Lettre-préface à Henri Morf et Joseph Bédier
Chers amis,
Ce n’est pas la moindre audace de ce livre que de vous être dédié. Je ne m’en excuserai
pas. Vous ignorez sans doute tout ce que je vous dois ; vous savez du moins dans quel
sentiment je vous offre ces pages qui sont une œuvre d’amour plus encore que de
science.
Vous avez réservé votre jugement sur les idées que je développe ici, mais vous estimez
nécessaire de les faire connaître ; aux heures de doute, c’est vous qui avez ragaillardi
mon courage. Maintenant que le livre est achevé, ce qu’il a de bon est à vous, plus que
vous ne pensez.
Vers 1895 j’étais nettement positiviste, déterministe, et, par une conséquence dont la
logique
m’apparut plus tard, je n’aimais plus la France, n’ayant eu pour elle
qu’une affection purement littéraire. C’est alors, cher ami Morf, que tu m’ouvris les
yeux, que tu me montras, dans un passé de volonté consciente, toutes les promesses
d’avenir. Un long séjour à Rome acheva ma conversion ; c’est peu à peu, par l’étude des
faits, par la logique des choses et surtout par l’action vivante des hommes, que j’en suis
arrivé aux conclusions philosophiques de mon livre ; elles ne sont pas un point de départ,
elles sont une conviction lentement conquise sur d’anciens préjugés. — Cette foi nouvelle
hésitait encore, étonnée de sa propre hardiesse, lorsque je vous connus, cher ami Bédier ;
notre longue promenade d’avril 1904, dans le jardin du Palais-Royal, et de là au Panthéon,
m’est inoubliable ; votre confiance, votre amitié me révélaient enfin le Paris entrevu
dans les livres, ce Paris dont je dis ailleurs, en des mots d’amour, qu’il est la ville du
livre lumineux et du pavé sanglant, d’où l’idée prend son essor vers l’humanité.
Quelques personnes, qui s’intéressent à mes idées sur la littérature et sur la vie en
général, ont supposé chez moi une forte influence de Hegel et de
Bergson. Ce
point demande une explication très franche. Mes philosophes préférés furent toujours
Spinoza, Pascal, Montesquieu et Sully Prudhomme. Je n’ai jamais lu une page de Kant, ni de
Hegel, et n’ai lu que tout récemment deux ouvrages de Bergson, alors que mon manuscrit
était déjà chez l’éditeur. Plus on m’a parlé de Hegel, et moins j’ai voulu le lire,
craignant d’être absorbé par lui, détourné de ma voie personnelle ou tenté de me
différencier de lui. Kant, Hegel et quelques autres ont tellement pénétré la pensée
humaine, qu’on peut fort bien être influencé par eux sans les avoir jamais lus. Quant à
Henri Bergson, s’il y a, sur certains points, quelque analogie entre ses idées et les
miennes, c’est qu’un courant général nous entraîne vers une nouvelle conception de la vie.
Chacun de nous y participe dans la mesure de ses forces et de sa spécialité. Et les
« rencontres » sont aussi frappantes que nombreuses. Je pourrais citer l’œuvre de Henri
Poincaré à Paris, de Benedetto Croce à Naples, de Karl Vossler à Munich, de Vossler qui
livre au positivisme en linguistique la même bataille que je livre au positivisme en
histoire littéraire.
Quelles que soient les divergences entre nous, c’est bien à une renaissance de
l’idéalisme que nous travaillons tous. Quelques esprits scientifiques s’en effraient,
comme d’un retour à de vieilles superstitions ; d’autres s’en réjouissent en effet, comme
d’un retour du Fils prodigue. Ni ces craintes, ni ces vains espoirs ne sauraient arrêter
la marche en avant. Derrière nous, tout le long de la route parcourue, se dressent des
autels qui s’illuminèrent jadis, l’un après l’autre, comme des phares, de la flamme des
sacrifices offerts à des divinités bienfaisantes, aujourd’hui déchues ;
c’est plus loin, c’est plus haut, sur un autel nouveau, que la flamme nous appelle vers un
dieu encore inconnu.
Après avoir lu mon livre, plusieurs m’appelleront, non sans dédain, « un poète ». En
effet, certains historiens de la poésie estiment qu’il suffit, pour en parler, de la
science des dates et des sources, comme si, pour parler de peinture, il suffisait de
connaître les lois de la perspective et celles des couleurs complémentaires ; ce n’est pas
auprès de vous, chers amis, que je m’excuserai d’avoir aussi écouté les voix secrètes de
la sympathie… Toute foi est faite de poésie ; et toute vie qui ne tend pas au seul pain
quotidien est un acte de foi.
L’optimisme est facile, dira-t-on ; sans doute, quand il résulte de la légèreté des
jugements ; mais le pessimisme est plus facile encore ; il a en outre ce défaut, de cacher
l’impuissance sous un masque de grand seigneur. La vulgarité, la sottise, la bassesse sont
inhérentes à l’humanité, mais elles ne font pas l’humanité. La preuve en est que, après
six cents ans, Dante Alighieri trouve encore des lecteurs ; un seul de ses tercets est
plus significatif, me semble-t-il, que tout le procès de Mme Humbert.
Le mal existe, mais le bien triomphe, logiquement.
Après un long détour, d’ailleurs nécessaire, nous en revenons à la sagesse des
philosophes grecs ;
l’analyse minutieuse n’a vu longtemps dans la diversité
les choses qu’un vaste désordre et s’est divertie à étiqueter ces contradictions
apparentes ; la synthèse retrouvera peu à peu l’ordre et le rythme, plus beaux encore dans
l’effort humain que dans la marche des étoiles. Plus beaux, parce que plus conscients.
Telle est bien aussi votre foi, chers amis. À Berlin comme à Paris, vous êtes mieux que
des savants ; vous êtes des maîtres, qui travaillez à la vérité par amour du bien. C’est
pourquoi je vous offre, en témoignage de gratitude, ce livre d’espérance.
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