de la tribune. Dans ce foisonnement de
formules, d’images et de portraits, aussi fréquemment que dans Michelet, on tombe sur
des phrases ou des pages qu’a éclairées le passage du génie : « Je ne pense
pas, mes idées pensent pour moi. »
À ses risques et périls elles ont aussi
raconté l’histoire pour lui, en attendant de la faire avec lui, et quoique aucun des
deux métiers ne fût le leur.
La même année 1847, commençait à paraître la troisième des Histoires
qui appelaient si impérieusement une nouvelle révolution, celle de Louis Blanc, auteur
déjà du long pamphlet qu’était l’Histoire de dix ans. L’Histoire
des Girondins n’est pas girondine, mais l’Histoire de la
Révolution de Blanc est absolument montagnarde : elle avance comme une
marche à la montagne, d’une ardente conviction, d’un grand style, mais déclamatoire et
démodé. De cette histoire, et de toute une littérature de gauche et d’extrême gauche,
parmi laquelle il faudrait citer le Napoléon antibonapartiste de
Lanfrey, sortent plus ou moins en filets souterrains, des sources pérennes d’idéalisme
et de mystique républicains, qui reparaîtront à la lumière vingt ans après 1848,
donneront sa mystique au radicalisme de la Troisième République.
Il n’est pas exagéré de penser que Sainte-Beuve a passé dans la critique comme Victor
Hugo dans la poésie, et comme Balzac dans le roman, qu’il y occupe la même place
éminente, qu’il a apporté dans son secteur littéraire une révélation du même ordre. On
remarquera que Hugo, Balzac, Sainte-Beuve, sont au xixe
siècle, les trois rayons de bibliothèque qui tiennent en masse, forment
bloc, en files, dont le temps n’a encore que peu abattu. On s’en étonnera d’autant
plus, en ce qui concerne Sainte-Beuve, que les quatre cinquièmes de son œuvre sont de
la copie de journaliste, soit le plus momentané et le plus fragile des genres ; seul
de tous les journalistes, il a duré.
C’est qu’il n’est journaliste que comme Molière était acteur, — mais critique comme
Molière était auteur. Il a rempli une moitié du champ de la critique, comme Molière a
rempli une moitié du champ du théâtre. De cette moitié il a possédé toute la
technique. Il l’a vécue dans son relief, ses problèmes — et comme les autres parties
de la critique, critique des vivants, critique dramatique, n’ont pas eu leur
Sainte-Beuve, il est resté le prince incontesté de son genre. La critique littéraire
est devenue le jardin de Sainte-Beuve, comme le Théâtre-Français est la Maison de
Molière.
Son pacte avec la durée commence de bonne heure. Il appartient à la puissante
génération où la précocité est ordinaire. Il a fait sous les meilleurs maîtres de
Paris des études françaises, latines et grecques singulièrement solides. À vingt-trois
ans il publie un
livre de critique qui est d’un maître, où
il fixe des valeurs qui n’ont pas bougé : le Tableau de la poésie au
xvie
siècle. D’autre part, quand il meurt, à soixante-quatre ans, il est
demeuré un étudiant, il vient de prendre sa dernière leçon, et d’expliquer de l’Homère
avec son professeur de grec, l’Épirote Pantasidès. Il emploie toujours à chacun de ses
articles six jours pleins de travail pour satisfaire un autre maître plus exigeant,
qui est lui-même. Clemenceau, débutant comme premier ministre, fut un jour interrompu
à la Chambre par un imbécile qui lui dit : « Nous ne sommes pas à l’école — Je
suis toujours à l’école, répondit le vieillard : j’y étais hier encore en écoutant
mon adversaire, M. Jaurès. »
Sainte-Beuve était de cette race. Et pourtant,
comme M. Jourdain, à l’école, il regrettait de n’y avoir pas encore assez été. Dans
les beaux articles où il transmet ses pouvoirs à la « jeune critique » — c’est Taine
qu’il désigne par là — il l’envie d’avoir pu se donner un fond épais de connaissances
philosophiques et scientifiques, dans un couvent laïque, à l’âge où lui, vivant dans
le monde, courait, faisait l’article.
Ce qu’il a acquis ces années-là, est pourtant bien plus fécond, plus vivant, mieux
doué de vitamines, que cet acquis des grands normaliens. Il fait campagne, vers 1830,
dans une jeune école, parmi les généraux de vingt-cinq ans de cette armée de la
Révolution romantique : campagne dans la poésie, campagne dans le roman, campagne dans
l’amour. Les amours de Sainte-Beuve et d’Adèle Hugo l’ont marqué, et ont marqué dans
la littérature, presque aussi fortement que les amours de Venise qu’a connues Musset,
ou celles de Balzac et de Mme de Berny.
Plus loin, elles ont marqué dans la critique, dans le génie et dans les dessous de
l’esprit critique en France. De Hugo à lui, Sainte-Beuve a senti ce que c’est que
l’inégalité entre les êtres, quelle est la différence du lion au renard, et ce que le
Connais-toi ! de l’esprit critique lui commandait d’abdiquer, et
quelles compensations, quels bonheurs furtifs l’intelligence lui réservait, et le
dualisme éternel des natures littéraires, le débat de Neptune et de Minerve au fronton
de l’éternel Parthénon.
Le Barrès de l’Homme libre parlait avec colère de ceux
qui veulent sacrifier la jeunesse de Sainte-Beuve à la maturité du
lundiste. Sainte-Beuve l’eût approuvé. Il se résigna mal à la vocation et à la gloire
solide dans lesquelles il fut précipité par une fortune qui ne l’avait pas consulté.
Il souffrit de n’être que le délégué du public auprès des maîtres, de ne pas se sentir
maître et créateur. Il éprouva assez peu par le dedans la portée et la force de sa
critique créatrice. Il connut plutôt cette faculté critique à l’état de refoulements :
refoulements d’un poète, d’un romancier, d’un moraliste.
D’un poète. Il avait senti et trouvé comme poète une des notes les plus originales du
mouvement de 1830 : la poésie intime et populaire, le journal des émotions d’un jeune
plébéien délicat, souffreteux et humilié, moins « Werther carabin et
jacobin »
comme disait Guizot, que Julien Sorel lettré qui allait bientôt
chercher en Mme Victor Hugo une Mme de Rénal :
chronique de 1830 ! Les Poésies de Joseph Delorme, auxquelles sont
jointes des Pensées en prose d’une merveilleuse finesse, méritent de
rester chères à une certaine jeunesse, donnent raison à Barrès. Le Livre
d’Amour, autre journal, celui de son amour pour Adèle Hugo, va plus loin
encore que Joseph Delorme. Mais dans les Consolations et les
Pensées d’Août, le style en copeaux et rocaille de son vers martelé
sans harmonie rebuta décidément. Sainte-Beuve parlait mal la langue poétique de son
temps, manquait d’oreille ; Lamartine, Hugo, Musset le condamnaient automatiquement à
l’échec.
D’un romancier. Volupté est le roman d’un Oberman cultivé et parisien,
et surtout d’un critique, d’un témoin, d’un frôleur, d’un voluptueux d’épiderme, qui
rôde indéfiniment autour des demeures, des amours, des énergies, de l’action et de la
vie où il n’entrera pas. Son poids de vie intérieure vaudra toujours à ce livre, dans
chaque génération, quelques douzaines de fervents (le côté d’Amiel). Le style est
d’une harmonie composite et travaillée, de même que celui des vers de Sainte-Beuve,
mais en prose il trouve la voie libre, et neuve. Nous ne nous étonnons pas qu’Amaury
se fasse prêtre en 1830, comme il serait entré à Port-Royal en 1650. Sainte-Beuve
serait le plus « clérical » des grands écrivains du xixe
siècle, si Renan n’existait pas. Il entre chez les auteurs comme il a
pu
pénétrer dans le cœur des femmes, par son génie de
confesseur.
Plus que de poète et de romancier, sa vocation, à laquelle la critique le ramène par
un détour, est d’un moraliste. Il se connaît lui-même de la substance dont sont faits
les grands moralistes français, de Montaigne à Chamfort. La grandeur de sa critique,
moins qu’au poète mort jeune, tient à cette tradition du moraliste venu de loin, et
qui va loin. Voilà le sel antique, autochtone, qui a fait incorruptible cette critique
hebdomadaire, et qu’on trouve à l’état natif dans les blocs de tant de
Pensées, depuis celles de Joseph Delorme jusqu’à celles des
Cahiers. Autant et plus qu’une vue sur la littérature, qu’une enquête
sur les auteurs, la critique de Sainte-Beuve doit être tenue pour une enquête sur
l’homme et sur les femmes, et sur lui-même, et sur les autres, et sur les natures
d’esprits, et sur l’esprit de la nature humaine. Tout le contenu humain des lettres
françaises aboutit à cet humanisme, comme le monde des sons, des mots et des rythmes
aboutit à Victor Hugo. Le moraliste en Sainte-Beuve est encore supérieur au critique :
celui-ci s’est souvent trompé, celui-là non.
Plus encore que les auteurs il a connu les hommes, plus encore que les hommes,
l’homme. Mais lui ? Sans doute, et surtout dans son roman, mais en somme guère plus
que ne le permet la nature humaine moyenne, qui nous constitue, comme avocat et
rarement comme juge de nous-mêmes. Il a eu des juges, et de son vivant, et durs. La
postérité a été souvent plus dure. Il a mis sous le masque de jugements, des haines.
Qu’il ait été méchant, envieux, hypocrite, c’est certain. Cependant s’il a écrit
parfois sur ses contemporains, sur ses confrères de l’Académie surtout, dans sa
littérature secrète, le contraire de ce qu’il écrivait dans sa littérature publique,
demandons-nous d’abord si nous voudrions que cette littérature secrète fût supprimée,
et posons-nous ensuite le problème délicat de la critique des vivants, qui n’était pas
plus résolu au temps de Sainte-Beuve qu’il ne l’est aujourd’hui.
De la critique des vivants, lui-même a dit, quand il était jeune, que c’était la
partie la plus difficile et la plus noble du métier. Une partie, aussi, dans le sens
de jeu. Comment a-t-il joué cette partie ?
Laissons de côté la littérature dramatique, dont il ne
s’est pas occupé, sinon pour étudier en moraliste les classiques du xviie
siècle. Il sentait dans ce monde joué un monde différent
du monde de l’écrit, et qui relevait d’une autre optique, il refusait les servitudes
sans grandeurs du métier que pratiquait Janin. Et puis le théâtre en tant que théâtre
ne l’intéressait pas, bien qu’il y allât une fois par semaine. Il eût été, au
xviie
siècle, pour Nicole contre Racine, pour
Bossuet contre Molière.
Mais la critique des poètes ? Lui-même est poète original, son Tableau de la
poésie au xvie
siècle représente une somme considérable de découvertes et
d’intuitions poétiques. Cependant, en 1842, dans l’article dépourvu d’urgence sur
Mademoiselle Bertin, il s’efforce de classer les poètes de son temps.
Il distingue : 1º Le groupe hors ligne ; 2º le groupe de ceux « qui n’ont pas
été au bout de leurs promesses et qu’aussi la gloire publique n’a pas
consacrés »
; 3º Le vulgaire. Or, de la première classe, il n’y en a que
trois : Lamartine, Hugo et Béranger. Musset n’appartient qu’à la deuxième, et Vigny
n’est pas nommé, à plus forte raison Gautier. Gautier se confessait un jour : « Dire
que j’ai cru à Pétrus ! » Il était excellent d’avoir cru quelques années à Pétrus
Borel : il est bien grave d’avoir cru toute sa vie à Béranger. Sainte-Beuve n’a
jamais, dans toute son œuvre, cité le nom de Gérard de Nerval qu’une fois, en écrivant
le verbe ronsardiser ; et en ajoutant : « comme disait
l’aimable Gérard de Nerval »
. Il a salué les débuts de Banville, mais il a
refusé d’écrire un article sur Baudelaire. Il a rendu justice à Marceline
Desbordes-Valmore, mais d’abord parmi des Tastu et des Blanchecotte.
Il est encore plus grave qu’il ait passé à travers le roman, qu’il ait vu de très
haut Balzac et Stendhal, comme des fabricants qui ne sont pas de son monde littéraire.
Il a mieux parlé de Flaubert et de Fromentin. Mais enfin il ne lui est jamais arrivé
de précéder, d’appeler de loin l’opinion. Ajoutons qu’il est de l’Académie en 1844,
cinq ans avant les Lundis. Or l’Académie est une place déplorable pour
la critique des contemporains. La règle de la maison l’oblige à ne parler de ses
confrères qu’avec componction : il loue la poésie de Pierre Lebrun qui a son article
dans les Lundis,
descend à Viennet. Et qu’on
lise dans les Lundis l’article triste ou plutôt le triste article sur
la Poésie et les poètes en 1852…
Mais il ne faut pas surfaire la gravité de ces erreurs, limites ou petitesses. Même
quand il est injuste envers les hommes ou qu’il se trompe sur les valeurs,
Sainte-Beuve reste un grand critique, moins d’idées que de pensées : « Où
classer, écrit-il, un écrivain chez qui on est sûr de ne rencontrer jamais ni la
pensée élevée, ni la pensée délicate, ni la
pensée judicieuse ? »
Il est le critique des fauteurs qui
sont parce qu’ils pensent. En dire du mal, dans le pays de Descartes, porterait
malheur. Il n’est pas souvent de mauvaise foi, et s’il se trompe il ne cherche guère à
tromper. C’est tout de même gagner dans la connaissance de Hugo, de Lamartine, de
Balzac, que de savoir comment et pourquoi ils sont antipathiques, pour une partie de
leur génie, à de grandes natures littéraires. Même quand elle n’est ni juste ni
judicieuse, il est rare que la critique de Sainte-Beuve sur ses contemporains manque
d’un certain pouvoir éclairant. Quelle critique d’ailleurs si étroite, si inique
soit-elle, qui ne pousse d’un côté ou d’un autre sa pointe de vérité, lorsqu’elle est
aiguisée par la malveillance ? N’oublions pas non plus à quel point il avait souffert
d’avoir pratiqué, étant jeune, la critique contraire, cette « critique des beautés »
qui était devenue, autour de Hugo, une critique publicitaire. La page de Heine sur le
sultan du Darfour et son crieur l’avait cruellement blessé. Il avait cette marque à
effacer comme Vautrin, même au vitriol.
Les limites du jugement de Sainte-Beuve sont des limites naturelles et elles
circonscrivent, comme celles de la France, un pays harmonieux. Le cas de Baudelaire,
qui aurait dû être son poète, et à qui l’homme arrivé refusa son audience, reste
exceptionnel. Le tragique, pour Sainte-Beuve, pour ce moraliste, cet analyste, ce
grand classique, fut de vivre parmi des natures d’écrivains qui personnifiaient ses
impossibilités. D’abord ceux qu’il appelait les forts de la halle, Hugo, Balzac,
Dumas. « J’admire aussi très volontiers la puissance, mais il faut pour cela
que je sente avoir affaire à la véritable puissance de l’esprit, et non à je ne sais
quelle force purement robuste de santé et de tempérament. Lequel a plus de valeur,
Gengis-Khan traînant à sa suite toutes les hordes de
l’Asie, ou M. de Turenne à la tête de trente mille hommes ? »
Ensuite les
auteurs à cœur innombrable, les natures de sentiment, d’illusions et de charlatanerie,
fils et filles de la femme, les impossibilités de l’intellectuel, Lamartine
« le plus sublime et le plus charmant des sots »
, George Sand
« un écho qui double la voix »
, Michelet « nature de cuistre
qui fait le pimpant »
. — Enfin les décoratifs et les oratoires, la surface
sociale, la croûte littéraire, l’autorité officielle, les « régents » de 1830,
Villemain, Guizot, Cousin. Deux natures d’esprit étaient de sa famille, celle des
moralistes et du xviiie
siècle : Stendhal, d’abord.
Mais le sens de la province et celui du cosmopolitisme manquaient complètement à
Sainte-Beuve, et cet académicien choisissait ses relations. Stendhal par son ton
impertinent lui déplaisait autant que lui déplaisait Gautier par le souvenir du gilet
rouge. Ensuite Mérimée, mais avec celui-ci il eût donné plus qu’il n’eût reçu :
« Mérimée se retient trop : il est trop exempt par système, il l’est à la
longue devenu par nature. »
Sainte-Beuve reste, dans la société des esprits,
un célibataire soupçonneux.
On peut maintenir qu’exception faite de coups de pouce volontaires et forcés qu’on
retrouvera jusque dans les Lundis (par exemple avec l’article sur
Fanny) Sainte-Beuve exprime avec justesse et finesse son goût, et le
goût moyen des honnêtes gens, et d’eux seuls, au cours d’une et même de deux
générations sur lesquelles il n’est ni très sensiblement en avance ni manifestement en
retard. Il s’est rendu compte de bonne heure que la température tropicale du
romantisme ne lui permettait pas de jouer auprès des chefs de file le rôle d’un
Boileau. Mais dès le début il s’était entièrement abstenu devant les manifestations
romantiques à la fois les plus éclatantes et les plus discutables : celles du théâtre.
Le théâtre de Hugo et de Dumas, a été pour lui comme s’il n’était pas, et la bataille
d’Hernani s’est livrée en dehors de son horizon. De la poésie
romantique il n’a pas été un critique-prophète, mais un critique éclairé. Il a
contribué à attirer Marceline Desbordes-Valmore au rang qu’elle devait occuper. Il a
sonné la diane du romantisme avec le xvie
siècle. Il a
sonné sa retraite en 1843 avec la Fontaine de Boileau. Dans la
mesure où le romantisme peut se comparer à la révolution
politique de 1830, il en a été le Guizot.
Cette génération a été la dernière qui, malgré des émeutes momentanées comme celles
des ateliers et des Jeunes-France, ait comporté des ordres réguliers et solides, où le
ton ait continué à être donné par la masse moyenne des honnêtes gens, ces honnêtes
gens auxquels s’agrègent les romantiques quand leur entrée à l’Académie indique que
l’école est assimilée. Sainte-Beuve se tient obstinément dans la littérature classée,
dans ce quartier des gens bien chez qui il laisse, comme carte de visite d’une
hospitalité de château, cette Fontaine de Boileau. Le salon de Mme Récamier a pour lui plus d’importance que les cénacles, et le
portera à l’Académie à quarante ans. De là un gauchissement très prononcé de sa
critique. Non seulement le théâtre en est exclu, car le théâtre commande une pratique
spéciale, où l’on doit prendre le tout venant et parler de tout le monde, où l’on ne
choisit ni les auteurs, qui vous sont imposés, ni la salle, dont il faut comprendre
l’optique. Mais encore une question considérable se pose après 1830, un Sphinx devant
lequel Sainte-Beuve ne s’est point senti l’esprit, les forces et l’audace d’un Œdipe,
le roman, qui bouleverse les hiérarchies consacrées, se pousse au premier plan,
questionne et inquiète les honnêtes gens autant que les honnêtes femmes. Du côté du
roman, ce suffrage universel de la littérature, Sainte-Beuve a trouvé ses limites
comme Guizot du côté du peuple. Il n’a pas compris la révolution. Il n’a pas suivi. Il
a dit de ce tiers état, avec méfiance : « Qu’est-ce que c’est ? » La critique des
contemporains, chez Sainte-Beuve, c’est, en tout temps, la critique sans Balzac, et à
partir de 1837, la critique sans Victor Hugo : horrible et large plaie que l’on fait à
la pauvre haie. Mais qu’importe qu’elle soit sans Balzac, si elle est d’un autre
Balzac, si elle est une Comédie Littéraire de la France ?
Sainte-Beuve est le seul critique qui ait eu le sentiment profond et détaillé de ce
qu’on appelait autrefois les mœurs, l’ethos littéraire. Il sait ce
que c’est qu’un homme de lettres réussi, un homme de lettres manqué, et les grandeurs,
et les misères de la littérature, et la société générale des lettres, et leurs
sociétés particulières. Il a été le Montesquieu de leur
République, et de cette Comédie littéraire que sont les
Lundis, on tirerait un Esprit des Lettres plus
souple et non moins riche que l’Esprit des Lois. Certes il a poussé
plus loin que personne l’art du portrait littéraire. Mais au-dessus de cet art du
portrait il y a l’art du mouvement entre ces portraits, et il y a la nature commune,
opulente et pressée qui produit incessamment leurs modèles. Plus que les esprits, lui
importent les familles d’esprits, et plus que les familles d’esprits l’esprit de la
grande famille littéraire. Un Sainte-Beuve ne peut naître que dans un pays de
littérature sociale, où non seulement la littérature est l’expression de la société,
mais où elle forme une société spirituelle autonome, qui a sa perpétuité et ses
lois.
Cette perpétuité et ces lois, un Nisard, un Taine, un Brunetière en ont le sentiment
comme Sainte-Beuve. Mais Nisard les voit sous forme de canons, Taine de physiologie,
Brunetière d’architecture, Sainte-Beuve de géographie.
Une géographie, c’est-à-dire un donné où la raison certes travaille, mais où
l’expérience, la découverte, ont leur part, où rien n’était prévisible, où la nature
n’a jamais agi logiquement, où elle propose ses hasards à l’homme qui y ajoute, qui
les fixe ou qui s’y fixe. La critique consiste à épouser cette géographie, à la
suivre, à la refléter en y collaborant. À vingt-cinq ans le Sainte-Beuve des
Pensées de Joseph Delorme prévoyait et dessinait, dans une page où le
cours de la critique est comparé au cours d’un fleuve, le Sainte-Beuve des
Lundis.
Un géographe et un promeneur intelligent. En 1830 triomphait une critique de la
chaire. Ce jeune bourgeois de Paris, ce célibataire du Quartier Latin, lui substitue
peu à peu une critiqua pedestris, qui circule dans les lettres
françaises comme le bourgeois dans sa ville, comme le poète Delorme dans cette
banlieue qu’il découvre et dépeint par petites touches. Il peut avoir ses préjugés,
ses manies, ses envies, ses haines prudentes (celles de quelqu’un qui se bat sous le
parapluie, qu’il n’oublie pas plus que le roi Louis-Philippe) mais il connaît toutes
les maisons, tous les habitants, toutes les familles, chronique vivante de la cité
séculaire.
Tel était déjà le caractère de son premier ouvrage, celui de son âge de vingt-trois
ans, le Tableau historique et critique de la poésie française au
xvie
siècle :
livre aussi considérable en son
genre que la Défense et illustration que Du Bellay publiait au même
âge. Car Sainte-Beuve y découvre Du Bellay et Ronsard ignorés ou méconnus, comme
Du Bellay et Ronsard avaient découvert Pindare, et il fait de cette découverte un
point de perspective sur toute la littérature, puisque le romantisme, selon lui,
reprend leur tradition. Le jeune critique étendait les dimensions de la grande poésie
dans le temps, en amont jusqu’à Ronsard, en aval jusqu’à Hugo.
Dix ans de critique contemporaine suivirent. Ce n’était plus affaire de géographe ni
de promeneur entre les maisons. Il fallait y rentrer, prendre parti. Non seulement
entrer dans les maisons, mais comme le dit l’auteur de Volupté, dans
les gynécées. Temps des Portraits… Le peintre Harpignies disait que la
peinture de paysage était bien plus agréable que la peinture de portrait, parce que
« le paysage ça ne rouspète pas ». En tout cas le paysage c’est l’affaire du peintre
géographe ou géophile, et promeneur. C’est à Lausanne que Sainte-Beuve deviendra
décidément le grand paysagiste littéraire. L’hégire au Léman, de 1837, marque le grand
tournant.
La géographie de la littérature française, Sainte-Beuve l’a vue comme Michelet, dans
le Tableau, voit la France du haut de la Dôle ; il y reconnaît comme
Élie de Beaumont et Dufrénoy dans leur Explication de la carte
géologique, un pôle de divergence et un pôle de convergence.
Il lui a cherché et bâti un Massif Central, Port-Royal. Port-Royal est
le plus grand livre de l’histoire et de la critique littéraires. Certes il ne manque
pas d’artifice. Il va de soi que l’auteur force beaucoup pour centrer tout le
xviie
siècle sur l’illustre abbaye, et si les
portraits sont la grande séduction de Port-Royal, ils peuvent être
refaits dans un sens très différent, comme n’y a pas manqué l’abbé Bremond. Mais le
xviie
siècle étant le siècle capital, cherchez de
ce siècle une autre capitale littéraire que Port-Royal, vous n’en trouverez pas. Et
une capitale, une fois choisie, agit par son attrait et ses commodités. Elle se
peuple. Sainte-Beuve l’a peuplée ; Montaigne, Balzac, Descartes, Corneille, Racine,
Boileau, Molière, Malebranche, Bossuet y deviennent naturellement, par le liant du
génie de Sainte-Beuve, allié au génie du lieu, les
Conscripti des deux grandes familles de Patres
autochtones, les Arnauld et les Pascal. À Port-Royal la littérature française
contracte son poids de sérieux, elle concerne les problèmes fondamentaux et
dramatiques de la nature humaine, elle porte dans ses plateaux de balance les grands
enjeux religieux et moraux. Inversement la religion entre en liaison avec les intérêts
de la langue et de la littérature. De Port-Royal, la littérature française apparaît
comme un champ de bataille d’idées sur la nature humaine, ce qu’elle est restée au
xviiie
siècle, ce qui se voit encore dans le
romantisme, cela même que la nature de moraliste de Sainte-Beuve y a incessamment
cherché, en a incessamment dégagé. Il suffit d’ailleurs de suivre son histoire
intérieure de 1830 à 1840 pour le sentir porté vers Port-Royal, et pour connaître que
l’auteur de Volupté avait son problème de Port-Royal en lui.
Au retour de Lausanne il s’établit dans le siècle. La bibliothèque Mazarine dont il
est nommé conservateur, lui fournit un canonicat dans les livres. Les deux premiers
volumes de Port-Royal et l’amitié de Mme Récamier
le font entrer à l’Académie. En achevant le Port-Royal et en écrivant
un second Port-Royal sur une autre période littéraire, s’il s’en
trouvait une qui fût digne d’équilibrer celle-là, Sainte-Beuve n’allait-il pas
réaliser avec sagesse et maturité le double monument de l’histoire littéraire
française, son Massif Central et son Bassin Parisien ?
Nous oserons à peine dire que les révolutions en disposèrent autrement. Simplement
elles l’obligèrent à un détour.
Onze ans après l’hégire à Lausanne, la Révolution de 1848 provoque, ou Sainte-Beuve
croit qu’elle doit provoquer, l’hégire à Liège. Peu s’en est fallu que son cours de
1848-1849 à Liège ne lui donnât, comme celui de 1837, l’occasion d’un grand tableau de
la vie littéraire de la France, cette fois au temps de Chateaubriand, de 1800 à 1848,
soit l’histoire des générations préromantique et romantique, reprise, revécue,
expliquée des templa serena de l’étranger par un homme qui en avait
connu longuement les acteurs et les œuvres, un Port-Royal du
xixe
siècle et du romantisme. Il n’en sortit
apparemment que l’amorce inachevée de Chateaubriand et son groupe
littéraire.
Mais les morceaux du cours de
l’ouvrage se retrouvèrent plus ou moins, comme Sainte-Beuve lui-même l’a dit, dans les
Lundis.
La Révolution et le Second Empire confirmèrent son dessein, son programme. Elles
firent de 1850 une coupure médiane du siècle, de la vie littéraire et de toute la vie
française ; 1800-1850, l’entre-deux-coups d’État, du retour de Chateaubriand au départ
de Victor Hugo, cela fit une figure de la durée française circonscrite, finie, et,
pour Sainte-Beuve, une manière de littérature faite, comme celle du xviie
siècle, une littérature faite que Sainte-Beuve associa à
toute l’autre littérature faite depuis Malherbe.
Ainsi, sur une suggestion de Véron, directeur du Constitutionnel en
1849, naquirent les Lundis, commença et continua pendant dix-neuf ans
(sauf une interruption quand Sainte-Beuve enseigna à l’École Normale) cette discipline
forte, voulue et constante, le long article hebdomadaire, unique préoccupation de la
semaine, fait de six jours d’exploration assidue dans un auteur.
La méthode, la présentation des Lundis ne rompaient d’ailleurs pas
avec celles des Portraits ni même avec celles de Port-Royal et de
Chateaubriand. Port-Royal était, surtout en ses parties restées les
plus célèbres, fait de morceaux, de percées sur le xviie
siècle, de portraits d’écrivains de premier ou de second ordre, le
tout libre, discontinu, d’une forme déjà très lundiste ; et
d’édition en édition, en l’accroissant de notes, de réflexions, de hors-d’œuvre,
Sainte-Beuve lundisera de plus en plus. Pareillement le
Chateaubriand et son groupe littéraire, autre tableau de groupe
arbitraire et souple, où pouvaient entrer non seulement les amis, mais les
contemporains de Chateaubriand, nous rend le grand paysage de sources où se forme et
d’où coule le cours des Lundis. Si Sainte-Beuve le laisse inachevé,
c’est, dit-il, que la suite en est dans les Lundis, avec d’autres cours
d’eau, et qu’au fleuve unique a succédé le bassin. Voyez-la, cette suite, dès le
18 mars 1850, avec l’article sur les Mémoires d’outre-tombe, et même
déjà dès le deuxième Lundi, celui du 8 octobre 1849, avec l’article sur
les Confidences de Lamartine. Dans la préface de septembre 1849, qu’il
rédigeait pour le Chateaubriand à un moment où il avait déjà traité
avec Véron
pour entamer les Lundis à la
rentrée d’octobre, Sainte-Beuve écrivait : « Dégagé de tout rôle et presque de
tout lien, observant de près depuis bientôt vingt-cinq ans les choses et les
personnages littéraires, n’ayant aucun intérêt à ne pas les voir tels qu’ils sont,
je puis dire que je regorge de vérités. »
Ce sont ces « vérités » sur la
génération de 1820 qu’il va servir, après 1849, aux lecteurs du
Constitutionnel.
Laissons de côté la question de l’envie, le péché capital dont on accuse généralement
Sainte-Beuve. Mais en 1849 les grands poètes romantiques, qui avaient tous à peu près
cessé de produire, pouvaient donner l’impression d’un groupe en liquidation. Il était
même heureux qu’ils la donnassent, puisque cela ne pouvait qu’encourager la génération
qui avait vingt ans en 1848, et lui permettre de tabler sur du neuf, de faire du neuf.
Et les poètes romantiques ayant, comme leur père Chateaubriand, prétendu être des
guides politiques, il apparaissait avec évidence en 1849 que cette ambition avait
échoué, avait été une des causes de la Révolution de 1848. Cette Révolution
« catastrophe immense dont nous faisons tous partie et dont nous sommes tous
les naufragés »
écrivait Sainte-Beuve en 1850, les esprits justes la
considéraient maintenant comme un malheur, et l’infanterie, ou la garde nationale
bourgeoise de ces esprits justes était faite précisément des lecteurs du
Constitutionnel. L’impopularité de Lamartine avait commencé. Il y
avait un monde, un public, pour lequel le terme de poète était devenu dérisoire.
Sainte-Beuve ne pouvait tomber jusque là, mais l’investiture de Véron, les vingt-cinq
ans qui l’avaient fait regorger non seulement de vérités, mais de rancunes, le
mouvement public qui le portait, cela-même qu’on attendait de lui, allaient faire plus
ou moins du Sainte-Beuve des Lundis un chef de réaction
antiromantique.
Et, ce qui est plus grave, de réaction antipoétique. Évidemment, dans tout le cours
des Lundis, Sainte-Beuve s’acquittera du nécessaire envers les poètes,
les introduira avec bienveillance, surtout s’ils sont de second ordre et s’ils peuvent
être introduits contre quelqu’un. Il découvrira même Théophile Gautier quand il
s’agira de soutenir la candidature académique d’un romantique rallié, lui, à l’Empire…
Mais sa malveillance contre Lamartine et Vigny ne désarmera pas.
On sait son malaise et sa réticence devant Baudelaire. Et nous
résumerons tout en l’irréparable de ces deux points : d’abord l’absence de Victor
Hugo, exilé, pour les raisons qu’on sait, des Lundis ; et puis, dans
l’article du 28 janvier 1850 sur Alfred de Musset, cette prévision : « Que
restera-t-il des poètes de ce temps-ci ?… Un des poètes dont il restera le plus :
Béranger… »
Deux mois après, les Mémoires d’outre-tombe sont
complètement sacrifiés à René. Il y avait chez Sainte-Beuve un
bourgeois qui devait se sentir chez lui au Constitutionnel. Et l’auteur
de Port-Royal finit quelque peu dans la peau de Béranger, ce que nous
ne lui reprocherons pas trop, vu que ce fut presque le cas de Renan lui-même.
Sauf ces réserves, et d’autres (et il n’y a pas de beuvien sans
réserves) les Lundis sont l’œuvre du plus sûr liseur qui ait existé.
Dans les auteurs des trois siècles, de Rabelais à Lamartine, on peut être certain que
la citation qu’il choisit est la meilleure, le trait qu’il retient le plus typique, et
il faut avoir passé dans un sujet après lui pour voir qu’à la manière des anciens, il
s’est levé le plus matin, a cueilli les plus beaux fruits. Et puis, il ne faut pas que
le terme des Lundis nous fasse oublier celui des
Causeries.
La plume à la main, Sainte-Beuve est en effet le grand causeur de notre littérature,
aussi agréable que Voltaire, aussi fort que Diderot. Il le savait bien quand, se
débarrassant, le vieux serpent, de ses peaux successives, romantisme, catholicisme,
sentimentalisme, mysticisme, il se découvre pour sa forme dernière et plus vraie
l’esprit analytique et la sensibilité du xviiie
siècle.
Qu’importent alors les « théories » qu’on lui a prêtées ou par lesquelles il a
caractérisé un moment ou une coupe de son éternelle mobilité ? Physiologie, histoire
naturelle des esprits : ne laissons pas ces étiquettes se coller sur lui ; magicien et
non théoricien ; réfléchissant, et non pensant ; promeneur et non professeur ; douteur
et non docteur ; fils de Montaigne, le plus authentique du xixe
siècle. Mais, sous la causerie et l’esprit, toujours, le sérieux et
le substantiel : jamais, comme dans Montaigne ou Diderot, de la pensée pour
l’amusement, ni un jeu gratuit.
Ses erreurs, comme les leurs, nous instruisent. Ses lacunes
ne nous gênent pas, puisqu’elles sont comblées par ses successeurs. Par lui, et par
lui seul, la critique est devenue la dixième Muse, il y fallait d’ailleurs un poète,
le passage du poète.
Descendant le plus authentique de Montaigne, Sainte-Beuve est comme lui un
homme-dialogue. Dialogue de Montaigne et de Port-Royal, dialogue du xviiie
et du xixe
siècle, de la
raison classique et des liaisons romantiques. Un dialogue avec des partis pris et des
affirmations, des amours et des haines, mais toujours maintenu à l’état de
« causerie » non seulement avec le lecteur, mais avec soi-même, d’interrogation devant
des problèmes sans cesse renouvelés. De ce point de vue, les Nouveaux
Lundis ne paraissent pas si inférieurs aux premiers. Sainte-Beuve ne fut
peut-être pas tout à fait le sénateur des Lundis, mais enfin les
Nouveaux Lundis sont bien des Lundis de sénateur.
L’histoire, la politique, en tirent des lumières nouvelles, la pensée du critique
littéraire mûrit en pensée de critique social. Il est beau qu’il ait terminé sa vie
d’écrivain, à peu près, avec un livre sur Proudhon, sur un dernier dialogue, d’une
singulière élévation entre le bourgeois lettré, héritier de lettres, et l’écrivain
peuple.
Tout bien pesé, de même que les Essais forment une somme de la sagesse
lettrée, les Lundis, ou plutôt ce rayon de bibliothèque dont les
Lundis forment le centre, nous ont donné une Somme
des sages lettres. Deux sommes qui continuent les bonnes lettres anciennes et
modernes, unissant le sens socratique du doute, le sens humaniste de la raison
libérale, le sens constructif de la civilisation acquise. On fait honneur à Anatole
France d’avoir appelé Sainte-Beuve notre Thomas d’Aquin. Le mot est du comte
d’Haussonville, dans son livre sur Sainte-Beuve, de 1873, auquel l’auteur de la
Vie littéraire l’a emprunté sans le dire, et il n’en vaut pas moins.
Mais plutôt nous mettrons les cinquante volumes de cette Somme sous
l’enseigne des deux saint Thomas, Thomas l’Apôtre qui sait douter, Thomas le docteur,
qui sait construire, et, simplement, qui sait. Ce sont les deux « chemins qui
marchent » de la critique, de cette critique dont Sainte-Beuve a construit la capitale
à leur confluent.
Aucune génération littéraire n’aurait moins de raison que celle qui a vingt à trente
ans vers 1850, de s’appeler une génération sans maîtres. Les hommes de cinquante ans
lui en fournissent à foison. La poésie, le roman, le théâtre, la pensée, l’histoire
ont été labourés et retournés par des charrues gigantesques, les jeunes gens avaient
été enfants au temps où les gestes des semeurs s’agrandissaient jusqu’aux étoiles. Ils
avaient grandi devant une assemblée des maîtres, au sens homérique de l’assemblée des
dieux, au temps des Napoléons littéraires, comme ces Napoléons littéraires avaient
eux-mêmes grandi de 1800 à 1815 sous le Consul ou l’Empereur.
Mais l’analogie peut se poursuivre. Le grand empire romantique avait connu, lui
aussi, le destin de l’empire aux cent trente départements. Au théâtre, si Ruy
Blas avait été Ligny, le Waterloo des Burgraves avait suivi.
Le romantisme politique s’effondrait avec la République de Lamartine. On peut comparer
au cimetière de Saint-Médard le Collège de France de Michelet, Quinet et Mickiewicz ;
et il est inévitable que les jansénistes convulsionnaires fassent la fortune de
Voltaire. Le silence lyrique de Lamartine, de Hugo, de Vigny, de Gautier, même de
Musset, depuis 1840, creusait déjà un vide. Un malaise semblait réduire sur une ligne
importante le romantisme à la défensive : on songe à ces années difficiles, à ce
palier qui pour Napoléon commence à Essling et à Wagram. Talleyrand et Fouché,
c’est-à-dire Sainte-Beuve et Mérimée, sentent la fin, l’heure préparée
pour eux. 1850 fut un 1815 littéraire : Balzac meurt, Lamartine est
annulé, et la nature avait préparé pour Victor Hugo une Sainte-Hélène confortable, en
vue des côtes de France. Hugo allait remplir pendant vingt ans ce rôle d’émigré
décoratif et de témoin, qu’avait tenu Chateaubriand sous la monarchie de Juillet.
Comme Napoléon, cette génération était tombée par des fautes évidentes, énormes, des
fautes de génie, et des ambitions surhumaines. Avec Balzac lui-même elle avait
consommé ardemment la peau de chagrin. Il était naturel qu’elle fût, de la part de ses
successeurs, l’objet d’un jugement. Jamais peut-être depuis 1815 on n’a vu une
génération littéraire en réaction si claire et si consciente à l’égard de la
génération précédente.
Réaction de l’intelligence contre le génie, soit ce qu’avaient été les dialogues
Talleyrand-Napoléon, Sainte-Beuve-Hugo. Donc réaction critique. Obligée à un effort
critique général contre ses prédécesseurs, il semble qu’elle ait placé tous les
courants de la production littéraire sous le contrôle de la critique.
C’est par là que ses deux grands poètes, Leconte de Lisle et Baudelaire, se
distinguent du romantisme, et des disciples du romantisme comme l’est leur
prédécesseur Banville. Au contraire de celle de la Légende des siècles,
la poésie évocatrice, antique et « barbare » de Leconte de Lisle est passée par une
vue critique (relativement critique, bien entendu, mais en est-il d’autres ?) de
l’histoire. Et la poésie de Baudelaire se distingue de la poésie romantique en ce
qu’elle n’est pas une effusion, mais une critique du cœur humain. Si elle se reconnaît
un ancêtre dans la génération antérieure, c’est Joseph Delorme, Sainte-Beuve donc, et
la critique. Aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, nous opposons Hugo et Baudelaire
comme deux natures de la poésie, et il y a des baudelairiens qui
méritent le suffixe des hugolâtres. C’est le génie et l’intelligence, c’est l’effusion
et la critique qui s’affrontent.
Au théâtre, avec la naissance de la pièce à thèse, la critique des mœurs se substitue
à la peinture des mœurs et à leur utilisation scénique. Le cas le plus typique est
peut-être
celui du roman. Le roman réaliste s’attache à
l’observation critique, tandis que chez Balzac ou George Sand, l’observateur était
absorbé, noyé dans un courant créateur. Quand Flaubert succède à Balzac, c’est un
critique qui succède à un poète. « Je tourne beaucoup à la critique, dit
Flaubert dans une lettre de 1854. Le roman que j’écris (Madame
Bovary) m’aiguise cette faculté. »
Mais surtout l’esprit critique occupe la critique proprement dite, lui donne une
valeur, une portée et une fécondité hors de pair. On est frappé et instruit par le
contraste, sous le Second Empire, entre l’absence, à la Chateaubriand, de Victor Hugo
sur ce qu’il appelle son rocher, et la présence de son contemporain Sainte-Beuve, du
jardin de Sainte-Beuve, qui dès 1850 est devenu le Sainte-Beuve des
Lundis. Il acquiert cet apanage, cette souveraineté incontestée d’un
genre, qui est si rare dans l’histoire littéraire. Et ses successeurs croissent sous
ses yeux : c’est Renan et c’est Taine.
Les grands hommes nés autour de 1800 avaient jailli en explosion de
génie. On ne peut pas dire que le génie ait manqué à la génération des Vingt ans en 1850, mais elle l’a porté ou cherché avec discrétion, et ce
qu’elle a mis au plus haut prix ce sont les talents, c’est la technique : techniques
poétiques avec les maîtres et les épigones du Parnasse, techniques raffinées du roman
et « affres » du style avec Flaubert et les Goncourt, révolutions techniques au
théâtre avec Dumas, Labiche, Crémieux, Offenbach, raffinements techniques, dus à la
nécessité de tourner la censure, dans l’article de journal. Il en est de l’art de
cette époque comme de ses meubles : à cause de l’attention donnée à la technique
plutôt qu’au caractère, il a perdu sa chaleur et s’est démodé bien plus vite que l’art
romantique.
La grande rhétorique du romantisme, des mouvements philosophiques ou historiques
connexes au romantisme, est déclassée. Déjà, en janvier 1848, six mois avant la
Révolution, Sainte-Beuve, dans ses notes, qualifiait Cousin de « sublime
farceur »
et écrivait (pour lui-même bien entendu) : « Les hommes
comme Guizot, les doctrinaires et leurs disciples, et en général les phraseurs
et les philosophes de tribune, perdent la France. »
Sainte-Beuve, qu’ils avaient relégué au second plan, prend, sous le Second Empire, une
revanche d’observateur critique et de naturaliste des esprits, contre ces phraseurs et
philosophes de tribune. Surtout il fait école auprès des jeunes gens qui réagissent
contre la phrase et la tribune, les Taine et les Renan.
Mais cette réaction contre l’équipe des professeurs est œuvre de nouveaux scolaires
et nullement d’antiscolaires. La génération qui a vingt ans en 1850 sort des mains de
ces professeurs. Elle a fait de bien meilleures études que la génération romantique,
laquelle avait reçu, dans les premières années du Consulat et de l’Empire, une
éducation de pièces et de morceaux « confus mélange, dit Sainte-Beuve, où les
restes des anciennes connaissances s’amalgamaient à des fragments de préceptes,
débris incohérents de tous les naufrages ; on faisait la liaison tant bien que mal,
moyennant une veine de phraséologie philosophique et philanthropique à l’ordre du
jour »
. Avant de former des élèves il avait fallu que l’Université de
Fontanes formât des maîtres. C’est seulement à partir de 1825 que les collèges, les
séminaires aussi (réorganisés par l’Église en même temps que l’Université par l’État)
donnent à l’ensemble de la jeunesse une forte formation humaniste, meilleure encore
qu’avant la Révolution, et qui durera tout le xixe
siècle.
La génération qui en bénéficie est dès lors celle qui naît vers 1830 et qui a vingt
ans en 1850. Elle ne ressemble pas à la génération des grands autodidactes
romantiques. Elle a eu non des maîtres de hasard, mais des équipes de maîtres. La
monarchie des professeurs, le régiment de Cousin, ont élevé des remplaçants et des
adversaires. Quand la révolution naturelle des âges et la révolution politique
coïncident pour amener à la lumière, vers 1850, la nouvelle génération active, il est
naturel que de fortes et vivantes parties de cette génération se trouvent dans les
rangs de la jeunesse normalienne. L’École Normale n’était-elle pas la fille aînée de
l’Église laïque des Régents, le séminaire de la cléricature cousinienne ? L’importance
de la grande, de l’unique génération normalienne de 1848-1850 vient de là. C’est la
grande génération des élèves qui passe, comme sur un pont, sur la génération des
grands professeurs.
Ces normaliens sont des jeunes gens qui savent beaucoup et
le premier d’entre eux, Taine, passe pour tout savoir. Ils sont ambitieux, ils
désirent et ils connaîtront la vie. Ce n’est pas un hasard si l’un d’entre eux,
Planat, fonde la Vie parisienne. Laissant tomber l’oratoire et le
transcendant du romantisme, ils sont d’autre part la première génération
intellectuelle qui découvre Stendhal et Balzac, qui les digère comme système de vie et
d’expérience des hommes. La cloche du réveil, rue d’Ulm, dit à ces jeunes bourgeois ce
que le domestique du comte de Saint-Simon avait ordre de dire chaque matin à son
maître : « Levez-vous, Monsieur le Comte, vous avez de grandes choses à accomplir. »
Les consignés du jeudi et du dimanche ont droit à un livre de Balzac qui leur est
offert par les camarades libres. Leur Julien Sorel c’est Paradol, qui publie en 1851,
son premier livre : Conseils à un jeune homme, du choix d’un parti,
sous le pseudonyme de Lucien Sorel, et qui écrit alors : « Je ne reculerai
devant aucune crainte pour sortir de ma médiocrité, et pour entrer dans le monde,
qu’il faut prendre d’assaut. »
Taine écrira sur Balzac et Stendhal les deux
articles qui indiquent qu’ils ont doublé le cap et trouvé leur public. Le désarroi de
Sainte-Beuve devant ces articles suffit à indiquer qu’il est de l’autre temps.
On remarque que dans chacune des générations de 1789 et de 1820, il y a un moment
intermédiaire, en principe un col, qu’elle franchit, et qui l’introduit sur un nouveau
plan. Ou, si l’on veut, un tremplin sur lequel elle rebondit. Elle pourrait, de ce
point de vue, se diviser en deux demi-générations. C’est la rentrée des émigrés en
1802, pour la première, et c’est pour la seconde l’entrée en masse des poètes, des
professeurs, des publicistes dans les places en vue, en 1832 environ, ce que
Sainte-Beuve appelait la trouée au centre. La génération de 1850, qui normalement
finit entre 1880 et 1890, comporte un moment médian analogue, mais ce n’est ni un col,
ni un tremplin, ni une trouée : c’est au contraire un cassis, un trou, un chemin creux
d’Ohain d’où elle sort sinon brisée, du moins déviée : 1871.
En 1871 les Renan, les Taine, les Flaubert, les Goncourt, les Dumas, tous ceux dont
la jeunesse a commencé avec la retraite de Louis-Philippe, ont dépassé de peu la
quarantaine :
l’épreuve que la guerre et la Commune
imposent à cette génération encore jeune est probablement la plus terrible qu’ait
subie en bloc une équipe littéraire depuis le xvie
siècle. Au contraire des romantiques, elle avait été conduite, sauf chez
les amuseurs professionnels du théâtre, à des conceptions pessimistes du monde. La
philosophie, le roman, la poésie, dans leur représentation de la vie, paraissaient
suivre la pente d’une réalité qui se défait. C’est avec une forte tendance à
l’affirmative qu’elle se posait la question de Renan : « Qui sait si la vérité
n’est pas triste ? »
1870 et 1871 lui donnèrent raison, la rechargèrent
encore de sérieux, d’angoisses, de responsabilités.
De sérieux. Elle est la seule génération qui ait eu pour chefs non des héros de
l’imagination, mais des hommes de philosophie et de science, Renan, Taine, Berthelot.
La carence des pouvoirs temporels et religieux après 1870 les investit sous la
République d’un pouvoir spirituel, sans commune mesure avec ce qu’il représentait sous
l’Empire, ni avec les professeurs conformistes, tendancieux et officiels de la
monarchie de Juillet.
D’angoisses. Taine y vécut, si Renan se précautionna contre elles avec une sagesse de
chanoine. Le pessimisme de Schopenhauer trouve un terrain préparé. Les épigones de
cette génération, poètes parnassiens et romanciers naturalistes, sont unanimement et
profondément pessimistes. C’est avec une « épopée pessimiste de la nature
humaine »
que Zola s’efforce de succéder à Balzac.
De responsabilités. Là encore, le contraste avec la génération précédente est
visible. En 1852, dans le célèbre article des Regrets, Sainte-Beuve
remarquait que les chefs de la génération qui avait compromis et perdu, en 1848, la
cause de la liberté politique, se croyaient simplement victimes du mal et des
méchants. Critiquant ce qui se passait alors dans l’enseignement, et comme on lui
faisait quelques observations, Cousin s’indigna : « Je crois à la vérité
absolue, s’écria-t-il en rompant la conversation, je crois au bien. »
Et
Sainte-Beuve ajoute : « Il appelait apparemment le bien ce qu’il avait fait, le
mal, c’était ce que faisaient les autres. »
La génération que 1871 avait
démontée crut, elle, à ses responsabilités. Elle
a abondé
en examens de conscience, écrits en vers et en prose. C’est elle-même, c’est cette
génération justiciable des Essais de psychologie contemporaine, qui
s’est posé d’abord et quia amené ses héritiers à lui poser la question de Bourget dans
le Disciple.
C’est le bilatéralisme de la Révolution — au sens global quelle mot prendra en 1830 —
et de l’esprit du xviiie
siècle. D’un côté
l’enthousiasme, la poésie, le courant créateur des mondes. De l’autre côté l’analyse,
la clairvoyance, la pratique de ce que les classiques nommaient le cœur humain. Ce
serait trop peu de dire que la génération des enfants du siècle comporte deux familles
d’esprits. Il faudrait parler de deux nations d’esprits. D’un côté les enfants du
génie, les Lamartine, les Balzac, les Hugo, les Dumas, les Sand. De l’autre les
enfants de la pensée, les Sainte-Beuve, les Mérimée, les Tocqueville. Entre les deux,
les natures mixtes, les Gautier, les Nerval, les Musset. Entre les deux, surtout, ces
rapports normaux de deux nations que sont les dialogues, les guerres, les mariages,
les voyages, et un Coppet idéal, lieu de rencontre et de confrontation. 1850 posant la
défaite de la nation du génie et la victoire de la nation de l’esprit. Mais le
problème reste posé, le bilatéralisme subsiste, et les deux partis ne tardent pas à
porter de nouveaux noms.
Les événements de 1870 ont de cette manière, pour un temps, rehaussé singulièrement
l’autorité des lettres, le prestige des grands écrivains. Il fut généralement admis
que la cause de cette catastrophe était une cause morale, que la France était malade,
que la maladie requérait des médecins. Ceux-ci ne manquèrent pas ! On pourrait presque
dire qu’une bonne partie de la littérature d’après-guerre est une littérature de
consultations. Flaubert lui-même, fils de médecin, disait devant les ruines des
Tuileries : « Dire que cela ne serait pas arrivé si on avait compris
l’Éducation sentimentale ! »
Renan et Taine quittèrent leur chantier scientifique pour se faire, le second
définitivement par les Origines de la France contemporaine, les
médecins de la France. Dumas fils qui était déjà un directeur de consciences
féminines, mit la comédie en thèse et le théâtre en tribune. À plus forte raison
les philosophes, qui pouvaient voir là plus raisonnablement
leur métier propre : le plan républicain de Renouvier s’oppose nettement au plan
conservateur de Taine. Ces consultations s’affirmèrent et se heurtèrent d’autant plus
que la France n’était pas encore fixée sur son régime politique, ni à plus forte
raison, sur son parti religieux, que politiques et clercs sommèrent de choisir dans
leur sens, sous peine de déchéance éternelle.
Dans cette période républicaine de la génération de 1850, une place et une fonction
hors de pair furent reconnues à Renan et à Taine, comme héritiers de Sainte-Beuve,
délégués de l’esprit critique et de l’intelligence dans le monde des Lettres. À ce
titre encore, cette génération qui sort de la vie à la fin du xixe
siècle, peut passer pour le type des générations à maîtres. Elle en
fournit, comme elle en a reçu. La mort de Renan en 1893 fut suivie immédiatement d’une
réaction contre lui, la réaction contre Taine fut différée un peu davantage. Mais il
n’y a pas d’influence de ce genre contre laquelle une réaction, une contradiction, une
tentative de remplacement, ne se produisent un jour. C’est le jeu nécessaire et normal
des générations. Un maître est autant une influence contre laquelle on se construit
qu’une action par laquelle on est construit. Il appartient ensuite aux petits-fils de
voir et de juger si les fils ont remplacé avantageusement les pères, et de départager
les deux générations antérieures. Il semble que le jugement des petits-fils, après
1914, ait été favorable à la génération de Taine et de Renan, et qu’ils aient envié à
leurs grands-pères des maîtres de cette envergure.
On remarquera que, plus que les deux générations précédentes, cette génération
comporte un groupe considérable de cadets, qui ont vingt ans entre 1860 et 1870 et qui
formeront l’équipe propre de la Troisième République dans ses trente premières années.
Ce sont les poètes parnassiens Coppée, Sully Prudhomme, et aussi Verlaine et Mallarmé.
Ce sont les romanciers de l’école des Goncourt et de Flaubert : Daudet, Zola,
Maupassant. Sauf une exception capitale, et qui confirme la règle (celle des
précurseurs du symbolisme, Verlaine à Mallarmé) on est frappé de voir comme ils se
rattachent plus à la génération de 1850,
d’où ils viennent,
qu’à celle de 1885, vers laquelle ils vont. Les Parnassiens n’ont que peu ou point
dévié des leçons de leurs Tétrarques.
Alphonse Daudet reste singulièrement marqué par l’esprit et les mœurs du Second
Empire et le temps de M. de Morny. Zola, qui a écrit : « La République sera
naturaliste ou ne sera pas »
, aurait été volontiers et a été dans une
certaine mesure le romancier de la Troisième République. Mais d’une part il est né
disciple, disciple de Flaubert et de Taine, d’autre part il s’est lui-même condamné à
ne peindre dans les Rougon-Macquart que la société et les mœurs du
Second Empire. La génération de 1885 a entendu réagir contre lui au même titre que
contre Renan, les confondant bien dans une même génération. Et ces cadets, tous morts
assez prématurément, disparaissent vers 1900 en même temps que leurs aînés : Coppée ne
survit guère plus à Leconte de Lisle que Daudet à Goncourt et Zola à Dumas.
À la retraite de Victor Hugo et de Lamartine après 1851, il faut associer la retraite
des régents, Guizot, Villemain, Cousin, retraite d’ailleurs académique, confortable,
et rien moins que stérile en livres, rien moins surtout que stérile en regrets, pour
reprendre ici le mot par lequel l’article célèbre de Sainte-Beuve enregistra leur
démission. L’essentiel est ceci, que leur temps est passé, et que leur influence sur
les esprits tombe à zéro. Ces hommes éloquents, ces hommes à principes, ces
doctrinaires, ces dogmatiques, ces établis deviennent des ancêtres : contre eux, même
pas de réaction — l’indifférence.
Le signal de cette indifférence est donné de manière frappante par cette École
Normale qu’ils ont créée, la fille aînée des Régents. Pour la première fois l’École
Normale, avec les grandes promotions de 1848-1850, fournit à la vie littéraire, à la
vie de la pensée, un contingent capital. Or l’École Normale est tout l’opposé d’une
école de créateurs (termes d’ailleurs contradictoires). C’est une école de l’esprit
critique. Elle fournit à la génération de 1850, les cadres d’une équipe critique,
destinée à relever la faction et la fonction de Sainte-Beuve : critique des idées avec
Taine, critique politique avec Prévost-Paradol, critique des mœurs avec About,
critique littéraire avec Weiss et Sarcey, critique historique
avec Fustel de Coulanges. On remarquera que dans la même génération les deux autres
grandes écoles délèguent à la même tâche deux autres maîtres de la critique : le
séminaire de Saint-Sulpice Renan, l’École Polytechnique le fondateur du criticisme
philosophique, Renouvier.
Voilà un magnifique départ, et une tâche pleine de promesses. Mais nous avons parlé
du chemin creux d’Ohain rencontré par l’élan romantique. Faut-il croire que chaque
génération littéraire, à mi-course, trouve le sien ?
Quand elle s’en va de 1880 à 1893, de la mort de Flaubert à la mort de Renan, il
semble que la génération de 1850 ait fini par remonter une pente. Elle ne laisse pas
du tout, comme d’autres, l’impression d’une faillite, d’une liquidation. Au moment où
les successeurs se préparent à la remplacer, ses maîtres restent des maîtres, Renan et
Taine comptent fortement. Les techniques du roman ne bougent guère. Celles du théâtre
sont mal remplacées. Celles de la poésie ne sont pas ébranlées sans peine. Et une
illusion générale fait que l’ère des révolutions paraît close. La génération de 1885,
sera en effet depuis un siècle la seule qui ne connaîtra pas de révolution politique,
de changements de régime, et qui devra tirer d’elle-même, comme lors de l’affaire
Dreyfus, les angoisses et les tragédies que le dehors lui aura refusées.
Le mouvement de 1820 avait créé un genre important et majestueux : de 1820 l’histoire
a considérations générales. Dans l’Académie des Sciences morales et politiques,
cinquième Académie, celle que l’Institut de France doit à la monarchie de Juillet, et
qui fut composée de sections, il y eut une section de l’Histoire générale et
philosophique. Ce nom, aujourd’hui archaïque, constitue un témoin très exact
de la température où vit et se développe l’histoire sous la monarchie de Juillet. Il
ressemble à un portrait de M. Guizot. Il convient d’ailleurs à tous les historiens
notoires de l’époque, à Michelet autant et plus qu’à un autre.
Cette histoire générale et philosophique était d’ailleurs une histoire informée.
Précisément sous l’impulsion de Guizot, d’immenses publications de textes historiques
avaient été entreprises, les Documents inédits sur l’histoire de
France, auxquels l’initiative privée ajoute les publications de la Société de l’histoire de France. Et beaucoup d’autres. Plus que toute
autre discipline et toute autre littérature, l’histoire est un atelier, une
coopération, une industrie intellectuelle, qui s’est organisée à cette époque. Son
évolution ne ressemble pas à celle des autres genres littéraires. Les générations se
succèdent moins rapidement, procèdent davantage par continuité, moins par
contradictions, polémiques et remplacements.
Aussi la génération de 1850 a-t-elle à peu près continué en histoire la génération de
1820. Comme l’histoire est, au contraire de la poésie et du théâtre, un genre propre à
la
maturité des ans, et que l’historien, qui apprend
continuellement, est moins affaibli qu’enrichi par l’âge, on ne s’étonnera pas que
l’histoire du Second Empire, représentée encore en partie par les historiens de
l’époque précédente, n’ait nullement marqué une réaction à l’égard de la génération
ancienne. On chercherait en vain une telle réaction chez les deux grands écrivains qui
ont bâti une partie de leur œuvre sur le terrain historique, Renan et Taine. Renan est
un historien artiste comme Michelet. Autant Taine philosophe rejette et déclasse
Cousin, autant il se déclare admirateur et disciple de Guizot, dont il continue dans
les Origines l’histoire antirévolutionnaire, conservatrice, libérale
aussi, de type anglophile et oratoire, en outre. La production des Histoires de
France à la Michelet, écrites superficiellement par un seul homme, des temps
les plus reculés jusqu’à nos jours, se continue avec Dareste et le populaire Henri
Martin. Guizot lui-même réalise, dans les loisirs de sa retraite politique, une de ses
vieilles idées en écrivant une grande Histoire de France racontée à mes
petits-enfants, et aussi une Histoire d’Angleterre, destinée
au même public, fort dignes d’estime et de lecture, dans les limites de leur
titre.
Ces réserves faites, il va sans dire que, dans des disciplines aussi florissantes que
celles de l’histoire, une génération apporte toujours quelque chose de nouveau, et que
celle de 1850 ne fait pas exception.
1º Au titre d’« histoire générale et philosophique », qui désignait le premier ordre
des historiens, soit ceux de l’Institut, la génération de 1820 aurait pu ajouter,
comme troisième épithète, « pittoresque ». Celle de 1850 ajouterait plutôt :
psychologique. Tout au moins en ce qui concerne ses deux grands noms, Renan et Taine.
La psychologie religieuse, chez le premier, la psychologie révolutionnaire, la
psychologie de Napoléon et même la psychologie de l’État français chez le second,
voilà de grandes nouveautés, et si leurs résultats, ne nous paraissent pas toujours
durables, leur idée et leur méthode le sont. Saint-Sulpice doit être tenu en France
pour une maison-mère de la connaissance des âmes, et la greffe de la philologie sur
cette psychologie cléricale contribue à produire le fruit de
l’histoire renanienne. Pareillement, si Taine philosophe est prédestiné pour
l’histoire à considérations, il ne faut pas oublier qu’il est par ailleurs un
admirateur de Balzac et un disciple de Stendhal. De là le caractère balzacien de la
psychologie du Jacobin, le caractère stendhalien des brochettes de petits faits.
2º L’histoire générale et philosophique reste représentée dignement par les
orléanistes, nobles libéraux ou grands bourgeois, écartés du pouvoir par l’Empire, et
qui cherchent dans les études historiques un alibi à leur inactivité. Thiers jusqu’à
l’Empire libéral, Guizot, en sont d’illustres exemples. Pareillement les descendants
de Mme de Staël, les Broglie, l’œuvre historique abondante et
correcte du prince puis duc Albert, et les d’Haussonville, avec l’Église
romaine et le Premier Empire et l’Histoire de la réunion de la
Lorraine à la France, du premier, en attendant le grand ouvrage du second
sur la Duchesse de Bourgogne. Tous de l’Académie française, bien
entendu. Le duc d’Aumale lui-même, commence en 1869 l’Histoire des princes de
Condé. Cette classe moyenne de l’histoire a de la tenue et de la probité. On
ne saurait en dire autant de l’aventure historique où se compromet la maison d’en
face : l’Histoire de César, de Napoléon III.
Mais l’histoire progresse souvent au sein d’une profession plus modeste que celle de
prince ou d’homme d’État en disponibilité, à savoir celle de professeur. Vers 1830,
l’histoire avait avancé par les professeurs : Guizot, Michelet. Il en ira de même à
partir de 1850.
Il y a deux genres d’histoires de professeurs : l’histoire générale et oratoire,
fille des chaires de la Restauration, et l’histoire de détail, fille des cabinets de
travail de la rue Monsieur-le-Prince ou de la rue Cujas. À partir de 1855 cette
dernière reçoit les encouragements de la Sorbonne. Le doyen de la Faculté des lettres,
J.-V. Le Clerc, déconseille péremptoirement aux candidats au doctorat les thèses de
considérations générales et philosophiques et les dirige vers les sujets particuliers
et l’érudition. Les indications officielles contribuent à orienter les recherches
historiques vers des précisions, des soins techniques et
critiques, lesquels étaient moins familiers à l’époque précédente et à l’école
académique.
L’intérêt de ces recherches limitées, c’est qu’elles permettent de réviser sur les
textes les lieux communs de l’histoire. L’histoire générale et philosophique est mal
défendue contre les lieux communs, qu’elle n’a pas le temps de contrôler et qu’elle
utilise tels quels dans sa bâtisse. À droite et à gauche, du côté Guizot comme du côté
Michelet, elle est nourrie de ce que Flaubert appelle des idées reçues. La génération
de 1850 a mis à l’ordre du jour historique l’étude des parties ingrates ou obscures de
l’histoire, qui sont souvent les plus importantes, et le contrôle des idées
reçues.
Chéruel avait été l’élève de Michelet, le professeur de Flaubert au collège de Rouen.
Il met, par ses travaux considérables sur la première moitié du xviie
siècle, le contrepoids du savant compétent dans une
balance, à l’autre plateau de laquelle Victor Cousin s’agite avec légèreté, pétulance,
et comique. Un professeur d’histoire remarquable, Camille Rousset, ouvrit les cartons
d’une administration, celle de la guerre sous Louis XIV et en tira la grande
Histoire de Louvois, qu’une nouvelle déclasserait sans peine, et qui
pratique candidement la méthode hagiographique habituelle à ces monographies, mais qui
nous fournit un type solide des travaux de détail en faveur dans la nouvelle école
universitaire. Le même Rousset a donné le modèle d’une révision éclatante d’idées
reçues dans son livre sur les Volontaires de 1791-1794. Le gouvernement
le rendit un peu ridicule en ressuscitant pour lui la charge d’historiographe de
France, qu’il conserva de 1864 à 1877 : des livres sur les guerres d’Algérie et de
Crimée en sont le fruit. On ne rangera pas parmi les réviseurs autorisés d’idées
reçues Lanfrey, l’auteur d’une Histoire de Napoléon Ier
(1867-74)
pamphlet lourd et haineux digne de son Histoire politique des papes
(1860).
Le maître de l’histoire pure pendant cette génération est Fustel de Coulanges,
condisciple de Taine à l’École Normale, et dont la vie tient toute dans son
enseignement et dans ses livres, deux registres qui ne se confondaient pas. La maxime
où il proclamait le devoir historique « d’une vie d’analyse pour une
heure de synthèse »
ne se comprendrait pas si on la
bornait à son œuvre écrite. L’analyse, c’était le labeur continu de l’érudit qui
dépouillait les textes et du professeur qui apprenait à ses élèves à les dépouiller.
La synthèse, c’était ou ce devait être quelques livres où il exposerait sans
références, comme dans un rapport d’expert qui ne relève que de sa conscience, les
résultats généraux de son travail.
Ses premières années d’enseignement à Strasbourg produisirent en 1864, un de ces
livres, la Cité antique, livre d’un successeur de Montesquieu, qui
reste un des chefs-d’œuvre de la littérature historique française.
De la littérature historique, car l’histoire tout court a pu lui adresser de graves
critiques. Les cités antiques, grecques et romaines, y sont ramenées à cette
abstraction qu’est la Cité. L’historien vérifie cette Cité, soit, essentiellement, la
religion des dieux de la cité, superposée à une religion plus ancienne des ancêtres
dans les familles. Ces deux croyances sont harmonisées et s’étayent réciproquement en
une croyance qui forme la religion de l’État, et qui fournit ses cadres à la société
antique. Quand ces croyances évoluent, les révolutions se produisent. Quand ces
croyances disparaissent, la cité disparaît.
Synthèse d’une pureté et d’une intelligibilité admirable, qui se cristallise toute
autour des textes historiques grecs et latins. Trop pure seulement et trop
intelligible. D’abord, la réflexion nous suggère que les habitudes de la durée
historique s’opposent à ce que ces successions d’événements se passent avec cette
logique. Bien que Fustel ait eu la philosophie en complet dédain, il se comporte ici
en idéologue à la manière de son contemporain Taine. Seulement chez lui ce ne sont pas
les « petits faits » qui marchent à l’ordonnance, ce sont les textes. Et l’expérience
des historiens leur a montré : d’abord que le sens philologique des textes laisse à
désirer chez Fustel, ensuite qu’il manque de défiance devant ces textes et leurs
auteurs, qu’il met sur le même pied l’autorité d’un texte de Thucydide et celui d’un
compilateur de basse époque, ou d’une légende épique utilisée par Tite-Live, Pausanias
ou Apollodore. On ne s’étonnera pas que la Cité antique n’ait plus
d’autorité historique : mais
l’Histoire
romaine de Mommsen elle-même a-t-elle gardé la sienne ? La
Cité reste au niveau littéraire des Considérations de
Montesquieu et de l’Ancien Régime de Tocqueville : c’est encore bien
beau.
Fustel avait l’intention d’écrire en quatre volumes une histoire des institutions
françaises jusqu’à la Révolution, qui eût été pareillement l’œuvre de synthèse de son
enseignement d’histoire moderne. Il en donna en 1875 le premier volume, qui allait de
la Gaule romaine à la chute des Mérovingiens. Il y réduisait au minimum, contrairement
à l’opinion acceptée depuis Boulainvilliers et fortifiée par la science allemande, le
rôle de l’élément germanique. D’où, en ces années soixante-dix qui sentaient encore la
poudre de la guerre, une levée de framées de l’érudition d’outre-Rhin, qui émut
violemment Fustel, le conduisit à une méthode historique différente, soit à
transporter devant le public lui-même la présentation et la discussion des textes, lui
fit refondre tout ce volume de synthèse en volumes d’analyse, dont les derniers furent
publiés après sa mort par Jullian, et qui, admirés par les historiens comme des
chefs-d’œuvre de méthode et de laboratoire, le furent de confiance par le grand
public, pour qui ils sont cependant à peu près illisibles, et qui n’en connaît que les
résultats.
L’importance de Fustel tient d’abord à son mérite de professeur et à son rôle
d’initiateur historique entre 1870 et 1885. Ensuite à la réforme qu’il a apportée au
style de l’exposition historique et qui lui mérite une place éminente dans une
histoire de la littérature. Le sien a une netteté et une précision de médaille, il est
nettoyé de ces épithètes et de ces abstractions, de ce moralisme oratoire, dont les
Régents de 1820 avaient la mauvaise herbe. La langue écrite commune devient
sous sa plume, une lumière commune de la raison. Il est, dans les deux sens du mot, le
type de l’historien intelligible. Les Quelques leçons à
l’Impératrice sur l’histoire de France, qu’il écrivit pour la souveraine et
ses dames d’honneur, et qu’interrompit la guerre de 1870, sont probablement, dans la
langue française, le chef-d’œuvre de la « conférence » mondaine, qu’une femme du monde
ou un enfant comprend, et où les spécialistes reconnaissent leur maître. Enfin l’œuvre
historique de Fustel a été dirigée,
victorieusement en
somme, contre deux idées reçues du xviiie
siècle : la
Cité antique, contre cette idée reçue de la Révolution, qu’on peut
comparer la cité antique à l’État d’aujourd’hui, utiliser Sparte à Paris et Plutarque
dans les assemblées délibérantes ; les Institutions contre cette autre
idée reçue, de la conquête germanique, mère du monde moderne. Les théories de Fustel
n’ont pas évité le sort de toutes les théories historiques ; l’essentiel est que
n’aient pu reparaître les idées reçues, objets de sa critique. La critique seule, en
histoire, laisse bénéfice net et résultat définitif.
La Cité antique n’est pas sous l’Empire une œuvre isolée. L’attention
se porte sur l’histoire ancienne plus qu’à l’époque précédente. L’Histoire des
Romains de Victor Duruy, moins géniale évidemment que celle de Mommsen,
reste une œuvre pleine de raison, un monument doctement bâti. Gaston Boissier a
popularisé l’intelligence de l’histoire de Rome dans des livres judicieux, malicieux
et vivants. Cicéron et ses amis a passé longtemps pour un modèle
d’exposition, un classique de bachelier au même titre que La Fontaine et ses
Fables, la Cité antique, les Moralistes
français. Il n’est pas défendu de déclasser ces livres ; il serait moins
défendu encore de les remplacer. Et on ne les a pas remplacés.
Les études historiques, en liaison avec l’enseignement de l’histoire, acceptent
volontiers un patron officiel, comme Guizot l’avait été sous la monarchie de Juillet.
Ce rôle est tenu sous l’Empire par Duruy qui n’est pas un spécialiste du détail, mais
qui encourage les ateliers de spécialistes. La création de l’École des Hautes Études
met à la disposition des jeunes historiens un « séminaire ». Contemporaine de
l’enseignement de Fustel, elle institue une école de précision dans l’étude des
textes. Les historiens universitaires de la Troisième République doivent beaucoup à
ces influences.
Littérairement, le plus remarquable d’entre eux est Ernest Lavisse, secrétaire de
Duruy, précepteur du prince impérial. Lavisse continua sous la Troisième République,
un cursus honorum qui rappelle celui des grands professeurs de la
monarchie de Juillet. Mais c’était en effet un grand professeur. Il y a chez lui une
aptitude aux vues d’ensemble, un art de
l’idéologie
historique, qui rappellent Tocqueville. Pendant dix ans après la guerre de 1870, ses
ouvrages concernèrent l’histoire d’Allemagne et celle de Prusse. Une grande histoire
française de Frédéric II, placée au centre de l’histoire de l’Europe et du
xviiie
siècle, eût été un de ces magnifiques sujets
à la manière du Port-Royal de Sainte-Beuve, par lesquels un historien
ajoute à la civilisation qu’il raconte. Lavisse écrivit deux volumes séduisants sur
Frédéric avant son avènement, mise au point à la Duclos d’excellents travaux
allemands, et ne persévéra pas ; les manuels à rédiger, les collections à diriger,
l’empêchèrent de laisser son monument, dont fit tant bien que mal office son
Louis XIV, soit sa contribution à l’Histoire de France
collective qu’il contrôlait. Ce Louis XIV éclate d’intelligence :
intelligence de l’histoire plus qu’intelligence des hommes ; nous sommes tout de même
loin de Michelet.
Lavisse avait vingt-huit ans en 1870, et il survécut plusieurs années à la grande
guerre. Albert Sorel, qui était né la même année 1842, mourut en 1906. Ils forment un
grand couple robuste, équilibré, contrasté, de l’histoire française d’entre les deux
guerres.
D’un certain point de vue, cette histoire est un dialogue franco-allemand.
L’Allemagne avant 1870 avait été conduite à la conscience nationale en partie par de
grands historiens, Ranke, Mommsen, Treitschke. D’autre part son outillage de travail
historique, dans les Universités, était hors de pair. L’œuvre de reconstruction et de
réforme ne pouvait guère aller en France sans une attention analogue donnée à
l’histoire, sans un bastion d’histoire française, sans des laboratoires d’histoire
française, capables d’équilibrer bastions et laboratoires allemands ; un maximum de
bonne foi et d’esprit critique était par ailleurs recherché. L’École des Hautes
Études, la Revue critique, la Revue historique servirent
de laboratoires, Lavisse et Sorel en furent des chefs de file.
Au contraire de Lavisse, et comme Taine après 1871, Sorel fut l’homme d’un seul
monument, qui, sous le titre l’Europe et la Révolution française est
une histoire diplomatique de l’Europe de 1789 à 1815. Comme Lavisse avec son projet de
Frédéric II, Sorel s’installait à un carrefour des chemins de
l’Europe. Il s’agissait de former une jeunesse qui comprît
l’Europe, et Sorel, lui aussi grand professeur, s’efforça de la former, il occupa à
l’École Libre des Sciences Politiques, alors fondée pour créer des esprits politiques
et un état d’esprit politique, la chaire bientôt la plus brillante. Il y professa
avant de les écrire tous les chapitres de ces huit volumes, qui sont des volumes de
synthèse, ou plutôt des thèses : continuité de la politique nationale et
internationale entre tous les régimes et dans tous les États, — justification de
Napoléon qui avait reçu de la Révolution une France trop grande, et que cet héritage
força au blocus continental et à sa conséquence, les guerres lointaines d’Espagne et
de Russie. L’ouvrage est écrit avec beaucoup d’art et d’ingéniosité. L’influence de
Sorel a été considérable sur toute la génération de diplomates entrés dans la carrière
de 1885 à la grande guerre. Le style, séduisant, mêle aux formules de Tocqueville les
élégances sévères des historiens doctrinaires. Des portraits factices et démodés
alourdissent les premiers volumes. Dans l’ensemble c’est peut-être le chef-d’œuvre de
la grande histoire académique et diplomatique. On le lit avec respect comme on
parcourt, entre des Gobelins, une suite de salons d’ambassade.
Mais ce grand livre sur l’Europe n’a pas été tout à fait un grand livre européen. Les
thèses systématiques de Sorel n’ont pas été suivies du tout en Angleterre et en
Allemagne. L’histoire de Sorbonne les a combattues, en des ouvrages peu lus, dépourvus
de l’éclat littéraire et académique, mais peut-être plus solides. Les disciples
ordinaires de Sorel ont été des historiens diplomates, imbus de la tradition du Quai,
comme Albert Vandal, ou des techniciens de la tradition, comme Jacques Bainville. Il a
vieilli sans être remplacé.
La même génération d’historiens académiques a donné deux œuvres sérieuses de grande
histoire pour grand public : l’Histoire de la monarchie de Juillet, de
Thureau-Dangin, qui parut de 1884 à 1892, et l’Histoire du Second
Empire très fortement écrite par Pierre de La Gorce. On trouvait à la même
époque une information abondante, mais peu contrôlée, dans le Napoléon et sa
famille, colonne Vendôme hagiographique de Frédéric Masson, et des travaux
plus sûrs, mais animés du même feu bonapartiste, dans le 1814 et le
1815, d’Henry Houssaye.
Le terme de Parnassiens ayant été trouve en 1860 par des poètes qui n’ont pas trente
ans en 1870, ayant servi de drapeau à une école qui a fleuri dans les vingt premières
années de la Troisième République, risque de nous tromper. Ces jeunes poètes étaient
en réalité les Épigones des quatre maîtres qu’ils appelaient les Tétrarques : Gautier,
Leconte de Lisle, Banville et Baudelaire3, dont les trois derniers
avaient environ trente ans en 1850. Or le mouvement, l’invention, le génie poétique
appartiennent aux Tétrarques. La Turba magna des Épigones fait la
suite. C’est donc à la génération de 1850 qu’est incorporé réellement ce massif
poétique dit du Parnasse, qui n’a été reconnu et nommé que tardivement, et qui prend
place entre le romantisme de 1820 et le symbolisme de 1885.
À vrai dire, des Tétrarques, il y en a un, Gautier, qui entre en 1850 dans sa
quarantième année, qui a abandonné à peu près la poésie pour les travaux du
journalisme, et qui a figuré dans l’état-major du romantisme. On ne saurait guère voir
dans le Gautier de 1830, d’Albertus et de la Comédie de la
Mort, un précurseur de Leconte de Lisle, ni même de Baudelaire. Mais
précisément, en 1852, il publie Émaux et camées, simple plaquette qu’il
allait un peu gonfler par la suite. Le titre autant et plus que le contenu sert
d’enseigne parlante à une poésie objective et décorative. Le quatrain d’octosyllabes
nerveux, cambré, pittoresquement rimé est alors une trouvaille, qui
influe sur Baudelaire, sur le Hugo des Chansons des rues et
des bois, sur le Parnasse. Par sa conversation colorée, ses paradoxes de
technique, Gautier reste le seul romantique qu’on écoute ; enfin lui qui avait été
seul à représenter dans le romantisme la liaison de la poésie avec la peinture, à
déshabiller la Muse en modèle d’atelier, débouchait en 1852 dans une génération où ce
paradoxe d’antan devenait pratique courante. De là l’importance de ce petit livre de
vers qui valut sans doute à Gautier la dédicace des Fleurs du Mal. Nous
conviendrons que, leur rôle d’agent de liaison terminé, ces Émaux et
camées ont singulièrement pâli.
Parmi les Tétrarques, Gautier figure un hôte d’honneur et un ancêtre. Les trois
grands poètes de la génération de 1850 sont les trois autres Tétrarques, auxquels il
faudra joindre les noms de Louis Ménard et de Louis Bouilhet, nés tous deux en 1822.
Les cinq noms épuisent la liste des poètes marquants de cette génération, équipe
intelligible et homogène, d’où se détache et fuse plus haut le génie de
Baudelaire.
Homogène par le même refus, le même Non ! contre ce qu’avait
déployé sur toute sa ligne la grande poésie romantique, à savoir l’exploitation
lyrique et l’état des sentiments naturels et de la vie privée. Les foyers, les amours,
les infidélités conjugales, unilatérales ou réciproques, des poètes romantiques ont
nourri leur poésie et, imposés par eux, appartiennent à l’histoire littéraire. C’est
ainsi que sous Louis XIV et sous Louis XV la vie sentimentale du prince, et son lever
et son coucher, tiennent leur place dans la vie de la cour et dans l’intérêt public.
Et d’ailleurs il s’agit encore du prince, puisque les plus illustres de ces poètes ont
entendu plus ou moins gouverner leur pays. Est-ce qu’en 1849, à peine descendu du
pouvoir, Lamartine ne publiait pas ces tomes de Confidences, sur
lesquels se jetèrent les lectrices de province, mais que Paris n’accueillit pas sans
étonnement ni ironie. La génération poétique de 1850 coupe court en effet à ces
étalages ou ne les pratique que selon l’ancien usage, avec une discrétion extrême, et
sous le coup d’une émotion rare : l’exception apparente de Baudelaire confirmera la
règle.
C’est une génération sinon de poètes tout au moins de poètes instruits et
techniciens. Les romantiques, venus d’abord dans l’âge moderne, après la coupure de la
Révolution, avaient participé à ce bonheur des premiers arrivés, qui était, selon
La Bruyère, celui des anciens, et qui fut au xviie
siècle celui des écrivains qui suivirent immédiatement la fixation de la
langue. Ils avaient, à fleur de terre, pris possession puissamment des sentiments
communs, et pour l’amour, la mort, la pitié, la famille, la patrie, ils avaient tenu
d’abord la place neuve du poète écho. Il fallait maintenant aller sous terre,
exploiter le filon poétique en creusant avec l’outil, raffiner donc sur-la technique,
passer des sentiments généraux à des sentiments plus particuliers et rares, à ce que
Sainte-Beuve, devant Baudelaire, appela avec une inquiétude soupçonneuse, le
Kamtchatka.
Cette génération poétique se ferma ainsi, en partie, le grand public. L’époque
impériale se désintéresse de la poésie, mais surtout la poésie se désintéresse de
l’époque : l’œuf ou la poule, qui a commencé ? Ces poètes mettront vingt ans à sortir,
à trouver l’audience, la gloire : le contraire du débouché dans la lumière, avant
trente ans, qu’avaient connu les romantiques. Le contact entre la grande poésie et le
grand public contemporain est coupé.
Ces poètes n’eurent pas de chefs, ne formèrent pas d’école, se fréquentèrent peu. Au
contraire des romantiques, des Parnassiens épigones et des symbolistes, chacun à peu
près joue sa partie malchanceuse en ordre dispersé. Cependant, à distance, et grâce au
rayonnement de ses dernières années, Leconte de Lisle nous apparaît avec la taille et
les grandes manières d’un général en disponibilité.
C’est un républicain de 1848 qui, après l’échec de son idéal, s’est réfugié dans la
poésie, dans l’antiquité et dans les souvenirs.
L’écrasement de la liberté qui jette Hugo dans le messianisme, enfonce Leconte de
Lisle dans un pessimisme absolu. À trente ans il a tiré de la vie cette expérience,
qu’il est horrible d’être homme, honteux de penser et de vivre. Pas d’autre
philosophie en lui qu’un désespoir, moins nuancé
et moins
humain que celui de Vigny, et qui a pour ancres l’orgueil, la misanthropie, la haine :
« Je hais mon temps. »
En dehors de cette haine, du besoin d’émigration qu’elle implique, il n’a pas de
raison majeure d’être poète, au sens lyrique où de son temps on comprend ce mot, quand
on « chante ». Mais le monde des vers est pour lui un monde admirable, animé de sa vie
propre. L’instrument qu’il tient est sûr, fort et fin. Il ne s’en servira pas pour
animer de grandes causes ou déclarer de grandes passions, mais pour exposer de grands
sujets.
Ces grands sujets sont ceux des religions antiques. Leconte de Lisle n’est pas du
tout un poète religieux, mais au contraire furieusement antireligieux, le seul grand
poète français, peut-être, qui ait haï le christianisme. Mais il est le poète des
religions, le gardien puissant et proclamateur de leurs monuments vides, le
conservateur d’un musée Guimet poétique. Il connaissait admirablement les grands
poètes grecs et de la plupart il a donné de belles traductions en prose que leurs noms
propres barbarisés font méconnaître aujourd’hui. (Moréas l’accusait de jouer de
l’Homère sur le bobre madécasse, et il y avait de cela.) Mais surtout il les a
utilisés dans les mythes helléniques et les paraphrases des Poèmes
antiques qui relèvent plus de la cithare que du bobre. Ajoutons que le
Second Empire est l’époque où l’on se met à traduire les épopées dites primitives,
hindoues, scandinaves, finnoises. L’auteur des Poèmes barbares y
découpe de larges pans de narration épique, où il remet autant de barbarie qu’en peut
comporter l’alexandrin français, c’est-à-dire peu. Il n’a touché l’Asie que du dehors,
en bibliothécaire. Sa Grèce de marbres blancs, de ciel bleu, de raison, de vérité, de
noms propres, nous paraît aujourd’hui scolaire. Et il est remarquable que ce poète des
mythes n’ait créé aucun mythe vivant, n’ait eu ni son Centaure ni son
Satyre.
Venu de l’île Bourbon à vingt ans, après un voyage dans les îles de la Sonde, il en
garda sinon la nostalgie, tout au moins les souvenirs d’enfance, qui lui inspirèrent
d’admirables poèmes personnels, les seuls paysages tropicaux qu’il y ait dans la
poésie française, et des évocations de la faune indienne qui font de lui un animalier
, notre Barye littéraire.
Louis Ménard a peu écrit en vers, et cent beaux vers des Rêveries d’un païen
mystique ne suffisent pas pour faire sortir de l’ombre de Leconte de Lisle
cet Alexandrin original et ingénieux. Mais il ne faut pas oublier parmi ces
Parnassiens de la grande époque un poète provincial probe, bien doué et bien en place,
Louis Bouilhet. Sainte-Beuve voyait en lui un disciple de Musset : à tort, bien qu’il
y ait quelque liaison entre la strophe épique de Melænis et celle de
Namouna. La vraie liaison (sans imitation) est d’un côté avec Leconte
de Lisle, puisque Melænis est un grand poème archéologique d’une forme
robuste, et que Bouilhet dans les Fossiles se fit l’animalier parfois
heureux de la faune antédiluvienne et le peintre des paysages de l’époque secondaire ;
d’un autre côté avec Flaubert, dont il était le compatriote, l’ami et le conseiller,
et dont la prose archéologique équilibre la poésie archéologique du Parnasse ; par là
ce groupe d’art érudit, décoratif et solide fait bloc.
N’en croyons pas tellement éloigné Théodore de Banville, le génie aimable, éclatant
et heureux de Théodore de Banville. Certes, si la littérature de l’Empire montre d’un
côté un visage pessimiste, de l’autre un visage frivole, on peut tenir, dans une
certaine mesure, Banville pour son délégué à quelque frivolité. Son clair optimisme
forme un contraste parfait avec le pessimisme radical de Leconte de Lisle. Et, au
contraire encore de celui-ci, le zèle pour la forme est associé chez lui à une
facilité ovidienne. Né cinq ans après Leconte de Lisle, il débute dix ans avant lui en
1842, avec les Cariatides, un titre déjà parnassien. Il inventé avec
les Odes funambulesques un esprit du lyrisme gratuit, de la rime en
calembour, de l’allusion contemporaine qui fait de lui l’Offenbach de la poésie, et
qui ne s’est éventé qu’après avoir engendré pendant deux générations toute une
école.
Et lui aussi fait, comme un bon Tétrarque, ses fouilles dans le passé. Les
Exilés sont des fragments épiques de grande allure, le
Forgeron peut passer pour le seul mythe grec vivant, créé et
créateur, qu’ait laissé le Parnasse, et par les Trente-six ballades joyeuses à
la manière de François Villon, et les
Rondels composés à la manière de Charles d’Orléans, il ramène dans
la poésie le rondeau et la ballade, comme Sainte-Beuve y avait ramené le sonnet. On
l’imagine d’ailleurs au xve
siècle, grand rhétoriqueur,
poète de cour attaché aux maîtres de la Toison d’Or, aux seigneurs des meilleurs vins
de la chrétienté.
Les fouilles de Banville dans le passé sont divertissement, et non, comme celles de
Leconte de Lisle, émigration. Leconte de Lisle hait son temps, Banville en le moquant
l’adore. Il fallait qu’en outre cette génération eût son très grand poète, celui qui
vécut et sentit et rendit puissamment, tragiquement, son temps. Il ne lui manqua pas :
ce fut Baudelaire.
La poésie romantique est une poésie héroïque et le poète romantique cultive les
attitudes héroïques, le décor héroïque. Il vit sinon dans un perpétuel contentement et
une perpétuelle présentation noble de lui-même, du moins dans les conditions, les
responsabilités et les exigences de sa gloire. Lamartine et Victor Hugo prennent assez
ordinairement l’attitude d’un monument à sculpter sur leur tombeau, et ce sont, comme
leur père Chateaubriand, des artistes en destinée, en leur propre destinée. Il en va
de même, au fond, d’Alfred de Vigny et d’Alfred de Musset, qui ont besoin d’amours
illustres, expriment leurs peines et leurs dégoûts par des proclamations oratoires
comme Rolla et Chatterton. Leurs misères sont misères
sinon de rois dépossédés, du moins d’orateurs réduits au silence. Quand Chateaubriand
déclarait qu’il était las de tout et qu’il ne demandait qu’une cellule pour y finir sa
vie, un ami murmura : « Oui, une cellule sur un théâtre ». C’est assez le caractère de
la cellule romantique, s’appelât-elle la Maison du Berger.
Mais à ce déversement du poète vers l’extérieur s’opposera, chez d’autres natures
poétiques, une conversion du poète vers l’intérieur ; à ce sentiment de la grandeur
une conscience de la misère ; à cet illusionnisme de magnificence, un réalisme du vice
et du péché ; à l’instrument éclatant sur lequel une peau sonore est tendue, ce cœur
ténébreux de l’homme, qui, selon l’expression de Pascal, est creux et plein d’ordure ;
à la cellule sur un théâtre un confessionnal
dans les
ténèbres. C’est à peu près à cette fonction que le génie des balancements et des
contrastes inhérent à une littérature saine délègue en 1829 les Poésies de
Joseph Delorme de Sainte-Beuve, en 1857 les Fleurs du Mal de
Baudelaire.
Quand parurent les Fleurs du Mal, Sainte-Beuve dit :
« Joseph Delorme, c’est les Fleurs du Mal de
la veille. »
À quoi un fleuriste, qui vend les fleurs de la veille à moitié
prix des fleurs du jour, répondrait que Sainte-Beuve se rend justice. Mais celui-ci
entendait bien ne mettre l’accent que sur son rôle de précurseur et par là, lui aussi,
en somme, il se rendait justice.
Son originalité, en 1829, était aussi incontestable que méconnue. C’était un poète
clairvoyant et triste, qui ne trouvait sa poésie que dans cette clairvoyance et cette
tristesse, ne la projetait pas autour de lui en illusions ornées. Lui-même opposait
avec une mélancolie qui tournera vite en aigreur sa place de poète sacrifié, inquiet,
peu aimé, au rayonnement olympien de Victor Hugo, son habitude des ténèbres à cette
familiarité de la lumière. Baudelaire admirera très fort, et avec raison, la pièce de
la Veillée écrite le 22 octobre 1828 et dédiée à Victor Hugo où
s’éclaire le contraste saisissant des deux destinées.
Mais s’il serait tout à fait injuste de dire que ce poète triste est un triste poète,
tout au moins pourra-t-on avouer que ce poète clairvoyant n’est pas un très grand
poète. C’est ainsi que cette pièce de la Veillée commence par
trente-quatre vers qui sont beaux, qui en paraissent le versant ensoleillé, échauffé
d’ailleurs par le rayonnement hugolien, tandis que, les dix-huit derniers, un nord
froid et bas, l’achèvent dans une platitude désespérante. Et c’est cette platitude
qui, si fréquente dans Sainte-Beuve, a rebuté tant de lecteurs, a dès les
Pensées d’Août découragé et fait disparaître dans l’indifférence
publique cette originale poésie, l’a rejetée en effet à l’état de fleur de la
veille.
La fleur du jour, c’est la fleur de la veille plus la floraison. La poésie de
Baudelaire, c’est la poésie de Sainte-Beuve plus la poésie. Je veux dire la matière de
cette poésie plus le rayon
et le génie de la poésie pure,
aliment de lumière, réservé aux dieux, et auquel Sainte-Beuve n’a pas goûté. On
distinguera dans les Fleurs du Mal cette matière et ce rayon.
La matière commune à la poésie de Sainte-Beuve et de Baudelaire est faite de quatre
éléments : un christianisme intérieur, une intelligence critique, la vie secrète d’une
grande capitale, Paris, enfin une alliance avec la prose.
1º Un christianisme intérieur, contraire au christianisme transmis aux poètes
romantiques par Chateaubriand et par l’esprit du Génie de 1802.
Contraire en ceci, que le christianisme des romantiques est un christianisme sans la
conscience du péché originel, c’est-à-dire un christianisme évidé de sa substance et
réduit à l’écorce. Or le péché originel, ce mal de la volonté, Sainte-Beuve en ébauche
le poème dans Joseph Delorme, il en écrit le roman d’analyse dans
Volupté, et ce n’est pas tout. Comme il est avec cela un grand
critique, un grand historien de l’histoire naturelle des esprits, il va avec
Port-Royal chercher le péché originel dans cette doctrine et ce
personnel janséniste qui en ont été en France comme la maison mère ou le laboratoire.
On remarquera d’ailleurs que le port-royalisme de Sainte-Beuve ne survit guère à sa
poésie morte jeune et qu’après le deuxième volume de Port-Royal
l’esprit du xviiie
siècle dont Baudelaire aura toujours
horreur, gagne de plus en plus chez le critique. Mais chez Baudelaire le sentiment de
l’homme pécheur, originellement, naturellement et affreusement pécheur, « le
spectacle ennuyeux de l’immortel péché »
demeurent immuables. Le péché a
marqué la nature : Baudelaire déteste la nature. « La nature ne peut conseiller
que le crime. »
L’homme naturellement bon est un rêve insensé du
xviiie
siècle, aggravé par les Hugo et les Sand.
« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. »
Toute
civilisation vraie est une réaction contre la nature, une atténuation au péché
originel. Et « toutes les hérésies actuelles ne sont que la conséquence de là
grande hérésie moderne : la suppression de l’idée du péché originel »
. Pour
la première fois depuis Racine revient authentiquement et pleinement une poésie du
pécheur et du péché.
2º Une intelligence critique. Nous avons deux volumes d’essais critiques de
Baudelaire. Tout le monde convient que
sa critique est avec
celle de Sainte-Beuve une des plus intelligentes et des plus pénétrantes du
xixe
siècle, aussi aiguë, aussi en avance quand il
s’agit de juger Madame Bovary que lorsqu’il s’agit de présenter Wagner
ou Delacroix. Mais cette intelligence critique, comme poète il l’applique surtout à
lui-même. Un Voyage à Cythère demeure le poème type d’une clairvoyance
atroce. L’Examen de minuit est l’examen de conscience même de la vie de
Paris. Baudelaire a prononcé le mot de « confessionnal du cœur »
et ce
mot correspond bien pour lui à une réalité. Sa lucidité sur l’homme est de la famille
de la lucidité de Pascal, qui aurait vu dans le poète le plus intelligent des
réprouvés. Rien en tout cas n’est plus éloigné du puissant illusionnisme et de la noce
d’or romantiques.
3º Un sentiment aigu de Paris. Si Victor Hugo a été le poète du décor de Paris, de
ses commémorations, des grands courants qui ont traversé ses citoyens et brassé son
histoire, si Sainte-Beuve a découvert les paysages des banlieues pauvres et du Paris
populaire, Baudelaire en a l’âme, une âme raffinée et perverse, l’âme de ses
nuits, l’âme de son spleen. Le Spleen de Paris n’a-t-il pas été le
titre primitif des Poèmes en prose ? Paris a fait la gloire de
Baudelaire lentement, en l’espace d’un demi-siècle par des découvertes successives,
par la conscience que prenait la grande ville de son secret, de son poison, de son
poète.
4º Une alliance enfin avec la prose, alliance qui est quelque chose d’original et
qu’il ne faut pas prendre pour une déchéance. L’échec poétique de Sainte-Beuve, à
l’époque même où le vers français contint son maximum de musique et de ciel, ne
vint-il pas surtout du prosaïsme, ou plutôt des prosaïsmes qu’il y mêlait, que nous
avons appris à goûter d’une certaine façon, mais qui blessaient les oreilles des
contemporains par leurs rugosités, offensaient les amis, alors comblés, de la poésie
forte et pure ? Il y a pareillement un prosaïsme de Baudelaire, ou plutôt il y a le
problème du prosaïsme de Baudelaire, ce que les uns appellent dans ses vers,
platitudes ou incorrections, est tenu par les autres pour une nudité volontaire
destinée à produire un effet comme ces parties non taillées que Rodin laisse dans ses
marbres. Voyez
par exemple les prosaïsmes dont est semé
l’admirable poème du Cygne. Les uns sont scandalisés de le voir se
terminer par cette platitude :
D’autres admirent précisément que le poème ne s’achève pas, que ses derniers vers ne
soient que des rêves ébauchés, dans un langage et des images eux-mêmes ébauchés et le
dernier vers leur paraît d’une musique immense.. Ils pensent que des Parnassiens
auraient placé, conformément à leurs recettes et à leurs habitudes d’école cette
strophe opulente à la fin :
Et ils estiment que d’avoir passé dans la poésie et la sonorité pour s’abattre dans
la prose et dans le balbutiement d’une voix mélancolique qui s’éteint, le poème est
plus consubstantiel au tableau ou au mythe du cygne égaré sur le pavé sec et dans la
poussière de Paris. Tous les prosaïsmes de Baudelaire donneraient lieu à de pareilles
discussions.
La vérité est qu’il y a un rapport baudelairien d’une prose nue et d’une poésie pure
incorporées également au vers, — que l’une et l’autre ont longtemps inquiété et blessé
des oreilles conformistes, accoutumées à des consonances traditionnelles, — que, comme
c’est ordinaire, non seulement on s’est habitué à cette dissonance, mais on y a
reconnu un art plus subtil, et plus délicat que l’art de la consonance, qui est par
exemple celui de Gautier ; que si d’ailleurs une défaillance peut devenir une beauté,
que si défaillance et dissonance sont ici indiscernablement mêlées, il n’en reste pas
moins que Baudelaire, poète très supérieur à Gautier, ne connaissait pas sa langue et
la grammaire de sa langue comme
Gautier ; qu’il n’eût pas
écrit la dédicace lapidaire des Fleurs du Mal à Gautier s’il n’eût été
le premier à se rendre compte de cette infériorité.
Il est des baudelairiens fanatiques qui ne veulent pas reconnaître la moindre
défaillance dans la beauté de Baudelaire, la moindre paille dans son métal. Mais je
crois que même parmi ceux-là nul ne défendra le titre ridicule et rococo des
Fleurs du Mal. Il paraît qu’il fut conseillé par les libraires comme
plus « public ». Il est fâcheux que le poète n’ait pas chassé ces marchands du temple,
et qu’il ne s’en soit pas tenu au titre qu’il avait d’abord choisi : les
Limbes, qui eût beaucoup mieux marqué le caractère catholique du
poème.
D’après une tradition théologique qui a déjà fourni à Casimir Delavigne le sujet d’un
poème (le seul bon poème qu’il ait écrit) les limbes seraient une sorte de quatrième
état de la topographie d’outre-monde, ni le paradis, ni le purgatoire, ni l’enfer, un
lieu sans joie ni peine, réservé aux enfants morts sans baptême, aux païens infidèles,
aux hérétiques de bonne foi et de bonne vie, tradition que d’ailleurs l’Église
catholique n’a nullement consacrée, que le catéchisme ignore, et qui n’a jamais pris
une forme précise. Le catholicisme moins religieux que philosophique et littéraire de
Baudelaire avait besoin d’un lieu intermédiaire, particulier, original où se loger
entre Dieu et le diable. Le titre des Limbes marquait cette
localisation géographique des poèmes de Baudelaire, permettait de mieux apercevoir
l’ordre que Baudelaire a voulu établir entre eux, qui est l’ordre d’un voyage, et
précisément d’un quatrième voyage, un quatrième voyage après les trois voyages
dantesques de l’Enfer, du Purgatoire et du
Paradis. Le poète de Florence continué dans le poète de Paris.
Les Limbes (rendons-leur provisoirement ce titre) de 1857, auxquels
les éditions suivantes des Fleurs du Mal n’ont rien ajouté d’essentiel,
sont divisés en six parties où Baudelaire a classé soigneusement les poèmes écrits
sans ordre pendant quinze ans, et il a voulu que ces six parties représentent les six
moments d’une « alchimie poétique » de la destinée, ou plutôt les six étapes d’un
voyage de la vie à la mort, à
travers un pays et un paysage
catholique, désignés et, circonscrits par le poème initial Au
Lecteur.
La première partie, Spleen et Idéal, contient plus de la moitié du
recueil. Elle représente en effet la condition réelle, la condition humaine de
Baudelaire. Et aussi sa condition professionnelle, celle du poète. La condition du
poète ! On sait quelle figure monumentale le romantisme, Lamartine, Hugo, Vigny,
Musset, ont par le lyrisme, le théâtre, la politique, conféré à ce problème. Il est
naturel et nécessaire que la première pièce de Spleen et Idéal soit
Bénédiction, ce Chatterton à la troisième puissance
dont l’Albatros était une ébauche, placée ici à la suite du tableau.
Les quatorze poèmes qui suivent jusqu’à Châtiment de l’orgueil
pourraient dès lors s’appeler la Comédie Poétique, au sens de la
Divine Comédie. Puis viennent le poète devant les formes, devant la
Beauté et, à partir de la Chevelure, le poète chez les femmes, le poète
devant la femme, soit, pour rappeler des précédents (car Vigny représente une manière
d’Ancien Testament de Baudelaire) après Chatterton et la Maison
du Berger, la Colère de Samson. Colères, adorations,
humiliations, luxures, sensualités des fourrures ou des parfums qui ajoutent leurs
harmoniques à la note terrible de la Vénus noire ou de la Vénus publique — puis
l’autre, l’ange gardien, la Muse et la madone, la très bonne et la très chère, celle
de Confession, de Chant d’automne, et de
l’Invitation au voyage ; ces vers d’amour qui tiennent presque la
moitié de Spleen et Idéal se terminent en la saison du Sonnet
d’automne, que suit avec Tristesses de la lune le premier
poème de Spleen ; puis, avec quelques dissonances causées par la
nécessité de trouver une place à tous les poèmes écrits depuis quinze ans, les vingt
derniers poèmes appartiennent au Spleen, pour se terminer par le
Goût du néant, l’Alchimie de la douleur,
l’Héautontimorouménos, l’Horloge, ce poème final, qui
est le poème du désespoir absolu et qui donne rigoureusement son contrepoids au
premier, Bénédiction.
Le premier cycle, à lui seul, formerait un tout. Mais un second cercle commence, à la
manière des cercles, des bolge dantesques. Ce sont les dix-huit poèmes des
Tableaux parisiens. Il y a une Comédie Poétique
pour le poète. Et il y a
aussi pour l’homme habitué aux
« plis sinueux des vieilles capitales »
une comédie parisienne, qu’il
ne faut pas prendre davantage au sens comique, mais tragique. La vieille capitale du
grand poète de Paris vit pour lui, vit en lui comme une femme, comme ces femmes mûres,
lourdes de souvenir, de passé et de péché qu’il a seules aimées. Les Sept
Vieillards, les Petites Vieilles, le Crépuscule du
matin sont mal nommés Tableaux parisiens : c’est le cœur de
Paris, son secret, sa mystique. Baudelaire a haï la nature, mais il recrée ici une
capitale comme une nature.
Une capitale, une foule, c’est un motif de fuite, de fuite dans l’anonyme, parmi les
hommes et parmi les femmes, ces arbres de la forêt, et où l’on oublie tel homme et
telle femme. Mais cette fuite et cette perte, on les trouve aussi bien et mieux hors
des hommes, sans les hommes. À Baudelaire poète de Paris, le troisième cycle fait
succéder Baudelaire poète des Paradis artificiels, qu’il a, avec l’aide de Thomas de
Quincey, longuement décrits ailleurs. Ici il n’en retient qu’un, le seul qui ait des
titres de noblesse poétique, le Vin. Des cinq petits poèmes du Vin,
Baudelaire a voulu faire un cycle, une section autonome de son livre, au même titre
que des cent poèmes de Spleen et Idéal.
Le voyage devient de plus en plus périlleux, attire de plus en plus la réprobation,
d’ailleurs sollicitée, de l’« hypocrite lecteur, mon semblable, mon
frère »
. À la vie normale du poète romantique, à la vie secrète de Paris, au
péché de l’ivresse, succède, pour former le quatrième cycle, le Mal. Le
titre de Fleurs du Mal est réservé particulièrement à douze poèmes, les
douze apôtres du diable, les plus osés du livre, ceux-là même que les tribunaux ont
obligé Baudelaire à supprimer : Une martyre, Lesbos, Femmes damnées. Et
le Voyage à Cythère qui est le onzième, nous paraît la forme la plus
audacieuse et la plus forte qu’un grand poète ait donnée à une confession, à un
vêtement de prophète qui se déchire du haut en bas. Après le cercle du vin le cercle
du vice, du vice clairvoyant, du vice désespéré, du vice puni.
Puisque le poète refuse l’illusionnisme romantique, la dissimulation lâche,
l’ignorance et les masques, tout ce qui est le vice dans le vice, puisqu’il a opté
pour la « conscience dans
le mal » quel cercle se creusera
donc sous le cercle du mal ?
Celui de la révolte. Après avoir opté pour le mal, le poète optera pour le chef du
mal, pour le diable. Les trois seules pièces de Révolte, le
Reniement de saint Pierre, Abel et Caïn, les Litanies de
Satan, Baudelaire a voulu qu’elles aussi fissent un cercle, un cycle. Ce
sont les frontières des limbes et de l’enfer, à la manière dont les paradis
artificiels regardaient vers le paradis. Et il suffit de lire ces trois pièces et de
regarder dans les yeux le masque de Baudelaire pour se convaincre que tout cela leste
terriblement sincère, et que, lorsque Brunetière appelle Baudelaire un Belzébuth de
table d’hôte, c’est Brunetière seul qui est à la table d’hôte, qui y fait le
funambulesque major.
Un sixième cycle reste seul possible : la Mort. C’est le titre des six
poèmes de la dernière partie. Ils légitiment le titre primitif du recueil. La mort
baudelairienne n’est ni un espoir de paradis,-ni une épuration par les épreuves, ni
une chute dans l’enfer. C’est un passage dans les limbes que méritent les
Amants, les Pauvres, les Artistes.
C’est la Fin de la journée, c’est le Rêve d’un curieux.
C’est enfin le Voyage. Cette pièce du Voyage met le
point final à ces poèmes d’un voyage à travers le monde humain, sur les frontières du
monde humain, hors du monde humain. La condition humaine est affreuse, mais elle n’est
pas la seule. Sur les débris de la vie et loin de l’humanité, en avant !
Le Voyage par là rejoint la Bénédiction, le dernier
cercle revient au premier, comme dans le poème de Nerval, la treizième heure revient
sous la forme de la première. Le voyage des Limbes sur une crête entre
l’enfer et le ciel est terminé. Tel était le message confié à Baudelaire. Poète, il
n’avait rien d’autre à dire, pas d’autre livre à donner que les Limbes.
Il eût vécu plus longtemps qu’il eût simplement ajouté d’autres poèmes au livre
unique, dont ses papiers, ses journaux intimes, forment le , et en lequel
Paris a reconnu depuis trente ans sa Divine Comédie.
Une vingtaine d’années après les Tétrarques naît la volée de leurs disciples, à la
date moyenne de 1840, soit Léon Dierx en 1838, Sully Prudhomme en 1839, Herediak et Coppée en 1842,
Catulle Mendès en 1843, Anatole France en 1844. Ils débutent à la fin de l’Empire. Ce
sont les Parnassiens proprement dits.
Ils trouvèrent en effet ce nom, ou plutôt les petits journaux leur trouvèrent ce nom,
parce que le recueil collectif de vers que publia en 1866 le libraire Lemerre, qui
débutait comme éditeur de jeunes poètes s’appelait le Parnasse
contemporain. On était parnassien d’ailleurs à très bon compte ; il
suffisait de rimer correctement et de se déclarer contre la facilité, la
sentimentalité, la banalité. C’est-à-dire contre des substantifs et contre de
mauvaises habitudes, mais non contre des personnes. Ces jeunes poètes étaient
extrêmement respectueux, de mise et d’habitudes correctes, généralement employés de
bureau : ils demandèrent, pour leur premier recueil, des vers à Auguste Barbier
lui-même. Vénérant M. de Lamartine, ils en étaient réduits à se chercher des
adversaires parmi ses disciples de province et les Muses de département. Des poètes de
la génération romantique, les Parnassiens ne déclassent guère que Béranger. Hugo reste
le dieu et ce sont les Parnassiens eux-mêmes qui constituent leurs prédécesseurs en
tétrarchie pour leur apporter l’hommage.
Ils sont de grands disciples. Ils n’introduisent aucune fulguration, aucun frisson
nouveau. Il serait regrettable qu’ils n’eussent pas existé, mais s’ils manquaient il
ne manquerait
sans doute rien de capital à la poésie
française. Il y a parmi eux des élèves de grands ateliers, ceux de Leconte de Lisle,
de Banville et de Baudelaire. Beaucoup des poètes parnassiens appartiennent d’ailleurs
à deux ou trois de ces ateliers : Coppée et Mendès ont travaillé selon l’occurrence
d’après n’importe lequel des Tétrarques.
Ce n’est pas là une critique. D’abord il est nécessaire et sain que de grands poètes
fassent école. Ensuite, les Tétrarques, élèves eux-mêmes souvent, de Hugo ou de
Sainte-Beuve, avaient inspiré bien d’autres poètes que leurs Épigones. L’influence des
Poèmes antiques n’est pas étrangère à la Légende des
siècles, ni celles des Émaux et camées aux Chansons
des rues et des bois. Enfin les Épigones du Parnasse retenus par la
postérité l’ont été en raison de leur originalité, qui est réelle.
On distinguerait aisément dans le Parnasse le courant décorateur, sorti de Leconte de
Lisle, le courant fantaisiste, sorti de Banville, le courant intimiste, sorti de
Baudelaire.
Contemporains de l’époque où les pièces d’honneur du salon étaient de grandes
machines historiques, portant eux-mêmes au théâtre d’autres grandes machines
historiques, les Parnassiens ont eu un sens vif du décor archéologique. Coppée et
Mendès ont écrit sous forme de récits épiques leur petite Légende des
siècles. Une seule forme originale est sortie de là : le sonnet de
Heredia.
Aucun cadre ne favorise mieux que celui du sonnet le poète épris de perfection
technique. Aussi le Parnasse a-t-il été un grand atelier de sonnets, dont Heredia est
devenu le patron, à un tel point qu’après lui le sonnet est entré dans le sommeil,
qu’il dort encore. Cet ouvrier d’art a compris le sonnet comme une reliure, ou une
armure : mais reliure admirable sur un texte banal, armure de rimes, vide comme celles
d’Éviradnus, où sous la bourguignote un rat (de bibliothèque)
grignote. Les sonnets historiques romains, castillans, japonais, des
Trophées, ont vécu, ils ont ébloui, dans leur nouveauté, les hommes
cultivés, de 1880 à 1900. Ils ont pris ensuite pour les jeunes garçons de province, au
temps de Francis Jammes, la figure auguste et creuse des Envois de
l’État dans le musée de leur ville natale. Quand on voit présenter sur le
plat d’un sonnet la rime, qui eût été hugolienne, d’ombre ou sombre avec scombre, on
se rend compte des raisons pour lesquelles Hugo méprisa le sonnet. Et l’on voit aussi
en lisant Heredia que le sonnet ne pouvait guère sortir du cercle parfait où l’enferma
Ronsard, sous les auspices de qui Sainte-Beuve l’avait ranimé. Les sonnets de Heredia
qui sont restés les plus beaux, les seuls émouvants sous leurs contours parfaits, ce
sont les sonnets grecs et les sonnets de la Renaissance, ou les sonnets simplement
humains, ceux qui s’élèvent simplement, ainsi qu’un sein respire, en quatre
ondulations, et se terminent comme un sourire qui va vers un visage humain, pour ce
visage seul, non comme ce sourire au photographe, fléau du sonnet moderne.
Le Parnasse fantaisiste issu de Banville ne manque pas d’agrément. C’est un don
exquis que d’avoir de l’esprit en vers et d’en mettre dans ses rimes. Si Mendès a
cherché vainement ce don, il ne manque pas à Coppée. Il fut le principal héritage
qu’ait reçu le pauvre Albert Glatigny. Émile Bergerat y participa aussi dans sa
Lyre comique. Comme Heredia dans le sonnet et Banville dans la
ballade, Léon Valade but dans un petit verre bien à lui, le triolet. Mais les vrais
héritiers de Banville sont un peu postérieurs à la génération des Épigones : ce sont
le délicieux Gabriel Vicaire (vingt ans en 1868) qu’il ne faut pas enfermer dans les
seuls Émaux bressans, et le balladeur patenté Laurent Tailhade (vingt
ans en 1874) qui fit couler sur ses contemporains, par des gargouilles archaïques
étonnamment sculptées, son flot injurieux.
Malgré ses déclarations sur la poésie objective, malgré ses ambitions décoratives
utopiques, ses clowns qui veulent percer les cerceaux pour rouler dans les étoiles,
c’est dans la poésie de l’intimité et de la confession, sur la trace de Baudelaire,
que le Parnasse a trouvé la voie libre.
En 1868, François Coppée intitulait Intimités son deuxième recueil
poétique. Le meilleur de Coppée est en effet dans une poésie intime, délicate,
généralement clairvoyante, pas trop hypocrite, de petit bourgeois, de petit employé,
de petit amoureux, de petit poète. Nous avons dit que Béranger fut le seul
poète que le Parnasse liquida. Mais il ne le liquida qu’en le
remplaçant. La popularité de Coppée, comme celle de Béranger se rattache à la mystique
française du petit, à l’accent religieux que prend ce mot au titre
d’un journal ou dans un discours politique. C’est d’ailleurs au titre du recueil
coppéen de 1872, les Humbles, que le langage officiel a dû un mot dont
il abuse, et auquel Jules Lemaître trouvait à bon droit quelque chose de cafard. Les
innombrables récits de Coppée, genre Grève des Forgerons, ont formé une
sorte de romancero du petit, peu original, car il est tout entier
déjà dans Sainte-Beuve, et à l’aide duquel Coppée a reculé certaines bornes de la
niaiserie. Mais il reste bon Parnassien, même grand Parnassien, par une forme
parfaite, par des ressources toujours renouvelées d’atelier, où l’on sent la main
experte de l’ouvrier parisien (il était d’ailleurs d’origine belge). Ce n’est pas dans
le même sens que nous appellerons Coppée comme Baudelaire poète de Paris : le nom,
tout de même, lui convient exactement.
Sully Prudhomme reste le poète le plus considérable de ce Parnasse héritier. Nul
évidemment n’est moins baudelairien que ce conformiste sage, ce bourgeois renfermé et
prudent, ce rationaliste pur. Cependant il a, comme Baudelaire, réagi contre le
convenu romantique. Il s’est tourné vers le dedans. Il a été un poète psychologue, une
sorte de Jouffroy parnassien : précis, méticuleux, timide, inquiet. Les vers nombreux
qu’il a consacrés à un amour méconnu ne nous touchent plus guère, ne lui ont valu
qu’une place minime parmi les poètes de l’amour. Mais beaucoup de ses pièces en
stances ont donné avec détail, ligne et clarté, le modèle de la pointe sèche
psychologique. Le poème de la Justice reste un beau dialogue de l’âme
avec elle-même, contient des sonnets admirables. On n’en dirait pas autant de son
épopée du Bonheur, son effort le plus considérable, et son échec le
plus complet.
Il faut compter Anatole France parmi les poètes parnassiens. Les Poèmes
dorés sont un des bons produits de l’école. Et puis, chez Lemerre où il tint
longtemps une place de factotum, c’est lui qui en 1876 s’occupa de choisir les poètes
du Troisième et dernier Parnasse contemporain. Et enfin la liaison des
bibliothécaires et des érudits, des ingénieurs du Parnasse, avec une
littérature du roman et de l’histoire plastiques et savants, doit être évoquée
particulièrement à l’occasion de France. Entre Salammbô sur sa rive
droite, Thaïs sur sa rive gauche, le fleuve historique du Parnasse
coule comme le Rhin entre ses burgs.
Mais Vater Rhein se rapporterait plutôt à un autre nom. N’oublions
pas que de 1848 à 1885, c’est-à-dire tant que fleurissent ces deux volées des
Tétrarques et Épigones, Hugo est là, produit, et surtout publie. La survivance du
romantisme accompagne indiscernablement la vie du Parnasse, et dans quelle mesure
peut-on dire que tels et tels sont parnassiens ou romantiques ?
On ne songera pas cependant à ranger parmi les Parnassiens Déroulède, Richepin,
Clovis Hugues, qui nés de 1846 à 1851 sont des Vingt ans en 1870 et
qui, peut-être sous l’influence de la poésie patriotique d’alors, représenteront sous
la Troisième République un idéalisme romantique, proclamateur, oratoire : national
avec Déroulède, social avec Clovis Hugues. Quant à Richepin, qui a tenu une place plus
importante et qui est presque aussi oublié, il fut surtout un normalien éloquent et
instruit, un descendant des rhéteurs latins et des rhétoriqueurs français. Il a
vraiment inventé quelque chose avec la Chanson des gueux, où il se
saisit de cette part de l’héritage romantique que l’on appelait le truculent ; il a
été un poète passable de la vie sensuelle dans les Caresses, et il est
tombé à plat quand il a voulu vêtir la défroque d’un Lucrèce de foire avec les
Blasphèmes.
Si de tous ces demi-maîtres ou quarts de maître on voulait passer aux sous-disciples,
on n’en finirait pas de nommer des poètes. Les Tétrarques et même les Épigones ont été
des pères de familles nombreuses. Par l’attention qu’il a apportée aux questions de
métier, par la probité technique, qu’il a mise à l’honneur, le Parnasse a contribué à
faire de la poésie, sinon un métier, du moins un exercice, attrayant et en somme
facile. Quel écrivain, dans ces trente dernières années de la République, n’a pas
débuté par un recueil de vers plus ou moins parnassiens ? Pendant trente ans, les
Français ont fait des sonnets avec autant de facilité qu’autrefois les Italiens. Le
petit lyrisme, comme au xviiie
siècle la tragédie
d’école, a coulé à pleins bords.
Flaubert était à Constantinople quand de Balzac il apprit la mort de Balzac. Il
allait avoir trente ans. Le problème de l’héritage d’Alexandre inquiétait Paris.
Flaubert ne pensa pas, ne paraît jamais avoir pensé, que l’héritier pût être lui.
Quand lui-même mourut trente ans après, le doute n’était plus permis. Mais l’hégémonie
disparut avec lui. Balzac eut un successeur, Flaubert non.
L’œuvre de Flaubert n’est pas un monde, comme celle de Balzac. Elle n’est pas
constituée, comme la Comédie Humaine par son titre, en corps
littéraire, en Cosmos. Elle part en diverses directions, tente diverses expériences.
Si l’œuvre flaubertine portait comme celle de Balzac un titre général, ce serait celui
de Montaigne : Essais. Et les Essais de la maison de
Croisset ont institué, dans la littérature française, comme ceux de
la tour périgourdine.
Une fortune et une famille, un héritage et une hérédité, une tranquillité et une
indépendance fortement bourgeoises, soustraites aux affaires et au mariage, dans la
province à la fois la plus originalement solide et la plus proche de Paris, ont permis
à Flaubert d’épouser la littérature, de mener ses Essais en toute
lenteur et patience. Ces Essais se sont complétés d’une façon inattendue après sa mort
par deux ailes très importantes : l’œuvre manuscrite de jeunesse, et la
correspondance.
Dans l’œuvre de jeunesse importent uniquement les recueils autobiographiques, soit
l’autobiographie directe des Mémoires d’un fou et de
Novembre, et l’autobiographie transposée de
la première Éducation sentimentale. Écrits entre 1840 et 1845, ils
font voir Flaubert en possession d’un style aisé, puissant, inspiré du style oratoire
romantique ; — d’une singulière aptitude à dramatiser, à poétiser les événements les
plus banals de sa vie, d’une vie, — et, dans la première Éducation,
d’un art et d’un humour du récit qui annoncent le vrai romancier. Nul doute que si
Flaubert avait publié cette Éducation, et s’il avait fréquenté la
Brasserie, la tablée réaliste autour de Courbet ne l’eût adopté et soutenu. Mais ce
grand bourgeois, ce vrai bourgeois, eut toujours horreur de la bohème, des coteries ;
il ne connaissait à Paris que le Café Anglais, Brébant, Tortoni et similaires ; il
fréquenta l’atelier de Pradier, non celui de Courbet.
Son ambition était d’écrire un Faust, ou plutôt un Second
Faust. Comme jadis la Pharsale de Brébeuf, les provinces
admirèrent longtemps l’Ahasvérus de Quinet, qui est de 1833, et qui est
une somme de l’histoire, des religions, des philosophies, développée panoramiquement,
avec grandiloquence, mythes, personnages animateurs, le Juif-Errant de la légende
paraissant désigné par la Providence même comme le compère de cette revue planétaire.
En 1845 une Tentation de saint Antoine de Breughel, au musée de Gênes,
suggère à Flaubert que le défilé des tentations du célèbre ermite, nourri par un
défilé de lectures, devenu un défilé de visions mythologiques, historiques,
philosophiques, pandémoniques, ferait encore meilleur visage. Il produisit avec
facilité, en un an de travail, une œuvre énorme et d’une vigueur, d’une imagination,
d’une luxuriance, d’un jet de style . Bouilhet, qui était devenu sa
conscience artistique, eut sans doute raison de lui en déconseiller la publication,
s’il le tourna, par la même occasion, vers le sujet de Madame Bovary.
Mais l’immense Saint Antoine reste la plus belle flambée de ce qu’on
pourrait appeler le romantisme de province, et très supérieur en intérêt à l’
amendé qu’en publie beaucoup plus tard Flaubert.
Du tremplin attardé et solitaire de la province, Bouilhet le tournait ainsi vers
l’observation de la province, et de l’art de
province aux
mœurs de province. Bouilhet savait d’ailleurs ce qu’il faisait. Flaubert est encadré
par une génération littéraire rouennaise née vers 1820, des camarades de collège avec
qui il a un langage commun, et dont le plus important est, après Bouilhet, Alfred
Le Poittevin, oncle de Guy de Maupassant, Le Poittevin qu’Une promenade de
Bélial accorde si bien aux œuvres de jeunesse de Flaubert. Ces Flaubertins
de Rouen, qui nous sont connus par la Correspondance, ont eu, à
l’hôpital de Rouen, leur théâtre d’enfance dont Gustave était le Shakespeare et où il
produisit une forte et mystérieuse création, Le Garçon, précurseur d’Ubu. À cette
époque la province est enthousiasmée non seulement par Ahasvérus, mais
par la Caricature et le Charivari, nés en même temps
qu’Henry Monnier créait cet oncle du Garçon, Joseph Prudhomme. Ces journaux, on les
reçoit sinon chez les Flaubert, tout au moins chez leurs amis, où les lit Gustave. Il
y cultive un sens aigu du grotesque qu’il applique dans ses propos, et que Bouilhet en
1849 lui conseille d’appliquer, dans un livre, à la vie de province. Mais ce
grotesque, chez l’auteur de Novembre, est un grotesque triste. Et
d’ailleurs tout grotesque est triste.
Le triple sens du lyrisme oratoire, de l’observation réaliste et du grotesque triste,
— décantés à travers ce grand voyage d’Orient qui renouvelle Flaubert, — à travers des
habitudes de travail lent, de contrôle, de ratures, de casuistique du style, qui
succèdent brusquement à la puissante facilité de Saint Antoine, voilà
ce qui est à l’origine de Madame Bovary, que Flaubert mit cinq ans à
écrire ; un procès-verbal, un journal, parfois quotidien, d’une partie de ce travail,
nous est donné dans les inestimables lettres à Louise Colet.
Madame Bovary fut poursuivie par le Parquet impérial. Mais Dupanloup
l’appela un « chef-d’œuvre pour ceux qui ont confessé en province »
et
elle l’est aussi pour ceux qui n’ont pas confessé puisqu’on peut la tenir pour le plus
célèbre des romans français. Aucun n’a davantage fait date ; cela pour plusieurs
raisons.
Le roman, ce sont les femmes ; il est écrit généralement pour elles, souvent sur
elles, quelquefois par elles. Elles
avaient fait le
principal public de Balzac. Flaubert a créé en Emma Bovary la femme française moyenne
la plus proche de la lectrice française de romans.
Le roman en France, c’est la province. Ici les mœurs de province. Il n’y a pas
seulement en France la Bretagne, la Provence, le Béarn, etc. Il y a une province, une
et indivisible, la province française. Flaubert en a constitué dans Madame
Bovary la figure synthétique.
Tout homme rencontre plusieurs fois dans sa vie Madame Bovary. Toute femme jolie
rencontre des Léon et des Rodolphe. Ces personnages sont multipliés par la réalité
autour de nous comme par un jeu de glaces, et pourtant c’est bien dans la vie de roman
que se tient le personnage dont le roman de la vie semble ne présenter que les
reflets. Il y a un plan où le roman domine l’état civil : le consentement général a
reconnu ce plan dans Madame Bovary.
La province, c’est la politique. Flaubert est le seul écrivain français qui ait créé
avec Homais un type politique, qui l’ait créé avec divination comme Balzac avait peint
à l’avance la société du Second Empire. Du pharmacien Homais scientiste, anticlérical,
intelligent dans sa pratique, borné dans ses idées, on peut dire : vires
acquirit eundo. Il est en avant d’une génération : la France de la Troisième
République, devenue radicale, a fait de Homais le Type « de gauche » qui, accordé à un
chef-d’œuvre littéraire, équilibre les types « de droite » Tartuffel et Basile.
On peut comparer l’importance de Madame Bovary à celle du
Cid et des Méditations en ce sens que, de même que
Corneille élève au plus haut plan littéraire la tragédie fabriquée par Hardy,
Lamartine l’élégie classique qui débordait du xviiie
siècle, ainsi Flaubert porte sur le plan du style ce réalisme que
l’école d’Henry Monnier et de Champfleury cultivait non seulement sans style, mais
contre le style. D’abord style des personnages : Emma Bovary, c’est la provinciale de
Champfleury, plus un style ; Homais c’est le Prudhomme de Monnier, plus un style. Et
puis le style écrit. Par le soin que Flaubert apporte à l’image, au nombre, à la
phrase, au détail esthétique, il réagit au maximum contre la pente de facilité
reproductrice qui fait corps avec le réalisme, qui y conduit
des autodidactes et des populaires, il se place au pôle exactement opposé au pôle
Restif-Champfleury, et cette opposition fait corps avec la géographie même du
roman.
Léonard, Valéry, abandonnent les « débris d’on ne sait quels grands
jeux »
. Flaubert abandonne les réussites de jeux successifs menés jusqu’au
bout, il est l’homme des essais conséquents. À Madame Bovary succède un
« essai » de décor historique pur, l’évocation carthaginoise de Salammbô.
Salammbô est une fuite à Carthage ; fuite de Flaubert devant son temps,
devant le moderne, devant lui-même ; fuite devant le sujet, et qui le mène à une
volonté paradoxale de style pur. Ce style pur a fait école pendant un demi-siècle, il
a enthousiasmé les mandarins, il a été leur Conciones. Dès le début du
xxe
siècle il vieillit, sonne le creux, et
Salammbô est devenue illisible, à tort, pour une partie des
générations actuelles. Mais d’abord la place qu’elle occupe doit inspirer le respect.
Ensuite elle n’est pas style pur au point de ne pas comporter une forte vision de la
femme d’Orient, de la nature africaine, même de Carthage, dont le décor archéologique
est fabriqué, mais dont la vie politique est vraisemblablement induite, devinée,
présentée.
Le troisième roman de Flaubert, l’Éducation sentimentale, échoue
complètement devant le public et la critique des derniers mois de l’Empire. Même
jusqu’à l’heure présente, la critique universitaire, en bloc, n’en a guère parlé que
comme de l’erreur de Flaubert, le paradoxe du réalisme, le tableau de vies manquées
dans une œuvre manquée. Au contraire, les romanciers la tinrent bientôt en grande
admiration, son influence sur le naturalisme fut profonde, toute une partie de
l’opinion, littéraire y voit aujourd’hui le chef-d’œuvre de Flaubert, la met au-dessus
de Madame Bovary. En gros, cette dernière opinion est la vraie.
C’est le livre qui, mieux encore que Madame Bovary, exigeait le génie
du réalisme. Le principe est celui de Murger et Champfleury : prendre pour sujet
l’auteur et ses amis ; ainsi chez Courbet, l’Atelier du Peintre vient
après cet Enterrement d’Ornans qu’était Madame Bovary
(bravons la grimace que Flaubert aurait faite devant cette comparaison). Mais quelles
transformations, quelles stylisations ! D’abord, si
Flaubert utilise en Frédéric Moreau sa vie, son expérience personnelle, son amour pour
Mme Schlesinger, il se garde de faire de son héros un écrivain
comme lui, il le soustrait aux mécanismes littéraires pour le rendre à l’existence
humaine pure, ordinaire, moyenne, au comme tout le monde sur lequel, si grand qu’il
soit, un clairvoyant finit toujours par retomber. Ensuite, du groupe de l’atelier du
peintre (tous les personnages de l’Éducation, dit Maxime Du Camp, ont
existé) le peintre fait le groupe de la génération du peintre, celle qui a de vingt à
trente ans en 1848, une génération en faillite, croit-elle, dans la révolution et le
coup d’État. Le grand roman de Flaubert devient ainsi un document à la Balzac. Enfin
le personnage de Marie Arnoux où Flaubert immortalise l’unique passion prolongée de sa
vie, passe à bon droit pour une des plus pures et parfaites figures de femmes du
roman. Mais autour d’elle, autour de Frédéric, c’est une douzaine au moins de figures
qui sont dessinées avec une technique, une sûreté, une réussite insurpassées.
De sorte que l’Atelier du Peintre a mérité de devenir l’école du
peintre, l’école du secteur le plus important du roman entre 1870 et 1900. Sans doute
l’auteur de l’Éducation doit-il lui-même quelque chose aux Goncourt
qui, à partir de 1860 ont stylisé le roman réaliste. Mais les Goncourt avaient tout ce
qu’il fallait pour que leur école fût dangereuse, Flaubert tout ce qu’il fallait pour
que son école fût bienfaisante. Le style lui-même descend d’un degré vers la
simplicité et la réalité. Il a abandonné à peu près cette musique, ces cadences
oratoires, qui ont contribué à vieillir Madame Bovary et
Salammbô. Il réalise un plein équilibre de style tenu et de style
courant.
L’insuccès de l’Éducation en 1870 ajoute même à sa valeur et à sa
portée. Il y avait un roman conformiste, d’ailleurs très distingué, celui de Feuillet
et de la Revue des deux mondes, qui flattait le lecteur, et surtout la
lectrice, qui visait à la consonance de l’écrivain et du public, du
romancier et de l’abonné. Mais l’art ne progresse que par des dissonances. La dernière
page de l’Éducation, qui a fait crier pendant trente ans, inflige au
lecteur un désagrément salubre, maintient dans
un
non-conformisme l’atmosphère du roman. Et elle est vraie : les désirs sont souvent ce
qu’une vie a eu de meilleur. Par la Correspondance nous connaissons
assez bien Flaubert pour savoir que c’était son cas, qui en vaut bien un autre.
Le malentendu, non entre la critique et l’auteur, puisqu’il s’agit d’une œuvre
posthume, mais entre les lecteurs et les héritiers littéraires de Flaubert, s’accrut
avec Bouvard et Pécuchet. Comme la Vie de Rancé, la
Chute d’un Ange, Dieu, Bouvard est cette œuvre-limite qu’un auteur
est sommé de produire par un destin exigeant, pour lui-même, presque contre le public,
et qui, auprès du public, passera longtemps pour une erreur. Flaubert avait toujours
pensé qu’il avait pour mission d’écrire le livre de la bêtise humaine. Il avait le
sens de la bêtise à un degré exceptionnel, comme on a le sens de la couleur, des vins
ou des femmes. Il la reconnaissait partout, l’admirait partout. Il en avait dressé un
tableau sommaire dès 1847 dans le Dictionnaire des idées reçues,
sottisier bourgeois dont il disait : « Il faudrait qu’après l’avoir lu personne
n’osât parler, de peur de dire quelque chose qui s’y trouve. »
Bouvard et Pécuchet, c’est le dictionnaire animé, vivant, à l’état de
découverte, de la découverte de la science, des arts, de la vie, par deux
expéditionnaires retraités. Dictionnaire donc de l’ignorance et de la sottise humaines
qui défile devant ces deux compères de revue comme le dictionnaire des religions et
des philosophies antiques défile, dans Saint Antoine, devant l’ermite.
Le défilé antique est décoratif et magnifique parce qu’il est loin, le défilé moderne
est grotesque parce qu’il est vu de près, et que Flaubert se fait gloire de ressembler
à saint Polycarpe (on lui souhaitait sa fête le jour de ce saint) dont il est écrit
qu’il avait coutume de s’enfuir en criant : « Mon Dieu ! dans quel siècle
m’avez-vous fait vivre ! »
Son dessein n’est pas parfaitement net, le roman étant d’ailleurs inachevé. En gros,
on peut dire qu’il a voulu donner une synthèse et une somme de tout ce qu’il y a
d’automatisme et de grotesque dans l’intelligence et la vie du bourgeois moyen, de
l’homme dans la rue, du conformiste dans la société. Comme le naturalisme fera
consister le roman
surtout dans la peinture de la
médiocrité caricaturale, on comprend que Bouvard et Pécuchet ait servi
de bible à un groupe naturaliste, où on le savait par cœur. Il y a là de la charge
d’atelier, un retour de Flaubert posthume au théâtre de son enfance, « Je
tourne à la bedolle, au scheick »
écrit-il souvent : il y a tourné en grand
homme de lettres.
Le cas de ce livre n’est pas le même que celui de l’Éducation. C’est
le droit des honnêtes gens de rester de glace devant Bouvard, de ne pas
suivre Flaubert dans son ténébreux dessein. Comme roman le livre n’existe pas. Les
personnages ont une dimension de moins que ceux de Madame Bovary :
perte sensible dans un espace euclidien.
Des Trois contes, deux peuvent passer pour la perfection même.
Un cœur simple, histoire d’une vieille bonne, prise à la chronique de
la famille Flaubert, et la Légende de saint Julien l’Hospitalier,
écrite d’après un vitrail normand, vitrail elle-même, le point peut-être le plus
exquis du style ou plutôt des styles de Flaubert (ce qui est d’autant plus remarquable
que les Trois contes ont été écrits facilement et sans les fameuses
affres). Il y a plus de bric-à-brac dans Hérodias, où Flaubert a pris
la mort de saint Jean-Baptiste, comme prétexte d’un tableau de la Judée au ier
siècle.
La première Tentation et le Voyage d’Orient séparent la
littérature de Flaubert en deux parties contraires : d’un côté une littérature de
jeunesse et de confession personnelle, d’autobiographie romantique et romancée, qui
reste dans les cartons de l’auteur. Et puis, au retour d’Orient, une littérature
strictement impersonnelle, la rédaction de Madame Bovary ayant fait
fonction pour Flaubert de cure d’impersonnalisme en même temps que de cure de
désintoxication romantique, et de cure contre la facilité d’écrire et l’euphorie de
produire. Ce qui ne signifie pas que l’auteur de la seconde Éducation
soit absent de son œuvre. Mais, en traçant-la première ligne de l’histoire de
Delamarre, de Charbovary et de sa casquette, il a mis à la porte de Croisset l’auteur
qui dit Je. Chassé par la porte, le Je est rentré,
après la mort, par toutes les fenêtres. Et c’est la Correspondance.
Elle peut passer pour la plus importante correspondance
d’homme de lettres au xixe
siècle. On y trouve tous les
dessous de l’œuvre de Flaubert. Et l’on y voit un de ses styles nouveaux, le style à
l’état libre, les phrases en récréation qui succèdent brusquement aux phrases en
classe, le torrent des idées, des images, des absurdités, des bouffonneries, des
obscurités, la sève provinciale, le cru normand. Le roman de Flaubert et des Goncourt,
soutenu par ces immenses substructures que sont la Correspondance de
l’un et le Journal des autres, nous expose et nous explique en grande
clarté et d’une manière qu’on ne retrouverait pas ailleurs, la liaison du roman et de
la vie.
La Correspondance une fois publiée a contribué puissamment à maintenir
Flaubert au premier rang, à retarder où à amortir les réactions inévitables qui se
sont produites contre son art et son influence. Elle a mis à l’artiste la rallonge de
l’homme. André Gide dit qu’elle a été pendant des années son livre de chevet. Elle
doit être tenue pour un bréviaire de l’honneur littéraire.
Durant les trente dernières années du xixe
siècle le
tétrasyllabe Taine-et-Renan rendait dans la langue des lettres un son indivisible
comme Tarn-et-Garonne. C’était le nom des deux maîtres, associés et complémentaires,
d’une génération, le nom d’une magistrature collégiale. La fonction qu’avait occupée
dans la génération romantique les grands poètes, celle des Lamartine-Hugo, était tenue
par ces deux cerveaux encyclopédiques, critiques, historiens et philosophes, tous deux
fruits suprêmes des deux grandes familles cléricales françaises, de la formation
ecclésiastique et de la formation universitaire, de Saint-Sulpice et de l’Université.
Aussi opposés d’ailleurs que Montaigne et Pascal, que l’élément liquide et l’élément
solide, ce que la domination de l’un deux aurait eu d’excessif et de périlleux se
trouvait tempéré et mis au point par leur coexistence.
Des deux cerveaux, le plus fin était celui de Renan, le plus solide et le mieux
meublé celui de Taine. Vigoureux, organisé, centré, Taine peut passer pour le plus
grand Scholar du xixe
siècle. Entré
premier à l’École Normale — cacique, selon le langage de la maison : — il est resté le
cacique de la formation universitaire française, à la manière dont Hugo serait le
cacique de la poésie et Bossuet celui de l’épiscopat. Avec une facilité et une méthode
, il s’initia à l’École Normale à toutes les disciplines, en sortit à
vingt-deux ans philosophe, critique, historien en disponibilité. Entre ces disciplines
il alla à la tête, voulut être philosophe.
Il y avait en philosophie une génération à renverser et à remplacer, celle de Cousin.
Dès ses années d’École, Taine avait retrouvé et ranimé contre elle l’esprit de
Condillac, du xviiie
siècle, des idéologues, l’esprit
de la génération de Stendhal, ce qui lui valut d’échouer à l’agrégation de
philosophie, de voir rejeter comme suspect son sujet de thèse sur les
Sensations, de subir des persécutions universitaires. Les
persécuteurs contribuèrent à donner à son premier livre de philosophie, les
Philosophes français du xixe
siècle, figure jeune, allègre, et
mordante de pamphlet.
C’est un des rares livres littéraires vivants, agréables à relire, de la philosophie
française, et où l’on sent le camarade d’About et de Paradol, de Sarcey et de Weiss.
Un esprit digne du xviiie
siècle était employé à
rappeler l’attention sur une philosophie du xviiie
siècle, celle des idéologues. Les Philosophes débutent
par un portrait charmant de Laromiguière, dont la conclusion contient en germe la
théorie de l’Ancien Régime sur l’esprit classique. « On a dit
que le propre de l’esprit français est d’éclaircir, de développer, de publier les
vérités générales… S’il en est ainsi, l’idéologie est notre philosophie classique,
elle a la même portée et les mêmes limites que notre talent littéraire ; elle est la
théorie dont notre littérature fut la pratique. »
Cette philosophie classique que Taine entend assimiler, c’est l’analyse. Analyse des
mots qui consiste (« Tout abstrait est un »
) à traduire
toujours les mots en choses, pour n’en être pas la dupe, le verbalisme de Cousin
faisant ici, pour de jeunes esprits critiques, fonction d’esclave ivre. Analyse des
choses, c’est-à-dire transformation des « grosses masses d’objets qu’aperçoit
l’expérience vulgaire en un catalogue circonstancié et détaillé des faits chaque
jour plus décomposés, plus nombreux »
.
Mais en même temps qu’il entend assimiler cette philosophie, il connaît et sent dans
le puissant acquis européen du xixe
siècle ce qui lui
permettra de la dépasser : dépasser l’esprit d’analyse en le complétant par l’esprit
de synthèse (c’est le thème du dernier chapitre, le dialogue de M. Pierre et de
M. Paul) — dépasser l’idéologie française par
l’associationnisme anglais, celui des Mill et de Bain, ce qui contribue à donner à
partir de 1857 à la pensée de Taine sa figure franco-anglaise — dépasser les vues de
détail et l’esprit d’exactitude, que l’analyse enseigne, par l’esprit des grandes
synthèses hégéliennes, qu’il lit longuement dans leur texte pendant toute une année de
solitude en province — dépasser enfin le style limpide et transparent du xviiie
siècle, la finesse élégante de Laromiguière, par l’élan,
l’oratoire et la couleur : in philosophia orator.
Comme Cousin, après tout, qu’il retrouve ainsi au bout d’un long tournant, et dont il
n’admirait, avec toute sa génération, avec Renan lui-même, que le style. Aujourd’hui,
pour nous, de Cousin le styliste a disparu, comme le philosophe avait disparu pour
Taine, — et il ne reste qu’un et bien vivant personnage de comédie.
Mais il est un autre point par lequel Taine formerait presque couple avec Cousin.
C’est sa méconnaissance de la vie intérieure comme principe et source de la
philosophie. Les Philosophes commencent par une exécution de Maine de
Biran, traité comme un simple visionnaire. Taine ne s’est pas douté de l’importance du
courant biranien dans la philosophie du xixe
siècle. Il
n’a jamais donné au mot philosophe son sens le plus profond, qui est biranien. Un de
ses disciples, Paul Bourget, écrit, et précisément à propos de Taine : « Les
traductions diverses, ou élogieuses ou hostiles, qui ont été données du mot
philosophe se ramènent à la suivante : un esprit philosophique est celui qui se
forme sur les choses des idées d’ensemble, c’est-à-dire des idées qui représentent
non plus tel ou tel fait isolé, mais bien des séries entières de faits, des groupes
entiers d’objets. »
Définition bien tainienne ! Un philosophe est un homme
pour qui le monde intérieur existe, pour qui le monde extérieur ne s’explique que
comme référence au monde intérieur. La philosophie de Taine s’est affaissée, comme
celle de Cousin, par défaut de cet intérieur substantiel. La réaction contre Taine
sera une réaction de l’intérieur, une réaction biranienne.
Bien que toute la philosophie de Taine soit déjà reconnaissable dans sa conclusion de
ce livre de 1857, les Philosophes français ne forment qu’une
introduction polémique au grand
ouvrage auquel il travailla
dix ans, l’Intelligence (1870) et qu’annonçait son étude sur
Stuart Mill, le Positivisme anglais, dont il relève beaucoup plus que
du positivisme français. L’Intelligence c’est Mill repensé par un
cerveau cartésien. Il s’agit pour Taine de rechercher les éléments de la connaissance,
qui sont les signes, soit des , ou des abstraits réels, d’en demander d’une
part les conditions physiologiques aux expérimentateurs et aux médecins, d’en suivre
d’autre part la recomposition en idées et en lois, jusqu’à ce qu’apparaissent le
mécanisme entier de l’intelligence et se formule la loi suprême auxquelles sont
suspendues les autres : la conservation de l’énergie, l’identité réelle, l’Axiome
éternel.
L’Intelligence (à laquelle Taine se proposait de faire succéder la
Volonté quand la guerre et la Commune le jetèrent du côté de
l’histoire) a eu de grandes conséquences. Elle a marqué une révolution non en
philosophie, mais en psychologie. Elle a donné à toute une génération le goût de la
psychologie expérimentale, entre 1872 et 1900. Cette abondance entraînante du
discours, cette lumière constante et facile (trop facile), ces petits faits bien
choisis et bien mis en valeur, ces exemples et ces anecdotes sur le monde des rêves et
des hallucinations, même l’odeur de soufre autour d’un livre que réprouvait le
spiritualisme de la chaire, tout cela séduisit les imaginations des jeunes
philosophes, les conduisit aux cliniques et aux laboratoires, leur communiqua l’élan
par lequel ils dépassèrent ce livre illustre, aujourd’hui périmé, ce pont qui s’est
écroulé une fois la troupe passée.
À quarante-deux ans (1870) Taine n’a pas seulement mis sur pied cette philosophie et
cette psychologie. Ce philosophe est devenu un des maîtres de la critique littéraire,
désigné par Sainte-Beuve comme son successeur, celui auquel il pense toujours et
seulement quand il dit : « la jeune critique ». Les trois volumes
d’Essais restent pleins de force et de suggestion, et les articles
sur Saint-Simon et Balzac ont été des événements. La Fontaine et ses
Fables peut passer pour l’illustration la plus vivante et la plus colorée du
déterminisme philosophique qui régit la critique de Taine. Mais dans la grande
Histoire de la littérature anglaise, ce déterminisme et ce mécanisme
tournent souvent à
vide ; le goût littéraire, difficile à
acquérir quand il s’agit d’une littérature étrangère, manque, est remplacé trop
souvent par des tirades et surtout des théories : « Mon idée générale, dit-il
de ce livre, était celle-ci : écrire des généralités et les particulariser par des
grands hommes, laisser le fretin. Le but était d’arriver à une définition générale
de l’esprit anglais. »
Nous touchons ici les habitudes et les limites de Taine critique et historien de la
littérature. Son directeur d’École Normale, Vacherot, le jugeait ainsi à vingt ans :
« Comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les
définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s’en douter, car il
est d’une parfaite sincérité. »
Les formules et les définitions sont à la critique de Taine ce que sont aux robes de
son temps les crinolines. Leur artifice s’est vite démodé. Écrire sur Taine critique,
ce fut longtemps oublier tout ce qu’il y a de neuf et de puissant dans ses meilleures
pages, tout ce qui révèle un génie d’explication, et ne discuter que le
cadre de cette explication, ses deux théories, les deux formules qui sont : le
déterminisme de la race, du milieu et du moment — la définition d’un écrivain ou d’un
artiste par sa faculté maîtresse. La première théorie est une transgression arbitraire
et naïve de la philosophie didactique dans l’ordre du sentiment, du goût, de la
pluralité et du complexe. Quant au procédé qui consiste à centrer un écrivain ou une
œuvre sur une faculté maîtresse, il se réfère au même amour des « définitions », aidé
d’ailleurs par le souvenir de Balzac, qui crée volontiers un personnage comme Grandet
ou Hulot autour d’une faculté maîtresse ou d’une passion unique.
Mais depuis le Voyage aux Pyrénées un artiste s’était révélé dans
Taine. Les sensations, cela n’avait fait jusqu’alors pour lui qu’un sujet, de thèse
condillacienne. Après la trentaine elles entrent, avec leur éclat et leur fleur, un
peu dans sa vie, et beaucoup dans son style, que les images nourrissent avec ampleur
et bonheur. L’enfance forestière du jeune Ardennais est rendue au professeur parisien,
et à la craie du tableau succède dans sa main une palette de coloriste. En 1862 il
écrit : « Quand je me regarde entièrement, il me semble que mon état d’esprit a
changé, que j’ai détruit en
moi un talent, celui de
l’orateur et du rhétoricien. Mes idées ne s’alignent plus par files comme autrefois,
j’ai des éclairs, des sensations véhémentes, des élans, des mots, des images, bref
mon état d’esprit est bien plutôt celui d’un artiste que celui d’un
écrivain. »
C’est exact. L’aventure de Taine artiste représente le contraire
du poète mort jeune à qui l’homme survit. C’est l’histoire de l’artiste en puissance,
recouvert momentanément par l’école, et qui reparaît après l’école, sous l’école.
Cet artiste, on ne le trouve d’ailleurs qu’assez peu (sauf les admirables pages sur
Rubens et Rembrandt) dans la Philosophie de l’Art, qui est son seul
livre de professeur, le texte de quelques leçons faites à l’École des Beaux-Arts où il
enseigna l’esthétique et l’histoire de l’art pendant vingt ans. Taine s’y montre un
vrai et même un grand professeur. Il fait faire à l’auditoire qui l’écoute le
mouvement inverse du sien, inverse du mouvement du normalien. À des artistes qui
savent ou qui apprennent à l’atelier ce que c’est que le monde de l’art, il révèle un
autre monde, celui des idées générales. Il conduit avec ordre et discipline dans les
cadres de ces idées générales les files des petits faits pittoresques. Parlant dans le
grand hémicycle, sous la fresque de Paul Delaroche, il en transportait l’ordonnance
dans son discours, il faisait de cette chaire un des lieux typiques de l’histoire
française. Nulle part d’ailleurs plus que dans cette Philosophie de
l’Art la théorie de la race, du milieu et du moment ne paraît inopérante et
oratoire, simple exercice de l’esprit qui groupe des faits. Ceux qui l’écoutaient et
le lisaient prenaient un bain tonique d’idées générales, mais il ne pouvait s’agir
pour eux de vivre dans ces eaux froides.
Le hasard d’une amitié, celle de Planat, le fondateur de la Vie
parisienne servit beaucoup mieux l’artiste en lui inspirant ce tableau des
mœurs du Second Empire qu’est Thomas Graindorge. Évidemment
Graindorge, par ce qu’il a d’oratoire, a vieilli. Mais comme la
société qu’il représente a subi le même vieillissement, comme en outre c’est le livre
où Taine, si réservé et si craintif quand il s’agissait de se produire, a mis le plus
de lui-même, Graindorge garde de l’attrait. Il devient le chef de file
du Taine stendhalien, du
Taine avec peu ou point de
système, celui des petits faits purs, — des Carnets de voyage, des
Notes sur l’Angleterre, de ces livres bien écrits, au courant de la
plume, par un vrai voyageur qui voyage, et très supérieurs au Voyage en
Italie, qui, lui, est trop bourré, trop voyage professionnel pour remonte
d’idées générales. On retrouve tout le Taine artiste dans sa solide, éclatante et
précieuse Correspondance, bien plus vivante que celle de Renan, et la
meilleure correspondance littéraire de son temps avec celle de Flaubert.
Mais la plus grande œuvre d’art de Taine est son œuvre d’histoire. Il a élevé dans
les Origines de la France contemporaine un des plus grands monuments, à
la fois oratoire, évocatoire et dialectique, qu’il y ait dans notre littérature.
Monument historique ? C’est une autre affaire.
Quand en 1871 la défaite et la Commune l’amenèrent à tenter un diagnostic historique
de la maladie française, qui l’effrayait, Taine n’entrait pas dans un ordre d’études
nouvelles, lui qui, depuis vingt ans, et sauf l’Intelligence, n’avait
guère écrit que des livres d’histoire. L’année avant la guerre, il était même candidat
à la chaire d’histoire de l’École Normale, en concurrence avec Fustel de Coulanges.
Les cinq volumes des Origines de la France contemporaine ne rompent
nullement avec ses préoccupations ordinaires et ses études antérieures. Mais il fit
usage de documents qu’il n’avait que peu ou point maniés jusqu’alors, ceux des
archives ; il donna à son œuvre une portée et un rôle civiques ; il exerça une
influence sur des milieux nouveaux.
Son innombrable collection de petits faits, recueillie à l’appui de directives et
d’idées générales qui n’étaient pas absolument préconçues, mais qui s’étaient formées
très vite dans son esprit, tourna rapidement au dossier constitué en faveur d’une
thèse, d’une thèse qui n’est elle-même en faveur de personne, qui est une thèse
contre, celle d’un médecin sévère et triste pour qui la santé n’a jamais été sur le
visage de la France qu’un état précaire qui ne présageait rien de bon. Aucune des
figures de la France qui se disputaient la suprématie en 1875, légitimité,
napoléonisme, république, n’échappaient à son diagnostic terrible. Ancien régime,
Révolution,
Napoléon, devenaient trois artisans de la même
décomposition, trois précurseurs de ce que Barrès, disciple de Taine, appellera une
France dissociée et décérébrée. Le lecteur finit par se dire que, si tout va mal
aujourd’hui, M. Taine nous apporte des motifs de consolation en nous démontrant que
tout a toujours été très mal, et qu’on a tout de même vécu, et même bien vécu. Les
Origines sont le livre d’un grand pessimiste, lequel ressemble à cet
historien pour qui la décadence de Rome avait commencé avec l’assassinat de Rémus par
son frère. Mais elles sont aussi le livre d’un grand bourgeois, d’un grand orateur, et
d’un grand classique.
Entré ou rentré dans la vie bourgeoise par son mariage, il avait voué à la
bourgeoisie une fidélité, d’ailleurs sombre, de néophyte. Il faut ici le rattacher à
Guizot, dont tout le séparait en ce qui concernait le genre de pensée, mais qui fut
son maître en ce qui concernait le genre de vie. Il avait appris, dit-il, chez les
Guizot ce que c’est qu’une famille, une famille bourgeoise, une famille à l’anglaise.
Pour Taine comme pour Guizot, il y a une nature politique, celle même qu’il respirait
chez les Guizot, que la France n’a pas réussi, et que l’Angleterre a réussie. Tous les
traits propres de la France, qu’ils soient monarchiques, napoléoniens ou républicains,
en tant qu’ils se distinguent de ceux de l’île voisine, sont frappés par le même
verdict de condamnation, déclassés par le retour monotone et puissant d’un mépris
triste.
Ce grand livre de défense bourgeoise est un livre de classe au sens social, mais
c’est aussi un livre de classe, de grande classe, au sens littéraire, et bien
certainement le chef-d’œuvre littéraire de Taine, probablement l’œuvre historique la
plus éloquente de la littérature française, plus généralement le plus grand monument
de la continuité oratoire depuis Tite-Live — motus animi continui.
Ailleurs l’artiste profond qu’est Taine a pu être gêné ou dépaysé par son sujet. Ici
il a pleine carrière, comme Michelet.
Et ce livre de grande classe convoque en un feu d’artifice suprême toutes les
ressources et toute la force du génie classique. Jamais plus classique que dans cette
théorie de l’esprit classique, qui, placée au cœur de l’Ancien Régime,
est demeurée la plus célèbre, la plus discutée, la plus suggestive
des idées de Taine. Il est visible qu’ici il se bat contre lui-même,
que l’artiste porte avec mauvaise conscience et contrôle avec défiance sa culture
d’école, qu’il ne tombe jamais plus entièrement dans le cercle de l’esprit et de la
culture classique, sous leur forme rationnelle, constructive et oratoire, que
lorsqu’il s’imagine les fuir. Il a trouvé dans les Origines le sujet
qui convenait le mieux à un génie d’artiste classique : des portraits à faire ou
plutôt à construire. Ses portraits des philosophes du xviiie
siècle, des hommes de la Révolution et de Napoléon sont d’étonnantes
bâtisses, les seules pages sans doute qui nous montrent ce que peut donner Balzac jeté
dans le moule classique des Latins et du xviiie
siècle : des idées à colorer, un discours à développer, et, pour
échauffer ce discours, une passion où sont fondues la passion politique du bourgeois
et la passion privée du bourgeois, presque du propriétaire : incomparable source de
vie !
C’est surtout par l’immense influence des Origines que Taine continua
sa présence. Il a fourni une conscience, une idéologie, des images à tous les partis
de droite. Barrès et Maurras sortent en partie des Origines de la France
contemporaine. Depuis un demi-siècle, cet ouvrage ne cesse de trouver un
public ; il reste le grand livre de la réaction française. Au contraire de l’historien
philosophe, le philosophe pur a cessé d’agir, l’historien de la littérature est
dépassé, les théories du critique ont vieilli. Mais replacé dans l’histoire des idées
Taine tient une place considérable : une place même au sens urbain du mot, carrefour
de voies, lieu d’orientation, espaces découverts, portiques d’idées générales,
escaliers monumentaux entre les diverses disciplines.
Un des meilleurs critiques de ce temps, Pierre Lasserre, avait décidé de consacrer la
dernière partie de sa vie à un Port-Royal, c’est-à-dire à une grande
œuvre souple, centrale et cyclique comme celle dont Sainte-Beuve fit, si à propos, le
massif central de son œuvre. Il avait, à cette fin, entrepris un immense
Renan, que la mort ne lui permit pas de poursuivre. Il avait raison.
À lui tout seul Renan figure, comme Port-Royal, au milieu d’un siècle, un monde
complexe où se croisent les routes de ce siècle, où les révolutions de la science, de
la morale, de la politique, de la religion contractent une expression, une résonance
littéraire, sont rendues sensibles, circulantes, populaires, créent un style. Comme à
Port-Royal tout cela se passe dans un monde à la fois clérical et laïque, où se jouent
non seulement le drame des idées religieuses, mais celui des conditions religieuses.
Comme à Port-Royal les grands intérêts spirituels et littéraires qui sont concernés
sont maintenus dans la température humaine par une littérature intime de
correspondance, de mémoires, presque de confessions, extrême pointe et reflux du
mouvement venu de saint Augustin.
À vrai dire, ce Port-Royal du xixe
siècle, il faudrait quelque peu l’étendre dans le temps. Au centre de
Port-Royal, il y a un massif auvergnat, les deux familles auvergnates, les Arnauld et
les Pascal. Pareillement, le massif qui lui correspondrait au xixe
siècle, serait un massif breton : Chateaubriand, Lamennais, Renan,
soit le drame chrétien après la Révolution, comme
Port-Royal était le drame chrétien de l’Ancien Régime.
Renan a été formé, presque déposé, naturellement, délicatement, par un des pays
religieux les plus purs du monde, le Trégorrois, avec ses chapelles, ses cultes
particuliers, ses fontaines sacrées, ses saints bretons, ignorés de Rome, parmi
lesquels il y a un Saint-Renan, et cette capitale cléricale qui est Tréguier, peuplée
de bons prêtres (« Je n’ai jamais connu que de bons prêtres »
a dit
Renan avec peut-être un coup d’œil complaisant vers le miroir qui lui en renvoyait
un). Un hasard guetté ou provoqué par l’affection attentive de sa sœur Henriette fait
passer à quinze ans, en 1838, ce futur prêtre de Tréguier dans le séminaire parisien
que dirige le grand animateur Dupanloup, puis à Saint-Sulpice. C’est alors que la
philologie et la critique des textes bibliques l’enlèvent à l’Église. De 1845 à 1848,
dans le cerveau du jeune Breton jouent trois plaques tournantes, dont les mouvements
coïncident avec des mouvements capitaux du siècle.
D’abord un mouvement en accord avec un mouvement allemand contemporain : la
philologie, qui sort du cabinet du spécialiste pour devenir une discipline éducatrice,
une mesure du vrai et du faux, une vocation de probité et de conscience
intellectuelle, une critique. La critique de Sainte-Beuve a été
formée par l’humanisme. Celle de Renan qui, dans d’autres domaines moraux, va aussi
loin, est formée par la philologie. Taine, de son côté, installe une critique fondée
sur la philosophie. Nous sommes ici en pleine révolution non du goût, mais de l’esprit
critique.
Ensuite une transformation, une laïcisation de la Cléricature. Renan a appelé son
cerveau une cathédrale désaffectée. Des habitudes contractées dans l’Église, la vie
pour l’esprit devenue une mission, le service de Dieu élargi, assoupli, mobilisé,
comme l’est d’ailleurs chez Renan la conception de Dieu, les mots et les idées d’une
religion millénaire, remplissant, rafraîchissant, poétisant une critique moderne,
voltairienne, une religion ductile qui devient mythe, comme chez Platon, sous des
doigts d’artiste, le christianisme mis en liaison avec la science comme
Chateaubriand l’avait mis en liaison avec la poésie, Lamennais avec
la Révolution, voilà des changements que Renan a fait passer dans l’atmosphère du
xixe
siècle, et qui lui ont valu sous la Troisième
République toute une postérité.
Enfin, il a représenté avec Taine une génération qui a cru à la pleine puissance, à
la pleine bienfaisance et au plein avenir de la Science. Sceptique et maître de
scepticisme, mais d’un scepticisme plein, c’est-à-dire vivant, comme Montaigne (ses
ancêtres maternels étaient Bordelais) il n’en a été que plus fidèlement attaché à la
science positive, il a transporté sur elle une partie de la foi absolue des prêtres de
Tréguier.
Cette importante jeunesse de Renan, ce départ un homme et d’une génération, nous les
connaissons par toute une expérience qu’il a notée : ses lettres à ses parents,
surtout à sa sœur, ses journaux de réflexions et de lectures, ses écrits intimes,
parmi lesquels il y a jusqu’à un roman autobiographique, Patrice,
l’énorme ouvrage dans lequel il jette, en 1848, sa jeune expérience et sa foi
nouvelle, l’Avenir de la science, tous restés manuscrits longtemps, et
publiés seulement dans ses dernières années et après sa mort. Les Souvenirs
d’enfance et de jeunesse complétés par les Feuilles
détachées, ont organisé, sur le tard, en une œuvre littéraire admirable,
chef-d’œuvre peut-être de la littérature de mémoires en France, l’image de cette vie
dans son paysage général, dans son idée cléricale, dans une satisfaction un peu béate
d’elle-même, et dans un nunc dimittis qui n’est en somme que celui
qui suit une carrière réussie, des vœux modestes, mais comblés, un passage heureux sur
la terre entre des êtres dévoués et des relations d’Institut. Cette carrière de
chanoine garde toutes les formes extérieures de la vie cléricale. Mais Renan a indiqué
expressément que le noyau chrétien avait tout de même bien fondu chez lui quand il a
écrit : « Le péché ? Mon Dieu, je crois que je le supprime. »
Renan, philologue assez sûr, peu aventureux, sans génie, avait une idée saine,
délicate, nuancée, de la science, des instruments de précision qu’elle comporte. Or
cette idée il l’a singulièrement outrepassée dans ses grandes
œuvres historiques, dans cette Histoire des origines du
christianisme et cette Histoire du peuple d’Israël qui
devaient rester comme ses monuments, et dont la destinée n’a répondu ni à son attente,
ni à la haute considération de ses contemporains.
Renan écrivait en 1848 : « Le livre le plus important du xixe
siècle devrait avoir pour titre : Histoire critique des
origines du christianisme. »
Quand il l’a entrepris, il a eu raison de faire
disparaître le mot essentiel, qui est « critique » et qui, sur la Vie de
Jésus, aurait eu l’air d’une antiphrase.
Ce n’est pas une œuvre critique qui aurait trouvé en 1863 le succès foudroyant et
mondial de la Vie de Jésus, dont il se vendit en six mois plus
d’exemplaires à sept francs qu’il ne s’en était vendu, cinq ans avant, de
Madame Bovary qui n’en coûtait que deux : soixante mille.
Elle a été le plus populaire, le seul populaire des livres de Renan. Dans l’ordre de
l’opportunité et du succès, on ne peut la comparer, au xixe
siècle, qu’à l’Histoire des ducs de Bourgogne de
M. de Barante, et à l’Histoire des Girondins. Elle est des
Évangiles par un habile artiste comme la première l’est de Froissart, Chastellain,
Monstrelet et Commines. Elle ressemble à la seconde par ses fonds d’or, son azur, son
ornementation, sa vocation vers le public féminin (il ne faut pas oublier que les deux
seuls auteurs d’imagination qui aient eu de l’influence sur la jeunesse de Renan ont
été Lamartine et George Sand). Mais en outre Renan était philologue, hébraïsant,
représentait la science de l’Institut et du Collège de France avec la même autorité
que MM. Quatremère et Burnouf. Il détenait par ses fonctions les clefs de l’exégèse
allemande, dont on parlait alors sans la connaître et dont rien à peu près n’avait
encore touché le grand public. Voici que cette célèbre exégèse allemande entrait d’un
coup par la baie lumineuse d’un esprit clair, et qui en outre avait été chercher sur
les lieux, et en mission officielle, la géographie de l’Évangile, ainsi que M. Taine
avait pris le train pour la Champagne et en avait décrit le paysage crayeux afin de
comprendre et de faire comprendre le Meunier, son Fils et l’Âne. Et
puis, il ne s’agissait plus de la critique négative du xviiie
siècle, mais d’une vie positive de Jésus. Elle exposait
la manière dont les choses avaient pu se passer humainement. Elle
l’exposait dans un esprit et pour des esprits qui devaient la convertir en manière
dont les choses se sont très probablement passées, dont « un professeur du Collège de
France a dit » qu’elles s’étaient passées, soit en Évangile rationaliste de membre de
l’Institut, qui se substitue, comme il se doit dans le siècle des lumières, aux
Évangiles crédules, attribués à des personnalités mythiques. Le christianisme et son
fondateur sont laïcisés avec honneur par un grand esprit orléaniste dans une opération
analogue à celle de 1830, et la dernière page de la Vie de Jésus
formule presque le programme d’une quasi-divinité comme il y avait eu la
quasi-légitimité. Traduit tout de suite en de nombreuses langues, ce cinquième
Évangile pénétra partout à la suite des quatre autres : aucun événement littéraire n’a
pris plus soudainement figure d’événement planétaire.
Et cependant, quelle qu’ait été son audience populaire, quelque influence en
profondeur qu’ait exercée l’in-18 à 1 fr. 25 tiré à des centaines de milliers
d’exemplaires par Lévy, de tous les côtés le public éclairé accueillit avec une
réticence étonnée le livre dont tout le monde parlait, et qui multipliait les drames
intérieurs ou familiaux, comme au xvie
siècle les
premières traductions de la Bible.
Sainte-Beuve, qui le 24 juin 1863, jour où il paraissait, lui consacrait une note
enthousiaste, un peu publicitaire, dans le Constitutionnel, n’écrit sur
lui un Lundi que deux mois et demi après, beaucoup plus réservé et
d’une prévision singulièrement exacte. Trois amis, soit, comme dira Renan, trois lobes
de son cerveau, viennent voir le critique et lui disent leur avis sous prétexte de lui
demander le sien. Le premier est un catholique, qui n’est pas trop mécontent, car il
constate que ce livre « va avoir pour premier résultat de fortifier et de
redoubler la foi chez les croyants »
. Le second est un sceptique, qui trouve
que ce Jésus, qui n’est plus Dieu et qui est autre chose et plus qu’un homme, n’a rien
de commun avec la réalité historique, morale, humaine ; le dernier, simplement, n’aime
pas voir remuer ces questions, est sensible seulement à ce que « le temps a
assemblé et amassé autour de ces établissements antiques et séculaires »
et
voit dans le livre un péché contre la durée.
Le livre le plus célèbre de Renan est devenu le plus
démodé et le plus illisible. Il n’en est pas de même des volumes des
Origines qui suivirent la Vie de Jésus, où Renan
n’était plus en face d’un seul livre à paraphraser et romancer, mais en face du monde
romain où se le christianisme, qu’il connaît par de longs voyages, et dont il
donne, surtout dans Saint Paul et dans Marc-Aurèle, un
tableau animé et suggestif. Mais sa documentation a trop vieilli pour ne pas nous
tromper aujourd’hui, sa psychologie des apôtres, et particulièrement de saint Paul
nous paraît arbitraire et fragile. Celle, qui fut célèbre, du Néron de
l’Antéchrist, est devenue pour le lecteur actuel une fantaisie aussi
littéraire que le Christ renanien. Son Marc-Aurèle, qui est le Marc-Aurèle
traditionnel, reste néanmoins solide et beau, et ce dernier volume des
Origines paraîtra sans doute longtemps le sommet de l’œuvre
historique de Renan.
L’Histoire du peuple d’Israël est moins célèbre et moins lue,
peut-être à tort. Renan fut pendant quarante ans au centre fut presque le centre, des
études sémitiques en France ; sa connaissance des textes littéraires et épigraphiques
était incomparable, son flair très sûr dans la psychologie du Sémite. Il comprit et
fit vivre les hommes et les choses de l’Ancien Testament, avec nouveauté et génie,
tandis que le Nouveau Testament, l’Évangile, écrasent et dépassent cette intelligence
littéraire sans mystique.
Il semble que chez Renan la critique philologique et l’intelligence, toutes deux
fortes et saines, fassent leur partie séparément. La poursuite pénible, l’étude, la
connaissance des textes sont chez lui irréprochables. Il réunit et possède tous les
matériaux nécessaires pour une histoire critique. Mais cette histoire critique,
l’histoire qui concerne la part accessible du réel, il la dépasse sans cesse par une
histoire du possible, par un tableau du vraisemblable, par une reconstitution
imaginaire. Il s’agit pour lui de dire, selon son aveu : « Voici une ou deux
des manières dont on peut concevoir que la chose s’est passée. »
Malheureusement les choses ne se sont jamais passées comme on peut concevoir qu’elles
aient pu se passer, et entre la première et la deuxième de ces
manières c’est généralement une troisième que la réalité a
choisie.
De l’auteur des Dialogues philosophiques, il reste cependant une œuvre
et une présence considérables et vivantes. Les parties de l’œuvre de Renan les plus
célèbres de son vivant, la Vie de Jésus et les deux pages de la
Prière sur l’Acropole, sont éteintes. Mais elles ne se sont éteintes
qu’après un immense éclat. Ce qui subsiste de Renan, ce qui, sans agir très fort,
mérite toujours d’être considéré, c’est sa fonction de protagoniste, presque sa
fonction socratique, au centre des grands dialogues du xixe
siècle, qui sont encore pour une part des dialogues du xxe
: dialogue sur Dieu, dialogue sur la religion, dialogue
sur la science, dialogue sur l’avenir de l’humanité, dialogue sur le capital de la
culture. Sur tous ces points il s’est comporté et tenu comme un Montaigne moderne,
ouvrant des percées, amorçant des problèmes, alimentant de substance grise leur élan
impondérable, leur fournissant le véhicule du style le plus léger, le plus diaphane,
le plus familier, le plus proche de la pensée mobile qu’on ait écrit en français
depuis les Essais.
Il est remarquable que ce justement célèbre de Renan ait été un style tardif, qu’il
ne l’ait découvert que vers sa quarantième année, que sa fluidité et sa simplicité ne
soient apparues qu’après avoir cheminé longtemps dans des terrains épais et lourds. Il
y a trois styles de Renan. D’abord son style de revue savante et d’Institut, qui a été
pendant longtemps pesant et terne. Ensuite son style musqué et quartier Saint-Sulpice
de la Vie de Jésus, écrite d’enthousiasme en Syrie, dans un de ces
« bals masqués de l’imagination »
dont se méfiait Flaubert, et qu’on
ne peut plus supporter. Mais il semble que, comme Flaubert dans la première
Tentation, le style de Renan ait jeté sa gourme avec la Vie de
Jésus. Dès les Apôtres, apparaît un style historique d’une
limpidité incomparable, qui prend toute sa transparence et sa tardive jeunesse dans
Marc-Aurèle. Les Dialogues philosophiques créent un
style de la pensée. Les Souvenirs d’enfance et de jeunesse un style de
récit, qui figureront toujours, le dernier surtout, parmi les trouvailles les plus
exquises du parler français.
Deux des Drames philosophiques, Caliban et le Prêtre de
Némi,
révèlent en Renan un animateur des idées,
un créateur platonicien de mythes. Caliban, suite politique de la
Tempête de Shakespeare comme le Télémaque est une
suite politique de l’Odyssée, reste peut-être le chef-d’œuvre de la
littérature « en marge » et le symbole tiré par Renan de la Tempête :
Caliban le peuple et Prospero l’aristocratie, est lié à la mythologie de la République
comme le Télémaque était lié, pendant le xviiie
siècle, à l’idéologie de la monarchie. Le Prêtre de
Némi rend avec une grande noblesse les difficultés que rencontre l’avènement
de la raison, du bon sens et de l’humanité. On ne portera pas le même jugement
favorable sur l’Eau de Jouvence, médiocre suite de
Caliban, ni sur l’Abbesse de Jouarre, erreur sénile,
aggravée d’une préface qui ne l’est pas moins.
Pourtant, ce terme de sénile, il ne faudrait peut-être pas, quand il s’agit de Renan,
le prendre dans un sens beaucoup plus péjoratif que le terme de juvénile. Renan, qui
n’a acquis son style littéraire que tard, a presque créé, dans sa vie et dans sa
pensée, un style de la vieillesse intellectuelle. Ce buteur de l’eau des fontaines
sacrées devient sous la République un Anacréon de l’intelligence. Sa vie est faite,
son œuvre s’achève, ses idées sont acquises, après avoir été conquises, mais acquises
elles ne sont pas arrêtées, elles gardent une mobilité à la Montaigne, une ondulation
de dialogue ; la fleur du doute achève ce trophée de certitudes. Paris se reconnaît
dans ce vieil homme qui sait causer, et cependant la Bretagne le reconquiert. Il
redevient Breton, le Breton du Dîner celtique, au moment où le plus irrévérencieux de
ses disciples, le jeune Barrès, commence à devenir Lorrain. Huit jours chez
M. Renan représentent pour tout lettré, fût-il M. de Vogüé, un stade
nécessaire. Tout cela dans un style de veille de départ, de veille de réaction, qui se
déchaîne dès la mort de Renan, d’olive mûre qui va tomber. Des trois grands Bretons du
xixe
siècle, l’un n’a pas su vieillir, est allé en
désespéré à la fosse commune. C’est Lamennais. Mais les deux autres, du style de la
vieillesse, ont tout pris. Chateaubriand en a pris, avant son tombeau du Grand Bey, le
style sévère, le style dorique ; Renan, avant le Panthéon, le style ionique.
La coupure du roman français, quand on passe de la génération de 1820 à celle de
1850, est une des mieux tranchées qui existe dans l’histoire littéraire. Les
romanciers qui avaient grandi avec le siècle, et qui avaient vingt ans en 1820, poètes
comme Hugo et Vigny, romanesques comme George Sand, fondateurs de mondes comme Balzac,
minores comme Gozlan et Charles de Bernard, conteurs comme Dumas,
feuilletonistes comme Sue, portent tous dans le roman une force hors pair
d’imagination créatrice. Ils ont beau utiliser leurs souvenirs et leur milieu, leur
invention n’en devient que plus libre et plus nourrie. Leur mot d’ordre est celui de
leur chef, Balzac : la concurrence à l’état civil. Vers 1850 cette concurrence
s’apaise. Devant l’état civil, les romanciers passent de la condition de concurrents à
la condition d’employés. C’est le réalisme.
Quand on l’a débarrassé des théories que tentèrent, avec modération d’ailleurs,
Champfleury et Duranty d’une part, les Goncourt d’autre part, quand on examine
librement les œuvres et les hommes, on constate que le réalisme a consisté surtout :
1º dans un fait, raconter des histoires réelles, c’est-à-dire des histoires qui sont
arrivées à l’auteur, aux amis et aux amies de l’auteur ; 2º dans une carence, celle de
l’imagination romanesque. L’un n’est d’ailleurs que le revers de l’autre. Le roman du
xviiie
siècle avait déjà passé par là avec l’abbé
Prévost, et surtout avec Restif de La Bretonne, qui, par son origine, sa classe,
son genre de vie, ses talents et ses œuvres, peut être tenu
pour l’ancêtre, d’ailleurs reconnu et considéré, des réalistes de 1850.
Comme le roman imaginatif de la génération précédente n’a eu qu’un prince, Balzac, le
roman réaliste de 1850 n’en a qu’un, Flaubert. L’entourage est moins puissant que chez
les Vingt ans en 1820, mais ces romanciers nous ont communiqué et
nous avons gardé, à l’égard des petits réalistes, certains préjugés de classe. D’un
côté sont les bohèmes ou anciens bohèmes, enfants du peuple, Murger, Champfleury,
Duranty. De l’autre les grands bourgeois, les Goncourt et Flaubert. Les deux classes
se dénigraient, se méprisaient, (car Flaubert en était, de sa classe !) Et MM. Huot de
Goncourt aussi. On distinguera donc un réalisme populaire premier dans l’ordre du
temps, et un réalisme de bourgeois, (réalisme bourgeois prêterait à
l’équivoque), premier dans l’ordre d’importance.
Le mouvement réaliste, qui a un ancêtre dans la génération précédente avec Henry
Monnier, naît après 1845, dans un milieu d’écrivains et d’artistes pauvres (dont
Courbet). Ils écrivent dans les petits journaux et vont au café. Le premier caractère
rappelle les Jeunes-France de 1830, et le dernier les décadents de 1885.
Le premier en date des réalistes est Henri Murger qui, précisément, a donné dans les
Scènes de la vie de bohème le tableau le plus célèbre de ce milieu.
C’était le fils d’un concierge de Paris. Il avait au collège fait juste assez d’études
pour apprendre la syntaxe et pour se sentir une vocation littéraire. Ses romans
sentent d’ailleurs une loge de la rue Montmartre, les journaux et lettres des
locataires. Mais il aimait causer, écrire ce qu’il avait dit, comme il avait dit,
d’ailleurs assez péniblement ; il avait le sens de la reproduction, comme un bon
expéditionnaire, et l’humour réaliste de la rue de Paris. Un petit journal
pittoresquement écrit et nommé le Corsaire Satan, où débutent presque
tous les écrivains de cette école, (et même Baudelaire) entre 1847 et 1849, publia
d’abord les Scènes de la vie de bohème et les Scènes de la vie
de jeunesse qui parurent ensuite en volume en 1851. Ce sont des livres
réalistes parce que tous les
personnages ont réellement
vécu. Cependant le fils de concierge reste un sentimental. Il a la religion du pot de
réséda, et s’il soustrait le roman au romanesque, c’est pour le pencher du côté de la
romance. Le grand succès de la Vie de bohème lui vint d’ailleurs des
bourgeois et des bourgeoises, plus que des « bohèmes ». Buloz ne s’y trompa pas et
s’empressa d’attacher Murger à la Revue des deux mondes, où parurent
désormais ses principaux romans, et à laquelle il fournit cette denrée industrielle
qu’on a vu reparaître après 1918 : le bohème en série, la tournée de bohème décente,
préparée et parée pour le bourgeois. Sa santé l’ayant obligé à habiter en partie
Marlotte, on lui commanda du rustique, qui ne fut pas mauvais du tout ; cela nous a
valu un roman d’un singulier réalisme paysan, le Sabot rouge, peut-être
sa meilleure œuvre, et en tout cas la plus vraiment réaliste au sens actuel.
Murger est un demi-réaliste à qui un sujet et un succès heureux ont permis de percer
malgré lui un premier layon réaliste. Autant comme netteté et originalité de réalisme
que comme talent, Champfleury lui paraîtra bien supérieur. On s’en rendra compte en
comparant à la Vie de bohème ses Aventures de
Mlle Mariette, peinture documentaire des mêmes milieux et des mêmes
personnages. Fils de petits boutiquiers, il vient aussi du peuple, mais de province
comme Restif, dont il a le tempérament et la malice. Les vingt romans qu’il publie en
vingt ans (1847-1866) font un tableau des plus solides d’une vie de province par
quelqu’un qui la sent, l’a vécue. C’est généralement une chronique de Laon, comme
Restif a donné dans Monsieur Nicolas une partie de la chronique
d’Auxerre. On en retrouvera les personnages authentiques dans l’état civil, les
archives de notaires et les souvenirs des familles laonnaises. On comprend d’ailleurs
que le séjour de Laon fût à peu près interdit, sous peine de sévices, à l’auteur des
Bourgeois de Molinchart, et que le préfet de l’Aisne et la
magistrature l’aient admonesté. De ces Bourgeois, un des plus
importants romans de Champfleury, et qui parut peu avant Madame Bovary,
la rédaction peut être tenue pour très caractéristique du Champfleurysme. Quand
l’auteur était
enfant, un chevreuil de la forêt, poursuivi,
entra un jour dans la ville et vint se réfugier dans la boutique de jouets que tenait
Mme Husson (c’était le vrai nom de Champfleury) sa mère. Voilà
un événement dans une vie d’enfant, et plus important que la Révolution de 1830. Le
chevreuil entre de même dans les premières pages des Bourgeois. Il
déclenche une série d’histoires bourgeoises, où sont prises les diverses classes de la
société laonnaise, où défilent des originaux bien divertissants, et qui se terminent
par une longue aventure d’adultère provincial, dont la concurrence inquiéta un moment
Flaubert. Si les Bourgeois restent le plus amusant des romans de
Champfleury (on y sent l’influence de Paul de Kock, qui fut sa principale lecture de
collège) la Succession Le Camus, histoire d’un héritage, en est sans
doute le mieux mené, le plus fort. Et dans Monsieur de Boisdhyver,
roman de mœurs cléricales, Champfleury s’est haussé assez bien vers le niveau d’un
grand sujet. Sainte-Beuve, qui ne l’a encouragé que discrètement, n’a goûté de lui que
des bluettes plus timides : les Souffrances du Professeur Delteil et le
Violon de faïence. Quand les histoires de bourgeois de province qu’il
connaissait furent épuisées, que toute sa famille, toute sa rue, toute sa chronique de
Laon eurent été pressées jusqu’à la dernière goutte, Champfleury dut s’arrêter, porter
ailleurs ses habitudes documentaires et ses inventaires du réel, occuper ses quinze
dernières années à des ouvrages sur la caricature à travers l’histoire, la faïencerie
française, et les chats.
Murger représente un réalisme sentimental, Champfleury un réalisme documentaire,
Duranty un réalisme intelligent et doctrinal d’homme de lettres. Duranty sait écrire,
alors que Champfleury a gardé le titre de champion de France pour les fautes de
français durant tout le Second Empire. Duranty est doctrinaire, atrabilaire et
secret : on le dit fils naturel de Mérimée et il semble en effet qu’il fasse
transition entre Mérimée et de petits naturalistes comme Céard. Il ne manqua pas
d’envie. Le Réalisme dont il avait donné le nom à une revue éphémère
qu’il rédigea avec Champfleury, traita, sous la plume de Duranty, le réalisme de
Flaubert comme une déformation bourgeoise aussi haïssable que celle que ce même
réalisme subissait chez Buloz avec
Murger. Inférieur comme
conteur à Champfleury, il lui est très supérieur comme psychologue ; le Malheur
d’Henriette Gérard est un des romans de la vie de province les plus
pénétrants, les plus intelligents qu’on ait écrits depuis Balzac, mais dans la note de
Stendhal plutôt que dans celle de Balzac, et tout à fait au contraire de la note
épique de Flaubert. Mêmes qualités dans le roman rustique de la Cause du Beau
Guillaume, mais le sujet nous touche moins. Que le nom de Duranty n’ait
jamais dépassé un cercle étroit d’amateurs, voilà une des malchances littéraires les
plus injustifiées.
Mais on eût scandalisé bien fort les frères de Goncourt si devant les éternels
éplorés du Journal, on eût parlé de leur bonne chance de romanciers.
C’est cependant après tout une bonne chance, qui a fait que Renée
Mauperin est devenue un roman presque célèbre, et qu’Henriette
Gérard, qui lui est supérieure, reste ignorée. Mais il ne faut pas tenir
cette chance pour inexplicable. En littérature il n’y a pas seulement des livres, il y
a des ensembles, des carrières, qui font la loi au public et à la critique.
Les Goncourt sont entrés dans le roman par l’histoire, dans le roman anecdotique par
l’histoire anecdotique, dans le document contemporain par le document du xviiie
siècle. Ils avaient derrière eux, quand ils débutèrent
comme romanciers, dix ans de bibelotages, de livres d’ailleurs excellents sur l’art du
xviiie
siècle, sur la société et les mœurs du temps
de Louis XV et de la Révolution, une connaissance par le de soixante ans
d’histoire qui leur avait valu la considération de Michelet et de Sainte-Beuve. Le
xviiie
siècle était pour eux non seulement le grand
siècle, mais le seul siècle. Cette époque qui n’était nullement à la mode et qu’ils
contribuèrent à y conduire, s’était complu à laisser sur elle une abondance de
témoignages de détail, d’histoires vraies comme celles de Restif, de chroniques et de
commérages comme ceux de Bachaumont ; les Mémoires de Bachaumont firent concevoir aux
Goncourt l’ambition de faire pour leur époque ce qu’il avait fait pour la sienne. D’où
le Journal commencé par les deux frères le 2 décembre 1851.
Or les romans ont poussé sur le Journal, les documentaires sur le
document, comme des branches sur un tronc. Ces
romans sont
tous faits, eux aussi, avec des histoires vraies. Comme chez Murger et Champfleury le
roman réaliste des Goncourt pourrait aussi bien s’appeler la réalité romancée. On sait
d’ailleurs que réalité n’implique pas nécessairement vérité, — et réciproquement.
Charles Demailly, leur premier roman, qui paraît en 1860 sous le titre
les Hommes de lettres part du même dessein que la Vie de
bohème et Mlle Mariette. Il est le tableau de la vie
littéraire que les auteurs ont connue depuis 1850, exposée moins sous forme de roman
que sous forme de Scènes : écrivains, journaux, hommes et femmes,
neurasthénie (celle de Jules de Goncourt) propre à l’homme de lettres, rien n’est
inventé, et l’on a la clef de tous les noms. Sœur Philomène est une
histoire de l’hôpital de Rouen racontée aux Goncourt par Louis Bouilhet. Renée
Mauperin, qui devait s’appeler d’abord la Jeune Bourgeoisie
est un tableau de la famille des auteurs : la biographie de M. Mauperin père est celle
de leur père, Denoisel est Jules, et Renée une de leurs amies
d’enfance. Germinie Lacerteux est l’histoire de leur vieille bonne,
dont ils découvrirent après sa mort la vie en partie double et l’hystérie érotique ;
ils ont copié exactement pour Mlle de Varandeuil une de leurs cousines.
Manette Salomon s’appelait d’abord l’Atelier
Langibout ; c’est le pendant au documentaire des Hommes de
lettres, le documentaire du monde des artistes. Le Journal
nous en fournit les clefs, et les conversations, les propos esthétiques de Chassagnol,
ont été presque sténographiés dans les ateliers. Enfin Madame
Gervaisais est l’histoire exacte de la vie, de la conversion et de la mort
d’une de leurs tantes.
Ces bibelotiers du document sont aussi des bibelotiers du style. Ils n’ont pas créé
le roman écrit documentairement puisqu’il y a Champfleury, mais ils ont créé le roman
écrit artistement, soit la célèbre écriture artiste. Ils ont dit avec quelque
exagération les tortures endurées à l’établi du style, et l’on ne peut pas contester
la somme incomparable de création que représente ce style cherché. Les Goncourt, par
leurs romans et par les notations du Journal préparatoires aux romans,
comptent fort dans l’histoire du style. Du bon style ? c’est une autre affaire.
En tout cas pas, du bon style de roman. Ce style au
pinceau, fait de notations qui papillotent et qui jouent leur partie sans plus entrer
dans une ligne de phrase que les chapitres ne prétendent entrer dans une ligne de
composition et dans un livre construit, a fait de leurs romans, au bout d’un
demi-siècle, de singuliers phénomènes. Pour le public d’aujourd’hui, autant qu’un
style à comprendre, il y a là une langue à apprendre, le Goncourt, — et la vie est
courte. S’il nous fallait désigner deux livres qui méritent d’être sauvés de l’oubli,
nous indiquerions Manette Salomon, le seul roman considérable que l’on
ait écrit sur la vie des peintres, et qui reste plein de vie, — et les Frères
Zemganno, roman qu’Edmond de Goncourt écrivit seul, en mémoire de la
collaboration, et qui transpose l’amour fraternel, le travail commun, dans le monde
des acrobates : c’est neuf, ingénieux, et, dans les pages de la fin, d’une émotion
puissante.
Le réalisme a été dès le début présenté dans une armature de théories. Elles
entrèrent en bataille surtout quand il s’agit de défendre Courbet, qui s’était affirmé
champion du réalisme et dont l’exposition particulière en 1855 fut un des événements
artistiques du siècle. Plutôt que les articles et brochures de Courbet et même que la
Gazette de Champfleury, qui eut deux numéros, et
Réalisme, qui en eut bien le triple, on lira dans Manette
Salomon les propos de Pommageot, copié par les Goncourt sur Champfleury. On
donnera une importance à la polémique de Réalisme contre Madame
Bovary, polémique qui oppose le réalisme du naturel et de la nature au
romantisme du stylisé et du style : un nombre croissant de lecteurs donnera,
aujourd’hui, plus ou moins raison à Duranty.
La coulée à pleins bords du réalisme inquiéta le pouvoir, les procès grêlèrent, celui
de Flaubert, où le réalisme était stigmatisé même dans le texte du jugement qui
acquittait, n’est que le plus célèbre. L’Académie, les grandes revues, prirent des
mesures de défense. Rien n’y fit. Avec le roman réaliste il y eut dans la littérature
certains traits permanents de plus.
Toutes les circonstances de la vie, vie de l’auteur, vie de ses contemporains,
devinrent des sujets de romans ; le
roman, c’est le tableau
de la vie humaine, et toute vie est une vie humaine, peut être mise en tableau.
Villemessant prétendait que tout le monde a son article dans le ventre, même un
ramoneur. Tout le monde a aussi son roman dans le ventre.
Le sujet naturel du roman réaliste sera la réalité populaire ou bourgeoise, qui
rendent d’ailleurs plus, tant en émotion qu’en ridicules, que les classes dites
dirigeantes. « Les mœurs de la famille, dit Champfleury, les maladies de
l’esprit, la peinture du monde, les curiosités de la rue, les scènes de la campagne,
l’observation des passions, appartiennent également au réalisme. »
Pour
Champfleury le livre qui vient du peuple va au peuple, et voilà la littérature.
« Le public du livre à vingt sous, c’est le vrai public. »
Au
contraire, les réalistes qui exigent et poursuivent le style, et qui ont des rentes,
en outre, Flaubert et les Goncourt, écriront pour l’élite.
Enfin le roman réaliste, c’est le roman moderne, qui rejette le traditionnel et
l’antique, se réclame carrément et exclusivement d’aujourd’hui. Le moderne devient un système complet, exclusif, comme la raison chez les
classiques, ou le truculent chez les bousingots. Le mot de modernisme, créé par les Goncourt, est de grande conséquence. On remarquera
cependant que si les Goncourt nomment le modernisme, ces bourgeois cultivés n’en
possèdent pas moins une tradition qui les tourne à leurs heures contre le moderne, et
qui les constitue à l’état d’émigrés de cette république : les Goncourt dans leur
xviiie
siècle, comme Flaubert à Carthage, ont
besoin de leur saison thermale, antimoderne. C’est d’ailleurs par la grande
personnalité de Flaubert que se posent tous ces problèmes, avec un retentissement et
une ampleur qu’ils ne comportent pas chez ses contemporains.
Ceux qui ont fait la révolution réaliste, et qui sont de la génération de 1848,
Champfleury, Flaubert, les Goncourt, ont eu pour successeurs et en partie pour
disciples cette demi-génération qui a passé sa jeunesse sous l’Empire, atteint ses
vingt ans vers 1860, pour qui la révolution réaliste est une révolution faite, et qui
va succéder à Flaubert sous la Troisième République, comme Flaubert, romancier de
l’Empire, a succédé au Balzac de la monarchie de Juillet. Les coupures politiques
coïncident assez exactement avec les coupures de l’histoire du roman. Comme les
Parnassiens leurs contemporains, cette demi-génération est une génération, d’ailleurs
très importante, d’Épigones. Et comme les Parnassiens ils prennent la suite de
Tétrarques, qui seraient Champfleury, Flaubert et les deux Goncourt.
Le cas le plus instructif paraîtra celui d’Alphonse Daudet. Pas plus que les Goncourt
il n’a un tempérament de créateur. Il n’a rien inventé. Il a besoin d’être
continuellement appuyé sur la réalité, sur ses histoires personnelles ; celles de ses
amis, de ses parents, et jusque dans Tartarin il n’a jamais su que
romancer des anecdotes vraies. Mais il est servi par le sentiment de la vie, par la
représentation des mœurs, par un don de conteur, et par le style.
Le sentiment de la vie, c’est chez lui la sympathie avec la vie. Il aime les hommes,
il éprouve pour leurs destinées une
pitié et une tendresse
qui peuvent sembler indiscrètes. Personne qui soit plus éloigné que lui de
l’objectivité ironique de Flaubert et des naturalistes. Jack, qui n’est
d’ailleurs pas son meilleur roman, a fait couler autant de larmes que David
Copperfield. Une destinée souffrante et brisée injustement emplit Daudet de
tristesse et d’indignation. Ces mêmes sentiments lui ont dicté l’admirable
Évangéliste : une vie meurtrie par le fanatisme d’une prédicante,
comme la vie de Jack par la légèreté cruelle d’une mère. Le troisième de ses livres
est un chef-d’œuvre, supérieur encore à l’Évangéliste : Sapho, histoire
d’une vie d’artiste gâchée par une liaison, épisode détaché et puissamment traité des
Femmes d’artistes. L’importance de Sapho vient de
l’importance que ce problème, l’Art et les Femmes, ou l’Homme de Lettres et la Femme,
avait prise dans sa vie et dans celle de sa famille, habitée par la
littérature, — de l’importance que prend aussi dans cette famille littéraire le
problème de la défense bourgeoise, de la défense du genre de vie bourgeois, contre les
tentations de tout ce que couvre cette étiquette : la bohème (la dédicace :
À mes fils quand ils auront vingt ans
est une clef) — de la
connaissance et du sentiment profond qu’avait Daudet, et par le dehors, et par le
dedans, des milieux d’artistes et des conditions de la vie d’artiste. Ce sujet des
milieux d’artistes et de la destruction d’un artiste par une femme, par une mauvaise
liaison, avait été créé par les Goncourt dans Manette Salomon, dont
Sapho n’est qu’une reprise, mais une reprise très supérieure à
l’original. La plupart des romans de Daudet portent pour sous-titre Mœurs
parisiennes, et à vrai dire ce n’est guère là qu’imitation publicitaire du
sous-titre créé par Flaubert pour Madame Bovary, Mœurs de province. Les
Rois en exil nous montrent assez que ce n’est pas à Daudet qu’il faut
demander une représentation par le dedans du monde parisien. Mais il n’en reste pas
moins un admirable peintre de cela même qu’on appelait autrefois, tout simplement, les
mœurs, c’est-à-dire l’humanité moyenne, quotidienne, vraie, non la grande comédie
humaine, mais la comédie de la petite humanité, le cours limpide de la vie, éclairé
d’un rayon de ce que nous appellerions l’humour, en songeant à ce que Daudet doit à
Dickens, si le mot de galéjade n’appartenait mieux au
terroir de Daudet.
À son terroir provençal. Daudet est nîmois, même félibre, et il apporte dans le roman
et surtout dans le conte l’esprit des conteurs provençaux. Roumanille, l’Armana
Prouvençau sont à l’origine de ces Contes du lundi et de ces
Lettres de mon moulin qui sont devenus si populaires, qui ont fait
autant pour la gloire de Daudet que ses romans, et qui passèrent longtemps pour le fin
miel d’une Attique française : nous y voyons aujourd’hui, comme dans l’atticisme de
Courier, quelque artifice. Le conteur provençal est devenu le romancier du Midi avec
Tartarin de Tarascon ou plutôt avec la trilogie que complètent
Tartarin sur les Alpes et Port-Tarascon. Ils sont
destinés à rester l’œuvre la plus célèbre de Daudet. D’abord il y reste un pur
conteur, et ses faiblesses de romancier créateur ne le desservent plus. Ensuite, là
seulement il a créé un type, et même des types. Tartarin est devenu le Don Quichotte
français. Mais on aurait tort de voir dans cette création personnelle de Daudet une
figure et surtout une psychologie du Midi. Dans Tartarin aussi bien que dans
Numa Roumestan, il s’agit d’un Midi que l’auteur a fabriqué pour la
caricature et pour l’exportation. En réalité ce contraste, ce dialogue du Nord et du
Midi, qui commande la nature et la construction de la France, n’a pas encore trouvé
son romancier.
Ni évocateur, ni psychologue du Midi, mais conteur du Midi, Daudet est en outre — et
cette fois il l’est bien — un styliste du Midi… L’écriture artiste des Goncourt a
compromis gravement la durée de leur prose. Mais quand Daudet a greffé cette écriture
artiste sur un français gonflé de sève et de sucs provençaux, la réussite a été
parfaite. Le style de Daudet fait voir, fait vivre, fait plaisir. Il scintille, il
gesticule, il est physique. Il n’a pas vieilli, ce qui contraste avec le
vieillissement de ses romans. Mais s’il subit des influences, celles des Goncourt et
de Roumanille, lui n’en a pas exercé ; il n’a pas fait école. Et rien, en somme, de
Daudet n’a fait école : il reste sur son coteau ensoleillé, sinon en isolé, du moins
en indépendant. Il faut bien le faire entrer, bon gré, mal gré, dans un chapitre, mais
il porte les
termes en isme aussi
malaisément que Flaubert. Le réalisme c’était Champfleury et pareillement le
naturalisme ce sera Zola.
Zola, comme Daudet, passe par la trouée qu’ont faite Flaubert et les Goncourt ; mais
plus déversé vers Flaubert, tandis que Daudet, c’est vers les Goncourt. Il n’a
d’ailleurs que dix ans de moins que Jules de Goncourt, dix-huit de moins qu’Edmond et
que Flaubert. Maupassant, de dix ans plus jeune, était le dauphin de l’équipe. Mais
c’est bien une équipe homogène, qui installe ses problèmes, son personnel, ses œuvres,
en plein milieu du roman français pendant trente ans, de 1857, date de Madame
Bovary à 1887, date du Manifeste des Cinq, et où Zola tient une grosse
place, et pas seulement comme le soulier de l’Auvergnat.
Il faut même, en ce qui concerne Zola, remonter plus loin. Pour lui, le problème de
l’héritage de Balzac se pose comme il s’était posé en 1850 pour Champfleury et
Flaubert. Les réalistes de 1850 n’étaient que des demi-héritiers de Balzac ; ils
n’avaient pas fait de « comédie humaine ». Ils n’avaient pas relevé ce qu’on peut
appeler le balzacisme monumental. À ce quêteur de documents et à ce cénobite du style,
l’étoffe, la volonté, la santé, le tempérament de Balzac avaient manqué.
Ils ne manquaient pas à Zola. À vingt-huit ans, il décide de faire pour son temps,
celui du Second Empire, ce que Balzac avait fait pour le sien : une œuvre cyclique,
avec retour des mêmes personnages, qui concernerait tous les étages de la société,
comédie humaine de la génération que la mort de Balzac laissait sur les bancs de
l’école.
La Comédie Humaine, c’était à cette époque les vingt volumes de
l’édition Houssiaux. La Comédie Humaine du Second Empire, prévue pour une dizaine de
romans, écrite comme la Comédie, finira pareillement par vingt-cinq
volumes en une vingtaine d’années. D’autre part, Balzac n’avait trouvé qu’assez tard
l’idée cyclique de la Comédie Humaine, et il y avait rattaché, il avait organisé sur
le tard en Comédie des romans qui avaient été écrits pour eux-mêmes et
eux seuls. Zola trace dès le début un plan, qu’il suivra sans y changer beaucoup. Ce
plan comportera (ce que ne pouvait comporter la tardive idée de la
Comédie) un arbre de couche de
l’immense
machinerie, dit l’arbre généalogique d’une famille dont les personnages fourniront les
principaux héros des vingt romans : les Rougon-Macquart, histoire naturelle et
sociale d’une famille sous le Second Empire, au nombre de trente-deux ; un
millier de personnages environ composait, sous cette famille-souche, le peuple des
personnages secondaires dans cette roman-cité. Enfin l’œuvre de Balzac était plus
intuitive que scientifique. Il se souciait peu d’être accordé à la science de son
temps. Or c’est la science qui fournira aux Rougon-Macquart leur idée
maîtresse, soit Taine l’idée de déterminisme, Claude Bernard celle de la pratique
expérimentale (le Roman expérimental, ce fut une des affiches voyantes
de Zola), Darwin et le docteur Lucas celle de l’hérédité.
Voilà une construction considérable, menée à bout avec une volonté solide et un
talent énorme. Mais ce roman du Second Empire fut un peu à la Comédie
Humaine ce que la monarchie du neveu fut à l’empire de l’oncle.
Le plan des Rougon-Macquart était fait, le premier volume écrit (la
Fortune des Rougon) quand l’empire croula. La Fortune des
Rougon ne parut qu’en 1871, et la Famille sous le Second
Empire parut sous la Troisième République. Zola n’avait aucune raison
d’abandonner son plan : un romancier n’est pas un chroniqueur, il a besoin, pour
bâtir, d’une durée consolidée, et la Comédie Humaine, écrite sous la
monarchie de Juillet, se passe, pour plus de la moitié, sous la Restauration. Et puis
c’était bien, en 1871, la même génération qui continuait, et les
Rougon-Macquart ne commencèrent que vers 1885 à devenir le roman
historique d’une époque révolue. Zola écrit même, dans sa préface de 1871, ces lignes,
d’une ingéniosité qui lui est moins habituelle que l’ingénuité : « La chute de
Bonaparte, dont j’avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement
au bout de mon drame sans oser l’espérer si prochaine, est venue me donner le
dénouement terrible et nécessaire de mon œuvre. »
Ce n’est d’ailleurs pas inexact. Les Rougon-Macquart dont l’arbre
généalogique monte d’Adélaïde Fouque, morte centenaire et folle en 1873, est le
tableau d’une famille, d’une société, d’une humanité qui se défont, se développent, se
vicient, s’empoisonnent, le procès-verbal d’une décomposition, et, au
contraire de la définition de la vie par Claude Bernard, l’ensemble
des forces qui luttent contre la vie. Ils n’avaient presque pas besoin de la guerre de
1870 pour aboutir à la Débâcle.
Cette pente descendante, c’est tout le naturalisme en tant
qu’école. Mais Zola, lui, dépasse le naturalisme par son optimisme de travailleur, par
sa religion de la science. La Débâcle n’est pas le dernier volume des
Rougon-Macquart, mais l’avant-dernier.. Le dernier est le
Docteur Pascal, la figure symbolique du romancier créateur de vie, du
bon et robuste savant, fantassin de la vérité en marche. La Vérité en marche… De même
que le futur auteur de la Débâcle avait eu besoin, comme artiste, de la
chute du Bonaparte, il semble que l’auteur du Docteur Pascal, qui est
de 1893, ait besoin de ce qui éclatera quatre ans plus tard, l’affaire Dreyfus.
La destinée littéraire de Zola acquiert par là un caractère monumental, incorporé aux
trente premières années de la République. Trouverons-nous aux
Rougon-Macquart la même figure d’ensemble monumental ?
En tant que monument, ils n’ont pas tenu. L’ensemble, qui était arbitraire et naïf,
s’est défait. Le roman de la vie de province comme la Fortune des
Rougon et la Conquête de Plassans, tableaux d’Aix au
lendemain du coup d’État, n’ont jamais été pris en considération. Zola, qui gagnait
alors sa vie par des travaux modestes, n’a pas connu la « société » sous le Second
Empire, et ses mécanismes laborieux, probes, producteurs de tout-fait ne pouvaient
l’inventer. Il la voit candidement, populairement, ou par le trou de la serrure. Rien
de cette expérience vivante que des femmes du monde transvasèrent en Balzac jeune. Le
monde de l’État lui reste mystérieux. Pareillement celui des affaires, celui du
commerce. Balzac eut transporté tout vifs les couples Boucicaut et Cognacq dans ses
romans où ils se fussent trouvés de plain-pied avec les Guillaume de la Maison
du chat-qui-pelote. Mais qu’est-ce qu’Au Bonheur des Dames ?
Le magasin et la marchandise, pas le marchand, c’est-à-dire pas l’essentiel. Il est
important que le premier succès de Zola ait été l’Assommoir (1877), que
sa carrière se divise en deux parties : avant l’Assommoir et après
l’Assommoir. Qu’est-ce à dire, sinon que Zola est apparu aux esprits
et à
l’opinion comme romancier du peuple, comme romancier
qui ne flattait pas le peuple, puisque l’Assommoir est le tableau d’une
maladie populaire, l’alcoolisme, et enfin et surtout comme romancier peuple.
Un romancier peuple. Il faudrait enlever au mot primaire tout ce que les littérateurs
qui en usent y mettent de malveillance et de pédantisme, le prendre dans son sens
solide et sain, efficient et positif, et l’on pourrait dire alors que Zola fut un très
grand primaire. Son matérialisme est celui du sens commun. Il ne faut pas voir dans
son pessimisme un pessimisme radical, à la manière de Taine, mais un pessimisme
relatif, qui s’achève en idéalisme social et en croyance au progrès. Il se distingue
par là et des pseudo-réalistes, descriptifs sans philosophie, et des réalistes à la
Flaubert-Goncourt, bourgeois bourgeoisants de bourgeoisie. La philosophie de Zola est
extrêmement courte, mais elle est exacte, elle est populaire, elle tient toute dans le
mot travail. Zola a eu la religion du travail comme Balzac celle de la volonté. Des
Quatre Évangiles, Fécondité lui a été suggéré par sa paternité
tardive, Vérité par l’affaire Dreyfus, mais Travail par
toute sa nature profonde, toute sa vie, son impossibilité de penser autrement la
raison d’être de l’homme. Justice enfin n’a pu être écrit, mais la
Justice, c’est comme l’a montré Proudhon, l’alpha et l’oméga de toute philosophie qui
vient du peuple.
Ce serait de ce point de vue du travail qu’il faudrait classer et comprendre toute
l’œuvre de Zola. Jules Lemaître l’a appelée une épopée pessimiste de la nature
humaine. Pessimiste n’est pas inexact, dans le sens où le mot nature amorce en effet,
comme disent les philosophes, le donné. Le donné, c’est la société contemporaine de
Zola, c’est la société du Second Empire et celle de la Troisième République dans la
mesure où elle continue celle du Second Empire. Mais au-dessus de ce donné, Zola a
maintenu un idéal, simple, maniable, populaire, celui-là même du Sandoz de
l’Œuvre, qui est le double de l’auteur, celui que marquent le titre
et la dernière page de Germinal, la dernière page de la
Débâcle, celui qui, du Docteur Pascal à la place vide
(remplie par l’acte final de Zola) de Justice, répond à un optimisme
social, à
ce qui a été, en somme, l’idéal de la Troisième
République.
Épopée peut aussi s’entendre. Il y a eu depuis Champfleury et Flaubert deux sortes de
réalismes : un réalisme analytique et un réalisme épique. Les pages épiques abondent
dans Madame Bovary, et Salammbô naît du besoin épique de
Flaubert. Rien d’épique au contraire dans les Goncourt et Daudet. Zola, lui, a créé
dans le sillage de Flaubert le naturalisme épique. Son style est naturellement épique,
épique par son mouvement oratoire, épique par les lieux communs, les épithètes
prévues, la redondance de mots, d’explications, de clartés, épique par la
prépondérance des ensembles, des groupes, des êtres collectifs, épique par l’adoption
qu’en a faite une certaine partie évoluée du peuple, l’instituteur, l’ouvrier, le
lecteur des bibliothèques populaires, par l’absence ou la pauvreté des valeurs de
culture délicate, des fleurs rares de la vie bourgeoise.
Dès 1875 quelques débutants, Guy de Maupassant, Henry Céard, Huysmans, Hennique,
Alexis, qui admiraient Zola, prirent l’habitude de se réunir d’abord chez lui, rue
Saint-Georges, puis dans des dîners hebdomadaires chez des traiteurs modestes. À la
suite d’un dîner au restaurant Trappe, où étaient invités Goncourt et Zola, le
16 avril 1877, l’année de la Fille Élisa et de
l’Assommoir, la presse prit l’habitude de parler d’une « école
naturaliste ». En 1879, au cours d’une visite à Médan, où Zola venait d’acheter une
maison, Zola, Maupassant, Huysmans, Céard, Hennique, Alexis décident (c’était une idée
d’Hennique) de publier un recueil, où chacun donnera une nouvelle, sur la guerre de
1870, et qui s’appellera les Soirées de Médan. Ce recueil paraît en
1880.
D’abord cela faisait une manière de manifeste. La nouvelle de Zola, l’Attaque
du moulin, est sérieuse et conforme aux lois du conte défense nationale.
Mais les cinq autres, celles des jeunes, versent plus ou moins du côté de la parodie
(on avait pensé d’abord au titre l’Invasion comique) et semblent
appartenir déjà à ce qu’on appellera plus tard littérature antipatriotique, puis
antimilitariste. Cela fit scandale.
D’autre part, les Soirées contenaient Boule de Suif, un
des chefs-d’œuvre de la nouvelle française. Maupassant l’a écrit avant trente ans, et
s’il ne la dépassera pas, c’est qu’on ne dépasse pas la perfection. Pendant dix ans il
produira avec une régularité et une puissance qui n’excluent pas plus que chez Zola un
travail acharné, deux cent soixante nouvelles et sept grands romans.
Il ne doit rien à Zola, son aîné de dix ans. Mais fils d’une amie d’enfance de
Flaubert, et son compatriote normand, il est le disciple et le fils spirituel du grand
Normand, à tel point qu’on ne trouverait peut-être pas d’exemple littéraire d’une
filiation de génies aussi pleine, aussi droite, aussi logique, d’une mise au point
originale aussi nette à l’intérieur d’un même ordre d’expérience humaine, d’un même
plan de nature normande. Seules les écoles de peinture offrent un tel phénomène :
Van Dyck et Rubens, Véronèse et Titien.
Tout d’abord il est dans la littérature le maître certain du conte, le classique du
conte, supérieur à Mérimée par la solidité et la variété des êtres vivants qu’il
pétrit dans une pâte de peintre au lieu d’en évoquer les traits comme le grand
dessinateur de la Partie de trictrac, supérieur à Alphonse Daudet non
seulement par la richesse de la production, mais par un art plus mâle, plus tonique,
plus direct.
Cette supériorité dans la nouvelle ne le suit pas dans le roman. Ses deux
chefs-d’œuvre, qui sont Bel-Ami et Une vie, soit une vie
d’homme et une vie de femme, restent d’une admirable solidité, et ils dépassent
évidemment le cadre du roman de mœurs parisiennes, mais ils manquent de nécessité
— cette indiscutable nécessité dont éclatèrent ceux de Flaubert — et leur figure, leur
coupe, leur humanité, datent à la façon dont datent les romans, si différents, des
Goncourt. Maupassant reçoit avec une aisance parfaite ses personnages de roman, comme
Zola. Il n’en est pas habité, comme Flaubert et Daudet. Il n’est que tangent à la
partie divine du roman.
Il a nettement le sens des différences entre les deux genres. Il n’a jamais écrit une
nouvelle avec un sujet de roman (ce qui d’ailleurs arrive rarement) jamais écrit un
roman avec un sujet de nouvelle (ce qui arrive à la majorité des romanciers).
Les médaniens moyens ont sensiblement le même âge en 1880 ; trente ans, soit tous dix
ans de moins que Zola. Maupassant, comme Zola lui-même, reste à part, dépasse les
formules ; et sa filiation de Croisset importe plus que ses promenades à Médan. Au
contraire Huysmans, Céard, Hennique et Alexis font une équipe naturaliste fort
homogène. Chez eux le naturalisme consiste moins dans l’observation de la peinture de
la réalité, que dans la haine de la réalité, — donc dans une vision caricaturale,
commandée par un pessimisme radical, — et dans la peinture exclusive de personnages
grotesques, minables ou miteux, qui est surtout réussie lorsque les personnages sont
des doubles de l’auteur, comme c’est le cas pour Huysmans. Le livre sacré de cette
équipe, et qui parut en revue, inachevé, l’année même des Soirées de
Médan, c’est Bouvard et Pécuchet.
Par un côté Huysmans dépasse Médan, ajoute une note singulière. Comme Zola il a un
style à lui, très supérieur et même opposé à celui de Zola par, sa recherche de
l’expression nouvelle, par une horreur des clichés qui fait corps avec l’horreur des
naturalistes pour la réalité, par une manière d’élever à un procédé d’humour
transcendant ce que les Goncourt appelaient l’écriture artiste, de lui ôter son
pédantisme en lui ôtant son sérieux. Les Goncourt ne parodient jamais la réalité
qu’ils déforment, Huysmans s’avance dans une parodie continuelle, et d’abord de
lui-même.
Sauvé par un style parodique et succulent, Huysmans l’a été en outre, sur terre déjà,
par sa conversion. Certes, dans Huysmans chercheur, la sincérité religieuse et la
fabrication littéraire sont imbriquées au point que lui-même ne savait certainement
pas les distinguer. Mais enfin, pour Huysmans comme pour Zola, le produit net reste un
En route (c’est le titre d’un de ses livres). L’En
route de Huysmans est chrétien, l’En route de Zola est
démocratique et social. La mystique du Latin et celle du Flamand étaient radicalement
opposées, mais chez tous deux le naturalisme, vivant par quelque poésie, n’était
utilisé que pour être dépaysé.
Huysmans est-il en outre sauvé par le contenu de ce qu’on
appelle ses romans ? Sauf À rebours (mais non les Sœurs
Vatard, roman de ses affaires de famille), sauf dans une certaine mesure
À rebours, il n’a jamais écrit que la biographie d’un célibataire
dyspeptique et maniaque, tantôt en quête d’un restaurant paisible (À
vau-l’eau) tantôt dans les désillusions de vacances pénibles (En
rade), tantôt à la recherche du diable (Là-bas), enfin à la
recherche de Dieu (En route, la Cathédrale,
l’Oblat). Malheureusement, si on s’intéresse à ce que dit ce
personnage, et à la façon dont c’est dit, on s’intéresse peu à ce qu’il est.
A moins qu’on ne soit littérateur. Les Goncourt ont écrit la Maison d’un
artiste, et plusieurs de leurs romans pourraient être compris aussi sous ce
titre. Huysmans a ouvert et inventorié la maison d’un littérateur. Il n’est sorti un
jour de lui-même que pour créer un robot de la littérature, le des Esseintes
d’À rebours, contemporain de cet autre robot qu’est l’Hadaly de
l’Ève future. C’est À rebours qui a fait Huysmans
célèbre. De 1886 à 1895 il a modelé, ou plutôt il a fabriqué tout un petit peuple
littéraire. La mécanique d’À rebours a joué chez Huysmans plus
longtemps qu’on ne le pense. Remplacez l’amour par la littérature, et reprenez pour
Huysmans la métaphore stendhalienne de la cristallisation.
Hennique et Céard, autres naturalistes moyens, ont peu écrit. Benjamin
Rozes, histoire d’un ver solitaire, Francine Cloarec,
histoire d’une bonne (la bonne à tout faire du réalisme depuis Germinie
Lacerteux), l’Accident de Monsieur Hébert, histoire d’un
cocuage, qui sont des parodies de la vie bourgeoise, pourraient aussi bien passer pour
des parodies du naturalisme. Céard a donné deux romans, une Belle
Journée en 1881, histoire d’une journée de pluie vue d’un cabinet
particulier par un couple hésitant ; Terrains à vendre au bord de la
mer, publié un quart de siècle après, en partie autobiographique, est le
procès-verbal serré d’une existence.
L’école est régulière et bien fournie : après les moyens naturalistes, les petits
naturalistes, dont le type, le brave type, Paul Alexis, Aixois qui trouve sa raison
d’être moins dans Madame Meuriot que dans l’ombre de Zola, et dans les
cinq mots de sa dépêche envoyée d’Aix en réponse à l’enquête
de Jules Huret : « Naturalisme pas mort. Lettre suit. »
Faut-il
nommer Paul Bonnetain ? Mettons plutôt pour point final le roman naturaliste pur de
Louis Desprez Autour d’un clocher, qui est de 1884. Mais Desprez, mort
en 1885 à vingt-cinq ans, c’est déjà la génération suivante du naturalisme, celle du
Manifeste des Cinq.
La littérature de l’émigration réagissait contre la Révolution. Rien de plus normal.
Mais cette réaction est devenue, dans la suite du xixe
siècle, la Réaction, au sens spirituel, politique, sibyllin de ce mot, qui
est entendu dans le dernier village. Sous chacun des régimes successifs la réaction a eu
un visage particulier. Elle a évolué, mais le long d’une même réalité, d’une même idée,
des mêmes cadres. Une histoire ou un tableau de la réaction en France, ferait un curieux
tableau des mœurs et des idées françaises au xixe
siècle.
La moindre partie en serait la partie littéraire, qui seule cependant nous concerne
ici.
Laissons de côté la littérature réactionnaire d’opinion, celle qui a donné de grands
journalistes. Mais au-dessus d’elle il y a les grands écrivains réactionnaires, les
Pères de la réaction, et, pour employer un mot qu’a sinon créé, du moins relevé Barbey
d’Aurevilly, les Prophètes du Passé. C’est à Maistre, Bonald,
Chateaubriand et Lamennais que s’applique ce mot dans le livre que Barbey a publié sur
eux. Or ces quatre prophètes ont eu, à l’époque qui les a suivis, quatre successeurs en
Barbey d’Aurevilly, Gobineau, Villiers de l’Isle-Adam et Léon Bloy.
Il avait 22 ans en 1830, et peu de styles ont une couleur romantique aussi éclatante
que le sien. Pourtant il n’appartient pas au romantisme. Il a passé doute cette époque
dans sa province normande, dans un milieu légitimiste, clérical, anachronique et
pittoresque à souhait, d’où il a été lancé sur Paris, bizarre aérolithe,
en 1851. Il avait beaucoup de lecture, de souvenirs, d’esprit, de
style, le tout haussé et campé sur une métaphore militaire perpétuelle, mousquetaire,
et même connétable. Cet éclat ne dépassa guère le cercle de ses amis, mais il sut le
soutenir par la puissance démesurée de son verbe. Et s’il est aujourd’hui peu lu, on
le tient toujours sinon pour un grand homme, du moins pour un grand bonhomme, à cette
exception près que personne n’est moins bonhomme que lui. Il l’a dû à ses romans, à sa
critique, à ses mots et à son attitude.
Les romans de Barbey restent la meilleure partie de son œuvre. À vrai dire, même
quand ils ont deux volumes, ce sont plutôt des contes, des contes de son pays, et du
temps de la chouannerie, avec d’ et parfois terribles évocations, et
surtout un style incomparable de relief, d’images, de plis, de sonorités. Un
prêtre marié, Le Chevalier des Touches, les Diaboliques
éclatent d’étrangeté, de passion, de beautés, mais fort peu d’humanité. Il avait
l’étoffe d’un Walter Scott normand et breton. Malheureusement le journalisme
l’absorba, ou plutôt la critique littéraire, et, malgré les admirateurs de poids que
cette critique a conservés, on doit le regretter. Barbey manque, à un degré
douloureux, de raison, de jugement, et même de bonne foi. Sa critique est le véhicule
de ses mots, abondants, spirituels, dont beaucoup sont restés, et de son attitude :
celle du chrétien intransigeant, vengeur, croisé contre le xviiie
siècle, et qui, selon son expression, voit dans le catholicisme le
vieux balcon de fer forgé d’où on peut le mieux cracher sur la foule. À condition de
se tenir à une distance respectueuse, c’est un beau spectacle.
Ce n’est pas le catholicisme qui fournit son balcon à Arthur de Gobineau. Ce sont ses
ancêtres, non ceux qu’il a eus, et qui étaient d’ petite, même bourgeoise,
mais ceux qu’il se suppose, conquérants scandinaves et barons féodaux. Barbey avait
plus de style que d’idées, Gobineau a plus d’idées que de style. Sa théorie de la vie
et de la mort des races exposée dans le Traité de l’inégalité des races
humaines, a fourni à l’Allemagne une des bases de l’idéologie raciste. Mais,
comme Barbey, Gobineau avait besoin de la fiction pour donner le meilleur de lui. Le
résultat le plus heureux de son racisme aventureux et de son génie
réactionnaire de sang bleu, c’est qu’ils lui ont fourni la carcasse
idéologique du très beau roman des Pléiades. Sa longue expérience
diplomatique de la Perse et de la Grèce s’est exprimée dans les Nouvelles
asiatiques et Trois ans en Asie, la vision la plus vraie de
l’Orient qu’il y ait peut-être dans notre littérature romanesque.
À ce chef de cabinet de Tocqueville, à ce ministre plénipotentiaire, à ce prophète
posthume, on ne comparera pas le bohème malchanceux, mort de misère, que fut Villiers
de l’Isle-Adam, qui d’ailleurs descend du Grand-Maître de Malte plus authentiquement
que Gobineau ne descend d’Ottar Jarl. Et pourtant l’œuvre de ce Breton halluciné et
chimérique nous demeure bien plus précieuse que celle du prophète Gobineau ou du
connétable Barbey. C’est un des plus grands poètes en prose de notre littérature. Il a
créé un type, ce Homais agrandi au clair de lune qu’est Tribulat Bonhomet. Ses
Contes cruels restent un des sommets du conte français. L’Ève
future est un des romans prophétiques de notre civilisation mécaniste et
américaniste d’aujourd’hui, la prophétie de Daniel du cinéma. Le drame en quatre actes
d’Axël, d’une étrange puissance visionnaire, peut passer pour le
mythe le plus haut de l’idéalisme poétique.
Léon Bloy a vécu dans la même misère que Villiers, pire parce qu’elle était aussi
celle des siens. Il a tourné cette misère en haine contre les hommes. Peu d’êtres ont
connu un pareil abîme de rage, et ont éprouvé davantage le besoin de croire à l’enfer.
Mais au paradis aussi. Catholique authentique, et l’un des plus qu’il
y ait eu en France, il a des intuitions sublimes qui atteignent la plus haute
théologie. L’audace tranquille et visionnaire avec laquelle il entre dans les desseins
de Dieu, paraît bien une démarche du génie. Son style, qui est d’un des plus grands
prosateurs de son siècle, suffit à tout. Mais tout au moins du point de vue de la
quantité, la carrière préférée de ce style est l’invective. Sa puissance d’outrage est
une des forces de la nature ; non seulement les anticléricaux de la République, mais
les catholiques tièdes ou académiciens, les bourgeois à l’aise qui ne donnent rien au
pauvre écrivain, sont submergés
lyriquement sous des tonnes
de matière verbale qui valent le déplacement : soit la lecture de Je
m’accuse, des Dernières Colonnes de l’Église, et surtout des
volumes du Journal de Bloy. Mais cette réaction de l’injure répond chez
Bloy à une action de la souffrance. Le Désespéré et la Femme
pauvre témoignent d’épreuves incroyables. Les parties de damné qu’il y a
chez Bloy sont compensées, ou cautérisées, par des parties de sainteté. Tout au moins
si l’on en juge sur ceci qu’il a produit des conversions, qu’il y a eu dans le monde
des écrivains de véritables convertis de Léon Bloy.
La littérature de réaction est surtout une réaction de la littérature : soit d’une
personnalité véhémente contre le conformisme, les idées reçues, les « lieux communs »
dont Bloy a écrit l’Exégèse. Elle fait partie du sel de la vie
littéraire. L’Action française donnera une doctrine générale de la
réaction ; et le style de la réaction, dont on trouverait des exemples dans Léon
Daudet, Claudel, Maritain, reste aujourd’hui plus vivant que jamais.
Si, dans tous les sens du mot poésie, et d’abord dans son sens étymologique de
création, la génération de 1820 a été la plus poétique des
générations littéraires françaises, celle de 1850 a été, depuis la retraite de Racine,
la plus dramatique, soit celle qui s’est installée le plus fortement
dans le théâtre, qui y a apporté le plus de création originale et durable. Nous ne
dirons pas que cette supériorité s’explique par trois raisons, mais nous indiquerons
trois conditions qui l’ont favorisée, trois révolutions auxquelles elle est liée.
Une révolution dans la littérature. Avec le déclin du romantisme les genres poétiques
se sont épuisés. En poésie et dans le roman, c’est l’époque du reflux, des ambitions
circonscrites, précises, plus modestes, où la grande inspiration cède la place à la
technique. D’où le Parnasse et le réalisme. Le Second Empire a été une époque moins de
beauté que de métier. Il a eu le souci de la bonne ordonnance et des bons matériaux.
Or il n’y a pas d’art qui soit plus que le théâtre lié à des techniques délicates, où
l’auteur doive plus s’oublier lui-même, se soumettre plus complètement à son objet,
soit ses personnages, ses acteurs et son public. La littérature du Second Empire
produit du bon théâtre, du même fonds dont elle produit les Fleurs du
Mal et Madame Bovary.
Une révolution dans les mœurs. C’est un lieu commun que de rapprocher la société du
Second Empire de la société du
xviiie
siècle. Comme celle-ci, elle est répandue vers le dehors. C’est une
société aux lumières et aux lustres. Elle recherche avidement et publiquement le
plaisir. La civilisation du plaisir, cela devient un état, même un problème de
l’époque. Le signe symbolique de cette civilisation du plaisir, c’est l’entrée d’un
nouveau personnage dans la vie parisienne, lequel va durer un demi-siècle, disparaître
d’un coup aussi vite qu’il est venu : la grande courtisane classée. Or le théâtre sert
plus ou moins de centre à toute civilisation du plaisir. Il reste cependant assez de
sérieux et de tradition dans cette société pour contrôler, juger cette civilisation du
plaisir, pour la penser comme une question morale et sociale en même
temps qu’on la vit comme une destinée naturelle. Aussi le théâtre ambitionne-t-il de
devenir une tribune, la comédie de mœurs de fonctionner comme critique des mœurs. La
comédie prétend offrir à une Société plus mêlée et plus étendue, plus superficielle et
mondaine, quelque chose de ce qui réunissait les auditoires autour de la chaire
chrétienne au xviie
siècle, de la chaire professorale
sous Louis-Philippe. La génération de 1850 est une génération théâtrocratique.
Une révolution dans le public. Sous le Second Empire, le public ordinaire des
théâtres augmente considérablement. Les chemins de fer font un nouveau Paris, le Paris
des voyageurs, pour qui la soirée qu’on ne passe pas au théâtre est une soirée perdue.
Au public traditionnel des théâtres, celui des honnêtes gens de Paris, s’ajoutent
trois publics : celui des étrangers, celui des provinciaux, celui des nouveaux riches,
pour qui la littérature française c’est moins ce qu’on lit que ce qu’on voit (et qu’il
« faut avoir vu ») et qu’on entend sur la scène. Ce public fait, comme autrefois les
voyageurs à Venise, la fortune des courtisanes du nouveau Paris. Elles tiennent une
place dans le théâtre de cette époque (Dame aux camélias,
Demi-Monde, Filles de marbre, Mariage d’Olympe). Et comme les Hollandais
dans les tableaux de leurs peintres, ce même public se retrouvera, et surtout on le
trouvera, volontiers sur la scène : les étrangers avec la Vie
parisienne, les provinciaux avec la Cagnotte, les enrichis
avec
la Question d’argent. À cet
élargissement du public ne correspond pas encore un abaissement de la scène. Le public
des aristocraties européennes est familier avec la culture française, le public de
province lit, les nouvelles fortunes se consolident et l’ascension sociale reste
régulière. Le théâtre se trouve devant un public quadruple en quantité, sans
diminution trop notable de qualité.
Sarcey disait qu’il n’avait assisté dans sa longue carrière de spectateur qu’à trois
révolutions dramatiques, la Dame aux camélias, le Chapeau de
paille d’Italie, Orphée aux Enfers.
Et en effet il y a trois créations propres du Second Empire, dans la mesure où on
peut parler, au théâtre, de création : la comédie de mœurs, le nouveau vaudeville,
l’opérette.
Que la comédie de mœurs soit sortie de la Dame aux camélias, c’est
un des faits les plus curieux de l’histoire du théâtre, et l’un de ceux qui nous
montrent le mieux que le théâtre a ses lois et ses habitudes qu’il ne faut pas
confondre avec celles de la littérature écrite. Dumas l’avait écrite, en huit jours
prétend-il, sous le coup d’une émotion : ses amours sincères avec une courtisane qui
se mourait de la poitrine, Marie Duplessis. Il avait déposé de la vie, sa vie, sur
le papier, comme Lamartine quand il écrivit le Lac. Mais cette vie de
l’auteur était celle d’un jeune fils naturel d’Alexandre Dumas, d’un enfant de la
balle, habitué dès l’enfance aux mœurs, au langage, aux tours du théâtre, et qui fit
du théâtre presque comme M. Jourdain faisait de la prose, ce qui est évidemment la
manière la plus rare de faire du théâtre. On lui joua, au bout de trois ans, par
complaisance pour le renom de son père, ce monstre d’inexpérience qui ne ressemblait
à rien. Mais le public trouva tout de suite que cela ressemblait à la vie, lui fit
un succès qui dura jusqu’au début du xxe
siècle. Cependant la Dame n’a bientôt intéressé qu’un
public inférieur. Ce public fut d’abord le même que celui des Scènes de la
vie de bohème, qui en sont contemporaines, sont nées des mêmes confidences
et aventures personnelles, font appel à la même sentimentalité, et, comme la
Dame à l’origine de la comédie de mœurs, sont à l’origine du roman
réaliste.
Mais Murger laissa à Champfleury et à Flaubert le soin
de créer ce roman, tandis que Dumas fut son propre Champfleury, et même, dans une
certaine mesure, son Flaubert.
Dumas n’est pas ici seul en cause. Depuis 1849 et la Gabrielle
d’Augier il y avait au théâtre moins une réaction contre le romantisme, dont les
spectateurs se souciaient bien peu, que cette exigence d’ordre à laquelle l’Empire
donna satisfaction. À la Dame aux camélias, qui rendait pitoyable la
courtisane, la fille de chair, Théodore Barrière avait répondu par les Filles
de marbre, tableau sinistre de la courtisane impitoyable, de la fille
aride et avide qui dévore un fils de famille le matin et un père de famille le
soir : ce fut la pièce la plus jouée, pendant l’Empire, dans les théâtres de
province. Les femmes se communiquaient l’une à l’autre qu’il fallait y mener leurs
maris et leurs fils pour leur faire haïr la courtisane, comme il fallait les mener à
Trente ans ou la Vie d’un joueur pour leur faire haïr le jeu. Or,
probablement en souvenir du Tiberge de Manon Lescaut, Barrière avait
placé dans les Filles de marbre un raisonneur et un conseiller probe
et vertueux du nom de Desgenais. Dumas lui emprunta ce représentant de l’auteur, cet
Ariste ou ce Cléante, et en fit le raisonneur de ses pièces, le mondain intelligent,
clairvoyant, spirituel, dévoué, héroïque au besoin, qui mène le jeu, abaisse les
masques, tire la moralité.
C’était, en 1855, l’Olivier de Jalin du Demi-Monde, Ce sera en 1864
le de Ryons de l’Ami des femmes, peut-être les pièces les plus
brillantes de Dumas, d’un métier excellent, d’un dialogue solide, et, surtout la
première, d’une grande conséquence pour la comédie de mœurs. Dans le
Demi-Monde Dumas découvrait, appelait à la lumière de la scène,
baptisait d’un nom qui est resté sur un quartier important de la Société parisienne,
et qu’il connaissait aussi bien que celui de la Dame aux camélias,
puisque c’était le sien, le demi-monde ou la demi-galanterie, intermédiaire entre le
monde fermé et la galanterie patentée. Sous des titres différents, il a refait
plusieurs fois cette pièce type du contact et du conflit entre deux mondes ou deux
fractions de monde : le monde français héréditaire, et le monde du dehors, ou plutôt
la femme du dehors, qui l’attaque, le disloque, le désorbite : c’est le
sujet de Diane de Lys, de la Femme de
Claude, de l’Étrangère, même des Idées de Madame
Aubray.
Les frontières du monde, les éléments passagers et brillants de la société
parisienne ont eu leur peintre en Dumas. Il prétendit qu’ils eussent aussi en lui
leur moraliste, leur prédicateur ; avec un mélange de pédantisme rogue, de
prophétisme , de rouerie d’homme d’affaires, il réclama pour l’auteur
dramatique la succession du directeur de conscience chez les dévotes du
xviiie
siècle, celle du philosophe domestique
chez les patriciens romains. De là sa pièce à thèse, allongée et par les
explications et les vaticinations des préfaces. Comme la pièce réelle sinon réaliste
qu’est la Dame aux camélias, était née en même temps que le roman
réel de Murger, la pièce à thèse de Dumas naît en même temps que le roman à thèse de
Feuillet. Il y a entre eux cette différence que les thèses de Feuillet portent sur
des questions morales (Sibylle, Camors) qui se posent pour les
individus dans une société dont la forme et les cadres sont donnés, tandis que les
thèses de Dumas concernent des questions familiales et sociales dans une société
dont les cadres mal faits sont à élargir ou à consolider, à rectifier ou à refaire :
problèmes du mariage (Denise, Francillon) problèmes des enfants
naturels (le Fils naturel) problèmes de la condition féminine
(Monsieur Alphonse), problèmes même du lit conjugal (l’Ami
des femmes). La pièce à thèse devient naturellement, par ses idées, une
pièce dont on parle et qu’on discute à la ville. Elle étend le domaine du théâtre,
dans une direction où il a toujours regardé — et après tout Tartuffe
et les Femmes savantes sont des pièces à thèse. Mais la forme
artificielle et artificieuse que la pièce à thèse prend chez Dumas, les changements
subis ensuite par les cadres sociaux, ont contribué à démoder la chose et le mot. Le
théâtre de Dumas s’en va vers l’oubli.
Plus vite peut-être que celui d’Émile Augier, dont le tempérament est cependant
moins curieux et moins créateur. Dumas avait créé la pièce moderne. C’est lui, et
non un autre, qui a soustrait la scène à Scribe. Il a su emprunter un ou deux
personnages à des contemporains, il ne leur a pas emprunté sa technique, sa science
adroite de représenter un milieu, comme Flaubert, un
problème dans ce milieu, comme Feuillet. Il excellait même à relever par sa sûre
technique la pièce qu’un autre avait manquée ou rêvée (et son Théâtre des
autres n’est pas la partie la moins curieuse de son œuvre). Au contraire,
Augier a débuté par la pièce en vers à la manière de Ponsard, et
Gabrielle, qui ponsardise effrontément, triompha comme une seconde
Lucrèce, ou comme l’Honneur et l’Argent, par les
mêmes moyens devant le même public. Successeur désigné de Ponsard, à la manière dont
Sardou sera le successeur désigné de Scribe, il sut bientôt reconnaître avec bon
sens, le bon sens même de l’« école du bon sens », que le temps de la comédie en
vers passait, et, au carrefour où plusieurs plaques lui indiquaient plusieurs sortes
d’autres comédies, il a choisi la direction que la Dame aux camélias
désignait au théâtre nouveau. Le Gendre de M. Poirier, en 1854, a été
la seconde pièce moderne.
La Dame aux camélias révélait un milieu, celui du demi-monde, ou du
quart de monde, en contact et en conflit avec un autre monde, le monde bourgeois.
Dans ces milieux il y avait des êtres vivants, Marguerite Gautier et les Duval. Cela
suffit pour faire une révolution dans un théâtre scribifié. Il y manquait des types,
un style, une action, des mots (Dumas devait trouver style, action et mots plus
tard). Ce fut le Gendre de M. Poirier qui les apporta. Venant après
la Dame aux camélias, venant après le roman de Sandeau dont il a tiré
sa pièce, Sacs et parchemins, prenant donc son bien où il le
trouvait, Augier eut le bonheur et l’habileté de créer les Précieuses
ridicules de la pièce moderne.
Un milieu : celui de la bourgeoisie laborieuse qui s’enrichit, en contact et en
conflit avec le monde aristocratique, dont elle a besoin pour s’élever, et qui a
besoin d’elle pour se maintenir. Des êtres vivants, Poirier et Gaston, qui sont bien
Poirier et Gaston, comme Marguerite est Marguerite, non le bourgeois et le marquis
du répertoire. De ces êtres vivants l’un, Poirier, a eu le bonheur de rester un
type, chance qu’Augier allait trouver une seconde fois dans Giboyer, et qui échappa
toujours à Dumas (chez Dumas, à peine une ombre de type, avec un prénom, celui
de Monsieur Alphonse). Un style : Augier a
le meilleur style courant de théâtre qu’on écrive de son temps ; le contraire d’un
poète, mais un écrivain, même dans ses pièces en vers, et une rondeur à la Molière.
Une action : le moment de crise, à la manière classique, la crise de ménage et de
famille, préparée et commandée par le milieu, par le passé, mais qui éclate rapide,
précise, avec le rebondissement à la Scribe exactement placé. Des mots qui restent,
et la scène principale, pivot de la pièce, ayant elle-même pour pivot un mot par
exemple le
Va te battre
dont l’effet est évidemment
épuisé, mais qui, le soir de la première, enleva la salle jusqu’alors résistante, et
déclencha le triomphe.
Le Gendre de M. Poirier était tiré d’un roman écrit par un
contemporain de Balzac. Alors que les pièces de Dumas n’ont plus de rapport avec le
roman de Balzac et rentrent dans un système de références Feuillet-Flaubert, Augier,
de tempérament dramatique plus traditionnel, s’efforce avec plus ou moins de succès
de transporter à la Comédie-Française une manière de Comédie Humaine. D’abord en
installant en plein son théâtre dans cette question d’argent, sur laquelle Dumas a
écrit une pièce remarquablement manquée, dont il ne reste qu’un mot, la définition
des « affaires » : l’argent des autres. Augier lui consacre la Ceinture
dorée, Maître Guérin et il est peu de ses pièces où le problème de
l’argent, des manieurs d’argent, de l’aristocratie d’argent, ne fasse la substance
de sa critique sociale, critique d’ailleurs facile et que ce bourgeois bourgeoisant
n’exploite pas sans un certain pharisaïsme. Même pharisaïsme dans le Mariage
d’Olympe et les Lionnes pauvres, où la courtisane et la
femme plus ou moins galante, sont flétries avec des véhémences oratoires et autres,
à la manière des Filles de marbre il n’en reste rien. Et nulle part
n’apparaît mieux le faux bonhomme, le champion mal qualifié de la moralité
politique, le « gars Augier » dont Flaubert avait horreur, qui se vantait de n’avoir
jamais mis le nez dans ce bouquin : la Bible.
La meilleure part de la comédie d’Augier est sa contribution à la comédie
politique, les Effrontés et le Fils de Giboyer, deux
pièces dont la première au moins est son chef-d’œuvre, avec le Gendre de
M. Poirier. Mais tandis que le Gendre de M. Poirier
tient un équilibre entre deux classes sociales, deux
genres de vie, intelligemment, fortement, équitablement rendus, les deux pièces
politiques sont des pièces de combat contre les adversaires que craignait l’Empire
en 1860 : le parti catholique et les journaux. Thalie devient une Muse d’état, du
service particulier moins de l’Empereur que du prince Napoléon. Veuillot est attaqué
sur la scène au moment où la police supprime l’Univers. Augier
employé à la Censure était, par là, presque de la police. Cependant la valeur des
deux pièces de théâtre ne se sent pas trop d’une telle bassesse. On retient de ces
comédies — qui se font suite —-les hommes d’affaires, Vernouillet et Charrier, et
l’ gentilhomme qui mène le jeu, le marquis d’Auberive, une des
créations les mieux venues et les plus allantes d’Augier, Giboyer le journaliste de
race, de force et de malchance, contraint de vivre et d’écrire pour qui le paye,
peut passer avec Maître Guérin, pour le personnage le plus balzacien de ce théâtre
et, mieux que le Z. Marcas et le Bixiou de Balzac, il est resté le seul type de
journaliste fourni par la littérature. Les deux pièces, comme beaucoup de pièces
d’Augier fléchissent et se défont dans leurs personnages fabriqués, leurs utilités
conventionnelles, Giboyer dans le fils de Giboyer et dans Sergines,
les Effrontés dans les personnages vertueux. Les deux pièces sont une
date dans l’histoire de la comédie politique : elles ne sont pas une date du
théâtre.
Homme de l’Empire, Augier n’a pas réussi à survivre à l’Empire. Les trois pièces
qu’il écrivit après 1871, Jean de Thommeray, Madame Caverlet, Les
Fourchambault, sont des essais manqués pour tenir au courant ou dans le
courant un théâtre périmé. Augier finit moins heureusement que Dumas, qui connut
sous la République le triomphe de Francillon.
Dumas et Augier ont donné à la Comédie du sérieux, du poids, des idées. Comme
Tartuffe ou Turcaret leurs pièces ont un contenu, sont
liées aux problèmes de leur époque, au témoignage profond d’une génération. Paul
Bourget place Dumas dans le conseil des Dix des Essais de psychologie
contemporaine, et Augier n’y serait pas déplacé. Ils sont, de leur temps,
les lignes majeures du théâtre. Mais au théâtre comme en
musique le mode mineur vaut le mode majeur. Après 1870 les mineurs, Labiche, Sardou,
Meilhac et Halévy, se sont mieux défendus qu’Augier et Dumas. En outre, ils ont
inventé en technique dramatique, plus encore que les deux grands. L’intérieur de la
pièce, le poids des idées n’existaient guère pour eux, les gênaient plutôt. Si Dumas
et Augier ont ajouté raisonnablement au sérieux de la comédie, ces trois ou quatre
dramaturges ont ajouté immensément à son mouvement. De leur capital de mouvement, le
vaudeville, la pièce, le drame, l’opérette ont vécu un demi-siècle.
D’abord Labiche. Quand Labiche apporta au théâtre de la Montansier Un
chapeau de paille d’Italie, il était déjà un vaudevilliste à succès. Il
était chez lui à Montansier. On ne pouvait lui refuser une pièce. Mais le directeur
Dormeuil monta celle-là à son corps défendant et déclara qu’il n’assisterait pas à
la première représentation. C’est que rien n’est plus traditionnel qu’un vaudeville,
et que, surtout pour un directeur de théâtre, un vaudeville est traditionnel ou
n’est pas. Un chapeau le fut à sa façon, soit en créant une nouvelle
tradition, qui dura un demi-siècle.
Un chapeau a substitué au vaudeville de situation, ou plutôt a
superposé au vaudeville de situation, le vaudeville de mouvement. Les situations
burlesques ne sont plus que des cerceaux de papier à travers lesquels est lancé et
promené le cortège qui passe pour le plus comique, celui qui s’aligne à la foire
devant les boules : une noce. La noce massacrée devient la noce sacrée, je veux dire
la noce du délire sacré de la pompé aristophanesque, du mouvement pur et du délire
panique. Substituez à la noce une troupe de provinciaux en visite à Paris : vous
avez la Cagnotte. Un chapeau et la Cagnotte furent
longtemps les pièces les plus populaires du théâtre de Labiche. Mais cette comédie
du mouvement pur ne fait qu’une partie du théâtre de Labiche, qui a mis sa signature
à plus de trois cents pièces, et fut une manière de Molière ou de Dumas père du
Vaudeville. On a goûté et l’on goûte encore en lui un moraliste caricaturiste, vrai
contemporain de Daumier et de Gavarni, dont le théâtre figure comme un album animé
et intarissable de silhouettes bourgeoises.
Le bourgeois de Labiche reste le même que le bourgeois de
la Caricature et des Physiologies : peu brave,
égrillard, heureux en affaires, égoïste, Sganarelle réel et don Juan imaginaire,
rond comme une pièce de cinq francs qui porte sur la tranche les proverbes de
Sancho, il a circulé sous cent noms à travers ce théâtre comme Homais à travers les
rues d’Yonville. Mais ce n’est pas Homais qui a fait le succès de Madame
Bovary, tandis que c’est le bourgeois qui a fait le succès de Labiche en
venant reconnaître sur la scène du Palais-Royal ou du Gymnase, le voisin son voisin,
le mari sa femme, et la femme son mari.
Jusqu’à la guerre, le Palais-Royal a repris la Cagnotte pendant les
vacances ; la Cagnotte, le musée Grévin et la sole Marguery furent
dans la dernière moitié du xixe
siècle, pour la
petite province, trois attractions rituelles de Paris. Aujourd’hui Labiche a disparu
de la scène. Mais il est le seul auteur dramatique du xixe
siècle dont le succès de lecture ait balancé le succès de scène. Les
dix volumes de son théâtre choisi ont fait dans les bibliothèques l’intérim entre
Paul de Kock et Courteline comme mine de gaîté française. Il n’y a même aucune
raison de les en exiler aujourd’hui : Célimare le Bien-Aimé ; le
Voyage de Monsieur Perrichon, les Petits Oiseaux, la
Grammaire, le Misanthrope et
l’Auvergnat ont gardé comme lecture du soir leur bienfaisance,
entre le repas léger et la tasse de verveine.
La troisième révolution dramatique que reconnaissait Sarcey est celle
d’Orphée aux Enfers, opérette due à la collaboration du normalien
Hector Crémieux et du musicien allemand Offenbach, soit un mélange de « canulard »
d’École et de bouffonnerie lyrique. Mais Crémieux ne se maintint pas à la hauteur de
ce succès et Offenbach devint le musicien attitré de Meilhac et Halévy. Tandis que
Dumas avait profité lui-même de la révolution de la Dame aux
camélias, Labiche de celle d’Un chapeau de paille, Meilhac et
Halévy exploitèrent la révolution faite par Crémieux et comptèrent seuls.
De sorte que cette révolution daterait apparemment de la Belle
Hélène, qui est de 1864, suivie par Barbe-Bleue et la
Vie parisienne en 1866, la Grande-duchesse de
Gérolstein en 1867, la Périchole en 1868. Ce sont des types
de pièces en collaboration, de pièces
où, conformément à la saine optique du théâtre, l’homme seul n’existe plus.
Collaboration, bien entendu, de Meilhac et Halévy, qui paraît ici indiscernable et
égale, déposée par le dialogue même de deux hommes d’esprit. Plus tard, quand sous
la même signature paraîtront des œuvres spirituelles et sentimentales, des comédies
pures comme Froufrou, la Petite Marquise, la
Boule, la Cigale, la part de Meilhac sera plutôt
celle de l’homme de théâtre, du trouveur de mouvements, de mots, d’émotion, celle
d’Halévy la part de l’observateur et du critique, secondaire d’ailleurs ici, puisque
les pièces signées par Meilhac seul valent les pièces des deux collaborateurs, et
qu’Halévy seul n’a rien tenté sur la scène. On remarquera d’ailleurs que Labiche n’a
écrit seul aucune de ses pièces. Un dialogue d’auteurs précède souvent le dialogue
d’acteurs.
Collaboration des auteurs et du musicien. À l’ancien vaudeville, et même à celui de
Labiche, les couplets sont imposés non seulement par la tradition, mais par le
gouvernement, qui jusqu’au Second Empire n’autorise dans les théâtres légers que la
pièce parole et chant, et leur interdit d’empiéter sur le privilège des théâtres de
parole pure. On comprend que dès lors les couplets et la musique n’y tiennent qu’une
place très mince, officielle. Il n’en va pas de même de l’opéra-bouffe ou de
l’opérette, où l’orchestre rythme, commande, emporte tout le mouvement de la pièce,
et qui avec Crémieux et Offenbach, succédait dans le monde à l’opéra-comique de
Scribe.
Collaboration des auteurs, du musicien et des acteurs. Dans l’opéra-comique de
Scribe, tout le détail est réglé par le librettiste et le musicien, que les acteurs
n’ont qu’à interpréter, aussi rigoureusement qu’ils interprètent une pièce. Mais,
même dans la comédie, on avait pu voir un acteur de génie inventer, et même recréer
la pièce : c’est l’histoire de Frédérick Lemaître et de l’Auberge des
Adrets. Dans l’opérette de Meilhac et Halévy, l’action n’est arrêtée que
dans ses grandes lignes, et ces grandes lignes réussissent à rester une œuvre
littéraire. Entre elles, il y a des intervalles où le premier
plan appartient à la musique, et où les acteurs peuvent aussi
modifier, improviser, resserrer ou étendre : ce qui, évidemment, n’est possible
qu’avec une troupe supérieure et très homogène, comme l’était alors celle des
Bouffes-Parisiens. La Belle Hélène, très mal accueillie aux premières
représentations, fut en partie refaite sur le tas par les acteurs, qui ramenèrent le
public, transformèrent une déroute en l’un des plus grands triomphes parisiens et
européens de l’époque. Le génie des auteurs n’est pas diminué par là. Bien au
contraire ! La pièce élastique, la pièce qui s’offre elle-même à la mise au point,
c’est un genre qui a ses difficultés et ses réussites. Le miraculeux c’est qu’elle
ait continué, qu’après 1920 on ait pu voir jouer encore triomphalement la
Belle Hélène, à Paris, à Stockholm, et ailleurs.
Collaboration des auteurs, du musicien, des acteurs et du public. Dans cette
manière de Commedia dell’arte, tout se passe comme si le public
entrait dans la chaîne, prenait parti, et, de public passif, devenait public actif :
c’est la révolution de mouvement, comme celle du Chapeau de paille.
L’opérette littéraire de Meilhac et Halévy ne se comprendrait pas sans le public,
les mœurs, les échos, le train de ces dix années de l’Empire libéral qui trouvent
leur moment privilégié dans l’Exposition de 1867. La Grande-duchesse de
Gérolstein, la pièce même de cette année et de cette Exposition, c’est
Paris en Allemagne, et la Vie parisienne qui préparait, l’année
précédente, l’Exposition, c’est l’étranger germanique à Paris. Et même la
Belle Hélène dans le gâtisme héroïque d’Achille et d’Ajax, ne se
faisait pas faute d’évoquer les généraux de l’Empire aux charades de Compiègne.
Ainsi le Mariage de Figaro, avant la Révolution.
1870 emporta Offenbach et sa musique. Mais, en 1869, Meilhac et Halévy avaient
réussi une comédie gaie, à fin larmoyante, qui connut le succès pendant trente ans,
Froufrou. Elle fut suivie d’une douzaine d’autres. Ces tableaux
animés de la vie parisienne, brillants de mots, légers, adroits valent pour une
génération. Meilhac et Halévy fournirent encore un premier plan à l’exposition de
1878, Meilhac seul à celle de 1889. Sa dernière pièce, Ma cousine,
triompha en 1890.
Tout cela est d’un métier éblouissant : le « peu
de matière et beaucoup d’art »
de Racine y triomphe. Mais dans cette
génération de techniciens, la réputation du plus grand homme de métier de son temps
est allée à Sardou.
Elle serait justifiée si en fait de métier Sardou avait Sardou inventé. Mais il n’a
rien inventé. Il a eu vers 1860 cette idée, juste au fond, que tout le métier du
théâtre est dans Scribe. D’autre part, Scribe se trouvait depuis dix ans
complètement déclassé. Il pouvait servir de professeur sans devenir un concurrent.
Et le public n’a pas de mémoire. Sardou fit ses gammes en lisant deux actes d’une
pièce de Scribe, mais non le troisième, qu’il imaginait dans le privé, et qui valait
parfois mieux que ceux du maître. Après de petits fours qui l’aguerrirent, il donna
en 1860 au Gymnase les Pattes de mouche, en 1861, au Vaudeville
Nos intimes : succès miraculeux.
Dans les Pattes de Mouche, une lettre joue le rôle dynamique du
chapeau de paille d’Italie dans le vaudeville de Labiche, et on lui court après à
l’intérieur d’une comédie de Scribe. Ce n’est pas plus malin, et c’est
prodigieusement malin. Un chapeau était le tour de Paris dans Paris.
Dans les Pattes, cela devient le tour du monde sur un verre d’eau, le
Verre d’eau de Scribe. La virtuosité de Nos intimes
n’est pas supérieure, mais presque égale, et Sardou l’applique cette fois à une
comédie de mœurs excellente. De sorte que, dès 1861, il avait écrit sa meilleure
pièce.
Il put retrouver le même succès en 1865 avec la Famille Benoîton, en
1872 avec la comédie politique de Rabagas, en 1880 avec
Divorçons. Il put bâtir des drames historiques comme
Patrie ! (1869) et des comédies historiques comme Madame
Sans-Gêne, en 1893, son dernier triomphe. La grande génération dramatique
du xixe
siècle finissait en fanfare. Tout cela est
oublié. Des quatre ou cinq grands noms qui ont rempli le théâtre entre 1860 et 1900,
Sardou fut le plus purement viager. Grand constructeur, mais non grand inventeur,
l’héritier de Scribe reste un héritier. Et voici la fiche de consolation : un
héritier lui-même sans héritier. Il avait succédé à Scribe ; personne n’a succédé à
Sardou. Depuis 1893, la situation officielle de prince du métier est vacante.
Les noms de Dumas, Augier, Labiche, Meilhac, Barrière, Halévy et Sardou n’épuisent
pas le théâtre de cette époque heureuse. Les succès de Théodore Barrière (dont
Lambert Thiboust fut le collaborateur) ont balancé sous le Second Empire ceux de
Dumas et d’Augier, quand il a mis sur la scène dans les Filles de
marbre, avec trop de facilité, l’avidité de la courtisane professionnelle,
et frigide, — ceux de Labiche avec les Faux Bonshommes, tableau
clair, dur et fort de trois registres de l’égoïsme bourgeois, pourvus de ces beaux
noms des vaudevilles d’alors, Péponet, Bassecourt, Dufouré, et avec les
Jocrisses de l’amour. — Cette vigueur de moraliste fait défaut à
Pailleron, aimable auteur de comédies à la suite, spécialiste heureux des rôles
d’ingénues pour la Comédie-Française (l’Étincelle, la
Souris) mais qui a écrit le Monde où l’on
s’ennuie.
Le cas du Monde où l’on s’ennuie est très instructif. Il appartient,
depuis sa première triomphale de 1881, à l’affiche ordinaire courante de la
Comédie-Française. Par son retour rituel au répertoire d’été, il a rappelé la
Cagnotte du théâtre voisin. Or la pièce est mince, la facture très
adroite mais sans nulle originalité (le chemin des Pattes de mouche
vers les marronniers de Figaro), les personnages et les sentiments
sans grand rapport avec l’humanité actuelle.
D’où vient la fidélité du public ? De ce que la pièce, comme peinture de milieu,
n’a pas été remplacée. Comme Armance de Stendhal avait pour
sous-titre Un salon en 1827, le Monde où l’on s’ennuie
est Un salon en 1881. Un salon littéraire ; Molière n’avait pas
dédaigné d’en mettre deux sur la scène, avec le Misanthrope et les
Femmes savantes (sans compter les Précieuses).
Pailleron a tiré de Molière ce qu’il fallait et ce qu’il pouvait. Il l’a fait dans
la maison de Molière : et la Comédie-Française seule pouvait donner à sa pièce une
force d’institution comme elle en donne une à ses actrices en sursis prolongé. Les
salons étaient le milieu naturel de Pailleron : trois ans auparavant il avait déjà
peint un salon pour le Gymnase, dans l’Âge ingrat. Gendre de Buloz il
était le beau-frère d’un salon, et un salon hait le salon rival. Pailleron a fait la
comédie du salon littéraire, comme de Flers et Caillavet feront dans l’Habit
vert celle de l’Académie,
Bourdet, dans
Vient de paraître, celle de l’édition. Trois succès dus aux mêmes
causes, dans un pays, le seul peut-être, où la littérature existe comme genre de
vie, dans une littérature où la comédie a été fondée par les Précieuses
ridicules. Il appartenait à cette génération dramatique d’installer la
pièce de mœurs littéraire à la Comédie-Française, et Pailleron eut cette chance. Il
ne la retrouva pas en 1894 dans Cabotins. Ma cousine et Madame
Sans-Gêne avaient posé pour cette équipe le point final sur lequel il n’y
avait plus à revenir. La parole, la scène, la chance, appartenaient à une autre
génération, à un autre arrangement, à un autre coup de dés sur le jeu d’oie
éternel.
De 1850 à 1885 la vie philosophique se partage plus nettement encore que les autres
formes de la durée littéraire en deux périodes qui correspondent aux deux régimes
politiques.
Un des résultats durables de l’action de Cousin, c’est d’avoir pour longtemps, et en
somme jusqu’aujourd’hui, domicilié la philosophie française à l’École Normale. Le
cartésianisme, de Descartes à Leibniz, par Spinoza et Malebranche, n’a jamais été une
philosophie de professeurs, et pas davantage la doctrine des philosophes du
xviiie
siècle. La philosophie de la chaire paraît,
ou plutôt reparaît, en Allemagne avec Wolf, et reçoit un grand éclat du fait que Kant
et ses trois célèbres successeurs, Fichte, Schelling et Hegel, sont également
professeurs d’Université. La tradition des grands professeurs de philosophie est, pour
la première fois depuis le xiiie
siècle, reprise sur la
Montagne Sainte-Geneviève par Victor Cousin, qui retrouve le public d’Abélard. Cousin
institua la philosophie, en tant que genre de vie universitaire, et en tant
qu’histoire des systèmes. Il y manquait tout simplement la philosophie en tant que
philosophie. L’Université napoléonienne et le « régiment » de Cousin ne purent fournir
qu’une morne caricature de la philosophie allemande de la chaire, même quand celle-ci
eut été en 1831 découronnée par la mort de Hegel.
Tant que vécut Cousin, et aussi bien sous le Second Empire où le colonel du régiment
philosophique fut mis en retraite, que sous la monarchie de Juillet, qui fut sa
période d’activité, officiellement la philosophie ne fut pas seulement domiciliée à
l’École Normale. Elle y fut domestiquée. La réaction du 2 décembre resserra son
collier. Au colonel
succéda le caporal : l’échec de Taine à
l’agrégation de philosophie, le renvoi de Vacherot exclu de l’École Normale après la
Métaphysique et la Science, la suppression temporaire de la classe et
de l’agrégation de philosophie, marquèrent l’enclos où les distributeurs de chaires
entendaient parquer la philosophie de la chaire. D’où le discrédit de ce qu’on appela
la philosophie officielle.
Sous la monarchie de Juillet, le gouvernement de Cousin n’avait pas empêché une
grande philosophie originale de se constituer : la philosophie positive de Comte. À
une philosophie de l’ordre des lettres, le polytechnicien, vrai héritier de Descartes,
avait opposé une philosophie de l’ordre des sciences. La même tradition, la même
opposition se continuèrent sous le Second Empire, dont la philosophie tient en somme
en trois noms : Cournot, Renouvier et Taine, soit deux normaliens et un
polytechnicien.
Régulièrement, Cournot appartiendrait à la génération précédente : né en 1801, c’est
un contemporain de Comte. Mais normalien de la section des sciences, professeur
d’analyse, puis versé dans l’administration supérieure de 1836 à 1862, il n’écrivit
d’abord que des travaux de mathématiques, et ne livra le résultat de ses méditations
philosophiques qu’à partir de 1851, dans ses trois grands ouvrages publiés à dix ans
l’un de l’autre : Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les
caractères de la critique philosophique, Traité de l’enchaînement des idées
fondamentales dans les sciences et dans l’histoire, Considérations sur la marche des
idées et des événements dans les temps modernes. Ils ne trouvèrent à peu
près aucune audience, et, très modeste, Cournot n’en cherchait pas. Presque toute sa
gloire de philosophe est posthume.
Peu d’hommes ont, de son temps, remué plus tranquillement plus d’idées, généralement
inachevées, auxquelles il se contentait de toucher, pour passer à d’autres. Il n’y en
a qu’une seule qu’il ait conduite et creusée jusqu’au bout, et dont il avait bien fait
son domaine : c’est l’idée de hasard. De ce terme négatif il a dégagé patiemment le
contenu positif qui l’incorpore d’une part à l’ordre et à la réalité du monde, d’autre
part aux lois et aux calculs de la probabilité mathématique. Le hasard défini comme
une rencontré irrationnelle
de séries causales
indépendantes, conduit l’esprit de Cournot à un pluralisme et à un probabilisme, et en
somme à une manière de penser qui déborde, tourne, déclasse plus ou moins tous les
systèmes contraires. Aucune pensée philosophique n’est plus différente de la pensée de
Comte que celle de cet autre mathématicien. La lecture de Cournot, irritante pour les
esprits logiques, plaît aux philosophes amis de Sainte-Beuve et de Montaigne, à ceux
qui aiment les bains d’idées. Ses trois grands ouvrages composés de paragraphes
numérotés et assez discontinus ressemblent à des pages de notes prises à l’occasion de
ses lectures scientifiques et historiques, et classées dans une succession où le
hasard, démon familier du philosophe, a sa part. Une vue d’ensemble sur le réel s’en
dégage peu à peu (contingence et hiérarchie des phénomènes, nouveauté de leurs
tournants et de leurs plans successifs) mais n’est pas formellement cherchée, et reste
en équilibre instable, sujette à de nouvelles approximations, promise aux mises au
point et aux révisions d’un invincible probabilisme. Cournot manque d’ailleurs des
qualités de forme qui lui eussent assuré un vrai public, et il reste un gibier de
philosophe.
On en dira autant de Renouvier. C’est par un hommage aux neiges, éternelles et
nourricières, de la pensée, que nous le plaçons dans une histoire qui en principe n’en
concerne que les pays habités, cultivés et florissants. Né en 1815, Languedocien et
polytechnicien comme Comte, il appartient par ses années de formation à la monarchie
de Juillet. Il est de ceux qui avec Pierre Leroux s’efforcent de créer en 1848 un
spirituel républicain, et il rédige, à la demande du ministre Carnot, un Manuel
républicain de l’homme et du citoyen dont le ton révolutionnaire fait scandale et
prend place dans la couleur du spectre rouge. Le coup d’État le rendit à la
philosophie avec autant de bonheur qu’il entraîna Hugo à la poésie. Il publie en dix
ans, de 1854 à 1864 les quatre Essais de critique générale, qui restent
le meilleur et le plus substantiel d’une œuvre qui fut immense en quantité. Il y opère
une synthèse originale de Kant et de Comte, qui est devenue après 1870 une partie
intégrante de la philosophie française. Positiviste en principe comme Comte, dont il
se déclare d’ailleurs
l’adversaire, il prend pied comme lui
sur la science, et particulièrement sur la mathématique, tenant pour clef la « loi du
nombre » ; il applique ses réflexions non comme Comte à l’objet de la science, mais à
son sujet, c’est-à-dire à la représentation et à ses lois, soit au problème de Kant.
Mais il modifiait les positions kantiennes sur certains points, rejet du noumène,
solution des antinomies par la loi du nombre, assouplissement des catégories qui
cessent d’imiter les espèces métaphysiques pour devenir simplement des lois générales,
ou même des faits généraux de la représentation. Le titre d’Essais de critique
générale convient admirablement à ces quatre livres fondamentaux sur la
logique, la psychologie, la philosophie de la nature et de la religion, l’histoire. Ce
sont des essais, à la manière de Hume : il y a chez Renouvier un dessein de retour à
Hume, reflux du dépasser Hume qui est au principe de la
Critique de la raison pure. Il applique une méthode critique, qui
examine tout dans un esprit logique. Et cette critique porte sur le général et
l’universel, comme celle de Kant. Nul n’a mis plus haut que Renouvier la critique, ne
l’a employée plus puissamment à de plus importants usages, n’en a mieux expliqué les
droits, les devoirs et les limites. Malheureusement son style abstrait, hérissé, en
tessons de bouteille, bien plus dur encore que celui de Comte, a muré son influence
dans une propriété dont les philosophes professionnels eurent seuls les clefs. Si l’on
veut se rendre compte de la nature antilittéraire de ce polytechnicien, il faudra
observer qu’il a trouvé le sujet du plus beau roman historique qu’on ait jamais
imaginé, et, qu’ayant écrit ce roman dans Uchronie, il a trouvé le
moyen de le faire illisible.
Rentré après 1871 dans la spéculation politique, Renouvier reprit sa tâche
d’institution du spirituel républicain, tout en continuant de développer la
philosophie criticiste dans de nombreux ouvrages, dont le plus remarquable est
l’Esquisse d’une classification systématique des doctrines
philosophiques. Sa retraite absolue dans sa maison de Perpignan, l’austère
obscurité de son style, lui permirent d’exercer sans bruit, en profondeur, sur le
monde des professeurs de philosophie, une influence qui fut immense, qui se retrouve
dans les thèses de Sorbonne, dans la place grandissante occupée
jusqu’en 1905 environ par le Kantisme, dans la formation d’une morale
laïque, dans le mouvement dreyfusien.
Pareillement, ce n’est qu’après 1871 que se fait sentir l’influence de Taine chez les
philosophes, influence due uniquement à l’Intelligence. Ils retinrent
de l’Intelligence, non la partie condillacienne, qui sécha sur pied,
non la partie anglaise que Ribot alla chercher sur place, mais la psycho-physiologie,
l’étude des cas morbides. En même temps l’influence d’Auguste Comte pointait dans
l’Université par la thèse d’Espinas, en 1877, sur les Sociétés
animales.
Les premières années de la République marquent dès lors une décompression et un
rajeunissement de la philosophie universitaire. Cousin était mort en 1867, bien oublié
de son ancien régiment. Un rôle analogue au sien, mais cette fois tout de persuasion
et de bonne grâce, fut tenu par un de ses anciens disciples, brouillé de bonne heure
avec lui, un contemporain de Renouvier, Félix Ravaisson, qui n’enseigna jamais la
philosophie, mais avait de 1836 à 1842, rajeuni l’aristotélisme avec un grand charme
de style, une profondeur de pensée inconnue à Cousin. En 1868, il écrivit un
Rapport sur la Philosophie au xixe
siècle, impartial et pénétrant,
que terminait une conclusion dogmatique, trente pages dont Bergson a dit que des
générations de philosophes les ont sues par cœur. Mémoire non inutile d’ailleurs,
Ravaisson occupant ce poste d’influence, la présidence du jury de l’agrégation de
philosophie.
D’autre part, dès 1864, Lachelier enseigne la philosophie à l’École Normale. Il y
retrouve par son enseignement la vraie méthode philosophique bousculée par Cousin,
celle des Descartes, des Biran, des Ravaisson. Après un bref passage de Fouillée,
Boutroux lui succède en 1877. Ces trois philosophes ont entretenu pendant vingt ans
dans le monde de la haute philosophie un style de la pensée, dont leurs rares écrits
ne donnent qu’une idée imparfaite. Ils ont mis l’accent de l’esprit sur
l’immatérialisme, sur le finalisme, et surtout sur la liberté. Une série de thèses
célèbres en procèdent, qui commencent en 1872 avec celle de Fouillée et se terminent
en 1889 avec celle de Bergson. Renouvier leur est ici d’une aide efficace.
L’élaboration d’une théorie de la liberté psychologique contre le
déterminisme de la philosophie scientifique des Anglais et de Taine,
a appelé le principal effort de cette génération de philosophes après 1870.
Cette philosophie universitaire, ou Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz et surtout
Kant, sont admirablement compris, peut passer pour l’été de la Saint-Martin, ou plutôt
pour le seul moment efficace de l’éclectisme. Cousin une fois disparu, apparaît ce
syncrétisme libre, intérieur et méditatif de la culture que la hâte, le verbalisme et
l’impérialisme utilitaire du célèbre colonel avaient en 1830 dévié et stérilisé pour
quarante ans. Dans l’Essai sur la Métaphysique d’Aristote, Ravaisson
avait donné le seul exemple d’un grand système repensé profondément du dedans.
Renouvier en avait donné un second exemple avec son étude et sa critique de Kant. Un
syncrétisme en profondeur, une société vraie des systèmes de l’esprit était désormais
possible. Une cité des esprits philosophiques fleurit dans les trente dernières années
du xixe
siècle. Elle est bien encore une philosophie de
professeurs, mais avec l’esprit du dialogue libre. Le régiment est démobilisé. La
philosophie est rentrée dans la vie civile, se fond dans la fine pointe de la
civilisation.
Mais ce n’est là qu’une moitié de sa conquête et de sa vie. L’événement capital de
cette équipe philosophique, on le verra, l’influence de Comte, de Renouvier et de
Taine aidant, consiste dans sa prise de contact résolue et complète avec les sciences.
On en revient à l’idée de philosophie telle que l’ont conçue les grands philosophes,
qui ont été aussi de grands savants : la réflexion sur les objets et les résultats des
sciences, la collaboration de la recherche philosophique et de la recherche
scientifique, le dialogue et l’excitation mutuelle de deux disciplines qui n’en font
qu’une. Les savants, pareillement, abordent la philosophie de leur science : un Claude
Bernard, un Berthelot. Les philosophes se dirigent vers les sciences nouvelles qui se
détachent de la philosophie, soit la psychologie et la sociologie. Ici encore apparaît
le caractère scientifique de cette génération, la marche à la positivité.
La génération de 1850 disparaît à la fin du xixe
siècle,
remplacée peu à peu par la génération qu’on dira ici de 1885 à 1895. Il se produit une
liquidation et un renouvellement très analogues à ceux de 1850 à 1860, et qui portent
précisément sur les valeurs et les acquisitions de 1850 à 1860 soit : la personne des
chefs de file, le culte de la science, la poésie formelle et plastique, le réalisme.
Les deux chefs de file, Renan et Taine, en 1892, Renan en 1893. Taine en état de
pessimisme stoïcien devant une époque qu’il ne comprend pas, et à qui il prédit le
pire destin, Renan dans la fin de vie plus détendue d’une intelligence indulgente.
Précisément leur situation éminente de chefs reconnus pose aux yeux de tous le
problème de leur héritage, ou plutôt le problème des nouvelles valeurs,
antirenaniennes et antitainiennes par position, destinées à leur succéder.
Les valeurs qu’avaient émises et fait recevoir Renan et Taine étaient marquées à
l’effigie de la raison et de la science. Or si ces valeurs ne sont pas précaires
absolument, puisque leur tour revient toujours, elles sont précaires relativement,
puisqu’elles font leur partie dans un éternel dialogue humain, où le scepticisme,
l’irrationnel et l’intuitif répondent à la raison, où la religion et la philosophie,
ces expériences internes, répondent à la science, système de l’expérience externe. Il
arrive ordinairement que, prise en bloc, chaque génération est plus ou moins déléguée
à l’une des voix de ce dialogue.
L’histoire de ce dialogue, à partir de 1885, entre pères
et enfants, mériterait un livre. La même année 1889, qui est celle de l’une des
Expositions universelles où tous les onze ans, de 1855 à 1900, il semble qu’on ait
voulu marquer le pli d’un tiers déjà appréciable de génération, paraissent,
coïncidence instructive, l’Avenir de la science, pensées de 1848, de
Renan, l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson,
et le Disciple de Paul Bourget.
L’Avenir de la science n’est un livre nouveau qu’en librairie.
Conservé en manuscrit, il avait été écrit par Renan en 1848, à Paris, soit à l’âge
même où Bergson à Clermont, en 1887, écrivait la thèse qui fit le chemin qu’on sait :
vingt-huit ans. L’intervalle des deux livres, quarante ans, est le même que celui qui
sépare les Philosophes français de Taine du cours cousinien de 1817.
Les dialogues entre générations de philosophes sont articulés dans le temps comme
Platon les eût articulés dans l’espace.
Les Philosophes français étaient d’ailleurs un livre d’attaque directe
et personnelle. Rien de cela dans l’Essai, simplement un non ferme et discret de la psychologie et de la philosophie au système de
valeurs que leur avait appliqué l’Intelligence de Taine, soit à
l’analyse externe et à la synthèse idéologique ; ce qui n’aurait pour l’historien de
la littérature que peu d’importance, si cette réaction de philosophe ne faisait figure
de signe ou de symbole sur un mouvement qui se retrouve alors partout. Quelques mois
après la mort de Renan, un article de Brunetière, Après une visite au
Vatican, déclenche une immense bataille sur la valeur de la science, et
l’extrême pauvreté de cet article montre bien que cette agitation n’était due qu’à la
maturité, à l’actualité du problème, à l’heure à laquelle on le posait, et nullement à
la personnalité si peu compétente qui le posait. Berthelot, manière de co-auteur avec
Renan de l’Avenir de la science (puisque ce livre est le procès-verbal
de leurs conversations de 1848) descend, vieil athlète, dans l’arène, précisément avec
l’esprit et les arguments démodés de la jeunesse de 1848.
Or Brunetière et Bourget avaient été camarades de jeunesse et de pensée comme Renan
et Berthelot. Ils approchent de la quarantaine en 1889, et n’appartiennent pas
précisément à la génération de 1885. Mais le
Disciple, ce point d’interrogation de 1889 entre la religion et la
science, ce livre inquiet d’un romancier entre deux générations, trop jeune pour être
de l’une, trop âgé pour appartenir à l’autre, n’en apparaît que mieux, par son accord
avec l’inquiétude du temps et par son succès, comme un livre éclairant, un livre-clef
de ce tournant.
Grande génération d’historiens et de philosophes positifs, les Vingt ans
en 1850 avaient porté, à la perfection, en poésie et dans le roman, une
littérature d’inventaires. Le Parnasse tournait à un inventaire poétique du passé, le
réalisme à un inventaire descriptif du présent. Poésie documentaire, roman
documentaire. Là encore il s’agit de valeurs plastiques, solides, matérielles. Non un
matérialisme philosophique, mais une sorte de matérialisme immanent formait sous cette
génération une assise régulière et robuste.
À ce matérialisme immanent succède après 1885 une manière d’immatérialisme immanent.
Il ne s’agit pas seulement ni surtout du bergsonisme, qui aboutira dans la
Perception du changement à un immatérialisme aussi subtil que celui
de Berkeley. Il s’agit de la poésie, de ce qui est monté de la musique pour
envelopper, dissoudre, vaporiser la poésie. Réaction contre le Parnasse est, au temps
du symbolisme, un mot d’ordre aussi net que réaction contre le romantisme en 1850.
Reconnaîtrait-on dans le roman une direction analogue ? Le roman va rester, pendant
cette génération, un genre consolidé. La génération antérieure avait posé le problème
de l’héritage de Balzac. Ce problème n’existe que peu ou point pour la génération de
1885. Elle renonce à avoir son Balzac. Elle reconnaît que tout compte fait Zola n’en a
pas tenu lieu, que les nouvelles de Maupassant c’est le scrutin d’arrondissement du
roman, miroir brisé où il ne reconnaît pas son image. Bourget et France sont des
romanciers intelligents et presque toute l’équipe romancière d’après 1885
appartiendra, elle aussi, à la classe des romanciers intelligents (Loti, autobiographe
et journalintimiste, ne ferait même pas exception). Mais quand on dit d’un romancier
qu’il est intelligent, cela
veut dire aussi qu’il est peu
créateur. L’immatérialisme immanent à cette génération se traduit, dans le monde du
roman, par une déficience, par un manque de cette matérialité brutale, de cette
virilité de muletier cérébral qu’eurent en partage Balzac, Flaubert, Zola, Maupassant,
et qui semblent plus nécessaires aux natures de romancier qu’aux natures de
philosophes et de poètes.
La même déficience relative apparaît dans le théâtre. La matérialité propre au
théâtre consiste, non dans cette virilité créatrice, mais dans les techniques
d’ouvrier, dont la génération de 1850 avait été remarquablement douée, et qui
fléchissent après 1890.
Quels sont les maîtres de cette génération de 1885 ? On remarquera d’abord que la
réaction contre Renan et Taine n’a pas eu ce caractère de mouvement d’ensemble
qu’avait pris, sur tout le front de la génération de 1850, la réaction contre le
romantisme. La philosophie de l’Ecclésiaste, celle du vieillard ironique, désabusé et
bienveillant, de la balance des contraires, qui avait été la dernière forme du
renanisme, ne pouvait guère séduire la jeunesse, à n’importe quelle époque, et l’on
comprend que Renan, tenu pour un « négatif », ait été reconduit après 1893 aux
frontières de la République des bonnes volontés par les jeunes « positifs » de
l’action, du devoir présent, des valeurs d’énergie. Taine, lui, garde longtemps le
prestige de son œuvre. Si le Disciple pose devant Taine un point
d’interrogation, l’Étape, treize ans plus tard, lui apportera un point
d’adhésion.
Après Taine et Renan, ont fait fonction de maîtres France et Bourget, qui
appartiennent à une génération intercalaire, Bergson et Barrès qui sont de la
génération en marche. France quand il n’est pas un pur artiste et un pur conteur, met
Renan en mythes, Barrès et Bourget y mettent Taine, et il ne faudrait pas faire sortir
à l’excès Bergson du domaine philosophique pour le répandre en influences littéraires.
Rien de comparable aux grandes figures œcuméniques de la génération de 1850.
L’originalité de la génération de 1885 dans notre géographie littéraire lui a été
conférée surtout par son chemin creux,
très différent de
celui qu’ont rencontré les précédentes. La génération de 1820 avait dû traverser une
révolution politique, celle de 1830, la génération de 1850 avait été plus ou moins
disloquée par la guerre de 1870 : donc toutes deux par les grands événements
ordinaires de la vie du xixe
siècle, révolution et
guerre. La génération de 1885 traverse quelque chose de particulier, qui n’est ni
révolution ni guerre, qui ne ressemble à rien de ce qui a précédé ou suivi : c’est
l’affaire Dreyfus.
L’affaire Dreyfus a été non seulement un événement intellectuel, mais l’événement des
intellectuels. Elle a obligé l’intelligence à prendre parti pour l’une ou l’autre des
valeurs dont cette génération était déjà le champ de bataille : ou bien cette vérité
pragmatiste d’adhésion, de sensibilité et d’intérêt qui commande les croyances
religieuses, nationales et sociales, ou bien la vérité impersonnelle, fondée sur la
recherche objective, avec laquelle sont familiers les savants, les professeurs, les
magistrats. Une providence artiste a créé l’affaire Dreyfus, pour leur servir de champ
clos. De jeunes équipes nouvelles, produit spécial de l’affaire Dreyfus et qui en sont
restées marquées, apparurent dans l’un et dans l’autre camp. Nous sommes obligés de
faire ici ce que nous n’avons eu à faire ni pour la révolution de 1830, ni pour le
coup d’État, ni pour la guerre de 1870, ni pour aucun des événements célèbres auxquels
répond une cassure ou une articulation littéraires, et qui sont assez connus pour que
nous ayons pu procéder par allusions. Un tableau plus appuyé et plus complet est
nécessaire. L’affaire Dreyfus n’a pas été incorporée suffisamment à l’histoire
politique, et à la mémoire de la nouvelle génération pour que l’allusion suffise. Nous
nous efforcerons d’ailleurs de ne pas sortir du rôle littéraire de cette affaire.
Nous devrons d’abord noter que la génération de 1885 est la première génération
littéraire où aient figuré en nombre assez considérable des équipes d’écrivains
israélites. À vrai dire la génération précédente avait déjà compté Ludovic Halévy,
Hector Crémieux, Catulle Mendès, et l’on avait vu de grandes affaires de journaux et
de librairie contrôlées par Mirés, Millaud, Lévy. Dans la génération de 1885, prennent
une place remarquable les jeunes Israélites du lycée
Condorcet, de la Revue blanche, de l’École Normale, dont les familles
ont généralement acquis de l’aisance dans le mouvement d’affaires parisiennes du
Second Empire, et qui apportent dans les lettres une intelligence précoce, nette,
brillante, ardente, — urbaine, c’est-à-dire deux fois parisienne, en ce qu’elle est
d’Alexandrie et de Paris.
Avec cette même génération apparaît l’antisémitisme. La France juive
de Drumont est de 1886. Ensuite ce pamphlétaire puissant donne à un antisémitisme
populaire un journal, un public. C’est cet antisémitisme diffus, qui, en 1894, des
fuites ayant été découvertes au ministère de la guerre, fixa les soupçons sur un
officier alsacien, le seul israélite du bureau de l’État-Major, d’où les documents
communiqués à une puissance étrangère paraissaient sortir, le capitaine Dreyfus,
lequel fut condamné malgré ses protestations d’innocence. Trois ans après, la famille
et les amis de Dreyfus, faisant état des illégalités du procès, posèrent la question
de la révision. Le plus en vue et le plus actif d’entre eux était un parlementaire
célèbre, Joseph Reinach.
Joseph Reinach appartenait précisément, avec ses deux frères Salomon et Théodore, à
la plus savante et la plus brillante famille d’intellectuels juifs, célèbre par ses
succès universitaires entre 1875 et 1880. D’autre part il était le gendre de son
oncle, le banquier Jacques de Reinach, de Francfort, flibustier du Panama, le Nucingen
de la République opportuniste, suicidé en 1892. Il jouissait d’une impopularité énorme
et non toute imméritée. Il n’excita pas seulement les clameurs ordinaires des
antisémites, mais les défiances des plus honnêtes gens, qui n’écartèrent point la
légende d’après laquelle un Syndicat juif, présidé par Reinach, se serait formé pour
la délivrance d’un coreligionnaire condamné en 1894. Le premier appel en faveur de
Dreyfus avait d’ailleurs été lancé par un écrivain juif, Bernard Lazare, et flétri, en
1896, par l’unanimité de la Chambre. Un officier, naguère à l’État-Major, le
lieutenant-colonel Picquart, avait d’autre part émis des doutes motivés sur la
culpabilité du capitaine : deux sénateurs, Scheurer-Kestner et Trarieux, proclamaient
l’irrégularité du procès. Mais le pays avait confiance en ses chefs
militaires, lesquels garantissaient la justice du verdict de
1894.
Dans une lettre au Temps du 6 novembre 1897, Gabriel Monod, professeur
d’histoire à l’École Normale Supérieure, après étude des renseignements apportés par
Scheurer-Kestner et l’avocat Leblois, confident de Picquart, exposa comment il avait
été amené à voir dans le verdict une erreur judiciaire. La presse antisémite ayant
injurié Monod, les élèves de l’École Normale prirent publiquement la défense de leur
professeur. On peut dater de cette lettre la phase intellectuelle et littéraire de
l’affaire Dreyfus. Monod est un professionnel de la critique historique, l’École
Normale, définie par Nisard l’école de précision de l’esprit français, est au moins
une école de critique. Or ses adversaires ne répondront pas à Monod sur le terrain de
la critique, mais sur celui des idées oratoires et littéraires. On dira : « Il est
protestant comme Scheurer-Kestner. Scheurer et lui ont des “réactions protestantes” ».
À ces « réactions protestantes » devront s’opposer, pour affirmer la culpabilité de
Dreyfus, et la confiance en les chefs de l’armée, les « réactions » françaises et
catholiques. D’autre part, dit-on encore, les normaliens ce sont des livresques — des
hommes nouveaux — des boursiers : six mois avant la lettre de Monod, la Revue
de Paris avait publié les Déracinés de Barrès, où la bourse
mène au crime.
Barrès écrivait en ce moment l’Appel au soldat. Il dira dans ses
Mémoires : « Je n’ai jamais eu besoin d’autres idées que
celles où j’ai baigné de naissance. Grâce à elles, j’ai toujours su parfaitement
quelle était la vérité. Mon nationalisme n’a été que leur expression, leur clameur
et leur frissonnement. Quand vint l’affaire Dreyfus, mon père était mort. Je crois
que tout ce que j’ai dit à cette heure était de chez nous. Lavisse ne s’y trompa
pas. Le jour où je lui fis ma visite de candidat (à l’école Normale, dont il était
alors le directeur) il me dit : “Je reconnais chez vous tout ce que j’ai vu à Nancy,
je ne voterai pas pour vous.” Je lui dis combien je pensais qu’il devait souffrir de
marcher avec des ennemis de l’armée. Ma mère m’écrivit une lettre inoubliable. Ayant
lu mon article de Rennes sur Picquart, elle me dit qu’elle était allée la
relire sur la tombe de mon père. »
Voilà pourquoi
le bordereau était de Dreyfus.
À la fin de 1897, le frère de Dreyfus découvrit et dénonça le véritable auteur de la
pièce imputée à Dreyfus, et base principale de sa condamnation : un condottière
hongrois du nom d’Esterhazy. Zola, que Scheurer-Kestner avait convaincu de l’innocence
de Dreyfus, entra dans la bataille. Le 20 novembre 1897, il écrivit au
Figaro un article où il demandait, sur un ton d’ailleurs boursouflé
et désagréable, la révision du procès de 1894. Il dînait le soir au restaurant Durand
avec Bourget et Barrès, et celui-ci note dans ses Cahiers : « Un
mot me frappait beaucoup dans la bouche de Zola, pendant ce déjeuner. Il disait de
sa démonstration : c’est scientifique, c’est scientifique. C’est ces mêmes mots que
si souvent, dans le même sens, j’ai entendu employer par des niais, non par des
menteurs, mais des illettrés de réunion publique. »
Zola venait précisément de publier, pendant les trois ans écoulés depuis 1894,
Lourdes et Rome, et de terminer Paris,
qui avaient fait suite dans le temps au Docteur Pascal. C’était un
échec littéraire : sa science de la religion y valait sa religion de la science.
Lourdes était écrit par Homais, Rome par Bouvard, et
Paris par Pécuchet. Il avait exaspéré les catholiques, à qui le règne
de l’esprit nouveau avait rendu la confiance et l’allant. Depuis des années ses
articles du Figaro étaient pris au comique par les échotiers, et toute
la jeune littérature le criblait de sarcasmes. Ce combattant attirait les coups.
Il attirait les coups, mais déclenchait par son bruit, et par sa masse, une immense
agitation, à laquelle d’autres lames de fond répondirent de l’autre côté. Une guerre
de religion, un orage inconnu depuis le jansénisme, éclatèrent. Le journal de Drumont
avait depuis plusieurs années remplacé l’Univers comme journal du petit
clergé, qui retrouvait dans la Libre Parole le messianisme du temps
d’Henri V et un accueil favorable aux dénonciations contre les évêques. Les
Assomptionnistes ressuscitaient dans la Croix les passions et les
violences de la Ligue. Les Jésuites crurent devoir prendre parti comme eux, et leur
présence, réelle ou supposée, dans une affaire, y porte toujours au carré les passions
des deux côtés.
Le 4 décembre 1897, Zola et les partisans de la révision
étaient flétris par un vote de la Chambre, où les radicaux et les socialistes firent
masse contre eux. Le 13 décembre, le Figaro fit amende honorable et se
sépara de Zola, réduit un moment à publier des brochures, une Lettre à la
jeunesse, une autre lettre À la France. Verbeuses redites qui
ne portaient pas. Cependant un ancien collaborateur de Rochefort, Vaughan, avait fondé
un journal bientôt acquis à la cause de la révision, l’Aurore, qui
avait Clemenceau, encore hésitant d’ailleurs, pour leader politique, et qui sut crier
plus fort que Drumont. C’est là que Zola publia le 13 janvier la lettre
J’accuse, adressée au Président de la République.
J’accuse nommait huit responsables militaires du supplice infligé à un
innocent, parmi lesquels deux ministres de la guerre. Ce fut parce qu’il nomma que
cette fois Zola foudroya. Deux cent mille numéros vendus en quelques heures,
interpellation à la Chambre, poursuites. J’accuse n’a rien d’un
monument littéraire. Mais pour la première fois depuis la première
Provinciale, une feuille volante vendue dans la rue donnait le signal
d’une guerre de religion.
Trois semaines après J’accuse, la revue officielle des Jésuites,
La Civiltà cattolica écrivait dans son numéro du 5 février :
« Les Juifs ont imaginé d’alléguer une erreur judiciaire. Le complot a été
noué à Bâle, au congrès sioniste, réuni en apparence pour discuter de la délivrance
de Jérusalem. Les protestants ont fait cause commune avec les Juifs pour la
constitution d’un Syndicat. L’argent vient d’Allemagne. Les Juifs allèguent une
erreur judiciaire. La véritable erreur, c’est celle de l’Assemblée Constituante, qui
leur a accordé la nationalité française. Cette loi, il la faut abroger. »
D’autre part, dès J’accuse, l’Univers israélite avait
présenté l’affaire Dreyfus comme le résultat d’une conspiration de l’Église contre
l’Esprit, et avait conclu : « À nous donc, juifs, protestants, francs-maçons,
et quiconque veut la lumière et la liberté, de nous serrer les coudes et de lutter
pour que la France, comme dit une de nos prières, conserve son rang glorieux parmi
les nations, car déjà un sombre corbeau a planté ses griffes sur le crâne du coq
gaulois et se met en devoir de lui becqueter les yeux. »
« Francs-maçons »
était une anticipation, car ils combattaient
alors la
révision. Ainsi parlaient l’organe de l’illustre Compagnie de Jésus, et le journal
officiel du judaïsme français, dirigé par des israélites éminents et pondérés. Les
promesses de cette littérature furent tenues.
Après Gabriel Monod, le directeur de l’Institut Pasteur, Duclaux, avait proclamé la
nécessité de la révision. Ce n’était encore que des voix isolées.
J’accuse déclencha le mouvement des intellectuels révisionnistes ou
des « intellectuels » tout court, mot employé d’abord comme une marque de mépris par
les journaux antirévisionnistes. Ce furent, entre autres, le chimiste Grimaud, Anatole
France, Séailles, Desjardins, Darlu, Bréal, Louis Havet, Gaston Bonnier.
Les centres d’intellectuels révisionnistes étaient d’abord l’École Normale où
l’influence dominante était exercée par le bibliothécaire socialiste Lucien Herr (on
lui imputait la conversion de Jaurès au socialisme) aidé de Monod, d’Andler, de Paul
Dupuy ; parmi les jeunes normaliens, Péguy d’abord, Langevin, Jean Perrin, Albert
Thomas ; parmi leurs aînés : Léon Blum, Victor Bérard. C’est cette équipe
universitaire qui de l’affaire Dreyfus et du mouvement « dreyfusard » fit sortir ce
qu’elle appela le dreyfusisme. D’autre part deux salons, ceux de Mme Strauss née Halévy, et celui de Mme Arman de Caillavet
deviennent les centres d’un dreyfusisme plus mondain que doctrinaire, qui recrute des
protestataires parmi les écrivains, et dans ce qu’on appelle la rive droite.
Le 24 février 1898, lendemain du jour où Zola était condamné par la Cour d’Assises de
la Seine à un an de prison pour la lettre J’accuse, une réunion se
tenait chez le sénateur Trarieux où le dreyfusisme se donna un corps par la fondation
de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le dreyfusisme s’identifiait par là
avec les principes de la Révolution française, avec l’éducation civique, avec le
spirituel républicain. Le vieux propos « Évangile des Droits de l’Homme » reprenait
une nécessité et un sens nouveaux, Les principaux fondateurs furent les savants
Duclaux et Grimaud, les professeurs Paul Meyer, Giry, Molinier, Viollet, chartistes,
les professeurs Séailles et Georges Lyon, philosophes, Desjardins, Havet, Émile
Bourgeois, Lucien Herr, Réville, les médecins Richet et Paul Reclus, Arthur Fontaine,
le fils et
le gendre de Renan (Berthelot, soucieux de
repos, resta à l’écart). Les statuts furent rédigés par un catholique, Paul Viollet,
de tradition janséniste, ce qui importe à l’historien des idées françaises
(Royer-Collard eût été le roc du dreyfusisme). Viollet et ses fondateurs les plus
considérables quitteront d’ailleurs la Ligue quand elle dégénérera en groupe
anticlérical.
La Ligue des Droits de l’Homme, alors quartier général des intellectuels militants,
ne doit pas être séparée ici des intellectuels « sympathisants » que groupèrent les
listes de protestation contre l’envoi de Picquart devant les tribunaux militaires, et
où figuraient Sully Prudhomme, Sardou, Lavisse, Gaston Paris, des centaines de
professeurs, de savants, d’hommes de lettres (Prévost, Rostand, Picard, Capus,
Porto-Riche).
La fondation de la Ligue des Droits de l’Homme est antérieure de
six mois à la découverte du faux Henry, qui fut la plaque tournante de l’affaire
(plaque qui aurait dû tourner automatiquement pour la révision, et que l’orgueil de
Cavaignac fit tourner pour la guerre civile). Quatre mois après le suicide d’Henry les
intellectuels antidreyfusiens se groupaient dans la Ligue de la Patrie
française (décembre 1898). Elle groupa plus de la moitié des membres de
l’Académie, soit vingt-deux académiciens, dont Brunetière, Boissier, Bourget,
Cherbuliez, le parti des ducs dans son entier, quelques professeurs, Paul Janet,
Hermitte, Rambaud, Petit de Julleville, Faguet, presque tous de la génération
antérieure. Vaugeois, son vrai fondateur, aidé de Maurras qui y amène Mistral, venait
de la Ligue pour l’Action morale, dreyfusienne de la première heure.
Il allait fonder, plus tard, l’Action Française.
Les trois chefs de la Ligue de la Patrie Française,
antirévisionnistes et traditionalistes, étaient Coppée, qui avait une grosse
popularité d’impériale d’omnibus, et dont on pensait qu’il rendrait à l’antirévision
les services rendus par Zola à la révision, Jules Lemaître, délégué du salon
antirévisionniste de Mme de Loynes, laquelle voulait avoir, comme
le salon révisionniste de Mme de Caillavet, son Anatole France
(les femmes jouèrent un grand rôle dans l’affaire), Barrès, qui,
avec Maurras et Vaugeois, donna à la Ligue sa substance spirituelle.
Le rôle de la Ligue au moment de l’élection de Loubet, son effondrement électoral de
1902, le scandale Syveton, soutirèrent de la Patrie Française toute
cette substance spirituelle. Il n’en resta pas même ces cadres de « petits » qui de
l’autre côté ont permis à la Ligue des Droits de l’Homme de
subsister comme organisation politique, annexe de la maçonnerie.
Les deux Ligues furent un moment les quartiers généraux des idées de cette époque.
Leurs listes de noms, très parlantes, servent à classer ces idées, elles forment la
carte d’une génération intellectuelle. Voici les traits principaux de cette
géographie : 1º Le rajeunissement du vieux relief des divisions religieuses,
rajeunissement lié d’ailleurs : à la vie de la Troisième République, — à l’entrée des
Juifs dans la vie intellectuelle française ; — à la politique des catholiques et des
partis de droite de 1871 à 1890, qui a posé devant le pays le problème de 1830, celui
du « gouvernement des curés » et , surtout sous la robe monacale, l’espèce des
curés de gouvernement ; — à la politique inverse des cadres républicains qui, à partir
de 1880, confient généralement au protestantisme libéral le spirituel de l’Université
et la direction des grandes écoles pédagogiques ; — à l’obligation où se trouvent les
familles traditionalistes et catholiques, évincées des situations politiques et
administratives, de rester terriennes, mondaines et militaires, et de se faire une
conception du monde et de la vérité qui réponde à ce genre de vie ; — à la bonne
conscience morale et à l’expression littéraire qui, florissantes dans une élite
nombreuse et cultivée, aident à construire des idéologies qui légitiment, éclairent,
idéalisent ces conceptions spontanées du monde, de l’esprit, de la France ; — au
déclenchement enfin des impulsions religieuses héréditaires, aux morts qui parlent.
Les familles, les consciences, les écoles, l’État ont été pendant quatre ans le lieu
de tels dialogues, de pareils conflits. Jamais aucune génération n’avait trouvé une
occasion aussi magnifique de clarifier et d’opposer les idées de la France.
L’issue de la bataille n’est pas moins instructive que la
bataille, — l’issue, ou plutôt les issues. Il n’y a plus d’obscurité dans l’affaire
Dreyfus, qui a été résolue et terminée par l’enquête de la Cour de Cassation, le
verdict de ce tribunal suprême, la pleine réparation des erreurs judiciaires commises
à l’égard de Dreyfus, de Picquart et de Zola. La conclusion politique de l’Affaire
n’est pas moins nette : écrasement du parti nationaliste, victoire de la défense
républicaine, victoire de l’attaque républicaine avec les lois sur les congrégations
et la séparation de l’Église et de l’État.
Mais en 1906, la séparation est faite, le grand journaliste artisan de la révision,
Clemenceau, est ministre de l’Intérieur, Dreyfus et Picquart sont réintégrés dans
l’armée, celui-ci sera demain ministre de la guerre, les élections générales, trois
mois après l’arrêt de la Cour, élèvent Clemenceau au pouvoir, les partis de droite,
comme on dit, se recueillent, ou recueillent leurs morceaux. Comment de son côté
réagit l’intelligence ?
Un seul écrivain gagne à l’affaire Dreyfus une situation de maître, et même de bon
maître : c’est Anatole France. Pendant quinze ans sa position en France et en Europe
va être considérable. On se presse chez lui, on épingle ses anecdotes, on s’intéresse
à son évolution socialiste, à ses messages, on recueille ses entretiens mémorables. Et
cependant la place de Taine et de Renan n’est pas remplie.
Elle n’est pas remplie, d’abord parce qu’Anatole France parnassien et styliste,
n’appartient pas à la génération de 1885, comme Taine et Renan appartenaient à la
génération précédente. Elle n’est pas remplie, parce que l’adhésion tardive de France
aux idées et aux doctrines socialistes, qu’il a moins vécues en homme que défendues en
citoyen et présentées en artiste n’apporte rien de nouveau dans la vie
intellectuelle ; le beau créateur de formules en a trouvé une admirable pour désigner
le rôle de Zola en 1898 : « Un moment de la conscience humaine »
.
Pareillement France serait un moment de la chaîne littéraire, il maintient quelque
chose, il apporte peu.
L’affaire Dreyfus, qui a fructifié en victoire pour les partis et les forces de
gauche, n’a pas fructifié pareillement pour
les idées de
gauche, pour la justice sociale, les droits de l’homme, la démocratie, le libre
examen. Les espoirs mis en Jaurès, la génération dreyfusienne de la rue d’Ulm, la
tentative d’un retour à Michelet et à Quinet, tournent court. Le discours d’Anatole
France à Tréguier devant la statue de Renan ne rayonne qu’une lumière froide.
Du côté vaincu, au contraire, le rétablissement est instantané. Barrès demeure un
créateur de valeurs : ses plus belles années d’influence vont de 1902 à 1914. Sur les
débris de la Patrie Française, naît l’Action
Française, et l’influence de Maurras équilibre, relaie celle de Barrès. Ce
retournement singulier, cette victoire de l’inattendu ne trouvent nulle part
d’explication plus nette que dans Péguy, puisqu’aussi bien, de cette génération
dreyfusienne de l’École Normale, qui a fourni une si grande part du personnel
politique au xxe
siècle, il n’est sorti qu’un créateur
de mouvement dans l’ordre littéraire et moral, Péguy, et que le péguysme c’est le
procès-verbal même de ce tournant du dreyfusisme. Enfin, la conséquence, encore plus
inattendue, de la séparation de l’Église et de l’État, du triomphe de la laïcité dans
l’État, c’est une renaissance catholique et des conversions littéraires
retentissantes, parfois singulières, celle de Brunetière, celle de Péguy, celle du
petit-fils de Renan, les diversions catholiques de Barrès, le mouvement thomiste. Le
plan de vérité objective sur lequel les intellectuels de 1897 ont triomphé
juridiquement, moralement et politiquement, dans l’affaire Dreyfus, est donc pour les
idées et l’esprit littéraires un plus mauvais terrain que le plan de vérité organique,
héritée, passionnelle, dont Barrès a, depuis Un homme libre jusqu’aux
Cahiers, fourni une géographie et une géologie complètes. Le premier
plan a beau être plus satisfaisant pour l’intelligence, plus propre à l’usage civil,
moral et politique, il ressemble à l’aliment idéal de Berthelot, les vitamines lui
manquent, celles dont est chargé un Cahier de Barrès, et qu’un Jaurès,
si éloquent, ne soupçonne pas. La tentative la plus importante qui ait été faite par
la génération dreyfusienne, avant 1914, pour équilibrer par des vitamines à elle les
idées littéraires de Barrès, c’est probablement Jean-Christophe, et
l’on ne verra pas là un succès complet.
Jean-Christophe est un roman. Il servira à
nous faire remarquer à quel point la génération dite réaliste, celle de 1850, et ses
épigones naturalistes, ont été peu remplacés dans le roman par celle de 1885.
Maupassant était mort dès 1893, les années de l’affaire Dreyfus emportèrent les chefs
du roman, Goncourt meurt en 1896, Daudet en 1897, Zola en 1902. À voir le vide qu’ils
laissent, on dirait que cette génération a consommé son roman en nature, avec
l’affaire Dreyfus, comme la génération de 1789 avait consommé le sien, et sa poésie,
en action. L’affaire Dreyfus est probablement la seule concurrence victorieuse que
l’état civil, à son tour, ait faite à la Comédie Humaine, Les deux
années qui s’écoulent de J’accuse au procès de Rennes sont demeurées
célèbres dans l’histoire des crises de la librairie française ; on n’y vendait plus de
livres, plus de romans surtout, le public ne voulait que des journaux : procès Zola,
captivité de Picquart, faux Henry, trahison de Chanoine, mort de Félix Faure, journée
d’Auteuil, journée de Longchamp, retour de Dreyfus, conseil de guerre de Rennes,
dépassaient en force de signification, en « études philosophiques » la Comédie
Humaine, en intérêt dramatique les Mystères de Paris et le
Juif errant.
Le roman après 1885 témoigne d’une décroissance de la création littéraire, ce qu’il
exprima d’ailleurs d’une manière très positive, transformant la défaillance du roman en
un roman de la défaillance, utilisant ce reflux comme force motrice, s’exprimant sous
les formes plus intellectuelles que vitales du roman personnel, du roman d’analyse, du
roman-thèse et du roman-mythe qu’ont renouvelés les écrivains et romanciers
considérables de ce temps, Loti, Bourget, France, Barrès, Gide.
Le roman personnel, c’est-à-dire l’autobiographie transposée, est, depuis Rousseau, une
vieille tradition de notre littérature. Le réalisme de Champfleury et des Goncourt y
avait taillé ses larges « tranches de vie ». Le naturalisme lui ouvre une route
illimitée, fastidieuse, toujours fréquentée, et en somme il la démocratise : le petit
écrivain raconte sa petite vie, celle de son bureau, de son bataillon, de son école, de
ses restaurants, de ses maîtresses. Mais il arrive qu’un grand écrivain tout en partant
de ce registre, le transcende infiniment, et par son genre de style et par son genre de
vie, ce fut le cas de Loti.
Pierre Loti est un marin protestant, de cette vieille Hollande française que fut le
pays de La Rochelle et de Rochefort, et, comme beaucoup de protestants, comme
Constant, comme Amiel, il eut de bonne heure la pratique du journal intime. Sa vie de
marin, le souci naturel de garder quelque souvenir de tous les points du globe où son
métier le menait, confirmèrent, nourrirent, enrichirent ce goût
et cette habitude du journal. Il lisait peu et ne subissait aucune
influence littéraire. N’ayant écrit d’abord que pour lui, sans souci d’un lecteur, il
conserva, quand il eut des lecteurs, toutes les habitudes de style formées dans cette
solitude. Il ne cherchait pas des mots, prenait toujours les mêmes, ce qui fait que sa
langue est extrêmement pauvre. Mais avec ce peu de mots, il rendait tout ce monde, au
fond uniforme et toujours retombant sur les mêmes bases et les mêmes basses, de la
mer, de la lumière, des terres, des sens, des émotions ordinaires et simples. Vers sa
trentième année il se mit à arranger (plus qu’il ne l’a dit) des cahiers de son
journal d’un séjour à Constantinople pour en tirer Aziyadé, histoire
des amours d’un jeune officier avec une femme turque, que suivirent le Mariage
de Loti, journal tahitien, et le Roman d’un spahi pris d’un
journal sénégalais. Le vieux sujet de Graziella, le roman facile des
amours faciles, le roman nomade des amours nomades, l’anecdote d’escale et le
pittoresque colonial, rigoureusement exempts de l’imagination romantique et de la
rhétorique lamartinienne, cette fraîcheur, à cette époque de procédé, cette naïveté
qui tranchait sur les artifices de description naturaliste et sur les fadeurs du roman
mondain, groupèrent déjà autour de Loti une partie du public qui allait faire à
Pêcheur d’Islande un des triomphes mémorables du roman français.
Ce n’est pas parce que Pêcheur d’Islande est le plus célèbre des
livres de Loti qu’on ira soutenir le paradoxe facile qu’il n’est pas son plus beau
livre. Mais il se place un peu en marge de son œuvre. Loti a voulu cette fois faire un
roman, et il ne s’agit presque plus de pages de journal. Lui qui vivait avec les
marins, et les aimait, a écrit le roman d’un marin, les amours bretonnes d’un marin
breton. Roman, récit, tableau, imbibés de poésie, la plus simple, la plus discrète,
irrésistiblement pénétrante, d’une langue pure et d’une nudité classique, un rythme de
chanson populaire ou de ballade. Paraissant l’année qui suit la mort de Victor Hugo et
Germinal, donc en plein naturalisme, Pêcheur d’Islande
fut, sensible à tous, une sorte de décompression physique. Il dépasse la personnalité
littéraire de Loti pour vibrer avec l’immatérialisme qu’apporte pour message propre
cette génération, et que 1889
confirmera en traits plus
appuyés par le Disciple, en signes intelligibles par
l’Essai bergsonien. Une fois au moins, Loti a montré aussi qu’il
était un compatriote de Fromentin.
Mon frère Yves, autre portrait de marin, fait un pendant plus détendu,
plus négligé, à Pêcheur d’Islande. Il eut un succès égal, mais il a
moins tenu. Madame Chrysanthème et la Troisième Jeunesse de
Madame Prune ne manquent pas d’agrément, et d’ailleurs presque toutes les
pages de description tirées du journal de Loti au Japon sont d’une finesse inégalable
de vision et de transposition aisée. Mais il ne faut pas y chercher la moindre
humanité japonaise : ce n’est pas le Japon de Loti qui est, comme il l’a vu, petit et
caricatural, c’est le Loti du Japon.
À partir de Matelot, troisième portrait de marin, qui ne renouvelle
rien, les romans ou les demi-romans plus ou moins tirés du journal de Loti deviennent
fastidieux. Ramuntcho est un pensum basque, les
Désenchantées auxquelles les lectrices procurèrent le plus fort
tirage qu’ait connu Loti, proviennent d’une mystification de deux Françaises qui se
déguisèrent en Turques pour le faire marcher, à la manière dont lui-même se déguisait
en Arabe pour les photographes. Il faut faire cependant une exception pour un livre
turc où Loti a retrouvé toute l’émotion et la poésie de Pêcheur d’Islande :
Fantôme d’Orient, récit d’un voyage à Constantinople pour chercher les
traces d’Aziyadé ; Gérard de Nerval l’eût admiré, et c’est l’œuvre la plus nervalienne
qui ait été écrite depuis le drame de la rue de la Vieille-Lanterne.
Mais pas plus qu’il n’a subi d’influences, Loti n’en a exercé, si ce n’est en
excitant des vocations littéraires chez les marins. Il reste seul, très simple,
accordé par ses chefs-d’œuvre à des forces élémentaires, constantes et classiques de
la littérature française. Il ne touche pas à son temps si ce n’est pour montrer qu’il
n’y entend rien, et son temps le touche peu. Cependant c’est bien le poids oppressant
du naturalisme, c’est le courant d’air idéaliste et symboliste, qui l’aidèrent
d’emblée et très fort à conquérir une immense faveur. S’est-elle maintenue ? Il est
exact que beaucoup de lecteurs, aujourd’hui en ont vite fait le tour, et que les
raffinés affectent de ne retenir dans son œuvre qu’Au Maroc et surtout
Vers Ispahan.
La gloire brusque du jeune Loti est exactement contemporaine de celle de Bourget (né
deux ans après, en 1852) car c’est aussi de 1885 à 1888 que l’auteur des Essais
de psychologie contemporaine publie Cruelle énigme, Crime
d’amour et Mensonges, dont tout le monde parla et dont le
public mondain et lettré raffola. Ils n’ont plus guère de lecteurs après un
demi-siècle, mais jamais l’historien de la littérature ne pourra leur reprocher de
n’avoir pas apporté quelque chose de nouveau, de n’avoir pas marqué une date dans ce
que Brunetière appelait l’évolution de leur genre. Tout au plus ont-ils le défaut de
donner trop consciemment et volontairement à leur temps l’anti-Zola que demandait le
public distingué.
Zola, qui était la matière faite homme, avait créé dans les
Rougon-Macquart le roman physiologique. Bourget lui répond par le
roman psychologique, c’est-à-dire le roman qui analyse des états d’âme, des crises de
conscience, des délibérations intérieures exigées par des événements dramatiques.
Bourget incorpore autant de drame, de technique théâtrale dans ses romans que Zola
incorporait aux siens de poésie épique. Mais chez tous deux la machinerie est pesante
et tendue. Il y a dans Bourget un matérialisme de la technique plus apparent encore
que dans Zola.
Zola est un tempérament sans culture. Il serait excessif de dire que Bourget est une
culture sans tempérament, mais enfin c’est un romancier intelligent, qui s’était
montré fort habile, dans les Essais de psychologie, au maniement des
idées complexes et littéraires. Tous deux disciples de Taine, Zola en a pris ce qu’en
prend le vulgaire, Bourget ce qu’en ont pris les lettrés, aucun ce qu’ont pu en
prendre les philosophes.
Le public de Zola est un public petit-bourgeois, classes moyennes, « nouvelles
couches » comme on disait, démocratique, comme on dit. Il y a des gens très riches
dans ses romans, dans la Curée et dans l’Argent, tous de
mauvais et nouveaux riches, dont l’opulence a des sources infâmes. Il n’y a pas de
gens nés, pas d’héritiers, ou ils sont des comparses, ont des taches, comme
Renée Saccard. Pas de femmes du monde non plus, et très peu parmi ses
lectrices. Bourget
au contraire fera pour les classes
aisées le roman des classes aisées, de leurs complications sentimentales, de leurs
« idées », de leur héritage. Certes une part de Bourget se trouve déjà dans Feuillet.
Mais il est remarquable que le monde de Bourget n’est plus du tout le monde de
Feuillet : c’est bien le monde de la Troisième République, le succès de Bourget fut
fait d’ailleurs bien moins par l’aristocratie française que par les salons juifs et
cosmopolites de 1888, très ouverts à la littérature. L’adultère n’est plus chez lui
exception scandaleuse comme chez Feuillet, mais vraiment l’arbre de couche du
roman.
Le roman de Zola est un roman de gauche. « La République sera naturaliste ou
ne sera pas. »
Le roman de Bourget sera un roman de droite. Par la même
pesée invincible, tous deux passent au roman à thèse, thèse religieuse, sociale,
politique, Zola à la fin de sa vie et très gauchement, dans les Quatre
Évangiles, Bourget presque dès le début, et très adroitement, d’abord dans
le Disciple.
Dans le Disciple, le romancier psychologue écrit le roman d’un
psychologue, ou plutôt de deux psychologues, le maître et le disciple. Bourget sait ce
que c’est qu’un psychologue, mieux que l’auteur du Docteur Pascal ne
sait ce que c’est qu’un savant : cependant Taine, qui lui a servi plus ou moins de
modèle, a fait à ce sujet, dans une lettre à l’auteur, des réflexions sévères ; le
disciple surtout, qui séduit une jeune fille pour les besoins de ses études, pour se
documenter comme disaient alors les romanciers, redonde d’invraisemblance. Et le
Disciple ne fut point un livre durable. Avec cela son apparition, sa
date (1889), son succès, forment un événement littéraire capital. Ils marquent
l’entrée des idées et des systèmes dans le roman courant. Le Disciple a
ajouté, à ce genre littéraire, de la pensée et du poids, il a enrichi son registre et
ses moyens.
Cosmopolis (1893), un des meilleurs romans de Bourget, peut passer
aussi pour un roman à thèse, une thèse sur la permanence de la race. Mais c’est
seulement en 1902, sous l’influence des Déracinés (Un homme
libre, de 1889, n’avait déjà pas été étranger à la pensée du
Disciple) et de l’affaire Dreyfus, qu’il tient décidément le roman à
thèse pour la pièce
maîtresse du genre romanesque, et ses
quatre romans les plus solides, l’Étape, l’Émigré, Un
divorce, le Démon de midi, encadrés entre les deux nouvelles
de l’Échéance et du Justicier, forment bien le massif
central de sa maturité.
Ils manquent d’air, de points d’interrogation, de disponibilité. Ce sont les romans
rigides des thèses conservatrices. La loi et les prophètes sont pour Bourget les
Origines de la France contemporaine, et tout se passe comme si ses
romans à thèse étaient des mythes destinés à animer, à rendre sensibles au cœur et aux
sens, la philosophie conservatrice de Bonald et la Réforme sociale de
Le Play. Le romancier devient un avocat : avocat des héritages dans
l’Étape, avocat des hiérarchies dans l’Émigré, avocat
du mariage chrétien dans Un divorce, avocat de l’ordre social contre
les droits de l’individu dans le Démon de midi. Le romancier est entré
dans une époque organique tout à fait contraire à l’époque critique des Essais
de psychologie, mais tout aussi bien commandée par son talent.
Un talent qui est aussi d’avocat, puisque c’est le talent oratoire. Deux écrivains de
cette époque ont été doués d’un style oratoire, Brunetière et Bourget. Le style de
Bourget, souvent lourd et pédant, se sauve toujours grâce à son mouvement massif et
continuel, à son enchaînement logique, à sa solidarité avec la parole qui convainc.
C’est un style démonstratif, et tout se passe d’ailleurs chez Bourget comme s’il
s’imaginait que ce style démonstratif démontre quelque chose, qu’une « démonstration »
au sens des militaires peut ressembler à une démonstration géométrique. Mais cela
importe peu. Nous ne lui demandons que l’impression littéraire, l’appareil et non
l’effet de la conviction. Taine avait mis en épigraphe à son
Tite-Live :
In Historia Orator
.
Lui-même dans ses Origines avait été cet orateur. On appréciera dans
les romans à thèse de Bourget, dans son style original de thèse, un in
fabula orator.
Cette technique oratoire se double d’une technique romancière également remarquable.
L’enchaînement des péripéties dans un roman de Bourget est aussi solide que
l’enchaînement du style démonstratif. Avec un fond de scholar qui le
rendait incapable de réussir au théâtre, on peut voir en lui
l’écrivain qui a incorporé au roman le plus d’éléments techniques propres au
théâtre, et les lui a fait intégralement assimiler. Avec quelque monotonie peut-être.
Le centre de ses savantes péripéties est toujours fourni plus ou moins par les
marronniers de Figaro. Publiés dans la Revue des deux
mondes, l’Étape, l’Émigré, Un divorce, sont
articulés sur la division en six livraisons avec autant d’habileté technique qu’une
pièce de Dumas sur la division en actes.
N’oublions pas que Bourget appartient, comme France, à une génération intermédiaire
entre celle de l’Empire (1850) et celle de la République (1885), qu’il ne réagit
contre le Conseil des Dix de ses Essais, soit les dix maîtres de la
génération de 1850, qu’en restant leur disciple respectueux, et même leur imitateur.
Les noms de Taine et de Dumas ont pour lui un poids qu’ils auraient perdu en partie
pour un Vingt ans en 1885. De Loti, dont l’âge est le même, cela n’a
aucune importance, puisqu’au contraire de Bourget, il arrive dans les lettres tout
neuf et sans lectures.
L’heureuse longévité de Bourget, qui avait dix-huit ans en 1870, lui a permis de
survivre longtemps à la guerre de 1914. Si ce grand ouvrier de lettres a prolongé
jusqu’à la vieillesse une production très régulière, le Démon de midi,
paru en 1914, a mis le point final au meilleur de son œuvre. Sa forme et sa substance
romanesques appartiennent au passé. L’immobilité de ses idées, la répétition des mêmes
lieux communs, ont nui au critique social, ont communiqué leur mécanisme au romancier.
Mais pendant trente ans, Bourget a été un original témoin du roman français, tel que
l’avaient constitué Balzac et George Sand. Il versé avec une force continue, dans ce
cadre plastique, l’éloquence, la pensée, le sens des intérêts sociaux, de la société
polie. Son roman bien fait a été contemporain de la pièce bien faite, sa technique
appartient au bel âge des bonnes techniques. La perte, plus tard, de ce que cet âge
avait su maintenir ne pourra à aucun point de vue passer pour un profit.
Plus âgé de huit ans que Paul Bourget, Anatole France a dépassé la quarantaine en
1885, il appartient avec Coppée, Sully Prudhomme, Heredia, exactement à la génération
des Épigones parnassiens.
Il était paresseux, timide, un
peu retardataire. Il se sentait une vocation de liseur, d’ami des livres, plutôt que
d’auteur. Le Crime de Sylvestre Bonnard, qui est de 1881, le
Livre de mon Ami qui est de 1885, étaient bien des récits, de
délicats récits, mais faits dans l’ombre des livres, demandant au monde des livres
leurs personnages, leurs souvenirs, leur langage. Presque tous les Parnassiens ont été
des bibliothécaires : mais France, né dans une boutique de libraire, reste plus
particulièrement le délégué spirituel de l’école à cette profession. La littérature
française est d’ailleurs remplie de ces hommes de goût, de sens, que les livres,
empêchent d’entrer au plein des lettres, comme les arbres empêchent de voir la forêt.
France avait tout ce qu’il fallait pour rester l’un d’entre eux.
Il échappa à ce péril, d’abord par la conscience qu’il prit de ce genre de vie,
l’aveu qu’il en fit et le style qu’il lui donna. Il lui échappa ensuite par la
surveillance et le contrôle exigeants de la femme intelligente qui disciplina ce
paresseux, lui indiqua des sujets, le fit travailler, en obtint un rendement inespéré.
Il lui échappa enfin par la complicité de la dernière époque qui ait encore connu des
valeurs traditionnelles, héritées, des portefeuilles, littéraires et autres, de père
de famille. Par son style, ses cadences, ses imitations, ses centons, ses parodies, il
a posé un curieux point final, provisoirement final, à la littérature classique. Il a
su faire de son Paris natal une seconde Alexandrie, grecque et juive, érudite et
lettrée, l’Alexandrie qui est en puissance dans le classicisme français, et qui donne
sur la branche parnassienne un fruit d’arrière-saison.
La plupart des livres de France sont des fictions et des récits. Est-il un
romancier ? La question se posa vers 1892 pour l’Égérie, Mme de Caillavet, qui décida que M. France pouvait produire d’aussi bons romans
que M. Bourget. Des femmes du monde ayant fait écrire, d’après elles-mêmes, Un
cœur de femme à Bourget et Notre cœur à Maupassant, le
Lys rouge fut une manière de Cœur de même couleur, de
même style, ou de plus grand style. On ne peut dire que le Lys rouge
soit manqué. Mais cette chronique d’un salon parisien en 1892, cet esthétisme
oratoire, ce jeu d’échecs
de l’adultère parisien joué sur
un échiquier ancien — au sens des antiquaires — trouvent moyen de dater beaucoup plus
que Notre cœur, qui n’est d’ailleurs pas non plus un chef-d’œuvre
éternel.
D’un certain point de vue, France reste bien un contemporain de Bourget, et dans le
monde des romans, les thèses de l’un et les mythes de l’autre ne laissent pas de se
ressembler. Dans les deux cas, la création est subordonnée à des idées, qu’il s’agit
de montrer, de rendre sensibles et de faire agréer par des fictions. Chez Bourget, la
thèse est liée à la technique du dialogue. Dans les deux cas, il s’agit d’un reflux du
roman, accordé à une époque où sont goûtées les valeurs d’intelligence.
En 1889, Anatole France, alors critique littéraire au Temps,
rencontrait chez Mme de Caillavet le maître in
partibus de la maison, le philosophe Victor Brochard, auquel il devait bientôt
succéder. Brochard connaissait par le dedans et vivait la philosophie grecque. Il
contribua à helléniser Anatole France, à lui faire prendre le pli de la sagesse, ou
des sagesses antiques, à l’installer dans un débat modernisé entre épicuriens,
sceptiques et chrétiens, et aussi, si l’on veut, entre. Renan, dont les
Origines du christianisme étaient à cette époque une manière de Somme
du dilettantisme érudit, et l’alexandrinisme des salons littéraires juifs de la fin du
xixe
siècle. Le style seul peut sauver ces
attitudes, et le style éclectique, composite, artificiel, colligé et contaminé
d’Anatole France, centon de Chateaubriand, de Flaubert, de Renan, y convenait à
souhait. De là, en 1890, Thaïs, l’histoire d’une pécheresse sauvée et
d’un ermite damné, sorte de camée de salon, ou, déjà, de Lys rouge en
mosaïque, où tant de collaborations sont magistralement fondues et dont le succès dans
le monde lettré fut . Six ans après parut l’Aphrodite de
Pierre Louÿs : 1890-1896 est exactement l’époque où Salammbô et la
Tentation trouvent enfin leur public et font école.
Cela, Thaïs en 1890, le Lys rouge en 1894, tenait d’un
Anatole France artiste et fabricant qu’eût fini par démoder déjà la réaction contre le
dilettantisme qui suivit la mort de Renan. Heureusement il se trouva que cette sagesse
grecque,
France sut la revivre mieux que de l’extérieur, et
qu’il l’incarna avec une admirable souplesse dans des personnages ou plutôt dans un
personnage à plusieurs noms qui allait devenir un type. Dès la fin du xixe
siècle, deux noms deviennent usuels pour désigner Anatole
France. On l’appelle le bon Maître, comme on appelait Rousseau le Citoyen. On
l’appelle M. Bergeret, comme on appelait Chateaubriand René. Le bon Maître signifie
Jérôme Coignard, créé d’abord pour la Rôtisserie de la Reine Pédauque
et qui fournit ensuite son mannequin à des Opinions. Le M. Bergeret de
l’Histoire contemporaine fit plus d’usage encore. Comme dans
Thaïs et le Lys rouge, un jardinier expert a pratiqué
une greffe, greffe d’une sagesse vécue, sur un personnage complaisant, et la greffe a
été si bien faite que le personnage a été accepté comme type, que M. Bergeret promené
en province et à Paris, a fait boule de neige insensiblement, est devenu d’abord un
bonhomme, puis un homme.
Ni Coignard ni Bergeret n’étaient susceptibles d’une durée indéfinie. Le vrai
Coignard se dépayse déjà quand il passe de la Rôtisserie où il a son
petit peuple autour de lui, dans les Opinions, où il n’est plus qu’une
patère où M. France accroche ses chapeaux d’idées. Il en va de même quand M. Bergeret
passe de la province à Paris, où il disparaît dans l’affaire Dreyfus. Bergeret ne
pouvait guère pousser que dans cette terre grasse et lente de la province et des
originaux provinciaux, vrai sol du roman, comme les limons sont ceux du blé. Que l’on
compare l’Histoire contemporaine avec le Lys rouge, le
roman francien de la province avec le roman francien de la société parisienne, et l’on
sentira à quel point les « mœurs de province » l’emportent ici sur les « mœurs
parisiennes ».
S’il y a un point où France ait bien touché au vrai roman c’est dans les trois
premiers volumes de l’Histoire contemporaine. On peut s’étonner que ce
Parisien pur y ait réalisé une province si substantielle. On s’est demandé où il
l’avait connue. Mais il faut remarquer que cette province française, c’est d’abord une
province francienne, peuplée par la parenté même de France, d’abord le Bergeret, qu’il
voyait chaque matin dans sa glace en se rasant, le personnage dont il riait
premièrement chaque jour, — les ecclésiastiques, à qui
l’auteur de la Rôtisserie prêtait l’attention naturelle d’un vieux
renanien et d’un clerc désaffecté, — le bibliothécaire, l’archiviste, le libraire,
— et l’histoire de Mme Bergeret n’est autre chose que l’histoire
du ménage d’Anatole France et de sa première femme, racontée avec une précision
cynique qui a légitimé depuis tous les Anatole France en pantoufles, et
Mme de Gromance, c’est la femme du Lys rouge sur
laquelle France prend sournoisement quelques revanches, — et les salons où fréquentait
France ne manquaient ni de fonctionnaires ni de généraux. Cela n’empêche pas que sur
bien des points la fabrication ne reste visible. Les ducs de Brécé par exemple peuvent
fréquenter chez Feuillet ou chez Proust. M. France, lui, n’a été en rapports qu’avec
leur maître d’hôtel littéraire, Arthur Meyer. D’ailleurs on peut très bien créer des
types avec des personnages parfaitement faux. Tout est factice et faux dans
Crainquebille. La rue Montmartre y est vue par le même artiste, qui
décrit dans Thaïs la rue d’Alexandrie. Cependant
Crainquebille est devenue la seule œuvre très populaire d’Anatole
France, et les marchands des quatre-saisons s’appellent Crainquebille comme les gamins
s’appellent Gavroche.
Le philosophe, intermédiaire entre la Nouvelle Académie et le Jardin d’Épicure, qui
s’est formé dans un salon de Paris comme ceux d’Athènes se formaient dans un gymnase,
s’est exprimé par romans ainsi que ceux d’Athènes et d’Alexandrie s’exprimaient
volontiers par mythes. Mais précisément, à son époque, et entre les mains d’écrivains
intelligents comme lui, d’écrivains qui ont des idées, le roman tourne au mythe, ou au
demi-mythe. Une seule fois France a écrit un mythe complet, la Révolte des
Anges. C’est probablement son chef-d’œuvre, et il a été méconnu. Il se voit
que France l’a écrit pour lui, pour se délivrer de ses plus secrètes pensées, pour
s’exprimer une bonne fois, à fond, sur la religion, sur l’intelligence, sur la vie,
sur Dieu. Il est remonté par les parodies à Milton, et, plus loin peut-être, plus
inconsciemment aussi, aux gnostiques et à leurs épopées métaphysiques.
La Révolte est, comme Les Dieux ont soif, le roman d’une
vieillesse lucide, la mise au jour d’œuvres longtemps méditées et qu’il fallait enfin
écrire. Pareillement le fils du libraire
France Thibault,
cet auteur du Catalogue Labédoyère, spécialisé dans la révolution
française, devait écrire un roman sur la Révolution. Les Dieux ont soif
est un livre d’une maîtrise absolue. C’est par ces deux ouvrages de ses dernières
années que la faveur reviendra d’abord un jour à Anatole France.
Son discrédit actuel est un phénomène nécessaire, ordinaire dans la génération qui
suit la mort d’un grand écrivain. Il a été légitimé en partie par la place exorbitante
que France avait prise dans le premier quart du xxe
siècle, non seulement comme chef de file reconnu de la littérature
française, mais comme la plus rayonnante des personnalités littéraires de l’Europe. Il
le devait d’abord à la valeur de son œuvre : l’origine de cette popularité était
saine. Mais il le devait aussi à la place éminente que lui avait donnée dans la
République de la raison son rôle dans l’affaire Dreyfus, où il avait recueilli, en
somme, après 1902, l’héritage de Zola, comme préposé à la « conscience humaine ». Il
le devait aux sympathies que lui valait dans le monde entier son « avant-gardisme » à
l’époque où presque toutes les valeurs françaises étaient nationales, et
nationalistes. C’est Romain Rolland qui après 1918 a recueilli ici son héritage, il y
a une ligne droite Zola-France-Rolland. Mais d’autre part la grande guerre ayant été
présentée, par une inévitable propagande, comme la guerre de la civilisation contre la
barbarie, il s’est trouvé que, par position, par le poids même et le sens de son
œuvre, par le trop-plein de culture que représentait sa synthèse d’Alexandrie et de
Paris, France est apparu comme le symbole, le palladium de l’acquis, de la mémoire, de
la tradition, de ce qu’on appelle du nom général de civilisation. On l’a vu, ainsi
favorisé, défendu, accru, des deux côtés, comme Voltaire en 1820 quand les libéraux
l’admiraient pour son antichristianisme et les Jésuites pour sa poésie. Il a fléchi
ensuite, a été déclassé des deux côtés, à la fois, encore, comme Voltaire et le
xviiie
siècle entre 1830 et 1850. Il ne semble même
pas que le moment soit venu où un retour à France pourrait exciter des imaginations et
rendre des services, ce qui arrivera inévitablement à condition que l’avenir laisse
subsister le phénomène littérature, ce que ne prévoyait d’ailleurs pas Anatole France.
Le
bon maître, qui n’était pas si bon, a eu une mort à la
Chateaubriand : son communisme consistait surtout, comme le carlisme du Vicomte, dans
un « Crève donc, société » où était compris un « Crève donc, littérature ». C’est le
côté où l’on ne veut pas mourir seul.
Sans laisser et imposer de présence isolée comme celles de Balzac et de Flaubert, cette
génération à mi-côte, et bien exposée, se distingue d’ailleurs par une production
abondante et soutenue, des expériences variées, une aptitude à remplir tous les cadres,
à adapter la forme romanesque à toutes les natures d’idées, de messages ou d’influences.
Renan dans Patrice, Taine dans Étienne Mayran, s’étaient
sentis mal à l’aise et peu originaux dans la fiction, et avaient laissé leur roman
autobiographique inachevé. Au contraire leurs successeurs s’y installent avec une
Souplesse parfaite. Toute source d’idées coule à un moment donné dans le lit facile de
la fiction, du mythe. Renan a ses épigones en France ou Lemaître, Taine en Bourget ou
Rod. La littérature va au roman, en entraînant ses produits de démolition, comme le
fleuve à la mer. On songe à ce qui, dans l’âge précédent, s’était produit en poésie,
quand les épigones parnassiens mettaient n’importe qui à même d’exprimer n’importe quoi
en quatrains ou en sonnets.
Le bénéfice a été cependant bien plus grand pour le roman que pour la poésie. Grâce au
roman autobiographique (Vallès ou Fromentin) d’une part, au roman naturaliste d’autre
part, cette génération paraît être la première qui ait réalisé le caractère universel
du roman, et que tout le monde a en lui-même et autour de lui des sujets de roman. Cet
état d’esprit est peu favorable évidemment à la naissance d’un Balzac
inattendu et créateur. Mais il facilite, évidemment aussi, la vitalité
ordinaire et moyenne d’un genre littéraire. On s’en rendra compte par la multiplicité
des branches que forme pendant ces trente ans le roman littéraire.
Le « Naturalisme pas mort »
de Paul Alexis exprimait en 1890, une
vérité. Le naturalisme a duré comme système de vision, d’expression de la réalité,
doublé d’ailleurs en naturalisme épique et naturalisme documentaire.
Nous entendrons par naturalisme épique non la tradition du style épique qui
s’opposait chez Flaubert et Zola à l’écriture artiste des Goncourt, mais le genre
d’entreprise cyclique et monumentale qui recueille la tradition des
Rougon-Macquart, comme Zola recueillit celle de la Comédie
Humaine. Deux de ces entreprises sont remarquables, celle de Paul Adam et
celle de J.-H. Rosny.
La vaste et profonde production qu’entassa Paul Adam est aujourd’hui peu lue, et sa
carrière donne l’impression d’un échec. Cependant le Temps et la Vie
dont quatre volumes furent écrits, biographie romanesque de la famille d’Adam depuis
le Consulat, était un monument original. Et surtout Adam a influencé une partie
notable de la littérature d’après-guerre, par son style dynamique, son modernisme, son
colonialisme, son antihumanisme, sa morale sportive. Il était au moins un pas vers un
balzacisme nouveau.
Il y eut plus de vie et de présence encore chez J.-H. Rosny, probablement la plus
opulente nature romancière de cette époque. Le départ de J.-H. Rosny fut magnifique et
l’auteur du Termite, de Daniel Valgraive, de Nell
Horn, des Xipéhuz et de Vamireh, paraissait
dans les dernières années dii xixe
siècle destiné à
occuper triomphalement la place que celui du Docteur Pascal et des
Quatre Évangiles n’arrivait pas à remplir : celle du romancier d’un
monde laïque, de raison et de science, raison d’ailleurs aventureuse et poétique,
science subtile, engageante, hardie, fulguration d’hypothèses qui ne sentent pas
l’école primaire, et qui sont d’un homme, comme on dit, averti. Ni dans l’ordre du
style ni dans l’ordre de l’imagination, aucune des ressources normales du roman ne lui
manquait. Ce qui lui manqua, ce fut cette volonté de
créer,
d’inventer, cette rupture de l’artiste avec son passé, si forte chez un Flaubert et
qu’on retrouve chez Daudet, jusqu’à Sapho. De bonne heure il s’est
répété, et à partir de 1912 environ, soit après la Vague rouge, sa
production s’épanouit surtout en quantité.
Le naturalisme documentaire reste florissant et solide. On ferait du roman
documentaire un tableau qui prendrait presque les proportions d’une encyclopédie.
Georges Lecomte avec les Cartons verts (administration) et les
Valets (parlementaires), Léon Frapié avec ses romans de
l’institutrice, en fourniraient des exemples. On en ferait d’ailleurs toute une
bibliothèque, et l’on sait comme ils ont continué à donner, comme ils abondent dans le
courrier des académiciens Goncourt, qui les avaient d’abord favorisés. C’est
d’ailleurs après 1914, que le roman documentaire aura son spécialiste le plus
vigoureux, le plus original, le mieux muni d’expérience précise, avec Pierre Hamp et
son cycle de la Peine des hommes.
C’est au naturalisme documentaire qu’il faudrait rattacher Gustave Geffroy, l’auteur
d’un minutieux roman sur la vie de l’ouvrière parisienne, l’Apprentie
(1904), et Lucien Descaves, qui fut, au temps du naturalisme, poursuivi pour
Sous-Offs, et dont la Colonne (1902) et
Philémon (1913), romans d’un vétéran de la Commune, sont d’une riche
épaisseur de mémoire parisienne.
On verra l’une des nouveautés curieuses du roman des milieux dans le roman du milieu,
entendons le milieu des hors-la-loi et des mauvais garçons, écrit dans un esprit de
sympathie, complice et ironique, et dont l’initiateur semble être Jean Lorrain.
Charles-Henry Hirsch, avec le Tigre et Coquelicot (1905) et Eva
Tamarches et ses amis, l’a popularisé.
Mais il est surtout représenté par deux poètes : le parfait Charles-Louis Philippe de
Marie Donadieu (1904), et de Bubu de Montparnasse
(1906) et après la guerre Francis Carco.
Les hasards de l’évolution littéraire et les idées reçues de l’usager du roman font
que le roman n’est plus dit documentaire dès qu’il concerne la bourgeoisie et les
classes aisées ; il devient alors roman psychologique, ou roman romanesque, ou
chronique de la société. On ne voit pas très bien pourquoi le tableau de la
bourgeoisie appartient à une autre classe
du roman que le
tableau du peuple et précisément Zola fit scandale en les traitant de la même façon et
en les mettant à la même échelle. On peut admettre cependant que l’aisance, le genre
de vie bourgeois, permettent des complications sentimentales et intellectuelles
conformes à la tradition de notre littérature d’analyse morale et contribuent à créer
pour leurs usagers une catégorie particulière du roman.
Le roman de la classe riche a été tenté sans indulgence par Paul Hervieu, dans
Peints par eux-mêmes, roman par lettres qui se souvient de Laclos, et
dans l’Armature (1893), roman des drames d’argent dans le monde. Après
quoi le théâtre l’a pris tout entier. Il n’en va pas de même d’Abel Hermant et de
Marcel Prévost, nés la même année (1862) tous deux romanciers de grande école, d’abord
parce que le premier est normalien et le second polytechnicien, à qui des incursions
superficielles au théâtre ont laissé une place et une fonction de romanciers
considérables.
De l’abondante et inégale production d’Abel Hermant, la moindre partie est restée en
vive lumière, et mérite cette considération durable. Ce sont d’abord les romans
dialogués de la Carrière (1894) et des Transatlantiques
(1897) dont la verve satirique a fait époque. Ce sont aussi les deux incomparables
Courpière (1901 et 1905) et les Confidences d’une
biche qui datent du temps de l’affaire Dreyfus, et offrent un dur tableau de
la vie mondaine, et aussi demi-mondaine, à cette époque, constituant le romancier dans
une fonction de moraliste mondain, où il y a de la complicité et de l’amertume,
quelque pédantisme de précepteur normalien à une table noble, la clairvoyance dans
l’insolence et un art étonnant du portrait. C’est tel roman d’une force et d’une
sobriété classiques comme la Discorde. La partie de son œuvre à
laquelle Abel Hermant a donné le plus de soin et qu’il préfère, c’est l’autobiographie
transposée qu’est en trois parties la Journée brève, et qu’il publia
après la guerre. Les lecteurs n’ont pas ratifié cette préférence. Mais on peut
hésiter. De la passion où fut écrit ce roman d’un double idéal de l’auteur, quelque
chose subsiste dans ces trois volumes qui ne sont pas évidemment écrits pour la foule
mais qui sont écrits, et sans doute trop écrits. Il y a
aujourd’hui dans les lettres des hermantiens, un peu rares, mais dont l’espèce a
chance de durer très longtemps. Tous les romans de l’auteur qui comptent comportent
plus ou moins des clefs, sont des biographies transposées, comme la Journée
brève est une autobiographie transposée. Rien qui favorise mieux une
chapelle posthume que la recherche des clefs, dont la connaissance conférera des
grades en hermantisme comme elle en confère en stendhalisme. Et cette chapelle sera
desservie par le clergé des amateurs de style. Celui-ci est d’une élégance un peu
pastichée, mais la République traditionnelle des Lettres serait bien malade, s’il ne
gardait des amis.
La technique précise et sûre que Hermant met dans son style, son dialogue, ses
portraits, Marcel Prévost l’emploie surtout dans la facture de ses romans. Ils lui ont
valu un succès solide et durable. Ses lecteurs et surtout ses lectrices se
renouvellent sans faiblir depuis plus de quarante ans. On ne consultera pas ses romans
comme on consultera ceux d’Hermant, pour y trouver des mémoires qui servent à
l’histoire de la société, mais, dans la mesure où la bourgeoisie française comporte
une société des femmes, une République des femmes, comme des mémoires bien établis
pour servir à l’histoire de cette République. Dans sa trentaine de romans, ce qui ne
la concerne pas est factice, ce qui la concerne est vivant. En 1894, les
Demi-Vierges n’ont pas seulement apporté un mot heureux, comme le
Demi-Monde de Dumas, elles ont été l’une des découvertes du roman.
Avec les Vierges fortes et les Anges gardiens on en
ferait volontiers une trilogie ou plutôt une quadrilogie, car les Vierges
fortes ont deux parties, où se reconnaîtrait le meilleur de Prévost :
caractères intéressants, histoire contée avec une lenteur habile, moralité finalement
traditionnelle, que l’auteur prend à tâche d’obtenir par des moyens périlleux qui
plaisent au lecteur. Comme l’auteur du Demi-Monde à son théâtre,
l’auteur des Demi-Vierges a annexé à son roman un cabinet de direction
de consciences féminines, d’où les Lettres à Françoise, c’est-à-dire à
la jeune fille bourgeoise française. Elles sont agréables et judicieuses.
Le roman d’Hervieu, d’Hermant et de Prévost est évidemment respectueux de tout ce qui
est respectable. Mais tout
de même ce sont là, ou ce
furent, des écrivains de gauche, d’esprit laïque. Ils militèrent tous trois dans le
parti de la révision à l’époque de l’affaire Dreyfus, et leurs romans sont, comme l’on
dit, agnostiques. Bien que l’un d’eux au moins, Marcel Prévost, ait été élevé par les
Pères, les questions de religion comptent peu ou point pour eux. Nous sommes à
l’antipode de Feuillet et de Bourget. C’est d’ailleurs dans la direction catholique de
ceux-ci que s’engage la plus grande partie du roman bourgeois ou du roman de bonne
compagnie.
René Bazin et Henry Bordeaux ont écrit sur des thèses congénères leurs romans de
défense sociale et religieuse. Bazin a eu deux ou trois fois le bonheur et
l’intelligence d’écrire des romans dont le sujet était dans l’air politique et social,
et de s’en tirer fort bien : celui de la propriété menacée avec la Terre qui
meurt (1898), celui de la question alsacienne avec les Oberlé
(1901), celui des institutrices laïques et chrétiennes de l’Ouest avec Davidée
Birot (1912) ; c’est sérieux, élevé, émouvant, avec un sentiment poétique
des choses de la terre et des choses de l’âme. Bordeaux a touché à plus de matière
romanesque, mais ses meilleurs romans sont ceux où l’homme de loi se manifeste, où il
y a une thèse à défendre, sur la famille (les Roquevillard, 1906) le
souvenir des morts (le Barrage, 1927) la religion (le Chêne et
les Roseaux) et même le rapprochement des races en Syrie dans l’ingénieux et
tendancieux roman de l’occupation française qu’est Yamilé sous les
cèdres.
Bazin et Bordeaux romanciers sont portés par un fort courant de cette fin du
xixe
siècle, celui dont témoignent surtout
Brunetière, Bourget, Barrès, et que d’un mot familier à Brunetière on peut appeler le
mouvement d’utilisation du catholicisme. Quelles que soient leurs expériences
personnelles, ils font sentir et connaître le catholicisme comme système de
conformismes et de cadres extérieurs bien plutôt que comme appel au secret de l’âme.
Un contemporain de Bourget, le Vaudois Édouard Rod, a mis au contraire dans ses romans
sévères (les deux Michel Teissier de 1893 et 1894, le Ménage du
Pasteur Naudié de 1898) l’accent sur la tragédie intérieure et l’inquiétude
protestante. La place que le calvinisme
tiendrait chez Rod,
un jansénisme héréditaire semblerait le tenir chez Édouard Estaunié. Mais nous
quittons ici le plan proprement religieux. Estaunié est devenu le romancier d’un
mystère, d’un secret, d’une angoisse, d’une tragédie intérieure qui ne concernent plus
une religion révélée. Le roman devient par lui un mythe au moyen duquel la vérité
cachée de l’homme et des choses est opposée à leur apparence, à ce que nous les
croyons être, à ce que nous nous croyons être. L’Ascension de
M. Baslèvre (1921) et l’Appel de la route (1923) sont
excellemment nommés : roman de l’ascension d’un être mécanique et froid, d’un haut
fonctionnaire, touché par la présence spirituelle d’une femme, roman d’un appel qui
convoque obscurément pour une atroce tragédie une famille sérieuse de province. Il
semble que l’effort de ces romans consiste à chercher un équivalent laïque à la grâce.
Avec cela l’auteur qui nous apporte une telle impression de vie intérieure ne laisse
pas l’impression (exception faite de deux romans plus ou moins autobiographiques de
jeunesse, l’Empreinte et le Ferment) qu’il écrive des
romans personnels.
Cependant le roman personnel a coulé à pleins bords à cette époque. C’est, au moins
apparemment, la forme la plus facile du roman, puisqu’il consiste à se créer ou à se
fabriquer un double, où il appartient au lecteur de démêler le factice et le vrai.
Tout roman personnel occupe entre ce factice et ce vrai le plan qui lui est propre :
il a son plan comme il a son style.
Le type de la vocation du roman personnel, on le trouvera par exemple chez Huysmans
qui n’a jamais pu que romancer ses expériences en les déléguant à des sosies, Folantin
ou Durtal. On trouverait chez Jules Renard un exemple aussi typique de cette vocation.
Maintenant que nous possédons l’étonnant Journal, nous rattachons les
romans de Renard à cette attention perpétuelle et maniaque de l’écrivain à lui-même,
aux autres à travers lui-même.
On s’étonne que dans le Journal, Jules Renard ne parle jamais de Jules
Vallès. Est-il gêné par l’existence de Vallès, que certainement il n’a pas imité, mais
avec qui il partage une nature commune d’écrivain et d’homme. Le cas et le style de
Poil de Carotte étaient déjà ceux de l’Enfant. Enfants
de gauche, comme Henri Brulard, et même littérature
antisociale, explosif dans les bases, comme dit Flaubert, les racines, comme dit
Barrès, les assises de la famille et de la société bourgeoises. Tirer de
l’autobiographie vulgaire un Brulard, un Vingtras et un Poil de Carotte, c’est un tour
de force d’expérimentation littéraire comme l’expérience qui convertit en liquide
l’air que nous respirons. Et la critique, le service des ponts et chaussées de la
littérature, admire qu’ils soient trois, entre lesquels une route suit, dans la
géographie du xixe
siècle, une pente si naturelle de
terrain.
Renard n’a peut-être écrit qu’un seul vrai roman, un chef-d’œuvre ;
l’Écornifleur, histoire d’un observateur à l’œil clair et dur qui vit
en parasite, en exploiteur littéraire et en critique social dans une famille
bourgeoise ; l’œuf de l’analyse pondu par le génie immanent des lettres françaises,
dans une bonne chenille bourgeoise où il se développe et qui le nourrit sans se sentir
détruire. Dans Ragotte et Nos frères farouches, ce sont
des paysans, domestiques et voisins de Renard, à Chitry, qui tiennent la place des
Vernet de l’Écornifleur et qui sont pareillement utilisés, exploités,
analysés, décomposés, déchiquetés en une dentelle incroyablement dure et sûre,
transparente et légère, d’attitudes, de mots, d’idées. Ce vieux mot écornifleur n’est guère resté dans notre langue que parce que La Fontaine l’a
appliqué précisément au renard, et le malin le savait bien. Les quinze volumes de
l’œuvre de Renard resteront l’un des procès-verbaux les plus parfaits d’un des témoins
les plus malins dans tous les sens du mot, y compris le Malin, que notre littérature
d’analyse ait déchaînés sur les hommes.
Ce cas d’une littérature romanesque qui bourgeonne sur un journal intime, nous
l’avons rencontré chez les Goncourt et chez Loti. Il est lié, lui aussi, à notre
relief littéraire. En comparant ici Renard aux Goncourt et à Loti, on mesurera ce qui
reste chez ceux-ci d’un conformisme de caste qui a disparu dans Renard. Le cas de
Barrès se rattache en somme à la même famille monumentale de la littérature. Et à plus
forte raison le cas d’André Gide.
Toute une partie, et la partie centrale, de l’œuvre d’André Gide, continue ce journal
peu ou point romancé qui était le livre de ses vingt ans, les
Cahiers d’André Walter. L’Immoraliste
et la Porte étroite, que Gide a appelés récits, sont des demi-romans où
une expérience personnelle est arrangée, ni plus ni moins que dans
l’Écornifleur, mais ici l’aventure est toute de tragique intérieur.
L’Immoraliste écrase sous un titre nietzschéen l’analyse d’un cas
personnel qui mériterait mieux un nom flottant entre égoïsme et égotisme, l’exigence
du bonheur sensuel en conflit chez l’homme avec le bienfait du foyer et le sacrifice
d’une femme, cette exigence du bonheur qui triomphe sur la ruine de la tendresse, et
l’opposition creusée, portée au double de sa profondeur, par le non-conformisme de
l’exigence, sensuelle, la tradition et la forme protestantes du foyer.
L’Immoraliste est la porte large, la porte ouverte sur le monde des
Nourritures terrestres, El Kantara. Les Nourritures
deviennent aussi une sorte de carnet ou de journal de l’Immoraliste,
comme Gide écrira plus tard le Journal des Faux-Monnayeurs. Nous voilà
au nœud même du roman journal. L’Immoraliste était le roman délégué à
la porte large des Nourritures ; la Porte étroite peut
passer pour sa contrepartie, son complément ou sa suite idéale. Tout cela a formé un
jardin secret, attentivement cultivé, dont nous avons aujourd’hui la clef et qui est
devenu un des plus fréquentés, des plus « publics » de la littérature. Mais cette
publicité a été tardive. L’œuvre de Gide n’a été connue, jusqu’à la guerre, que des
cercles lettrés ; la brusque gloire que rencontrèrent vers 1893 les trois idéologies
du Culte du Moi, avec leur utilisation du catholicisme, contraste
singulièrement avec l’obscurité tenace qui s’est attachée jusqu’après la quarantaine,
à l’œuvre d’André Gide, qui nous est d’ailleurs revenu un peu par la Suisse
protestante.
Chez Gide comme chez Barrès on trouve un élément littéraire capital qui n’existe pas
du tout chez Jules Renard. Ils sont en un sens bien plus littérateurs, bien plus
proches d’Anatole France que Jules Renard. En effet, ce qui bourgeonne sur leur
exigence de journal intime ou de Cahiers, ce ne sont pas seulement des
romans aux trois-quarts autobiographiques, ce sont des mythes.
Les Trois Idéologies de Barrès ont séduit par leurs mythes. Et la
Lorraine elle-même est créée par lui comme un mythe.
Gide a
écrit des mythes purs, plus subtils et plus sèchement allégoriques dans le
Voyage d’Urien et dans le Prométhée mal enchaîné. En
1913, il conçoit ses Caves du Vatican comme un mythe, un mythe
caricatural, un énorme Daumier à la manière de Bouvard et Pécuchet, où
apparaît à nu la dure clairvoyance à la Renard qu’il avait révélée dans le livret de
Paludes. Le thème profond des Caves semble celui d’un
homme mûr qui court après sa jeunesse, comme on dit — et pas seulement après la
mienne, a-t-il ajouté — et qui y court en deux temps, d’abord en déclassant et en
caricaturant dans les trois-quarts de sa « sotie » tout ce qu’il voit dans le monde
d’automatisme et de vieillissement (sauf lui-même, et c’est une faiblesse : Flaubert
se voulait concerné par Bouvard et Pécuchet) ; ensuite en convoquant
sur le curieux et suggestif portrait de Lafcadio son idée et ses idées et sa mémoire
de la jeunesse, ce qu’il réussit au point que Lafcadio devint l’un des héros où se
reconnut et où s’aima plus ou moins la jeunesse d’après-guerre. La réussite des
Caves dans la génération qui eut vingt ans en 1914, l’adoption de
Lafcadio par la jeunesse d’après-guerre, fut un des succès décisifs de Gide. En même
temps, toute son œuvre antérieure arrivait à une brusque lumière et une influence
immense se déclenchait.
Gide consacra plusieurs années aux Faux-Monnayeurs, le seul de ses
récits qu’il ait consenti à intituler roman. Ce livre singulier et plein étonna, d’un
étonnement mêlé de réserves, Gide s’était pris à ce moment d’une passion singulière
pour les faits divers, intérêt qui s’était déjà manifesté dans ses Souvenirs de
la cour d’assises ; il construisit son roman autour de deux faits divers,
qui avaient occupé la chronique vers 1910, une bande de jeunes dévoyés du Quartier
Latin qui avait émis de fausses pièces, et un suicide d’élève au Lycée de Clermont,
connu d’après des articles de journaux, et même une interpellation de Barrès à la
Chambre, qui le racontaient assez inexactement. Et ce ne fut pas une construction
réussie. Mais à cette construction centrale s’accolèrent des récits, des figures, des
portraits, des événements tirés plus librement d’une réalité et d’une autobiographie
transposées, des dialogues, des morceaux de journal, ce qui
donna un ensemble singulièrement intelligent, mais presque exclusivement
intelligent, ce qui n’est évidemment pas la qualité la plus nécessaire d’un roman. Il
ne faudrait pas les séparer des Thibault de Roger Martin du Gard, qui
furent écrits presque en liaison avec les Faux-Monnayeurs, et qui
présentent les qualités et les défauts absolument opposés, ce qui fait un couple
contemporain, contrasté et amical des plus curieux dans le paysage du roman.
Les Faux-Monnayeurs trouvèrent d’ailleurs auprès d’une jeunesse
« inquiète » (ce fut de 1920 à 1930 une épithète rituelle, homérique) un accès
. Ils ont contribué, d’une manière que nous ne jugerons pas ici, à en
fixer pour un temps ce que Barrès appelait la sensibilité. Le roman de Gide ne fait
que très modérément sa partie dans une histoire du roman français. Mais il la fait
très puissamment, comme celui de Barrès de 1890 à 1902, dans une histoire des
influences. Les Faux-Monnayeurs ont agi en fonction d’idées, comme des
mythes : la vocation de faiseur de mythes que Gide avait essayée au temps du
Voyage d’Urien était bien celle vers laquelle le poussait sa nature,
et par laquelle après de singuliers et vivants détours, il a trouvé le meilleur de son
influence actuelle.
Le Voyage du centurion d’Ernest Psichari, autobiographie d’un jeune
officier catholique, histoire d’une conversion et d’une campagne en Afrique, reste un
livre témoin du mouvement littéraire catholique qui a suivi la séparation de l’Église
et de l’État. Le Jean Perbal de Louis Bertrand, dont le dernier volume
a paru sous le titre discutable de la Nouvelle Éducation sentimentale
et qui aura sans doute une suite abondante pourrait bien rester comme un des témoins
les plus instructifs et les plus intéressants de la vie d’un intellectuel, d’un
normalien, d’un écrivain, durant cette génération. Cette autobiographie romancée qui a
eu peu de succès reste très supérieure aux autres romans de Bertrand, même à
Mademoiselle de Jessincourt.
Le roman personnel où l’œil de l’auteur est tourné en principe vers 1 intérieur
serait toujours, en principe, l’opposé d’un roman où l’auteur tourné vers l’objet, ne
se soucierait que de représenter
esthétiquement cet objet,
de le transposer délicatement dans sa sensibilité et dans celle des autres, en
d’autres termes un roman artiste. Le roman artiste est une tradition solide du roman
français, et remonte en somme dans le xixe
siècle à
Gautier d’une part, à Mérimée d’autre part. Son problème a été vécu à plein par
Flaubert, dont il ne faut pas oublier que l’influence est prépondérante de 1885 à
1914, et bien plus grande que celle de Balzac.
Le roman artiste se marie d’ailleurs fort bien à l’autobiographie ; cet habit peut
sembler, sur le corps de l’auteur, aussi transparent qu’un autre. Anatole France en
devient et en reste pendant toute cette période le chef et le patron, et quand Barrès
se préoccupe de France, ce sont bien deux natures du roman qui s’opposent comme deux
natures de la politique. On verrait une antithèse analogue, dès les bancs de l’École
Alsacienne, entre André Gide et son camarade de classe — le premier de la classe —
Pierre Louÿs.
Il y a en effet un roman artiste, qui est une manière de roman du premier de la
classe. Aphrodite en fournirait presque le type. Dans une littérature
où il y a Salammbô et Thaïs, soit Corneille et Racine,
Aphrodite fait figure de tragédie de Voltaire. Il est curieux qu’il ait subsisté, pour
un certain public, comme une manière de roman nudiste sous des bijoux, qui se
passerait dans un Marseille d’autrefois ; le meilleur roman de Pierre Louÿs, serait
plutôt la Femme et le Pantin, d’une belle narration sèche, et pas plus
truqué en somme que tous les romans français à l’Ollé ! Ollé ! qui
se disent espagnols, et que nous n’avons pas qualité pour démentir.
Louÿs fut avec Régnier et Maindron un des trois gendres de Heredia, et la noble
maison du conquistador bibliothécaire peut passer, dans cette génération, pour la
maison même du roman artiste. La Double Maîtresse et le Passé
vivant peuvent valoir pour des chefs-d’œuvre du genre ; et de ce genre le
second de ces romans fournirait peut-être la clef psychologique— psychologie du don de
vivre en sympathie avec le passé. Les romans de Régnier sont d’ailleurs fort inégaux.
On trouvera moins de style et plus de vie dans ceux de sa femme, Marie de Heredia, qui
a pris ou repris son nom de Gérard d’Houville à un de ses ancêtres normands : son
Séducteur est la plus vive et la plus colorée
évocation de Cuba, et Tant pis pour toi a été trop vite oublié. Les
romans historiques de Maurice Maindron, et particulièrement ceux qui se passent au
xvie
siècle, Saint Cendre, et
Blancador l’Avantageux mènent le lecteur dans une véritable boutique
d’antiquaire érudit.
Les romans rares d’Élémir Bourges sont sortis d’un atelier aussi laborieux, mais plus
moderne. Le Crépuscule des Dieux transporte curieusement un thème des
Rois en exil sur le plan tragique où se croisent des influences
livresques et musicales, celles des dramaturges anglais du xvie
siècle et celle de Wagner. Ce grand tableau de musée, de même que
son pendant, les Oiseaux s’envolent et les Fleurs
tombent, a depuis poussé au noir. Mais ce n’est pas cette expression-là
qu’on emploierait pour indiquer que René Boylesve n’a pas conservé toute la faveur qui
l’accueillit de son vivant. On fera bon marché de ses romans libertins comme la
Leçon d’amour dans un parc, et le titre seul du Parfum des
îles Borromées peut enlever à des délicats le goût de l’ouvrir. Mais
Boylesve, comme un fruit des longs automnes de sa Touraine, a mûri jusqu’au bout. Les
romans de ses dernières années seraient presque ses meilleurs, et sa
Madeleine est une des femmes les plus délicatement étudiées du roman
de ce temps. L’Enfant à la balustrade mérite de rester comme un des
récits les plus purement filés de la vie provinciale.
La greffe de la riche province sur la bourgeoisie aisée et sur les agréments mondains
du xvie
arrondissement est sensible dans le style et
l’art d’un Boylesve. Le roman ou le conte artiste de son contemporain Marcel Schwob
formerait avec lui un de ces contrastes qui sont la vie même de Paris. L’érudition de
Schwob ressemble bien moins à la riche Armada des Hérédiens qu’au magasin de
l’antiquaire dans la Peau de chagrin. Les routes de mer et les routes
de terre y ont apporté les pièces rares mises en œuvre dans le Roi au masque
d’or et les Vies imaginaires ; c’est d’un style pur et beau,
mais ces contes se sont refroidis, presque autant que toute cette joaillerie
allégorique que le symbolisme trouve dans l’héritage du Parnasse, et qu’il liquide à
perte : le Miroir des légendes de Bernard Lazare, le Conte de
l’or et du silence
de Gustave Kahn. Trois antiquaires juifs de la rive
gauche.
D’ailleurs le roman artiste est toujours un produit fini à Paris, ou un produit fini
de Paris, et la psychologie de l’exception apparente qu’est Flaubert le ferait
facilement rentrer dans cette règle. Mais il y a tout un roman qui n’est pas très
artiste, heureusement pour lui bien souvent, et qui appartient en propre à la
province. C’est le roman de pays qui a fini par prendre les noms disgracieux de
régional ou de régionaliste. Il a été tellement florissant depuis le dernier quart du
xixe
siècle que rien n’est plus facile que de
dresser une carte romanesque de la France, aussi fournie que sa carte gastronomique.
Elle ne nous met d’ailleurs pas l’eau à la bouche, et nous nous en abstiendrons.
Presque tous ces romans de pays se ressemblent, appartiennent à un gaufrier. Les plus
considérables seraient peut-être ceux du romancier périgourdin Eugène Le Roy :
Jacquou le Croquant et Mademoiselle de La Ralphie. Les
pays qui les auraient fournis en plus grande abondance seraient le Quercy, avec le
laborieux et noueux Léon Cladel, le romancier des prêtres de campagne Ferdinand Fabre,
et le conteur aimable sans plus, Émile Pouvillon ; la Bretagne avec Charles Le Goffic,
la Bourgogne avec le Nono de Roupnel, le Bourbonnais avec la Vie
d’un simple de Guillaumin.
On mettra à part le groupe des conteurs provençaux, qui figure ici une avant-garde et
dont les maîtres, Alphonse Daudet et Paul Arène, appartiennent à la génération
précédente.
Il ne faut pas confondre le roman régional avec le roman de province, le roman appuyé
sur la province. On peut presque dire qu’en France, depuis Stendhal et Balzac, le
roman c’est la province, c’est le romancier venu de province à Paris, comme
inversement le théâtre, c’est Paris et presque rien que Paris. Le roman purement
parisien, le roman de la vie parisienne, manque souvent d’étoffe et mène à côté du
roman nourri par la province une existence diminuée (à une exception près). Le
classique du roman mondain, Feuillet, est lui-même un provincial, et les châtelains de
sa campagne normande lui ont fourni les dessous de son œuvre. De Feuillet à Proust les
gens du monde ont reproché aux romanciers de les
présenter
avec une suffisance naïve et peu avertie, et l’on se gardera en effet de prendre à la
lettre le titre du roman épistolaire d’Hervieu, Peints par eux-mêmes.
Cependant quelques gens du monde écrivent eux-mêmes leur roman. D’abord Gyp. Sous ce
pseudonyme, la comtesse de Martel a écrit une quarantaine de livres, dialogues et
romans, qui eurent grand succès, créèrent un genre, ou le renouvelèrent, mais dont
peut-être on serait très embarrassé pour citer un titre qui soit resté : On peut
proposer Leurs âmes, mœurs mondaines peu flattées, mais pittoresques,
ou Bijou, curieux portrait de cruelle jeune fille. Plutôt que la
comtesse de Martel, le romancier le plus juste et le plus intéressant de
l’aristocratie en ce temps serait le comte de Comminges, qui a écrit sous plusieurs
pseudonymes et même sous son nom, et dont l’humour est de fine qualité.
À vrai dire il s’agit d’un roman du monde et des châteaux plutôt que de Paris. On
notera que les romanciers strictement parisiens comme Hervieu, Lavedan, Vandérem ont
été portés au théâtre par une pente irrésistible, celle qui est naturelle au « paysan
de Paris », et que la Vie parisienne n’est pas un titre de roman.
Nous avons dit qu’il y avait une exception. Serait-ce Henri Duvernois, le Duvernois
de Faubourg Montmartre, et d’Edgar ? Pas tout à fait :
d’abord Duvernois est surtout un conteur, un conteur de la chronique parisienne, mais
celle des irréguliers à la manière du Capus d’Années d’aventure.
Ensuite, lui aussi a été porté sur la pente dramatique. L’exception, c’est Proust.
Avec Proust, pour la première fois Paris a eu son romancier intégral, son Balzac à
lui. Mais bien que Proust appartienne en réalité à cette génération, sa présence et
son action sont tellement liées à la génération suivante qu’on se sent en conscience
obligé de l’enrôler dans ceux de 1914.
Il y a d’ailleurs Paris et Paris. Sur la rive gauche commence ou finit la province.
On ne confondra pas le roman parisien de rive gauche avec le roman parisien de rive
droite. Jean de Tinan, le romancier de Penses-tu réussir et
d’Aimienne, ces reportages autobiographiques délicieux, mourut
très jeune ; il était parti pour créer le style d’une bohème
lettrée, qui se galvauda et tomba en Willy ; mais l’École Normale de la rue d’Ulm
fournit son climat aux principaux crus de cette rive. Depuis la génération de 1830,
celle d’About et de Sarcey les romanciers ne lui ont jamais manqué, même et surtout
quand ils emportaient sur la rive droite, comme Hermant et Lemaître, la tradition de
la maison. Or au début du xxe
siècle, ce milieu produit
son roman propre, authentique et autochtone : c’est le Jean-Christophe,
de Romain Rolland.
Jean-Christophe a inauguré ces romans-cycles du xxe
siècle, qui tous ont pour objet d’embrasser en une somme
l’expérience d’une vie. À la différence de la plupart des autres,
Jean-Christophe n’est pas centré sur une autobiographie, mais sur une
biographie, ou plutôt sur des morceaux de biographies de musiciens allemands, que
Rolland a réunis par une adroite et heureuse soudure autogène. Le musicien Christophe
vit, il est ému et il émeut, et ce héros franco-allemand d’avant 1914 eut la chance
méritée de susciter dans toute l’Europe d’immenses sympathies. Par ce détour du
musicien allemand, Rolland a fait mieux qu’enregistrer ses expériences individuelles.
Il a stylisé l’expérience d’un intellectuel-dans le sens spécial que l’affaire Dreyfus
avait donné à ce mot : un normalien très cultivé, idéaliste à la manière de Jaurès, un
croyant de la civilisation avec ce sentiment du trésor commun de l’humanité, naturel à
un humaniste normalien, et qui incarne la belle vocation de la rue d’Ulm : écrire sur
les grands hommes. Jean-Christophe fait une sorte de suite à cette
Vie des grands hommes (Tolstoï, Beethoven, Michel-Ange) entreprise
par Rolland chez Péguy, et son musicien allemand est pris dans cet ordre de la
grandeur, repensé du dehors. L’Allemagne de Rolland est une par l’intelligence : une
Allemagne de boursier d’études. Et la France aussi. Même les épisodes passionnés (il y
a de très belles pages dans le Buisson ardent) sont pris dans un bain
d’intelligence. Aucun des dix volumes de Jean-Christophe ne rend-mieux
ce ton de rive gauche que celui qui s’appelle la Foire sur la place :
tableau de l’intrigue parisienne vue de la Montagne Sainte-Geneviève, décrite, jugée
et réprouvée du haut d’une
chaire, et tableau qui devient
très intéressant dès qu’on y voit le signe de la mésentente nécessaire des deux
rives : il serait tellement dommage qu’il n’y eût qu’un Paris !
On est devenu assez injuste en France pour Jean-Christophe,
aujourd’hui délaissé, en partie parce que l’œuvre littéraire considérable qui a suivi
(Colas Breugnon, l’Âme enchantée) a déçu — en partie
parce que la signification du nom de Rolland comme « intellectuel » a rejeté dans
l’ombre sa signification de romancier, — en partie enfin parce que d’autres
romans-cycles l’ont obscurci. Mais enfin il a été le premier, et, qualités, défauts et
rive gauche, on retrouvera quelque chose de Jean-Christophe dans
l’autre cycle qui a pris sa source rue d’Ulm, le fleuve en cours des Hommes de
bonne volonté.
C’est à cette rue de la rive gauche qu’il faut rattacher, au moins par l’un d’entre
eux, Jérôme, l’œuvre des Tharaud. À l’opposé du flux oratoire de Rolland, les Tharaud
sont des techniciens lucides qui ne laissent rien au hasard, qui manquent d’invention
mais organisent admirablement la matière que les inventeurs (ils courent les rues)
leur apportent, et pourraient s’appeler les maîtres du produit fini. Et voilà bien un
acquis normalien. Leur trilogie juive carpathique, l’Ombre de la Croix, Un
royaume de Dieu, la Rose de Sâron, est un chef-d’œuvre
d’évocation, de narration et de rendu.
Le roman régional s’est accru naturellement, après 1885, du roman colonial. Ici
encore, il y aurait lieu à une carte ou plutôt à un planisphère littéraire où ne
seraient point seuls Robert Randau pour l’Afrique du Nord, Marius-Ary Leblond pour
l’Océan Indien, Jean Ajalbert pour l’Indochine et, pour tout ce qui dépend du
ministère des Colonies, Pierre Mille, père de Barnavaux.
La génération de 1850, avec sa forte volée de normaliens, aurait dû être une grande
génération critique, et le chef de file de ces normaliens, Taine, avait été désigné par
Sainte-Beuve comme son successeur. Il y eut des déceptions.
Les grands articles de Taine, qui équilibraient si puissamment les
Lundis, son Racine, son Saint-Simon,
son Balzac, son Stendhal, sont des écrits de jeunesse
qu’il s’efforça très tôt de dépasser, d’abord par un « Port-Royal »
hâtif, l’Histoire de la littérature anglaise, ensuite par sa grande
œuvre philosophique et historique. Les deux autres chefs de l’équipe, Paradol et
About, avaient des ambitions que ne pouvait satisfaire une besogne de recenseurs de
livres. Sarcey, qui fut un grand critique dramatique, échoua remarquablement en
critique littéraire.
À la mort de Sainte-Beuve, et très loin de lui, un critique intelligent et informé
méritait de la considération. C’était Émile Montégut, le critique de la Revue
des deux mondes, qui connaissait bien la littérature anglaise, et était
aussi, en matière de littérature contemporaine, judicieux, même brillant, et ne
manquait pas d’idées personnelles. Au Temps où il était passé dans la
dernière année de sa vie, Sainte-Beuve avait pour collaborateur et eut pour successeur
Edmond Scherer, théologien protestant de nationalité française, mais de sang et
d’éducation entièrement étrangers, anglais et surtout germano-suisses. Certains
domaines des lettres
françaises, comme la poésie, lui
demeurent absolument fermés, et il se rend comique dès qu’il y touche. Mais sa
critique des idées est pleine d’intérêt, les huit volumes de ses Études sur la
littérature contemporaine prennent place à la suite de Vinet comme un bon
monument de cette critique genevoise, probe, intelligente, limitée, avec laquelle
Sainte-Beuve sympathisait, et à laquelle il a donné en 1830, le dignus
intrare dans la haute critique.
En même temps que Sainte-Beuve dans le Moniteur puis dans le
Temps, que Scherer dans le Temps, que Montégut dans la
Revue des deux mondes, les lecteurs des années soixante avaient à
leur disposition hebdomadaire la critique de Cuvillier-Fleury dans les
Débats, d’Armand de Pontmartin dans la Gazette de
France, de Barbey d’Aurevilly dans le Pays. Il n’y a rien à
dire, non plus qu’à lire, de Cuvillier. Pontmartin était un gentilhomme comtadin,
légitimiste en critique littéraire comme ailleurs, qui ne manquait pas de verve,
encore moins de prétentions, et qui a réuni ses articles dans plus de volumes de
Samedis que Sainte-Beuve n’en a donné de Lundis. On
prendra peu au sérieux cette critique de relations et de parti, mais on y trouvera des
pages amusantes, pas trop indignes d’un compatriote de Roumanille et il reste au moins
de lui un assez succulent tableau des gens et des mœurs de lettres à Paris, vus par un
provincial clairvoyant, qui s’appelle les Jeudis de Madame Charbonneau.
Verve… pas prendre au sérieux… amusant… ces indications doivent être reportées à la
troisième puissance sur Barbey d’Aurevilly, dont les recueils d’articles abondants,
sous le titre Les Œuvres et les Hommes charrient dans un torrent de vie
et d’images les magnifiques aperçus, les partis pris, les absurdités. D’un Scherer à
un Barbey, l’amateur de critique pouvait évidemment passer par tous les climats, et
toutes les flores. Mais enfin tout cela, en 1869, ne pouvait que faire sentir et voir
plus vide la place que laissait Sainte-Beuve.
En fait elle n’a jamais été, depuis, bien remplie, et l’héritage critique de
Sainte-Beuve ressemble à l’héritage poétique de Victor Hugo, à l’héritage romanesque
de Balzac. Cependant parmi les jeunes gens qui allaient débuter après 1870 et prendre
rang dans le mouvement de 1885, on trouve une
monnaie de
Sainte-Beuve qui est fort honorable, un groupe solide de critiques éminents, à la mort
desquels se sont posés des questions de succession aussi difficiles qu’à la mort de
Sainte-Beuve.
Deux Vingt ans en 1870, deux témoins de cette demi-génération
intermédiaire, qui seront de jeunes aînés en 1885, ont tenu une place de premier rang
dans une renaissance de la critique sérieuse : Brunetière et Bourget.
En maintenant la distance convenable, Brunetière pourrait avoir été le vrai
successeur de Sainte-Beuve, avec la souple et vivante carrière de qui sa ligne droite
nous offre d’ailleurs un contraste parfait. Au contraire de la plupart des autres
critiques, il n’a jamais voulu être que critique — joignant d’ailleurs à la critique
des livres, celles des idées, des mœurs et des lois. Il s’est fait de la critique une
idée paradoxalement haute : impérialiste. Sainte-Beuve avait donné aux trois
professeurs de 1830 le nom de régents. Brunetière est entré d’une manière fanatique
dans cette vocation de régent. Il y a porté une volonté et un courage inflexibles. Il
n’a jamais eu qu’une tribune, la Revue des deux mondes où il avait su
entrer par la très petite porte, et laissait croire à Buloz qu’il serait un autre
Planche : il savait combien il importe à l’autorité d’une critique d’être domiciliée
en son hôtel. Comme les Régents, il a été un très grand professeur, ayant réussi à
l’École Normale bien mieux que Sainte-Beuve. Comme les Régents il a gouverné plus ou
moins l’Académie française. Comme les Régents il a aspiré à un rôle de politique, même
de doctrinaire, qui s’est terminé sur un échec, sur l’éternelle mésentente en France
de la « Doctrine » et du pays. Et plus que les Régents, autant que Taine, il a apporté
des idées et des forces nouvelles en critique.
D’abord il est le seul critique, après Sainte-Beuve, dont on ait l’impression qu’il
connaisse la littérature française par le dedans, ainsi qu’un pays, et comme un
bourgeois sa ville, ou, mieux, comme un instituteur secrétaire de mairie sa commune.
Il y a ses amis et ses ennemis. Il dit : « Ce coquin de Fénelon ! » et il cherche dans
le dossier de Baudelaire si rien ne permettrait de le déclarer interdit de séjour.
Mais plus encore que des ennemis il a des idées, et plus encore
que des idées, il a une idée. Et même il n’a eu qu’une idée, ce qui
est admirable chez un critique. Et encore une vieille idée, celle de Voltaire et de
Nisard, soit la primauté du xviie
siècle, le
xviie
siècle défendu contre le xviiie
siècle, contre le romantisme, contre ce qui, dans le
xviie
siècle, faisait prévoir la menace du
xviiie
siècle et du romantisme, — le xviie
siècle retenu et considéré surtout dans ses deux états
purs, Boileau et Bossuet, c’est-à-dire le classique et l’oratoire, norme et santé. Par
rapport à ces normes sont diagnostiquées les maladies éternelles de la littérature
française, le burlesque, le précieux, le romanesque, auxquelles se sont ajoutées,
depuis, le romantique et le naturalisme. Il y a dans Brunetière du médecin de Molière.
Au grand siècle il s’est peut-être appelé Gui Patin.
De cette idée, la primauté du xviie
siècle, il était
naturel qu’il tirât les idées des raisons de cette primauté, celles-ci : le
xviie
siècle croyait aux genres, pratiquait les
genres distincts, tranchés, rationnellement définis ; le xviie
siècle était chrétien et français.
Brunetière est devenu dès lors le critique des genres. Il a eu une idée puissante et
originale des genres, il y a cru comme à des idées platoniciennes de la littérature,
mais en critique, c’est-à-dire qu’il ne pensait pas que les intérêts de la littérature
fussent liés à leur fixité, il croyait au contraire que l’intérêt de la critique
consistait à les voir et à les suivre dans leur évolution. Débarrassée d’un appareil
un peu artificiel et des métaphores darwiniennes, l’hypothèse de l’évolution des
genres, qu’il développe dans le livre de ce nom, et qu’il appliqua à la critique et à
la tragédie, a beaucoup moins échoué qu’on ne l’a dit ; elle reste une hypothèse
d’usage et de travail.
Le xviie
siècle chrétien, la littérature classique
établie sur des valeurs catholiques, ce point de vue littéraire a fini par devenir
chez Brunetière un point de vue dogmatique. Ce critique littéraire a donné le premier
exemple d’une conversion littéraire : converti de Bossuet, comme il y a des convertis
de Bloy ou de Claudel. Par lui surtout, le xviie
siècle, dans les toutes dernières années du xixe
siècle, au moment de l’affaire Dreyfus, a été incorporé comme noyau
à une sorte de
bloc d’idées de droite, et muni d’un
aiguillon militant.
Le xviie
siècle français c’est la littérature
française d’avant les grandes influences étrangères, celles du Nord. Et dans celles
que la littérature subit alors, l’italienne et l’espagnole, Brunetière ne voit guère
que l’ennemi. Au contraire de Sainte-Beuve, Brunetière fréquentait peu les classiques
de l’antiquité. Au contraire de Taine, il n’avait que peu de contact avec les
littératures étrangères. Il a donné à la critique un caractère spécifiquement,
bourgeoisement français, français avec défiance, dans un esprit agressivement
réactionnaire.
C’est un type — un personnage du Landerneau littéraire à la manière substantielle
dont on est dans Balzac un personnage d’Angoulême, d’Issoudun, ou du Cabinet des
Antiques. Il ne faudrait pas cependant que ces récurrences du xviie
siècle chez Brunetière nous fassent oublier qu’il a été longtemps le
critique littéraire courant de la Revue des deux mondes. Il a dû par
conséquent faire œuvre de critique actuel, dire son mot sur la littérature de son
temps. Et la critique contemporaine forme bien le tiers de son œuvre. Il est ici très
inférieur à Sainte-Beuve lui-même (je ne parle pas de Taine qui n’a jamais osé
s’exprimer sur ses contemporains). Il avait plus de raison que de goût, manquait
absolument, en esthétique du moins, de sensualité, et bien que la conscience et
l’intelligence aient fait de lui un excellent directeur de revue, il semble avoir été
fort dépaysé par la littérature qui n’est pas faite, mais se fait. Son Roman
naturaliste est extrêmement court : on y verra surtout la défense du « roman
de la Revue » par le « nouveau Planche ». Sa campagne frénétique contre
Baudelaire n’a desservi que Brunetière. Et ses conseils aux créateurs n’ont produit
que la « tragédie en prose » dont il avait passé la consigne à Paul Hervieu. Le
caractère réactionnaire et sans vues de sa critique contemporaine n’a pas finalement
arrangé ses affaires auprès du grand public, encore moins auprès des auteurs.
Il est évidemment moins lu aujourd’hui que Sainte-Beuve. Pour le lire, comme on le
doit, avec intérêt et profit, il faut aimer son style, si singulier, si personnel sous
ses apparences de pastiche du xviie
siècle, un style
non seulement oratoire, mais parlé, gesticulé, où se gardent toutes vives les
passions,
les manies de l’auteur, un style dynamique, qui,
d’un index lancé en vrille, va toujours à l’assaut de quelque chose ou de quelqu’un,
et sur la robe antique duquel on peut lire Argumentabor.
Paul Bourget, exactement le contemporain et le camarade de Brunetière, a marqué dans
la critique de son temps par les importants Essais et Nouveaux
Essais de psychologie contemporaine qui furent une date. Dix études sur dix
écrivains de la génération précédente : Baudelaire, Renan, Taine, Flaubert, Stendhal
(en tant que connu en 1880), Tourguéneffm, Dumas, les Goncourt, Leconte de Lisle, Amiel,
analysés, contrôlés, jugés par un disciple, par un successeur, qui établit le bilan de
l’héritage intellectuel et moral qu’ils lui transmettent. L’intérêt de ces
Essais est à peu près épuisé, et le style massif de l’auteur ne
contribue pas à les faire relire. Mais ils ont habitué l’opinion littéraire à penser
par générations. Avoir vingt ans en 1870, établir vers 1882 un tableau des Vingt ans en 1850, intenter, avec respect et admiration d’ailleurs,
une manière d’action en responsabilité aux écrivains du Second Empire, ce que Taine
avait fait en somme dans les Philosophes français pour le secteur
philosophique de la génération de 1820, c’était, pour Bourget, donner un exemple
important, que la génération sui vante devait suivre. C’était fournir à la critique un
lieu commun utile. Les deux volumes d’Essais (lus dans la première
édition) sont d’ailleurs la seule partie qui importe de l’œuvre critique de Bourget :
le reste appartient sinon au romancier, du moins au doctrinaire conservateur.
Le cas de Sainte-Beuve mis à part, la génération de 1885 est peut-être celle qui a
été le mieux pourvue de critiques solides et originaux, dans un sain équilibre d’aînés
et de jeunes. Des aînés, des Vingt ans en 1870, de la volée de
Brunetière et de Bourget, on devra distinguer ceux qui, de quinze à vingt ans plus
jeunes, ont été formés par les mouvements et les révolutions littéraires postérieures
à 1885. Voilà la seule génération normalienne qui ait tenu le sceptre ou la férule de
la critique.
La grande volée de 1848-1850, désignée pour faire la relève de Sainte-Beuve, avait
été happée par l’appel d’air de plus ambitieuses destinées, qui lui réussirent mal.
Elle n’eut qu’un critique pur, Sarcey, et Sarcey ne réussit que dans un coin
particulier de la critique, la critique dramatique, et il n’arriva à l’autorité que
vers 1880, c’est-à-dire vingt ans après ses débuts dans le feuilleton. Il a été le
maître de cette critique, qu’il a fondée sur ces quelques idées simples, courtes,
inusables : que le théâtre est le théâtre, que par conséquent ce n’est ni le livre,
ni la littérature, ni la poésie, — que quinze cents personnes dans une salle devant
une scène forment un être nouveau, dont il appartient au critique de prendre la
mesure, de comprendre et de partager les réactions — que c’est en les partageant
qu’il les guidera (et le feuilleton de Sarcey est le seul qui ait eu de l’influence
sur la recette des théâtres) — qu’il y a non des règles, mais un certain nombre de
nécessités empiriques contre lesquelles l’auteur ne peut pas aller sous peine de
manquer son but, c’est-à-dire de ne pas plaire, puisque plaire reste, comme au temps
de Racine et de Molière, et la loi et les prophètes. Sarcey, lui, plaisait. Il avait
la verve et la vie, il était copieusement fourni de ce tremplin indispensable que
sont les ennemis et ce « professeur et journaliste » a laissé une œuvre. Il a
renouvelé sur certains points — Corneille, Molière, Regnard — la connaissance du
théâtre classique, en ne l’étudiant plus du point de vue littéraire, mais du point
de vue de la technique dramatique. D’autre part, représentant de la génération
d’Augier et Dumas, il comprit mal la révolution dramatique inévitable, qui leur
succédait. Il fut, contre le Théâtre-Libre, du parti de la résistance. Il resta
toujours devant Shakespeare plus réservé que le public, s’obstina à ne rien entendre
à Ibsen, justifia parfois la figure de délégué officiel au philistinisme que lui
attribuait sa légende.
Au Temps font pendant les Débats. En plus de quarante
ans, de 1830 à 1870, Jules Janin, le « prince des critiques » se glorifiait d’y
avoir écrit deux mille deux cent quarante feuilletons hebdomadaires. Deux mille deux
cent quarante sacs de papier, de vent, de niaiseries, de truquage. La maison où
Geoffroy avait fondé la critique dramatique
retrouva sa
tradition perdue quand un camarade d’école de Sarcey, de Paradol et d’About,
désabusé du journalisme politique et des ambitions de haut fonctionnaire, y débuta à
soixante ans comme feuilletoniste dramatique. Ce fut J. J. Weiss, dont la brillante
campagne dura trois ans, pleine de parti pris, de fantaisies personnelles, avec peu
de doctrine, et le pur esprit du Second Empire, mais vivifiée par l’intelligence, la
sincérité, le goût du théâtre. Sarcey, c’est la critique dans la salle, qui donne à
son lecteur la réaction même de la salle ; Weiss, c’est la critique des coulisses,
du fumoir et du foyer, causée par un familier du théâtre, un homme d’esprit plein de
souvenirs et de vues. En 1884, Weiss, éloigné du théâtre par la maladie, fut
remplacé par son jeune camarade et presque disciple, Jules Lemaître, qui avait
peut-être moins d’originalité et de sève que lui, mais plus de jugement, plus de
clairvoyance, un style encore plus limpide et plus séduisant, une confidence plus
aimable, et qui allait rester quinze ans au feuilleton des
Débats.
Jules Lemaître n’est probablement pas le meilleur critique de son temps, mais il
est resté le plus lu, et en somme à bon droit. Personne peut-être n’a reçu une
délégation plus expresse pour représenter le Français moyen, traditionnel,
circonscrit et circonspect. Fils d’instituteur, élève du petit séminaire Orléanais,
puis de l’École Normale Supérieure, professeur et poète, liseur et museur, il ajouta
à l’expérience des lettres une expérience de Paris, du monde et de la vie, quand la
plus célèbre des demi-mondaines du Second Empire, qui aurait pu être sa mère, et qui
fut en tout cas celle de son esprit, l’eut attaché à sa fortune. Toutes les couches
de ces destinées superposées se fondent en lui comme pour former un camée. Poète
convenable, conteur exquis d’En marge des vieux livres, auteur d’une
douzaine de pièces de théâtre dont certaines méritèrent et connurent de beaux
succès, moraliste et même égaré à la tête d’un parti politique, il dépasse de tous
côtés l’exercice pur de la critique. Il lui donne du jeu. Mais il demeure
essentiellement un critique, et c’est par là seulement qu’il garde sa place dans les
bibliothèques. Les deux massifs de cette œuvre sont les Contemporains
et les Impressions de théâtre.
En principe les Contemporains
relèveraient de l’exemple des Essais de psychologie contemporaine de
Bourget. Lemaître est un de ces normaliens émancipés, promis de bonne heure à la
littérature, dont la solide culture forme un acquis, un passé, qu’ils respectent,
mais qui ne les intéresse plus bien profondément, et par dessus lequel ils sont
impatients de sauter pour entrer dans le contemporain. De cette littérature
contemporaine, Lemaître sait comprendre, sentir, juger au moins les chefs de file et
les arrivés. Il les caractérise avec pondération, finesse, esprit, sans y porter
d’ailleurs le long rayon, le rayon jaune, de Sainte-Beuve. Son étiage c’est Sully
Prudhomme et Paul Bourget : rien donc de révolutionnaire, et il n’a jamais découvert
personne, ou ses découvertes ont été malheureuses. Mais, même quand il s’agit
d’écrivains qu’il ne goûte pas, comme Zola, ses exposés sont intelligents, lumineux,
spirituels, et les mots de fin et d’exquis viennent naturellement aux lèvres du
lecteur. Tels éreintements de Richepin et d’Ohnet restent des chefs-d’œuvre du
pamphlet littéraire, à mettre à côté du Pontmartin de Sainte-Beuve.
Son Renan, qui lorsqu’il parut dans la Revue bleue le rendit célèbre
en une journée, montre bien ses limites, et que Renan ou Taine c’était trop fort
pour lui. Mais l’essentiel, pour triompher, était de faire « dépasser » Renan par le
lecteur et surtout par la lectrice : un Renan pour les dames chez qui Renan
dînait.
Des quatre livres que Lemaître eut à écrire, comme conférencier, à partir de 1907,
pour les lire devant un public mondain, trois, le Rousseau, le
Chateaubriand, surtout le Fénelon, restent
circonscrits dans ce genre de limite. Mais le Racine est presque
resté un des classiques de la critique française. Il a installé Racine comme
Sainte-Beuve avait installé Port-Royal. Il a réussi un composé où collaborent le
génie des lettres françaises et le xviie
siècle, le
sens des hommes et des femmes, et celui du théâtre, qui manquait à Sainte-Beuve.
Faguet a connu, comme Brunetière, la littérature française par le dedans. Il y a
percé moins de grandes routes, mais a battu davantage les petits chemins, faisant
lever un vol de petit gibier : idées, suggestions, constructions. Ses livres sur le
xviiie
et le xixe
siècle, ses Politiques et moralistes du xixe
siècle,
ont jeté sur le
marché des jugements qui étaient
discutables, mais qui savaient — c’était l’essentiel — se faire discuter. Il a écrit
sur ces époques quatre ou cinq livres d’une critique qui est toujours vivante, en
partie d’ailleurs parce qu’on a vécu contre elle. Lui-même a cru voir sa faculté
maîtresse dans l’art des préparations, au sens anatomique : soit
la présentation, la décomposition d’un auteur pour l’étude. Mais d’un auteur mort.
Il faut se défier de la brochette intelligente d’idées en lesquelles il décompose un
Calvin, un Rousseau, un Royer-Collard, un Tocqueville, un Proudhon. On n’imagine
rien qui soit plus contraire que ces préparations anatomiques à l’histoire naturelle
des esprits, telle que l’entendait Sainte-Beuve. Sa critique des contemporains n’a
pas été retenue. Et le bavardage intempérant de ses dernières années, ses cinq cents
lignes par jour de omni re scibili, ont rendu les lecteurs
injustes pour les bons livres de sa belle maturité, ses idées vivantes sur les
classiques et son œuvre solide de professeur.
Après 1914, cette génération normalienne, ou plutôt ces deux-générations n’ont pas
été remplacées. Faut-il en accuser les réformes de 1902, qui ont changé le caractère
de l’École Normale traditionnelle ? Une part utile, même brillante, de la critique, a
été faite longtemps par les professeurs de rhétorique de Paris, dont René Doumic est
resté un bon témoin. Mais la rhétorique disparaît du vocabulaire scolaire en 1902, et
en même temps qu’elle tout un ordre avec lequel elle était en liaison. Surtout, on est
entré au xxe
siècle dans une crise de l’humanisme. Les
valeurs et les habitudes de jugement appuyées sur les disciplines classiques, adossées
plus ou moins à la chaire universitaire, éclairées, comme d’une lampe à l’huile, par
les douces lumières de la culture et du goût, ont été effarouchées et bousculées de
plusieurs côtés : histoire littéraire, critique des essayistes et des moralistes,
retour des valeurs religieuses, nécessités et habitudes du journalisme, esprit de
révolution.
L’histoire littéraire a toujours eu partie liée avec la critique littéraire, le
principal monument de Sainte-Beuve est une œuvre d’histoire littéraire,
Port-Royal. Et Brunetière a été à l’École Normale
ce qu’il était dans sa critique : un excitateur d’idées en matière
d’histoire littéraire. Dès la fin du xixe
siècle, le
meilleur élève de Brunetière, Lanson, auteur d’une Histoire de la littérature
française qui était un répertoire de jugements vigoureux et personnels, dans
le strict esprit de l’Université traditionnelle, se mit à dépasser cette œuvre de
jeunesse, même à réagir contre elle. Qualifié officiellement après la coupure de 1902
pour diriger, occupant dans cette « direction » de l’enseignement de
la littérature française, une place à la Cousin, il institua un chantier d’histoire
littéraire méthodique, qui a provoqué, d’abord chez lui-même, de considérables
travaux, rendu de grands services, renouvelé d’après les textes, sur d’innombrables
points, la connaissance de la littérature française. En faveur à l’École Normale et à
la Sorbonne, cette histoire littéraire attachée à l’inventaire et à la recherche de
détail, a été accusée d’obscurcir les facultés de jugement et de goût chez ces jeunes
maîtres de l’Université qui avaient été jusque-là si volontiers de jeunes maîtres de
la critique. De cette accusation, nourrie par les controverses religieuses et
politiques d’après 1902, est né le terme péjoratif de lansonisme. Entre les nouvelles
méthodes d’histoire littéraire et la défaillance de la critique de jugement et de goût
chez ses représentants jusqu’alors autorisés, les controversistes ont cru voir un
rapport de cause à effet. Une légende d’un Lanson éteignoir et coupeur d’ailes
circula. Si Lanson, dont l’œuvre personnelle est considérable et mérite un grand
respect, a été, dans l’armée de la critique, une manière de directeur de l’infanterie,
la carrière reste ouverte, même dans l’Université, à la critique d’intelligence et de
génie, celle qui charge et survole, la cavalerie et l’aviation. Ces armes nobles ont
peut-être laissé à désirer au xxe
siècle. Qu’elles
n’accusent qu’elles-mêmes, et non les fantassins.
Qu’est le sens des lettres sans celui des mœurs, des hommes, de la vie ? À une
critique purement littéraire, dans le pays de Sainte-Beuve, il manquera toujours une
dimension. Or il y a eu une certaine tradition universitaire, normalienne, de cette
critique pure, de cette critique sèche, qu’on aperçoit déjà dans Taine (les Goncourt
le comparaient à un chien de chasse parfait, mais
qui n’a
pas de nez) et qu’on voit à plein chez Brunetière et Lanson. On comprend que la
critique, au sens large et vivant où l’entendait Sainte-Beuve, puisse et doive étendre
son domaine comme elle l’étendait déjà au xvie
siècle,
du côté de chez Montaigne, soit dans le monde des Essais, ou de
l’Essai. Une critique de moralistes, critique essayiste à laquelle Lemaître et même
Faguet n’étaient pas du tout étrangers, complétera toujours une critique de lettrés,
l’a complétée dans la génération de 1885, et voici que dans le premier quart du
xxe
siècle elle a paru plus ou moins la
remplacer.
Remy de Gourmontn en fut pendant vingt ans la personnalité la plus considérable. À
vrai dire, ce bibliothécaire libertin appartient à la descendance de Bayle plutôt que
de Beyle, et la formule du Dictionnaire historique et critique est
assurément celle qui eût le mieux convenu à son érudition, à sa fantaisie, à ses
chemins tortueux, à ses débouchés imprévus. Comme Bayle, on le voit en liaison avec
une époque. Le génie immanent de notre géographie littéraire donne exactement à
Gourmont le climat de 1889, l’a bâti logiquement au confluent du naturalisme et du
symbolisme, avec l’À rebours d’Huysmans pour lieu de culte, le Flaubert
de Saint Antoine et de Bouvard pour ancêtre. Il a un
sens très vif de la bêtise, flaire la stupidité, qui l’attire, et il jette sur le
convenu, l’officiel, le succès, des rayons de cruelle lumière. Mais précisément le
critique en lui intéresse surtout comme destructeur et négatif. À ce fils spirituel du
xviiie
siècle sont remarquablement étrangères la
verve et la sympathie créatrices d’un Diderot. Les deux Livres des
masques, galerie de portraits du tout-venant symboliste, d’un symbolisme où
Philothée O’Neddy prendrait rang sur le même panneau que Victor Hugo et Sainte-Beuve,
témoignent de son échec dans la critique des contemporains, qui tourne ici à la
critique de clan. Dans le passé non plus il n’a classé ni déclassé personne. Sa
littérature de roman et de théâtre ne compte pas, et de Sixtine, roman de la
vie cérébrale, on peut dire qu’il était qualifié pour écrire ce roman, mais
non qu’il l’ait réellement écrit. Il y a un autre côté mort dans ses livres, une
érotique sèche, alambiquée, réfrigérée, celle du diable au sabbat. Avec cela, la
quinzaine de volumes où sont
recueillis ses critiques, ses
essais, ses réflexions sur les livres, les hommes, l’époque, ont, comme rayon de
bibliothèque, admirablement tenu, tenu selon la manière des Lundis. Ils
les doivent à la présence presque constante de l’intelligence, à un don de l’analyse
et, pour employer son mot, de la dissociation des idées, à un contrôle dur et
méprisant des idées reçues, à un sens subtil des dessous, dessous de la langue, de la
pensée, de la littérature, des sentiments et des mœurs. Anatole France et lui avaient
fini par sympathiser, et leur littérature à tous deux est en effet une littérature de
point final, une nourriture d’, une expérience sur des confins. Seulement
France participe peu aujourd’hui à notre dialogue, alors que Gourmont en serait
encore ; France n’aurait rien à nous dire, tandis que le coin des dissociations
gourmontiennes nous reste cher, pour n’avoir pas été remplacé.
Il y eut en particulier, avant la guerre, un dialogue Gourmont-Gide, qui tourna à
l’aigre, et qui contenait en puissance une curieuse guerre religieuse entre un
huysmansien et un protestant. Gourmont et Gide, contemporains, appartiennent également
à la formation symboliste, antiscolaire, et leur esprit critique à tous deux relève
également d’un essayisme libertaire. Les romans de Gide, comme les romans de France,
sont des mythes, qui bourgeonnent sur une intelligence, et aussi, comme ceux de Loti
des épisodes personnels qui bourgeonnent sur les inquiétudes d’un journal intime. On
pourrait les appeler également des expériences, — des expériences, c’est-à-dire, au
sens de Montaigne, des essais. Les cinq ou six volumes de critique littéraire de Gide,
sont pris dans un bloc multiforme et nuancé d’essais. Nul aujourd’hui ne représente
mieux que lui ce qu’on pourrait appeler depuis Montaigne le complexe français de
l’essai.
C’est précisément ce climat de l’essai qui a modifié les positions de la critique,
l’offre et la demande auxquelles elle répond, et qui sont le plus éloignées qu’il est
possible, paradoxalement et instructivement éloignées, de celles de Brunetière, et
pareillement éloignées aussi de ce que France et Lemaître appelaient, contre
Brunetière, leur critique impressionniste. Il ne s’agit plus d’une critique objective,
qui détermine des valeurs en soi et des « importances », mesure ces
importances par des critères (influence, nécessité, bienfaisance,
fonction sociale, place dans l’évolution d’un genre). Il ne s’agit pas non plus de
cette critique impressionniste à la Lemaître et à la France, qui dit agréablement ce
qui plaît ou déplaît au critique, sans plus de raison impersonnelle qu’il n’y en a
dans le J’adore et le Je déteste des femmes. Il ne s’agit pas davantage de la croyance
au bon goût, de la recherche de ce bon goût, telles que les pratiquait la critique
traditionnelle. Il s’agit de ce que nous nous hasardons à appeler la critique de
nourritures.
Les nourritures littéraires, dans le sens ou Gide a écrit les Nourritures
terrestres, qui sont un journal de découvertes sensuelles, un journal de
décompression, après une jeunesse puritaine et la maladie. On conçoit pareillement une
recherche de ce qui, dans les livres, peut nourrir un esprit. On imagine (et on voit)
une critique qui prenne pour valeur suprême la qualité et l’efficace des livres en
tant qu’ils commandent une sensibilité, une intelligence, une action, soit quelque
chose dans l’homme, et non pas l’évolution d’une littérature, soit quelque chose dans
l’abstrait. On verra en Montaigne le fondateur de cette critique. On la retrouverait,
longtemps après, prise un peu dans un retour des valeurs du xvie
siècle, chez le Sainte-Beuve senancouriste de Volupté
et chez celui de Port-Royal, abandonnée d’ailleurs à peu près par le
Sainte-Beuve des Lundis, Lemaître la prend apparemment pour guide de
ses préférences et de ses jugements en matière de Contemporains : mais
l’homme à nourrir n’est pour lui, n’est en lui, que le lecteur moyen et l’homme dans
la rue. Le vrai maître de cette critique pour la génération de 1885, ce serait le
Barrès d’Un homme libre avec ses « intercesseurs ». Mais Barrès reste
trop près de ses nourritures. Il est construit exactement sur son image familière de
l’arbre, avec ses racines qui ne prennent dans la terre que ce qui lui convient pour
vivre, grandir, ombrager et bruire. Pour qu’il y ait critique, il faut plus de jeu, de
liberté, de disponibilité, de vagabondage, précisément ce que nous trouvons dans Gide,
qui reste plus proche de Montaigne à qui Barrès est remarquablement étranger, proche
du Sainte-Beuve des Lundis,
que Barrès a
voulu ignorer au profit de Sainte-Beuve jeune. La tentation et le péril de la critique
de nourritures c’est un pragmatisme, ou un égotisme, qui finit par faire perdre le
sens de l’objectif, de l’universel, de la littérature désintéressée.
Comme une critique de goût personnel et de nourriture égoïste ne va tout de même pas
loin, il était naturel et nécessaire que cette recherche et cette technique de
nourritures littéraires dépassât l’individu, dégageât une force d’institution et de
discipline.
L’originalité de la critique de nourritures après 1896, c’est qu’à la faveur de
l’affaire Dreyfus, elle tourne non à un humanisme, mais à un nationalisme, que les
nourritures individuelles se consolident en nourritures nationales, le pragmatisme
solitaire en un pragmatisme solidaire. « Penser solitairement, dit Barrès,
conduit à penser solidairement. »
Il ne s’agit plus ici d’André Gide, qui n’a représenté avant la guerre qu’une
critique de goût et de nourriture solitaires : d’où peut-être jusqu’en 1914, sa
situation mineure, en marge, son public et son influence limités. Le premier plan non
dans la critique purement littéraire, mais dans cette critique générale par laquelle
le détail de la critique littéraire est renouvelé et commandé, appartient d’un côté à
Barrès, à Maurras, d’un autre côté à Péguy, et à leurs groupes.
Barrès tient ici une place de grand chef, distant, à la manière de Chateaubriand.
Comme il n’a guère apporté à la critique littéraire que quelques intuitions, il n’y a
pas lieu d’en tenir grand compte. Tout autre fut le rôle de Maurras. Il fut pendant
dix ans critique littéraire de métier, recenseur de livres et d’idées. L’affaire
Dreyfus le tourna de plus en plus du côté de la politique, le mouvement nationaliste
de 1900 à 1908 lui donna une influence, une école, et la fondation de l’Action
Française, quotidienne en 1908, une tribune. Le mouvement d’Action Française
eut pour chefs des littérateurs ; Maurras, Daudet, Bainville. Dans l’ordre du temps,
il est commandé (et recommandé à l’attention des lettres) par une Littérature d’abord ! Maurras a même été, en matière de critique littéraire,
le seul écrivain de son temps qui ait vraiment fonctionné comme chef d’école ; la
thèse de Pierre Lasserre en Sorbonne sur le Romantisme français, la
Revue critique des idées et des livres, le
mouvement néo-classique, les Jugements de Massis, en ont témoigné. Mais
cette critique est toujours restée en liaison étroite avec un traditionalisme, avec la
notion, le sentiment vif et militant d’un héritage français à
connaître, à délimiter, à maintenir, à défendre, notion qui a joué au début du
xxe
siècle un rôle analogue à celui de l’esprit français dans la critique et dans l’influence de Nisard, mais
cette fois avec une dimension politique, le souci de nourrir une doctrine, d’établir
des disciplines, d’employer l’intelligence, de contribuer à une restauration.
Du point de vue de la seule critique littéraire, on ne saurait comparer en importance
l’influence de Péguy à celle de Maurras. Il n’y a même en somme pas un des
Cahiers de la Quinzaine en qui l’on puisse reconnaître une œuvre de
critique littéraire pure. Et cependant, Péguy et l’équipe des Cahiers,
née, comme l’Action Française, de l’atmosphère de l’affaire Dreyfus,
ont apporté dans l’atmosphère de la critique des éléments importants.
D’abord par ce que l’on pourrait appeler l’entrée de Péguy. Nous nous apercevons à
distance qu’il y a eu une entrée de Péguy un peu à la manière dont il y a eu une
entrée de Rousseau. Il a été le premier normalien (sinon le seul) qui soit sorti de la
rue d’Ulm en gardant une nature populaire intacte, une peau de sanglier imperméable à
l’esprit de la maison, un sens terrien hostile à un humanisme traditionnel, un œil
rebelle à la lumière d’atelier. On a comparé l’échoppe des Cahiers à un
brûlot amarré aux flancs du vaisseau de haut bord de la Sorbonne. Le « péguysme » a
contribué autant que l’école d’Action Française à forger l’épouvantail du lansonisme
et à déclencher une offensive contre les maîtres officiels.
En second lieu par l’équipe, d’ailleurs divergente (en rosace, eût dit Proust) des
Cahiers. C’est là qu’ont été posées certaines questions dont on a
vécu, qu’a été engagé un dialogue qui importe à la critique, que se sont battues des
natures et des familles d’esprits — Péguy, Halévy, Sorel, Benda, — que, venus de plus
profond encore, de vieux antagonismes français ont été ramenés au jour, comme celui
des
cornéliens et des raciniens, des rousséliens et des
voltairiens, qu’un problème de Michelet, un problème de Hugo, ont pu être posés en
termes neufs, dans le sens et dans la mesure où ils intéressent non pas une idée du
beau ni même du vrai, mais une idée de la France. Avec Péguy, la critique de
nourritures communie avec les substances nourricières physiques produites par le
cultivateur de la terre de France, avec le blé de Beauce et le vin de l’Orléanais.
« Rien de noble, a dit le bourgeois et l’héritier Barrès dans Un homme
libre, ne fut pensé en dehors d’un fauteuil. »
Il n’y a pas de
fauteuil dans une maison de paysan, et il n’y en avait pas aux Cahiers.
Péguy ne se supportait assis que sur une chaise. Le péguysme donne droit de cité à une
critique de la chaise, distincte et même ennemie de la critique de la chaire,
professorale, et de la critique du fauteuil, académique. Si la critique professorale
et académique, Brunetière, Lemaître, Faguet et la suite, est florissante jusqu’à
Péguy, et en décadence après Péguy, il semble que Péguy y soit tout de même pour
quelque chose. Surtout il est pour quelque chose dans les produits, d’ailleurs assez
complexes et troubles, qui les ont remplacées.
La critique de nourritures implique une critique de parti, une prise de parti, des
choix de partisan, la volonté d’une foi, un « quelque chose » d’abord, qui n’est pas
la littérature. Elle a pris vers 1910 avec l’école d’Action Française, un parti
politique bien éclairé, et la réaction de gauche n’a pas équilibré cette action de
droite. Et aussi et surtout elle a pris un parti, des partis religieux.
En 1894, la Visite au Vatican de Brunetière avait brusquement orienté
vers l’Église la critique jusque-là rationaliste et même darwinienne du célèbre
professeur, et la revue libérale du voltairien Buloz. L’aventure religieuse de ce
converti de Bossuet passa d’ailleurs par de singulières étapes, et ne paraît pas avoir
concerné en lui cette vie intérieure devant laquelle il fut toujours en état de fuite.
Mais l’affaire Dreyfus déclencha sur ces entrefaites une guerre de religion, et le
vieux relief religieux de la France fut rajeuni par une poussée en profondeur. La
conversion de Péguy dessine assez exactement le sens de cette poussée. D’une manière
fort inattendue, la
séparation de l’Église et de l’État fut
suivie d’une renaissance religieuse qui se répandit sur le front de la littérature, et
dans laquelle furent prises des valeurs et des habitudes de la critique. De là en
partie la fonction si vivante que remplit dans la critique et dans l’histoire
littéraire, pendant les dix ou douze premières années de l’après-guerre, l’abbé
Bremond, prêtre sourcier des épaisseurs littéraires. L’Histoire littéraire du
sentiment religieux reste au xxe
siècle la
seule œuvre critique qui appartienne au climat de Sainte-Beuve, qui maintienne à la
fois et la tradition monumentale de Port-Royal et la fraîcheur intacte
de l’humanisme et l’esprit de finesse dans l’érudition, la bibliothèque qui devient
ruche et l’abeille parmi ses rayons. Que l’esprit de la critique vivante, la
familiarité avec les valeurs littéraires d’autrefois, d’aujourd’hui et même de demain,
aient été alors représentés par un prêtre, ce n’est pas un accident, c’est un signe de
l’époque. À la critique de la chaire s’oppose, ou plutôt s’ajoute, une critique du
confessionnal, celle-là dont Sainte-Beuve avait d’ailleurs plus ou moins la
vocation.
Toute une partie de la critique littéraire serait aussi bien nommée du nom de
chronique, ou si l’on veut, de critique chronique. La critique est celle de
l’actualité littéraire et des livres nouveaux. C’est un chapitre du journalisme. Il
n’y a pas besoin de beaucoup de réflexion pour reconnaître qu’elle ne saurait jamais
constituer le plus haut degré de la critique, qu’entre ce qui est actuel et ce qui
dure il y a une opposition et une option nécessaires, — et que si Sainte-Beuve avait
consacré ses Lundis à la revue des livres nouveaux, s’il n’avait été de
ceux que les Goncourt appellent avec exécration des faiseurs d’éloges des morts, les
Lundis appartiendraient à peu près à la même semaine que les
Samedis de M. de Pontmartin.
Cela dit, et quelles que soient les nécessités inférieures du journal, la critique
des journalistes professionnels, des publicistes, a pris après la guerre une
importance qu’elle n’avait pas toujours eue. La retraite de la critique universitaire
vers l’histoire littéraire a tourné automatiquement au bénéfice du journalisme de
profession. La place que Paul Souday prend donc dans la critique littéraire, tient dès
lors à des raisons, à
des fonctions, analogues à celles qui
ont favorisé son adversaire Bremond. Une lecture abondante, une érudition très
suffisamment tenue au courant, un vieil humanisme d’élève des prêtres, et surtout un
talent remarquable de journaliste et de polémiste, ont fait de Souday pendant dix ans
la figure la plus voyante et même la plus populaire de la critique. Il a donné sa
forme, son champ de bataille, son retentissement à l’opposition entre droite et
gauche, en littérature et particulièrement en critique. Il a eu la chance d’écrire et
de briller juste au moment où il était paradoxal dans les lettres de se comporter en
anticlérical, en républicain indéfectiblement laïque. Ses partialités apportaient un
contrepoids intéressant au déversement de la République des Lettres vers la droite et
vers le catholicisme.
Souday ne représentait pas une critique de durée (ses meilleurs articles n’ont pu
tenir le volume), mais par excellence une critique militante. Il entretenait dans la
critique un esprit et un ton militants, qui pour diverses raisons sont un peu tombés
après lui, et dont Fernand Vandérem qui les représentait avec lui et volontiers contre
lui, garde encore la tradition. C’est en grande partie Souday et Vandérem qui
permettraient d’écrire une histoire militaire des campagnes critiques depuis la
guerre, campagnes de droite et de gauche, campagne de la poésie pure, campagne des
manuels, campagne autour de Valéry. Souday avait trouvé pour son confrère le
diagnostic de « grabugiste professionnel », dont lui-même pouvait prendre sa part. Le
grabuge manque aujourd’hui dans la critique de journal : désintérêt ?
Ou crise d’autonomie dans la République des Lettres ? Les disputes proprement
littéraires, les disputes où l’accent était mis sur la littérature sont de plus en
plus absorbées par les disputes politiques et sociales, et mangées par elles. Dès
qu’elle quitte sa recension des livres nouveaux, la critique journalière ne trouve
plus à sa porte la banlieue verte, les promenades d’idées, les jardins d’Académus, les
terrains de sport pour les équipes littéraires, mais la banlieue industrielle, la
lutte finale, l’atmosphère ligueuse. Il y a eu après la guerre ce qu’on a appelé la
crise du concept de littérature. Mais cette crise était encore une crise littéraire.
Comme en 1830,
en 1850, en 1885, subsistait le vieux
concept des révolutions littéraires en isme. Il n’y a plus
aujourd’hui de révolutionnaires littéraires, il n’y a que des littérateurs
révolutionnaires, les uns pour qui la révolution est à droite, les autres pour qui la
révolution est à gauche. L’entrée massive du concept de révolution matérielle,
politique, sociale, dans la conscience européenne, a déclassé comme un luxe dans la
République française des Lettres, le concept de révolution littéraire. La critique
littéraire pure manque dès lors de matière actuelle, de grands problèmes et de grands
débats.
Barrès a tenu, de son temps cette situation d’écrivain représentatif, dont la vie
intérieure importe aux idées générales et conductrices de l’époque, leur donne corps,
chaleur, mouvement et style, se prolonge dans la vie sentimentale, religieuse et
politique d’une génération ; se déclare à la tribune ou sur la place publique, crée
une action, entre dans l’ordre de l’État, et cela sans déchoir de sa qualité, sans se
diminuer littérairement, en animant au contraire d’un courant poétique les attitudes
en faveur dans la théâtrocratie française : type d’existence littéraire qui commence
déjà avec Rousseau, prend tout son éclat avec Chateaubriand, explique la partie jouée
par Lamartine, et Victor Hugo, et où en somme Barrès, qui a vingt-trois ans lors des
obsèques de Hugo, n’a pas connu de rival pendant un quart de siècle.
L’œuvre considérable et complexe de Barrès a pour armes parlantes une image, dont il
importe peu qu’elle soit banale, vu qu’il l’a complètement renouvelée : celle de la
plante qui pousse, et qui trouve sa route et sa lumière au sol où elle est née,
— réflexion, patience, logique vivante, liaison par le dedans entre des formes de la
vie apparemment divergentes et hostiles. De ces liaisons, de ces synthèses, celle qui
commande toutes les autres, et que Barrès trouve dès sa jeunesse et qui est tout
entière déjà dans Un homme libre, c’est la découverte de la vie sociale
par le chemin de la vie intérieure, une collectivité rencontrée au tournant d’une
individualité, un « penser solitairement
conduit à
penser solidairement »
non par le reniement, mais par la confirmation de
cette pensée solitaire.
Sous l’œil des Barbares, livre des vingt ans non seulement de Barrès,
mais de la génération qui est sa contemporaine, est l’hyperbole de cette vie
solitaire, d’où naît l’orgueil paradoxal d’une adolescence froissée qui se redresse en
défi. Dans cette première partie de la trilogie du Culte du Moi, où
culte n’est pas un vain mot, s’expose et s’exprime un moi ouvert à des cultes et
créateur de cultes. Dès Un homme libre et surtout avec le Jardin
de Bérénice, ce culte prend forme : culte des valeurs héritées, et, plus
précisément, de l’héritage, affecté d’un exposant littéraire et mystique, et qui
dégage un rayonnement indéfini.
De l’héritage personnel, puisque les trois volumes du Culte du Moi se
définiraient comme l’inventaire des trésors intérieurs d’un jeune bourgeois
intelligent. Mais cela n’eût pas été très loin : Barrès en eût mal tiré une grande
carrière littéraire, et eût vite pris figure officielle d’ancien jeune homme. Le titre
primitif du Jardin était Qualis Artifex pereo !
L’artiste se décide à faire semblant de périr, pour que l’homme qui lui survit entre
en communion avec ces foules des vivants et des morts, ce peuple, que symbolise
Bérénice.
Car, avec sa poussée de plante et ce matérialisme élémentaire sans lequel il n’y a
pas d’artifex, Barrès ne consent pas à concevoir cette collectivité,
à laquelle il entend se donner, et dont il entend jouir, comme une abstraction de
légiste, d’orateur, de sociologue, d’écrivain. Il faut à ce moral un physique, un
corps : non seulement Bérénice, mais un homme populaire, un César, qui dans un pays
monarchique incarnera la nation. De là le boulangisme de Barrès, la ténacité de son
césarisme latent. De là, mieux encore, et avec plus de patience et d’originalité, sa
création de la Lorraine.
L’origine littéraire de la Lorraine barrésienne est tirée du Tableau de la
France de Michelet et du La Fontaine de Taine. Son origine
humaine est tirée de la tradition d’une famille de bourgeois patriotes et militaires
de la frontière. Barrès a incorporé sa construction de la Lorraine aux idées
mères de son temps par le Roman de l’énergie
nationale dont il publie de 1897 à 1902 les trois parties sous le titre des
Déracinés, de l’Appel au soldat et de Leurs
figures, une forte trilogie, une thèse romancée qui ne manque ni d’artifice
ni de mauvaise foi, mais après tout la plus vivante de ses œuvres, et qui a fourni à
l’intelligence française des thèmes de discussion pendant trente ans.
Quels thèmes ? Le thème de l’opposition ou du dialogue entre la province et Paris
— le thème du conflit, dans la cité, des héritiers et des hommes nouveaux, conflit
exprimé par les deux groupes en lesquels se partagent les sept Lorrains déracinés qui
« viennent à Paris » : les aisés, qui ont des vertus héritées, et les pauvres, qui,
obligés de faire eux-mêmes leur vie, la font mal, tombent dans l’assassinat, ou dans
les vilains métiers, — le thème de l’État, Varennes détournant un Lorrain du roi, le
Panama le dégoûtant de la République, l’éducation universitaire le contraignant à
regarder vers Paris, à se déraciner, pour servir un État de légistes, et le
Roman de l’énergie nationale finissant par une carence, une angoisse,
de vains appels. Ajoutons-y des thèmes de style, le tableau de la classe de
philosophie du lycée de Nancy dans les Déracinés, la Vallée de la
Moselle, dans l’Appel et surtout, dans Leurs figures,
les tableaux immortels des assemblées politiques au temps de Panama.
C’est l’œuvre centrale de Barrès, écrite d’enthousiasme à trente ans. Avec
intelligence et souplesse, ensuite, il développe, il annexe, il aménage une admirable
carrière littéraire. Il sait populariser ses idées sans trop les vulgariser (si ce
n’est peut-être dans une fabrication comme celle de Colette Baudoche).
Les Amitiés Françaises n’ont vieilli ni plus ni moins que les Amitiés
Chrétiennes de Chateaubriand, car elles prennent place sur le même rayon avec assez de
sincérité et de suc pour ne point être vues comme une imitation.
Il y eut toujours un Barrès voyageur et paysagiste. Sa Venise coexiste déjà avec sa
Lorraine dans Un homme libre. Son Espagne, qui fut neuve, s’est
démodée. Sa Mort de Venise, feu d’artifice sur la lagune, est retombée
en baguettes noircies. Cependant il avait adoré Venise et Tolède. Au contraire le
Voyage de Sparte, écrit comme
un pensum au
retour d’un voyage en Grèce, qui l’avait ennuyé, a été une date. Barrès y a posé en
une lumière inattendue, vraiment créée, les problèmes de critique et de bonne foi qui
concernent le voyage et la vision de Grèce, le départ entre l’authentique et le
scolaire, entre la réalité et l’antiquité ; le voyageur français qui réfléchit, en
Grèce, sur son plaisir, trouve toujours le Voyage de Sparte sur son
chemin. Le dialogue d’Un homme libre et des Déracinés
avec ou plutôt contre leurs professeurs et toute l’Université, et qui se poursuit
encore sur l’Acropole, c’est une bonne date de la Troisième République. Cette bataille
sur l’Acropole a remplacé comme thème usuel la Prière déclassée de
Renan. On trouve beaucoup moins de substance durable dans le voyage d’Orient dont le
titre d’Enquête aux Pays du Levant dit fort bien le contenu en grande
partie officiel.
Cependant, et comme Chateaubriand et Lamartine, la grande nature de Barrès a maintenu
à sa hauteur à peu près toutes ses besognes. Préoccupé du roman pour le grand public,
il en a au moins réussi un, la Colline inspirée, où les thèmes lorrains
et catholiques sont convoqués avec maîtrise. Les cantilènes monumentales d’Un
jardin sur l’Oronte et du Mystère en pleine lumière, nous ont
émus : supporteront-elles l’épreuve du temps ?
Leurs figures furent d’abord le titre d’articles de journaux sur le
Panama, que l’on compara à du Saint-Simon, en partie parce que Barrès avait imité
Saint-Simon, avec bonheur, le recoupant par Michelet (Chateaubriand pratiquait aussi
ces méthodes de style composite) : les reportages si partisans du procès de Rennes en
1898, ceux des séances d’une commission parlementaire, appelé Dans le
cloaque, sont des Choses vues de grande classe. Mais le
labeur courageux et ingrat de Barrès pendant cinq ans dans la Chronique de la
Grande Guerre a été littéralement dévoré par les événements, il ne laisse
aucun solde substantiel : travail pour la victoire, qui arriva, mais la littérature
vaincue d’avance.
Il aimait d’ailleurs jouer les parties difficiles. Toujours comme cela arrive à
Chateaubriand, la vie politique de Barrès a relié tant bien que mal trois défaites
retentissantes, trois engagements sur le mauvais cheval, défaite du boulangisme
en 1889, défaite des conservateurs au temps de l’affaire
Dreyfus, défaite de l’expansion rhénane et du lotharingisme militant après la guerre.
Il semble qu’un bon sens à la Grévy ait manqué à ce poète. Cependant quand les
historiens ont suivi de près la vie politique de Chateaubriand, ils n’ont pas eu de
peine à y reconnaître la persévérance d’une idée, d’une idée animatrice qui a survécu
au vicomte. On écrira un jour la vie politique de Barrès. Il y aura un chapitre sur
Barrès socialiste (1892-1897). Et l’on reconnaîtra peut-être que l’idée née avec
Barrès sur les marches de Lorraine était une manière de national-socialisme, fort
antisémite, où, avec quelque artifice, on discernerait dès la fin du xixe
siècle chez un écrivain français bien des thèmes apparus
brusquement en Allemagne après la mort de Barrès. L’auteur des Bastions de
l’Est a eu sa guerre en 1914. Il a son Allemagne en 1934. C’est d’ailleurs
en Allemagne qu’il rencontra toujours, à l’étranger, le plus d’attention et de
.
Sur le mot barrésien d’idées lorraines, nous contestons très fort encore aujourd’hui.
Y a-t-il, comme il le pensait, une vérité française et une vérité allemande, deux
idéologies qui, comme les deux prières, ne se mêlent pas ? Ou bien n’y a-t-il, dans
l’ordre politique et moral, qu’une vérité ? Barrès n’a jamais employé le terme de
pragmatisme. Il n’en reste pas moins un des fondateurs et l’un des plus puissants
vulgarisateurs de ce pragmatisme européen, dont les mystiques totalitaires tirent
aujourd’hui les plus implacables conséquences. « L’intelligence, quelle petite
chose à la surface de nous-mêmes ! »
a dit cet homme si intelligent, si peu
intellectualiste, si ennemi, en somme, de l’intellectualisme !
Comme Chateaubriand, Barrès a été agrandi immensément par son œuvre posthume. Du
doctrinaire de la Terre et des Morts survit une voix d’outre-tombe. Il n’eut pas le
temps d’écrire ses Mémoires, qu’il commençait l’été d’avant sa mort.
Mais leurs matériaux, ses carnets, ses Cahiers, publiés plus ou moins
complètement, le maintiennent sur l’horizon, comme Victor Hugo après 1885, et l’on se
demande si aucun apprêt public à la Rousseau ou à la Chateaubriand aurait jamais valu
ces notes au jour le jour, ce journal d’une âme, cet enregistrement d’une vie à
laquelle continue de s’enrouler et de répondre la nôtre.
En nommant Épigones les poètes qui ont de vingt à trente ans en 1870, nous avons
suggéré qu’ils étaient des héritiers, qu’ils n’appartenaient pas à une génération
créatrice, mais à la volée qui entretient un feu allumé sur la demi-génération de
relais. Le renouvellement poétique de masse ne se produira que trente ans après la
génération des Tétrarques. Mais il est annoncé par ceux qu’on peut appeler les
dissidents de 1870, soit une demi-génération de mouvement, contemporaine de la
demi-génération de relais, celle-là décollant vers un avenir comme celle-ci adhère à un
passé, et toutes deux, se croisant dans cette, gare poétique du Parnasse
contemporain, où Mendès, Ricard, les casquettes de sous-chefs,
s’affairent.
Le premier recueil du Parnasse contenait en effet des vers de Paul Verlaine, né en
1844, et de Stéphane Mallarmé, né en 1842, qui ne ressemblaient pas tout à fait aux
autres. Dans la corbeille d’œufs de poule on distingue les deux œufs de cane. Dès
l’éclosion, les canetons reçurent d’ailleurs des coups de bec. Verlaine ne collabora
plus au Parnasse, et Mallarmé en fut expulsé à la suite d’un rapport
très méprisant d’Anatole France. Ils disparurent jusqu’en 1885, Verlaine dans le
vagabondage, Mallarmé dans d’obscures besognes de maître d’anglais. Un et deux ans
après Verlaine naissent Tristan Corbière (1845) et Lautréamont (1846). Rimbaud qui
ferme la marche ne naît qu’en 1854, mais son étonnante précocité fait croire que la
nature veut rattraper le temps perdu et placer
bon gré mal
gré ce grand garçon dans cette équipe des vingt-cinq ans en 1870. L’étude célèbre de
Verlaine leur a valu à tous le nom de Poètes maudits. En réalité, c’est
une avant-garde qui rendra à la génération poétique de 1885 le même service que les
Tétrarques au Parnasse. Comme les Tétrarques, et sauf le couple Verlaine-Rimbaud, ils
ne sont pas constitués en groupe littéraire. Ils n’existent que chacun à part ; ils
représentent une manière de dissidence absolue.
Il a fallu encore bien des années après sa mort (ce fut aussi le cas de Baudelaire)
pour que Verlaine fût reconnu l’un des plus grands poètes français. Il n’aurait pu
l’être au temps du Parnasse, qui avait imposé à l’oreille et au goût certaines
exigences d’ordre oratoire et de lumière d’atelier, et conservait ou ramenait plus ou
moins le dogme classique qui veut que les vers soient beaux comme de la belle prose,
avec quelque chose en plus. À quoi Verlaine a dit, profondément, non. Il a purifié et
dématérialisé la poésie. Si Baudelaire avait mis psychologiquement son cœur à nu,
Verlaine l’a mis musicalement à nu. Aucune parole n’est plus que la sienne proche de
ce qui ne peut être dit, n’est plus fraîchement prise au griffon du silence et de la
plénitude. À travers les gauches imitations d’école inévitables, il est déjà tout
entier dans tel sonnet des Poèmes saturniens :
Son vers a l’inflexion des voix qui se sont tues ou qui n’ont pas encore parlé. Il ne
ressemble, ce vers, à rien de ce qu’on a fait avant lui, à rien de ce qu’on fera
après. Tout vers paraît dur à côté de cette moelle de sureau. L’homme sans volonté, le
pécheur à vau-l’eau qu’il fut, étaient peut-être nécessaires pour que se formât cette
neige et se déposât cette matière poétique allégée.
La musique intérieure le porta comme Nerval vers l’habitude de la poésie populaire.
C’est même à cette poésie populaire bien plutôt qu’à un Parnasse historique qu’il faut
rattacher les Fêtes galantes, où, comme les jeunes gens de
Sylvie, il a pris le costume du xviiie
siècle et de la Comédie-Italienne.
Ces
couleurs, ces taches pourpres et roses, mordorées et rouillées (dans l’inventaire de
son mobilier de jeune marié nous trouvons un Monticelli) voilà les vêtements dans
l’armoire magique. L’amour s’en habillera l’année d’après avec la Bonne
Chanson. Reconquête obscure alors ignorée par tous, peut-être même par
l’auteur, du cœur poétique de la France ! Mais xviiie
siècle galant, jeune amour, c’est encore l’appui sur quelque matière,
d’où, au cours de l’exode avec Rimbaud, le poète s’évade en 1874 par les
Romances sans paroles, point le plus haut de la fusée verlainienne.
La poésie se dénude et se dissout dans l’éther. Après les Romances,
faudra-t-il dire ce que nous dirons après les Illuminations que le jet
d’eau qui montait n’est pas redescendu ?
Non. Car voici que Verlaine devient un grand poète catholique. Verlaine est ici à
Baudelaire ce que Baudelaire était à Chateaubriand ou à Lamartine. Christianisme
décoratif d’artiste chez les romantiques ; christianisme janséniste d’un descendant de
Racine chez Baudelaire ; mais, avec Verlaine, c’est le christianisme populaire du
païen évangélisé par saint Martin, et que l’apôtre des Gaules a transmis, par les
siècles fidèles, au curé de paroisse ou à l’aumônier de prison. La poésie chrétienne
de Verlaine, il ne la veut et ne la sent pas seulement chrétienne, mais catholique,
française, cléricale, la poésie d’un pauvre diable de baptisé et de converti, poésie
que le calvinisme et le jansénisme repousseraient absolument. Un biographe de
Verlaine, ayant été se documenter auprès du prêtre qui l’assista à sa mort n’en reçut,
avec les banalités de politesse, que cette réponse : « C’était un chrétien,
Monsieur. »
Sinon avec la même autorité, au moins du même fonds, nous
dirons : C’est un poète chrétien.
Poésie pure, poésie populaire, poésie chrétienne : par ces trois pas, faits alors
dans une ombre absolue, sans public, Verlaine, parti du Parnasse, s’avance pour ouvrir
les écluses de la poésie qui vient, et qui enveloppera le Parnasse, sans d’ailleurs le
submerger, lui ajoutant même des sédiments inattendus, que représenterait peut-être la
poésie de Mallarmé.
Verlaine nie l’art du Parnasse, Mallarmé le contourne, le transpose ou le
transfigure. Lui aussi marche à la conquête de la poésie pure, mais ne pensons plus
ici à la moelle de sureau. Mallarmé la tiendra, cette
poésie pure, pour l’inaccessible cime de diamant d’un Parnasse pur. Son glacier rompt
par un refus absolu avec tout rappel de coteau modéré. Par-delà le Parnasse il se
référerait plutôt à Hugo (le seul poète français dont on trouve des fragments
erratiques chez Mallarmé). Il fait passer au conscient et au dogmatique cette loi, qui
gouvernait l’inconscient poétique de Hugo, et que le libre génie de Banville avait
pratiquée avec clairvoyance : céder l’initiative aux mots.
« Céder l’initiative aux mots » la déclaration est de Mallarmé lui-même. L’ancêtre
romantique, le tétrarque parnassien, le symboliste hermétique, jouent leurs trois
parties sur la même ligne, à travers la durée de trois écoles.
Le théâtre a débuté sur le chariot de Thespis, la machine à vapeur par le couvercle
qui remue sur la marmite quand l’eau bout. Pareillement l’initiative cédée aux mots,
ce sont d’abord les bouts-rimés, soit les ponts de phrases établis entre des rimes
données. Il y a un minimum de bouts-rimés dans toute poésie française. Mais Hugo est
venu. Un poète s’est rencontré, qui, comme l’araignée jette de sa substance un fil
entre deux points solides proches, a toujours pu lancer un pont d’images et de logique
entre deux belles rimes, revêtir d’une cristallisation intelligible les mots que leur
poids de musique faisait descendre incessamment sur lui. Les mots chez Hugo sont chez
eux comme les abeilles dans la ruche, et ils y bâtissent un miel autonome. Évidemment
leur initiative est réduite chez Banville : réduite surtout à la rime. Mais Banville
se fait le metteur en place, le théoricien amusé, parfois clownesque, de cette
initiative. Mallarmé en devient le mystique.
Dans la poésie pure de Mallarmé, l’initiative est cédée aux mots comme, dans la
mystique du pur amour, l’initiative est laissée à Dieu. Au principe d’un poème il y a
bien un schème, un ton émotif, un vide réceptif, une disponibilité, comme au principe
du pur amour il y a toujours l’individu. Sur ce schème, pour le faire passer à l’être,
agissent l’incantation et la magie transfiguratrice des mots, que le poète convoque,
et à l’opération de qui il s’abandonne. Mais tandis que les mots débordaient chez Hugo
en un fleuve puissant et
s’épandaient chez Banville en une
rivière facile, ils gouttent chez Mallarmé sous un climat inhumain, forment lentement
les stalactites d’une poésie miraculeuse.
Impuissance ? C’est bientôt dit. Tout grand timide est un grand amoureux. Comme
Thalès pouvait faire des affaires, Mallarmé pouvait se montrer poète facile : une
influence, un changement de vie, des commandes, auraient déclenché en lui un funambule
de la rime, un chroniqueur indéfini en vers à la manière de Ponchon. Vers de
circonstance nous indique de quoi il était capable. Mais la crainte du
verbe, le respect des mots avait un sens pour lui, comme la crainte et le respect de
Dieu pour un mystique. Et puis il y avait son horreur maladive du cliché. Il a
symbolisé sa poésie dans Hérodiade, la vierge qui se retire de la
réalité, de l’échange, du convenu et de l’Autre, comme Narcisse. Les mots n’ont plus
valu pour lui par leurs liaisons, mais par leurs affinités secrètes, par leurs
mouvements allusifs, par leur inaptitude au langage spécial et leur capacité de
langage pur. Le sort que l’abbé Bremond a fait à la « fine pointe » de saint François
de Sales en matière d’états mystiques, il faut le faire à la fine pointe mallarméenne
en matière de poésie pure : les mots, la musique, les rimes sont là pour désigner et
affiner, autant qu’une extrême poésie, une poésie extrême, extrémiste, exténuée, après
laquelle il n’y a plus rien.
Un poète « chante » quelque chose. Et le poète épique commence toujours par nous dire
quoi. À une interrogation sur ce qu’elle chante, la poésie de Mallarmé est aussi
interdite et démunie que Cordelia devant Lear. Elle ne chante, ou elle ne dit,
qu’elle-même. Elle est, elle tient par la vertu des mots. Flaubert rêvait d’un livre
sans sujet qui tînt par la seule vertu d’un style. La dernière partie du xixe
siècle s’est ainsi, par quelques antennes, avancée vers le
bord irrespirable de l’atmosphère littéraire.
Et voici que le grêle recueil, les deux mille vers de ce poète « impuissant » rejeté
longtemps par la voix publique dans l’« incompréhensible » et l’« obscur » est un de
ceux qui ont doublé le plus sûrement le cap des Tempêtes ; le cap de la postérité,
jusqu’au
Précisément, qu’on mesure la force incantatoire que
conservent, que manifestent aujourd’hui ces neuf syllabes portées par le funambulisme
de la rime, et qui, ayant percé à travers une durée, sont arrivées à signifier
immensément, sont devenues claires et profondes universellement, ont réussi. On verra dans ce microcosme, dans cette goutte, dans cette vibration
unique, toute la destinée de la poésie mallarméenne, sa fonction unique, le minimum de
matière verbale sur-laquelle pour s’élancer elle appuyait son pied nu : l’initiative
cédée au mot, et, comme dans la mitrailleuse, récupérée des mots, le déclassement
d’une poésie, l’aurore d’une autre, la transformation du but, de la substance et du
goût poétiques par le levain d’une œuvre légère.
À une troisième position extrême, sur une limite, s’est porté Rimbaud. L’effort de
ces dissidents ayant consisté, autant que le permettent les nécessaires liaisons
humaines, à tenter consciemment ou inconsciemment un recommencement absolu de la chose
littéraire, il était naturel qu’une place parmi eux fut occupée par l’âge dont la
fonction est d’assurer le renouvellement et de couper court et sec aux traditions :
l’enfance. L’auteur des Poètes de sept ans est un poète enfant ou
adolescent dont l’œuvre est terminée quand il a dix-huit ans, et qui paraît à cet âge
avoir oublié sa vie poétique comme un somnambule oublie, le jour, sa vie nocturne. Il
est remarquable que dans la célèbre Lettre du Voyant il assigne
précisément au poète cette fonction que la nature destine aux générations
nouvelles.
Dans l’œuvre de ce poète adolescent, les vers importent moins que la prose. Les
poèmes en vers sont brutaux et grossiers, puissamment colorés, et les souvenirs de
Hugo ou d’autres n’y manquent pas. Rimbaud ne les destinait point à l’impression,
donnait le manuscrit à n’importe qui sans plus s’en soucier, ce qui nous en reste
ayant été conservé par des amis étonnés, dont Verlaine. L’œuvre vraiment géniale de
Rimbaud est faite de deux plaquettes de poèmes en prose, les
Illuminations et Une saison en enfer, cette dernière
imprimée — la seule de ses œuvres — par les soins de Rimbaud, qui d’ailleurs s’en
désintéresse aussitôt et l’abandonne à l’imprimeur pour s’en aller sur la planète. La
prose électrique et sèche
des Illuminations
n’a été mise à sa place qu’au bout d’un demi-siècle : visions de route, de campagne,
de voyage à pied, d’alcools, qui pourraient passer pour le chef-d’œuvre de la poésie
si la poésie se mesurait (comme il n’est pas impossible qu’elle le fasse un jour) à la
somme de nouveauté cohérente qu’elle crée. Dans Une saison en enfer,
digne de son titre, Rimbaud a jeté sur le papier en une langue ardente, nue, efficace,
la confession désespérée d’un être sans amour et sans joie, dont les furieuses
expériences ont échoué : détestation de l’Europe, et de ses lois par le poète qui l’a
assez vue, et qui rentre dans l’état de nature, dans la lumière brute. Un pareil
testament interdit toute littérature. Rimbaud allait passer plus tard pour avoir posé
par les Illuminations et la Saison les colonnes
d’Hercule du monde littéraire. Après tout, cette géographie est vraie.
Des vers intercalés dans la Saison, et qui sont meilleurs que ceux des
Poésies, rendent la simplicité des chansons populaires. Rimbaud comme
Verlaine est touché par cet appel. Pareillement, le Breton Corbière, mort avant la
trentaine, laissait les Amours jaunes, les vers disloqués, violents,
pleins de non ! à toute poésie antérieure, à tout encadrement,
sculptés par un couteau de marin, bousculade d’un primitif, qui se fabrique sa langue
comme il peut avec des morceaux de celle des civilisés, et retrouve, dans le
Cantique spirituel, tout le rude et le rêche d’une imagerie
populaire.
Verlaine est le faune, Mallarmé le mystique, Rimbaud l’enfant, Corbière le primitif.
Il fallait, parmi ces dissidents, un dissident bien authentique de la raison, un fou.
Et le génie servant d’exposant à cette folie. Ce fut le cas de Lautréamont. Bien qu’il
n’ait jamais écrit un vers, Lautréamont a apporté à la littérature, avec les
Chants de Maldoror, un insolite paquet de poésie ; monologue
frénétique en six chants, mouvement oratoire de houle, proclamation de ce qui fermente
de violent et de violeur, de sensuel et de sexuel, de peau-rouge et d’antédiluvien,
chez une créature de lettres, jetée du monde austral sur un rivage inattendu de
France. Idole précolombienne et serpent de mer, Maldoror a donné à la
littérature française ce que l’Angleterre a
vainement
demandé au Loch Ness, son monstre. Avec lui comme avec les quatre autres une limite de
la création littéraire est touchée, — hyperbole !
Littérature hyperbolique, de ce nom nous aurions pu, aussi bien que par celui de
littérature dissidente, désigner ces tentatives de 1870. Exactement le contraire du
Parnasse, qui restait dans une position technique, voyait dans la littérature un siège
pour son séant, non un marchepied pour son élan, créait un atelier, fournissait des
cadres honnêtes de poètes moyens. Ces cinq poètes sous le Parnasse de 1870, c’est
Fourier et Cabet sous le Juste-Milieu. C’est une génération de Vingt
ans pour laquelle les temps ne sont pas venus, qui simplement prend acte,
témoigne prophétiquement avant d’être replongée au flux qui l’apporta, et dont le
message, alors prématuré, reviendra, d’abord quinze ans plus tard avec le symbolisme,
ensuite, et mieux encore, trente ans après ces quinze ans, avec la génération de la
guerre.
Victor Hugo était né l’année du Génie du christianisme, et cet homme
est tellement lié à la durée du siècle qu’il semble que pour se déclarer la révolution
poétique ait attendu l’année de sa mort. « Je vais désencombrer
l’horizon »
, disait-il.
Il le désencombra surtout au profit de ces poètes nés après 1860 qui ont reçu plus
tard le nom de génération symboliste, et en qui il faut se garder de voir trop
expressément une réaction contre le Parnasse et contre le naturalisme. Par Verlaine et
Mallarmé, leurs maîtres, d’un côté, par Heredia d’autre part, on les trouve en liaison
avec les Parnassiens. Et l’une des raisons pour lesquelles cette date de 1885 importe,
c’est que, l’année précédente, un naturaliste des Soirées de Médan,
Huysmans, publiait À rebours, livre qui mit le public en état de
disponibilité à l’égard de la nouvelle école poétique, et qui joua, dans une certaine
mesure, le rôle préparatoire d’un Génie du Symbolisme.
Le Non ! du symbolisme n’a pas été très catégorique, ou bien a été
crié confusément. Ce n’est pas par ce qu’il nie qu’il faut le définir, mais par ce
qu’il apporte de nouveau. Or il produit trois poussées révolutionnaires, qui ont
changé en France les conditions de la vie poétique. Du fait du symbolisme et des cinq
dissidents pré-symbolistes, une poésie nouvelle s’est opposée non seulement ni surtout
au Parnasse, mais à tout le bloc de la poésie française, de Ronsard à Hugo.
Première révolution, et la plus grave : la liberté du vers. La question des origines
du vers libre n’est pas compliquée. Il vient de la poésie populaire, qui,
immémorialement, ne s’est pas astreinte à la rime, ni au décompte syllabique. Les
premiers vers délibérément libres qui aient été imprimés l’ont été en 1873 dans
Une saison en enfer, à l’imitation des chansons populaires. Origine
analogue chez Laforgue. Mais, à côté de ce vers libre spontané, devait bientôt
prospérer un vers libre réfléchi, avec une technique calculée, une dogmatique souvent
arbitraire et absconse. : dans cet ordre, l’initiateur serait Gustave Kahn. Quoi qu’il
en soit, la révolution du vers libre a changé la nature de l’instrument mis entre les
mains de la moitié des poètes français, a fait passer une coupure entre les poètes
« réguliers » et les poètes « vers-libristes ».
Deuxième révolution : l’avènement d’une poésie pure en contact et en échange avec la
musique. Le symbolisme, contemporain du départ de Hugo, l’est aussi de l’arrivée de
Wagner, qui conquiert en quelques années le public français, et l’une des jeunes
revues du symbolisme, en 1885, s’appela la Revue wagnérienne. La
principale ambition du symbolisme fut, selon sa consigne donnée par Mallarmé, de
« reprendre à la musique son bien »
. Et si l’on peut parler justement
de réaction contre le Parnasse, c’est surtout en ce sens que l’ennemi poétique du
symbolisme a été la précision sous toutes ses formes, entendons, comme en musique, la
précision à fournir au lecteur ou à l’auditeur, non cette précision technique mise par
l’auteur dans son travail, rigoureuse en musique, et que les théoriciens du vers libre
ont poussée volontiers au pédantisme. Heredia, qui essaye de suggérer à travers la
précision de ses sonnets est encore goûté des symbolistes tandis que Sully Prudhomme,
dont la poésie a pour fin dernière la précision, et qui s’est efforcé de l’appliquer à
la vie intérieure est tenu par le symbolisme pour l’ennemi intégral, au même titre que
Coppée.
Troisième révolution : l’idée même de révolution. Les révolutions romantique et
parnassienne ont pour fin une conquête et une organisation,
un état stable de la poésie, la liberté soit, mais la liberté à l’intérieur de
cadres. La belle folie romantique n’a pas duré dix ans, et le Parnasse a toujours été
sage. Mais le symbolisme a habitué la littérature à l’idée de révolution indéfinie, à
un blanquisme artistique, à un droit et un devoir de la jeunesse qui consistent à
bousculer la génération précédente, à courir vers un absolu. Si les poètes se sont
divisés en réguliers et en vers-libristes, la littérature s’est divisée en littérature
normale et littérature « d’avant-garde ». L’avant-gardisme chronique de la poésie, le
« Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? » du public « averti », le rôle officiel des
jeunes, la multiplication des écoles et des manifestes par lesquels ces jeunes se
hâtaient d’occuper cette extrême pointe, d’atteindre pour une heure cette crête de
vague sur la mer mouvante, ce n’est pas seulement un fait nouveau de 1885, c’est un
climat nouveau des lettres françaises. La révolution symboliste, la dernière
jusqu’ici, aura peut-être été la dernière absolument, parce qu’elle a incorporé le
motif de la révolution chronique à l’état normal de la littérature.
Il est possible que dans une vieille littérature ce soit là un signe de décadence.
Mais on notera d’abord qu’il s’agit d’un climat poétique, et que la poésie,
précisément depuis le symbolisme, reste de moins en moins le principal de la
littérature. Et l’on remarquera aussi que le terme et la chose de décadence ont été
d’abord inscrits sur un des drapeaux de l’école nouvelle, et qu’une de ses revues
s’appela le Décadent. C’est même pour écarter ce nom dangereux et le
ramener à son état naturel de sobriquet que Jean Moréas trouva le mot de
symbolisme.
L’élan symboliste dura une quinzaine d’années, jusqu’en 1902 environ. Il est à son
plein de jeunesse créatrice en 1890, quand paraît dans l’Écho de Paris,
l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret. Après 1902 on se
demande ce qui va remplacer le symbolisme. Un de ses représentants éminents, Henri de
Régnier, entra bien à l’Académie en 1911. Mais cela ne signifiait point :
« Symbolisme pas mort »
. Au contraire.
On mettrait quelque ordre dans le tableau touffu des poètes
de cette école en distinguant un peu artificiellement, comme il est inévitable, les
militants, les alliés, les représentants, les héritiers et les encadrés du
symbolisme.
Les militants sont les symbolistes de la première heure qui ont créé les cadres et
posé les problèmes de l’école. Leur activité est liée surtout à celle des « petites
revues » si grandes, comme la cassette d’Harpagon, par ce qu’elles contenaient, et qui
restent une des trouvailles du symbolisme. Il faut y faire une des premières places
aux rédacteurs de la Vogue (le premier numéro est d’avril 1886), Jules
Laforgue et Gustave Kahn. Laforgue, mort à vingt-sept ans, aurait été probablement un
des écrivains les plus neufs et les plus complets de sa génération. Ce qu’il a apporté
d’essentiel dans le symbolisme c’est l’alliance entre les habitudes (ou les procédés)
de la poésie populaire, et la sensibilité contemporaine la plus ouverte et la plus
fine. Joignons-y une influence peu heureuse de ses lectures de Schopenhauer et de
Hartmann. Il est démodé, mais a gardé beaucoup de fidèles. Gustave Kahn a été un poète
organisateur et technicien. Pareillement l’histoire de la technique symboliste ne doit
oublier ni Stuart Merrill, champion excessif de l’allitération, ni Robert de Souza,
phonéticien poète. La plus étonnante machine technique de cet âge militant du
symbolisme, c’est l’œuvre de René Ghil qui prétendit mettre, ou plutôt instrumenter,
en vers libres rocailleusement scolaires, l’évolution du monde et de l’humanité. Tous
ces militants ont été extrêmement sérieux et si l’un des honneurs de la poésie
consiste en ces tentatives sur une limite dont Mallarmé reste le héros, ils mériteront
d’être soustraits à l’oubli.
L’influence d’une école se mesure aux alliés ou aux sympathisants, grâce auxquels
elle arrive à faire entrer sa couleur dans la teinte générale d’une littérature. Des
demi-symbolistes ont flotté entre le symbolisme et le Parnasse, ont fait entrer alors
dans le vers régulier la musicalité imprécise propre à l’école nouvelle. Éphraïm
Mikhaël, plus purement parnassien, Louis Le Cardonnel, païen harmonieux qui s’achève
en chrétien, Albert Samain qui est devenu par ses qualités moyennes le poète de sa
génération le plus lu du
grand public, le vibrant et
brûlant Signoret, Quillard, Retté et, moins Parnassiens et plus intérieurs, Georges
Rodenbach, poète méticuleux des Flandres, Charles Guérin, un maître de l’élégie, et
même de l’épître.
Entendons par représentants officiels du symbolisme les poètes, qui, au xxe
siècle, après la mort de Verlaine et Mallarmé, ont fait
figure de chefs, ont été reconnus, à la manière de Gautier et de Vigny, pour les
vétérans de l’école, ou du mouvement.
On couplait volontiers, vers 1900, les noms d’Henri de Régnier et de Vielé-Griffin,
qui contribuèrent à populariser le vers libre. Régnier nous paraît la personnalité
poétique la plus complète, la plus souple et la plus variée du mouvement symboliste.
Avec un vocabulaire pauvre, de la monotonie dans les tours, de la nonchalance, du
hasard ou du remplissage dans ses thèmes, il séduit profondément par sa musicalité
continue, son don de rendre moelleuse et sensuelle la substance
verbale. Un opportunisme intelligent, sans abdication ni concession, lui a permis de
passer d’un gracieux vers libéré plutôt que libre aux plus belles et aux plus solides
formes du sonnet et de la stance.
Si Régnier a traversé le vers libre en hôte courtois, Vielé-Griffin l’a absolument
habité, en a guidé et suivi la fortune. Odelettes, croquis légers du printemps de
Touraine, confidences d’amour, récits tendres et tranquilles se développent en nuances
gracieuses qui, sous le temps, ont passé.
C’est à l’authentique symbolisme qu’il faut rattacher l’œuvre et la carrière
de Paul Valéry. Après Mallarmé il a conçu et pratiqué la poésie comme
une série de reconnaissances, d’expériences, de jeux à tenter, d’obstacles à tourner.
Jeux tentés d’abord sous des influences : Mallarmé, Léonard, puis, après un long
silence, à partir de la Jeune Parque, d’une manière autonome et
inventrice.
En Valéry un homme s’est rencontré, doué d’une double faculté, ou de deux manies, qui
jusqu’ici passaient pour des contraires. Deux extrêmes en lui se touchent. D’une part,
le don intégral de la poésie pure, qui est, sous plusieurs formes, la grande
découverte du symbolisme. D’autre part un sens
singulier de
la précision, l’habitude de concevoir toute opération de l’esprit comme une conquête
du précis sur le vague. On songe au double attelage de la pensée bergsonienne, mais
aussi au génie pictural de Léonard, au génie nécessaire de la musique.
Quand le sens de la poésie et le sens de la précision coexistent dans un même esprit,
ils tendraient, semble-t-il, à réaliser en commun une même œuvre, une poésie précise.
C’est exactement la partie qui fut jouée par l’ingénieux Sully Prudhomme. Valéry joue
la partie contraire. Il n’y a pas de poésie précise, il y a la poésie pure poussée à
son hyperbole, et il y a la forme poétique, la rigueur poétique poussée à la même
hyperbole. La machine à vapeur est employée à faire de la glace. C’est l’alliance
d’une poésie pure et d’une technique pure. Position apparemment inhumaine, et à
laquelle Valéry ne se serait probablement pas risqué s’il n’y avait eu le précédent de
Mallarmé.
Dans le cas de Sully Prudhomme, comme dans celui d’un philosophe ou d’un prosateur,
la face de poésie et de mystère était la face interne, tournée vers le poète, possédée
secrètement par le poète, la face de précision était la face externe, tournée vers le
lecteur, obtenue avec effort pour sa commodité et son plaisir : la poésie était au
principe, la précision au but. Dans le cas de Valéry, au contraire, la face de
précision est la face secrète, celle qui adhère à l’esprit et à l’opération du poète,
et la face de poésie pure, de musique, de disponibilité et de suggestion est la face
orientée vers le lecteur, la face que sent et dont jouit le lecteur. La poésie de
Sully Prudhomme ressemble à une machine dont le conducteur humain est invisible. Dans
la poésie de Valéry, la machinerie précise est dessous, la beauté humaine dessus :
c’est l’Hadaly de l’Ève future.
Et l’on songe en effet, devant les vers de Valéry à cette douce, élastique et
incorruptible matière du bras nu d’Hadaly. Valéry est de ceux sans lesquels une des
cinq ou six pointes extrêmes du vers français n’existerait pas. C’est aussi, mais ce
n’est pas seulement à la manière d’un mathématicien qu’il a introduit dans la poésie
de nouvelles fonctions. Et les écoles ne sont pas vaines, il fallait tout le
laboratoire et tous
les sacrifices du symbolisme pour
aboutir au Cimetière marin et à la Jeune Parque.
Un des lieux communs de la critique hostile au symbolisme consistait à lui reprocher
d’être une école de poètes étrangers. Il y a là aussi un titre d’honneur. Il faut
remarquer que c’est par le symbolisme que la Belgique, qui n’avait pas eu de poètes
français depuis le temps des ducs de Bourgogne se trouva de nouveau incorporée à la
poésie française. Charles Van Lerberghe, Max Elskamp, Albert Mockel ont apporté leur
tribut. Les lieder nus, mystérieux et musicaux de Maeterlinck ont été célèbres avant
son théâtre. Mais c’est bien dans les cadres du symbolisme, et comme un de ses
représentants les plus grands, que s’est placé le poète des Flandres, Émile
Verhaeren.
Il a été avec Vielé-Griffin le maître autorisé du vers libre. Les cinq recueils de
Toute la Flandre ont pour forme favorite la laisse de vers inégaux,
oratoire, volontaire, appuyée sur des syllabes fortes, aussi habituellement que la
laisse de Vielé-Griffin est allégée par les e muets. Symboliste et
par son goût du symbole, et par sa pratique du vers libre, lui échappant par son
romantisme éloquent, il lui échappe aussi par son développement appuyé et suivi, qui
ne se contente jamais de l’allusion et de la suggestion. Ce poète puissant et probe
manque de résonnance, oppose à la poésie pure une poésie lestée d’alliages lourds, une
poésie sociale et civique, aussi, qui ne se désintéresse pas. Il a poussé au noir,
comme pâlissait inversement le pastel de Vielé-Griffin.
L’ampleur du mouvement symboliste est telle que nous pouvons y comprendre un
ultra-parnassien comme Signoret, cigale folle de musique dans les pins d’Aix, et un
poète aussi antiparnassien que Francis Jammes. Le cas de Jammes est ici instructif.
Lamartine d’abord, puis le Parnasse ont, en propageant leur manière parmi des milliers
de poètes de province créé et perpétué longtemps un style provincial. Or Jammes est un
poète de province qui aurait été rendu littéralement impossible par le régime
parnassien et ne pouvait naître qu’enveloppé et autorisé par le climat symboliste. Ce
poète, moins du vers libre que du vers libéré et assoupli,
est sans doute avec Lamartine et Mistral la personnification la plus originale de la
province poétique, dont un heureux refus de Paris, une spontanéité d’ailleurs bien
gouvernée et finement avisée, une porosité et une fraîcheur d’alcarazas, lui ont fait
garder, dans un coin de Béarn, comme Mistral dans son centre de Provence, les pentes,
les plis, l’habitude, la familiarité.
Vers 1890 une nouvelle génération dramatique, destinée à remplacer Augier et Dumas,
Sardou et Labiche, Meilhac et Halévy, est appelée à la scène, et l’on ne conçoit même
pas qu’elle puisse manquer au rendez-vous. Il y a un grand public pour le théâtre, la
Comédie-Française et d’autres théâtres abondent en grands acteurs qui ne laissent à
envier aucune des époques antérieures. Enfin les écoles littéraires nouvelles de roman
et de poésie aspirent à conquérir la scène.
Cette conquête se fait-elle ? Le romantisme avait eu son théâtre, de 1830 à 1840, le
réalisme bourgeois de 1850 à 1860. Mais ni le naturalisme ni le symbolisme n’arriveront
à prendre pied sur les planches.
Les romanciers réalistes avaient essayé longtemps de retrouver sur la scène leurs
succès de librairie, tantôt par des œuvres personnelles, tantôt en faisant adapter leurs
romans au théâtre par des tâcherons. Généralement, et malgré quelques succès matériels
comme l’Arlésienne de Daudet, l’Assommoir de Zola, ils n’y
réussirent pas.
C’est cependant au mouvement naturaliste qu’avec de la bonne volonté et par déférence
pour les synchronismes on peut rattacher d’une part le théâtre d’Henry Becque, d’autre
part le Théâtre-Libre.
On ne saurait dire que la pièce initiale d’un nouveau théâtre, les
Corbeaux, est l’œuvre de la génération de 1885. Elle fut représentée
en 1882, et son auteur Henry Becque, à peine connu par quelques pièces manquées, avait
quarante-cinq ans. L’intervention de Dumas
et le
libéralisme d’Émile Perrin avaient ouvert aux Corbeaux la
Comédie-Française. Le public de 1882 réagit violemment. Ce tableau sombre d’une
famille privée de son chef et en proie aux hommes d’affaires, tombe à peu près, malgré
les coupures pratiquées à la première représentation, et malgré la considération que
ne lui ménageait pas la critique. Et il est remarquable que les
Corbeaux aient toujours rencontré à peu près la même résistance,
qu’il ait été impossible de les ramener durablement au répertoire de la Comédie. Mais
ce qui paraîtra plus remarquable encore, c’est qu’une pièce si mal supportée par le
public ait pu produire une révolution dramatique comme, trente ans auparavant, la
Dame aux camélias. Il faut voir ici ce qu’elle emportait plutôt que
ce qu’elle apportait. Elle emportait comme un boulet qui fait une première trouée, des
conventions sur lesquelles avait vécu jusqu’alors le théâtre, conventions de facture,
conventions morales, conventions sociales. Peut-être et même sûrement les
remplaçait-elle par d’autres, mais des conventions nouvelles ne sont pas encore des
conventions. Quant à ce qu’elle apportait, c’était une œuvre dramatique en accord avec
les hommes d’affaires de Balzac, le grotesque triste de Flaubert, la poussée au noir
de Zola. C’était aussi un des meilleurs styles de théâtre qu’on eût écrit au
xixe
siècle. C’était enfin, après
Turcaret et Mercadet, un troisième volet du triptyque
de la comédie des affaires. Et on notera que les deux premiers n’avaient pas plus
réussi auprès du public que les Corbeaux.
Trois ans après, Becque donna la Parisienne, dont le titre parut avec
raison de goût douteux, mais qui réussit passablement et même dura. À la différence
des Corbeaux, la Parisienne n’a rien de révolutionnaire.
C’est bien fait, et peut-être faux, comme de l’ancien vaudeville. On a remarqué qu’il
y avait chez Becque un vaudevilliste qui s’ignorait. Disons un « labichiste ». Le
dernier mot des Corbeaux, celui de Tissier : « Depuis la mort de
votre père vous êtes entourée de canailles »
était déjà le contraire d’un
mot d’acteur à la Dumas ou même à l’Augier. C’était un mot spontané à la manière de
ceux des égoïstes de Labiche. D’un certain point de vue tout technique, les
Corbeaux sont les Petits Oiseaux de
Becque, et la Parisienne un Plus heureux des trois.
Mais Becque manquait de spontanéité. Après la Parisienne, il travailla
quatorze ans aux Polichinelles, dont il ne laissa que la valeur de deux
actes. Comme Lesage, et Balzac encore, il n’a fait qu’une pièce.
Pas plus que les Corbeaux, le Théâtre-Libre n’a prétendu fonder un théâtre
naturaliste. Simplement il s’est trouvé, par position, en relation avec le
naturalisme. Antoine était un jeune Parisien du peuple, employé du Gaz, qui comme des
milliers d’autres Parisiens avait dans les doigts, les membres et la langue, la
passion du théâtre. Il forma une troupe de bonne volonté. Cette troupe donnait à
bureaux fermés, chaque mois, une pièce qui n’avait qu’une représentation, pour des
abonnés dont les souscriptions couvraient les frais. Ces représentations, considérées
comme des réunions privées, échappaient à la censure. Ce théâtre fut naturellement
amené à donner des pièces que la censure aurait interdites sur un théâtre régulier, et
aussi des pièces d’essai, même de poésie pure, pour public restreint (l’élite, comme
on disait). Le Théâtre-Libre prit naturellement le caractère d’un champ d’expériences
dramatiques, analogue aux « petites revues » qui commençaient leur âge d’or. C’est
alors qu’entrent dans le langage comme dans la réalité les termes de littérature et de
théâtre « d’avant-garde ». L’avant-garde qu’était le Théâtre-Libre comprit des
naturalistes ou des « médanistes », comme Hennique, Céard, Alexis, des fantaisistes
comme Émile Bergerat, des romantiques comme Mendès, des félibres comme Paul Arène.
Lavedan y débuta ; les mêmes acteurs y jouaient le Baiser de Banville
et des « tranches de vie » qui se passaient dans des maisons closes. Antoine enfin
joua la Puissance des ténèbres de Tolstoï en attendant de donner les
Revenants d’Ibsen. Quant au prétendu réalisme de la représentation,
qui consistait par exemple à faire parler souvent les acteurs entre eux, le dos au
public, il était plus incommode que révolutionnaire. Simplement l’ardeur, la
conviction, le désintéressement d’Antoine imposèrent aux acteurs et au public l’idée
qu’il fallait faire quelque chose, et libérer le théâtre, on ne savait d’ailleurs pas
très bien de quoi.
L’effort du Théâtre-Libre a personnifié
plus ou moins l’élan et le dynamisme du théâtre, à une époque où la littérature se
renouvelait et où une génération descendante transmettait ses pouvoirs à une
génération montante.
À ce moment d’ailleurs, la formule naturaliste s’épuisait, et le théâtre avait le
naturalisme derrière lui plutôt que devant lui. Les « tranches de vie » auxquelles
Antoine ne tenait pas plus qu’à autre chose, tournèrent à la charge d’atelier. Il
fallait du nouveau.
Comme jadis le romantisme, le symbolisme allait-il le donner ? L’étiquette
naturaliste ayant été, à tort ou à raison, fixée au dos d’Antoine, il était logique
que le succès d’opinion du Théâtre-Libre provoquât la naissance d’un Théâtre-Libre
symboliste. Ce fut, en 1893, l’Œuvre, avec Lugné-Poe pour Antoine, qui
servit jusqu’à la fin du xixe
siècle de champ
d’expériences théâtrales au symbolisme, et aux jeunes groupes du
Mercure et de la Revue blanche.
La plupart des écrivains dits symbolistes tentèrent le théâtre par des œuvres
poétiques qui ne purent du tout s’imposer à la scène. La Gardienne
d’Henri de Régnier n’est qu’un dialogue lyrique, mais Phocas le
Jardinier de Vielé-Griffin, Saül et le Roi
Candaule de Gide, le Cloître et Philippe II de
Verhaeren, peuvent compter parmi les meilleures œuvres de leurs auteurs. Or la rampe
les a cruellement desservis. L’effort d’Édouard Dujardin dans Antonia
n’a pas réussi. En somme l’histoire spirituelle du symbolisme au théâtre tient dans ce
qu’on pourrait nommer l’expérience Maeterlinck et l’expérience Claudel.
Notons d’abord que ces expériences partent du livre et non du théâtre. Ce n’est pas
un cas isolé. De Roederer à Vitet et de Clara Gazul à
Cromwell, le théâtre romantique avait débuté par plusieurs années de
stage dans le théâtre du livre. Mais il déboucha sur la scène, torrentiellement, avec
Henri III et sa cour, Hernani et la Tour de Nesle. On
ne peut pas dire que le théâtre des deux écrivains symbolistes n’ait pas débouché,
presque autant que celui de l’auteur de Cromwell : mais ce fut autre
chose.
Il est exagéré, de voir dans les Flaireurs de Charles Van Lerberghe,
un compatriote, l’œuvre initiatrice du théâtre de Maeterlinck. Mais, comme les
Flaireurs, les premières œuvres dramatiques de Maeterlinck sont
écrites dans un état de vision poétique nullement occupée de la scène et sont prises
dans l’allègre mouvement du symbolisme belge ou, plus précisément, flamand : théâtre
de la vie intérieure, décor que l’on ne peut rêver autrement que dans les cadres de
Memling. Le titre de l’un des premiers morceaux dramatiques de Maeterlinck qui ait été
mis sur une scène, Intérieur, joué par l’Œuvre en 1894, est aussi
symbolique que la pièce même. C’est l’intérieur d’une maison, autour de laquelle prend
forme l’annonce d’une catastrophe. Et tout ce théâtre peut s’appeler un théâtre
d’intérieur. La Princesse Maleine, et ce Pelléas et
Mélisande qui fut, comme Carmen et Mireille,
popularisé et mangé par la musique, en restent les chefs-d’œuvre.
Seulement ce Flamand idéaliste était aussi un Flamand très positif, très entendu à
faire leur part à toutes les justes matérialités, et il sut, à partir de Monna
Vanna, entrer adroitement dans la matérialité de la scène. Il est avec
Bataille un des deux écrivains venus du symbolisme qui aient connu de considérables
succès dramatiques, dont les principaux sont Monna Vanna et
l’Oiseau bleu, sans compter celui dont il est redevable à Debussy.
Mais il a rencontré ces succès sur une pente de facilité. Monna Vanna
est une pièce inférieure, très sûre de ses effets, romantique au fond, d’une
dramaturgie saine, mais un peu courte et dont la poésie, expresse et soulignée, manque
de musique et de clair-obscur. Et l’Oiseau bleu, la réussite la plus
complète de cette période, peut passer pour le chef-d’œuvre du théâtre allégorique.
Mais du symbole à l’allégorie, du symbolisme à l’allégorisme, de la Princesse
Maleine à l’Oiseau bleu, si le critique dramatique estime
qu’il y a évolution, le délicat malheureux répondra : « Vous voulez dire
déchéance ! »
Depuis Monna Vanna, la situation dramatique de Maeterlinck fut plus
grande à l’étranger qu’en France, et l’Oiseau bleu connut pendant
plusieurs années un succès universel.
Maeterlinck écrivit pendant la guerre une courte pièce,
très émouvante, presque un chef-d’œuvre, le Bourgmestre de Stilmonde.
Mais au théâtre comme dans le reste de sa littérature, le Maeterlinck qui importe
demeure celui de sa jeunesse symboliste.
Le théâtre de Claudel est, bien plus encore que le premier théâtre de Maeterlinck, un
théâtre écrit, très loin de la scène et loin de la France, par un grand poète lyrique.
Deux de ses drames ont seuls affronté le théâtre, qui appartiennent tous deux à sa
maturité, soit au lustre qui précéda la guerre, l’Annonce faite à Marie
et l’Otage. Le second seul a tenu à peu près la scène, où le
reconnurent et l’admirèrent à nouveau ceux qui l’avaient lu. Le deuxième acte, celui
du pape, prend à la représentation une grande puissance, mais le dernier acte reste à
peu près inintelligible pour le spectateur non prévenu. En dehors de cet essai,
l’œuvre de Claudel doit être traitée comme du dialogue et du lyrisme, à l’exemple de
la Tentation de saint Antoine et d’Axël. Nous ne la
rangeons dans le théâtre qu’avec quelque arbitraire.
Elle est prise entre deux chefs-d’œuvre, le premier drame, Tête d’Or,
que Claudel écrivit à vingt ans, et le Soulier de satin, écrit de
cinquante à soixante ans. Dans Tête d’Or, il n’y a guère que le
personnage de Tête d’Or et, dans ce personnage, qu’un état de grâce
héroïque magnifié par une poésie qu’a frappée le coup de soleil des
Illuminations. Mais Claudel jetait ce jour-là sur notre pont le plus
gros paquet de mer poétique qu’il eût reçu depuis le Hugo de Guernesey. Dès ce début
il possédait son instrument, ce verset claudélien qui nous fait penser à une
traduction, à la traduction d’un texte trop fort pour les cordes humaines. Quant au
Soulier de satin, trente-cinq ans après Tête d’Or,
c’est une évocation du xvie
siècle en Espagne, en
Bohême, en Amérique, et qui forme, comme le Second Faust ou la première
Tentation, une manière de monde, monde catholique, ou plutôt jésuite,
ou mieux encore ignacien, planétaire comme l’apostolat des Jésuites ou comme la
carrière du poète diplomate. Le matérialisme poétique de ce grand artiste catholique a
fait de lui le poète de la matérialité du dogme, des dévotions, des sacrements, des
images, de tout ce que la religion, étant humaine, peut ou doit comporter de corporel.
La forme
dramatique où s’est coulé spontanément son lyrisme
le montre appelé par la matérialité de la scène. Sur un autre plan de vie, avec une
carrière, en France, d’écrivain français, il eût peut-être mieux coïncidé avec cette
matérialité-là, donné vraiment au symbolisme son homme de théâtre.
Le naturalisme et le symbolisme n’ayant installé au que des expériences, force fut
bien de l’accommoder d’expériences plus anciennes. Cette génération procura un regain
de vie au romantisme. Il y eut plus qu’un maintien, il y eut une petite renaissance du
drame et de la comédie en vers.
Cinq actes en vers : cela garda jusqu’en 1914 un peu du prestige de la séculaire
tragédie. Les poètes de la génération précédente, romantiques et parnassiens, eurent
encore dans les dernières années du xixe
siècle
d’immenses succès de théâtre poétique. Richepin avec Par le glaive et
le Chemineau, Coppée avec Pour la Couronne. Et Rostand
mit à ce théâtre un brillant point final.
Il y a trois points de vue possibles sur le cas Rostand. Celui des contemporains et
du public de théâtre, qui lui ont conféré pendant quinze ans la plus vaste gloire de
poète qui ait existé en France depuis Victor Hugo. Celui de ce qu’on pourrait appeler
la littérature en marche, qui l’a déclassé violemment, en même temps et pour les mêmes
raisons qu’Anatole France. Celui de l’histoire littéraire, qui a de quoi le
reclasser.
Que Rostand comme France n’apportent rien aujourd’hui aux Français de vingt ans, ni à
la femme de trente ans, c’est un fait, et si les enfants gardaient les goûts de leurs
grands-pères il n’y aurait pas de littérature. Mais Rostand comme France apportent de
l’intelligibilité dans les lettres françaises. Rostand y représente quelque chose. Il
a tenu un mandat. Il l’a exercé brillamment, et jusqu’au bout. Le théâtre en vers a eu
grâce à lui de grandes funérailles et des jeux funèbres somptueux.
Ses premiers essais sont ceux d’un bon poète de la fin du xixe
siècle, d’un bachelier de théâtre reçu brillamment à la
Comédie-Française, sur un thème qui n’a pas besoin d’être neuf, les
Romanesques. Puis, par deux fois, la pièce de
poésie à quoi rêvent les jeunes gens pour Sarah Bernhardt : la
Princesse lointaine et la Samaritaine. Et enfin
Cyrano.
Il y a peut-être six pièces du xixe
siècle qui
demeurent au répertoire du public avec l’approbation ou le consentement des lettrés,
et personne ne doute que Cyrano en soit. Il lui suffira longtemps d’un
grand acteur (qu’à vrai dire on trouve de plus en plus rarement) pour appeler les
foules. Cyrano a tenu dans l’avenir mais il tenait tout du passé. Il y
a un style Louis XIII, celui des Grotesques, que l’auteur de
Marion de Lorme avait d’ailleurs découvert tout seul sans attendre
Gautier, et dont Ruy Blas et le Théâtre en liberté,
demeurent les chefs-d’œuvre jusqu’à Cyrano, qui les a assurément
dépassés. Par Cyrano a passé, a débouché dans la lumière, a triomphé,
la scène qui avait été arrêtée, et conduite dans un trou, ou contre un mur, par
exemple dans le Tragaldabas de Vacquerie, Brunetière voyait dans le
burlesque et le précieux des maladies toujours menaçantes de la littérature française,
et il les poursuivait d’un doigt comminatoire, comme M. Purgon poursuit, par les
tableaux des maladies qui l’attendent, l’indépendance médicale d’Argon. Et ce sont
peut-être des défauts, mais Cyrano a fait au burlesque et au précieux
le sort magnifique que la Physiologie du goût fait à la gourmandise. Le
burlesque et le précieux ont été pris dans un mouvement de rythme et de rimes, dans un
élan physique, dans une allure dramatique, qui ont ajouté non évidemment à la pensée
du théâtre, mais à sa joie, à sa santé, à sa tradition historique. Que maintenant il
n’y ait pas plus d’humanité dans Cyrano que dans les
Burgraves et dans le Chapeau de paille d’Italie,
d’accord. Ces pièces savent s’en passer, voilà tout.
De l’humanité, de l’histoire, cela même qui fait la solidité de la tragédie
classique, Rostand essaie d’en trouver avec l’Aiglon : une erreur
complète, qui a pesé plus que tout sur sa mémoire. On n’en dira pas autant de
Chantecler, une des tentatives les plus courageuses du théâtre
poétique français. Il n’y avait qu’un héros possible pour Rostand : lui-même, ou
plutôt le Poète. Un grand poète incarné dans un grand acteur, et la nature animale
fournissant au poète le secours et le détour qu’elle avait fourni aux clercs rusés qui
ont fait tourner autour de Renard, c’est-à-dire de leur double, la
société féodale, l’entreprise était hardie et belle. Poétiquement
elle a réussi, et Chantecler est bien la seule œuvre vraiment grande
qu’ait écrite Rostand. Dramatiquement il en alla autrement. Coquelin mourut avant
d’incarner Chantecler. Rostand fut roulé à son corps défendant dans le
pire torrent publicitaire qui ait submergé un poète. Les énormes maladresses de la
pièce rappelèrent celles des Burgraves. Si l’Aiglon,
c’était trop fort pour Rostand, Chantecler ce fut trop fort pour les
planches. Mais Mallarmé eut admiré cette expérience sur les limites du théâtre.
Parfaitement !
Les triomphes de Rostand ont naturellement rajeuni devant la mode, de 1910 à 1914, la
comédie en vers. Mendès se fit infructueusement son vieux disciple dans
Scarron et dans Glatigny. Les Bouffons,
de Zamacoïs, et le Bon Roi Dagobert, de Rivoire, profitèrent de cet été
de la Saint-Martin. Le théâtre en vers alexandrins est un des nombreux héritages qui
ont disparu dans le gouffre de la guerre.
Le vrai monument dramatique de la nouvelle génération n’était pas solidaire le
théâtre d’idées du mouvement poétique, et ne se déclencha qu’une dizaine d’années
après lui, à la fin du xixe
siècle, au moment même où
disparurent ces deux piliers de l’ancien théâtre qu’étaient Alexandre Dumas à la
scène, Sarcey dans la critique.
Les auteurs et les amateurs de l’Œuvre entendaient substituer à ce
qu’ils appelaient le théâtre naturaliste, et qui était plutôt une velléité de théâtre
naturaliste, moins un théâtre symboliste qu’un théâtre idéaliste.
L’Image, de Maurice Beaubourg, la première pièce française moderne
qui ait eu à l’Œuvre un succès significatif, fut publiée avec une
préface qui se terminait ainsi : « Par moi ou par d’autres, le théâtre
idéaliste sera fondé. »
En réalité la grande influence fut ici celle
d’Ibsen. Antoine n’avait donné d’Ibsen que les Revenants, soit la pièce
de l’hérédité, celle qui s’accordait le mieux avec le pli du naturalisme, et
particulièrement avec la lecture de Zola. Mais l’Œuvre devint le
théâtre attitré d’Ibsen, surtout de ses pièces nouvelles, jouées à Paris presque en
même temps qu’en Scandinavie et en Allemagne. L’évolution
naturelle qui ouvrait la succession du théâtre Augier-Dumas, l’échec de l’expérience
naturaliste, l’appel d’air du symbolisme, renforcèrent l’influence d’Ibsen, non sur le
public, qui lui resta toujours rebelle, mais sur les auteurs, qui ambitionnèrent la
fonction d’Ibsen français. De là non un théâtre idéaliste (la formule resta mort-née)
mais un théâtre d’idées.
La pièce d’idées succédait ainsi à la pièce à thèse de la génération précédente et,
tout au moins quand elle réussit devant le public, elle en garda beaucoup de traits,
et même de procédés. D’ailleurs, le chœur que l’auteur déléguait sur la scène de
l’ancienne comédie attique pour exprimer son opinion personnelle, les Cléante et les
Ariste de Molière, avaient donné depuis longtemps à la comédie son noyau d’idées. La
pièce d’idées de la génération nouvelle a pris plus souvent, et avec plus de succès,
cette forme précise, classique et didactique, que les formes spontanées, poétiques,
shakespeariennes en somme, d’Ibsen et de Shaw, plus tard de Pirandello.
Le maître de la pièce d’idées a été François de Curel, un de ceux pour qui était fait
le Théâtre-Libre. Il y débuta. Évidemment les pièces de Curel ne sont pas des pièces à
thèse, puisque Curel y met généralement une question en débat, sans conclure. Mais il
ne faut pas trop prendre à la lettre ses protestations quand il se défend d’avoir mis
des « idées » dans ses pièces, et veut qu’elles soient tenues simplement pour du
théâtre de la vie, — une annexe au plein air d’un gentilhomme chasseur. Ibsen a élevé,
au sujet de ses pièces, contre la critique les mêmes réclamations, et nous savons ce
que parler veut dire. Curel avait, dans une de ses forêts, une petite maison de chasse
dont le rayonnage portait la collection complète de la Revue
philosophique. On peut la considérer comme le laboratoire symbolique de ses
pièces.
On ne voit pas trop quelles qualités de l’homme de théâtre manquent à Curel. Ses
pièces sont solides, parfois puissantes ; les Fossiles et Terre
inhumaine, l’une au début, l’autre à la fin de sa carrière peuvent passer
pour des chefs-d’œuvre de facture. Il écrit un bon style de théâtre, franc, aéré,
solide. Il a créé dans l’Envers d’une sainte et dans l’Âme en
folie des figures de femmes bien originales, aussi vivantes que
celles d’aucun dramaturge de son temps. Il a acquis progressivement
son succès sur les résistances du public, sans lui faire de concessions trop
sensibles, et en l’élevant à lui presque à la force du poignet. Et cependant il a vite
daté ; l’entrée au répertoire ne l’a pas défendu. Il a gardé beaucoup plus de prestige
parmi les gens qui lisent les pièces, et à l’étranger, que parmi les familiers de la
scène. Il a pris figure d’un Sully Prudhomme de théâtre. Cette destinée tient à la
partie dangereuse qu’il a jouée : celle du théâtre d’idées. Les idées se remplacent
automatiquement, tandis que les sentiments sont éternels. Les idées ont leurs
spécialistes, les hommes de leur foyer. Elles ne passent guère chez les hommes de
théâtre que comme leurs maîtresses d’un soir. Et le Repas du lion, la
Nouvelle Idole, la Comédie du génie font vraiment
ressembler la scène à l’école du soir. Qui dira de Curel : « C’est un primaire ! »
parlera injustement, mais enfin sera compris, posera une base de discussion qui
concernera Curel, et le théâtre d’idées…
Une discussion qui finira sans doute par respecter Curel, mais qui trouvera sa
victime en Paul Hervieu. Hervieu a connu de nombreux succès, et a presque remplacé
Dumas fils pour le public mondain et grand-bourgeois de 1895 à 1910. Il a mis très
adroitement à la scène tous les problèmes qui concernent le genre de vie conjugale et
familiale de la bourgeoisie aisée : le mariage (Les Tenailles), la
famille (Le Dédale), les pères et les enfants (La Course du
flambeau), l’adultère (L’Énigme). C’est donc une littérature
de classe, au sens social. Hervieu a voulu que ce théâtre de classe eût de la classe,
en outre. Il a demandé cette classe d’abord à la rhétorique, soit à un style
littéraire, dont la fabrication pénible fait regretter Scribe, ensuite à la rhétorique
supérieure, soit à une conception qui lui avait été suggérée par Brunetière. Le
célèbre critique avait déclaré à Hervieu que les lois de l’évolution des genres
devaient mettre en premier la tragédie en prose. En 1843 c’était la tragédie en vers.
Hervieu fit de la tragédie en prose avec un succès moindre que celui de Ponsard, mais
suffisant, et qui devait avoir le même lendemain.
L’amateur à qui le style des personnages d’Hervieu eût fait regretter Scribe trouvait
satisfaction chez Brieux, dont le style était dépourvu de toute prétention. Brieux
mena une carrière de fort honnête auteur dramatique, lui qui comme dit Diderot, prêcha
la population, et toutes les classes de la population, sur les problèmes du jour et
parfois de toujours, l’instruction laïque et obligatoire (Blanchette)
les maladies fâcheuses (Les Avariés), la maternité (Les
Remplaçantes), la charité officielle (Les Bienfaiteurs), la
magistrature (La Robe rouge), l’éducation des filles (Les Trois
Filles de M. Dupont), ce que doit être la femme de France (La
Française), théâtre qui a trop fait de bien pour qu’on en pense du mal, et
dont il ne reste rien dont on puisse penser quoi que ce soit.
Il serait peut-être expédient de distinguer dans le théâtre d’idées le théâtre de
combat. Le théâtre de Curel et d’Hervieu, qui met les questions sur la table, sur la
scène, sans vouloir les résoudre plus que ne les résout la vie, pencherait vers le
dialogue, d’où peut-être quelque froideur. La pièce à thèse appartient au théâtre de
combat, et le
Tue-la !
qui est à l’origine de la
Femme de Claude marque avec évidence un point plutôt vif de l’esprit
de combat. La plupart des pièces de Brieux tournent à la pièce de combat.
La dramaturgie de dialogue et la dramaturgie de combat purent être comparées quand la
même saison vit sur deux théâtres, en 1897-98, le Repas du lion de
Curel, et les Mauvais Bergers, pièce d’ailleurs remarquablement
manquée, de Mirbeau, sur le même sujet : une grève. Mais c’est surtout dans les
Affaires sont les affaires (1903) et dans le Foyer
(1908) que Mirbeau déchaîne sur les planches sa combativité de publiciste anarchique,
incohérent et violent. Les Affaires sont les affaires, où Mirbeau a
créé avec Isidore Lechat une vivante et violente figure d’homme d’argent déchaîné sur
la scène exactement comme il est déchaîné dans la société, ont mérité de rester à la
Comédie-Française une des grandes pièces du répertoire, une des rares qui aient tenu
depuis trente ans.
C’est le titre sous lequel Porto-Riche a réuni ses pièces en volume, et ce titre est
évidemment appelé par leur sujet. Non plus que Becque, Porto-Riche n’appartient
exactement à cette génération, étant né en 1849 ; il travailla d’abord dans le genre
romantique avec de mauvaises pièces en vers, se fit remarquer par un excellent acte en
prose, La Chance de Françoise, et triompha en 1891, d’un triomphe
partagé avec son interprète Réjane, en donnant Amoureuse à l’Odéon.
L’Amoureuse de 1891 a la même importance dans l’histoire du théâtre que les
Corbeaux de 1882. Elle a fondé une comédie : la comédie du couple. À
la vérité, ici encore, Becque était venu avant Porto-Riche, et la
Parisienne ouvrait les voies à Amoureuse. Mais dans la
Parisienne Becque fait la comédie d’un ménage, ce qui n’est pas tout
à fait la même chose, et du ménage à trois. Et l’inévitable amant figure aussi dans
Amoureuse, mais enfin Porto-Riche, le premier, pense que la vie d’un
couple marié, et particulièrement la vie du lit, peut fournir toute la matière d’une
pièce. Le public l’accepta, lui fit un triomphe que partagea son admirable interprète,
et la pièce du couple fut fondée.
Le Passé en 1897, et le Vieil Homme en 1911 ne forment
trilogie avec Amoureuse que si l’on prend pour fil conducteur une
certaine autobiographie transposée de l’auteur (Un homme léger était le
titre primitif du Vieil Homme), les mémoires d’un cœur et d’un passage
parmi les femmes. La Dominique du Passé est peut-être le chef-d’œuvre
de ce qu’on pourrait appeler le portrait dramatique, c’est-à-dire d’un caractère
complexe, présenté avec toutes les demi-teintes psychologiques du roman d’analyse, et
qui prend vie par les meilleurs moyens dramatiques : situations signifiantes, action
réelle, mots justes ou profonds, style littéraire, et parfois d’ailleurs plus
littéraire que naturel. Les deux aînés de cette génération dramatique, Becque et
Porto-Riche, non seulement en sont les maîtres, mais ils sont des maîtres.
Un livre de combat contre Porto-Riche a pour titre Le Racine juif. Ce
titre n’est pas inexact. Porto-Riche, comme Mendès, était un de ces Juifs portugais de
Bordeaux, délégués volontiers à une sensualité fiévreuse. Et l’on peut dire
qu’Amoureuse a fondé un certain théâtre juif,
qui trouva vite ses affinités et son terrain propre dans le groupe des Juifs du lycée
Condorcet qui fondèrent la Revue blanche. Ce théâtre sympathisa avec
une théorie de l’amour nomade, polygamique et polyandrique, que Léon Blum, critique
dramatique du groupe, exprima dans son livre Du mariage, et que Tristan
Bernard, humoriste du même groupe, illustra dans le roman d’Un mari
pacifique. Romain Coolus en fut pendant une dizaine d’années le dramaturge,
de l’Enfant malade à l’Enfant chérie. Parmi ceux qui
eurent vingt ans dans les toutes dernières années du xixe
siècle, ce théâtre à la fois très parisien et très juif, né fort
naturellement sur la décomposition superficielle d’une grande capitale, accrut ses
effectifs avec Francis de Croisset, autour de l’aimable Le Bonheur,
Mesdames (1905), Nozière, plus scolaire, qui se spécialisa dans le
libertinage genre xviiie
siècle, André Picard, dont
Jeunesse (1905) fut remarquée, Edmond Sée dont la
Brebis (1896) est une des bonnes pièces de cette fin de siècle.
Comme la France est un pays où tout le théâtre est de Paris, où ne peuvent par
conséquent fonctionner sur le registre dramatique aucune de ces substantielles
références et oppositions qui relient si visiblement les romanciers aux divers génies
provinciaux, force nous est bien de chercher à distinguer les natures dramatiques,
quand nous le pouvons, selon les oppositions purement parisiennes. Or la différence
entre auteurs juifs et auteurs chrétiens est une de celles dont, à partir de 1890, la
critique peut user pour établir ses catégories. On fera bien cependant d’y mettre de
la discrétion et des nuances. C’est ainsi qu’à partir de 1900 deux auteurs exactement
contemporains occupent le premier rang du jeune théâtre : Bataille et Bernstein. Or
Bataille, d’origine symboliste, poète raffiné de la Chambre blanche,
représenterait fort bien la tradition de la Revue de même nuance, du
théâtre juif, de sensualité âcre : On a pu appeler son théâtre le théâtre de la femme.
Or des deux, le Juif c’est Bernstein qui est à la scène un auteur parfaitement sain,
si ses personnages ne le sont pas, et dont le théâtre plus qu’un théâtre de passion,
pourrait s’appeler un théâtre d’action.
Bataille a débuté au théâtre par les pires fadaises
symbolistes, avec la Belle au bois dormant, et pour telles dernières
pièces d’avant-guerre comme le Phalène, il a suscité de la critique
l’étiquette de « théâtre faisandé ». Entre les deux, il a écrit trois pièces
originales, dont la seconde au moins mérite de rester, Maman Colibri,
la Marche nuptiale, la Vierge folle. Comme Porto-Riche,
il a créé des figures de femmes qu’on n’a pas oubliées, et sa Grâce de
Plessans est d’autant plus vraie qu’elle est faite de contradictions, que ne
comporte pas la logique, mais que supporte admirablement la vie. Il lui manque à vrai
dire des dons de théâtre importants : celui du dialogue et celui de l’équilibre et de
la progression des scènes. Personne mieux que lui n’illustre les périls où courait une
génération qui ne partit pour le théâtre qu’après avoir jeté des coups de pied dans la
vieille technique, et bousculé quatre S dont il n’était pas sur qu’ils n’eussent du
bon : Scribe, Sardou, Sarcey et la scène à faire. La poésie artificielle de Bataille
n’apportait pas de compensation suffisante à cette faiblesse technique, et les pièces
où il a visé le plus haut, comme les Flambeaux, comédie de l’homme de génie, sont
naturellement les plus manquées. Ses pièces sociales de l’avant-guerre sont
artificielles et comptent peu.
Bernstein peut passer au contraire pour un maître dans l’art de la « pièce »,
extrêmement habile à repérer chaque saison le sujet de la pièce à faire, technicien
très sûr de théâtre, bien placé au contact de la scène et de la vie. Ses personnages
principaux ont été longtemps des êtres tarés, violents et déchaînés. Le lieu commun
qui faisait du théâtre de Bataille le théâtre faisandé était équilibré par le lieu
commun qui faisait du théâtre de Bernstein le théâtre brutal. La place d’œuvre typique
et de chef-d’œuvre occupée dans le théâtre de Bataille par la Marche
nuptiale serait tenue dans celui de Bernstein par le Secret,
où un portrait aussi original de femme est donné non plus du tout par des moyens
littéraires, mais par des moyens de pure technique dramatique. Dans
Samson, pièce de la Bourse, dans Israël, pièce du sang
juif et du problème de race dans la société parisienne, dans Judith,
pièce biblique dont la première moitié s’élève aussi haut, ou plus haut que le
Secret, Bernstein
a mis sur la scène, seul
peut-être parmi ses nombreux coreligionnaires du théâtre, les souvenirs et les
problèmes des enfants d’Abraham. Et ces sujets l’ont remarquablement inspiré. Depuis
trente ans, avec sa pièce annuelle, il a connu peu d’échecs, et il a été très attentif
à se maintenir dans le courant, dans les conditions du succès. Il ne s’est vraiment
renouvelé depuis la guerre qu’avec Judith. Mais il s’y est essayé avec
adresse et succès dans une série de pièces récentes, dont aucune ne ressemble à
l’autre, ni à plus forte raison ne ressemble au légendaire théâtre brutal du Bernstein
d’avant-guerre : la Galerie des Glaces, Mélo, Félix, Espoir. Le public
les a fort bien accueillies, même et surtout la dernière, qui est du Brieux
supérieur : elles occupent une place honorable ; si elles sont les bienvenues à une
époque de théâtre pauvre, elles ne s’imposent pas avec le même allant neuf que le
Secret, la Rafale ou Samson.
La tradition du théâtre français exige un enregistrement perpétuel de la vie
parisienne. Le public de Paris vient en partie dans la salle pour se reconnaître sur
la scène. Depuis le Second Empire le nom officiel de Vie parisienne
appartenait à une pièce de théâtre, écrite par Meilhac et Halévy pour l’Exposition de
1867, et à la gazette fondée par Marcelin, laquelle eut jusqu’en 1914 une existence
littéraire. (N’oublions pas qu’elle avait été inaugurée par le
Graindorge de Taine.) Dans les quinze dernières années du xixe
siècle, elle était devenue très brillante, surtout dans un
genre de dialogues mondains, observateurs et ironiques, dont Gyp fut l’initiatrice, et
qui assembla bientôt, sous des pseudonymes, Lavedan, Donnay, Hermant, Veber. Ces
dialogues, qui au fil d’un lien assez lâche et d’un thème à tiroirs se suivaient
pendant une douzaine de numéros, furent ensuite demandés aux mêmes auteurs pour des
quotidiens à grand tirage comme le Journal. C’était une manière de
théâtre écrit comme celui de 1820. Ce théâtre écrit coule vers la scène d’un mouvement
naturel. En un tournemain les Transatlantiques ou le Nouveau
Jeu ont pu être transformés en pièces, et retrouver devant les spectateurs
tout le succès que leur avaient fait les lecteurs. De là ce qu’on pourrait appeler une
école de la Vie parisienne, un théâtre où il y a plus de
dialogue que d’action, de caricature que d’observation, et d’où
l’auteur, quand il est doué, s’évade à un moment donné vers la comédie de mœurs.
La comédie de Meilhac-Halévy, la revue de Marcelin tiennent comme leur principal
champ d’observation le monde du plaisir : sinon « s’en mettre jusque-là », comme le
baron de Gondremarck, du moins s’y mettre, y circuler, informer le spectateur ; même,
pour qu’il ait tout vu, le moraliser.
Le théâtre de Lavedan figure dans cette famille dramatique une sorte d’aîné. Aucun
n’a trouvé en son temps plus de faveur dans le public parisien, pour son dialogue, ses
mots, son sens du spectateur moyen, et aussi, et surtout pour son artificieux
bilatéralisme. Lavedan a fourni au répertoire des Variétés quelques-uns de leurs
grands succès, ses dialogues, mis en comédie, du Nouveau Jeu (1898) et
du Vieux Marcheur (1899), portraits brillants et pétillants, l’un du
jeune fêtard riche, l’autre du vieux sénateur libertin, plus riche encore. Mais au
Théâtre-Français il donnait des pièces sociétaires où la morale tombait de haut, le
Prince d’Aurec, le Marquis de Priola, le Duel,
Servir, Catherine, d’ailleurs bien faites et installées solidement au
répertoire de la Maison. Ce théâtre en partie double, conformiste à un bout de la rue
de Richelieu, et libertin à l’autre bout, entre la chaire de Dumas fils et la
« folie » de Regnard, paraîtra à l’historien aussi exactement bourgeoisie républicaine
de 1900 que celui de Meilhac et Halévy était bourgeoisie impériale de 1867. Le monde
est petit.
Même pli en somme dans le théâtre de Donnay qui eut Lysistrata (1892)
et Éducation de prince (1900) mais dont l’effort vers un théâtre élevé
bifurque dans la direction du théâtre d’amour plutôt que dans celle du théâtre moral.
Malgré une production abondante et brillante, Donnay est resté l’auteur
d’Amants (1896) comme Porto-Riche était resté l’auteur
d’Amoureuse. Comme Hervieu, il y a pris le parti de la femme, de la
passion et du cœur. Comme Hervieu et Bataille, il a tenté sinon le théâtre d’idées, du
moins la difficile « pièce de l’intellectuel » dans le Torrent. Son
association avec Descaves a été en ce point assez heureuse dans la pièce socialiste la
Clairière et dans la meilleure pièce franco-russe qu’on ait écrite,
Oiseaux de passage.
Lavedan et Donnay seuls ont donné à la Vie
parisienne une situation dramatique autonome, et qui compte dans l’histoire,
la technique, la fonction normale du théâtre. Abel Hermant trouve au théâtre un grand
succès avec les Transatlantiques. Les Transatlantiques,
d’abord sujet de dialogues dans la Vie parisienne, marquent une date
dans la Cosmopolis parisienne, au même titre que l’autre Vie parisienne
celle de Meilhac, Halévy et Offenbach, et le meilleur du dialogue s’est retrouvé, même
accru, dans la pièce. Mais l’observation critique et caricaturale d’Hermant a eu beau
faire au théâtre cette belle entrée, ce ne fut qu’une entrée de visite. Il ne put
jamais s’installer sur la scène comme chez lui. On n’en dira pas autant d’un autre
auteur de la Vie parisienne, Pierre Veber, humoriste très fin, même
créateur, mais qui préféra chercher au théâtre les succès faciles du vieux vaudeville,
et les obtint.
Alfred Capus, journaliste, humoriste, et dialoguiste, n’est pas à proprement parler
un auteur de la Vie parisienne. En partie parce qu’il la dépasse, mais
non malheureusement comme homme de théâtre. Il eut plus d’esprit que personne en son
temps, et nullement, comme Scholl, de l’esprit parce qu’il n’était pas intelligent,
mais de l’esprit parce qu’il était intelligent et que son parisianisme était enté sur
le porte-greffe provincial : le vrai Capus est d’abord l’homme d’esprit. C’est ensuite
le romancier original d’Années d’aventure et des Scènes de la
vie difficile. Il avait moins le goût et le sens du théâtre que
l’intelligence du théâtre, et il y revint brillamment, la moitié du temps. Il obtint,
comme Sacha Guitry, la cote de sympathie personnelle. Il la dut à une philosophie
originale, spontanée, déposée en lui, fort naturellement, par sa vie et par celle des
siens, une vie , qui mériterait un narrateur plus qu’aucune des vies
parisiennes littéraires de son temps. D’où une électricité suffisante pour animer ses
pièces une saison, leur faire retrouver le succès heureux, et en somme la veine de son
premier succès dramatique, la Veine (1901), mais insuffisante à les
garder plus longtemps pour d’autres que pour ceux qui les relisent parce qu’ils
aimaient Capus.
L’école de la Vie parisienne, et Capus, nous ont fait voir entre le
livre et le théâtre une liaison plus étroite qu’aux
époques
précédentes, si ce n’est au temps du théâtre écrit de 1820. Cette remarque s’applique
mieux encore à la carrière de trois auteurs qui ont donné des pièces célèbres sans
vocation exclusive pour le théâtre, Georges Courteline, Jules Renard et Tristan
Bernard.
Courteline n’a jamais écrit une comédie, pas plus que, même dans le Train de
8 h. 47, il n’a écrit de roman. Une seule de ses pièces a plus d’un acte,
c’est Boubouroche, qui en a deux. Il lui a suffi de
Boubouroche et de quelques pièces en un acte pour occuper le théâtre
en maître, un maître du rire plus grand que Labiche, par son dialogue, son style et
son mouvement. Comme celui de Labiche, son comique est lié à l’existence, au genre de
vie de la bourgeoisie, du bourgeois moyen, mais non plus, comme chez Labiche, du
bourgeois moyen vu de chez lui. Courteline le voit, l’observe, l’exprime, du point de
vue même du lieu où il le rencontre, et qui est le café. Comme Rabelais, Courteline
est un grand écrivain français sans les femmes. Il n’y en a qu’une dans son théâtre :
l’Adèle de Boubouroche, comme la caissière, dans le café de quartier où
Courteline et les Courtelins ont élu le domicile de leur soirée, suffit à représenter
son sexe. À l’Ami des femmes, Courteline oppose l’Ami des
lois, La Brige, ce célibataire anticlérical, et grand comme le monde. Les
deux lieux d’élection les plus célèbres du comique courtelinesque, avec le café, sont
encore deux milieux sans femmes : la caserne et les bureaux, la caserne d’avant la
guerre et les bureaux d’avant la dactylo. Si la guerre, la dactylo, la ruine du café
de quartier, n’ont pas déclassé le comique de Courteline, c’est que Courteline
l’avait, comme Rabelais et Molière, bâti sur le roc. Il a des ennemis, mais ce sont
des ennemis du rire, des jeunes gens qui, comme le vieux Fontenelle, n’ont jamais
admis qu’on pût faire Ha ! Ha !
Jules Renard est un des plus grands écrivains de son temps, et, comme Courteline, un
des rares dont les œuvres complètes tiendront peut-être en bloc. Il a écrit dans son
Journal le plus étonnant et le plus passionnant procès-verbal de la
vie d’un littérateur qui existe, avec le Journal des Goncourt. Ses
œuvres d’apparente fiction sont tirées plus ou moins de ce Journal,
ou tout au moins de son histoire authentique. Et de ces
fictions il a encore, sans les diminuer et en y ajoutant la dimension du
théâtre, des œuvres dramatiques qui n’ont pas bougé : Monsieur Vernet
(1903), venu de l’Écornifleur, et Poil de Carotte
(1900). Mais en 1897 il avait écrit pour le théâtre Le Plaisir de
rompre, chef-d’œuvre d’esprit pincé, sec et désabusé.
Tristan Bernard, au contraire de ses deux contemporains, a gardé la cloison étanche
entre ses célèbres romans et un théâtre, abondant en quantité, en succès, en
collaborateurs aussi, où se sont mises hors de pair Triplepatte,
comédie de l’irrésolu, et le Petit Café, une pièce pour le
Palais-Royal, qui a presque renouvelé le comique de situation.
Même si la guerre de 1914 n’avait pas eu lieu, cette année aurait marqué la date
d’une génération neuve, et Vingt ans en 1914 aurait dans l’histoire
littéraire un sens, comme Vingt ans en 1820.
D’ailleurs, plutôt que : « Même si » il nous faudrait dire : « Encore mieux si ». La
guerre a pu donner aux Vingt ans en 1914 des traits positifs
importants. Mais surtout hélas, elle leur a retiré de l’être, leur a substitué une
place vide La génération de 1914 est, dans une large proportion, la génération
absente, mutilée, bien plus encore que celle des Vingt ans en 1870.
Son grand homme, son tombeau sous l’Arc, est le grand écrivain inconnu.
Si elle avait pu jouer, à cadres pleins, son rôle normal, il y avait des chances pour
qu’elle formât une très belle équipe, comparable à celle de 1820. Vingt
ans en 1914, cela répondait à un tournant.
On notera d’abord que les toutes premières années du xxe
siècle correspondent à une triple évolution politique : l’affaire
Dreyfus, qui n’a pas laissé la France comme elle l’a trouvée — l’affermissement de la
République, après un troisième assaut qui a échoué — la formation définitive, après
l’accord de 1904, des blocs d’alliances d’où la guerre européenne est sortie. De 1898
à 1905 on a doublé le cap d’un monde politique nouveau.
Mais nous ne le noterons que pour mémoire et à titre de synchronismes. En matière
littéraire, ces faits d’ordre politique fonctionnent et influent impondérablement.
D’autres événements intéressent plus directement notre lecteur.
D’abord la révolution scolaire de 1902. Avoir vingt ans en 1914, c’est avoir fait ses
études, avoir passé son temps de formation, dans les premières années du xxe
siècle. Les neuf dixièmes des écrivains appartiennent à la
bourgeoisie, et, boursiers ou non, reçoivent l’enseignement secondaire. Or, en 1902,
l’enseignement secondaire, tel qu’il s’était transmis des Jésuites à l’Université du
xviiie
siècle et de celle-ci à l’Université du
xixe
siècle, change de caractère. Le latin et
surtout le grec sont plus ou moins déclassés, et les langues anciennes, la formation
humaniste ne constituent plus la marque nécessaire et éminente de la culture. La
démocratie coule à pleins bords dans les cadres pédagogiques. L’expression d’humanités
modernes entre en faveur. Le terme de modernisme, introduit par les Goncourt pour
exprimer une forme d’art littéraire, employé par les théologiens pour désigner une
façon plus souple de comprendre l’évolution des dogmes, servirait ici à exprimer ce
qui s’insinue d’anti-ancien, d’anticlassique, d’antitraditionnel dans l’éducation des
générations nouvelles. Les langues modernes prennent une partie de la place occupée
jusqu’alors par les langues anciennes. La jeunesse voyage, le normalien moyen part en
tournée autour du monde, les enfants s’échangent entre les pays et les langues. Les
influences étrangères de toutes sortes trouvent un accès plus facile, des terrains
plus perméables.
Cette jeune génération aventureuse qui parle les langues, qui est devenue sportive,
qui est partie pour le goût et pour la conquête de la planète dans les dernières
années de l’avant-guerre, brusquement est bloquée par la guerre. Quand on ramène les
poissons des grands fonds, ils arrivent à la surface avec des organes que la
décompression a fait éclater. C’est en cet état de révolution intérieure que cette
génération est entrée dans ses vingt ans. La première génération dont l’adolescence
ait échappé à l’humanisme traditionnel a échappé en outre par sa jeunesse à l’humanité
traditionnelle.
Elle a porté et portera jusqu’au bout les marques de cette décompression. Ces
révolutions du moi, qui paraissent autour de 1920, sont l’état d’un moi éclaté comme
la vessie de ces poissons. Gide, ou le moi
subtil qui
s’oppose aux mois crustacés, avec ce Lafcadio qui se trouvait prêt dès 1914 pour que
la jeunesse de 1921 s’y reconnût, c’est encore une transaction demi-humaniste. Mais
voici Proust, et le moi changeant et mobile ; et voici surtout l’entrée torrentielle
de Freud, jusque-là complètement ignoré du public français, avec le moi subconscient,
et même celle de Pirandello avec le moi acrobatique. Voici surtout ce que cette
génération tire d’elle-même : une inquiétude qui lui est propre, une recherche, une
mobilité dont on attend tout, et qui n’aboutissent pas. Le roman de la vessie
natatoire, organe d’équilibre, éclatée, c’est la Valise vide de Drieu
La Rochelle.
La conscience de l’éclatement s’exprime naturellement, en littérature, par des mots
en isme. Ce fut le dadaïsme, ce fut le surréalisme, soit une
conscience de fin absolue, de commencement absolu, de désordre absolu et de libération
absolue. L’important, ici, c’est qu’il s’agit bien, surtout pour le surréalisme ; de
mouvements littéraires, qui s’expriment par une littérature, où il y a comme dans
toute littérature du bon et de l’exécrable, de la trouvaille et de l’attitude, où
l’avortement et la quasi-réussite ne se trouvent ni plus ni moins que dans
l’académisme ou la littérature pour Français moyen ; l’important, parce que, dans cet
ordre (ou ce désordre) des effondrements et des commencements absolus qui suit la
guerre européenne, l’essai totalitaire, qui en d’autres pays trouve sa voie dans des
révolutions politiques, s’exprime en France sous des formes littéraires. La France est
le pays où non seulement un état littéraire, mais l’État littéraire, la République des
Lettres, existe, où la littérature joue volontiers en matière de révolution (ce fut le
cas sous Louis-Philippe) un rôle d’abcès de fixation.
Cette génération française n’a pas eu en Europe la grande influence littéraire et
intellectuelle qu’avaient exercée les deux dernières, celle de 1850 et celle de 1885.
Elle a subi sans contrepartie française suffisante l’action des nouvelles mystiques
créées par les générations ses contemporaines d’Italie et de Russie.
Heureusement, en littérature — comme en agriculture, la France peut vivre à l’état
d’économie quasi fermée, réparer
partiellement avec ses
stocks la déficience d’une récolte. D’ès les années de guerre, il semble que la nature
(dans la mesure où une littérature est une nature) l’ait orientée vers une réparation
de ce genre. Un des phénomènes littéraires les plus remarquables de la guerre fut en
effet la brusque arrivée en lumière et en action d’une équipe de quadragénaires
stockés dans ce qu’on appelait alors les Chapelles, et qui parurent en première ligne,
partagèrent l’heure et le destin de l’active littéraire, comme faisaient d’autre part
sur le front les territoriaux de leur âge. Gide, Proust, Claudel et Valéry fournirent
inopinément des maîtres, dont l’influence allait durer quinze ans. Joignons-y Péguy,
tellement plus suivi après sa mort que pendant sa vie, et aujourd’hui encore si actuel
— Barrès qui est à l’origine des nationalismes nouveaux — Maurras et Georges Sorel qui
furent des manières de pères spirituels des mouvements totalitaires. — Benda qui avait
passé la cinquantaine quand sa position originale du problème des clercs le sortit de
l’obscurité. C’est en grand, en très grand, ce qui s’était produit sur un point bien
plus minime quand Oberman trouva un public et une influence trente ans
après son apparition, et qu’il en sortit Volupté.
La révélation, et la révolution, propres à cette génération sont surtout d’ordre
technique : elles n’ont pas eu encore toutes les conséquences littéraires qu’elles
comportaient, ce qui est d’ailleurs conforme aux précédents.
Quand nous songeons aux grandes inventions qui ont marqué le xixe
siècle, créé le genre de vie du capitalisme et de la grande
industrie, nous remarquons que, si largement qu’elles aient étendu le domaine de
l’homme, elles n’ont pas ajouté sensiblement à la portée et à l’exercice communs de
ses sens. Nous disons communs, car l’usage des instruments de laboratoire et
d’observatoire, qui modifient et allongent infiniment la portée des sens, est
spécialisé dans des professions. Au milieu du torrent d’inventions qui transformaient
l’humanité, les écrivains avaient continué à étudier et à expliquer l’homme,
traditionnellement. Il est remarquable qu’aucune des grandes inventions du xixe
siècle n’ait marqué sur une œuvre littéraire à la manière
dont ont marqué, par exemple, sur la Comédie Humaine la révolution
économique de la vente des
biens nationaux, sur George Sand
les théories socialistes, sur Lamartine et Hugo les révolutions de la rue, sur
Flaubert l’évolution de la bourgeoisie, sur Zola la physiologie de manuel, sur les
Parnassiens et France les bibliothèques, sur le symbolisme la musique. Mais quand
Balzac se préoccupe des chemins de fer, c’est pour écrire avant qu’il soit trop tard
le roman des diligences (voir le commencement d’Un début dans la vie).
Flaubert avait vingt-cinq ans lorsque le chemin de fer de Rouen à Paris changea la vie
des Rouennais, à commencer par la sienne, or le chemin de fer est absent de ses
romans, où l’on ne voyage qu’en diligence et en bateau. Et, après tout, pour l’usager,
le chemin de fer n’est qu’une file de grandes et rapides diligences. Quoi qu’il en
soit, la littérature est passée à travers les révolutions techniques, sans guère se
soucier d’autres techniques que des siennes propres.
Les inventions du xxe
siècle sont différentes de
celles du xixe
siècle. Les premières donnaient à
l’homme des moyens mécaniques nouveaux, les secondes lui donnent des moyens sensoriels
nouveaux. Les premières ont transformé la planète, la société, la production, la
consommation. Les secondes ont transformé les pouvoirs du corps humain.
Il y a entre les techniques du xixe
siècle et celles
du xxe
siècle les mêmes différences qu’entre le chemin
de fer et l’automobile, ou plutôt entre les deux systèmes de force motrice qui sont à
la source de l’un et de l’autre : la machine à vapeur et le moteur à explosion. Si le
chemin de fer a donné à l’esprit de l’homme de nouvelles habitudes, l’automobile,
entrée dans les mœurs les plus communes avec la génération de 1914, a donné au corps
humain des réflexes nouveaux. Le chemin de fer appartient à l’ordre de la machine,
mais l’automobile succède à la bicyclette dans l’ordre des outils. Le chemin de fer
est un moyen de transport, l’automobile est ou devient un instrument de sport. Et
l’automobile ne fonctionne ici que comme un point de départ et presque un symbole
élémentaire bien dépassé. L’aviation donne mieux encore un nouveau pouvoir au corps
humain, le cinéma à l’œil, la radiophonie à l’oreille.
Et il va de soi que ces modifications physiques concernent surtout les individus
jeunes, c’est-à-dire ceux qui n’ont rien
à désapprendre, se
trouvent de plain-pied avec les moyens nouveaux, naissent à même les outils que leurs
pères ont dû inventer.
Cette révolution de l’outillage, impliquant une modification et une extension des
pouvoirs du corps, a posé deux questions : celle de la littérature sportive, et celle
des rapports entre la littérature et le cinéma.
Comme la génération de 1850 était la génération de l’appel a la science, celle de
1914 a été par certains côtés la génération de l’appel au corps. Il y a eu, vers
1924, toute une jeunesse (Montherlant, Prévost, Braga) pour tenter d’incorporer le
sport à la littérature, et de créer une manière de lyrisme des jeux et des
mouvements du corps. Assez vite cela a tourné court. Mais il faut regarder plus
loin, considérer l’atmosphère littéraire plutôt que la réalisation littéraire. Or,
c’est un fait que le corps a tenu une plus grande place dans la littérature de la
génération de 1914 que dans la littérature des générations du xixe
siècle, qu’il a, dans une certaine mesure, évincé les
complications sentimentales. Si le comble de l’art consiste, comme le disait
Cellini, à faire un homme et une femme nus, cette génération a couru agilement sur
ce comble. D’autre part la familiarité de l’homme et des mécanismes, la rapidité de
la vie moderne, ou plutôt ses rapidités de tout genre, se sont introduites dans le
style. Ce n’est pas à dire qu’ils aient déclassé leurs contraires, puisque les
méticuleuses introspections de Proust ont trouvé le public de 1924 aussi attentif
que le tenaient les mécanismes elliptiques usinés par Morand, et puisque le
cheminement du roman-fleuve ressemble plus à celui d’une péniche qu’à celui d’un
hydravion. La littérature est faite de ces coexistences entre un hier, un
aujourd’hui, un demain : n’oublions pas d’ailleurs que le roman de Proust fait
partie des réserves de la génération antérieure, que son bonheur est d’avoir été
écrit par un homme confiné dans une chambre, et que l’expérience du roman-fleuve
donne des mécomptes.
Quant à la question des rapports de la littérature avec le cinéma, il va de soi que
cette génération est la première qui se la soit
posée ;
mais elle ne l’a pas résolue. L’influence du cinéma, de son mouvement d’images, sur
les romanciers et sur les journalistes est évidente. Pareillement l’influence sur le
théâtre. Mallarmé en allant au concert voulait reprendre à la musique le bien du
poète. C’est ainsi que l’on voit le théâtre chercher lui aussi à reprendre son bien
chez son dangereux et puissant rival, en incorporer les rythmes, compter sur la
promptitude de réaction que son public a acquise au cinéma. Mais à cette utilisation
indirecte ne correspond en aucune façon une utilisation directe, soit une
incorporation du cinéma à la littérature. Le cinéma parlant lui reste aussi étranger,
plus étranger même, que ne l’était le cinéma muet. Et la radiophonie pareillement.
Inégaux en importance, le déclin de l’humanisme, le massacre des jeunes l’humanisme,
le massacre des jeunes élites, la nécessité de vivre sur des stocks, les révolutions
de l’outillage et des sens humains, ont collaboré avec un sentiment général et profond
d’instabilité pour ôter à cette génération les moyens normaux de durer. Ils ont pour
elle déséquilibré le temps. Comme le traité de Versailles a posé le problème des
peuples sans espace, voici posé le problème des générations sans durée, ou, moins
brutalement, des générations qui connaissent une crise de la durée.
La durée sociale est une mémoire et une habitude. Toutes les mémoires et les
habitudes ont été bousculées. D’une part la rupture avec l’avant-guerre, d’autre part
l’incertitude absolue des lendemains, semblent donner la vie, comme on disait dans le
droit ancien, en précaire, et singulièrement la vie littéraire.
Nous avons remarqué qu’après quinze ans en moyenne toutes les générations littéraires
depuis 1789 ont passé par un tournant, une crise, qui les diviserait plus ou moins en
deux demi-générations. Mais ces coupures n’ont jamais été plus profondes que depuis
1914 ; la date médiane de 1930 garde bien, comme 1902-1870-1843-1802 pour les
générations précédentes, une importance capitale. Pour le moment, en tenant compte de
la carrière qui reste à courir aux vingt ans en 1914, et obligés que nous sommes
d’arrêter
leur compte en 1935, nous pouvons dire que ces
vingt premières années se sont divisées en trois parties : la guerre et l’après-guerre
immédiate, jusqu’en 1923 environ, — l’inflation littéraire jusqu’en 1930, — la
déflation littéraire depuis 1930 ; soit la défense, l’expansion, la crise de la
République des Lettres.
Dans la première période, la République des Lettres, comme l’autre, et dans tous les
sens du mot se défend. Elle se défend en ce sens qu’elle surmonte la crise, et même
qu’elle prospère, mais comme nous l’avons dit, en vivant sur ses réserves. On lit ce
qui est déjà produit plus encore que ce qui se produit. Des écrivains de la génération
précédente bénéficient de ce changement d’optique. La littérature de guerre,
improvisée par les combattants, et surtout par les autres, donne des mécomptes. On
cherche bientôt à s’évader de la guerre, et, comme disent les philosophes, à la
transcender. Mais un travail intense se fait dans les esprits, le soc de Bellone ouvre
profondément les sillons pour des semences dont on espère tant. À tort peut-être : en
effet, la sélection littéraire ne sera pas une sélection de qualité, une sélection
entre les esprits, due à ce que les meilleurs écrivains rejettent dans l’ombre les
écrivains médiocres, mais une sélection mécanique dans la quantité, une sélection
entre les corps, due au hasard des combats, des réformes, des embuscades.
Bientôt s’ouvre la période de l’inflation. Comme le reste du monde, comme les autres
Républiques, la République des Lettres vit sur les réserves des générations
précédentes, les valeurs-papier, la publicité, la convention, la facilité et la
croyance que la facilité durera. Quand il sera temps de les écrire, les mémoires sur
cette époque pourront s’appeler Scènes de la vie facile. Les années
vingt du xxe
siècle auront été un été de la
Saint-Martin de la société capitaliste d’Occident. À l’exemple de la crise du franc
arrêtée par Poincaré, les crises dénoncées çà et là n’éclatent que pour être
surmontées. Dans toute cette littérature fragile, qui a pullulé, puis a été résorbée
et oubliée en si peu de temps, on fera plus tard, peut-être, des fouilles fructueuses.
Les années vingt auront peut-être leurs amoureux, et pas seulement parmi ceux qui
regretteront en elles leurs trente ans. On les a comparées au Directoire. Mais le
Directoire avec une littérature.
Leur fortune dans l’histoire littéraire dépendra de ce qui
les aura suivies. Or ce Directoire n’a malheureusement pas été suivi d’un Consulat.
Dès 1930 la déflation littéraire suit les autres déflations, et comme les autres elle
signifie restriction. Les pessimistes parlent de grande pénitence littéraire.
Durera-t-elle ?
La littérature peut fort bien être prise dans le cycle d’années creuses où nous
sommes entrés, ou plutôt rentrés. L’appel aux réserves, si fructueux hier, rencontrera
de moins en moins d’écho. Ici encore une nécessité démographique intervient. La
génération qui remplacera celle-ci est celle des adolescents que les vingt ans en
1914, leurs pères, envoient aujourd’hui à l’école et au collège, celle dont une partie
a été supprimée il y a vingt ans, avant sa naissance, avec ses pères éventuels. Les
bureaux de recrutement littéraire peuvent se préoccuper de cette situation au même
titre que les bureaux de recrutement militaire.
De quelque côté que nous abordions la situation littéraire de la génération qui n’a
pas fini son bail, nous retrouvons devant nous, sous une forme ou sous une autre, la
crise de la durée. De la durée qui était liée à un minimum d’humanisme, soit de
langage commun et d’étoffe traditionnelle.
De la durée qui conserve à la manière d’une conscience, et qui sert d’amortisseur aux
commencements absolus. De la durée vivante qui est solidarité avec le passé et
confiance dans l’avenir. De la durée avec laquelle plus radicalement encore que nous,
les jeunesses d’autres grandes nations ont rompu le pacte. Le journal et le cinéma,
qui tendent à évincer la littérature proprement dite, c’est-à-dire le livre,
impliquent des puissances d’oubli précisément autant que la littérature classique
impliquait des puissances de mémoire. Mais par un point au moins, par un point
toujours, par un point qui ménage l’espérance et l’avenir, la littérature conserve une
attache avec la durée vivante, ordinaire, consciente, humaine, éternelle : celui-ci,
qu’elle est imprévisible.
La production des idées-mères, sous forme éloquente et littéraire, est la fonction
centrale de là littérature française depuis Descartes et Port-Royal. Elle lui donne
ses cadres, dessine son relief, s’offre d’abord pour en rendre témoignage. C’est
surtout dans cette production des idées-mères que la génération en cours de maturité,
celle qui est née entre 1885 et 1905 a plus ou moins fait défaut.
La génération précédente avait fourni à la France et à l’Europe, avec Bergson,
l’idée-mère d’une philosophie dynamique, avec Barrès et Maurras l’idée-mère du
nationalisme. Ces idées-mères avaient eu moins d’éclat littéraire, mais plus de
rayonnement extérieur qu’au cours de la génération précédente celles qu’on a incarnées
dans les noms de Taine et de Renan. Après la guerre, une réaction, inévitable à toutes
ces époques-charnières, s’est produite contre elles. C’est ainsi qu’on a affecté
devoir dans Bergson le philosophe de l’intuition pure, en partie pour rendre plus
facile et plus nécessaire le tableau qui appelait le jeu antagoniste : celui d’une
réaction intellectualiste. Quelle plus belle cause à épouser que celle de
l’intelligence ! L’Église, avec de forts appuis laïques, favorisait alors une
renaissance du thomisme. Il y avait une succession à prendre, comme celle du
scientisme après Taine et Berthelot. Les découvertes et les hypothèses scientifiques
nouvelles étaient à point pour provoquer l’apparition de cette philosophie également
nouvelle qui depuis Descartes n’avait jamais manqué en pareil cas. Enfin on ne s’était
jamais
tourné avec plus de déférence et d’espoir vers le§
intellectuels, les grands professeurs, pour en obtenir direction et lumière. Or les
idées-mères espérées ne sont pas venues.
Dans le monde de l’intelligence, l’après-guerre fit, comme il était naturel, une
poussée de réaction contre les nationalismes. Négative : les nationalismes, qui
avaient produit la guerre, devaient être, pensait-on, abattus pour la cause de la
paix. Positive : il y avait une Europe à construire, une culture internationale à
fonder, coche qui ne manqua pas de mouches, mais bien de cocher, et resta dans les
fondrières ; jusqu’en 1936 les idées-mères, en Europe, sont des idées nationalistes,
ou des idées de classe. Elles ont trouvé en Italie, en Allemagne, en Russie, leur
expression politique. Elles n’y ont pas trouvé d’expression philosophique et
littéraire. La carence de la grande littérature d’idées est aujourd’hui un fait
européen.
Au cours d’une génération, la littérature d’idées comporte toujours un retard sur la
littérature de poésie et d’imagination. Le penseur entre en action et en influence à
un âge plus avancé que le poète et le romancier : parlons vaguement d’un écart d’une
dizaine d’années. Mais ce retard normal ne peut être comparé ici au fort décalage
d’une génération à une autre, qui fait que la génération de 1914 n’a pas tiré
d’elle-même ses grands producteurs d’idées, qu’elle vit presque entièrement sur des
réserves de la génération précédente. La référence à Barrès, à Bergson, à Péguy, même
à Georges Sorel, demeure courante. Le seul livre d’idées qui ait depuis la guerre
comporté un véhicule littéraire et une influence, c’est la Trahison des
clercs, de Benda, qui est un contemporain de Barrès et de Maurras, et qui a
ramené exactement, en 1925, les positions du temps de l’affaire Dreyfus. Il est vrai
que le problème qui y est traité, celui du pouvoir spirituel, reste, depuis plus de
cent ans, le problème central, en France, de la littérature d’idées.
Ce n’est d’ailleurs pas que l’opinion, ni surtout que la génération de 1914 et que la
jeunesse angoissée d’après-guerre, se soient désintéressées des idées. Loin de là !
Mais d’abord il faut toujours se souvenir que leur élite, leurs chefs naturels, sont
restés sur les champs de bataille, que Charleroi a dû
nous
coûter son Bergson et Verdun son Barrès. Ensuite elle s’est trouvée en France devant
un choix de faits, d’idées, de problèmes, qui semblent présenter à l’intelligence une
réalité impensable, la réalité de l’impensable. La manière dont les régimes
totalitaires, nos voisins, ont tranché ces nœuds gordiens, c’est un coup de désespoir,
devant lequel la République des Lettres éprouve le même recul que la République tout
court. Enfin le problème de l’indépendance de l’écrivain est devenu, depuis la guerre,
particulièrement délicat.
La littérature d’idées-mères est le sommet d’un massif sur les pentes duquel, à des
niveaux inégaux, on trouve l’histoire, l’essai, la critique, le journalisme.
En histoire, deux lacunes, qui, ici encore, concernent la tête.
D’abord on n’a pas vu reparaître la grande histoire à synthèse et à considérations,
qui était l’œuvre d’une vie et qui représente une carrière littéraire et académique,
l’histoire des Sorel, des La Gorce, des Jullian. En second lieu, l’histoire
universitaire a recruté moins facilement les bataillons de travailleurs et les grands
ingénieurs qui assurent son labeur normal et fructueux. Plus que dans des œuvres
originales, le meilleur de son effort a passé dans les œuvres collectives, les grands
manuels, dont la production après la guerre a connu une grande prospérité. Le travail
en équipe, quelquefois avec des directives de propagande, n’est pas toujours favorable
à l’originalité et à l’indépendance.
La révolution qui s’est produite dans les mœurs littéraires, la faveur que le public
a montrée aux récits historiques, a provoqué une immense demande des libraires, à
laquelle les romanciers les plus connus, et surtout les autres, ont intrépidement
répondu. Cette marée ne se retire que lentement.
Elle est d’ailleurs l’exagération et le déséquilibre d’un mouvement par lui-même
intéressant et raisonnable, le goût pour la biographie, qui a porté surtout sur les
politiques et écrivains du xixe
siècle.
Chateaubriandistes, lamartiniens, hugoliens, balzaciens, beylistes, nervaliens,
flaubertistes, galtéristes, huysmansiens, verlainiens, demain sans doute barrésiens,
proustiens, gidistes, valériens, forment des groupes sympathiques, qui produisent
toute une littérature
délicate, suggestive d’éclairage
nouveau et d’érudition élégante.
Cette faveur n’ira pas aux biographies de collection, plus ou moins romancées, qui se
sont abattues par centaines, ont permis deux ou trois œuvres originales, derrière
lesquelles les autres sont passées, et qui sévirent surtout de 1924 à 1930.
On notera que ce mouvement d’histoire, testé malgré tout superficiel, a été animé par
les conflits politiques du monde des lettres. La division des historiens, ou plutôt
des auteurs qui écrivent des livres d’histoire, en historiens de gauche et historiens
de droite, fait un des traits remarquables de la carte littéraire. Le succès des
écrivains de droite — Bainville, Gaxotte — a été beaucoup plus grand que celui des
écrivains de gauche. Peut-être le hasard a-t-il voulu qu’en effet il y eût plus de
talent chez les premiers que chez les seconds.
Mais non dans une proportion telle qu’elle explique tout. Bien plutôt on remarquera
d’abord qu’au contraire de la République tout court, la République des Lettres est
orientée à droite, — ensuite qu’une partie du public a vu dans les livres d’histoire
vulgarisatrice de droite, une réaction contre le pli universitaire. Devant le
conformisme républicain de l’enseignement, on a senti obscurément le besoin de le
contrebuter par un conformisme opposé, et que la République des Lettres produisît de
son cru.
L’essai a connu depuis la guerre une solide fortune. Il a été favorisé par la
singulière mode (chez les éditeurs, plus que dans le public) de collections où les
écrivains étaient conviés à composer, comme des lycéens, sur des sujets bizarres, s’en
tiraient souvent, délivraient tant bien que mal, comme on dit, leur message.
Il faut mettre à part le curieux homme qu’est Charles Du Bos, qui a donné à ses
essais le titre extrêmement juste d’Approximations, et qui paraît en
effet en perpétuelle approche vers les écrivains qu’il aime et dont il n’achève pas la
poursuite. De ces portraits en formation, le principal est naturellement le sien, et
les critiques de Du Bos tournent autour d’un énorme journal intime comme des planètes
autour d’un soleil.
On verrait des types remarquables de la critique de
curiosité dans Henry Bidou et Edmond Jaloux. La curiosité d’Henry Bidou est œcuménique
et la critique littéraire n’en forme qu’une province. Non la favorite cependant. C’est
un homme qui a lu tous les livres et vu toutes les pièces, et il se reconnaît qu’il ne
les découvre point avec la fraîcheur et la ferveur des néophytes. Personne ne sait
mieux que lui présenter un livre, en donner sans passion étrangère une idée lucide,
et, surtout quand il s’agit d’un roman, une analyse exacte et complète.
Au sens ordinaire du mot, le curieux, le flaireur des livres nouveaux sera Edmond
Jaloux. Le livre qu’il a intitulé Au pays du roman, concerne le roman
anglais. Mais il pourrait aussi servir d’enseigne à sa critique. Comme il a écrit
autrefois L’Ami des jeunes filles, il écrira sans doute un jour
L’Ami des romans. Il les aime d’une curiosité ingénieuse et inlassée,
et découvre à travers eux les pays et les âmes.
L’auteur de ces pages a représenté à la N. R. F. une forme de critique
qui n’a évidemment ni les qualités ni les défauts de l’impersonnalité, mais qui paraît
plus tournée vers les œuvres que vers les personnes et, qui tomberait peut-être sous
cette remarque que Gide appliquait sans doute à un autre : « X est intelligent,
mais il a l’air d’avoir rencontré ses idées plutôt qu’il ne les a de
lui. »
Mettons qu’il a suivi ces belles personnes dans la rue, ainsi que le
dit à peu près Diderot. Le logicien Benda a condamné en lui un debussyste
intellectuel. Mais ne jetons plus de pierres dans son jardin, de peur d’en écarter le
lecteur qui s’y promène, et qu’on souhaite d’y retenir.
La critique de remarque formerait une variété de la critique d’essai. Appelons
remarque ou propos l’essai péremptoire et bref, et ces termes appartiennent à deux
critiques des idées et des mœurs plutôt que des lettres : Suarès et Alain. Le premier,
en intitulant Remarques des cahiers périodiques, le proposier normand
en portant des propos comme ses pommiers des pommes, ont trouvé des mots qui
conviennent à leur genre. Suarès est un maître original du portrait littéraire qu’il
obtient par des touches et des remarques colorées.
Alain ne concerne qu’incidemment mais fortement la
critique littéraire dans ses propos. Et son « Je remarque que » peut être retenu
comme un tic révélateur d’écrivain. La critique de Pierre Lièvre, faite de justes et
fines pointes rares, très assurée d’elle-même, rentre sous cette rubrique. Et
pareillement celle que Denis Saurat donne dans Marsyas.
Les petites revues autonomes sont d’ailleurs pour une critique très indépendante, et
toute en remarques, en propos, en coups secs de baguette indicatrice ou flagellante,
le milieu privilégié. C’est là, plutôt qu’à la Revue des deux mondes,
que l’amateur de critique fait ses trouvailles, repère les pistes, le coin où il va
aux fraises ou aux escargots.
Nous avons déjà trouvé dans notre chemin la critique de soutien, sans laquelle il n’y
a pas d’école : celle que le naturalisme demanda vainement à Taine, et que son
petit-fils le populisme a trouvée chez Thérive. Sous le nom de critique des poètes,
Duhamel a fait avant la guerre au Mercure de France une critique de
soutien des poètes unanimistes.
L’école fantaisiste en avait trouvé une, qui était aussi précieuse, dans le charmant
Divan. La critique de soutien des poètes néo-classiques, des
écrivains conservateurs et de Pierre Benoît a été menée de main de maître par
l’Action Française et la Revue universelle.
La Nouvelle Revue Française a fourni à la critique des tempéraments
très divers. Benjamin Crémieux, dans son
xxe
Siècle et ses nombreux
articles, pratique une critique objective qui pénètre lucidement les œuvres avec un
minimum de parti pris, et discerne judicieusement les courants de la littérature
contemporaine. Mais les traits dominants et originaux de ce groupe critique, je crois
qu’on en trouverait deux.
D’abord la place singulière qu’y tiennent les critiques philosophes. Il semble que la
formation philosophique ait joué ici une partie du rôle que remplissait la formation
littéraire dans la critique de 1900. Jacques Rivière était de formation
philosophique ; et l’auteur du Bergsonisme a introduit en critique des
points de vue de son maître. Aujourd’hui, avec des tempéraments divers, Gabriel
Marcel, Ramon Fernandez, Jean Prévost, Jean Paulhan représentent dans la critique de
la rue de Beaune des formes diverses de la culture
philosophique. Ils ont posé du dedans ce conflit de la raison et de l’intuition qui
depuis la guerre a débordé de la philosophie sur la critique, comme en a témoigné la
bataille de la poésie pure. En second lieu, on est frappé de voir à quel point la
critique de la N. R. F. est une critique essayiste. On sait d’ailleurs
que son chef, André Gide, est de la famille de Montaigne.
Le groupe de la critique d’Europe qui, au contraire de la
N. R. F., a une position politique très accentuée, est socialiste et
internationaliste. Jean-Richard Bloch et Jean Guéhenno se préoccupent de critique
sociale plus que de critique littéraire. Mais par là même, l’auteur de Carnaval
est mort et celui de Caliban parle apportent une contribution
importante à la critique des idées. Viendrait ensuite le groupe matérialiste marxiste,
formé principalement de philosophes (Morhange, Politzer, Guterman, et plus récemment
Nizan), qui dans ses deux revues temporaires Philosophies et
l’Esprit avait commencé, dans l’esprit du communisme, une révision
des valeurs littéraires bourgeoises, à laquelle le matérialisme historique rendait des
services, comme ceux que la philosophie de Taine a rendus aux Essais de
psychologie contemporaine, le thomisme à Maritain et à Massis.
L’essai, qui n’est en somme qu’un article long, a d’ailleurs été vite détourné et
capté par le journalisme.
Le journalisme politique ne pourrait être présenté ici que comme une longue brochette
de noms éphémères. La critique des mœurs et de l’actualité rentre mieux dans les
cadres de la littérature. L’ancienne chronique, mangée par la chronique courte et le
reportage, retrouve moins que jamais, malgré toutes les sollicitations, son ancien
éclat. Le produit le plus original du journalisme de mœurs reste ce qu’on pourrait
appeler l’article-croissant auquel le lecteur est habitué le matin : le croissant
Vautel, le petit pain La Fouchardière, la flûte Audiat.
La critique littéraire des journaux nous offre naturellement une prise plus
substantielle. Elle fait partie nécessaire du courant de la littérature. Elle en est
parfois la conseillère, toujours la secrétaire et l’archiviste.
La période normalienne, inaugurée par la génération de
1850, et qui fut brillante, a pris fin à peu près en 1914. Non que normaliens et
professeurs ne figurent pas honorablement dans le journalisme, mais c’est sans y rien
représenter de la tradition et de la considération originelles. Ils sont dans le rang
avec les autres journalistes. La profession de journaliste, les nécessités du
journalisme, donnent seuls son ton et son courant à la critique des journaux.
Elle en subit, sur un point, un dommage. Elle a presque perdu ce qui faisait la fleur
de la critique humaniste, la référence aux classiques, la solidarité avec la chaîne
littéraire française. Une fonction et une tribune comme celles de Sainte-Beuve,
maintenues par Taine, Scherer, Montégut, Brunetière, Lemaître, Faguet, sont devenues à
peu près impossibles, et, s’il faut en croire les directeurs de journaux, ne
trouveraient plus qu’un public précaire et décroissant. La critique actuelle a
beaucoup mieux maintenu, de l’héritage de Taine, Scherer, Montégut, le contact avec
les littératures étrangères, en particulier la littérature anglaise, suivie avec
attention et discernement. Contrainte à sacrifier de plus en plus à l’information, à
l’actualité, aux comptes rendus, elle y apporte moins des décisions et des jugements
que des qualités de moraliste et de psychologue. Ses qualités et ses défauts sont
commandés par ce fait, qu’elle est devenue une province du journalisme et plus du tout
une dépendance de la chaire.
La critique dramatique, dans une position plus difficile, est logée à la même
enseigne. Elle ne peut conserver sa dignité, et compter, que par le feuilleton
hebdomadaire, qui permet la réflexion et le choix. Les exigences de l’information
journalière ont réduit à trois ou quatre le nombre des critiques dramatiques qui ont à
leur disposition ce rez-de-chaussée traditionnel, et à moins encore ceux qui gardent
la volonté d’y défendre la littérature.
La génération de 1914 s’est trouvée presque automatiquement, et se trouve de plus en
plus portée à s’employer dans le roman, à s’exprimer par le roman. Il appartiendra à
ses successeurs de reconnaître ce qu’elle y aura apporté de durable. On peut
apercevoir dès maintenant ce qu’elle y a ajouté de nouveau.
Notons d’abord qu’elle se trouvait devant le roman moins embarrassée, moins grevée
par le passé, que devant la poésie. Dans son massif, dans sa vie collective, la ligne
du roman français ne date que de la génération de 1820, tandis que la ligne de poésie
date de la génération de 1550. Le roman est un genre encore jeune, et qui se
renouvelle sans s’épuiser manifestement.
Ajoutons qu’au contraire de la poésie il est en relation continue et nécessaire avec
l’étranger, qu’il y a une internationale du roman, que cette vie dans l’espace, cette
présence du roman anglais ou du roman russe, ont été jusqu’ici favorables au roman
français, lui ont proposé des suggestions sans lui imposer des imitations, et cela
particulièrement à cette génération de 1914, qui voyage davantage et qui est plus
occupée des lettres étrangères que ne l’avaient été les autres.
Enfin jamais la littérature n’a été contrainte de déférer autant à la demande du
public, de se soumettre autant aux conditions du succès. Or le public demande des
romans. On verra plus tard si la génération de 1914 est une génération de prix, mais
on sait dès maintenant que c’est la génération
des prix. Et
l’on n’obtient de prix sérieux qu’en écrivant des romans. Tout le monde, dans la
génération de 1914, a été bon pour écrire un roman, de même que tout le monde était
bon pour faire un soldat.
Les critiques méfiants n’ont pas manqué de remarquer que, pareillement, tout le monde
au xviiie
siècle était bon pour faire une tragédie, et
que cela signifiait précisément la mort de la tragédie. Mais l’analogie ne s’impose
pas. La tragédie était un gaufrier, faisait suite aux vers latins, et répondait dans
l’ordre scolaire à une rhétorique supérieure : chaque rhétoricien avait sa tragédie
dans ses livres de classe. C’est au contraire dans sa vie même que chaque homme
d’aujourd’hui est susceptible d’avoir son roman. La transcription d’une expérience
vivante en roman peut donner autant de romans vivants qu’il y a d’expériences
transcrites. Limite théorique, bien entendu, mais en deçà de laquelle il y a place
pour beaucoup d’êtres vivants et vrais, au contraire des ombres cimmériennes de
tragédie.
Dans le roman comme dans la poésie de cette génération, il faut distinguer, en même
temps que les valeurs qu’elle déclasse, l’apport de ceux de ses aînés que nous avons
appelés les territoriaux de 1914, et son apport propre, à elle.
Les valeurs déclassées sont ces valeurs de liaison et de construction qui jouent dans
le roman le rôle que le discours joue dans la poésie. La technique de la construction,
de l’affabulation, subissent non seulement des changements, mais des diminutions très
sensibles. Les romanciers de la génération précédente s’étaient, en cette matière, mis
à l’école de Balzac, de Flaubert, de Maupassant, des bâtisseurs, et ceux qui survivent
continuent. Cette tradition, certes, est loin de se perdre. C’est à leur technique
irréprochable et intelligente que les Tharaud doivent le meilleur de leur renommée.
Une autre technique a valu à l’un des romanciers de la génération de 1914, Pierre
Benoit, des débuts étonnants. La manière d’intéresser le lecteur moyen n’a en somme
pas beaucoup changé, et dans le roman comme au théâtre une bonne technique
traditionnelle est une condition suffisante du succès. Mais elle est de moins en moins
une condition nécessaire.
Elle répond à un état stabilisé
du roman. Ce n’est pas par un progrès de sa technique que le roman a progressé après
1914, mais par un progrès ou un changement de signification, de suggestion, de poésie.
Il n’a pas évolué par ses dehors, mais par ses dessous. Ici encore le roman nous
apparaît comme le contraire de la tragédie ancienne, enfermée et arrêtée dans un cadre
qu’elle ne peut briser sans cesser d’être. Il est le plus plastique des genres, le
plus mobile, le plus industrieux, le plus inventif.
Au contraire, toujours, de la tragédie classique et de ses vingt-quatre heures, le
roman a le temps. Sa durée est à peu près consubstantielle à celle d’une vie humaine,
et Boileau lui-même n’oserait lui reprocher de prendre ses personnages enfants au
début, pour les quitter barbons, ou au cercueil. Il se passe, ou peut se passer, dans
une durée réelle, vivante, dans la mesure même de la durée d’une vie d’homme. La durée
variée, vivace et vigoureuse par laquelle la plante française a
passé de 1789 à 1840 se retrouve dans ces romans balzaciens qui ont l’épaisseur, la
variété et la signification d’une coupe géologique profonde. Relisez la page de Taine
sur la durée anglaise — la matinée d’Oxford — et voyez-y le thème du roman de
Thackeray, de Dickens et d’Eliot. Or la génération précédente avait légué à celle de
1914 une philosophie de la durée, la philosophie bergsonienne, dont l’action en
profondeur fut considérable, moins encore par elle-même que parce qu’elle se combina
avec d’autres actions, d’autres mouvements, avec un sens pour l’intérieur obscur et
dangereux de l’homme, une mobilité, une inquiétude, une révolution, — des révolutions,
des écroulements de tout genre. Précipitée dans une durée nouvelle, il était naturel
que la génération de 1914 fût précipitée dans un roman nouveau.
Le premier ébranlement, et celui qui jusqu’à présent a eu le plus de conséquences,
fut communiqué par le roman de Proust. La Recherche du temps perdu
parut d’abord dans la littérature une œuvre inattendue et inclassable, une rupture,
une aventure. Ajoutons que cette héroïsation paradoxale du snobisme, cet auteur qui se
fait holocauste pour le snobisme, mobilisa immédiatement contre lui le parti du
sérieux, la
rive gauche, les forces vives de la littérature
normale. On reconnut vite que c’était une erreur. L’arrivée en météore de Proust, il
faut la tenir pour toute différente, et contraire, de l’arrivée des cinq poètes
maudits. Ce que les Cinq apportaient n’était peut-être pas absolument nouveau, parce
qu’il n’y a rien d’absolument nouveau en littérature, mais enfin ils le tiraient de ce
qui n’avait pas encore paru à la lumière, de ce qui appartenait jusqu’alors, dans la
littérature, aux parties honteuses ou cachées. Mais le Temps perdu de
Proust est un Temps retrouvé. Ces fouilles dans la mémoire de l’auteur
s’accordent à des fouilles dans la Mémoire épaisse de la littérature, dans une
tradition qui remonte à Montaigne, qui passe par Saint-Simon : qui n’est pas étrangère
au Sainte-Beuve de Volupté, et à laquelle, chez les philosophes, Maine
de Biran et Amiel d’une part, Bergson de l’autre, ont donné une bonne conscience. Elle
consiste chez tous ces auteurs dans la familiarité avec sa propre durée, le don de
vivre la durée d’autrui, et dans un style qui est l’homme, un style de durée qui est
l’homme de la durée, compréhensif, térébrant, tortueux (exception faite, ici, bien
entendu, pour Bergson, normalien chez qui le style n’est qu’un instrument intellectuel
d’exposition et de précision, non la matière d’une création). De sorte que dès qu’avec
Proust un certain sentiment de familiarité s’est établi, on a reconnu qu’on
l’attendait, que le roman français faisait là une de ses remontes naturelles et
nécessaires, et que, comme les plus grands, comme Balzac, Flaubert, Maupassant ou
Renard, Proust ne le laisserait pas tel qu’il l’avait trouvé.
Comme Balzac… La durée balzacienne est une durée historique, la durée française d’un
demi-siècle exprimée et reflétée dans la Comédie Humaine. Ce que Balzac
a fait pour la durée historique, Proust l’a fait pour la durée psychologique. Mais il
est romancier parce qu’il peut sortir de sa durée psychologique, parce qu’il possède
le don de coïncider avec la durée d’autrui, d’y voir et d’y exprimer autant et plus de
complexes, de ruptures, de variété que dans sa propre durée. Il a été ici très loin.
Il y a un monde proustien, original et peuplé, comme il y a un monde balzacien, et
beaucoup plus qu’il n’y a un monde flaubertien. Il y a une Comédie
Proustienne des années 1890 à 1910. Peut-être Proust a-t-il contribué depuis
1920 à nous éclairer et à nous approfondir Balzac ;
Charlus n’a comme substance, épaisseur, puissance, radiations terribles, qu’un
équivalent dans le roman : Vautrin.
Depuis Stendhal le roman c’était la province, c’était une certaine conquête, une
certaine revanche d’un génie de la province sur Paris, telle la politique sous la
Troisième République. Même dans le roman mondain de Feuillet dont les originaux sont
généralement des châtelains du Cotentin, on peut voir le roman de la société
agrarienne. Mais le roman de Proust est peut-être le premier exemple complet d’un
roman qui soit purement parisien comme l’est en France le théâtre, et qui exclue
rigoureusement la province. Combray et Balbec n’y figurent que comme des lieux de
villégiature, de même que les basses classes n’y paraissent que dans la domesticité,
que le monde y est celui de la vacance, de la gratuité et de l’argent. Que tant
d’inépuisable réalité ait pu être tirée de ce milieu étroit, arbitraire et fragile,
c’est ce qu’on a dû mettre quelque temps à comprendre, et ce qui accroît le mérite
miraculeux de l’œuvre proustienne.
On n’imagine pas cependant qu’elle eût pu naître avant la génération de Proust, celle
de la Revue blanche. C’est la génération où débouchent dans la
littérature les équipes israélites, tout urbaines, et dont les manifestations dans le
roman (dans le théâtre cela va de soi) seront exclusivement parisiennes. Proust est
demi-juif, comme Montaigne et Bergson, avec lesquels il partage cette intuition du
mouvant et de la durée, qui paraît correspondre à une greffe du plant juif sur le
tronc d’occident. Devant la société aristocratique, il se pose, avec fièvre et
trépidation, le problème de l’entrée et de la conquête. Son snobisme ironique est fait
moitié de ses réalisations, moitié de ses déceptions. On notera d’ailleurs que les
problèmes de la société se posaient avec la même solidité et le même fruit et les
mêmes naïvetés saines chez Balzac : la présence, la durée, la mémoire de la société
française, ce furent d’abord pour le grand plébéien, pour le sang paysan des Balssa,
Mmes de Berny, d’Abrantès et de Castries. Ici Villeparisis
(justement le pays de Mme de Berny), Verdurin et Guermantes.
Proust appartient aussi à la première génération où, selon
un mot de Barrès, on ait fait de la moins bonne rhétorique et de la meilleure
philosophie. C’est le cas particulièrement chez les jeunes Juifs de Condorcet. On ne
peut guère dire que Proust ait été philosophe. Mais quand on compare sa psychologie à
celle de Bourget, et qu’on passe par conséquent d’un monde dans un autre, on est
frappé de voir d’abord comme celle de l’auteur du Disciple est une
psychologie de grand rhétoricien, ensuite comme Proust a incorporé au roman tout un
domaine, et même un style, qui n’appartenaient jusqu’alors qu’aux philosophes. Taine
comparait Maine de Biran à une cave obscure, et se moquait du Périgourdin qui avait
attiré dans ses ténèbres quelques philosophes innocents. Lui qui trouvait déjà Bourget
un malade, qu’eût-il dit en voyant, avec Proust, le roman lui-même installé dans la
cave biranienne, exerçant de là sur une génération l’influence qu’avaient exercée sur
Taine lui-même son cher Balzac et son cher Stendhal ?
Découverte d’un monde, comme cette exploration méthodique des grottes qui date de la
fin du xixe
siècle, et pour laquelle il fallut créer le
mot de spéléologie. Mais précisément, dans le roman, c’est-à-dire dans la seule
direction où elle ait réussi, la génération qui découvrit, ou à laquelle se découvrit
Proust, est la génération où tout se passe comme si elle avait pris pour mot d’ordre :
la découverte des mondes nouveaux.
De là deux natures de roman qui répondirent à un appel d’air, le roman de
l’aventurier et le roman de l’aventure.
Le roman de l’aventurier (qui peut être d’ailleurs, le roman d’un sédentaire, ou de
la Maison du baobab à Tarascon) a trouvé sinon ses modèles, tout au moins ses livres
de base, dans deux romans qui parurent en 1913 et ne furent accueillis qu’avec des
réticences, les Caves du Vatican, d’André Gide et le Grand
Meaulnes d’Alain-Fournier.
Le cas du premier roman est très curieux, parce qu’il nous permet de faire le départ
entre ses deux éléments, un roman d’aventure, plus ou moins comique, qui n’est pas
très réussi, et un roman de l’aventure, ce qui n’est pas la même chose, et de
l’aventurier, qui paraît aujourd’hui étonnamment perspicace, parce que Gide y a
préfiguré, en père spirituel,
dans le personnage de
Lafcadio, les traits du jeune homme, et surtout du jeune littérateur, de la génération
qui venait. La génération de 1914 a proustisé en ce sens qu’elle s’est mise à l’école
de psychologie de Proust, mais nullement en ce sens qu’elle aurait vécu à la manière
des personnages de Proust, à commencer par celui qui dit Je,
lesquels appartiennent bien à la fin du xixe
siècle et
à l’époque de la jeunesse de l’auteur. Au contraire, elle a gidisé en ce sens que
c’est bien en avant qu’est lancé le personnage de Lafcadio, comme l’étaient d’ailleurs
ceux de l’Immoraliste et des Nourritures terrestres.
Lafcadio, l’aventurier de l’acte gratuit, est un aventurier bourgeois, cosmopolite,
né dans l’argent et pour qui c’est une chance, ou une carrière, d’être enfant naturel.
La fraîcheur de Meaulnes lui vient au contraire de sa source populaire,
de son adhérence au provincial, au primaire, à l’école du village. L’aventure de
Meaulnes se confond avec la poésie. Les Caves ont
ajouté au romanesque volontaire d’après 1914, mais Meaulnes a ajouté à
la poésie de cette génération, d’une génération qui d’ailleurs a dû faire en partie
dans le roman ses remontes de poésie.
Le roman de l’aventure, qui connut tant de faveur dans l’après-guerre, était accordé
à l’entrée dans un monde nouveau, à des impatiences de la jeunesse, à cette
décompression et à cette bougeotte où devaient se dépenser physiquement les
imaginations comprimées par les disciplines du temps de guerre. Pierre Benoît, Mac
Orlan, les Chadourne, lui donnèrent une figure conquérante, mais qui a daté beaucoup
plus vite que celle que Meaulnes avait donnée au roman de l’aventurier.
Il est naturel que la psychologie l’emporte sur le physique, et le roman intérieur sur
le roman d’événement.
L’aventurier peut tenir tout entier dans le village de La Chapelle-d’Angillon. Au
contraire, l’aventure a besoin de l’espace, de la planète. Le roman de l’aventure
conduisait au roman planétaire.
Ici encore, il faut tenir compte de la décompression et de la détente d’après-guerre.
De la guerre à la crise, l’écrivain qui ne
passait pas une
partie de l’année sur les routes du monde, en mission, en tournée de conférences ou en
reportage, se faisait remarquer. L’auteur itinérant avait d’ailleurs eu des
prédécesseurs avant la guerre, et sans parler de Paul Adam, les Tharaud, surtout avec
leurs impeccables romans de découverte des juiveries orientales, ont été des
précurseurs.
Notons un autre précurseur, de talent très différent, Valery Larbaud, qui, la même
année à peu près que les Caves du Vatican, Meaulnes et du Côté
de chez Swann, publiait Barnabooth. Et que ces quatre romans
aient paru en quelques mois, à la veille de 1914, cela fait peut-être le tournant le
plus riche qu’il y ait eu depuis 1830 dans l’histoire du roman.
Barnabooth a créé un style du voyage comme Meaulnes un
style de l’aventure.
Un peu sous l’influence du mandarin qu’était Philippe Berthelot, et avec l’image
lointaine de Claudel qui commençait à succéder à celle de Loti, un secteur du roman
s’est amarré à cet embarcadère qu’est le Quai d’Orsay. C’est peut-être cette commune
origine qui a fait coupler longtemps par la critique Morand et Giraudoux. Ils ne se
ressemblent pas, mais s’ils n’appartiennent pas au même climat littéraire, ils
figurent dans la même équipe, portent la même valise, et leurs influences se
relayent.
Peu de livres ont été plus appelés, suscités, adoptés par une époque déterminée, en
1925 environ, qu’Ouvert la nuit et Fermé la nuit. Ce
n’est pas le roman de l’Europe d’après-guerre, c’est une synthèse, une construction de
cette Europe-là, mieux réussie que les synthèses et les constructions que tentait
alors la peinture cubiste, mais de même ordre. Les romans de Morand n’atteignirent pas
le succès de ses nouvelles, en partie parce qu’ils vinrent après elles. Mais dans le
roman comme dans la nouvelle et surtout dans le récit de voyage, il a créé un style.
Ce style est accordé à une coupe momentanée sur la civilisation, à des machines, à un
état du monde, d’une époque aussi où la mode va vite. Morand a su la suivre ou la
guider, comme un constructeur au salon annuel de l’automobile.
Nous marquons ici moins les écrivains que les influences. L’influence de Giraudoux a
accompagné celle de Morand, par un de ces contrepoids, de ce double tableau, de ce
Rouge et Noir, qui sont une des caractéristiques du climat littéraire
français : elles se croisent. Le sens planétaire de Morand, sa liaison et son survol
des pays dans l’espace, ce globe terrestre lumineux, qu’il agite comme un cocktail,
cela reste assez étranger à Giraudoux qui, ainsi que le prouvent Amica
America et Siegfried et le Limousin, peut bien porter partout
la valise à la main, mais a toujours la terre des plaines centrales de la France à la
semelle. À cette liaison planétaire que Morand établit dans l’espace, Giraudoux
oppose, ou plutôt associe une liaison française dans la durée. Cela n’a évidemment
rien d’, en principe, et voilà bientôt un siècle que la question des
renaissances classiques, de l’harmonieuse liaison française, est posée et que ses
recommencements, ses redécouvertes, nous encombrent. Mais précisément avec Giraudoux
il s’agit d’une liaison française non classique, que nous n’avons guère de mot pour
désigner, pas même celui que nous employons ici, moins encore celui de modernisme au
sens des Goncourt, mais dont on aura une idée en songeant que les classificateurs
voient en Giraudoux un restaurateur de cette préciosité que Brunetière dépistait et
déterrait, comme un jardinier le chiendent, dans les plates-bandes de la littérature
française. D’autres, plus fins, ont évoqué au sujet de Giraudoux le moyen-âge, un
au-delà de la Renaissance. De fait le héros ordinaire, le héros favorisé, le
Seul Qui ingénu et miraculeux de ses romans nous paraît bien une
manière de Lancelot du Lac. On dit Simon le Pathétique comme Perceval le Gallois, et
il faut comparer Bella aux choses et aux êtres précis qui sont à son
origine pour voir à quel point Giraudoux est possédé par le génie du romanesque
foisonnant, de la déformation invincible, et de l’irréalisme magique.
L’aventure extérieure va se confondre chez Morand avec la matérialité du voyage,
l’aventure intérieure va se confondre chez Giraudoux dans le jeu de l’imagination. Le
roman se trouve à un carrefour de ces itinéraires de fuite dans
lesquels s’est jetée cette génération du mouvement, et qu’a exprimés
à sa manière le terme d’inquiétude.
Pourtant, quand, au départ de la génération de 1914, les devins de la critique ont
examiné leurs poulets, c’est bien le contraire de l’inquiétude que leur présageait
pour cette jeunesse la volaille sacrée : génération virile et précocement mûrie,
génération d’énergie et de décision, qui après la victoire du dehors sur l’ennemi
allait remporter, au dedans, la victoire sur les vieilles littératures, sur les
byzantinismes tortueux. Que ne se promit-on pas de la littérature de guerre et de la
littérature d’après-guerre !
Restons dans le roman. Le roman de guerre a eu trois grands succès, le
Feu, les Croix de bois, Vie des martyrs. Ce succès
était mérité. Les trois livres ont subsisté et subsisteront. Mais au contraire des
romans de l’aventure, ce sont bien moins des créations que des mises au point.
Barbusse, dans son roman d’une escouade, a mis au point de 1914 la
Débâcle de 1870. Il a eu d’ailleurs raison. Les vieilles guerres sont
toujours faites et vécues par les mêmes escouades à base paysanne, de même que les
diplomaties qui les préparent les sortent des mêmes dossiers sur le bureau de
Vergennes. Enfin Zola était venu le premier. Les Croix de bois nous ont
donné, écrits par un conteur combattant, ces tableaux de la guerre en ordre dispersé,
où les auteurs des Soirées de Médan voyaient fort bien la meilleure
manière de les présenter. Vie des martyrs était porté par l’immense
faveur, alors, de Dostoïevsky. La guerre par elle-même n’a renouvelé ni la matière du
roman, ni sa forme. Mais l’après-guerre ? Le retour ? l’Odyssée après
l’Iliade ?
Le roman de l’aventure avait tourné au roman de l’aventurier. Le roman de la guerre
tourna vite au roman du combattant, du vainqueur, c’est-à-dire, selon le mot de
Dorgelès, de celui qui en était revenu. Avec ces habitudes de bilatéralisme que nous
avons déjà rencontrées, on délégua à Montherlant et à Drieu La Rochelle, pour
représenter dans le roman et ailleurs le combattant qui revenait, une sorte de
fonction collégiale. L’hexasyllabe Montherlant-et-Drieu devint usuel comme
Giraudoux-et-Morand, et nous n’aurons garde de le laisser tomber.
Barrès jouait alors un rôle comme patron littéraire des combattants. Il offrait à la
génération nouvelle un type sinon à remplacer, du moins à continuer, celui du
personnage représentatif, original, attrayant, qui s’est imposé comme délégué à la
sensibilité d’une époque, et qui, doué pour raconter, pour toucher le public par ses
récits, reste sous des figures diverses le principal personnage de ses romans.
Montherlant fut préoccupé de cette destinée. Il appela son Philippe ou son Sturel
Alban de Bricoule, celui du Songe et des Bestiaires. Il
donna avec une âpre éloquence l’image impérialiste d’un jeune Français. Barrès venait
de l’égotisme, Montherlant y alla.
Avec plus ou moins de succès, Montherlant est un bâtisseur. Dans le
Songe et les Bestiaires, il a essayé de se construire,
de réaliser un être qui résiste à l’écoulement et à l’écroulement, et pour qui le
problème, tout de même un peu court, plus court que les problèmes barrésiens, est de
concilier des exigences sensuelles avec ce dessein. Il s’est montré romancier quand il
a peint dans les Célibataires la nature contraire, celle qui ne résiste
pas à la destruction. Drieu, peut-être plus abondamment doué que Montherlant, et plus
capable que lui de s’intéresser aux idées, a pris au contraire dans la jeunesse
d’après guerre, le parti et la pente de la réalité qui se dissout. Il a incarné
dangereusement la jeunesse qui était au premier plan en 1924. Les titres
autobiographiques de ses romans, l’Homme couvert de femmes, le
Feu follet, la Valise vide, sont caractéristiques et
le dernier a presque servi de symbole ou d’enseigne à toute une équipe.
Une équipe, ou plutôt un tourbillon de mouvements, de sensibilités en liberté, comme
on parlait ailleurs de mots en liberté, ce qui s’échappe par le Thomas
l’Imposteur de Cocteau, ou le Bon Apôtre de Soupault.
Ce sont là des jeunes sur lesquels la guerre a passé, réellement ou métaphoriquement.
On trouvera bien entendu plus de résistance chez ceux qui ont passé à travers la
guerre, et qui eurent leurs trente ans dès sa seconde année.
Maurois et Mauriac ont, le premier avec une vocation plus
générale de littérateur, le second avec une vocation plus particulière de romancier,
écrit, pour leur temps, le roman de la grosse bourgeoisie, intermédiaire entre la
grande et la petite, et assez provinciale pour appartenir au climat ordinaire du
roman : ils ont été, dans cet ordre et par ce public, les romanciers de classe (aux
deux sens du mot) les plus lus de ce temps.
L’éducation fait en France de la jeunesse bourgeoise ce que Waldeck-Rousseau appelait
les deux jeunesses : laïque et catholique. Maurois, israélite, élève d’Alain, d’esprit
analytique, est un laïc pur, et Mauriac est un romancier catholique, le romancier des
problèmes chrétiens de l’âme. Il l’est à un degré d’angoisse et de profondeur qui ne
se compare pas à la position des romanciers littérairement en règle avec l’Église, et
dont le roman porte moins sur sa mystique que sur sa politique et sa morale :
Feuillet, Bourget, Bordeaux. S’il reste à l’heure passagère où j’écris ces lignes, le
romancier français le plus célèbre, il faut en voir une des raisons dans ce décri
littéraire et intellectuel de la laïcité, qui a suivi étrangement son triomphe
politique et la séparation de l’Église et de l’État. Ajoutons-y la réaction contre
l’oratoire., qui s’est fait sentir dans le roman comme ailleurs : Mauriac est
pressant, ému, il refuse l’éloquence et la grande courbe. Sa place, son succès, son
influence, montés brusquement en 1924, entrent exactement dans les filières, les
voies, les raisons de ce temps.
Le Maurois et Mauriac ont écrit le roman des bonnes familles, sans exploiter un
champ, considérable, dépassant peu leur expérience par leur romancement, ne sortant
guère de leurs Quesnay, Péloueyre et similaires, des secteurs familiaux et familiers
qu’ils peuvent exploiter en fondateurs de la chronique discontinue d’un groupe. Les
romanciers de l’époque précédente, les Bourget et les Prévost, avaient et ont encore
gardé plus de balzacisme, d’invention, de disponibilité, et sont moins accrochés aux
petites histoires de leur milieu, en partie parce qu’ils les ont moins vécues. Est-ce
pour remédier à ce manque de substance, d’épaisseur et de variété, tout en restant
fidèle à l’élan de leur génération romancière, pour imposer au roman une cure
de balzacisme qu’un nombre inattendu de romanciers, au
tournant de 1930, se sont attachés à cette chronique non plus discontinue, mais
continue, et longuement continue, d’un groupe compact : le roman-fleuve ?
Pas précisément. Le roman-fleuve, ou plutôt le roman-cycle, avait donné l’une des
œuvres les plus célèbres du début du siècle : Jean-Christophe. C’est à
lui qu’on peut rattacher aussi la Recherche du temps perdu. Mais les
romans de Rolland et de Proust sont des biographies, écrites, plus ou moins, à la
mesure d’un individu. Quand la nature a fait, par l’humanité, quelque chose d’analogue
au roman-cycle, elle ne s’est pas servie de l’individu, elle s’est servie de la
famille, c’est-à-dire de réalisations individuelles ou contradictoires, jaillies d’un
même centre et participant d’un même élan. À côté et au-dessus de la famille naturelle
la société a créé le groupe, a procédé par groupes. De là, en y joignant le roman de
la vie individuelle dans sa multiplicité et ses complications, trois formes de
roman-cycle, trois groupes de romans-cycles, tous trois en cours de publication à
l’heure où nous écrivons ces lignes, et qui, s’ils sont terminés, figureront à eux
tous, par leur ensemble, par leurs contrastes, par leur cyclisme du second degré, le
témoin le plus considérable du roman français de cette époque.
Le roman-cycle, centré sur la vie individuelle (et c’est le cas de Rolland et de
Proust) trouve difficilement dans l’individu de quoi se recruter et se nourrir.
Aussi Jean-Christophe et Marcel nous intéressent-ils beaucoup moins
que les personnages secondaires, dont le passage fait vraiment vivre l’œuvre, et
nous voyons même dans le Temps perdu le personnage qui dit Je réellement mangé par l’immense Charlus. Des romans-cycles en
cours, le seul qui soit centré sur la vie d’un individu est le cycle, très inégal,
que René Béhaine a intitulé Histoire d’une société, et, comme les
deux précédents, il est concerné par cette remarque.
L’histoire d’une famille dans une durée qui peut aller d’une à trois générations,
est évidemment le cadre le plus normal d’un roman-cycle, celui qui est proposé et
presque imposé au romancier par les articulations de la nature. Aussi a-t-il fourni
l’ordinaire du genre.
L’impulsion a été donnée par les
Thibault de Roger Martin du Gard, dont le début, le Cahier
gris, a extrêmement impressionné les lecteurs et les confrères de
l’auteur, et dont le succès a été pour quelque chose dans la mise en chantier des
cycles actuels. La suite, et surtout la longue interruption, ont inquiété, et ce
premier exemple a été aussi pour quelque chose dans la réserve relative du public à
l’égard de ces entreprises, réserve qui n’a d’ailleurs aucune importance, vu
qu’elles ont besoin de temps et de recul pour se classer.
Georges Duhamel peut passer pour une personnalité très représentative du
roman-cycle, vu qu’il en a produit deux. Les quatre Salavin
constituent en effet un cycle du premier genre, soit à la mesure d’un homme
individuel, d’une Vie et mort de Salavin, d’une grande monographie
par le dessous, celle du petit mystique, comme les naturalistes avaient le petit
bourgeois et le petit employé. La Chronique des Pasquier, dont un
volume paraît régulièrement chaque année en octobre, est l’histoire d’une famille de
petits bourgeois et de petits intellectuels, admirablement accordés sur la durée
française, et dont le lecteur attend sans impatience qu’elle fournisse son homme de
génie.
Une famille analogue exposée au long d’une durée, et d’un art tout différent, par
Robert Francis, dans son Histoire d’une famille sous la Troisième
République, mérite plutôt le nom de roman-fleuve que de roman-cycle ;
tout, style, personnages, vie intérieure, s’y mobilise et s’y meut en effet dans une
liquidité.
Tiendra-t-on pour un roman-cycle les quatre volumes des Hauts Ponts,
de Jacques de Lacretelle ? Probablement. Ils se passent dans un secteur limité et
précis : trois générations d’une famille plus ou moins en décadence, la première qui
est évincée de son domaine, la seconde qui s’efforce de le racheter, la troisième
qui le perd définitivement. Le cadre est la Vendée, mais seulement parce qu’il faut
qu’il y en ait un : le cycle n’est destiné qu’à mettre à la lumière du roman un cas
psychologique qui concerne une famille, comme Silbermann et la
Bonifas exposaient dans le même système de transpositions le cas
d’un individu.
La famille naît du couple. Le roman d’une famille dans les
Destinées sentimentales a fait suite de la manière
la plus naturelle aux romans antérieurs du romancier particulier du couple, Jacques
Chardonne. D’ailleurs cycle assez sobre qui ne comprend que trois volumes, et que la
critique classerait peut-être tout aussi bien du côté de Mauriac, comme roman des
bonnes familles du Sud-Ouest, et de leurs drames intérieurs.
On imaginerait une carte littéraire de la France où chaque grande région aurait
droit à son cycle. Ce serait trop beau. Mais si un psychologue a donné le sien au
Sud-Ouest, un conteur le donne à Lyon et à sa région, Henri Béraud avec la
Chronique de Sabolas, chronique de la vie lyonnaise au xixe
siècle. Les catégories religieuses y font place aux
catégories droite et gauche : donc Chronique d’un demi-Lyon puisque
Lyon, qui aurait bien eu droit à son Mauriac et à son Chardonne, est d’abord une
capitale religieuse. Entre le cycliste lyonnais et le cycliste du Sud-Ouest, on
rétablirait volontiers le contraste Maurois-Mauriac, laïcité-religion, un des
contrastes vivants de la France d’aujourd’hui.
Voilà cinq romans-cycles établis sur la vie de famille. Il était naturel et presque
nécessaire que le poète théoricien, dramaturge et conteur des groupes, et qui a
réalisé dans l’unanimisme l’idée, le sentiment du groupe, l’auteur d’Un être
en marche, écrivît, en s’attaquant au roman-cycle, le roman d’un groupe en
marche, les Hommes de bonne volonté. Ce cycle est accordé sur le pas
de l’époque et de la génération de Jules Romains. Un personnage, comme dans tous les
cycles précédents, y est plus ou moins le délégué de l’auteur, mais n’y prend pas,
non plus qu’aucun autre, une place prépondérante. L’unité, qui n’apparaît pas encore
dans l’excessive dispersion des personnages, sera obtenue sans doute au cours du
cycle, et formulée comme Unité trouvée, à la manière dont la
Recherche du temps perdu se termine par le Temps
retrouvé, et dont les Rougon-Macquart se terminaient par le
Docteur Pascal.
Un peu à la manière des Rougon-Macquart, qui donnèrent après 1870 le
roman d’avant 1870, ces sept romans-cycles sont encore engagés dans une sorte de
période historique. Aucun d’eux en effet n’a encore atteint les années de guerre.
Les
sept auteurs insistent visiblement et s’attardent sur
des années qui correspondent à leur jeunesse, et dans cette recherche du temps perdu
ils ne paraissent pas pressés d’arriver au temps actuel. Il est à remarquer
d’ailleurs qu’en face de l’instabilité de la société, du caractère saisonnier de ses
mœurs et de sa situation, les romanciers depuis 1936 hésitent devant ce qui faisait
autrefois le pain quotidien du roman : les mœurs contemporaines, la chronique de la
Société. La durée romanesque se trouve ainsi comme refoulée vers l’amont. Cela tient
toujours au déséquilibre actuel de la durée littéraire. La hâte avec laquelle, la
trentaine à peine atteinte, des écrivains qui n’ont d’expérience que de quelque
littérature, et non point de la vie, se mettent à publier leurs mémoires, nous
divertit et aussi elle nous éclaire. Il ne s’agit pas seulement de la hâte de la
production, mais de l’incertitude du lendemain, de l’incohérence de la vie, d’une
nécessité croissante de vivre sur les réserves, d’une crise et d’une carence de la
création. Malgré ces difficultés, on ne saurait guère douter que le super-cycle de
ces sept romans-cycles, le Tour de France des sept romanciers cyclistes, ne reste un
trait capital de l’histoire du roman, du paysage du roman, pour cette tranche de
siècle, que meublera la génération de 1914.
Le sens du mouvement poétique reste à peu près pour la génération de 1914 le même qu’il
avait été pour la génération de 1885 ; séparation de plus en plus radicale, de plus en
plus extrémiste, entre le discours et la poésie. Il y a là, pour le demi-siècle qui nous
sépare de 1885, une invincible pente, qui oppose cette période de la poésie française à
tout son cours antérieur depuis le xvie
siècle.
La poésie alliée au discours appartient d’ailleurs tellement à la tradition séculaire
française, qu’elle peut survivre presque indéfiniment sur une ligne d’évolution
parallèle, ou sur une voie de garage. En 1914 précisément tout se passait comme si
cette question du discours était encore posée. La poésie éloquente livrait ses
derniers combats. Elle avait sa muse, Anna de Noailles, la dernière et même le dernier
des romantiques, avec qui s’en sont allés, comme avec Jaurès, dont il lui eût plu
qu’on la rapprochât, les grands lieux communs du xixe
siècle. La poésie éloquente arborait par ailleurs des noms d’écoles :
humanisme de Fernand Gregh, intégralisme d’Adolphe Lacuzon, paroxysme de Nicolas
Beauduin. Et rien ne nous interdirait formellement de réunir sous le nom de
méridionalisme la poésie sonore, proclamatoire et oratoire — le Midi est éloquent — de
Léo Larguier, Joachim Gasquet, de nombreux Aixois ou Toulousains.
Plus instructif sera le cas de l’unanimisme, c’est-à-dire du groupe des poètes de
l’Abbaye qui ont trente ans ou un peu moins en 1914, Romains, Duhamel, Vildrac,
Chennevière, Romains et Duhamel sont des esprits déversés vers le dehors,
et, comme on l’a vu ensuite au théâtre et dans le roman, de vocation
oratoire, d’éducation rhétoricienne. Mais en même temps, intelligents, avisés, aimant
leur temps, et qui sont soucieux de s’accorder pleinement avec lui. D’où l’intérêt du
contraste entre la première manière poétique de Romains, celle de la Vie
unanime (1908) et celle qui commence, dès l’année suivante, de lui succéder
avec Prières. C’est un passage du flux oratoire à la suggestion
elliptique et à l’émotion dépouillée. L’œuvre poétique de Romains, dans la mesure même
où elle devient très volontaire, où elle s’accroît et se précise par une technique
professée, un Traité de versification, nous paraît, autour de 1914,
propre à être utilisée comme flèche indicatrice d’un mouvement. Le caractère oratoire
subsiste davantage chez Duhamel et Chennevière, tandis qu’il a toujours été assez
étranger à Vildrac. Mais enfin nous avons là une occasion de voir comment à
l’intérieur d’un groupe qui se construit, qui attache une grande importance poétique à
la construction même du groupe (c’est cela l’unanimisme) l’oratoire peut varier,
décroître, de même qu’à l’intérieur du symbolisme, et des Vingt ans en
1885, on le voyait déjà décroître régulièrement de Verhaeren à
Vielé-Griffin.
L’oratoire, le discours lié, font partie de la tradition de la poésie française. Déjà
au temps du symbolisme la rupture avec l’oratoire avait été une rupture avec cette
tradition. Et la rupture avec la tradition se fait ordinairement au bénéfice de
l’aventure. Si le xviiie
siècle nous fait voir en la
poésie la tradition pure, soit l’immobilité il était réservé au xxe
siècle de tenter l’expérience, utile et légitime, de l’aventure
pure.
À la vérité, tel avait bien été déjà le rôle de ceux que nous avons appelé les Cinq
de 1870, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Corbière. Romances sans
paroles, Les Illuminations, Un coup de dés, les poèmes marins de Roscoff,
Maldoror, sont autant de départs pour la mer inconnue, de saluts
portés,
Entre les aventuriers qui eurent vingt ans vers 1870 et
ceux de l’autre guerre, il y a cependant une différence, à l’avantage des premiers.
Comme on plaidait devant Clemenceau la cause d’un homme politique qu’il n’aimait pas,
et en faveur de qui on alléguait qu’il ressemblait à Robespierre, le Tigre rétorqua :
« Oui, mais Robespierre, lui, ne savait pas qu’il ressemblait à Robespierre ! »
Rimbaud ne savait pas qu’il ressemblait à Rimbaud, et d’ailleurs à vingt ans il avait
complètement cessé de lui ressembler. Au contraire, les aventuriers de 1914 savaient,
savaient trop, qu’ils ressemblaient à Rimbaud, et ils en ont beaucoup parlé. Quand le
groupe surréaliste se fit un drapeau, il écrivit un seul mot : Lautréamont ! C’était déjà de la tradition. La génération de 1914, dans la
mesure où elle avait de magnifiques précurseurs, n’a tout de même pas connu l’aventure
pure.
Mais elle a obtenu largement, du côté de la quantité et de la publicité, l’équivalent
de ce qui lui manquait de pureté. L’aventure est à la source et dans les moelles de
cette génération. La guerre a ajouté à son exigence d’aventure, elle ne l’a pas créée.
La Correspondance de Rivière et d’Alain-Fournier est une coupe
géologique dans les terrains d’où a jailli cette source. Et le Grand
Meaulnes de Fournier, et l’article de Rivière sur le Roman
d’aventure, datent des mois qui ont précédé la guerre. On peut dire que, de
la mort d’Apollinaire à l’exposition des Arts décoratifs, la poésie comme le roman a
vécu dans l’atmosphère et dans l’idée vague de l’aventure.
La poésie est prise par l’aventure dès sa racine. Dès 1910, Marinetti,
italo-français, comme Apollinaire était franco-italien, avait prophétisé en même temps
que lui par la proclamation du futurisme et par le jeu poétique des mots en liberté.
Le mot en liberté, c’est par excellence l’aventure poétique, d’ailleurs conséquence de
la poésie en liberté des Cinq et du vers en liberté des vers-libristes symbolistes.
Dans cette liberté musicale pénétrée d’assonances, de souvenirs de bibliothèque, de
refrains de chansons populaires, de tout ce qu’on peut ramasser sur une route
d’Europe, et, plus simplement, entre le marbre et le cuir d’un café, Apollinaire mit
de l’enchantement, et aussi une magie personnelle. Une telle magie
est d’ordinaire pour beaucoup dans le succès inégal de ces
aventuriers. Elle avait par exemple fait la gloire fragile de Toulet. Comme la ballade
de Banville et le sonnet des Parnassiens, traditionnels chez des traditionnels, des
formes aventureuses furent inventées ou réinventées par les aventuriers. Après les
Contre-rimes de Toulet, les Calligrammes
d’Apollinaire. On songe aux sortes experimenti de Bacon,
l’expérience faite à l’aventure, afin de voir si, par hasard, il en sortira quelque
chose. Il fallait s’en aviser. Ensuite, cela devient bien facile.
On doit voir cependant quelque chose de plus dans les Calligrammes,
poèmes en formes de dessins, qui ont pour antécédent la Bouteille du
cinquième livre de Rabelais : un jeu en accord avec les expériences pictural es
d’alors, une tentative sur des frontières où il y a de la Bouteille,
mais aussi du Coup de dés. L’incomparable intérêt de toute une poésie
depuis 1885 et même depuis les Cinq, c’est d’avoir ajouté à la poésie continentale
française ce qu’à la même époque les conquérants coloniaux ont ajouté au domaine
français et aux vieilles colonies : non seulement des vraies colonies, mais des
chapelets d’îles inhabitées, des atolls et des déserts, beaucoup de déserts. Tout cela
fait une plus grande France et tout ceci fait une plus grande poésie française, tient
de la place sur la planète, dans le possible. S’il y a une poésie Sancho,
écrivait M. de Pomairols, il y a aussi une poésie Quichotte :
Seulement Apollinaire était lui aussi, lui surtout, un Quichotte qui se savait
Quichotte, se voulait un peu scolairement Quichotte. Nous pourrions, si nous
énumérions, citer ici beaucoup de noms de poètes, de participants à ces expériences, à
ces aventures coloniales, et par exemple Max Jacob, qui a mieux réussi dans le roman.
L’expérimentation aventurière a trouvé peut-être, après Apollinaire, son principal
héros dans Jean Cocteau, depuis le Cap de Bonne Espérance : plus
intelligent, plus souple, plus aimable qu’Apollinaire, moins inventeur, moins génial,
moins navigateur au long
cours, plutôt caboteur (on a
hésité sur la désinence), dépourvu de la forme apollinarienne de mystification, mais
non de charmantes impostures, et en somme, dans ces années trente, l’ancien marinier,
resté en vue, de cette nef de Pantagruel qui a traversé la poésie des années dix et
des années vingt, et pour laquelle nous gardons un faible.
Un faible intelligent, le lecteur n’en doutera pas, puisqu’il s’agit d’obtenir de
l’oracle de la Dive le secret des destinées de la poésie. Malheureusement la réponse
est ou aurait été peu encourageante. Expériences curieuses, mais infructueuses.
Reviendrons-nous dans notre petit Liré planter l’alexandrin, voir fleurir la rime
riche, nous enorgueillir de nos plates-bandes de sonnets, faire éclater au bout d’un
jardin de curé le parterre flamboyant et bien arrosé d’une ode hugolienne ? Non. Tout
de même l’élan d’une poésie est dans l’invention, l’aventure et l’air en mer…
Ici se sont retrouvés heureusement, par cette bonne fortune qui n’abandonne jamais
les lettres françaises, des territoriaux de 1914. C’est par des territoriaux que
Lyautey garda alors le Maroc. L’équipe quadragénaire qui compensa pendant la guerre
l’absence partielle de la génération nouvelle comprenait deux poètes, Valéry et
Claudel. Il importait extrêmement que Valéry, en sommeil poétique depuis vingt ans,
comme Hindenburg était un général en disgrâce et Pétain un colonel mal noté, prît la
tête de l’expédition coloniale et de l’aventure. Il n’était pas libre de ne pas écrire
en 1916 la Jeune Parque.
La Jeune Parque, publiée en 1917, ne mit que quelques mois à faire son
chemin, le temps que mirent trois à quatre cents amateurs de poèmes à la savoir par
cœur, comme ils savaient par cœur Racine et Hugo. Ce poème de la vie intérieure entra
dans des mémoires, comme dans une invincible place d’armes, et de là rayonna lentement
dans la poésie, y plaça l’action inattendue d’un morceau de radium.
On se trouvait ici sur le bord exactement opposé à Apollinaire et à son groupe, à
cette facilité et à cette écriture quasi automatique par lesquelles, d’Apollinaire et
de Max Jacob aux surréalistes, des poètes ont consciemment et désespérément refusé la
durée, refusé la dureté nécessaire et
persistante d’une
matière. Chaque vers de la Jeune Parque était au contraire conquis sur
un silence hostile, sur une résistance que l’alchimie poétique incorporait à la
réussite du produit. Selon le précepte de Boileau, le vers facile et fluide était fait
difficilement, et de la difficulté naissait la solidité de l’œuvre. Puis, à la
diffusion et à la confusion où coulaient les poètes de l’aventure, Valéry opposait une
manière d’infusion : l’infusion de l’aventure et de l’inattendu dans la vie
intérieure. La Jeune Parque se trouverait presque à l’interférence
poétique des titres de deux ouvrages philosophiques célèbres : le Mémoire sur
les perceptions obscures et le Cheminement de la pensée,
plénitude d’une conscience nue, comme le fragment du Belvédère est la plénitude d’un
torse seul.
Durant cinq ans elle fut suivie des poèmes que recueillirent Charmes.
Les deux courtes périodes de poésie, celle de la jeunesse et celle de la cinquantaine,
ressemblent dans la vie de Valéry à ces îles qu’a dites la Jeune
Parque :
Mais, du point de vue qui nous occupe ici, l’important, c’est la tradition qu’établit
ou rétablit cette poésie, et l’influence qu’elle exerce.
La tradition est la tradition mallarméenne. Qu’il existe de grandes différences entre
la poésie de Mallarmé et celle de Valéry, et davantage encore entre les deux esprits,
l’un qui croit aux Lettres, l’autre qui croit à la Science, aucun doute. Et cependant,
grâce à Valéry, Mallarmé cesse de faire figure d’aérolithe. Ils se partagent un même
domaine. Le fait qu’ils soient, comme le serpent de mer dans Kipling, deux, change la
situation. Les premiers vers de Valéry, ceux qu’a recueillis l’Album de vers
anciens, ont été à peu près, dans les dernières années du xixe
siècle, les seuls vers français qui aient été écrits
directement et certainement sous l’influence de Mallarmé, laquelle ne se faisait
techniquement sentir sur aucun autre poète symboliste. Renouvelé par la pensée et la
musique de la Jeune Parque, le Valéry des années vingt a exercé au
contraire une action profonde sur une partie de la poésie française. Lucien Fabre
semble avoir été le premier disciple, et depuis,
une part
de la jeune poésie qui reste fidèle au vers régulier est plus ou moins touchée du
rayon valérien. Il est alors arrivé ceci de paradoxal que de Valéry (comme d’Anatole
France, mon Dieu !) on peut dire qu’u a servi à maintenir. Il a maintenu, à une époque
où ils vacillaient, les cadres techniques, rigoureux de la poésie française. Il a
refusé, comme disait Mallarmé, de toucher au vers. Il a donné une bonne conscience à
ceux qui le défendaient encore.
On remarquera que les symbolistes proprement dits, ceux qui avaient vingt ans en
1885, les Laforgue, les Régnier, les Vielé ont eu peu d’influence sur leurs
successeurs de 1914, et que tout se passe comme si, dans la mesure où la génération de
1914 eut des maîtres, ces maîtres étaient les Cinq de 1870, Verlaine dans une certaine
mesure, Mallarmé par Valéry d’une part, par les tenants du Coup de dés
d’autre part, un peu Corbière par son imagerie populaire et maritime, Lautréamont par
le surréalisme— enfin la fortune de Rimbaud.
Rimbaud pris comme figure de proue d’une nef poétique figurait plus ou moins à
l’origine de Tête d’Or, le premier drame de Claudel. Or Claudel fut le
second des poètes territoriaux de 1914. On ne peut pas dire qu’il était ignoré avant
cette époque. Bien au contraire, la correspondance entre Rivière et Claudel servirait
presque d’échantillon pour nous faire connaître quel prestige le poète de
l’Otage, de l’Annonce, des Cinq Grandes
Odes avait acquis aux yeux d’une partie de la jeunesse silencieuse. Mais
d’abord la guerre le plaça automatiquement parmi les quatre remplaçants. Ensuite le
moment vint où il eut non seulement une clientèle spirituelle, mais des disciples
poétiques.
Le verset claudélien était en effet une grande trouvaille, non seulement originale,
non seulement très féconde entre les mains de Claudel, mais parfaitement viable pour
fournir à certains un bon instrument poétique. Par un retour analogue à celui qui a
fait de Valéry un « mainteneur » ce verset claudélien s’est trouvé à point entre les
mains des jeunes revenants de la guerre. Montherlant et Drieu La Rochelle, qui furent
quelque temps les deux Ajax du Nostos, l’ont également employé pour poser poétiquement
leurs interrogations et leurs
affirmations. D’autre part,
l’influence de Claudel s’exerçant fortement sur les catholiques, on ne s’étonnera pas
de voir la forme de son verset adoptée par des poètes de sentiment chrétien comme
Henriette Charasson.
Il y a cependant une difficulté. Le verset claudélien est une forme très personnelle
à son auteur, inventée délibérément par lui, à sa mesure, dans des conditions que
lui-même nous a dites. Or si l’imitation et les influences font partie du climat de la
poésie, encore est-il nécessaire qu’imitation et influence ne soient pas visibles du
dehors et avant même la lecture. La strophe de Mireille et de
Calendal portait tellement la marque de l’invention mistralienne,
qu’aucun poète d’oc n’a osé la toucher après Mistral. Il en va un peu de même du
verset claudélien avec sa grosse signature. Et pourtant, en soi, cet instrument,
susceptible d’être heureusement varié selon les tempéraments, paraît de bon usage.
Très neuf quand Claudel le créa il y aura bientôt un demi-siècle, son fleuve
réaliserait aujourd’hui un bon équilibre entre la très large laisse rythmée de
Saint-John Perse, en estuaire, et ce ruissellement poétique de filets où la génération
de 1914 paraît avoir trouvé son instrument moyen.
Instrument moyen légué d’ailleurs par la génération précédente, et dont il serait
bien difficile de dire quand il commence : peut-être aux Derniers vers
de Laforgue. Le groupe de l’Abbaye s’était voué à lui de façon volontaire et
concertée, et Romains et Chennevière en ont donné une manière de technique ou de
pratique dans leur Traité de versification française, professé d’abord
en 1913 au Vieux-Colombier. Nulle part peut-être mieux que dans Pour la
Musique, de Fargue, on ne le voit exprimer nécessairement et à vif une
sensibilité. Comme, dans la génération symboliste, le vers libre dont il est
l’héritier, le vers nouveau a bénéficié de l’incertitude même de paternité, et, à la
différence du verset claudélien, il ne porte pas la marque authentique de quelqu’un,
le chapeau de Guillot, berger du troupeau. Autant que le vers régulier, il laisse
jouer l’originalité de chacun, permet à beaucoup de poètes une marque distincte. Jouve
n’y ressemble pas à Romains, Salmon à Morand, Éluard à Reverdy, Supervielle
à Michaux. Et cependant ce domaine poétique existe, comme le
Parnasse ou le symbolisme. Il équilibre le domaine actuel du vers régulier. Si le plan
de ce livre le comportait, il serait facile de marquer la douzaine de volumes, ou
généralement de plaquettes, qui témoigneront de lui dans l’histoire littéraire. Mieux,
on en peut abstraire dès maintenant la ligne qu’il fait sur l’horizon.
Elle n’a à peu près plus rien de commun avec la ligne symboliste, malgré une analogie
toute extérieure de l’instrument poétique. Elle est plus vidée encore de substance
oratoire et logique. Le poète prend sur les mots, pour son mouvement, un appui très
léger, qu’exprimerait le mieux, en lui donnant tout son sens étymologique, le terme
d’allusion, Une vieille théorie d’esthétique, qu’exposa Schiller, fait de l’art la
forme supérieure du jeu. Et cela ne veut pas du tout dire que l’art, ni les jeux des
enfants, ne soient sérieux. Or la poésie très moderne, celle de ce vers ou
défait, a précisément reculé une des limites ordinaires de la poésie vers le jeu. Elle
a apporté non seulement à la parole, mais à l’émotion, plus de gratuité, comme disait
Gide au temps des Caves, plus de désintéressement, au sens où la
Jeune Parque « se désintéresse ». Pour la Musique,
disait Fargue. Mais c’est une musique proprement poétique, qui a rompu avec cette
musique musicale, dont le lyrisme est gorgé depuis le romantisme, et que le
symbolisme, Mallarmé et Valéry ont poussée à un paroxysme qui ne peut plus être
dépassé. Une musique poétique où le décalage entre l’impression et l’expression est
réduit à un minimum. Tout cela est viable.
Mais il ne suffit pas d’être viable. Il faut faire quelque chose de cette viabilité.
Et la nouvelle poésie, la poésie propre de la génération active de 1914, indépendante
de la génération territoriale, a peu fait.
Depuis celle de 1789, qui avait André Chénier, toutes les générations littéraires
françaises ont eu leur ou leurs grands poètes. La génération de 1914 est la première
qui n’ait pas les siens. Et pourtant, au contraire des générations qui se sont
trouvées dans ce cas au xviiie
siècle, elle n’a pas du
tout manqué d’invention poétique : au contraire ! Peut-être l’exploitation du monde
poétique comporte-t-elle des limites.
Peut-être arrive-t-il
un moment, où, comme dans les colonies, toutes les bonnes terres sont occupées, où le
dernier venu n’a plus à sa disposition, en effet, que ces déserts dont nous parlions,
désert de pierre ou désert de sel, — où le Tout est dit de La Bruyère
ressemble au Complet opposé par les vieilles puissances coloniales aux
nouvelles. Provisoirement, bien entendu, car il y a la guerre, il y a l’aventure.
Et même, dès maintenant, avec des réserves, il ne faut pas être dupe de la
typographie. Le Banville de la génération symboliste, Paul Fort, a presque marqué un
tournant quand il a donné à son torrent de vers la forme typographique de la prose. La
prose d’aujourd’hui, c’est parfois un bal masqué — mal masqué — où la poésie, où
toutes les poésies, se sont donné rendez-vous. Déjà parmi les Cinq, ce n’est nullement
par ses vers, c’est par les Illuminations que Rimbaud est devenu un
maître de 1920, et Maldoror est en prose, même en prose oratoire. Les
livrets en prose de Fargue ont fonctionné dans la vie littéraire de 1930 exactement
comme des poésies. La vocation de Cocteau poète s’est pareillement fixée à la fin dans
la prose. C’est en prose que coule le surréalisme poétique. Entre la prose et la
poésie, se fait une osmose toujours croissante. La poésie a débordé surtout sur le
roman. On a souvent remarqué à quel point l’état de Giraudoux est un état poétique.
C’étaient bien des écluses de poésie, qui, dès le temps de la guerre, avaient été
ouvertes par le Grand Meaulnes. Il serait curieux et fructueux
d’établir une carte poétique de l’époque contemporaine, qui mentionnerait les lieux de
poésie, les courants de poésie, — et aussi les courants et les lieux d’antipoésie (ils
existent) ; sur cette carte les indications de poésie n’impliqueraient pas du tout,
comporteraient moins que jamais, des écritures en vers.
1914 ne trouvait pas du tout le théâtre en mauvais état. L’initiative de Copeau au
Vieux-Colombier, succédant à celle d’Antoine, avait suscité un mouvement analogue à
celui du Théâtre-Libre. Avec une différence cependant. Le Théâtre-Libre, c’était un
théâtre, mais c’étaient aussi des auteurs. Or s’il serait injuste de dire que le
Vieux-Colombier n’eut pas d’auteurs, c’est un fait qu’il n’en chercha pas : les
projets de Copeau ne comportaient encore qu’une cure physique, un nettoyage de
l’instrument, une formation de l’acteur et du public. Cependant un mouvement était
suscité, qui allait sans doute porter ses fruits. D’autre part l’équipe qui avait
débuté au théâtre à la fin du xixe
siècle était en 1914
en pleine production, le théâtre restait fidèle aux habitudes de la comédie de mœurs,
et la société restait habituée aux mœurs de la comédie. La guerre bouleversa tout.
On ne pouvait pas mettre les mœurs de la guerre sur le théâtre, et l’on ne pouvait
plus y mettre les mœurs de la paix. D’autre part, il fallait faire travailler les
théâtres. Un immense public de permissionnaires, d’étrangers, d’enrichis de guerre,
d’allocataires ne demandait qu’à y dépenser son papier. L’industrie satisfit à cette
demande comme elle le put ou plutôt comme ce public peu lettré le demanda. Les
théâtres normaux durent pour subsister se mettre au pas de cette production, subir
l’initiative d’industriels, hier marchands de billets, aujourd’hui marchands d’heures
de spectacles. Ce fut le théâtre Quinson. L’art dramatique sincère, à l’armistice,
s’était
réfugié tout entier dans les petites scènes du
genre du Vieux-Colombier, qui avaient peu de frais, trouvaient quelques mécènes,
cherchaient des jeunes, en trouvaient. Le rétablissement se fit lentement,
difficilement, très gêné par le cinéma. Au théâtre, bien plus que dans le roman, et
plus même qu’en poésie, la génération de 1914 a été mutilée, étouffée, a dû passer par
des défilés périlleux dont elle n’est pas encore sortie.
Une tradition bien naturelle veut que le genre chef, en matière de théâtre, soit le
théâtre en vers. Mais depuis la guerre cette rubrique appartient à la nécrologie. Nous
n’en dirons rien.
Il a cependant des succédanés en prose. Le public, surtout européen, a pris grand
intérêt au théâtre éloquent de Paul Raynal, et le Tombeau sous l’Arc de
Triomphe a fait fonction de pièce de guerre pour l’après-guerre. M. Raynal a
gardé, seul parmi ses contemporains, les consignes de cette tragédie en prose, dont la
génération précédente avait agité le problème.
La Comédie de mœurs a cessé de tenir le premier plan. Le théâtre pourtant ne saurait
guère s’en passer, et il faut que les mœurs du jour comparaissent à sa barre, ou à sa
rampe. La comédie de mœurs qui, au lendemain de la guerre, s’est jetée sur les
nouveaux riches a pâti de l’abondance et de la facilité du sujet. Elle en a pâti en
qualité, mais non en succès, comme en témoigna Mon curé chez les
riches. Elle est représentée actuellement par l’intelligence et l’adresse
d’Édouard Bourdet, qui a trouvé sa voie en intéressant le grand public aux
déformations des mœurs littéraires dans Vient de paraître, des mœurs
tout court dans la Prisonnière et dans la Fleur des
pois. De cette comédie de mœurs, le spectateur des galeries dirait, comme
devant le héros de Monsieur Alphonse, qu’elle n’a pas volé ce nom.
Comédie de mœurs signifie surtout comédie sociale, soit comédie de la vie privée en
tant qu’elle est commandée par les courants, les conformismes, les non-conformismes,
les modes du dehors. Le public contemporain s’intéresse davantage à la comédie de la
vie privée en tant qu’elle est close,
domestique ; soit à
la comédie de la famille et à la comédie du couple.
La comédie de la famille a donné beaucoup plus de signes d’épuisement que la comédie
du couple, celle dont autrefois Amoureuse avait créé le type. Le
fabuleux succès poétique de Toi et Moi désignait Paul Géraldy pour la
tenter au théâtre. C’est l’intérêt de Robert et Marianne. Nous prenons
cet exemple à cause d’un titre heureux : deux prénoms. Mais avec d’autres prénoms, et
des titres plus compliqués, la comédie du couple, soit du mariage et de la liaison, se
retrouve partout. Elle est devenue un des poncifs du théâtre. Tous ces couples — en
discorde bien entendu — finissent par se ressembler pour le vieux spectateur, comme
tous les mariages se ressemblent pour l’officier de l’état civil, tous les divorces
pour le président du tribunal. On en dirait ce que Gautier disait du vaudeville, qu’il
ne devrait y en avoir qu’un, et qu’on ferait de temps en temps des changements. Ces
pièces se trouvent généralement à pied d’œuvre dans l’expérience de l’auteur, et elles
n’ont pas de peine à se loger dans l’expérience du spectateur. On vient d’ailleurs au
théâtre par couples, d’où leur succès.
Mais le couple d’après-guerre est un couple encore plus précaire et fragile que le
couple de 1900. Il se complique, non seulement en ce qui regarde les situations, mais
en ce qui concerne les créatures. La poule d’après 1920 ira un jour rejoindre au musée
des antiques la lorette et la lionne. En attendant elle a son théâtre, le théâtre.
C’est une femme facile, entendons facile pour l’auteur dramatique, à qui elle permet
toutes les combinaisons du couple régulier ou irrégulier. L’Ève toute
nue de Paul Nivoix (1927) le Greluchon délicat de Jacques
Natanson (1925) sont des types agréables, pris au hasard, de cette comédie.
Les combinaisons du couple dépassent d’ailleurs de loin la basse-cour. C’est même à
l’extrémité opposée que l’on placerait la principale réussite de Stève Passeur,
l’Acheteuse, impressionnante Lamiel moderne. Quant à l’adultère, il a
cessé d’être pris au sérieux sur le théâtre. Crommelynck dans le Cocu
magnifique et Mazaud dans Dardamelle n’ont pu
introduire que sous les espèces de la farce poétique le cocuage, pain
rigoureusement quotidien du vaudeville d’il y a soixante ans.
Ne concluons pas trop vite à l’amoralité du théâtre contemporain. Le public, plus
mêlé, plus passif, plus amorphe, accepte aujourd’hui des situations qu’il n’acceptait
pas du temps où il y avait une société. Mais il accepte pareillement d’être ému par le
moyen des formes et des fibres (sinon des ficelles) éternelles. La Souriante
Madame Beudet de Denys Amiel et André Obey, le Michel Auclair
de Charles Vildrac après le Paquebot Tenacity, ont connu après guerre
un succès dont aucun élément n’était demandé aux « mœurs » dans le sens cette fois où
les mœurs c’est la mode, ni aux figures passagères du couple.
Ce sont là, des formes permanentes de la comédie. À côté d’elles il y a des problèmes
dramatiques plus propres à cette génération.
Le théâtre vit de conquêtes. Il est impérialiste ou il n’est pas. Il cherche à
prendre leur bien à des genres qui se défendent. Pendant trois générations, du
romantisme à la guerre, le théâtre s’était efforcé de reculer sa borne du côté du
poète et du côté du moraliste. Le drame romantique avait marqué sa plus grande
transgression dans la poésie. La comédie et les préfaces de Dumas fils, sa plus grande
transgression dans le domaine des moralistes. Ces deux questions se posaient encore
avant la guerre. La transgression poétique avait eu de beaux jours avec Rostand, la
tradition moraliste restait assez solidement représentée par Brieux. Avec des
réussites inégales tout cela était la vie du théâtre.
Dans la mesure où quelque chose disparaît en littérature, voilà des problèmes
disparus. Le théâtre cherche son bien ailleurs. Les problèmes actuels ne concernent
plus les rapports du théâtre avec la poésie et avec le moralisme, mais avec la
littérature et avec le cinéma.
Plus précisément on distinguerait trois versants du théâtre, selon que l’auteur est
animé et inquiété par le théâtre seul, par le théâtre et les lettres, par le théâtre
et le cinéma.
À toutes les époques du xixe
siècle et du xxe
siècle, il s’est trouvé un auteur dramatique considérable
pour incarner ce qu’on pourrait appeler sinon
le théâtre
pur, du moins le théâtre-théâtre. Scribe et Sardou ont été les plus célèbres. À vrai
dire il leur manquait d’être, en même temps qu’auteurs, acteurs et directeurs comme
Picard (n’allons pas plus haut) et de jouer leurs propres pièces. Il leur manquait
aussi certaine communion avec la salle, avec Paris, certaines traces heureuses du
déclassement, ou plutôt de l’in-classement où ont vécu jusqu’au xixe
siècle les gens de théâtre. Tous deux par exemple ont été tout
naturellement de l’Académie, alors que l’Autre n’en pouvait être et qu’aucun de ses
contemporains ne posa même la question qu’il en fût. Mais à l’Autre même, il manquait
encore quelque chose, cela qui manquait aussi à Napoléon. L’Autre était le théâtre,
mais n’était pas né au théâtre. Il avait été élevé pour devenir tapissier du roi. Il
ne possédait pas le théâtre en héritage et dès sa conception. « Si seulement j’étais
mon fils… » disait Napoléon. Aucun de ces obstacles qui n’ait été levé pour Sacha
Guitry, incarnation pure et exclusive, à la scène et dans la salle, au théâtre et à la
ville, en âme et en corps, du théâtre-théâtre 1935. Aussi le choisirons-nous pour
exemple, de préférence à tel autre excellent homme de théâtre comme Jean Sarment.
Le nombre de ses pièces dépasse la centaine. La magie personnelle de l’acteur-auteur
leur vaut généralement autant de faveur dans leur nouveauté que d’oubli quand elles
sont retombées à l’état de texte imprimé. Il ne semble pas à vrai dire qu’il doive en
rester une pièce de répertoire. Il en restera peut-être mieux : d’abord une certaine
chronique au jour le jour de la sensibilité parisienne pendant une trentaine d’années,
ce qu’on trouve par exemple dans les anciennes années de la Vie
parisienne, et puis l’histoire sentimentale ou plutôt les petites histoires
sentimentales de l’auteur-acteur qui naissent, vivent et meurent à l’état
théâtral.
Le cas de Marcel Pagnol est très différent, mais ressortit également au
théâtre-théâtre. Son don du théâtre semble avoir été restreint (à la manière de celui
de Becque) à deux sujets qu’il portait avec lui, comme Piron portait la
Métromanie, et qu’il avait vécus personnellement : d’abord, la
destinée d’un maître d’études qui arrive, d’un Petit Chose qui devient
un Monsieur Quelqu’un : ce fut Topaze. Et chez ce
Marseillais la pièce de sa ville, Marseille : ce fut
Marius (dont Fanny n’est que la suite, la seconde
mouture aussi). Étant passé du théâtre au cinéma, il lui reste à faire sur le cinéma,
une troisième et dernière comédie.
Tout ce théâtre-théâtre est sans liaison avec la littérature écrite contemporaine. On
dira exactement le contraire du théâtre de Lenormand, qui a transporté des idées sur
la scène avec une intelligence probe et passionnée, et qui a créé un théâtre à lui,
avec les Ratés, le Simoun, le Temps est un songe,
Un lâche. Son découpage par tableaux ressemble plus à celui du roman qu’à
celui du théâtre, et ne facilite pas le succès de ses pièces. Il joue hardiment sur la
scène une partie de romancier psychologue et psychanalyste, que l’historien de la
littérature retiendra peut-être plus que le public courant : Lenormand est
probablement celui des auteurs dramatiques contemporains qui servira le plus vite de
sujet de thèse.
Le jeune auteur, plus que de la littérature, s’inquiété aujourd’hui du cinéma.
Consciemment ou inconsciemment, l’influence de l’art nouveau s’est insinuée dans une
partie notable de la littérature dramatique d’après-guerre. D’abord le cinéma, soit
l’art du mouvement, a fourni au spectateur moyen un champ d’entraînement, il s’est
habitué à des perceptions plus rapides, ce qui a permis à l’art dramatique de
déblayer : le théâtre des jeunes auteurs ne vit plus dans la même durée que le théâtre
des anciens auteurs, et les dernières traces des longues expositions ont disparu. En
second lieu les jeux de physionomie ont remplacé ou éclairé le dialogue. Enfin il y a
certaine recherche de la qualité et de la nouveauté qu’interdisent au cinéma des
considérations matérielles, la nécessité de s’adresser à un gros public, et surtout au
public de province : c’est au théâtre, infiniment plus souple, plus affranchi des
matérialités de machinerie, même d’argent, qu’il appartient de faire fructifier
littérairement le capital de vogue du cinéma. On n’imagine pas Têtes de
rechange, de Jean-Victor Pellerin, qui fut une des pièces les mieux
inventées et les plus neuves de l’après-guerre, né ailleurs que dans
l’ombre du cinéma ? On voit pareillement les chemins de traverse
entre le cinéma et le théâtre qu’ont pu suivre Marcel Achard et Jean-Jacques Bernard.
La manière dont ils ont réussi à mettre un accent et de la vie dans ce qui est entre
les paroles témoigne du voisinage et de la camaraderie de leur théâtre avec l’art
muet.
Avec ce qui fut l’art muet. Le cinéma muet a pu enrichir de ses suggestions le
théâtre et aussi le roman, à la manière dont les littératures anciennes ou étrangères
ont aidé la littérature nationale. La nécessité de la transposition et d’une création
nouvelle sauve l’originalité. Le cinéma parlant, malgré ses immenses ressources
matérielles, ou à cause d’elles, n’a réussi jusqu’ici qu’à dégrader littérairement
tout ce qu’il a touché. Il a sans doute un avenir littéraire. Il n’a en 1936 de
présent qu’antilittéraire. Nommer un film dans une histoire de la littérature est
encore impossible et même contradictoire. La littérature c’est un ordre de ce qui
dure, au moins de ce dont on peut sans absurdité présumer quelque durée. Nous n’avons
même pas l’idée de ce que peut être un film qui dure, un film, qui, au bout de
quelques mois, soit autre chose qu’un almanach de l’autre année. Et encore y a-t-il de
précieux almanachs des autres années, comme l’Armana Prouvençau ! Quant
à la transposition d’une œuvre littéraire, d’un roman, d’un poème, et même d’une pièce
de théâtre, au cinéma parlant, elle n’a jusqu’ici d’importance, comme la
Bibliothèque bleue, que comme dégradation de la littérature, au sens
où les physiciens s’intéressent à la dégradation de l’énergie.
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