Chapitre douzième.
À l’époque où parut le livre des Caractères ou des mœurs de ce
siècle, les Maximes et les Pensées étaient dans les
mains de tout le monde, et La Bruyère sentit le besoin de repousser d’avance le reproche
d’imitation. Dans la préface de la première édition (1688)99, il apprécie ainsi les deux
ouvrages de ses devanciers : « L’un (les Pensées), par
l’engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religion, fait connaître
l’âme, ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire
à la vertu et veut rendre l’homme chrétien.
L’autre (les Maximes ), qui est la production d’un esprit
instruit par le commerce du monde, et dont la délicatesse était égale à la
pénétration, observant que l’amour-propre est dans l’homme la cause de tous ses
faibles, l’attaque sans relâche, quelque part où il se trouve ; et cette unique
pensée, comme multipliée en mille autres, a toujours, par le choix des mots et la
variété de l’expression, la grâce de la nouveauté. »
La Bruyère se caractérise ensuite lui-même : « L’on ne suit aucune de ces routes
dans l’ouvrage qui est joint à la traduction des Caractères (de
Théophraste) ; il est tout différent des deux autres que je viens de toucher : moins
sublime que le premier et moins délicat que le second, il ne tend qu’à rendre l’homme
raisonnable, mais par des voies simples et communes. »
Aucun auteur n’a mieux défini la nature ni marqué plus nettement le but de ses écrits.
C’est là cette morale pratique dont nous fournissons la matière, et qui nous avertit de
nos plus secrets mouvements, non par des analogies plus ou moins éloignées, mais en nous
les faisant toucher du doigt.
Pascal avait affirmé avec cette force qui lui est propre, plutôt que pénétré par des
efforts d’analyse qu’il dédaignait, nos imperfections et nos impuissances ; il nous
avait fait voir la profondeur de nos maladies et la vanité de nos remèdes ; il avait
frappé de discrédit jusqu’à notre morale, vraie en deçà des Pyrénées, disait-il, fausse
au-delà. Au lieu de s’étendre avec une curiosité tranquille sur le détail de nos
misères, il s’était borné à éclairer d’une lumière terrible les principaux objets de
notre confiance, ce que l’on pourrait appeler les garanties des sociétés, la justice, la
loi, la vertu. Il nous avait fait rougir de notre sagesse et douter de notre vérité ; il
avait voulu nous mener, l’épée dans les reins, à la foi par le désespoir.
La Rochefoucauld, en poursuivant de son analyse amère et impitoyable tous les
déguisements de notre mauvaise nature, en nous faisant peur de nos mouvements les plus
naïfs, aurait pu nous ôter jusqu’au désir de l’innocence, à force de nous prouver
qu’elle est impossible.
La Bruyère ne veut ni nous désespérer, ni nous réduire à l’alternative d’être des
intrigants ou des saints ; il veut nous rendre meilleurs dans notre imperfection, et il
nous aide par une morale appropriée à nos forces. Aussi La Bruyère est-il le plus
populaire de nos moralistes.
La morale de La Bruyère, c’est celle de Montaigne, de Molière, de La Fontaine, de
Boileau ; c’est tout ensemble une grande liberté d’observation, qui reste d’ailleurs
dans les limites de la convenance, et une certaine indifférence qui laisse à chacun ses
défauts, et qui paraît satisfaite qu’un homme imparfait ne soit pas pire.
Je ne me méprends pas sur le caractère du chapitre des Esprits forts,
dont La Bruyère aurait voulu faire comme la sanction des chapitres précédents.
L’explication qu’il en donne est peut-être plus prudente que vraie. « Les hommes
de goût, pieux et éclairés, dit-il100, n’ont-ils pas observé que, de seize
chapitres qui composent le livre des Caractères, il y en a quinze qui,
s’attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des
passions et des attachements humains, ne tendent qu’à ruiner les obstacles qui
affaiblissent d’abord et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de
Dieu ; qu’ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où
l’athéisme est attaqué et peut-être confondu, où les preuves de Dieu, une partie du
moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit,
sont apportées, où la providence de Dieu est défendue contre l’insulte et les plaintes
des libertins ? » Ainsi, en 1696, la pensée de son livre était de ramener les
hommes à Dieu. En 1688, il n’avait voulu que « les rendre raisonnables, par des
voies simples et communes. »
D’où vient la différence ? C’est qu’en 1696 les
dévots gouvernaient ; il fallait se garder de leur donner prise. Cette déclaration, dans
une préface où La Bruyère répond à toutes sortes d’attaques, n’est donc qu’une
précaution du côté des dévots ; elle ne doit tromper personne sur le caractère plus
philosophique que religieux de sa morale.
Cette morale, que l’esprit chrétien a d’ailleurs élevée et épurée, ne prétend donner
qu’un fonds de préceptes applicables à tous les temps comme à tous les pays, qui fassent
faire à l’homme le meilleur usage de sa raison et rendent plus heureuse la vie présente.
Elle nous montre tout près de la faute la peine, et dans le même jour la rémunération et
le châtiment. C’est comme une justice du premier degré, qui abandonne à la justice
suprême tous les cas qu’elle ne peut pas accommoder.
Nous irons chercher dans les ouvrages de Nicole la morale purement chrétienne. Là, tous
les préceptes sont des paroles des Livres saints, et toutes les actions sont jugées
d’avance. La bonne conduite n’est pas seulement de convenance, elle est de strict
devoir. La foi laisse peu de chose à faire à la raison, ou, pour parler plus juste, la
raison n’est qu’un doux acquiescement à la foi. Pour la peine, elle n’est plus bornée,
comme dans la morale philosophique, à la vie présente ; mais, en revanche, la morale
chrétienne nous parle d’un pardon plus vaste que la peine, et nous promet une justice
qui réformera bien des condamnations et cassera bien des absolutions de la justice
humaine.
Dans tous les jugements qu’on a portés sur La Bruyère, on a fait contraster avec la
gloire de ses écrits l’obscurité et l’insignifiance de sa vie. Les événements connus s’y
réduisent à deux ou trois faits. Trésorier de France, et général des finances dans la
généralité de Caen, un projet d’arrangement pour la vente de sa charge à un parent de
Bossuet le mit en relation avec l’évêque de Meaux. Celui-ci, qui, selon le témoignage de
Fontenelle, « fournissait ordinairement aux princes les gens de mérite dans les lettres
dont ils avaient besoin », fit entrer La Bruyère chez le prince de Condé pour y achever
l’éducation du jeune duc de Bourbon commencée chez les jésuites. C’était à la fin de
1683, ou au commencement de 1684. Depuis cette époque jusqu’à sa mort, La Bruyère
continua de faire partie de la maison de Condé, avec le titre d’écuyer gentilhomme de M.
le Duc. Il publia ses Caractères en 1688, fut reçu de l’Académie en 1693,
et mourut trois ans après en 1696.
L’abbé d’Olivet, qui parle de sa mort, de la surdité qui lui survint tout à coup quatre
jours auparavant, au milieu d’une compagnie, et de l’apoplexie qui l’emporta en moins
d’un quart d’heure, donne, sur ouï-dire, quelques traits de son caractère. « Il
vivait, écrit-il, en philosophe, avec quelques amis et ses livres ; il avait l’humeur
agréable, point d’ambition, pas même celle de montrer de l’esprit. »
Ce
dernier trait contredirait ce que Boileau en a écrit : « Qu’il ne lui manquerait
rien si la nature l’avait fait aussi agréable qu’il a envie de l’être. »
Il
est vrai que Boileau dit de l’auteur ce que d’Olivet dit de l’homme. La Bruyère ne
serait pas le seul exemple d’un homme simple ayant de la prétention comme écrivain.
Ce peu de détails sur sa vie prouve qu’il vivait beaucoup en lui, et que, sans se
commettre avec les hommes dont il n’avait rien à prétendre, il les observait du poste où
l’avait mis Bossuet. C’est de là qu’il put les voir de près sans s’y mêler, s’amuser du
spectacle de leurs actions sans en avoir le contrecoup. Mieux placé que la
Rochefoucauld, qui, durant l’âge où se formait le trésor de ses pensées, n’avait vu que
la cour et les grands seigneurs, ou cette espèce d’hommes avides ou crédules qu’on
appelle les hommes de parti, La Bruyère, par son emploi, avait vue sur la cour, et, par
sa condition, sur la ville, et il mêlait dans ses peintures les grands et les petits.
Plus heureux encore que l’auteur des Maximes, qui n’avait eu affaire
qu’à de grandes passions et à de grands vices, La Bruyère avait surtout affaire aux
travers qui sont ou le commencement ou la fin des vices ; et, le plaisir du ridicule
tempérant chez lui l’indignation du mal, il devait être plus modéré et plus agréable, en
même temps qu’il était plus varié.
Il n’écrivit que fort tard. Né en 1645101,
il avait plus de quarante ans quand il fit paraître ses Caractères ; il
en avait quinze lorsque Louis XIV commença de régner personnellement. Pendant que la
Rochefoucauld jetait un regard si triste et si profond sur une époque qui avait forcé
tous les caractères, le jeune La Bruyère faisait son apprentissage d’observateur sur une
société disciplinée, où les vices comme les vertus étaient revenus à leurs proportions
naturelles, et où l’état de santé avait remplacé l’excitation de la fièvre. La royauté,
pour la première fois acceptée de tous, avait fait connaître à chacun sa mesure. Tant
qu’on n’avait vu au gouvernement qu’un roi moins la royauté, comme Richelieu, ou qu’un
habile homme d’affaires comme Mazarin, personne n’avait eu au-dessus de sa tête quelque
chose d’assez grand pour se trouver petit, et, par cette comparaison, arriver à une
juste idée de soi. La grandeur de la royauté, sous Louis XIV, et la grandeur personnelle
du roi, en abaissant tout le monde, mirent chacun dans sa vérité.
Tout ce vaste domaine de l’amour-propre, dont La Rochefoucauld recule si loin les
limites, était enfin gouverné par un maître. Aucune des passions qui dépendent de
l’amour-propre n’avait abdiqué, mais toutes avaient senti le frein. Les vices n’étaient
plus des scandales, ni les vertus de l’héroïsme. Il n’y avait plus place pour le
cardinal de Retz ni pour le président Molé. Sous cette forte discipline d’un jeune roi
qui ne voulait pas plus des frondeurs du Parlement que des tuteurs de l’école de
Richelieu ou de Mazarin, l’ambition avait dû changer de mœurs en changeant d’objet.
L’intérêt avait cessé d’être téméraire et s’était donné des bornes. Quant à l’amour, il
était redevenu la galanterie inoffensive, depuis que l’on ne pouvait plus faire sa cour
à une duchesse par la guerre civile. Il y avait une sorte de proportion en toutes
choses, et la plus grande des sociétés modernes se laissait voir dans ce moment de
repos, où il faut prendre le portrait des nations comme des personnes.
Ce moment dura près de quarante années, les plus belles peut-être de l’histoire de
notre nation, non seulement par la gloire des lettres et des arts, mais par l’emploi le
plus complet de toutes ses facultés : au dedans, par les conquêtes pacifiques de l’unité
sur les restes des institutions et des habitudes féodales ; au dehors, par des guerres
glorieuses qui réunissaient au corps de la France des provinces qui en étaient comme les
membres naturels.
Jamais peintre plus habile n’eut devant lui un modèle plus semblable à lui-même et plus
commode. La Rochefoucauld avait vu les emportements des caractères : ses portraits se
sentent des fortes impressions qu’il avait reçues de cette violence. La Bruyère voyait
les habitudes, et, au lieu de visages échauffés par la passion, agrandis ou rapetissés
outre mesure par les événements, des figures au repos, où les passions, devenues des
manières d’être de chaque jour, avaient laissé des traces et comme gravé des rides
ineffaçables. Il peignait à loisir et d’une main tranquille, sûr de retrouver le
lendemain le modèle de la veille, ni pressé par le temps, ni troublé, comme la
Rochefoucauld, par des souvenirs qui avaient pu être des blessures.
Il faut connaître ces convenances du temps et de l’écrivain, pour ne pas regarder les
monuments d’une grande littérature comme des œuvres de mode, ou comme la bonne fortune
d’un auteur. Tout y contribue et tout y sert. Non seulement la matière en est préparée
depuis longtemps et à grand prix, mais tout le monde y a mis la main. Puis il s’élève un
mortel privilégié, à qui Dieu donne l’instinct qui devine que cette matière est prête,
et le génie qui sait la façonner. Tant de travail et tant de forces qui s’y emploient,
une si étroite union de l’œuvre et de l’ouvrier, seraient-ce donc seulement de vains
sujets pour des éloges académiques ou de la pâture pour le paradoxe ?
L’aptitude de La Bruyère se révéla et se fortifia par l’étude de Théophraste et par
l’excellente traduction qu’il en donna102. En publiant à la suite de
cette traduction ce qu’il y ajoutait de son fonds, d’après des modèles pris dans sa
nation, il faisait voir, par la comparaison, que notre littérature était mûre pour ce
genre d’écrits. C’est à lui, en effet, qu’il faut faire honneur d’avoir su le premier
présenter la morale sous la forme d’un genre ou d’un art. La Bruyère est le moraliste
littérateur.
Ses deux devanciers n’avaient pensé qu’à se rendre compte à eux-mêmes, celui-ci de ses
souvenirs et de la morale qu’il en voulait tirer, celui-là de ses motifs d’abdiquer et
de se réfugier dans la foi. La Bruyère, moins sublime, en effet, que Pascal, et moins
profond que La Rochefoucauld, songe plus à s’approprier au public, et s’accoutume à ne
regarder les choses que jusqu’où la vue des autres peut le suivre. Philosophe plus libre
que La Rochefoucauld et Pascal, il n’est pas enchaîné à son passé comme le premier, ni,
comme le second, tiraillé entre le doute et la foi. S’il plonge moins avant ou s’il voit
de moins haut, il touche à plus de points et voit plus juste. Au lieu de vouloir
enfoncer dans les cœurs la vérité toute nue, à la manière de La Rochefoucauld, comme un
trait acéré, La Bruyère nous la présente comme un fruit de notre propre sagesse, et par
là nous dispose à nous l’appliquer. Au lieu de nous accabler, comme Pascal, et de nous
désarmer au moment du combat, il excite notre activité ; il nous fortifie par cet art de
montrer à la fois à qui nous avons affaire, et qu’il y a presque toujours pire que nous.
Pour ne pas nous fatiguer, il varie sa manière, et il peint plus qu’il ne raisonne,
sachant bien qu’il sera plus longtemps maître de l’imagination de son lecteur que de sa
raison. Rien n’est annoncé d’avance ; il aime mieux, pour l’efficacité de la leçon,
surprendre nos consciences tandis qu’elles sont occupées des autres, et les faire
revenir par comparaison sur elles-mêmes, que de les attaquer dogmatiquement, au risque
de les trouver en défense derrière des préjugés ou des intérêts auxquels se brisent la
vérité impérieuse de La Rochefoucauld et la vérité impitoyable de Pascal.
Le ressentiment perce dans les Maximes ; on dirait d’une vengeance calme
et patiente qui cherche jusque dans la postérité ses victimes. Les
Pensées semblent vouloir déshonorer quiconque oserait se trouver
content de sa part de cette sagesse humaine que Pascal secoue comme un préjugé, mais qui
tient, quoi qu’il fasse, à sa chair et à ses os. On résiste aux Maximes
et aux Pensées comme à l’autorité d’une raison individuelle, aigrie par
des circonstances personnelles à l’auteur ; mais on reçoit volontiers les leçons de la
Bruyère, parce que sa raison est libre de ressentiments et de souffrances, et que, comme
il le dit si délicatement, il ne fait que rendre au public ce que le public lui a
prêté.
Voilà par quelles différences profondes La Bruyère se distingue de ses devanciers. Je
ne les note point comme des progrès du bien au mieux dans un genre, mais comme des
beautés d’un même fonds, dont aucune ne fait ombre à l’autre. C’est la même vérité qui
s’est servie successivement des violents combats de l’âme de Pascal, de la mélancolie de
La Rochefoucauld, et de la tranquille ironie de La Bruyère.
La Bruyère n’arriva pas tout d’abord à cet ensemble de convenances qui constitue un
genre, et il y arriva guidé par ce même public qui lui fournissait la matière de son
livre. La première édition des Caractères, publiée en 1688, est fort
différente de la neuvième, qui parut huit ans après103. Les
Caractères ne furent d’abord que des abstractions, et les
Mœurs que des réflexions morales, rangées dans un nouvel ordre, mais
qui ressemblent beaucoup aux Maximes et aux Pensées. A
peine, dans quelques chapitres, un ou deux de ces portraits, qui firent plus tard la
gloire de La Bruyère, interrompaient-ils cette suite de moralités détachées, que
rassemblait, sans les lier, le titre du chapitre.
Le public, si digne alors des auteurs, et qui pouvait aider les plus illustres à se
connaître, sentit que ces trop rares portraits donneraient seuls à La Bruyère une place
à côté de La Rochefoucauld et de Pascal, et il lui en commanda de nouveaux. L’auteur ne
les fit pas attendre. La quatrième édition, qui parut trois ans après la première,
offrait déjà une plus juste proportion entre les portraits et les réflexions morales ;
tout l’ouvrage s’était accru de plus d’un tiers. Un an après, la galerie s’était encore
enrichie. C’est ainsi que, de la cinquième à la neuvième édition, chaque division du
livre forma comme une salle particulière, où vinrent se ranger, à mesure que le siècle
les faisait passer devant lui, les originaux les plus marquants de la même famille.
La partie dogmatique du livre s’augmentait dans la même mesure ; toute observation de
mœurs qui ne pouvait pas prendre un corps et un visage paraissait sous la forme d’une
réflexion ou d’un aphorisme. La première édition forme à peine le quart de la dernière,
qui est l’édition usuelle. La Bruyère distribuait ses additions avec beaucoup d’art, aux
endroits où l’effet en devait être certain, soit que la nouvelle pensée dût éclaircir ou
compléter l’ancienne, soit que le portrait nouvellement fait dût rendre plus sensible,
en la personnifiant, une vérité morale que la forme abstraite eût dérobée au lecteur,
soit simplement pour rompre une suite de réflexions par une peinture.
Le détail de cette mise en œuvre est admirable. Quoique le plan du livre le divise par
chapitres dont chacun porte un titre distinct, La Bruyère ne s’y astreint pas si
étroitement qu’un certain nombre d’observations ne trouvent à s’appliquer hors de ce
cercle et ne soient plus générales que le titre. C’est conforme à ce qui se passe dans
la vie. Toutes les conditions n’ont-elles pas des points communs par où la même leçon
peut les toucher ; et l’homme, tel que Dieu l’a fait, ne déborde-t-il pas toujours les
cadres et les compartiments dans lesquels l’esprit de société tend à l’enfermer ? Dans
les Caractères, les mêmes réflexions sont à la fois très spéciales par
rapport au titre, et très générales par rapport aux applications que l’on en peut faire
à des conditions ou à des travers analogues.
Cette première variété, propre à tous les chefs-d’œuvre du dix-septième siècle, est une
des beautés du théâtre de Molière104. C’est par ces traits communs à l’espèce humaine
que chaque individu se reconnaît dans tous les caractères. C’est par là que, même dans
une société où règne la distinction des classes, les diverses classes ne sont pas les
unes pour les autres l’objet d’une curiosité stérile qui s’amuserait des différences ;
elles peuvent se donner réciproquement des leçons. C’est par là que je trouve des
enseignements pour ma condition obscure, dans la peinture des conditions les plus
élevées, et qu’enfant du peuple, je profite de la leçon faite aux grands.
Il y a une autre sorte de variété, plus féconde et plus flatteuse encore pour l’esprit,
dans la manière dont La Bruyère administre la morale. Philosophe, écrivain satirique,
moraliste chrétien, esprit mordant, libre, d’une indépendance qui ne fléchit que sous le
devoir il est tour à tour sévère jusqu’à une certaine amertume et enjoué jusqu’au
caprice, indifférent aujourd’hui pour ce qui l’irritait hier ; ici tranchant et
dogmatique, là laissant voir ses propres doutes et s’y reposant. Est-ce mobilité et
caprice, et non pas plutôt la diversité de la vie, qui affecte un esprit bien fait en
proportion de ce que vaut chaque chose, et qui lui donne tour à tour toutes les
dispositions dans une juste mesure, sans qu’aucune prenne le dessus ?
Quand La Bruyère s’occupe des grands, par exemple, leurs avantages d’abord le touchent.
Est-ce jusqu’à l’envie ? Non ; car, de la même vue dont il regarde ces avantages, il
aperçoit ceux qui leur manquent. Les vices des grands l’indisposent ; leur ingratitude
envers les serviteurs qui se sont crevés à les suivre, leur goût pour
les intrigants, l’incommodité où les met un honnête homme, leur superbe, leur vanité,
tout cela le choque. Est-ce jusqu’à la colère ? Nullement. Un peu après, il remarquera
dans les petits des vices et des travers analogues, et il tiendra compte aux grands des
misères par lesquelles ils expient les leurs. S’il s’indigne, c’est si à point et si
sobrement, qu’il paraît bien que cette indignation est le soulagement d’un esprit
honnête et délicat, et non la complaisance d’un esprit chagrin pour sa mauvaise
humeur.
La morale de La Bruyère blâme, mais elle ne flétrit pas ; elle conseille, mais elle ne
prêche point.
On n’est pas mécontent des autres jusqu’à prendre le rôle de Timon, ni de soi-même
jusqu’à vouloir entrer dans un couvent.
Cette morale prend toutes les formes : elle analyse, elle décrit, elle discute ; elle
dogmatise aussi, mais plus rarement, car elle craint d’ennuyer ; elle aime mieux
captiver l’esprit qu’attaquer la conscience. Enfin, comme dans La Fontaine, quelquefois
elle ne conclut pas, elle abdique. La Bruyère ne se pique pas d’avoir des remèdes pour
tous les maux.
En lisant les Caractères, je regrette de temps en temps l’autorité du
prédicateur chrétien, qui me rendrait ma mobilité suspecte et me ferait craindre que mon
indifférence sur les vices ne fût de la complicité ; mais, pour une fois que ma liberté
m’est incommode et m’embarrasse, combien de fois ne suis-je pas flatté de l’avoir
entière, et combien n’ai-je pas plus de goût pour l’écrivain supérieur qui a trouvé
l’art de la caresser sans la corrompre !
La Bruyère nous fait la leçon d’une main si légère qu’il serait de trop mauvais goût de
s’en offenser, outre qu’il excelle à intéresser l’esprit et l’imagination à cet
enseignement de la raison. A égale distance de la colère du satirique et de l’austérité
du prédicateur, il se tient dans une sorte de sérénité aimable ; plus heureux d’avoir
trouvé le trait vif, saisi le ridicule et créé l’expression qui le peint, qu’affecté de
la tristesse de sa matière et du peu d’efficacité probable de la leçon. Pourvu qu’il
réussisse, soit à nous amuser aux dépens des autres, soit à nous rendre plus curieux de
nous-mêmes, peu lui importe que nous devenions meilleurs ou qu’il suscite dans notre
conscience un trouble salutaire. Il n’en veut pas à ses originaux, même à ceux de la
pire espèce, et, comme Tacite, à qui ne déplaisaient pas les sujets sombres où il
excelle, il ne hait pas ce qu’il peint avec tant de bonheur. Il n’avait point eu à
souffrir, comme La Rochefoucauld, des caractères qu’il a tracés, et sa sévérité même est
exempte de rancune. Il n’avait pas senti, comme Pascal, le supplice de toutes les
imperfections humaines ; elles ont exercé doucement plutôt qu’aigri sa raison.
Dans le même temps que La Bruyère, par sa manière d’administrer la morale, nous met le
plus à l’aise avec nous-mêmes, par sa méthode, ou plutôt par ce manque étudié de
méthode, il se rend maître de notre attention. Son secret, c’est de ne lui demander
aucun effort et de paraître pouvoir s’en passer. Beaucoup de ses traits sont à la fois
si frappants et si rapides, que la réflexion qui suit l’impression n’ajouterait pas
beaucoup à l’effet produit. Là, au contraire, où La Bruyère a besoin de piquer ou de
soutenir notre attention, il n’est caresses ni avances qu’il ne lui fasse. C’est tout un
art imaginé pour faire passer les pensées communes qu’il n’a pas su éviter, ou dont il a
cru avoir besoin comme de degrés pour nous mener à des pensées plus relevées. La parure
sous laquelle il les déguise, le moment où il les produit, le jour dans lequel il les
montre, l’artifice qui les rajeunit, tout sert à nous arrêter où nous eussions passé
légèrement, à nous réveiller où nous eussions langui ; et tel précepte que la
déclamation a décrédité, ou que la sagesse de ménage a rendu insipide, recouvre honneur
et faveur par la manière dont il l’assaisonne.
Le mélange de réflexions et de portraits, dans La Bruyère, flatte singulièrement une de
nos habitudes d’esprit. C’est de cette sorte que nous nous parlons à nous-mêmes ou que
nous causons avec nos amis. Comme notre auteur, après avoir affirmé nous doutons ; nous
passons de la bonne opinion à la mauvaise ; la mélancolie nous saisit tout riants et
tout raillants encore, la gaieté à peine envolée, le visage à peine rentré dans cette
gravité un peu triste qui est notre air naturel. Sévères après avoir été indulgents,
nous allons d’une remarque qui décourage à une remarque consolante. Tel vice que nous
n’avons pas nous indigne dans l’orgueil de notre innocence, et nous parlons d’autrui en
Catons, les mêmes qui tout à l’heure allons fort baisser le ton, à la vue d’un défaut
déjà vieux, planté en nous ou qui y pousse.
Mais bientôt nous cessons les réflexions purement abstraites sur la nature humaine, et
notre curiosité ou notre malice s’évertue aux dépens des individus. Voilà le tour des
portraits. Cette galerie si riche, si variée, c’est la part que La Bruyère a faite à
notre esprit de médisance. Célimène lui avait appris cet art ingénieux de nous instruire
en flattant notre penchant à médire. Ces portraits si achevés, nous en traçons tous les
jours des ébauches, dans ces conversations où nous ne ménageons guère que nous-mêmes et
ceux qui nous écoutent. Ce que La Bruyère a peint en perfection, nous l’avons
quelquefois esquissé. Les traits qu’il a réunis et groupés dans une personnification
vivante, nous les avons vus éparpillés sur un certain nombre d’originaux dont son art a
fait un type. Qui sait ? N’avons-nous pas nous-mêmes notre portrait dans la galerie ?
Si, par vanité ou faute d’esprit, nous ne savons pas l’y trouver, nos amis s’en
chargeront. La conformité du lecteur avec le livre est donc complète ; il y retrouve
tout ceux qu’il connaît, et il y figure de sa personne.
Le style de La Bruyère ne mérite pas d’éloge particulier. Où les mots égalent les
pensées, c’est le même style que celui de tous les grands écrivains du dix-septième
siècle. Cependant un critique délicat, Suard105, le loue de
qualités qui auraient manqué à ceux-ci. Selon lui, ni Bossuet, dont La Bruyère n’a pas
les élans ni les traits sublimes ; ni Fénelon, dont il n’a pas le nombre, l’abondance et
l’harmonie ; ni Voltaire, dont il n’a pas la grâce brillante et l’abandon ; ni Rousseau,
dont il n’a pas l’émotion, n’ont au même degré la variété, la finesse, l’originalité des
formes et des tours, qui étonnent dans La Bruyère. « Il n’y a peut-être pas, dit
Suard, une beauté de style propre à notre idiome dont on ne trouve des exemples et des
modèles dans cet écrivain. »
Le style de La Bruyère, toutes les fois que sa
pensée est juste et relevée, ressemble au style des grands écrivains dont Suard l’a
distingué. C’est cette ressemblance nécessaire des styles, dans la différence des sujets
ou du génie particulier des grands écrivains, qui fait la beauté de notre littérature :
c’est l’unité de la langue dans la diversité des écrits. Je défierais le critique le
plus exercé, s’il ne sait pas l’endroit de mémoire, de reconnaître à qui appartient une
pensée exprimée en perfection.
Il vaut mieux dire simplement que La Bruyère, comme tous les écrivains supérieurs, sait
dire tout ce qu’il veut, et ne dit que ce qui est dans sa nature et dans son dessein. Si
l’on tient à noter des différences, ce doit être dans le génie particulier et le dessein
de chacun. Ainsi, pour La Bruyère, moraliste et peintre de portraits, cette variété,
cette finesse, cette originalité des formes, dont parle Suard, seront, si je puis parler
ainsi, les qualités du genre. Comment être moraliste, sans être fin ? Comment peindre
des portraits, sans être varié ? La matière fournit d’elle-même ses formes et ses
couleurs à l’écrivain qui y est propre. Pour que l’avertissement du moraliste porte
coup, pour que les portraits du peintre respirent, ni l’expression ne peut être trop
forte, ni les couleurs trop vraies. Un peu en deçà, ce ne sera plus La Bruyère, mais
quelque aimable esprit moralisant par honnêteté ou par imitation, et peignant les
ridicules d’une main incertaine ; ce sera Vauvenargues. Un peu au-delà, ce seront
certaines grimaces laborieuses et certains raffinements désespérés, que les esprits
avides de nouveautés préféreront peut-être à La Bruyère.
La seule différence à remarquer entre La Bruyère et les grands écrivains de son siècle,
et qui ne tienne pas à la matière et au dessein de son ouvrage, c’est qu’en certains
endroits le fond n’y égale pas le travail de l’expression. Suard dit avec raison
« qu’en lisant avec attention les Caractères de La Bruyère, il
semble qu’on est moins frappé des pensées que du style, et que les tournures et les
expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de plus
inattendu, que le fond des choses mêmes. »
Mais il a tort d’ajouter que c’est
moins « l’homme de génie qu’on admire alors que le grand écrivain. »
Qu’est-ce donc dans les lettres qu’un grand écrivain qui n’est pas un homme de génie ?
Là où le fond des choses n’est pas à la fois juste et relevé, il n’y a pas de grand
écrivain ; mais il peut y avoir un très habile homme qui veut cacher aux autres, et
peut-être à lui-même, la faiblesse de ses pensées. C’est de La Bruyère, quand il n’est
que cet habile homme, que Boileau disait ce mot déjà cité : « Qu’il ne manquerait
rien à Maximilien, si la nature l’avait fait aussi agréable qu’il a envie de
l’être106. »
Un peu par faiblesse, un peu par l’extrême difficulté pour le moraliste de se tenir
entre le raffiné et le commun, La Bruyère tantôt cherche à parer, pour les déguiser, des
préceptes de sagesse banale qu’il n’a pas su éviter, et tantôt s’éblouit de la finesse
de ses vues. Toujours occupé du soin de plaire au lecteur, il se défie de la variété
naturelle de son sujet, et il prodigue les artifices pour diversifier la variété
elle-même. Mais pour un petit nombre d’endroits où il tourne autour des esprits sans y
entrer, combien d’autres où il y entre en vainqueur et en maître ! Que de moyens de bon
aloi pour nous attacher, nous tenir éveillés, nous surprendre ! Que de duretés habiles !
Que de complaisances ingénieuses et d’à-propos dans cette censure ! Que de délicatesse
dans ces flatteries ! Quels savants détours pour nous conduire où il veut ! De quel miel
n’enduit-il pas les bords de cette coupe où il nous fait boire les amers conseils !
Combien, pour certaines fois où il fait l’agréable, Maximilien est agréable
naturellement et sans efforts !
Mais il ne faut pas pousser trop loin l’apologie. La variété dans les
Caractères est, en plus d’un endroit, l’effet du calcul plutôt que de
la richesse de l’invention. On regrette la force de réflexion et de combinaison qu’il a
employée pour se défendre de la monotonie. C’est de la difficulté vaincue, il est vrai ;
mais le mérite de la difficulté vaincue n’est une qualité supérieure que là où elle fait
valoir les choses et non l’écrivain. L’artifice et l’ornement ne prouvent pas
l’invention ; j’y vois plutôt la marque de la stérilité. Le génie fécond ne se fatigue
pas en arrangements ; il va droit à ces choses éternelles qui n’ont pas besoin d’être
ornées, et par le même effort d’esprit il les découvre et les exprime.
La Bruyère a le faible des écrivains qui sont doués de l’imagination du style ; il en
perd quelquefois à vouloir embellir des pensées communes. Suard s’en doute bien un peu ;
mais, dans le pieux désir de ménager une gloire si populaire, il aime mieux faire tort
aux pensées de leur vulgarité qu’à l’auteur. « La justesse d’une pensée, dit-il, la rend
triviale. » C’est une excuse d’apologiste, et non une vérité. La justesse ne rend
triviales que les pensées qu’il ne faut pas mettre dans les livres. Il en est une
infinité d’autres qui, quoique justes et d’une application de tous les jours, ne nous
viennent à l’esprit qu’à la suite de quelque avertissement qui nous les rend nouvelles.
Quelques-unes nous trouvent si distraits et si occupés des soins de la vie, que leur
présence nous donne un plaisir de surprise, ou si incapables d’en retenir l’impression
dans nos faibles cerveaux que, comme un air de musique difficile et charmant, nous avons
besoin de les rapprendre sans cesse. L’art de l’écrivain supérieur est de les aller
chercher au fond de nous-mêmes, où elles sont comme étouffées et assoupies par nos
besoins et nos passions, et de les exprimer dans le caractère et la sévère beauté de la
langue de son pays. Les pensées communes, quoique justes, ne doivent pas être
recueillies dans les livres, lesquels sont faits pour défendre contre notre faiblesse et
notre oubli, les plus essentielles de nos pensées, et comme les titres de notre nature.
Vouloir fixer par écrit des pensées communes, c’est, dans l’auteur, ou médiocrité
d’invention, ou illusion de l’ouvrier qui estime moins la matière que la façon.
Certains portraits de La Bruyère sont excessifs, moins encore par l’exagération que par
le trop grand nombre de traits ; chaque original en porte plus que sa charge : ce sont
les Hercules du ridicule. Ainsi le portrait du ministre et du plénipotentiaire107 ;
ainsi encore celui d’Onuphre, ou le faux dévot108. Ce dernier a le double tort d’être démesurément
long et de se donner comme un amendement au Tartufe indirectement
critiqué partout où Onuphre diffère de Tartufe. Je ne puis souffrir un portrait qui
ressemble à une biographie ; et, quant au faux dévot, je persiste à ne le reconnaître
que dans Tartufe.
Là surtout le besoin de plaire au public a fait sortir La Bruyère des limites de son
art. Il l’avoue dans une note sur le portrait de Ménalque le distrait109, ou l’excès de longueur
choque d’autant plus qu’il s’agit du type même de la pétulance, du défaut de suite, de
la mobilité, de l’absence. « Ceci, dit-il, est moins un caractère particulier
qu’un recueil de faits de distraction ; ils ne sauraient être en trop grand nombre
s’ils sont agréables ; car, les goûts étant différents, on a à choisir. »
Raison spécieuse, et qui n’est pas d’un maître de l’art. La Bruyère donne l’exemple,
trop souvent imité, des théories imaginées par les écrivains pour se mettre en paix sur
leurs défauts. L’art ne consiste pas à contenter tous les goûts, en flattant les uns par
ce qui choque les autres, mais à faire que les goûts les plus différents soient d’accord
de la justesse d’une pensée, de la beauté d’une expression, de la vérité d’une peinture.
Molière y a excellé. Suivez-le, fût-ce du plus loin, et surtout ne me donnez pas « à
choisir » ; car vous risquez fort que je n’en veuille pas prendre la peine et que, pour
n’avoir pas à faire de choix, je ne rejette le tout.
Au reste, ces défauts de La Bruyère sont inhérents à la forme même de son ouvrage. Le
danger inévitable de n’avoir pas de plan, ni de ce que Vauvenargues, parlant de
Descartes, appelle l’imagination des dessins, c’est de donner trop au détail. La Bruyère
est souvent trompé par le prix qu’il met à tout. Tels passages ressemblent à certains
tableaux qu’on cite dans l’histoire de l’art ; il manque à ces tableaux, parfaits dans
les détails, un objet principal dont tous les accessoires tirent leur prix. Tant
d’habileté et d’adresse, une expression si vive, un tour si ingénieux, des images si
frappantes, n’ont pas réussi à nous imprimer ces passages dans la mémoire ; ce qui
paraît si arrêté n’est pas définitif. Quelqu’un prendra ces procédés à La Bruyère, et,
par un meilleur emploi, se les rendra propres, en les appliquant à des choses
durables.
Les critiques contemporains n’avaient pas manqué de reconnaître, la prévention aidant,
par où péchaient les Caractères. Je ne parle pas de ceux qui n’y voyaient
un ouvrage « que parce qu’il a une couverture et qu’il est relié comme les autres
livres110 »
, mais de ceux qui n’y trouvaient pas les qualités d’un
ouvrage suivi, et qui y notaient de l’affectation. La Bruyère les a traités fort
mal. « Ce sont, dit-il, de vieux corbeaux qui croassent autour de ceux qui,
d’un vol libre et d’une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs
écrits111. » Ils n’en ont pas moins touché le point
faible, et ils n’ont fait que dire par malignité ce que Boileau disait avec la réserve
de l’estime.
On accusait encore La Bruyère d’être incapable de lier ses pensées et de faire des
transitions. Boileau l’avait remarqué le premier. « Il s’est dispensé, disait-il,
du plus difficile dans l’art d’écrire, à savoir, les transitions112. »
Il ne s’agit pas de tours d’adresse
et comme de plans inclinés pour faire glisser commodément l’esprit d’une idée à l’autre,
mais d’idées considérables et nécessaires, qui ont leur place marquée dans le discours
et qui en forment la chaîne. Il s’agit de cette logique qui, dans tous les arts, n’est
que l’imitation de la nature, laquelle ne crée pas de membres séparés du corps. Mais,
dans Boileau lui-même, toutes les transitions sont-elles irréprochables ?
Les défauts de La Bruyère lui donnent une physionomie à part, au milieu des grands
prosateurs du dix-septième siècle. Il est peut-être le seul qui ait d’autres défauts que
ceux de l’imperfection humaine113 : c’est pour cela qu’il a été le plus imité.
Le seul de cette grande famille, il a cherché la vérité pour plaire, dans un temps où
les auteurs plaisaient en la cherchant pour elle-même. Il est trop souvent littérateur ;
les autres ne sont qu’écrivains, c’est-à-dire hommes d’action par la plume. Aussi
n’ont-ils point eu d’imitateurs ; car, s’il suffit, pour imiter les littérateurs, de
leur emprunter leurs procédés, pour imiter les écrivains il faut avoir leur âme, il faut
les égaler. La Bruyère doit donc être lu avec précaution ; mais là où son style est
proportionné aux choses, nul écrivain ne saurait être lu de trop près, ni trop
étudié.
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