Articles de l’Encyclopédie
Compilation établie à partir de l’édition numérisée de l’ARTFL
Voltaire, articles de l’Encyclopédie
« Je suppose que ce soit ici notre derniere heure à tous, que les cieux vont s’ouvrir sur nos têtes, que le tems est passé & que l’éternité commence, que Jesus-Christ va paroître pour nous juger selon nos oeuvres, & que nous sommes tous ici pour attendre de lui l’arrêt de la vie ou de la mort éternelle : je vous le demande, frappé de terreur comme vous, ne séparant point mon sort du vôtre, & me mettant dans la même situation où nous devons tous paroître un jour devant Dieu notre juge : si Jesus-Christ dis-je, paroissoit dès-à-présent pour faire la terrible séparation des justes & des pécheurs ; croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé ? croyez-vous que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs ? croyez-vous que s’il faisoit maintenant la discussion des oeuvres du grand nombre qui est dans cette église, il trouvât seulement dix justes parmi nous ? en trouveroit-il un seul ? &c. »(Il y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours, mais le fonds est le même dans toutes.) Cette figure la plus hardie qu’on ait jamais employée, & en même tems la plus à sa place, est un des plus beaux traits d’éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes & modernes ; & le reste du discours n’est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d’oeuvres sont très-rares, tout est d’ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modeles feroient mieux de les apprendre par coeur & de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu’ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de précher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu’utiles. On demande si l’éloquence est permise aux historiens ; celle qui leur est propre consiste dans l’art de préparer les évenemens, dans leur exposition toûjours nette & élegante, tantôt vive & pressée, tantôt étendue & fleurie, dans la peinture vraie & forte des moeurs générales & des principaux personnages, dans les réflexions incorporées naturellement au récit, & qui n’y paroissent point ajoûtées. L’éloquence de Démosthene ne convient pas à Thucidide ; une harangue directe qu’on met dans la bouche d’un héros qui ne la prononça jamais, n’est guere qu’un beau défaut. Si pourtant ces licences pouvoient quelquefois se permettre ; voici une occasion où Mezeray dans sa grande histoire semble obtenir grace pour cette hardiesse approuvée chez les anciens ; il est égal à eux pour le moins dans cet endroit : c’est au commencement du regne d’Henri IV. lorsque ce prince, avec très-peu de troupes, étoit pressé auprès de Dieppe par une armée de trente mille hommes, & qu’on lui conseilloit de se retirer en Angleterre. Mezeray s’éleve au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron qui d’ailleurs étoit un homme de génie, & qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l’historien lui attribue.
« Quoi ! Sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avoit point d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter ? si vous n’étiez pas en France, il faudroit percer autravers de tous les hasards & de tous les obstacles pour y venir : & maintenant que vous y êtes, on voudroit que vous en sortissiez ? & vos amis seroient d’avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne sauroit vous contraindre de faire ? En l’état où vous êtes, sortir de France seulement pour vingt-quatre heures, c’est s’en bannir pour jamais. Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint ; ceux qui nous pensent envelopper, sont ou ceux-mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, & qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, Sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer : il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie ; & quand même il n’y auroit point d’autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pié ferme, que de vous sauver par ce moyen. Votre majesté ne souffriroit jamais qu’on dise qu’un cadet de la maison de Lorraine lui auroit fait perdre terre ; encore moins qu’on la vît mandier à la porte d’un prince étranger. Non, non, Sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au-delà de la mer : si vous allez au-devant du secours d’Angleterre, il reculera ; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve, vous n’y trouverez que des reproches & du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier votre personne à l’inconstance des flots & à la merci de l’étranger, qu’à tant de braves gentils hommes & tant de vieux soldats qui sont prêts de lui servir de remparts & de boucliers : & je suis trop serviteur de votre majesté pour lui dissimuler que si elle cherchoit sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils seroient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien ».Ce discours fait un effet d’autant plus beau, que Mezeray met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce qu’Henri IV. avoit dans le coeur. Il y auroit encore bien des choses à dire sur l’éloquence, mais les livres n’en disent que trop ; & dans un siecle éclairé, le génie aidé des exemples en sait plus que n’en disent tous les maîtres. Voyez Elocution.
L’auteur ne pouvoit, ce semble, ni mieux cacher ni mieux faire entendre ce qu’il pensoit, & ce qu’il craignoit d’exprimer. Le madrigal suivant paroît plus brillant & plus agréable : c’est une allusion à la fable.
En voici encore un autre fort ancien ; il est de Bertaud évêque de Sées, & paroît au-dessus des deux autres, parce qu’il réunit l’esprit & le sentiment.
De pareils traits plaisent à tout le monde, & caractérisent l’esprit délicat d’une nation ingénieuse. Le grand point est de savoir jusqu’où cet esprit doit être admis. Il est clair que dans les grands ouvrages on doit l’employer avec sobriété, par cela même qu’il est un ornement. Le grand art est dans l’à-propos. Une pensée fine, ingénieuse, une comparaison juste & fleurie, est un défaut quand la raison seule où la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts : ce n’est pas alors du faux bel-esprit, mais c’est de l’esprit déplacé ; & toute beauté hors de sa place cesse d’être beauté. C’est un défaut dans lequel Virgile n’est jamais tombé, & qu’on peut quelquefois reprocher au Tasse, tout admirable qu’il est d’ailleurs : ce défaut vient de ce que l’auteur trop plein de ses idées veut se montrer lui-même, lorsqu’il ne doit montrer que ses personnages. La meilleure maniere de connoître l’usage qu’on doit faire de l’esprit, est de lire le petit nombre de bons ouvravrages de génie qu’on a dans les langues savantes & dans la nôtre. Le faux-esprit est autre chose que de l’esprit déplacé : ce n’est pas seulement une pensée fausse, car elle pourroit être fausse sans être ingénieuse ; c’est une pensée fausse & recherchée. Il a été remarqué ailleurs qu’un homme de beaucoup d’esprit qui traduisit, ou plûtôt qui abrégea Homere en vers françois, crut embellir ce poëte dont la simplicité fait le caractere, en lui prétant des ornemens. Il dit au sujet de la réconciliation d’Achille :
Premierement, de ce qu’on a dompté sa colere, il ne s’ensuit point du tout qu’on ne sera point battu : secondement, toute une armée peut-elle s’accorder par une inspiration soudaine à dire une pointe ? Si ce défaut choque les juges d’un goût sévere, combien doivent révolter tous ces traits forcés, toutes ces pensées alambiquées que l’on trouve en foule dans des écrits, d’ailleurs estimables ? comment supporter que dans un livre de mathématiques on dise, que
« si Saturne venoit à manquer, ce seroit le dernier satellite qui prendroit sa place, parce que les grands seigneurs éloignent toûjours d’eux leurs successeurs » ?comment souffrir qu’on dise qu’Hercule savoit la physique, & qu’on ne pouvoit résister à un philosophe de cette force ? L’envie de briller & de surprendre par des choses neuves, conduit à ces excès. Cette petite vanité a produit les jeux de mots dans toutes les langues ; ce qui est la pire espece du faux bel-esprit. Le faux goût est différent du faux bel-esprit ; parce que celui-ci est toûjours une affectation, un effort de faire mal : au lieu que l’autre est souvent une habitude de faire mal sans effort, & de suivre par instinct un mauvais exemple établi. L’intempérance & l’incohérance des imaginations orientales, est un faux goût ; mais c’est plûtôt un manque d’esprit, qu’un abus d’esprit. Des étoiles qui tombent, des montagnes qui se fendent, des fleuves qui reculent, le Soleil & la Lune qui se dissolvent, des comparaisons fausses & gigantesques, la nature toûjours outrée, sont le caractere de ces écrivains, parce que dans ces pays où l’on n’a jamais parlé en public, la vraie éloquence n’a pu être cultivée, & qu’il est bien plus aisé d’être empoulé, que d’être juste, fin, & délicat. Le faux esprit est précisément le contraire de ces idées triviales & empoulées ; c’est une recherche fatigante de traits trop déliés, une affectation de dire en énigme ce que d’autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées qui paroissent incompatibles, de diviser ce qui doit être réuni, de saisir de faux rapports, de mêler contre les bienséances le badinage avec le sérieux, & le petit avec le grand. Ce seroit ici une peine superflue d’entasser des citations, dans lesquelles le mot d’esprit se trouve. On se contentera d’en examiner une de Boileau, qui est rapportée dans le grand dictionnaire de Trévoux : C’est le propre des grands esprits, quand ils commencent à vieillir & à décliner, de se plaire aux contes & aux fables. Cette réflexion n’est pas vraie. Un grand esprit peut tomber dans cette foiblesse, mais ce n’est pas le propre des grands esprits. Rien n’est plus capable d’égarer la jeunesse, que de citer les fautes des bons écrivains comme des exemples. Il ne faut pas oublier de dire ici en combien de sens différens le mot d’esprit s’employe ; ce n’est point un défaut de la langue, c’est au contraire un avantage d’avoir ainsi des racines qui se ramifient en plusieurs branches. Esprit d’un corps, d’une société, pour exprimer les usages, la maniere de penser, de se conduire, les préjugés d’un corps. Esprit de parti, qui est à l’esprit d’un corps ce que sont les passions aux sentimens ordinaires. Esprit d’une loi, pour en distinguer l’intention ; c’est en ce sens qu’on a dit, la lettre tue & l’esprit vivifie. Esprit d’un ouvrage, pour en faire concevoir le caractere & le but. Esprit de vengeance, pour signifier desir & intention de se vanger. Esprit de discorde, esprit de révolte, &c. On a cité dans un dictionnaire, esprit de politesse ; mais c’est d’après un auteur nommé Bellegarde, qui n’a nulle autorité. On doit choisir avec un soin scrupuleux ses auteurs & ses exemples. On ne dit point esprit de politesse, comme on dit esprit de vengeance, de dissention, de faction ; parce que la politesse n’est point une passion animée par un motif puissant qui la conduise, lequel on appelle esprit métaphoriquement. Esprit familier se dit dans un autre sens, & signifie ces êtres mitoyens, ces génies, ces demons admis dans l’antiquité, comme l’esprit de Socrate, &c. Esprit signifie quelquefois la plus subtile partie de la matiere : on dit esprits animaux, esprits vitaux, pour signifier ce qu’on n’a jamais vû, & ce qui donne le mouvement & la vie. Ces esprits qu’on croit couler rapidement dans les nerfs, sont probablement un feu subtil. Le docteur Méad est le premier qui semble en avoir donné des preuves dans la préface du traité sur les poisons. Esprit, en Chimie, est encore un terme qui reçoit plusieurs acceptions différentes ; mais qui signifie toûjours la partie subtile de la matiere. Voyez plus bas Esprit , en Chimie. Il y a loin de l’esprit, en ce sens, au bon esprit, au bel esprit. Le même mot dans toutes les langues peut donner toûjours des idées différentes, parce que tout est métaphore sans que le vulgaire s’en apperçoive. Voyez Eloquence, Elégance , &c. Cet article est de M. de Voltaire .
Le terme de facile est une injure pour une femme : c’est quelquefois dans la société une loüange pour un homme : c’est souvent un défaut dans un homme d’état. Les moeurs d’Atticus étoient faciles, c’étoit le plus aimable des Romains. La facile Cléopatre se donna à Antoine aussi aisément qu’à César. Le facile Claude se laissa gouverner par Agrippine. Facile n’est-là, par rapport à Claude, qu’un adoucissement, le mot propre est foible. Un homme facile est en général un esprit qui se rend aisément à la raison, aux remontrances ; un coeur qui se laisse fléchir aux prieres : & foible est celui qui laisse prendre sur lui trop d’autorité. Article de M. de Voltaire .
On a la faveur, la bienveillance, non la grace du prince & du public. On obtient la faveur de son auditoire par la modestie : mais il ne vous fait pas grace si vous êtes trop long. Les mois des gradués, Avril & Octobre, dans lesquels un collateur peut donner un bénéfice simple au gradué le moins ancien, sont des mois de faveur & de grace. Cette expression faveur signifiant une bienveillance gratuite qu’on cherche à obtenir du prince ou du public, la galanterie l’a étendue à la complaisance des femmes : & quoiqu’on ne dise point, il a eu des faveurs du roi, on dit, il a eu les faveurs d’une dame. Voyez l’article suivant. L’équivalent de cette expression n’est point connu en Asie, où les femmes sont moins reines. On appelloit autrefois faveurs, des rubans, des gants, des boucles, des noeuds d’épée, donnés par une dame. Le comte d’Essex portoit à son chapeau un gant de la reine Elisabeth, qu’il appelloit faveur de la reine. Ensuite l’ironie se servit de ce mot pour signifier les suites fâcheuses d’un commerce hasardé ; faveurs de Vénus, faveurs cuisantes, &c. Article de M. de Voltaire .
Les mots, en passant du substantif au verbe, ont rarement la même signification. Féliciter, qu’on employe au lieu de congratuler, ne veut pas dire rendre heureux, il ne dit pas même se réjoüir avec quelqu’un de sa félicité, il veut dire simplement faire compliment sur un succès, sur un évenement agréable. Il a pris la place de congratuler, parce qu’il est d’une prononciation plus douce & plus sonore. Article de M. de Voltaire .
C’est-là le modele du style fleuri. On pourroit donner pour exemple du style doux, qui n’est pas le doucereux, & qui est moins agréable que le style fleuri, ces vers d’un autre opéra :
Le premier morceau est fleuri, presque toutes les paroles sont des images riantes. Le second est plus dénué de ces fleurs ; il n’est que doux. Article de M. de Voltaire .
Ces deux vers pleins de force & d’élégance, sont le meilleur modele de la Poésie. La force dans la Peinture est l’expression des muscles, que des touches ressenties font paroître en action sous la chair qui les couvre. Il y a trop de force quand ces muscles sont trop prononcés. Les attitudes des combattans ont beaucoup de force dans les batailles de Constantin, dessinées par Raphael & par Jules romain, & dans celles d’Alexandre peintes par le Brun. La force outrée est dure dans la Peinture, empoulée dans la Poésie. Des philosophes ont prétendu que la force est une qualité inhérente à la matiere ; que chaque particule invisible, ou plûtôt monade, est doüée d’une force active : mais il est aussi difficile de démontrer cette assertion, qu’il le seroit de prouver que la blancheur est une qualité inhérente à la matiere, comme le dit le dictionnaire de Trévoux à l’article Inhérent. La force de tout animal a reçu son plus haut degré, quand l’animal a pris toute sa croissance ; elle décroît, quand les muscles ne reçoivent plus une nourriture égale, & cette nourriture cesse d’être égale quand les esprits animaux n’impriment plus à ces muscles le mouvement accoûtumé. Il est si probable que ces esprits animaux sont du feu, que les vieillards manquent de mouvement, de force, à mesure qu’ils manquent de chaleur. Voyez les articles suivans. Article de M. de Voltaire .
Mais comment conciliet le caractere des Parisiens de nos jours, avec celui que l’empereur Julien, le premier des princes & des hommes après Marc-Aurele, donne aux Parisiens de son tems ? J’aime ce peuple, dit-il dans son Misopogon, parce qu’il est serieux & severe comme moi. Ce sérieux qui semble banni aujourd’hui d’une ville immense, devenue le centre des plaisirs, devoit regner dans une ville alors petite. dénuée d’amusemens : l’esprit des Parisiens a change en cela malgré le climat. L’affluence du peuple, l’opulence, l’oisiveté, qui ne peut s’occuper que des plaisirs & des arts, & non du gouvernement, ont donné un nouveau tour d’esprit à un peuple entier. Comment expliquer encore par quels degrés ce peuple a passé des fureurs qui le caractériserent du tems du roi Jean, de Charles VI. de Charles IX. de Henri III. & de Henri IV. même, à cette douce facilité de moeurs que l’Europe chérit en lui ? C’est que les orages du gouvernement & ceux de la religion pousserent la vivacité des esprits aux emportemens de la faction & du fanatisme ; & que cette même vivacité, qui subsistera toûjours, n’a aujourd’hui pour objet que les agrémens de la société. Le Parisien est impétueux dans ses plaisirs, comme il le fut autrefois dans ses fureurs. Le fonds du caractere qu’il tient du climat, est toûjours le même. S’il cultive aujourd’hui tous les arts dont il fut privé si long-tems, ce n’est pas qu’il ait un autre esprit, puisqu’il n’a point d’autres organes, mais c’est qu’il a eu plus de secours ; & ces secours il ne se les est pas donnés lui même, comme les Grecs & les Florentins, chez qui les Arts sont nés, comme des fruits naturels de leur terroir ; le François les a reçûs d’ailleurs : mais il a cultivé heureusement ces plantes étrangeres ; & ayant tout adopté chez lui, il a presque tout perfectionné. Le gouvernement des François fut d’abord celui de tous les peuples du nord : tout se régloit dans des assemblées générales de la nation : les rois étoient les chefs de ces assemblées ; & ce fut presque la seule administration des François dans les deux premieres races, jusqu’à Charles le Simple. Lorsque la monarchie fut démembrée dans la décadence de la race Carlovingienne ; lorsque le royaume d’Arles s’éleva, & que les provinces furent occupées par des vassaux peu dépendans de la couronne, le nom de François fut plus restreint ; & sous Hugues-Capet, Robert, Henri, & Philippe, on n’appella François que les peuples en-deçà de la Loire. On vit alors une grande diversité dans les moeurs comme dans les lois des provinces demeurées à la couronne de France. Les seigneurs particuliers qui s’étoient rendus les maîtres de ces provinces, introduisirent de nouvelles coûtumes dans leurs nouveaux états. Un breton, un habitant de Flandres, ont aujourd’hui quelque conformité, malgré la différence de leur caractere qu’ils tiennent du sol & du climat : mais alors ils n’avoient entre eux presque rien de semblable. Ce n’est guere que depuis François I. que l’on vit quelque uniformité dans les moeurs & dans les usages : la cour ne commença que dans ce tems à servir de modele aux provinces réunies ; mais en général l’impétuosité dans la guerre, & le peu de discipline, furent toûjours le caractere dominant de la nation. La galanterie & la politesse commencerent à distinguer les François sous François I. les moeurs devinrent atroces depuis la mort de François II. Cependant au milieu de ces horreurs, il y avoit toûjours à la cour une politesse que les Allemands & les Anglois s’esforçoient d’imiter. On étoit déjà jaloux des François dans le reste de l’Europe, en cherchant à leur ressembler. Un personnage d’une comédie de Shakespear dit qu’à toute force on peut être poli sans avoir été à la cour de France. Quoique la nation ait été taxée de legereté par César, & par tous les peuples voisins, cependant ce royaume si long-tems démembré, & si souvent prêt à succomber, s’est réuni & soûtenu principalement par la sagesse des négociations, l’adresse, & la patience. La Bretagne n’a été réunie au royaume, que par un mariage ; la Bourgogne, par droit de mouvance, & par l’habileté de Louis XI. le Dauphiné, par une donation qui fut le fruit de la politique ; le comté de Toulouse, par un accord soûtenu d’une armée ; la Provence, par de l’argent : un traité de paix a donné l’Alsace ; un autre traité a donné la Lorraine. Les Anglois ont été chassés de France autrefois, malgré les victoires les plus signalées ; parce que les rois de France ont sçû temporiser & profiter de toutes les occasions favorables. Tout cela prouve que si la jeunesse françoise est legere, les hommes d’un âge mûr qui la gouvernent, ont toûjours été très-sages : encore aujourd’hui, la Magistrature en général a des moeurs séveres, comme le rapporte Aurélien. Si les premiers succès en Italie, du tems de Charles VIII. furent dûs à l’impétuosité guerriere de la nation, les disgraces qui les suivirent vinrent de l’aveuglement d’une cour qui n’étoit composée que de jeunes gens. François premier ne fut malheureux que dans sa jeunesse, lorsque tout étoit gouverné par des favoris de son âge, & il rendit son royaume florissant dans un âge plus avancé. Les François se servirent toûjours des mêmes armes que leurs voisins, & eurent à-peu-près la même discipline dans la guerre. Ils ont été les premiers qui ont quitté l’usage de la lance & des piques. La bataille d’Ivri commença à décrier l’usage des lances, qui fut bien-tôt aboli ; & sous Louis XIV. les piques ont été hors d’usage. Ils porterent des tuniques & des robes jusqu’au seizieme siecle. Ils quitterent sous Louis le Jeune l’usage de laisser croître la barbe, & le reprirent sous François premier, & on ne commença à se raser entierement que sous Louis XIV. Les habillemens changerent toûjours ; & les François au bout de chaque siecle, pouvoient prendre les portraits de leurs ayeux pour des portraits étrangers. La langue françoise ne commença à prendre quelque forme que vers le dixieme siecle ; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage étoit d’abord le romanum rusticum, le romain rustique ; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu’au tems de Charles-le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l’Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romance prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Vallais, de la vallée d’Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd’hui des vestiges manifestes de cet idiome. A la fin du dixieme siecle le françois se forma. On écrivit en françois au commencement du onzieme ; mais ce françois tenoit encore plus du romain rustique, que du françois d’aujourd’hui. Le roman de Philomena écrit au dixieme siecle en romain rustique, n’est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d’un usage journalier, & qui n’ont rien de commun avec le latin ou l’allemand, sont de l’ancien gaulois ou celte ; comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coûtume, ensemble, & plusieurs autres de cette espece. La plûpart des termes de guerre étoient francs ou allemands ; marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin ; & les mots latins furent tous abrégés selon l’usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d’Auguste Août, de Junius Juin, d’unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restoit-il quelques vestiges de la langue greque qu’on avoit si long-tems parlée à Marseille. On commença au douzieme siecle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d’Aristote ; & vers le seizieme on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remedes : de-là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iliaque, empième, & tant d’autres. Quoique la langue s’enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII. elle tirât beaucoup de secours de l’italien déjà perfectionné, cependant elle n’avoit pas pris encore une consistance réguliere. François premier abolit l’ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin ; usage qui attestoit la barbarie d’une langue dont on n’osoit se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort étoit réglé dans une langue qu’ils n’entendoient pas. On fut alors obligé de cultiver le françois ; mais la langue n’étoit ni noble, ni réguliere. La syntaxe étoit abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très-stérile en termes nobles & harmonieux : de-là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d’un usage plus relevé ; & c’est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu’Amiot ne put rendre qu’avec naïveté l’élégance de Plutarque. Le françois acquit de la vigueur sous la plume de Montagne ; mais il n’eut point encore d’elévation & d’harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie françoise les composés grecs dent se set voient les Philosophes & les Medecins. Melherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l’établissement de l’académie françoise, & acquit enfin dans le siecle de Louis XIV. la perfection où elle pouvoit être portée dans tous les genres. Le génie de cette langue est la clarté & l’ordre : car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejetter les tours familiers aux au’res langues. Le françois n’ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions greques & latines ; il oblige les mots à s’arranger dans l’ordre naturel des idées. On ne peut dire que d’une seule maniere, Plancus a pris soin des affaires de césar ; voilà le seul arrangement qu’on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Caesaris Plancus diligenter curavit ; on peut arranger ces mots de cent-vingt manieres sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui alongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue françoise peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque ce participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l’italien & l’anglois ; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l’Europe. L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées & de construire ses phrases, répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples ; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue, a produit plus de livres agréablement écrits, qu’on n’en voit chez aucun autre peuple. La liberté & la douceur de la société n’ayant été long-tems connues qu’en France, le langage en a reçu une délicatesse d’expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guere ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse ; mais les gens de goût ont sû toûjours la réduire dans de justes bornes. Plusieurs personnes ont crû que la langue françoise s’étoit appauvrie depuis le tems d’Amiot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables ; mais ce sont pour la plûpart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalens. Elle s’est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l’éloquence des choses, elle a acquis l’éloquence des paroles. C’est dans le siecle de Louis XIV. comme on l’a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée. Quelques changemens que le tems & le caprice lui preparent, les bons auteurs du dix-septieme & du dix-huitieme siecles serviront toûjours de modele. On ne devoit pas attendre que le françois dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement long-tems gothique étouffa toute lumiere pendant près de douze cents ans ; & des maitres d’erreurs payés pour abrutir la nature humaine, épaissirent encore les tenebres : cependant aujourd’hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut-être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénetre même dans les provinces. Enfin le génie françois est peut-être egal aujourd’hui à celui des Anglois en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans, dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu’on appelle improprement urbanité. Article de M. de Voltaire .
Il est probable que le gala des Italiens & le galan des Espagnols, sont dérivés du mot gal, qui paroît originairement celtique ; de-là se forma insensiblement galant, qui signifie un homme empressé à plaire : ce mot reçut une signification plus noble dans les tems de chevalerie, où ce desir de plaire se signaloit par des combats. Se conduire galamment, se tirer d’affaire galamment, veut même encore dire, se conduire en homme de coeur. Un galant homme, chez les Anglois, signifie un homme de courage : en France, il veut dire de plus, un homme à nobles procédés. Un homme galant est tout autre chose qu’un galant homme ; celui-ci tient plus de l’honnête homme, celui-là se rapproche plus du petit-maître, de l’homme à bonnes fortunes. Etre galant, en général, c’est chercher à plaire par des soins agréables, par des empressemens flatteurs. Voyez l’article Galanterie . Il a été très galant avec ces dames, veut dire seulement, il a montré quelque chose de plus que de la politesse : mais être le galant d’une dame, a une signification plus forte ; cela signifie être son amant ; ce mot n’est presque plus d’usage aujourd’hui que dans les vers familiers. Un galant est non-seulement un homme à bonne fortune ; mais ce mot porte avec soi quelque idée de hardiesse, & même d’effronterie : c’est en ce sens que la Fontaine a dit :
Ainsi le même mot se prend en plusieurs sens. Il en est de même de galanterie, qui signifie tantôt coquetterie dans l’esprit, paroles flatteuses, tantôt présent de petits bijoux, tantôt intrigue avec une femme ou plusieurs ; & même depuis peu il a signifié ironiquement faveurs de Vénus : ainsi dire des galanteries, donner des galanteries, avoir des galanteries, attraper une galanterie, sont des choses toutes différentes. Presque tous les termes qui entrent fréquemment dans la conservation, reçoivent ainsi beaucoup de nuances qu’il est difficile de démêler : les mots techniques ont une signification plus précise & moins arbitraire. Article de M. de Voltaire.
seroit aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d’un berger ; parce qu’il est naturel, vrai & élégant, & que le sentiment qu’il renferme convient à toutes sortes d’états. Mais ce vers
ne conviendroit pas à un personnage héroïque, parce qu’il a pour objet une chose trop petite pour un héros. Nous n’entendons point par petit ce qui est bas & grossier ; car le bas & le grossier n’est point un genre, c’est un défaut. Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles, & quand on doit se le défendre. La tragédie peut s’abaisser, elle le doit même ; la simplicité releve souvent la grandeur selon le précepte d’Horace.
Ainsi ces deux beaux vers de Titus si naturels & si tendres,
ne seroient point du tout déplacés dans le haut comique. Mais ce vers d’Antiochus
ne pourroit convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression figurée dans l’orient desert, est d’un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins. Le défaut le plus condamnable & le plus ordinaire dans le mélange des styles, est celui de défigurer les sujets les plus sérieux en croyant les égayer par les plaisanteries de la conversation familiere. Nous avons remarqué déjà au mot Esprit , qu’un auteur qui a écrit sur la Physique, & qui prétend qu’il y a eu un Hercule physicien, ajoûte qu’on ne pouvoit résister à un philosophe de cette force. Un autre qui vient d’écrire un petit livre (lequel il suppose être physique & moral) contre l’utilité de l’inoculation, dit que si on met en usage la petite vérole artificielle, la mort sera bien attrapée. Ce défaut vient d’une affectation ridicule ; il en est un autre qui n’est que l’effet de la négligence, c’est de mêler au style simple & noble qu’exige l’histoire, ces termes populaires, ces expressions triviales que la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mezeray, & même dans Daniel qui ayant écrit long-tems après lui, devroit être plus correct ; qu’un général sur ces entrefaites se mit aux trousses de l’ennemi, qu’il suivit sa pointe, qu’il le battit à plate couture. On ne voit point de pareilles bassesses de style dans Tite-Live, dans Tacite, dans Guichardin, dans Clarendon. Remarquons ici qu’un auteur qui s’est fait un genre de style, peut rarement le changer quand il change d’objet. La Fontaine dans ses opéra employe ce même genre qui lui est si naturel dans ses contes & dans ses fables. Benserade mit dans sa traduction des métamorphoses d’Ovide, le genre de plaisanterie qui l’avoit fait réussir à la cour dans des madrigaux. La perfection consisteroit à savoir assortir toûjours son style à la matiere qu’on traite ; mais qui peut être le maître de son habitude, & ployer à son gré son génie ? Article de M. de Voltaire .
On ne se sert de ce mot pour désigner le ciel que dans notre religion. Il n’est pas permis de dire que Bacchus, Hercule, furent reçus dans la gloire, en parlant de leur apothéose. Glorieux, quand il est l’épithete d’une chose inanimée, est toûjours une loüange ; bataille, paix, affaire glorieuse. Rang glorieux signifie rang élevé, & non pas rang qui donne de la gloire, mais dans lequel on peut en acquérir. Homme glorieux, esprit glorieux, est toûjours une injure ; il signifie celui qui se donne à lui-même ce qu’il devroit mériter des autres : ainsi on dit un regne glorieux, & non pas un roi glorieux. Cependant ce ne seroit pas une faute de dire au pluriel, les plus glorieux conquérans ne valent pas un prince bienfaisant ; mais on ne dira pas, les princes glorieux, pour dire les princes illustres. Le glorieux n’est pas tout-à-fait le fier, ni l’avantageux, ni l’orgueilleux. Le fier tient de l’arrogant & du dédaigneux, & se communique peu. L’avantageux abuse de la moindre déférence qu’on a pour lui. L’orgueilleux étale l’excès de la bonne opinion qu’il a de lui-même. Le glorieux est plus rempli de vanité ; il cherche plus à s’établir dans l’opinion des hommes ; il veut réparer par les dehors ce qui lui manque en effet. L’orgueilleux se croit quelque chose ; le glorieux veut paroître quelque chose. Les nouveaux parvenus sont d’ordinaire plus glorieux que les autres. On a appellé quelquefois les Saints & les Anges, les glorieux, comme habitans du séjour de la gloire. Glorieusement est toûjours pris en bonne part ; il regne glorieusement ; il se tira glorieusement d’un grand danger, d’une mauvaise affaire. Se glorifier est tantôt pris en bonne part, tantôt en mauvaise, selon l’objet dont il s’agit. Il se glorifie d’avoir exercé son emploi avec dureté. Il se glorifie d’une disgrace qui est le fruit de ses talens & l’effet de l’envie. On dit des martyrs qu’ils glorifioient Dieu, c’est-à-dire que leur constance rendoit respectable aux hommes le Dieu qu’ils annonçoient. Article de M. de Voltaire .
La plûpart des peuples du nord disent, notre gracieux souverain ; apparemment qu’ils entendent bienfaisant. De gracieux on a fait disgracieux, comme de grace on a formé disgrace ; des paroles disgracieuses, une avanture disgracieuse. On dit disgracié, & on ne dit pas gracié. On commence à se servir du mot gracieuser, qui signifie recevoir, parler obligeamment ; mais ce mot n’est pas encore employé par les bons écrivains dans le style noble. Article de M. de Voltaire .
L’air décent est nécessaire par-tout : mais l’air grave n’est convenable que dans les fonctions d’un ministere important, dans un conseil. Quand la gravité n’est que dans le maintien, comme il arrive très souvent, on dit gravement des inepties. Cette espece de ridicule inspire de l’aversion. On ne pardonne pas à qui veut en imposer par cet air d’autorité & de suffisance.
Le duc de la Rochefoucauld a dit que, la gravité est un mystere du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit. Sans examiner si cette expression, mystere du corps, est naturelle & juste, il suffit de remarquer que la reflexion est vraie pour tous ceux qui affectent la gravité, mais non pour ceux qui ont dans l’occasion une gravité convenable à la place qu’ils tiennent, au lieu où ils sont, aux matieres qu’on traite.
Un auteur grave est celui dont les opinions sont suivies dans les matieres contentieuses. On ne le dit pas d’un auteur qui a écrit sur des choses hors de doute. Il seroit ridicule d’appeller Euclide, Archimede, des auteurs graves.
Il y a de la gravité dans le style. Tite-Live, de Thou, ont écrit avec gravité. On ne peut pas dire la même chose de Tacite, qui a recherché la précision, & qui laisse voir de la malignité ; encore moins du cardinal de Retz, qui met quelquefois dans ses récits une gaieté déplacée, & qui s’écarte quelquefois des bienséances.
Le style grave évite les saillies, les plaisanteries ; s’il s’éleve quelquefois au sublime, si dans l’occasion il est touchant, il rentre bien-tôt dans cette sagesse, dans cette simplicité noble qui fait son caractere ; il a de la force, mais peu de hardiesse. Sa plus grande difficulté est de n’être point monotone.
Affaire grave, cas grave, se dit plûtôt d’une cause criminelle que d’un procès civil. Maladie grave suppose du danger. Article de M. de Voltaire
.
Un habile homme dans les affaires est instruit, prudent, & actif : si l’un de ces trois mérites lui manque, il n’est point habile. L’habile courtisan emporte un peu plus de blâme que de louange ; il veut dire trop souvent habile flateur, il peut aussi ne signifier qu’un homme adroit, qui n’est ni bas ni méchant. Le renard qui interrogé par le lion sur l’odeur qui exhale de son palais, lui répond qu’il est enrhûmé, est un courtisan habile. Le renard qui pour se venger de la calomnie du loup, conseille au vieux lion la peau d’un loup fraîchement écorché, pour réchauffer sa majesté, est plus qu’habile courtisan. C’est en conséquence qu’on dit, un habile fripon, un habile scélérat. Habile, en Jurisprudence, signifie reconnu capable par la loi ; & alors capable veut dire ayant droit, ou pouvant avoir droit. On est habile à succéder ; les([ : ; !? »]) filles sont quelquefois habiles à posséder une pairie ; elles ne sont point habiles à succéder à la couronne. Les particules a, dans, & en, s’employent avec ce mot. On dit, habile dans un art, habile à manier le ciseau, habile en Mathématiques. On ne s’étendra point ici sur le moral, sur le danger de vouloir être trop habile, ou de faire l’habile homme ; sur les risques que court ce qu’on appelle une habile femme, quand elle veut gouverner les affaires de sa maison sans conseil. On craint d’enfler ce Dictionnaire d’inutiles déclamations ; ceux qui président à ce grand & important Ouvrage doivent traiter au long les articles des Arts & des Sciences qui instruisent le public ; & ceux auxquels ils confient de petits articles de littérature doivent avoir le merite d’être courts.
mais on ne peut pas dire, forêt hautaine, tête hautaine d’un coursier. On a blâmé dans Malherbe, & il paroît que c’est à tort, ces vers à jamais célebres :
On a prétendu que l’auteur a supposé mal-à-propos les ames dans ces sépulcres : mais on pouvoit se souvenir qu’il y avoit deux sortes d’ames chez les poëtes ancicns ; l’une étoit l’entendement, & l’autre l’ombre légere, le simulacre du corps. Cette derniere restoit quelquefois dans les tombeaux, ou erroit autour d’eux. La théologie ancienne est toûjours celle des Poëtes, parce que c’est celle de l’imagination. On a crû cette petite observation nécessaire. Hautain est toûjours pris en mauvaise part ; c’est l’orgueil qui s’annonce par un extérieur arrogant : c’est le plus sûr moyen de se faire haïr, & le défaut dont on doit le plus soigneusement corriger les enfans. On peut être haut dans l’occasion avec bienséance. Un prince peut & doit rejetter avec une hauteur héroïque des propositions humiliantes, mais non pas avec des airs hautains, un ton hautain, des paroles hautaines. Les hommes pardonnent quelquefois aux femmes d’être hautaines, parce qu’ils leur passent tout ; mais les autres femmes ne leur pardonnent pas. L’ame haute est l’ame grande ; la hautaine est superbe. On peut avoir le coeur haut, avec beaucoup de modestie ; on n’a point l’humeur hautaine sans un peu d’insolence. L’insolent est à l’égard du hautain ce qu’est le hautain à l’impérieux ; ce sont des nuances qui se suivent ; & ces nuances sont ce qui détruit les synonymes. On a fait cet article le plus court qu’on a pû, par les mêmes raisons qu’on peut voir au mot Habile ; le lecteur sent combien il seroit aisé & ennuyeux de déclamer sur ces matieres.
Ceux qui n’ont point d’oreilles n’ont qu’à consulter seulement les points & les virgules de ces vers ; ils verront qu’étant toûjours partagés en deux parties égales, chacune de six sillabes, cependant la cadence y est toûjours variée, la phrase y est contenue ou dans un demi-vers, ou dans un vers entier, ou dans deux. On peut même ne completter le sens qu’au bout de six ou de huit ; & c’est ce mélange qui produit une harmonie dont on est frappé, & dont peu de lecteurs voyent la cause. Plusieurs dictionnaires disent que l’hémistiche est la même chose que la césure, mais il y a une grande différence : l’hémistiche est toûjours à la moitié du vers ; la césure qui rompt le vers est par-tout où elle coupe la phrase.
Presque chaque mot est une césure dans ce vers.
Dans les vers de cinq piés ou de dix sillabes, il n’y a point d’hémistiche, quoi qu’en disent tant de dictionnaires ; il n’y a que des césures ; on ne peut couper ces vers en deux parties égales de deux piés & demi.
On en voulut faire autrefois de cette espece dans le tems qu’on cherchoit l’harmonie qu’on n’a que très-difficilement trouvée. On prétendoit imiter les vers pentametres latins, les seuls qui ont en effet naturellement cet hémistiche ; mais on ne songeoit pas que les vers pentametres étoient variés par les spondées & par les dactiles ; que leurs hémistiches pouvoient contenir ou cinq, ou six, ou sept syllabes. Mais ce genre de vers françois au contraire ne peuvent jamais avoir que des hémistiches de cinq syllabes égales, & ces deux mesures étant trop rapprochées, il en résultoit nécessairement cette uniformité ennuyeuse qu’on ne peut rompre, comme dans les vers alexandrins. De plus, le vers pentametre latin venant après un hexametre, produisoit une variété qui nous manque. Ces vers de cinq piés à deux hémistiches égaux pourroient se souffrir dans des chansons : ce fut pour la Musique que Sapho inventa chez les Grecs une mesure à-peu-près semblable, qu’Horace les imita quelquefois lorsque le chant étoit joint à la Poésie, selon sa premiere institution. On pourroit parmi nous introduire dans le chant cette mesure qui approche de la saphique.
Mais ces vers ne pourroient être tolérés dans des ouvrages de longue haleine, à cause de la cadence uniforme. Les vers de dix syllabes ordinaires sont d’une autre mesure ; la césure sans hémistiche est presque toûjours à la fin du second pié, de sorte que le vers est souvent en deux mesures, l’une de quatre, l’autre de six syllabes ; mais on lui donne aussi souvent une autre place, tant la variété est nécessaire.
Au premier vers la césure est après le mot foible ; au second après jours ; au troisieme elle est encore plus loin après soins ; au quatrieme elle est après impur. Dans les vers de huit syllabes il n’y a jamais d’hémistiche, & rarement de césure.
Au premier vers s’il y avoit une césure, elle seroit à la troisieme syllabe, loin de nous ; au second vers à la quatrieme syllabe, nature. Il n’est qu’un cas où ces vers consacrés à l’ode ont des césures, c’est quand le vers contient deux sens complets comme dans celui-ci.Et le travail infatigable
Il est sensible que je vis en paix, forme une césure ; mais cette mesure répétée seroit intolérable. L’harmonie de ces vers de quatre piés consiste dans le choix heureux des mots & des rimes croisées : foible mérite sans les pensées & les images. Les Grecs & les Latins n’avoient point d’hémistiche dans leurs vers hexametres ; les Italiens n’en ont dans aucune de leurs poésies.
Ces vers sont composés d’onze syllabes, & le génie de la langue italienne l’exige. S’il y avoit un hémistiche, il faudroit qu’il tombât au deuxieme pié & trois quarts. La Poésie angloise est dans le même cas ; les grands vers anglois sont de dix syllabes ; ils n’ont point d’hémistiche, mais ils ont des césures marquées.
Les césures différentes de ces vers sont désignées par les tirets |. Au reste, il est peut-être inutile de dire que ces vers sont le commencement de l’ancien conte du berceau, traité depuis par la Fontaine. Mais ce qui est utile pour les amateurs, c’est de savoir que non seulement les Anglois & les Italiens sont affranchis de la gêne de l’hémistiche, mais encore qu’ils se permettent tous les hiatus qui choquent nos oreilles, & qu’à cette liberté ils ajoûtent celle d’allonger & d’accourcir les mots selon le besoin, d’en changer la terminaison, de leur ôter des lettres ; qu’enfin, dans leurs pieces dramatiques, & dans quelques poëmes, ils ont secoué le joug de la rime : de sorte qu’il est plus aisé de faire cent vers italiens & anglois passables, que dix françois, à génie égal. Les vers allemans ont un hémistiche, les espagnols n’en ont point : tel est le génie différent des langues, dépendant en grande partie de celui des nations. Ce génie qui consiste dans la construction des phrases, dans les termes plus ou moins longs, dans la facilité des inversions, dans les verbes auxiliaires, dans le plus ou moins d’articles, dans le mêlange plus ou moins heureux des voyelles & des consonnes : ce génie, dis-je, détermine toutes les différences qui se trouvent dans la poésie de toutes les nations ; l’hémistiche tient évidemment à ce génie des langues. C’est bien peu de chose qu’un hémistiche : ce mot sembloit à peine mériter un article ; cependant on a été forcé de s’y arrêter un peu ; rien n’est à mépriser dans les Arts ; les moindres regles sont quelquefois d’un très-grand détail. Cette observation sert à justifier l’immensité de ce Dictionnaire, & doit inspirer de la reconnoissance pour les peines prodigieuses de ceux qui ont entrepris un ouvrage, lequel doit rejetter à la vérité toute déclamation, tout paradoxe, toute opinion hasardée, mais qui exige que tout soit approfondi. Article de M. de Voltaire .
Dans Ovide. Colitur pro Jove forma Jovis. Dans Stace. Nulla autem effigies nulli commissa metallo. Forma Dei montes habitare ac numina gaudet. Dans Lucain. Est-ne Dei nisi terra & pontus, & aer ? On feroit un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étoient que des images. Il n’y a que le cas où les statues rendoient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avoient en elles quelque chose de divin ; mais certainement l’opinion regnante étoit que les dieux avoient choisi certains autels, certains simulacres, pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère, & dans les choeurs des tragédies greques, que des prieres à Apollon, qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville ; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une priere adressée à une statue. Ceux qui professoient la magie, qui la croyoient une science, ou qui feignoient de le croire, prétendoient avoir le secret de faire descendre les dieux dans les statues, non pas les grands dieux, mais les dieux secondaires, les génies. C’est ce que Mercure Trismégite appelloit faire des dieux ; & c’est ce que S. Augustin réfute dans sa cité de Dieu ; mais cela même montre évidemment qu’on ne croyoit pas que les simulacres eussent rien en eux de divin, puisqu’il falloit qu’un magicien les animât ; & il me semble qu’il arrivoit bien rarement qu’un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler. En un mot, les images des dieux n’étoient point des dieux ; Jupiter & non pas son image lançoit le tonnerre. Ce n’étoit pas la statue de Neptune qui soulevoit les mers, ni celle d’Apollon qui donnoit la lumiere ; les Grecs & les Romains étoient des gentils, des polithéistes, & n’étoient point des idolâtres. Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares, les Turcs ont été idolâtres, & de quelle antiquité est l’origine des simulacres appellés idoles ; histoire abrégée de leur culte. C’est un abus des termes d’appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil & aux étoiles. Ces nations n’eurent long-tems ni simulacres, ni temples ; si elles se tromperent, c’est en rendant aux astres ce qu’elles devoient au créateur des astres : encore les dogmes de Zoroastre, ou Zardust, recueillis dans le Sadder, enseignent-ils un être suprême vengeur & rénumérateur ; & cela est bien loin de l’idolâtrie. Le gouvernement de la Chine n’a jamais eu aucune idole ; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien, en tolérant les pagodes du peuple. Gensgis-Kan chez les Tartares n’étoit point idolâtre, & n’avoit aucun simulacre ; les Musulmans qui remplissent la Grece, l’Asie mineure, la Syrie, la Perse, l’Inde, & l’Afrique, appellent les Chrétiens idolâtres, giaour, parce qu’ils croyent que les Chrétiens rendent un culte aux images. Ils briserent toutes les statues qu’ils trouverent à Constantinople dans sainte Sophie, dans l’église des saints Apôtres, & dans d’autres qu’ils convertirent en mosquées. L’apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes ; elle leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avoient été hommes autrefois, des images de ces saints révérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étoient des preuves invincibles de l’idolâtrie la plus complette ; cependant il n’en est rien. Les Chrétiens n’adorent en effet qu’un seul Dieu, & ne réverent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les Iconoclastes, & les Protestans ont fait le même reproche d’idolâtrie à l’Eglise ; & on leur a fait la même réponse. Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, & ont encore moins exprimé leurs idées par des mots précis, & sans équivoque, nous appellâmes du nom d’idolâtres les Gentils, & sur-tout les Politéïstes. On a écrit des volumes immenses ; on a débité des sentimens différens sur l’origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs dieux, sous des figures sensibles : cette multitude de livres & d’opinions ne prouve que l’ignorance. On ne sait pas qui inventa les habits & les chaussures, & on veut savoir qui le premier inventa les idoles ! Qu’importe un passage de Sanconiaton qui vivoit avant la guerre de Troie ? Que nous apprendil, quand il dit que le cahos, l’esprit, c’est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu’il rendit l’air lumineux, que le vent Colp, & sa femme Baü engendrerent Eon, & qu’Eon engendra Jenos ? que Cronos leur descendant avoit deux yeux par-derriere, comme par-devant, qu’il devint dieu, & qu’il donna l’Egypte à son fils Taut ; voilà un des plus respectables monumens de l’antiquité. Orphée, antérieur à Sanconiaton, ne nous en apprendra pas davantage dans sa théogonie, que Damascius nous a conservée ; il représente le principe du monde sous la figure d’un dragon à deux têtes, l’une de taureau, l’autre de lion, un visage au milieu qu’il appelle visage-dieu, & des aîles dorées aux épaules. Mais vous pouvez de ces idées bisarres tirer deux grandes vérités ; l’une que les images sensibles & hyéroglyphes sont de l’antiquité la plus haute ; l’autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe. Quant au polithéïsme, le bon sens vous dira que dès qu’il y a eu des hommes, c’est-à-dire des animaux foibles, capables de raison, sujets à tous les accidens, à la maladie & à la mort, ces hommes ont senti leur foiblesse & leur dépendance ; ils ont reconnu aisément qu’il est quelque chose de plus puissant qu’eux. Ils ont senti une force dans la terre qui produit leurs alimens ; une dans l’air qui souvent les détruit ; une dans le feu qui consume, & dans l’eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorans, que d’imaginer des êtres qui président à ces élémens ! Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisoit luire aux yeux le soleil & les étoiles ? Et dès qu’on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l’homme, quoi de plus naturel encore que de les figurer d’une maniere sensible ? La religion juive qui précéda la nôtre, & qui fut donnée par Dieu même, étoit toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain ; il paroît sur une montagne. Les esprits célestes qu’il envoie, viennent tous avec une forme humaine ; enfin, le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d’hommes avec des aîles & des têtes d’animaux ; c’est ce qui a donné lieu à l’erreur grossiere de Plutarque, de Tacite, d’Appion, & de tant d’autres, de reprocher aux Juifs d’adorer une tête d’âne. Dieu, malgré sa défense de peindre & de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la foiblesse humaine, qui demandoit qu’on parlât aux sens par des images. Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, & le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main & touche la bouche de Jérémie au chap. I. de ce prophete. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, & Dieu lui paroît comme un homme assis sur ce trône. Ces images n’alterent point la pureté de la religion juive, qui jamais n’employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple. Les lettrés Chinois, les Perses, les anciens Egyptiens n’eurent point d’idoles ; mais bien-tôt Isis & Osiris furent figurés : bien-tôt Bel à Babylone fut un gros colosse ; Brama fut un monstre bisarre dans la presqu’île de l’Inde. Les Grecs sur-tout multiplierent les noms des dieux, les statues & les temples ; mais en attribuant toûjours la suprème puissance à leur Zeus, nommé par les Latins Jupiter, maître des dieux & des hommes. Les Romains imiterent les Grecs : ces peuples placerent toûjours tous les dieux dans le ciel sans savoir ce qu’ils entendoient par le ciel & par leur olympe. Il n’y avoit pas d’apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées qui ne sont que de l’eau. On en avoit placé d’abord sept dans les sept planettes, parmi lesquelles on comptoit le soleil ; mais depuis, la demeure ordinaire de tous les dieux fut l’étendue du ciel. Les Romains eurent leurs douze grands dieux, six mâles & six femelles, qu’ils nommerent dii majorum gentium ; Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure, Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié ; Vesta prit sa place. Ensuite venoient les dieux minorum gentium, les dieux indigetes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape ; les dieux infernaux, Pluton, Proserpine ; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néréïdes, Glaucus ; puis les Driades, les Naïades, les dieux des jardins, ceux des bergers. Il y en avoit pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées ; on eut le dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs : ni ces empereurs, ni le dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tetons, ni Stercutius le dieu de la garde-robe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel & de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples ; les petits dieux Pénates n’en eurent point ; mais tous eurent leur figure, leur idole. C’étoient de petits magots dont on ornoit son cabinet ; c’étoient les amusemens des vieilles femmes & des enfans, qui n’étoient autorisés par aucun culte public. On laissoit agir à son gré la superstition de chaque particulier : on retrouve encore ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes. Si personne ne sait quand les hommes commencerent à se faire des idoles, on sait qu’elles sont de l’antiquité la plus haute ; Tharé pere d’Abraham en faisoit à Ur en Chaldée : Rachel déroba & emporta les idoles de son beau-pere Laban ; on ne peut remonter plus haut. Mais quelle notion précise avoient les anciennes nations de tous ces simulacres ? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuoit-on ? Croira-t-on que les dieux descendoient du ciel pour venir se cacher dans ces statues ? ou qu’ils leur communiquoient une partie de l’esprit divin ? ou qu’ils ne leur communiquoient rien du tout ? C’est encore sur quoi on a très-inutilement écrit ; il est clair que chaque homme en jugeoit selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachoient le plus de divinité qu’ils pouvoient à leurs statues, pour s’attirer plus d’offrandes ; on sait que les Philosophes détestoient ces superstitions ; que les guerriers s’en mocquoient ; que les magistrats les toléroient, & que le peuple toûjours absurde ne savoit ce qu’il faisoit : c’est en peu de mots l’histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s’est pas fait connoître. On peut se faire la même idée du culte que toute l’Egypte rendit à un boeuf, & que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des oignons. Il y a grande apparence que ce furent d’abord des emblèmes : ensuite un certain boeuf Apis, un certain chien nommé Anubis, furent adorés. On mangea toûjours du boeuf & des oignons ; mais il est difficile de savoir ce que pensoient les vieilles femmes d’Egypte, des oignons sacrés & des boeufs. Les idoles parloient assez souvent : on faisoit commémoration à Rome le jour de la fête de Cybèle, des belles paroles que la statue avoit prononcées lorsqu’on en fit la translation du palais du roi Attale :
« J’ai voulu qu’on m’enlevât, emmenez-moi vîte ; Rome est digne que tout dieu s’y établisse ».La statue de la fortune avoit parlé ; les Scipions, les Cicérons, les Césars à la vérité n’en croyoient rien ; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oies & des dieux, pouvoit fort bien le croire. Les idoles rendoient aussi des oracles, & les prêtres cachés dans le creux des statues parloient au nom de la divinité. Comment, au milieu de tant de dieux, & de tant de théogonies différentes & de cultes particuliers, n’y eût-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres ? Cette paix fut un bien qui naquit d’un mal de l’erreur même : car chaque nation reconnoissant plusieurs dieux inférieurs, trouvoit bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise, à qui on reproche d’avoir tué le boeuf Apis, on ne voit dans l’histoire profane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d’un peuple vaincu. Les Gentils n’avoient aucune religion exclusive ; & les prêtres ne songerent qu’à multiplier les offrandes & les sacrifices. Les premieres offrandes furent des fruits ; bientôt après il fallut des animaux pour la table des prêtres ; ils les égorgeoient eux-mêmes ; ils devinrent bouchers & cruels : enfin, ils introduisirent l’usage horrible de sacrifier des victimes humaines, & surtout des enfans & des jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Perses, ni les Indiens, ne furent coupables de ces abominations ; mais à Héliopolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes. Dans la Tauride on sacrifioit les étrangers : heureusement les prêtres de la Tauride ne devoient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cipriots, les Phoeniciens, les Tyriens, les Carthaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tomberent dans ce crime de religion ; & Plutarque rapporte qu’ils immolerent deux Grecs & deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolerent des hommes quand ils entrerent en Italie avec ce prince : les Gaulois, les Germains, faisoient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guere lire l’histoire, sans concevoir de l’horreur pour le genre humain. Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, & que Saül fut prêt d’immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étoient voués au Seigneur par anatheme, ne pouvoient être rachetés, ainsi qu’on rachetoit les bêtes, & qu’il falloit qu’ils périssent : mais Dieu qui a créé les hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, & comme il le veut : & ce n’est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie & de la mort, & à usurper les droits de l’Etre suprème. Pour consoler le genre humain de l’horrible tableau de ces pieux sacriléges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avoit la Théologie sacrée, & l’erreur populaire ; le culte secret, & les cérémonies publiques ; la religion des sages, & celle du vulgaire. On n’enseignoit qu’un seul Dieu aux initiés dans les mysteres ; il n’y a qu’à jetter les yeux sur l’hymne attribué à Orphée, qu’on chantoit dans les mysteres de Cérès Eleusine, si célebres en Europe & en Asie.
« Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton coeur, marche dans la voie de la justice ; que le Dieu du ciel & de la terre soit toûjours présent à tes yeux. Il est unique, il existe seul par lui-même ; tous les êtres tiennent de lui leur existence ; il les soûtient tous ; il n’a jamais été vu des yeux mortels, & il voit toutes choses ».Qu’on lise encore ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à saint Augustin.
« Quel homme est assez grossier, assez stupide, pour douter qu’il soit un Dieu suprème, éternel, infini, qui n’a rien engendré de semblable à lui-même, & qui est le pere commun de toutes choses » ?y a mille témoignages que les sages abhorroient non seulement l’idolâtrie, mais encore le polithéïsme. Epictete, ce modele de résignation & de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d’un seul Dieu : voici une de ses maximes.
« Dieu m’a créé, Dieu est au-dedans de moi ; je le porte par-tout ; pourrois-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d’infâmes desirs ? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le louer de tout, & de ne cesser de le benir qu’en cessant de vivre ».Toutes les idées d’Epictete roulent sur ce principe. Marc-Aurele, aussi grand peut-être sur le trône de l’empire romain qu’Epictete dans l’esclavage, parle souvent à la vérité des dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l’Etre suprème & les hommes. Mais en combien d’endroits ne fait-il pas voir qu’il ne reconnoît qu’un Dieu éternel, infini ? Notre ame, ditil, est une émanation de la divinité ; mes enfans, mon corps, mes esprits viennent de Dieu. Les Stoïciens, les Platoniciens admettoient une nature divine & universelle ; les Epicuriens la nioient ; les pontifes ne parloient que d’un seul Dieu dans les mysteres ; où étoient donc les idolâtres ? Au reste, c’est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri, de dire que du tems de Théodose le jeune, il ne resta plus d’idolâtres que dans les pays reculés de l’Asie & de l’Afrique. Il y avoit dans l’Italie beaucoup de peuples encore gentils, même au septieme siecle : le nord de l’Allemagne depuis le Vezer n’étoit pas chrétien du tems de Charlemagne ; la Pologne & tout le Septentrion resterent long-tems après lui dans ce qu’on appelle idolâtrie : la moitié de l’Afrique, tous les royaumes au de là du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n’y a plus en Europe que quelques lapons, quelques samoïedes, quelques tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres. Article de M. de Voltaire. Voyez Oracles, Religion, Superstition, Sacrifices, Temples
Mais Hyppolite, que le vrai poëte fait parler, dit ;
Ces imaginations ne doivent jamais être forcées, empoulées, gigantesques. Ptolomée parlant dans un conseil d’une bataille qu’il n’a pas vûe, & qui s’est donnée loin de chez lui, ne doit point peindre
Une princesse ne doit point dire à un empereur,
On sent affez que la vraie douleur ne s’amuse point à une métaphore si recherchée & si fausse. Il n’y a que trop d’exemples de ce défaut. On les pardonne aux grands poëtes ; ils servent à rendre les autres ridicules. L’imagination active qui fait les poëtes leur donne l’enthousiasme, c’est-à-dire, selon le mot grec, cette émotion interne qui agite en effet l’esprit, & qui transforme l’auteur dans le personnage qu’il fait parler ; car c’est-là l’enthousiasme, il consiste dans l’émotion & dans les images : alors l’auteur dit précisément les mêmes choses que diroit la personne qu’il introduit.
L’imagination alors ardente & sage, n’entasse point de figures incohérentes ; elle ne dit point, par exemple, pour exprimer un homme épais de corps & d’esprit,
Et que la nature
Il y a de l’imagination dans ces vers ; mais elle est grossiere, elle est déréglée, elle est fausse ; l’image de rempart ne peut s’allier avec celle de fourreau : c’est comme si on disoit qu’un vaisseau est entré dans le port à bride abattue. On permet moins l’imagination dans l’éloquence que dans la poésie ; la raison en est sensible. Le discours ordinaire doit moins s’écarter des idées communes ; l’orateur parle la langue de tout le monde ; le poëte parle une langue extraordinaire & plus relevée : le poëte a pour base de son ouvrage la fiction ; ainsi l’imagination est l’essence de son art ; elle n’est que l’accessoire dans l’orateur. Certains traits d’imagination ont ajouté, dit-on, de grandes beautés à la Peinture. On cite sur-tout cet artifice avec lequel un peintre mit un voile sur la tête d’Agamemnon dans le sacrifice d’Iphigénie ; artifice cependant bien moins beau que si le peintre avoit eu le secret de faire voir sur le visage d’Agamemnon le combat de la douleur d’un pere, de l’autorité d’un monarque, & du respect pour ses dieux ; comme Rubens a eu l’art de peindre dans les regards & dans l’attitude de Marie de Médicis, la douleur de l’enfantement, la joie d’avoir un fils, & la complaisance dont elle envisage cet enfant. En général les imaginations des Peintres, quand elles ne sont qu’ingénieuses, font plus d’honneur à l’esprit de l’artiste qu’elles ne contribuent aux beautés de l’art ; toutes les compositions allégoriques ne valent pas la belle exécution de la main qui fait le prix des tableaux. Dans tous les arts la belle imagination est toûjours naturelle ; la fausse est celle qui assemble des objets incompatibles ; la bisarre peint des objets qui n’ont ni analogie, ni allégorie, ni vraissemblance ; comme des esprits qui se jettent à la tête dans leurs combats, des montagnes chargées d’arbres, qui tirent du canon dans le ciel, qui font une chaussée dans le cahos. Lucifer qui se transforme en crapaud ; un ange coupé en deux par un coup de canon, & dont les deux parties se rejoignent incontinent, &c. . . . . L’imagination forte approfondit les objets, la foible les effleure, la douce se repose dans des peintures agréables, l’ardente entasse images sur images, la sage est celle qui emploie avec choix tous ces différens caracteres, mais qui admet très-rarement le bisarre, & rejette toûjours le faux. Si la mémoire nourrie & exercée est la source de toute imagination, cette même mémoire surchargée la fait périr ; ainsi celui qui s’est rempli la tête de noms & de dates, n’a pas le magasin qu’il faut pour composer des images. Les hommes occupés de calculs ou d’affaires épineuses, ont d’ordinaire l’imagination stérile. Quand elle est trop ardente, trop tumultueuse, elle peut dégénérer en démence ; mais on a remarqué que cette maladie des organes du cerveau est bien plus souvent le partage de ces imaginations passives, bornée à recevoir la profonde empreinte des objets, que de ces imaginations actives & laborieuses qui assemblent & combinent des idées, car cette imagination active a toûjours besoin du jugement ; l’autre en est indépendante. Il n’est peut-être pas inutile d’ajoûter à cet article, que par ces mots perception, mémoire, imagination, jugement, on n’entend point des organes distincts, dont l’un a le don de sentir, l’autre se ressouvient, un troisieme imagine, un quatrieme juge. Les hommes sont plus portes qu’on ne pense à croire que ce sont des facultés différentes & séparées ; c’est cependant le même être qui fait toutes ces opérations, que nous ne connoissons que par leurs effets, sans pouvoir rien connoître de cet être. Cet article est de M. de Voltaire .