Jean-Jacques Rousseau. — § I. De l’influence de ses écrits. — § II. De l’esprit
d’utopie en général. — § III. De l’utopie dans les écrits politiques de Jean-Jacques
Rousseau. — § IV. Dans la Nouvelle Héloïse. — § V. Dans
l’Émile. — § VI. Dans les Confessions. — § VII. Comment
Jean-Jacques Rousseau est devenu utopiste. — § VIII. Des beautés durables dans les
œuvres de Jean-Jacques Rousseau.
« Élevez ma fille à ma fantaisie, et ce que vous voyez est à vous. »Et si l’enfant, un jour, répond mal à ses soins, la gouvernante, s’attendrissant, lui dira :
« C’en est donc fait, vous m’ôtez le pain de ma vieillesse ! »Mais, dit gravement Rousseau,
« il ne faut pas que ce mot-là soit dit deux fois. »Il n’était que trop obéi. On ne consultait ni la force de la mère ni le tempérament de l’enfant. Il avait prescrit une nourriture réglée ; on affamait les enfants : — des bains d’eau froide ; on risquait d’y faire périr les nourrissons trop faibles : — beaucoup d’air ; on en exposait de presque nus à l’intempérie des saisons. Devenus adolescents, c’est sur leurs jeunes âmes qu’on expérimentait les utopies du père sans enfants. De Dieu, de la morale, on ne leur disait mot. L’habileté des gouverneurs, précepteurs, serviteurs de toute nature, consistait à se faire mépriser des enfants ; ils se gardaient bien d’y manquer, sachant que c’était faire leur cour aux parents. Rousseau lui-même se plaignait qu’on outrât son système :
« Il s’en faut bien, disait-il à Bernardin de Saint-Pierre, qu’on ait fait ce que je demandais ; on se jette toujours dans les extrémités. J’ai parlé contre ceux qui faisaient ressentir aux enfants leur tyrannie, et ce sont eux, à présent, qui tyrannisent leurs gouvernantes et leurs précepteurs98. »Fénelon avait été forcé de gourmander, lui aussi, certaines âmes pour leur trop grand attachement à sa doctrine du pur amour. Dans le même temps que J.-J. Rousseau faisait des constitutions pour les peuples et des plans d’éducation pour les pères de famille, les particuliers sollicitaient de lui des règles de conduite pour leur profession. Un abbé gentilhomme, philosophe par principes, ecclésiastique par état, l’interrogeait sur l’art de vivre en homme, et de concilier ses devoirs avec son mépris pour les préjugés, c’est-à-dire avec l’incrédulité à la mode. Les actrices de l’Opéra lui demandaient des conseils pour vivre honnêtement. Rousseau était excédé du rôle qu’il avait recherché. Cet homme qui avait écrit sur sa porte, en grosses lettres et en matière d’enseigne, que tout était mal, que jusqu’à lui tout le monde s’était trompé, s’étonnait qu’on le sommât de donner des recettes pour faire mieux. En vain se dérobait-il ; on le persécutait de lettres et de visites. Quand Balzac se plaint des monceaux de lettres entassées sur sa table, qui demandent des réponses, et des réponses à montrer, il perce du contentement jusque dans son chagrin ; car ce qu’on lui demande, c’est de quoi parler de lui. On voulait plus encore de Rousseau. Beaucoup de gens l’avaient pris au mot, et le sommaient de réaliser, au moins pour eux, ses utopies. On le traitait en médecin qui s’est affiché comme inventeur d’une panacée ; tous les malades sur qui la médecine ordinaire avait échoué, lui demandaient de sa panacée et voulaient être guéris. Outre les visiteurs venus pour les consultations, il y avait les curieux, et le nombre en était immense. Rousseau en est poursuivi jusqu’en Angleterre.
« J’ai du monde de tous les états, écrit-il à du Peyrou, depuis l’instant où je me lève jusqu’à celui où je me couche, et je suis forcé de m’habiller en public99. »Enfin il avait ses fanatiques.
« Ne m’amenez pas votre camarade, disait-il à Bernardin de Saint-Pierre, il m’a fait peur ; il m’a écrit une lettre où il me mettait an-dessus de Jésus-Christ100. »Après sa mort, on peut dire que ses idées formèrent une partie de l’opinion publique dans notre pays. La révolution de 1789 en mit les plus sensées à l’expérience. Dès le mois de décembre 1790, l’Assemblée constituante lui votait une statue. Les gens de lettres préparaient des inscriptions pour le piédestal. Les artistes le sculptaient en bas-relief sur des pierres arrachés aux ruines de la Bastille. Dans les discours de collège,
« le monument champêtre qu’on lui avait élevé, sous les regards de la nature101 », passait bien avant les superbes mausolées où sont renfermées les dépouille » des princes et des souverains. Beaucoup de gens croyant qu’il s’était tué, Bouilly avait fait tout exprès une pièce où il mourait chez lui, sa croisée ouverte, en s’écriant :
« Que la nature est belle ! Je vois Dieu. Je meurs dans ses bras. »Dans une scène, on le voyait rentrant de la promenade, des plantes dans une main, et, dans l’autre, un nid de fauvettes,
« qu’il confiait aux soins de sa femme, pour les rendre à la liberté sitôt qu’elles auraient des ailes. »Une autre scène le montrait causant avec le menuisier du village de quelques réparations à faire « dans sa modeste demeure. » Dans une troisième, un créancier auquel il devait cent écus le menaçait de saisir ses meubles ; le libraire Rey lui envoyait cent écus avec lesquels il payait le créancier. Là-dessus la mort arrivait. Au mois de septembre 1794, sur un rapport de Lakanal, où il est dit que
« le Contrat social semble avoir été fait pour être prononcé en présence du genre humain, et pour lui apprendre ce qu’il a été et ce qu’il a perdu », la Convention décrétait l’apothéose de J.-J. Rousseau. La même séance vit décréter celle de Marat,
« dont les préparatifs, disait Collot-d’Herbois, étaient dans tous les cœurs. »On demanda la priorité pour l’apothéose de Marat. La priorité fut votée. Associer dans un projet d’hommage public J.-J. Rousseau et Marat, et donner le pas sur l’auteur du Contrat social à l’homme qui en avait poussé la logique jusqu’au massacre de ses contradicteurs, n’est-ce pas tout à la fois un fruit et un châtiment de ce livre ? Les apothéoses de la démagogie ne sont des fêtes que pour le pouvoir absolu, qui mesure d’avance ce qu’il trouvera de facilités dans ceux qu’elles réjouissent comme dans ceux qu’elles épouvantent. Le Consulat n’exécuta point le monument que le Directoire voulait élever à J.-J. Rousseau dans le jardin des Tuileries, et personne ne s’avisa de lui en faire la sommation. L’Empire, encore plus hardi et plus encouragé par l’opinion, put méconnaître impunément certaines vérités bienfaisantes du Contrat social, sous la protection de la peur qu’inspiraient ses sophismes. Notre temps a été témoin de la résurrection de ces sophismes. La propriété considérée comme une permission du peuple souverain qui peut, s’il lui plaît, l’abolir, et qui, en l’abolissant, ferait disparaître le brigandage, les rapines et la violence ; la destination de l’homme, qui n’est pas de travailler et de mériter, mais de jouir ; le luxe, comme cause unique de la pauvreté ; le bonheur, non par le devoir ni par la raison, mais par le tempérament : toutes ces doctrines ont reparu, et, pour la dernière fois plaise à Dieu ! des flots de sang ont éteint l’incendie qu’elles avaient rallumé. Mais il s’en faut qu’elles aient été extirpées des cœurs ; elles peuvent se taire, elles n’abdiqueront jamais. Elles sont aussi vieilles et aussi vivaces que l’inégalité, laquelle date du jour où il y a eu deux hommes sur la terre. Ce ne sont pas des doctrines, mais des passions, sous les couleurs de l’amour du genre humain. Il y aura donc toujours opportunité à demander compte aux idées de J.-J. Rousseau, et, au besoin ; à ses fautes, du mal qui s’est autorisé de son nom. J’oserai le faire dans la mesure de mes forces. La vertu de Fénelon, les grâces de son génie, le risque de toucher à une des gloires les plus aimées de notre pays, n’ont pu me réconcilier avec le chimérique, aujourd’hui sans partisans, de l’amour pur et de la royauté de Salente. Les malheurs de Rousseau méritent-ils plus de ménagements que les vertus de Fénelon ? Il y a d’ailleurs dans les écrits de J.-J. Rousseau, parmi les égarements de l’esprit d’utopie, la part de la raison sereine et supérieure, comme il y a dans la rhétorique de son rôle les sentiments naturels et les inspirations naïves d’un esprit qui a vu le vrai et l’a exprimé en perfection. C’est par ces belles parties qu’il conserve beaucoup d’admirateurs, soit parmi les gens qui pardonnent tout au talent, soit parmi ceux qui, dans des pages où le faux tient compagnie au vrai, savent passer de l’un à l’autre sans que le faux leur gâte le vrai. Je chercherai sincèrement les motifs de cette admiration ; mais, je le déclare d’avance : entre ceux qui aiment J.-J. Rousseau et ceux qui ne veulent être que justes pour lui, c’est parmi ces derniers que je me range.
Ami n’est pas adorateur. L’amour de la vertu n’est pas un enthousiasme ; c’est l’amour de la peine, du renoncement, des mille difficultés attachées à une conduite vertueuse. L’honnête homme aime la vertu comme on aime son devoir ; l’utopiste l’adore. Une certaine bassesse de cœur avec une fausse élévation d’esprit forme le plus souvent son caractère. Tandis que par l’une il se paye de généralités ambitieuses, par l’autre il se dérobe aux devoirs, fidèle à un amour platonique, au milieu de tous les désordres de l’infidélité. Cette adoration de la vertu dans ces cœurs médiocres est sincère. On dirait comme une voix lointaine et mystérieuse de leur conscience. Reléguée hors de leur vie, pour ainsi dire, elle parle encore par ce stérile amour pour une perfection qu’on ne leur demande pas. L’honnêteté de l’utopiste est dans sa tête ; elle y est comme une sorte d’ivresse dans laquelle il oublie ce que commande aux gens de bien l’honnêteté qui vient du cœur. Après lui et la vertu, l’utopiste a un troisième amour, l’amour du genre humain. C’est le moins exigeant des trois. On peut s’y dévouer sans dérangement, dans son cabinet. C’est un amour sans devoirs, quoique non pas toujours sans profit : car il se trouve des sociétés qui sont dupes de son charlatanisme et qui en font les frais. La famille n’est ni si crédule, ni si commode. Elle veut plus que des déclarations et des promesses. On ne l’aime qu’en se gênant, de l’amour qu’on s’ôte à soi-même. Une femme, des enfants, ne se payent pas de cette vaste tendresse pour le genre humain. En tout cas, ils entendent que nous commencions par eux, et ils n’ont pas tort. C’est ce qui n’arrange pas l’utopiste, accoutumé à être tout ensemble son cercle et son centre. Je ne m’étonne pas qu’on ait fort à souffrir, autour de lui, de cet amour pour les hommes, qui passe par-dessus la tête de ceux qui l’entourent. L’exemple n’en a pas commencé au fameux marquis de Mirabeau ; mais l’ostentation de ses écrits l’a rendu à la fois plus célèbre et plus odieux. Cet ami des hommes eût volontiers offert au genre humain le logis d’où il chassait son fils. Il l’offrit à J.-J. Rousseau, persuadé qu’il ne serait pas pris au mot, et que Rousseau comprendrait de reste que deux amis du genre humain ne peuvent mieux faire que de rester chacun chez soi102. Quand je vois l’utopiste ouvrir les bras au genre humain, je me doute qu’il vient de les fermer à ses proches. Désirer l’union d’un peuple en une seule famille, l’union des nations en un seul peuple, faire de l’État un père et de tous les citoyens des enfants entre lesquels sa main partage également les fruits du travail commun, tout cela met en paix l’utopiste sur ce qu’il a négligé de faire pour répandre un peu de bonheur autour de lui. Qui donc le blâmerait de ne pouvoir être à la fois utile au genre humain et à sa famille ? Il a désormais sa fonction ; et quelle comparaison à faire entre cette fonction sublime et une profession modeste, où il vivrait et ferait vivre les siens honorablement, en servant la société par son travail et par son exemple ? Les mêmes forces ne suffisant pas aux deux tâches, la même vie ne suffit pas aux deux devoirs, et il est trop juste que le plus grand dispense du plus petit. Ainsi raisonne l’utopiste. J’en crois Jean-Jacques Rousseau ; il s’y connaissait. Un utopiste de son temps, qu’il appelle du pseudonyme de Cassius, trouvait toutes choses si mauvaises dans son pays, qu’il s’était fait conspirateur. « Marié, écrivait-il à Rousseau, j’ai cru longtemps combiner mes affections avec mes devoirs. L’illusion cesse, et je vois qu’un vrai citoyen doit les abolir. » Voilà l’utopiste au vrai. Aimer les siens, les servir est un vol fait au genre humain, ou un plaisir défendu que l’utopiste se reproche. Rousseau pénètre la pensée secrète de ce Cassius.
« Je vous avoue, répond-il à une dame qui lui en avait écrit, que votre Cassius m’a tout à fait l’air d’un ambitieux embarrassé de sa femme, qui veut couvrir du masque de Théroïsme son inconstance et ses projets agrandissement103. »On ne peut mieux toucher : c’est ce qui s’appelle reconnaître les siens. Rousseau n’est peut-être pas le pire, il est certainement le plus illustre de ces utopistes dont j’ai esquissé le portrait. Le portrait lui-même est fait d’après lui ; tour d’esprit et méthode, caractère et conduite, chaque trait essentiel se reconnaît dans ses ouvrages et dans sa vie. Seulement, comme ses erreurs sont celles d’un esprit supérieur, et ses fautes celles d’un homme qui n’était pas sans qualités, l’éclat de ces contrastes rend son portrait plus séduisant. C’est une raison pour le regarder de plus près.
« sous les grands arbres de la forêt de Saint-Germain », et il l’a dépeint sous les traits d’un homme des bois. C’est ce qu’il appelle « tracer fièrement » l’histoire des premiers temps. Ce type trouvé, il lui compare l’homme tel que l’a déformé la société. Rien n’en est à conserver. Sous sa plume, le bien devient le mal ; le mal devient le pire ; ce qui peut se corriger devient irréparable. La description violente et mensongère qu’il fait de la société est d’autant plus décevante, qu’elle ménage les personnes et les choses du présent. Ce n’est pas la prévention d’un contemporain ni l’humeur d’un individu, c’est l’éternelle logique qui condamne la société. Épouvanté de vivre au sein d’un mal si profond, et d’être une partie de cette corruption, on demande à l’utopiste ce qu’il faut faire. Si tout est mal, tout doit-il être changé ? Si la science et les arts engendrent tous les vices, faut-il donc brûler les bibliothèques, les musées et les laboratoires, fermer les écoles, renvoyer l’homme dans les forêts, et, comme disait spirituellement Voltaire, se mettre à marcher à quatre pattes ? Comment rester dans un état si déplorable ? Comment en sortir ? Pour ne parler que de la question de la richesse, qui occupe si fort l’utopiste, comme si convoitise et utopie étaient un peu parentes, on demande à Rousseau ce qu’il faut faire de la richesse. La supprimer, dit-il résolûment. Soit : il n’y a plus de riches ; mais comment ferez-vous, tous les biens partagés, pour que les parts restent toujours égales ? — Égales, non ; on peut les rendre moins inégales. — Supposons qu’on le puisse, comment maintiendrez-vous cette inégalité modérée ? Et le jour où elle sera dépassée, fût-ce d’un centime, qui l’empêchera de s’accroître ? Et si vous ne parvenez à étouffer dans le cœur de l’homme le désir d’acquérir pour lui et les siens ; si vous ne lui liez les bras en présence des forces de la nature ; si vous ne pouvez empêcher que sa lutte avec elle, nécessaire sous peine de périr, ne suscite les arts et les sciences, et par eux la richesse ; comment, dans votre impuissance absolue d’anéantir la cause, supprimerez-vous ou modérerez-vous l’effet ? On a vu le despotisme, non seulement arrêter la pensée sur les lèvres, mais l’empêcher de naître ; on l’a vu se rendre maître des âmes : il n’y a pas d’exemple qu’il se soit rendu maître de l’argent. C’est encore dans la forêt de Saint-Germain que Rousseau est allé chercher les prétendues conventions expresses ou tacites qui ont formé le lien des premières sociétés. Les gens de bon sens expliquent la chose naturellement. Selon eux, c’est sous l’impulsion du plus impérieux des besoins, celui d’échapper au régime du loup mangeant l’agneau, que des hommes inégalement intelligents et forts ont consenti un certain jour à placer au-dessus d’eux soit un plus fort, soit une loi, qui les protégeât contre les périls de l’inégalité. Mais il s’agit bien de choses si simples ! Dans la forêt de Saint-Germain, il n’y a pas eu besoin d’une protection achetée au prix d’un consentement humiliant. Les peuples que Rousseau y a vus sont des peuples forts ; on n’y connaît que des droits, et dans les conventions qu’ils veulent bien faire, on ne stipule que des libertés et l’on oublie l’obéissance. C’est dans cette forêt que Rousseau a découvert ce peuple souverain qui ne peut pas se tromper, parce qu’il n’y a pas d’autre souverain pour le corriger ; qui ne peut s’ôter de ses droits, ni s’amoindrir ; qui se délègue en restant entier ; qui donne le commandement en le gardant et fait des lois dont le législateur est exempt. Voilà le double idéal du Contrat social : une prétendue convention primitive qui n’a réglé que des droits, un souverain se composant de tout le monde et se personnifiant dans chaque individu, immortel, immuable, qui ne peut ni faillir, ni être redressé. En regard de cet idéal, Rousseau place les gouvernements existants. Au lieu d’en tracer des tableaux passionnés, c’est sous les formes pacifiques de la spéculation qu’il les déshonore et les livre à la haine des peuples. S’agit-il de la monarchie ?
« Un homme d’un vrai mérite, dit-il, est presque aussi rare dans un ministère qu’un sot à la tête d’un gouvernement républicain. »Et ailleurs :
« Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. »S’agit-il des gouvernements en général, quelle qu’en soit la forme ?
« Ils sont plus ou moins dévorants. »S’agit-il des sociétés ?
« L’homme, né libre, est partout dans les fers. »Quel remède, mon Dieu ! à des maux si grands ? Sera-ce les lois ? Mais la loi même, au dire de Rousseau, est encore à définir.
« Il faudrait, ajoute-t-il, des dieux pour donner des lois aux hommes. L’ouvrage de la législation est une entreprise au- dessus de la force humaine. »Sera-ce l’autorité ? Mais l’autorité, dans l’idéal du gouvernement tracé par Rousseau, n’est rien. Il préfère par goût, peut-être par politesse pour Genève, sa patrie, le gouvernement aristocratique ; mais sa logique préfère le démocratique :
« seulement, dit-il, il y faut un peuple de dieux104. »Qui donc croit-il en dégoûter en y mettant cette condition ? Les gens de bon sens, oui : ceux-là disent tout bonnement qu’un gouvernement qui veut des dieux ou seulement des héros est une absurdité. Mais la foule ne pense pas de même. Quoi ! ne vous faut-il que des dieux ? Qu’à cela ne tienne ! La foule à qui Rousseau a persuadé qu’elle est le seul souverain infaillible et impeccable, la foule se croira Dieu. Il y a une époque dans notre histoire où l’on a eu foi aux doctrines du Contrat social ; ce qui reste de cette foi est parmi les périls les plus pressants de notre temps. C’est là proprement la part de Rousseau dans le mal que nous a fait la philosophie politique du dernier siècle. Il a eu aussi sa part dans le bien qui en est sorti ; mais tandis que dans le bien il a été devancé ou égalé, le mal ne peut s’autoriser d’aucun nom plus que du sien.
« L’amitié, disait Socrate, se glissant à travers tous les obstacles, va trouver les gens de bien et les unit. »De même l’amour véritable nous mène sur le chemin de la femme que nous devons aimer. Rousseau avait ignoré l’amour parce qu’il n’était capable que de désirs. Il crut aimer Mme d’Houdetot : il ne fit que la convoiter. Sa correspondance ne contient qu’une seule lettre d’amour ; le désir s’y trahit à toutes les lignes, non l’amour. Rousseau n’aime pas, car il ne respecte pas celle qu’il aime. L’amour, tel qu’il le peint, n’est qu’une sorte de métaphysique amoureuse, où l’on reconnaît ses deux préoccupations habituelles, prendre le contrepied de son temps et en dire plus qu’il ne sent. Où son siècle était délicat, il affecte la grossièreté ; où son siècle était grossier, il raffine sur la délicatesse. Il est pourtant tel travers d’esprit contemporain qu’il n’évite pas ; mais plutôt que de l’avoir comme tout le monde, il l’aura plus que tout le monde. Ainsi, c’était le temps des amants qui pensent plus qu’ils ne sentent. On sait si les amants de la Nouvelle Héloïse se font faute de penser. Ils se piquent néanmoins de sentir plus que tout le monde : de là tant de lettres où les mots sont brûlants et les choses sont froides. L’envie qu’ils ont d’être crus donne à leurs paroles une certaine ardeur qui trompe ; touchez la main de ces amants, elle est glacée. Il n’y a de même, dans ce roman, au lieu de l’amitié, que la métaphysique d’une amitié extraordinaire, qui veut faire honte à toutes les amitiés du siècle, et prouver à la postérité que si Rousseau perdait ses amis, c’est qu’il était seul digne d’en avoir. Le but moral de la Nouvelle Héloïse n’est pas moins chimérique que les sentiments. Rousseau a beau qualifier d’avance de « menteur et d’hypocrite » quiconque osera dire
« que la peinture d’une jeune personne honnête qui se laisse vaincre à l’amour, et qui, étant femme, redevient vertueuse, est scandaleuse et n’est pas utile »; il a beau dire, dans sa correspondance, que
« quiconque, après avoir lu la Nouvelle Héloïse, la peut regarder comme un livre de mauvaises mœurs, n’est pas fait pour aimer les bonnes »; sous le coup de cette double menace, je me risque à dire, avec tout le monde, que la Nouvelle Héloïse n’est ni un livre utile ni un livre de bonnes mœurs. Rousseau s’est fait illusion, en croyant que ce qu’il appelle
« le doux coloris de l’innocence »y serait un correctif des « tableaux voluptueux. » Un précepteur qui séduit son élève, une jeune fille « qui se laisse vaincre à l’amour », seront toujours de mauvais professeurs de morale. Il s’en fallait que tout le monde en fût dupe : les longs sermons de la Suissesse sont un mot du temps. Aujourd’hui ces sermons paraissent encore plus longs ; le coloris de l’innocence a passé, et les tableaux voluptueux restent. Nous sommes peut-être plus délicats que les dames romaines du temps d’Epictète, qui lisaient la République de Platon pour les pages où il recommande la communauté des femmes105 ; mais si nous ne demandons pas aux romans des excuses pour nos vices, tout au moins nous y sommes attirés par leurs complaisances pour nos faiblesses. Rousseau, en traçant les tableaux voluptueux de la Nouvelle Héloïse, entendait bien qu’on les vît avec le plaisir sensuel qu’il avait eu à les peindre ; mais il voulait en même temps qu’on y prît des leçons de morale. Ce genre de succès n’est pas celui que recherchent les faiseurs de romans ; mais il le voulait pour le sien, tant l’utopie était dans toutes ses pensées.
« L’enfant, dit-il, ne pouvant rien faire qui soit moralement mal, rien de ce qu’il fait ne mérite châtiment. Partant, ne souffrez pas qu’il demande pardon. »Ah ! Rousseau n’avait jamais vu un enfant se réconciliant avec ses parents après une faute avouée et pardonnée, ni ses bras jetés autour du cou de sa mère, ni ces douces larmes que lui fait verser sa conscience soulagée ! Naturellement, les récompenses, qui sont le corollaire des peines, sont supprimées. Car pourquoi récompenser l’enfant du bien qu’il a fait ? Il n’a pas plus de mérite à cela que l’oiseau à être innocent. Règle générale : laissez faire à l’enfant tout ce qu’il veut. Rousseau accorde pourtant qu’il peut lui prendre fantaisie de casser des objets de prix, et il veut bien ne pas le tenir pour bon. Je vous donne à deviner ce qu’il propose pour empêcher l’enfant d’en casser d’autres. D’abord, il faut le mettre dans une chambre où il n’y ait rien de précieux à casser. Soit ; mais s’il casse des choses utiles, des meubles, par exemple, on des vitres ? Pour les meubles, ne le grondez pas ; agissez comme s’ils s’étaient cassés tout seuls. Et pour les vitres ? Faites d’abord comme pour les meubles, ne le grondez pas : n’allez pas dire à l’enfant que casser les carreaux, c’est faire un dégât coûteux et incommoder autrui ; ce serait lui dire qu’il peut mal faire et lui en donner l’idée. Ne rétablissez pas les carreaux et laissez-le s’enrhumer. Par une conséquence naturelle, là où le maître n’a le droit de rien commander ni de rien défendre, l’obéissance est supprimée. L’enfant, dit Rousseau, ne doit rien faire par obéissance, mais par nécessité. Ainsi il proclame l’homme libre, et il retranche de l’éducation la seule chose par laquelle l’homme reconnaît qu’il est autrement libre que les animaux, cette obéissance qu’un moraliste bien autrement sûr que lui, saint Paul, appelle du nom si beau d’obéissance raisonnable. Mais qui donc sera juge de la nécessité qu’il y substitue ? Sera-ce l’enfant ou le maître ? Si c’est l’enfant, elle peut être pressante sans qu’il la voie, elle peut lui coûter la vie avant qu’il l’ait vue. Si c’est le maître et que l’enfant n’en convienne pas, il faudra donc qu’il cède ; mais voilà quelque chose de bien pis que l’obéissance. C’est le droit du plus fort auquel se soumet en frémissant le plus faible. Rousseau est forcé d’en convenir : « Que l’enfant sache seulement qu’il est faible et que vous êtes fort, et que, par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre merci », La morale de la force remplace la morale de l’obéissance libre ! Rousseau a raison de dispenser de la politesse un enfant qu’il a dispensé de l’obéissance.
« Point de s’il vous plaît, dit-il, avec les domestiques. Ce n’est qu’une prière arrogante. Il vaut mieux dire : Faites cela. »Quoi donc ? Est-ce que Rousseau exclut les domestiques de sa définition de l’homme né libre ? S’il vous plaît est du moins un hommage, ne fut-ce que de forme, rendu à la liberté dans l’homme qui a volontairement engagé la sienne. Faites cela le met au niveau de la bête qui marche au bâton. Je sais bien que le s’il vous plaît ne s’attend pas plus à un refus que le faites cela ; mais pourquoi ne serait-il pas permis au maître juste et bienveillant d’ôter au commandement ce qu’il a de dur pour celui qui obéit ? Supprimer la politesse comme impliquant l’arrogance n’est qu’un paradoxe ; interdire aux enfants le plaisir de faire l’aumône ne vient pas d’un cœur bon. Rousseau ne veut pas voir l’aumône tomber de la petite main de l’enfant dans la main du pauvre. Il détourne les yeux du scandale de ces familles où l’on récompense la bonne conduite des enfants par quelque argent à donner aux pauvres. Il lui semble plus moral de dire à Émile :
« Les pauvres ont bien voulu qu’il y eût des riches »; affreux mot qui pourra donner aux pauvres l’idée de retirer la concession, ou, s’ils sont trop sensés pour écouter cette provocation, voilà la charité abolie et la pauvreté aggravée. Ne menez pas l’enfant à l’église ; vous le rendriez impie. Ne lui défendez pas d’avoir des vices ; c’est le moyen de lui en donner. Ne lui enseignez rien ; vous ne lui enseignez que des erreurs. Point d’études de langues, ni de géographie, ni d’histoire ; supprimez tous les devoirs des enfants, ôtez-leur surtout les instruments de leur plus grande misère, à savoir les livres107. Encore quelques prescriptions comme celles-là, — et vous les trouvez dans l’Émile, — et Rousseau aura ramené l’homme à son idéal, à l’homme de la nature, dit-il ; à l’état de la bête, devons-nous dire. Car qu’est-ce qu’un enfant qui ne sait s’il fait mal ou bien, qui ignore l’obéissance et ne cède qu’à la force ; que son précepteur ne mène pas à l’église ; qui commande sans tempérer le commandement par aucune parole respectueuse pour ceux que leur condition lui subordonne ; qui n’apprend pas à donner, par la plus touchante de toutes les manières de donner, par l’aumône ; de qui l’on éloigne les livres pour qu’il ne perde pas une heure de plaisir, et qu’il resserre, comme dit Rousseau, son existence en lui-même ; que sera-ce qu’un tel enfant, sinon la bête de l’espèce la plus dangereuse ? Il est vrai que Rousseau consentira quelque jour à lui mettre un livre dans les mains ; mais ce ne sera pas le jour où l’âme de l’enfant, s’échappant des liens de cette éducation matérielle, se sentira éprise d’une autre sorte de curiosité que celle qui le porte à briser un joujou ou à casser un meuble. Quand il sera touché de ce goût du vrai que le païen Cicéron regardait comme la plus noble prérogative de l’homme ; quand, averti par son instinct, il soupçonnera que la connaissance du monde où il vit est nécessaire à son bonheur, ces premiers indices qui prouvent que l’âme est adulte, même dans les plus jeunes enfants, ne hâteront pas d’une heure le moment où Rousseau se résignera enfin à lui apprendre à lire. Ce précepteur si attentif et si obéissant aux commandements du corps, dans son élève, sera sourd aux premières sollicitations de sa jeune intelligence. Mais qu’Émile reçoive un billet qui l’invite pour le lendemain à venir manger de la crème, voilà l’occasion venue de commencer son instruction. Il veut lire le billet ; c’est à sa gourmandise qu’Emile devra de savoir lire. Si quelque chose étonne plus que de si violentes offenses au sens commua, c’est le ton doctoral dont s’exprime Rousseau. Qui donc lui donnait le droit de le prendre de si haut avec les pères de famille ? De quels enfants parlait-il ? Il n’avait pas connu, hélas ! les seuls qu’on regarde de près, les siens ! Telle fut pourtant l’illusion publique, qu’il se trouva des pères qui doutèrent de leur tendresse pour leurs enfants, en la comparant à celle d’un utopiste pour son élève imaginaire ! Pour élever un enfant au rebours de tous les usages, il fallait un précepteur différent de tous les précepteurs. Au temps de Rousseau, le précepteur était ce qu’il est encore aujourd’hui, un homme de mérite sans fortune, qui vit honorablement des soins qu’il donne aux enfants d’autrui. Entre gens bien élevés, les choses se passent de façon que les soins donnés et la rémunération aient l’air d’un échange de services. Rousseau a trouvé un précepteur qui ne reçoit pas de salaire. Indépendant, pouvant se marier, être père lui-même et exercer sur ses propres enfants le génie qu’il a pour la pédagogie, il se dévoue par amitié à l’éducation de l’enfant d’un autre. Dans l’usage, le précepteur recevait l’enfant des mains des femmes, comme on disait alors, et ne pénétrait pas dans le gynécée. Le précepteur d’Émile s’empare de son élève avant même qu’il soit né. S’il ne préside pas à l’accouchement, il n’est pas loin, et il y dit son mot. Mais j’y songe. Comment Rousseau n’a-t-il pas prescrit à la mère d’Émile d’allaiter elle-même son enfant ? Lui qui en avait mis le devoir à la mode, qui avait institué des prix d’encouragement pour les mères-nourrices, il fait donner au nouveau-né le sein d’une étrangère. Telle était chez Rousseau l’ardeur de n’être de l’avis de personne, qu’en voyant venir les autres à son avis, il s’en était dégoûté. Le précepteur d’Émile, une fois installé, n’a d’autre système que de prendre le contre-pied de tout ce qui se fait. On avait cru jusqu’alors, parents, nourrices, médecins, que les hochets d’ivoire ou de cristal qu’on voit aux mains des petits enfants, en pressant la gencive contre les dents qui germent, en favorisaient le percement.
« Les corps durs, dit magistralement Rousseau, en rendant les gencives calleuses, s’opposent à l’éruption des dents. »Avait-il jamais regardé avec quelle avidité les enfants au maillot mordillent le hochet de matière dure, et comme leurs petits cris s’apaisent quand on le leur donne ? C’était un usage, donc il fallait le changer. Donnez aux enfants
« de petites branches d’arbre avec leurs fruits et leurs feuilles, une tête de pavot, dont l’enfant entendra sonner les graines, on bien un bâton de réglisse », — comme si les branches avec leurs fruits et les bâtons de réglisse n’étaient pas des corps durs, et comme si une tête de pavot à sucer était un hochet innocent ! Il est tout simple que le même homme qui a inspecté le lait dont Emile devait être nourri, surveillé sa dentition, présidé à son ignorance, s’occupe de le marier, contre l’usage qui en laisse le soin aux parents. Chercher une épouse pour Emile dans son pays, parmi ses relations de famille, c’est ce que conseillait à son gouverneur un autre usage non moins sensé. Mais là encore notre gouverneur ne veut pas faire comme tout le monde, et il part avec son élève à la découverte d’une femme. Ils la trouvent dans un coin du pays d’Utopie, faite comme tout exprès au gré de l’élève et du maître. Émile prend feu ; Sophie est touchée ; ils se conviennent ; ils s’aiment. Les parents de Sophie sont d’accord avec le gouverneur d’Emile. Le mariage va-t-il se faire ? Il se ferait si le bon sens et l’usage n’en donnaient pas l’idée. Au lieu de marier Emile, son gouverneur le fait voyager pendant trois ans, pour « l’instruire des diverses formes de gouvernement. » Enfin, voilà les deux amants de nouveau réunis et le jour du mariage arrivé. L’usage est que la mère prépare sa fille au changement d’état par lequel elle va passer ; une mère seule peut trouver dans sa tendresse et son respect pour son enfant la chasteté de langage qui sied à de telles confidences. Le gouverneur d’Emile en prend la charge. C’est lui qui donne aux nouveaux mariés des conseils de tempérance. Lira qui voudra cette scène plus indécente mille fois que ces plaisanteries du jour des noces, dont se plaint avec raison Rousseau, et dont on embarrassait alors si cruellement la pudeur des nouveaux mariés. On comprend que Sophie, honteuse, se cache les yeux avec son éventail et garde le silence ; mais qu’Emile se fâche et se récrie, c’est ajouter au scandale de la scène. Je ne m’étonne pas que ce mariage, où un sophiste a remplacé la mère auprès de la jeune fille et Dieu auprès des deux époux, où l’homme qui défend qu’on parle des vices aux enfants, pour ne pas les rendre vicieux, ose parler de l’incontinence dans le mariage, au risque d’en suggérer l’idée ; je ne m’étonne pas, dis-je, qu’un pareil mariage ait mal tourné. Il n’y a rien de plus corrupteur que l’amalgame du romanesque et de la grossièreté. Cette Sophie qui pense à la santé d’Émile le surlendemain de son mariage, et qui ménage, comme le lui conseille Rousseau, l’amant dans le mari, finit par l’adultère, digne résultat d’un plan d’éducation qui n’est qu’un triple démenti à la nature, à la coutume et à la raison.
« Mon occupation, écrit-il à mylord Maréchal, est d’écrire ma vie, non ma vie extérieure, comme les autres, mais ma vie réelle, celle de mon âme, l’histoire de mes sentiments les plus secrets. Je ferai ce que nul homme n’a fait avant moi, ce que vraisemblablement nul autre ne fera dans la suite. Je dirai tout, le mal, le bien ; tout enfin. Je me sens une âme qui peut se montrer. »C’est, aux mots près, le début des Confessions.
« Je forme, y dit-il, une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme ce sera moi. Moi seul, je sens mon cœur, et je connais les hommes. J’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu, ô Éternel… Que chacun de mes semblables se découvre à son tour au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il ose : Je fus meilleur que cet homme-là ! »Il va se confesser, et d’avance il s’est donné l’absolution. Nous voilà bien avertis que nous allons lire une apologie. Les hommes font leur apologie de bien des façons. La plus complaisante n’est pas celle où le personnage se loue. C’est dans le mal qu’on dit de soi que peut se cacher le plus de vanité. Redoublez de précaution avec celui qui vous prend à témoin de ses fautes ; le moins qu’il pense, c’est qu’il vaut mieux que vous. A peine doit-on se fier à la confession qu’on se fait à soi-même, sur l’oreiller, tout bas et sans témoins ; à peine est-il prudent de s’en rapporter aux aveux d’un saint qui s’inflige l’humiliation d’une confession publique ; tant notre tendresse pour nous- mêmes est ingénieuse, tant la chair vaincue et humiliée s’aime encore dans les pleurs qu’elle répand sur sa corruption, et dans la confusion qu’elle en éprouve. Cependant l’homme qui s’examine seul et en secret, celui qui va décharger son cœur entre les mains du pouvoir qui lie et délie, veulent sincèrement se connaître et se confesser. Le premier peut se dire la vérité, parce qu’il n’est entendu que de lui-même ; et encore n’est-ce pas sans combats. Le pénitent sera vrai aussi, pourvu qu’il ait affaire à un confesseur qui sache l’y aider, et, par l’appât de la réconciliation, obtenir de lui cette immolation de son orgueil. Je crois enfin à la sincérité d’un saint qui se confesse publiquement, entre Dieu qu’il prend à témoin de ses erreurs, et les hommes qu’il veut servir par l’exemple de sa pénitence. Autant le début des Confessions de J.-J. Rousseau me rend suspect tout ce qu’il va dire, autant les premiers mots des Confessions de saint Augustin m’inspirent de confiance. Rousseau veut bien prendre l’Éternel pour arbitre entre lui et les autres hommes. Saint Augustin s’humilie devant Dieu,
« Tu es grand, Seigneur, et infiniment digne d’être loué. »Et ce Dieu qu’il invoque en commençant, pour mieux s’assurer contre toutes les tentations de la fausse honte, il se met en sa présence à chaque aveu ; il le prend à témoin de l’exactitude de ses souvenirs.
« Oui, c’est bien ainsi que j’étais, je m’en souviens. Voici mon cœur, ô mon Dieu, tu vois que je m’en souviens. »Et pourtant cette humilité, cette résolution de n’affirmer que ce qu’il croyait voir dans les obscurités de sa mémoire, sous le regard et avec le témoignage de Dieu, n’avaient pas empêché la complaisance pour lui-même de se glisser jusque dans sa pénitence. Parlant de la mort d’un ami tendrement aimé, il avait dit dans ses. Confessions :
« La vie m’était en horreur ; je ne voulais pas vivre, réduit à la moitié de moi-même ; et peut-être craignais-je de mourir, de peur qu’avec moi ne mourût tout entier celui que j’avais tant aimé108. »Plus tard, dans ses Rétractations, revenant sur ce passage :
« C’est plutôt une légère déclamation, dit-il, qu’une confession sérieuse109. »La phrase sent en effet la subtilité. Il s’en aperçoit, en relisant son livre, et il s’en accuse ; grande preuve de la difficulté d’une confession, puisque l’effort qu’elle coûte à l’orgueil humain n’en chasse pas le bel esprit qui n’est au fond que l’amour déréglé de notre esprit. Mais comment croire à la sincérité d’un homme qui défie d’avance son lecteur d’oser se trouver plus honnête homme que lui ? Aussi, malgré ce défi, je me doute que celui-là ne sera pas un juge incorruptible de ses fautes, qui, au début de sa confession, se fait un mérite de ce que d’autres ont été plus coupables que lui. Il a beau se frapper la poitrine, sa main ne risque pas de se piquer aux pointes d’un cilice caché sous ses vêtements. Non, J.-J. Rousseau ne hait pas ses vices. Un homme qui s’accuse sincèrement n’a pas cette complaisance de pinceau pour les choses qu’il se reproche, et ne fait pas un travail de variantes pour pousser à l’effet la peinture de ses fautes. Un vrai repentir lui eût appris à les voir avec tristesse et à n’en montrer aux autres que ce qui pouvait les édifier. Rousseau se déplaît beaucoup moins dans la compagnie de ses fautes que dans la société des hommes. Dans tous les débats entre sa conscience et son orgueil, sa conscience n’a jamais le dernier mot. L’un a des retraites où l’autre ne pénètre pas. La vraie raison pour laquelle Rousseau ne s’est pas réellement confessé, c’est qu’il ne s’est pas connu. Descartes avait en vue ce type d’esprit, quand il écrivait cette phrase si significative :
« Ce sont ceux qui se connaissent le moins qui sont le plus sujets à s’enorgueillir et à s’humilier plus qu’ils ne doivent110. »Se connaître n’est pas chose facile, même à ceux qui se cherchent. Se chercher n’est guère plus aisé. Les plus sincères s’y trompent et ne se cherchent pas toujours où ils se trouveraient. C’est à la fois la faiblesse et l’honneur de l’homme. Il a soif de l’estime des autres, et il ne consent pas à ne pas la mériter. De là son irrésistible penchant à se voir tel qu’il voudrait qu’on le vît. Si quelqu’un peut se chercher et a la chance de se trouver, c’est sans doute un homme qui n’a pas peur de ressembler aux autres hommes. Quel portrait attendre de celui qui va se peindre avec le parti pris de se distinguer de tout le monde ? Il ne se cherche pas, il se fuit. Tel est Rousseau. Loin de se connaître, il se donne tout ce qu’il ne voit pas chez autrui, et s’ôte tout ce qu’il y voit ; poussant l’ardeur de la singularité jusqu’à regarder avec plus de complaisance dans sa vie le mal par lequel il diffère des honnêtes gens, que le bien par lequel il leur ressemble. Hume, dont je ne prends le témoignage qu’avant sa brouille avec J.-J. Rousseau, quand il était sous le charme d’une amitié naissante, Hume disait des Confessions, alors en projet :
« Je pense que Rousseau a sérieusement l’intention de faire de lui-même un portrait véritable ; mais je pense en même temps que personne ne se connaît moins que lui111. »Il en donne pour preuve ses imaginations sur sa santé. Rousseau se figurait être infirme.
« C’est, dit Hume, un des hommes les plus robustes que j’aie vus. Il passe dix heures de la nuit devant son bureau, pendant les hivers les plus rudes, alors que les marins sont glacés à en mourir. »D’autres l’avaient remarqué avant Hume.
« Tandis qu’il entretient l’Europe de ses infirmités et de ses souffrances, disait un homme d’esprit qui le fréquentait à Motiers, je ne l’ai jamais vu incommodé. Il cheminait, gambadait, atteignant avant les autres le sommet des montagnes, et mangeant de fort bon appétit112. »Plus que sexagénaire, il étonnait Bernardin de Saint-Pierre par sa vigueur, faisant à pied le tour du bois de Boulogne, sans qu’à la fin de cette promenade il parût fatigué113. Se croire malade est une ignorance de soi-même fort commune. Chez la plupart, c’est l’effet de trop d’amour pour leur corps ; chez Rousseau, c’était cette soif de l’attention publique qui lui eût fait préférer la persécution à l’oubli. Il se crut le plus malade des hommes, par le même orgueil qui lui persuadait qu’il était le plus vertueux. Toujours pire ou meilleur qu’il ne s’est peint dans ses Confessions, toujours emporté hors de lui-même, il ne s’est pas vu au vrai un seul moment. Je ne m’étonne pas que, ne se connaissant pas lui-même, il n’ait pas connu les autres. C’est le même œil qui lit en nous et en autrui : si cet œil se trouble quand nous le tournons sur nous-mêmes, il n’est pas net quand il regarde nos semblables. Cependant les écrits de Rousseau sont pleins de vérités de détail, finement ou fortement exprimées, sur la nature humaine. Il est, par moments, moraliste supérieur. Beaucoup d’esprit suffit pour nous faire connaître l’homme en général, et Rousseau a beaucoup d’esprit ; notre caractère seul nous apprend les hommes tels qu’ils sont. Les gens que Rousseau connaît le moins, ce sont ceux qui tous les jours ont affaire à lui. Il leur voit des visages d’abord ouverts qui se voilent ; des yeux qui, après l’avoir regardé en face, se détournent : nul doute, ce sont des ennemis venus avec des dehors pacifiques pour mieux le tromper. Il y a là, sous ces faux semblants, quelque piège caché. Hélas ! le piège, c’est son caractère. Sa défiance finit par rendre les gens défiants. Ils croient s’être mépris, et ils se retirent. Si l’on en croyait Rousseau, il est tels de ses contemporains qui n’auraient eu pour toute profession dans le monde que de lui nuire. Le mal qu’il en a écrit de cette plume qui brûle, eût été irréparable, si leur vie n’avait pas eu des témoins pour les cautionner contre la plus dangereuse des calomnies, celle que recommandent l’éloquence et la bonne foi. Les illusions envenimées de Rousseau sur les contemporains de son âge mûr, rendent fort suspects les portraits des contemporains de sa jeunesse. Les uns et les autres font l’office des repoussoirs en peinture ; ils ne servent qu’à le faire ressortir lui-même. Les Confessions et la Nouvelle Héloïse sont deux romans ; seulement le plus agréable est celui qui se donne pour une histoire. Quand il disait à Hume qu’il allait se peindre au naturel et nous peindre nous-mêmes dans les Confessions, Rousseau était dupe d’une double chimère. Nous n’y reconnaissons ni lui ni nous. Nous ne consentons, ni pour nous, ni pour Rousseau lui-même, à ce qu’il soit vertueux avec tant de bassesse, ni si bas avec tant de vertus. Si Rousseau a ressemblé aux vilains côtés de son portrait, il n’a pas pu ressembler aux plus beaux. Et quant à nous, qui n’avons ni la folie de nous tant idolâtrer, ni sujet de nous tant mépriser, si nous ne prétendons pas nous élever si haut, nous prétendons bien ne pas tomber si bas. L’honnête Ginguené, parlant des Confessions, s’écrie : « On s’y reconnaît ! » Qu’il parle pour lui. C’était d’ailleurs de mode et de bonne politique de le dire en 1791. Rousseau allait être fait dieu. Je ne sache qu’une espèce de gens qui puissent être jaloux de ressembler au Rousseau des Confessions, ce sont les utopistes. Il n’y a qu’une réflexion à faire sur le prétendu bon exemple donné par les Confessions. Elles ont donné à de petits esprits la tentation de se grandir, en se confessant de ce qu’ils n’ont pas fait, à de grands esprits l’idée de faire de leur orgueil une de ces idoles carthaginoises, à laquelle ils immolent tous ceux qui ont eu le tort d’être venus au monde dans le même temps qu’eux.
« gaillardement à augmenter la population des enfants trouvés. »Un autre motif aurait déterminé l’abandon des trois derniers de ses enfants.
« Il pensait, nous dit-il, faire acte de citoyen et de père, et se regardait comme un membre de la république de Platon. »On voudrait bien croire à une aberration d’esprit ; mais une lettre écrite longtemps avant les Confessions nous donne le vrai motif :
« Il a voulu, dit-il, soustraire ses enfants à une société qui n’en eût fait que des décrotteurs ou des bandits, ou qui ne les eût protégés qu’au prix d’infamies. »Et il ajoute :
« C’est l’état des riches, c’est votre état qui vole au mien le pain de nos enfants115. »Voilà bien l’utopiste essayant de cacher le père sans entrailles ; il y a, dans ces paroles sauvages, la mauvaise humeur d’un homme qui a conservé assez d’honnêteté pour s’attacher, avec une sorte de rage, à un sophisme qui lui voile sa faute. Cette bonne foi étrange a fait illusion même à des esprits supérieurs. Ainsi Bernardin de Saint-Pierre, dans un fragment sur J.-J. Rousseau, imagine, pour le justifier, une distinction entre ce qu’il appelle le caractère social et le caractère naturel :
« Le caractère naturel de Rousseau était la sincérité, la confiance, la générosité ; en entrant dans la société, il y prend un caractère social ; il y devient méfiant, lâche, bas, sauvage116. »La théorie de Bernardin de Saint-Pierre est d’un utopiste qui en excuse un autre. La société peut modifier les caractères : les changer, non. Rien n’est plus commun d’entendre dire de tel ou tel homme : Il est dans le monde ce qu’il était au collège, homme ce qu’il était enfant. C’est là l’expérience ; l’utopie seule connaît des âmes ouvertes que la société a rendues défiantes, des cœurs tendres qu’elle a endurcis, d’honnêtes gens dont elle a fait des fripons, des gens sociables qu’elle a métamorphosés en misanthropes. Non, il n’y a jamais eu de société qui pût ainsi pervertir et dénaturer un homme ; non, pas même la société romaine, au temps où un Tacite, pour échapper aux délateurs de Domitien, pouvait bien tenir ses lèvres fermées et enfouir sa pensée, comme on enfouit son or en temps d’invasion, mais gardait intact ce sens moral par lequel « le plus grand peintre de l’antiquité117 » en est un des plus grands moralistes. La société du dix-huitième siècle n’a pas plus dépravé Rousseau qu’elle ne lui a ôté le pain de ses enfants. Une société dont ce serait le train régulier que l’honnête homme y perdît son honnêteté, et que le pain y manquât à qui veut résolûment le gagner, ne subsisterait pas vingt-quatre heures. Le travail a pu être en certains temps plus ingrat, moins aidé, plus précaire ; mais c’était l’imperfection et non le crime volontaire de la société d’alors, et, comme pour la justifier, on y était plus patient. De même la morale a pu être gênée par les mœurs publiques, et la nature par l’éducation ; mais les préceptes de l’une et la voix de l’autre ont parlé toujours assez haut pour quiconque ne se bouchait pas les oreilles. Ni les mœurs publiques n’ont jamais empêché personne de vivre honnêtement, ni l’éducation n’a jamais absous celui qui outrageait la nature. Le dix-huitième siècle est chargé d’assez de fautes ; n’ajoutons pas à son fardeau le crime d’avoir remplacé, chez un homme supérieur, le caractère naturel qui l’eût fait excellent père, par un caractère social qui lui conseillait d’abandonner ses enfants à la charité publique. Ainsi, une jeunesse où se rencontrent l’apostasie, le vol domestique, des innocents dénoncés, un ami malade abandonné dans la rue, le tort de vivre aux dépens d’une femme menacée de la pauvreté118 ; un âge mûr qui débute par la plus grande des fautes ; un peu de folie peut-être ; voilà de quel fond se forma cet esprit d’utopie qui, servi par beaucoup d’éloquence et par une logique vigoureuse, a fait tant de dupes, et parmi ces dupes tant de victimes, et empêché tant de bien par la passion insensée de la perfection. Cette éloquence même, la grande qualité de Rousseau, se sent, aux meilleurs endroits de ses livres, du mélange, propre à l’utopiste, de l’élévation d’esprit et de la médiocrité de cœur. Son style, plein de force, a je ne sais quoi de bourgeois. Une seule chose en peut donner l’idée, c’est la façon dont s’habilla l’auteur à partir de sa fameuse réforme : on croit voir cette perruque ronde et ce costume sans épée qu’il avait pris comme livrée de la vertu. Des pensées élevées ne cohabitent pas impunément avec des inclinations basses. Il est rare qu’elles soient pures de ce qu’on pourrait appeler l’élévation des cœurs médiocres, la déclamation. De même que les vertus que s’imposa Rousseau, après sa réforme, ont je ne sais quoi d’âpre et d’inquiet, qui leur donne l’air d’un engagement de vanité pris avec l’opinion, plutôt que d’un ferme propos] et d’une mâle résolution de faire le bien ; de même plus d’un tour guindé et plus d’une phrase tendue annoncent, jusque dans ses plus belles pages, que l’élévation lui coûte des efforts, et qu’il n’entre pas de plain-pied dans les pensées hautes. L’éloquence de Rousseau a porté la peine de son ignorance de lui-même et des autres. Par l’ignorance de lui-même, il se croyait plus passionné et plus vertueux qu’il n’était. De là une ardeur artificielle de paroles pour peindre sa sensibilité, et des figures violentes pour représenter ses ardeurs vertueuses. De là des mouvements arrangés, des apostrophes fréquentes, dans un travail pénible et froid, où la chaleur ne vient que d’opiniâtreté. Rousseau nous l’a dit, et ses pages ne le démentent pas. Toutes ces figures qui simulent l’emportement et l’enthousiasme sont, aux yeux des connaisseurs, des ailes de cire qui ne l’enlèvent pas de terre. Son ignorance des hommes le jette sans cesse hors de la vérité morale. Le peu qu’entrevoit des choses réelles ce roi des ours, comme l’appelait spirituellement Mme d’Épinay, les jours où il passait sa tête inquiète hors de la porte de son ermitage, il l’entrevoit d’un œil troublé par la passion ou dépaysé par la solitude. Comment ne se serait-il pas trompé sur les hommes ? Il n’était jamais de sang-froid en leur présence : on tout amour comme pour Diderot, ou tout défiance comme pour Hume ; jamais dans la vérité, qui pour lui n’était que la sincérité de sa passion. Quoique moraliste parfois supérieur, aucun n’a exprimé sur la nature humaine plus d’idées contestables sans être originales. Voilà ce qui rend en particulier la lecture de l’Émile si fatigante. Il est bien rare que Rousseau nous y donne le plaisir de nous reconnaître. On est gêné avec son livre, comme avec ces fâcheux qui vous accablent de tout ce qu’ils n’ont pas de commun avec vous. Quel miel pour attirer les lecteurs que de leur dire à chaque instant : « N’allez pas vous piquer de me ressembler » ; et, pour varier : « N’oubliez pas que je vaux mieux que vous ! » Que La Bruyère s’entendait mieux à nous prendre, lui qui disait de ses Caractères : « Je ne fais que rendre au public ce qu’il m’a prêté ! » En cherchant dans la vie et dans les livres de Rousseau les causes et les effets de l’esprit d’utopie, je n’ai pas voulu faire le procès à sa personne. Procès n’est pas justice, et peut-être envers qui a tant souffert est-ce trop peu de n’être que juste. Il a souffert pour les fautes de sa volonté et souffert pour des torts involontaires. Il a vécu isolé entre la crainte des ennemis qu’il se faisait et le regret des amis perdus par sa faute ; s’aimant uniquement au fond, et condamné à ne jamais bien vivre avec le seul qu’il aimât. La gloire même avait pris pour lui la forme de la persécution ; insuffisante pour assouvir son orgueil, elle n’était que le plus grand ennemi de son repos. Plus on le regarde, et plus on est porté à le plaindre. Il s’est fait assez de mal de ses propres mains : ne nous mettons pas avec lui contre lui-même. Mais autant l’indulgence pour sa personne est justice, autant la complaisance pour ses idées serait duperie. Quand un écrivain s’est illustré par l’utopie d’une perfection chimérique, qui nous rend intolérables les imperfections d’autrui, en nous cachant ou en colorant les nôtres ; qui dans la politique nous dégoûte de tous les gouvernements, dans la morale nous rend incapables de toute vertu proportionnée à notre état, il faut être sans ménagement. Et si cette utopie a pour cause première une faute contre la nature et l’honneur, il ne faut pas craindre de la discréditer en en signalant la cause. Nous vivons dans un temps où il est d’un grand intérêt pour la société française de savoir que toutes les idées anarchiques depuis soixante ans sont nées de cette utopie, née elle-même d’une faute si grande qu’on est tenté d’en chercher l’excuse dans un commencement de folie. Je vois bien des esprits de cet avis. Si ces pages servent à les y confirmer, je me consolerai d’en encourir quelque disgrâce auprès de ceux qui professent le droit absolu du talent, et qui mettent les auteurs au-dessus du genre humain.