Aristote.
Traduction complète par M. Barthélemy Saint-Hilaire (3e partie)
« C’est l’observation du jour et de la nuit ; ce sont les révolutions des mois et des années qui ont produit le nombre, fourni la notion du temps et rendu possible l’étude de l’univers. »Le temps n’est donc qu’une portion de l’éternité, que nous en détachons à notre usage. Mais dans l’éternité elle-même il n’y a plus de temps ; car le temps n’est pas identique avec elle, tandis que l’éternité est en quelque sorte identique à Dieu. C’est qu’en effet, comme devait le dire admirablement Newton, Dieu n’est pas l’éternité plus qu’il n’est l’infinitude ; mais il est éternel et infini. Le temps n’existe pas pour lui ; le temps n’existe que pour nous. L’éternité est divine ; le temps est purement humain. Il ne convient qu’à ce qui a eu un commencement et peut avoir une fin. L’éternité n’a point commencé, et elle ne peut finir.
« Si, après avoir examiné nos travaux, dit le philosophe, il vous paraît que cette science, dénuée avant nous de tous antécédents, n’est pas trop inférieure aux autres sciences qu’ont accrues les labeurs de générations successives, il ne vous restera plus, à vous tous qui avez suivi ces leçons, qu’à montrer de l’indulgence pour les lacunes de cet ouvrage, et de la reconnaissance pour toutes les découvertes qui y ont été faites. »
« On distingue plusieurs espèces d’abeilles : la meilleure est petite, ronde et de plusieurs couleurs ; la seconde est allongée et semblable au frelon ; la troisième est l’abeille qu’on nomme voleuse : sa couleur est noire, son ventre large ; la quatrième espèce est celle du bourdon : il est plus grand que les abeilles des trois premières espèces. Il n’a point d’aiguillon et il est paresseux. En conséquence de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la ruche, de manière que les abeilles seules puissent y entrer, tandis que les bourdons sont arrêtés par leur grosseur. J’ai dit qu’il y avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et non un seul roi. La ruche périt si elle n’a pas des rois suffisants. Ce n’est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la gouverner que parce qu’ils contribuent, dit-on, à la reproduction des mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps est tardif et que la saison est sèche et aride : elles font plus de miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans les temps de pluie ; et c’est là ce qui fait que les oliviers et les essaims produisent beaucoup dans les mêmes années. « Les abeilles forment d’abord le gâteau de cire : ensuite elles y jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent par la bouche, disent ceux qui prétendent qu’elles l’apportent de dehors dans leurs ruches. En troisième lieu, elles jettent également par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture, partie l’été, partie l’automne. Le miel d’automne est le meilleur. Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs : elles tirent la propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l’air, principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque l’arc en ciel s’étend sur la terre. Il n’y a jamais de miel nouveau avant le lever des Pléiades. L’abeille prépare donc la cire avec des fleurs comme je l’ai dit, mais une preuve qu’elle ne compose point le miel, et qu’elle recueille celui qui tombe, c’est que ceux qui ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et que d’ailleurs, quand on leur a ôté leur miel en automne, elles n’en font plus de nouveau quoiqu’il y ait encore des fleurs. Cependant, n’ayant plus de nourriture, puisqu’on leur a ôté leur miel, ou n’en ayant qu’une petite quantité, elles ne manqueraient pas de faire de nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend de la consistance en se mûrissant, si l’on peut parler ainsi. Il est d’abord comme de l’eau, et il demeure liquide pendant quelques jours. Si on l’ôte alors de la ruche, il n’a point de consistance. Il faut ordinairement vingt jours pour l’épaissir. Le mérite du miel se reconnaît aisément au goût : car les différents miels ont plus ou moins de douceur, de même qu’ils ont plus ou moins de consistance. L’abeille fait sa récolte sur les fleurs qui sont en calice, et en général sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun tort au fruit. Un organe semblable à la langue lui sert à rassembler les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches lorsque les figues sauvages commencent à être mûres. Les nouveaux essaims qui réussissent le mieux sont ceux qui viennent dans le temps où les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et l’érithaque avec leurs cuisses : pour le miel, elles le jettent par la bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont déposé la semence qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux. « Le ver de l’abeille, étant encore petit, est d’abord couché en travers dans l’alvéole : après cela il se relève de lui-même et prend de la nourriture. Il est attaché à l’alvéole, de sorte qu’on croirait qu’il en fait partie. La semence qui sert à la reproduction, soit des abeilles, soit des bourdons, est également blanche. Il en naît de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons : mais la semence d’où naissent les rois est roussâtre, elle a plus de consistance que le miel épaissi, et dès les premiers instants elle est d’un volume qui répond à celui du roi qu’elle produira. Le roi ne passe point par l’état de ver : il devient abeille tout d’abord. La semence étant déposée dans l’alvéole, l’abeille place du miel vis-à-vis. Les pieds et les ailes de l’embryon de l’abeille se produisent pendant qu’il est enfermé : lorsqu’il a acquis sa perfection, il rompt la membrane qui l’enfermait et s’envole. Tant que l’abeille est dans l’état de ver, elle rend des excréments, mais après cela elle n’en rend plus, à moins qu’elle ne soit pas encore sortie de son enveloppe, comme je l’ai déjà observé. Si l’on ôte la tête à un embryon d’abeille, avant qu’il ait acquis des ailes, les abeilles mangent le reste du corps, et si, après avoir ôté les ailes à un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans ; quelques-unes vont jusqu’à sept : on regarde comme heureux qu’une ruche dure neuf ou dix ans. « Dans le nombre des quadrupèdes sauvages, la biche n’est pas un des moins remarquables par sa prudence : soit lorsqu’elle dépose ses petits auprès des chemins, parce que les hommes qui les fréquentent en écartent les animaux féroces, soit lorsqu’elle dévore les enveloppes de ses petits aussitôt après les avoir mis bas, qu’elle court au séséli, en mange, puis revient à eux. La biche mène ses faons dans les forêts pour les accoutumer à connaître les endroits où il faudra qu’ils se mettent en sûreté : c’est une roche escarpée qui n’a d’accès que d’un côté. La biche s’y arrête, et s’y met, dit-on, en défense. « Le cerf devenu trop épais, ce qui lui arrive en automne où il engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de retraite : on dirait qu’il sait qu’on le forcera plus facilement à cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux où l’on ne pénètre pas aisément et qui sont difficiles à reconnaître. De là le proverbe : Où les cerfs ont jeté leur bois. Ils ne se laissent plus voir, comme n’étant plus en état de défense. On prétend qu’on n’a jamais trouvé la partie gauche du bois d’un cerf, et qu’il la cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d’un an n’ont pas encore de bois : ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme la marque ; ce bois naissant est court et velu. À leur seconde année, leur bois s’allonge droit comme un piquet ; aussi leur donne-t-on alors le nom de piquets. La troisième année il a deux branches ; la quatrième il est plus inégal, et il augmente de même chaque année jusqu’à ce que l’animal ait atteint six ans. Après cette époque, la tête du cerf se refait toujours la même, et on ne peut plus connaître son âge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent à deux autres marques : ou ils n’ont plus de dents, ou elles sont petites, et la partie de leur bois qu’on appelle les défenses ne renaît plus. Ce sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf se sert pour se défendre : quand il est vieux il ne les a plus, son bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque année vers le mois d’avril. Le cerf qui ne l’a plus se cache, comme je l’ai dit, pendant le jour, et se retire dans les bois épais pour y être à l’abri des mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts, jusqu’à ce qu’il ait refait sa tête. Le nouveau bois pousse d’abord comme enveloppé d’une peau : il est même couvert de poil. Quand il a pris sa croissance, le cerf l’expose au soleil afin de le mûrir et de le sécher, et, lorsqu’il ne ressent plus de douleur en frottant son bois contre les arbres, il quitte les lieux où il s’était retiré ; il est rassuré, parce qu’il a des armes pour se défendre. On a pris un cerf dont le bois était chargé de lierre vert qui y était attaché ; il fallait qu’il y fût venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois était tendre. « Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait avec des cancres pourrait être bon pour les hommes en pareil cas, mais il est de mauvais goût. « Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitôt qu’elles ont mis bas : elles ne les laissent pas même tomber à terre, de sorte qu’il n’est pas possible de s’en saisir : vraisemblablement elles contiennent quelque vertu. « Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la flûte ; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux personnes vont ensemble : l’une se montre et chante ou joue de la flûte ; l’autre se tient en arrière et tire la flèche au signal que le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites, elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n’être pas découvert ; quand elle les a baissées, on la tire sans qu’elle s’en aperçoive. »Telle est l’Histoire des animaux par Aristote : c’est le chef-d’œuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est intéressant. Pline lui-même est inférieur. C’est le catéchisme de la nature. On n’y regrette que deux choses : la première, c’est qu’elle ait été tronquée par le temps ; la seconde, c’est qu’un écrivain aussi consommé n’ait pas suffisamment insisté dans sa description des animaux sur la partie intellectuelle de leurs mœurs. Cette partie jusqu’ici négligée manque à Aristote comme à Buffon. Ils n’ont peint que le corps, ils ont déchiré une des plus belles pages de l’œuvre de Dieu dans sa nature animée ; ils ont ainsi privé le Créateur d’une partie de sa gloire.
« La loi qui parle dans la conscience de l’homme et à sa raison, voilà le principe supérieur et surhumain ; la volonté libre qui observe ou qui viole cette loi, voilà le principe humain et subordonné. À eux deux, ils sont la source et la clé de toute la morale. L’homme porte donc en lui une législation, et en quelque sorte un tribunal, qui l’absout ou le condamne selon les cas, et qui a pour sanction, ou la satisfaction délicate d’avoir bien fait, ou le regret et le remords d’avoir fait mal. L’homme se sent le sujet d’une puissance qui est au-dessus de lui, bienfaisante et douce s’il l’écoute, implacable s’il lui résiste, et, quand la justice l’exige, anticipant le châtiment du dehors par ses tortures invisibles, dont le coupable a le douloureux secret, même quand il échappe à la vindicte sociale. « Ces deux grands faits de la loi morale et de la liberté sont au-dessus de toute contestation possible. Qui les nie, abdique son titre d’homme, et se ravale, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, au-dessous même de la brute ; plus intelligent qu’elle sans doute, mais dépravé, tandis que la brute ne l’est pas. « Les conséquences ne sont point ici moins claires ni moins admirables que les principes. L’homme, en acceptant de sa libre volonté le joug de la loi, s’ennoblit loin de s’abaisser. Par sa soumission volontaire, il s’associe de son plein gré à quelque chose de plus grand que lui ; il se sent rattaché à un ordre de choses qui le dépasse et qui le fortifie. Loin de perdre à l’obéissance, il y gagne une grandeur et une dignité que sans elle il n’a pas. Le monde moral où il entre par cette dépendance éclairée de sa liberté, est le vrai monde où son âme doit vivre, tandis que son corps vit dans un monde tout différent, où la liberté n’a presque plus rien à faire. C’est une sphère de pureté et de paix, où il n’y a de souillures et de tempêtes que celles qu’il veut bien y laisser pénétrer. Le calme et la lumière n’y dépendent que de lui seul ; et, quand il sait le vouloir, il peut établir dans ce ciel intérieur une inaltérable sérénité. Sa raison de plus en plus soumise devient de plus en plus forte, et le terrain sur lequel elle s’appuie, de plus en plus inébranlable et fécond. Les convictions de la conscience s’affermissent à mesure qu’elles s’exercent ; et, dans cet échange d’obéissance consentie d’une part, et de force communiquée de l’autre, l’homme prend à ses propres yeux une valeur qu’il ne se connaissait pas, et que son humilité la plus sincère peut accepter, parce qu’il en place l’origine au-dessus de lui. C’est là qu’il puise ce sentiment étrange et noble qui se nomme le respect de soi, gage assuré du respect que lui devront et que lui donneront ses semblables et qu’il leur rendra. « En comparaison de ces biens intérieurs et sans prix, de ces biens divins, comme disait Platon, les biens du dehors sont assez peu estimables. Ils sont à sacrifier sans hésitation, si ce n’est sans douleur, à des biens qu’ils ne valent pas. La fortune, la santé, les affections, la vie même ne tiennent point : on les immole, s’il le faut, pour conserver ce qui est au-dessus d’elles. On ne peut pas les préférer à ce qui seul leur confère quelque prix :« Pour une âme éclairée et suffisamment énergique, tous les biens se subordonnent dans cette proportion et ce rapport ; et, quand le moment de la décision arrive, elle est déjà toute prise, parce qu’elle est indubitable. Ce n’est guère qu’un calcul dont le résultat est prévu et infaillible. Seulement, c’est un calcul en sens inverse des calculs vulgaires ; on perd tout au dehors pour tout gagner au dedans ; et, quand l’épreuve est bien tout ce qu’elle doit être, on se trouve avoir gagné beaucoup plus encore qu’on n’a perdu, jusqu’au sacrifice dernier ou l’existence peut être mise en jeu. C’est que la loi morale, en même temps qu’elle fait tout l’honneur de l’homme, est aussi la règle de sa vie. Elle ne dirige pas seulement les pensées, elle gouverne les actes ; elle prononce dans les conflits qu’elle tranche souverainement ; et dans l’échelle des biens divers, c’est elle qui assigne et maintient les rangs. Il serait déraisonnable de dédaigner les biens extérieurs, en tant que biens ; ils ont leur utilité ; mais ce ne sont que des instruments pour un but plus haut ; et quelque valeur qu’ils aient en eux-mêmes, ils la perdent du moment qu’on les met en balance avec ce qui pèse davantage. « Mais la loi morale n’est pas une loi individuelle, c’est une loi commune. Elle peut être plus puissante et plus claire dans telle conscience que dans telle autre ; mais elle est dans toutes à un degré plus ou moins fort. Elle parle à tous les hommes le même langage, quoique tous ne l’entendent pas également. Il suit de là que la loi morale n’est pas uniquement la règle de l’individu ; c’est elle encore qui fait à elle seule les véritables liens qui l’associent à ses semblables. Si les besoins rapprochent les hommes, les intérêts les séparent, quand ils ne les arment pas les uns contre les autres ; et la société qui ne s’appuierait que sur des besoins et des intérêts, serait bientôt détruite. Les affections mêmes de la famille, qui suffiraient à la commencer, ne suffiraient point à la maintenir. Sans la communion morale, la société humaine serait impossible. Peut-être les hommes vivraient-ils en troupes comme quelques autres espèces d’animaux ; mais ils ne pourraient jamais avoir entre eux ces rapports et ces liens durables qui forment les peuples et les nations, avec les gouvernements plus ou moins parfaits qu’ils se donnent et qui subsistent des siècles. C’est parce que l’homme sent ou se dit que les autres hommes comprennent aussi la loi morale, à laquelle il est soumis lui-même, qu’il peut traiter avec eux. Si des deux parts on ne la comprenait pas, il n’y aurait point de liaisons ni de contrats possibles. De là cette sympathie instinctive qui rassemble les hommes, et donne tant de charmes à la vie commune, même dans le large cercle d’une nationalité ; de là aussi cette sympathie bien autrement vive, parce qu’elle est plus éclairée, qui forme ces liens particuliers qu’on appelle des amitiés. Sans l’estime mutuelle que deux cœurs se portent, parce qu’ils obéissent avec une égale vertu à une loi pareille, l’amitié n’est pas ; et elle a besoin, pour être sérieuse et durable, de la loi morale, tout autant qu’en a besoin la société. De là enfin cette sympathie qui réunit deux êtres de sexes différents, et qui constitue leur réelle union, que l’amour même serait impuissant à cimenter assez solidement. C’est parce que l’homme aime la loi morale à laquelle il doit obéir, qu’il aime tous ceux, qui de plus près ou de plus loin la pratiquent avec lui, dans la mesure où il nous est donné de pouvoir la pratiquer. « Je viens de parcourir en quelques mots le cercle à peu près entier de la science morale, depuis la conscience individuelle, où éclate la loi qui régit l’âme humaine, jusqu’à ces grandes agglomérations d’individus qui forment les sociétés. Mais ce serait se tromper que de croire que la science morale ne s’étend pas encore au-delà. Elle va plus haut ; et la raison se manquerait à elle-même, si elle s’arrêtait à moitié chemin. Une loi suppose de toute nécessité un législateur qui l’a faite ; l’obéissance suppose nécessairement l’empire ; et la raison n’a pas de route plus assurée, si elle en a de plus profondes, pour arriver à Dieu, le connaître et l’aimer. Les lois humaines ne peuvent être le fondement de la loi morale ; car c’est elle qui les inspire, qui les juge et les condamne, quand elles s’écartent de ses ordres légitimes. L’éducation, invoquée par quelques philosophes, n’explique pas plus la loi morale qui la domine que les lois publiques. Au fond, l’éducation, quelque particulière qu’elle puisse être, n’est sous une autre forme qu’une législation, imposée à l’enfant au lieu de l’être à des hommes ; et cette législation restreinte n’a pas d’autres bases que les législations civiles. La loi morale, de quelque côté qu’on l’envisage, n’a donc rien d’humain quant à son origine. Elle gouverne l’homme précisément parce qu’elle ne vient pas de lui ; et quand il veut étudier en elle les voies de Dieu, il en reconnaît avec une entière évidence la puissance et la douceur. « Dans le monde matériel tout entier, quelque beau, quelque régulier qu’il soit, l’observation la plus attentive ne rencontre rien qui puisse nous donner la moindre idée de la loi morale. Les traces que parfois nous croyons en découvrir dans les animaux les mieux organisés, ne sont que des illusions. Nous leur prêtons alors ce que nous sommes ; nous leur supposons notre nature, soit par une ignorance qui peut être coupable quand elle tend à nous rabaisser à leur niveau, soit même par une sorte de sympathie assez puérile. Mais, au vrai, il n’y a de loi morale que dans le cœur de l’homme ; et celui qui a créé les mondes avec les lois éternelles qui les régissent, n’a rien fait d’aussi grand que notre conscience. La liberté, même avec toutes ses faiblesses, vaut mieux que la nature avec son immuable constance ; et pour une intelligence qui se comprend elle-même, la comparaison n’est pas même possible, parce qu’elle est absurde, et que la supériorité du monde moral est absolument incommensurable. La puissance de Dieu se manifeste donc au-dedans de nous bien plus vivement qu’au dehors ; et prouver l’existence de Dieu par cette loi que nous portons dans nos cœurs et que confesse notre raison, c’est en donner une des preuves les plus frappantes et les plus délicates. « Mais la mansuétude de Dieu égale au moins sa puissance. Dans ces législations imparfaites que les hommes sont obligés de faire à leur usage, il y a toujours dans leurs injonctions et dans leurs châtiments quelque chose de grossier et de brutal, même quand elles sont les plus justes. La peine qui frappe le coupable peut le détruire, mais elle ne le touche pas ; elle l’effraye sans le corriger. La menace le détourne sans l’améliorer. Ici rien de pareil. Dans la législation de Dieu, l’homme est son propre juge, provisoirement du moins ; et c’est parce qu’il peut se juger lui-même qu’il peut aussi éviter la faute dont il sent l’énormité. La voix qui parle en lui l’a d’abord averti ; elle lui adresse des conseils avant de lui adresser des reproches ; et c’est quand il est resté sourd qu’elle sévit. Il impliquerait contradiction que, pour se faire obéir, la loi morale employât des moyens qui ne seraient pas purement moraux. Aussi, dans cette répression, que de ménagements pour le coupable ! Que d’efforts dont lui seul a conscience, et que rien ne divulgue au dehors, pour le ramener au bien ! Quelle réserve et quelle discrétion ! L’homme abuse sans doute plus d’une fois de cette clémence ; mais ce serait joindre l’ingratitude à la perversité que de s’en plaindre. C’est bien assez de la dédaigner, en n’en profitant pas ; il n’y a pas de cœur, même le plus endurci, qui ne doive l’admirer, et remercier le législateur suprême de tant de bienveillance à côté de tant de pouvoir. « Une autre conséquence non moins certaine et non moins grave de ce mécanisme divin, c’est que l’homme, se sentant libre d’obéir ou de résister à la loi de la raison, se sent par cela même responsable de ses actes devant l’auteur tout-puissant de cette loi et de sa liberté. Il n’a point à le craindre de cette crainte qui ne convient qu’à l’esclave, puisque, par sa soumission, il peut s’associer à un père plutôt qu’à un maître. Mais il doit craindre de l’offenser, en violant la loi dont il reconnaît lui-même toute l’équité. Si l’homme s’indigne en son cœur contre la faute à laquelle il succombe, à bien plus forte raison doit-il croire que le législateur s’indigne contre celui qui, pouvant éviter cette faute, l’a cependant commise. L’homme qui, par la loi morale, a dans ce monde une destinée privilégiée, a donc à rendre un compte de l’emploi qu’il aura fait de cette destinée. Ce n’est pas à ses semblables qu’il le doit ; car ils peuvent tout au plus connaître de ses actes, qu’ils châtient quelquefois. Comme ils sont des sujets ainsi que lui, ils ne sont que ses égaux ; ils ne peuvent être ses vrais juges. Les intentions, les pensées, mobiles invisibles de tous les actes, leur échappent absolument ; et ce sont cependant les pensées et les intentions, en un mot, tout ce qui se dérobe nécessairement aux justices humaines, qu’il s’agit de juger. Ou il faut nier la loi morale, la liberté de l’homme et sa responsabilité, ou il faut admettre, comme conséquence inévitable, une autre vie à la suite de celle-ci, où Dieu saura distribuer les récompenses et les peines. Ce qu’elles seront, c’est lui seul qui en a l’inviolable secret ; mais la science morale ne dépasse pas ses justes bornes en affirmant que cette justice définitive est indispensable, et que la vie de l’homme ici-bas ne peut se comprendre sans ce complément qui doit la suivre. « Ce n’est pas, comme on l’a dit, et Kant en particulier, qu’il y ait en ce monde un désaccordinique entre la vertu et le bonheur. Ce monde, tel qu’il est fait, est en général assez équitable ; et il est à présumer que c’est la faiblesse de l’homme plutôt que sa raison qui en murmure. Il n’y a donc point à rétablir un équilibre qui n’est pas rompu, comme on se plaît à le répéter ; et il ne faut pas que la vertu, si elle veut rester pure, pense trop à un salaire dont la préoccupation suffirait à la flétrir. D’ailleurs, en observant bien ce monde, il est facile de voir que le bonheur y dépend presque entièrement de nous ; il est le plus souvent le résultat de notre conduite, et il manque bien rarement à qui sait le chercher là où il est. Les âmes vertueuses sont en général fort résignées. Il n’y a guère que le vice qui se révolte. Kant, tout en parlant de l’équilibre nécessaire, qu’il ne voit que dans la vie future, ne s’est pas trouvé, j’en suis sûr, trop malheureux dans celle-ci. Socrate, malgré sa catastrophe, n’a pas gémi sur son sort ; et il n’a pas douté de la justice de Dieu, même en ce monde, parce qu’il y a fini par la ciguë. Mais si le rapport du bonheur et de la vertu est suffisant dès ici-bas, ce qui ne l’est point, c’est le rapport moral de l’âme à Dieu. Indépendamment des lois extérieures, l’homme avait une loi tout intérieure à observer. Jusqu’à quel point y est-il resté fidèle ? Lui-même, tout sincère qu’il peut être avec sa propre conscience, ne le sait pas. Le souvenir de la plupart de ses pensées et de ses intentions, même les plus vives, périt à chaque instant en lui. Il voudrait juger sa propre vie avec la plus stricte impartialité qu’il ne le pourrait point. Il faut bien cependant quelqu’un qui la juge ; car autrement elle serait une énigme sans mot, et l’homme ne serait guère qu’un monstre. « Ainsi la science morale, dépassant cette existence terrestre, pénètre de l’homme d’où elle part jusqu’à Dieu ; et elle affirme la vie future avec les récompenses et les peines, aussi résolument qu’elle affirme la vie présente. Ce ne sont pas là des hypothèses gratuites ; ce ne sont pas même des postulats de la raison pratique, comme disait Kant en son bizarre langage. Mais ce sont des conséquences aussi certaines que les faits incontestables d’où la raison les tire. On peut même ajouter que ces théories sont en parfait accord avec les croyances instinctives du genre humain, et que les religions les plus éclairées les sanctionnent, en même temps que la philosophie les démontre. « Arrivée là, la science morale a épuisé la meilleure part de son domaine ; elle a rempli sa tâche presque entière. Il ne lui reste plus qu’à montrer comment l’homme, soumis à une loi si sainte et si douce, la viole cependant, et à expliquer d’où vient en lui cette lutte, où il est si souvent vaincu, et cette révolte qui le perd. La raison voit et comprend le bien ; la liberté fait souvent le mal. Comment cette chute est-elle possible ? La cause en est assez manifeste, et l’homme n’a pas besoin de s’étudier bien longtemps pour la découvrir. C’est de son corps, de ses passions et de ses besoins diversifiés à l’infini, que lui viennent ces assauts d’où il sort si rarement victorieux ; c’est d’un principe contraire à celui de son âme que lui viennent ces combats, terminés le plus ordinairement par des défaites. Ce serait exagérer que de croire que le vice tout entier vient du corps, et que l’âme n’a pas ses passions propres qui la ruinent, quand elles sont mauvaises, comme celles que le corps lui suggère. Mais on peut dire sans injustice que la grande provocation au mal, dans l’âme de l’homme, lui vient du corps auquel elle est jointe, qu’elle peut dominer sans doute, puisqu’elle va quand elle veut jusqu’à l’anéantir, mais qui, dans bien des cas, la domine elle-même et la souille par les insinuations les plus cachées et les plus sûres. Modérer le corps, le dompter dans une certaine mesure, lui faire la part de ses justes besoins, lui résister dans tout ce qui les dépasse, en un mot faire du corps un instrument docile et un serviteur soumis, voilà l’une des règles essentielles de la vie morale, et par conséquent, une des parties considérables de la science. L’union de l’âme et du corps, c’est-à-dire de l’esprit et de la matière, est un mystère dont elle n’agite point la solution, qui appartient à la métaphysique. Mais il est de son devoir de rechercher les conditions de cette union, et de les expliquer à la lumière de la loi. C’est un fait qu’elle étudie comme les faits de conscience, et qui n’est pas moins important. L’omettre serait une grave lacune ; et l’on risquerait, en le supprimant, de ne pas comprendre assez clairement la vie morale, qui, au fond, n’est qu’une sorte de duel entre ces deux principes opposés. « Il semblerait résulter de cet antagonisme que l’ennemi de l’homme, c’est son corps, qui sert tout au moins d’intermédiaire au vice, quand il n’en est pas directement la cause. Cependant cet ennemi, sans être nous précisément, est une partie indispensable de nous. C’est un compagnon nécessaire, quoique dangereux ; et durant cette vie, nous ne pouvons pas nous en séparer un seul instant, puisque, sans lui, notre destinée morale n’est pas même possible. Il y a donc à le ménager, tout en le combattant ; il faut s’en servir en le surveillant, et s’en défier en le conservant avec le soin obligé. La limite est des plus délicates à tracer, et il faut prendre garde d’outrer l’indulgence ou la sévérité. Mais comme l’indulgence est notre pente naturelle, il est bon que la science morale incline plutôt en sens contraire, et elle n’est pas assez sage quand elle n’est pas austère. De là, dans tous les systèmes de morale dignes des regards de la postérité, tant de règles sur la tempérance et sur l’éducation. « L’homme aurait d’ailleurs grand tort de se plaindre de cette union de l’esprit et de la matière en lui, redoutable seulement quand il ne sait point en user. Elle est d’abord la condition essentielle de la vertu, le prix dernier de la vie morale et son trésor. Sans combats, la vertu n’est point ; car il est par trop évident que, sans lutte, il n’y a point de triomphe. De plus, l’homme éclairé par l’expérience et sincèrement ami du bien peut faire tourner à son profit cette influence possible du physique sur le moral. En réglant le corps de certaine façon, on tempère les passions de l’âme ; et, par un régime bien entendu, on tire, en partie du moins, la santé de l’âme de la santé du corps : Mens sana in corpore sano. C’est l’âme qui d’abord a réglé le corps ; c’est elle qui l’a soumis au gouvernement convenable, et qui l’a restreint dans ses vraies limites. Mais, par un retour inexplicable, le corps rend à l’âme ce qu’il en a reçu ; et, loin de la troubler désormais, il lui transmet un calme et une paix qu’elle emploie à mieux comprendre le devoir et à le mieux accomplir. L’union de l’âme et du corps est donc un bienfait, et ce n’est pas assez le reconnaître que d’en gémir, comme le font quelquefois les cœurs les plus purs, et d’anticiper la dissolution du pacte, soit par des vœux téméraires, soit par un ascétisme exagéré. « Tel est à peu près l’ensemble de la science morale et des questions qu’elle doit étudier dans tous leurs détails, sous toutes leurs faces. Elle apprend à l’homme où est en lui la source du bien et la source du mal ; elle le rattache à lui-même, à ses semblables et à Dieu par des liens indissolubles, et sa mission est remplie quand elle lui a enseigné, non pas précisément la vertu, mais ce qu’est la vertu et à quelles conditions elle s’acquiert. La vertu ne résulte que de l’accomplissement réel du devoir. On n’est pas vertueux parce qu’on sait ce qu’on doit faire ; on l’est parce qu’on a fait ce qu’on doit, en sachant, à titre de créature raisonnable, pourquoi l’on agit de telle façon et non point de telle autre. Mais éclairer l’humanité sur les caractères de la vertu, lui montrer avec pleine lumière la fin obligatoire de toutes les actions humaines, et lui indiquer les voies qui mènent à cette fin, c’est un immense service ; et l’on n’a point à s’étonner de l’estime et de la gloire qui le récompensent. Sur la scène du monde, où ce sont cependant les mêmes principes qui s’agitent et qui se combattent, il est bien plus difficile de les discerner ; ils y sont le plus souvent obscurs et douteux, même pour les yeux les plus attentifs. Sur le théâtre de la conscience, ils brillent d’un éclat splendide, où rien ne les ternit que l’ignorance intéressée d’un cœur pervers. « Le point essentiel et le plus pratique de la science, c’est donc de démontrer irrévocablement à l’homme que sa loi est toujours de faire le bien, quelles que soient les complications que le jeu des choses humaines puisse amener ; et que faire le bien, c’est obéir sans réserve, sans murmure, avec résignation et, quand il le faut, avec une fermeté héroïque, aux décrets de la raison, promulgués dans la conscience, acceptés par une volonté soumise autant qu’intelligente, et qui peuvent passer dans le for individuel pour les décrets mêmes de Dieu. C’est là le centre de la vie, comme c’est le centre de la science ; mais c’est là aussi que se livrent, dans la théorie et dans la pratique, les grands combats. En général, c’est par inattention ou par ignorance que l’individu fait le mal, et ce n’est presque jamais de propos délibéré qu’il commet la faute, en sachant qu’il la commet, bien qu’il y ait des natures assez malheureuses pour qu’en elles les dons les plus beaux ne servent qu’au vice. Mais dans la science, l’ignorance et l’inattention ne sont pas permises ; et si, dans le cours de la vie, il faut beaucoup d’indulgence, même avec les coupables, il n’en faut avoir aucune envers les fausses théories. On doit les flétrir sans pitié et en faire ressortir l’erreur pour les rendre moins dangereuses ; on doit les traîner devant le tribunal incorruptible de la conscience et les y condamner sans appel. Or, à côté de la théorie du bien, seul devoir de l’homme, il n’y a qu’une solution possible : c’est la théorie de l’intérêt, avec les replis et les dédales où elle se diversifie et s’égare. L’intérêt peut se présenter sous plusieurs formes : d’abord assez grossier, et c’est alors la fortune, avec tous les biens secondaires qui la constituent ; puis un peu plus raffiné, sous l’aspect du plaisir, avec ses séductions et ses attraits trop souvent irrésistibles ; et enfin, moins déterminé et plus acceptable, sous le spécieux prétexte du bonheur. « La loi morale, et par conséquent aussi la science, doit repousser et combattre l’intérêt, sous quelque masque qu’il se dissimule ; fortune, plaisir, bonheur même, elle ne peut accepter aucun de ces mobiles pour la conduite de l’homme. Ce sont eux, sans doute, qui le gouvernent le plus fréquemment dans la réalité ; et l’on peut même accorder que, dans une certaine mesure, il est bon qu’ils le gouvernent. Mais pas un d’eux n’a le droit de prétendre à l’empire, ni de se substituer par une usurpation menteuse à l’exclusive souveraineté du bien. La loi morale, que les cœurs ignorants ou faibles se représentent sous des couleurs si sévères, afin de la mieux éluder, n’interdit à l’homme ni la richesse, fruit ordinaire et mérité de son labeur, ni le plaisir, besoin de sa nature, ni le bonheur, tendance spontanée et constante de tous ses efforts. Mais elle lui dit, sans qu’il puisse se méprendre à la sagesse obligatoire de ces conseils, qu’il doit dans certains cas, assez rares d’ailleurs, sacrifier au bien fortune, plaisirs, bonheur, vie même ; et que s’il ne sait pas accomplir ce sacrifice, ce sont des idoles qu’il adore, et non le vrai Dieu. Ces immolations, toutes rares qu’elles sont, suffisent à qui sait les comprendre pour révéler dans sa splendeur suprême la loi du bien ; et puisque c’est précisément dans les rencontres les plus grandes et les plus solennelles que le bien l’emporte, c’est que le bien est le maître véritable de l’homme, et que tous les autres mobiles, issus à différents degrés de l’intérêt, fortune, plaisir, bonheur, ne sont que ses tyrans. « Il n’y a donc point d’excuses dans la science morale pour ces théories relâchées, toutes séduisantes qu’elles peuvent être, qui mettent l’intérêt au-dessus du bien. Il ne doit point y en avoir davantage pour les autres théories, moins coupables, qui tentent un compromis, et qui veulent accoupler le bien avec ce qu’elles appellent l’intérêt bien entendu. Si l’intérêt bien entendu est le bien, tel qu’on vient de le définir, à quoi bon substituer un mot obscur, et tout au moins équivoque, à un mot si simple et si clair ? Il y a danger, comme Cicéron le remarquait, voilà près de deux mille ans, dans ces variations arbitraires de langage ; l’intérêt bien entendu n’en est pas moins l’intérêt ; et l’interprétation peut changer perpétuellement, non pas seulement d’un individu à un autre, mais dans le même individu, qui n’a pas toujours de son intérêt, même en tâchant de le bien entendre, des notions pareilles et immuables. Si l’intérêt bien entendu est autre chose que le bien, il est alors à proscrire, ou du moins à subordonner. Ainsi, l’intérêt bien entendu ne peut pas plus prétendre à dominer l’homme que l’intérêt dans son acception la plus vulgaire et la moins calculée. « Je dis que la science morale, comprise comme je viens de le faire, est la seule vraie, et que tout ce qui s’éloigne de ce type est faux. Elle suffit à expliquer et à conduire l’homme. Elle le place à sa véritable hauteur, au-dessus de tous les autres êtres qui l’entourent, mais au-dessous de Dieu ; elle ne l’exalte pas, mais elle est loin aussi de le ravilir ; elle le soumet à une loi bienfaisante et sage, tout en reconnaissant sa liberté, si ce n’est son indépendance. En un mot, elle peut le sauver, s’il consent à la suivre. Mais la science ne se fait pas illusion. Si elle sent son importance, elle sent non moins vivement ses bornes ; et comme elle peut à peine éclairer quelques individus, elle ne se flatte pas de l’orgueilleuse prétention de gouverner les peuples. Cependant il ne peut y avoir deux lois morales, et il est bien évident que la politique est soumise aux mêmes conditions que la morale individuelle ; les principes ne changent pas pour s’appliquer à une nation. Mais dans ces grands corps, qui renferment des multitudes innombrables, et qui ont des ressorts si compliqués, la vie morale est bien plus confuse et bien plus difficile que sur cette scène étroite de la conscience. La politique ne s’est guère élevée jusqu’à présent au-dessus de l’intérêt, et elle n’a presque jamais porté ses regards dans une région plus haute. Servir à tout prix, même au prix de la justice et du bien, la nation qu’on commande, c’est-à-dire accroître sa force, sa puissance, sa richesse, sa sécurité, son honneur, tel est le but habituel des hommes d’État. C’est à l’atteindre qu’ils consacrent leur génie et qu’ils attachent leur gloire. Les moyens qu’ils mettent en usage varient avec les temps, et ce serait être injuste envers la civilisation que de ne point avouer qu’ils s’améliorent. Mais à quelle distance encore la politique n’est-elle pas de cette notion du bien, telle que la loi morale nous la donne ! Quel espace presque infranchissable n’a-t-elle point à parcourir ! Que de progrès n’a-t-elle point à faire, pour que la science reconnaisse en elle sa fille légitime ! Que de vices, que d’erreurs à détruire ! La science morale ne peut guère aujourd’hui, comme au temps de Platon, qu’en détourner les yeux, tout en plaignant les hommes d’État plus encore qu’elle ne les blâme. S’il n’est pas facile déjà de faire parler la raison au cœur de l’homme, c’est une tâche bien autrement ardue de la faire parler au cœur des peuples, en supposant qu’on ait soi-même le bonheur de l’entendre. La philosophie en est toujours réduite au vœu stérile du disciple de Socrate ; et elle n’a pour toute consolation que les utopies non moins vaines dont elle se berce quelquefois. Ce qu’elle a de mieux à faire, sans cesser d’ailleurs ses enseignements, c’est de s’en remettre à la Providence, dont la part est bien plus grande encore dans le destin des empires que dans le destin des individus. Mais la science morale serait coupable envers l’humanité si elle abdiquait en faveur de la politique, comme on le lui a plus d’une fois conseillé. L’honneur vrai de la politique, c’est de se conformer le plus qu’elle peut à la morale éternelle, et de diminuer chaque jour, en montant jusqu’à elle, l’intervalle qui les sépare. Mais la politique, à son tour, peut récriminer contre la morale, et lui dire que le gouvernement des sociétés serait bien autrement facile et régulier, si tous les membres qui les composent étaient vertueux autant qu’ils doivent l’être. Il est aisé à des sages d’être de dociles et bons citoyens. Mais apparemment, ce n’est pas à la politique de faire les sages ; c’est à elle seulement de s’en servir, pour les fins qui lui sont propres. « En traçant à grands traits cette rapide esquisse de la science morale, je ne me dissimule pas que ces traits ne m’appartiennent point, et que je les ai empruntés, pour la plupart du moins, à des études qui ont précédé et facilité les miennes. Je les ai demandés à l’observation directe de la conscience, mais je les ai reçus aussi de la tradition ; et en prenant la morale au point où je la trouve, dans notre siècle, au fond de tous les cœurs honnêtes, je sais bien que, eux non plus, ne l’ont pas faite à eux seuls, et qu’ils doivent beaucoup de ce noble héritage aux siècles qui nous l’ont transmis. Je crois donc qu’à cette mesure on peut juger équitablement les divers systèmes qui se montrent à nous dans l’histoire de la philosophie, et qu’en les comparant à cet idéal de la science, tout incomplet qu’il est, on peut voir avec assez d’exactitude et de justice ce qu’ils valent. Ils ont contribué tous à amener la science où elle en est ; et ce n’est qu’un acte de gratitude que d’assigner à chacun la part qui leur revient dans cette œuvre commune. Il suffira d’en prendre quelques-uns, Platon, Aristote et Kant. Ce sont les plus grands. J’y joindrai aussi le Stoïcisme qui peut marcher de pair avec eux, quand il ne les devance pas, mais qui, n’étant point individuel, n’a pas la même rigueur scientifique. Sur quatre doctrines, la Grèce nous en offrira donc trois à elle seule ; les temps modernes ne nous en fourniront qu’une. Qu’on ne s’en étonne pas. Dans les choses de cet ordre, c’est le privilège de l’esprit grec que d’avoir surpassé le nôtre et de l’avoir instruit. Acceptons ce bienfait avec tant d’autres en fils reconnaissants, et sachons en profiter sans jalousie contre notre mère. « Ces quatre systèmes sont tous conformes, dans des proportions diverses, à la loi morale, telle que je viens de l’esquisser. »
« Nous entrons avec lui dans un tout autre monde, et, bien que nous restions encore dans une sphère très élevée, nous aurons beaucoup à descendre. L’esprit grec est à son apogée avant Philippe et Alexandre ; et la Grèce, qui est sur le point de perdre sa liberté, va commencer cette longue décadence qui, de chute en chute, durera encore plus de mille ans, et toujours au grand profit de l’intelligence humaine. Je ne dis pas qu’Aristote soit déjà sur la pente fatale ; et, à bien des égards, son vaste génie n’a pas de supérieurs, si même il a des égaux. Mais, en morale, il est bien loin de son maître ; et il est sorti de ces régions sereines où pendant vingt ans il avait pu être guidé par lui. Il connaît profondément la vie, et les tableaux qu’il en trace sont de la plus rare exactitude. Mais il ne s’élève point assez au-dessus d’elle. On dirait qu’il croit suffisant de la peindre, sans chercher à la juger et surtout à la conduire. Il oublie trop souvent, malgré des prétentions contraires, que le moraliste doit être un conseiller et non un historien. Sans doute, l’expérience est une chose très précieuse, et il est bon qu’en morale elle tienne sa place. Mais il ne faut jamais lui accorder qu’une place secondaire ; et quand l’homme doit prendre une grande décision, il vaut mieux qu’il sache ce qu’il doit faire que de savoir ce que l’on fait. La conscience l’inspirera toujours mieux que la pratique la plus consommée de la vie. C’est qu’Aristote s’attache un peu trop aux faits, et qu’il ne s’attache point assez aux idées. Dans toutes les branches de la science, c’est là une méthode peu sûre, malgré ce qu’on en croit ordinairement. En morale, c’est une méthode fausse, parce que, dans le domaine de la liberté, les faits ne sont que ce que nous voulons qu’ils soient, et qu’ils importent beaucoup moins que les principes et les intentions qui les produisent. « Cependant, tout différent qu’Aristote est de Platon, il n’a pour ainsi dire point une seule théorie qu’il ne lui emprunte. Toutes celles qu’il expose, il les lui a prises, en les transformant. Le caractère général de sa morale est tout autre, mais les doctrines particulières sont au fond les mêmes. Cela se comprend sans peine. On ne peut pas être si longtemps le disciple d’un tel maître sans recevoir beaucoup de lui, quelque indépendant et quelque fort qu’on puisse être par soi-même. On peut bien combattre quelques-uns des enseignements qu’on a entendus, comme Aristote a combattu le système des Idées, avec plus de sévérité souvent que de justesse ; mais, tout en se faisant un adversaire, on ne reste bien des fois qu’un écho, et, en désapprouvant l’ensemble de la doctrine, on reproduit, à son insu, une foule de détails qu’on en tire, sans même les reconnaître. Ce n’est point être injuste envers Aristote que de douter qu’il eût fait jamais sa Morale, s’il n’eût été à l’école de Platon. C’est là qu’il a trouvé tous les germes de ses grandes théories sur le bien, sur la vertu, sur la tempérance et le milieu, sur le courage, sur l’amitié, etc. « Voilà d’où viennent les ressemblances. La différence radicale s’explique encore mieux, s’il est possible. « On a vu dans Platon quelle était sa doctrine psychologique, et la démarcation profonde qu’il établissait entre l’âme et le corps ; il faudrait dire plutôt, l’intervalle infranchissable qu’il met entre les deux principes dont l’homme est composé, comme l’attestent hautement le témoignage de la conscience et la voix du genre humain. L’âme est, pour Platon, l’élément supérieur et distinct, qui a sa nature et ses destinées propres ; et, lorsque Criton désolé demande à Socrate qui va boire le poison : “Socrate, comment t’ensevelirons-nous ? ” Socrate lui répond : “Tout comme il vous plaira, si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas.” Puis, regardant avec un sourire plein de douceur ses disciples tout en larmes : “Mes amis, ajouta-t-il, soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d’une manière toute contraire à celle dont il a voulu me cautionner auprès des juges. Il répondait pour moi que je ne m’en irais pas. Vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas plutôt mort que je m’en irai jouir de félicités ineffables, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu’en voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s’afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux, et qu’il ne dise pas à mes funérailles qu’il expose Socrate, qu’il le porte, qu’il l’enterre. Car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler improprement, ce n’est pas seulement une faute envers les choses ; mais c’est aussi un mal que l’on fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage et dire que c’est mon corps que tu enterres ; enterre-le donc comme il te plaira, et de la manière qui te paraîtra la plus conforme aux lois.” « Aristote n’a pas profité de cet avertissement suprême ; et il est difficile de parler de l’âme plus improprement qu’il ne l’a fait. Il l’a confondue avec le corps, auquel elle est jointe, et dont elle n’est selon lui que l’achèvement, ou, pour prendre son langage, l’Entéléchie. Plus coupable que Criton, ce n’est pas sous le coup de la douleur qu’il commet cette confusion déplorable ; c’est dans un de ses ouvrages les plus élaborés et les plus approfondis, le Traité de l’âme. Il parcourt la nature entière pour démontrer que le principe qui sent et pense en nous, est le même qui nourrit notre corps et qui fait végéter la plante. L’âme n’a donc point d’existence propre ; elle est toute corporelle ; et Aristote, par un silence assez peu philosophique, en ce qu’il est peu courageux, ne dit pas un mot de l’immortalité de l’âme, que tend à nier toute sa doctrine unitaire et matérialiste. « Ainsi Platon, distinguant l’esprit et la matière, a sans cesse les yeux fixés sur la vie future, qui complète et qui explique celle-ci. Aristote, au contraire, ne s’inquiète en rien de la vie future, parce qu’il n’y croit pas, non plus qu’à une âme immatérielle. De là, toute la différence des deux systèmes, séparés de la distance d’opinions diamétralement opposées. »