La solidarité des élites
« Mon rêve le plus cher est pour une internationalité de poèmes et de poètes, reliant
les contrées de la terre plus étroitement que tous les traités et toute la
diplomatie… »
Walt Whitman.
Le 28 septembre 1864, dans Saint-Martin’s Hall, un meeting réunissait à Londres des
ouvriers de tous pays accourus pour défendre leur intérêt commun : l’émancipation du
travail. Quelles paroles furent prononcées là, je n’ai pas à le dire, mais un fait d’une
importance capitale en surgit, la création de l’Internationale, ou
plus exactement de l’Association internationale des travailleurs.
Quel était le but de cette association ?
Elle déclare « que tous les efforts tentés jusqu’à ce jour pour atteindre son but
(l’émancipation économique des classes laborieuses) ont échoué, à cause du manque de solidarité entre les diverses branches du monde des travailleurs, et à
cause de l’absence de tout lien fraternel unissant entre elles les
classes ouvrières des divers pays ».
J’ai rappelé ce fait vieux de plus de trente années, parce qu’il a consacré d’une
manière éclatante la naissance de ce sentiment nouveau et incomparablement fécond de la
solidarité ; solidarité par-delà les territoires, ces frontières artificielles, et
par-delà les races, ces frontières naturelles.
Je ne prétends aucunement que les hommes d’élite doivent s’associer, comme les
travailleurs, pour la défense de leurs intérêts. Je me hâte de le dire pour qu’il n’y
ait pas de méprise. Mon désir, en évoquant cette page d’histoire, est d’attirer
l’attention sur ce fait : la fécondité résultant d’un accord quelconque, que ce soit
pour la conquête du pain ou pour la conquête d’une harmonie supérieure.
Solidarité par-delà les frontières, ai-je dit. Or voilà bien la matière dont il faut
s’entretenir de nos jours, matière qui s’impose à nos cerveaux comme si nous
pressentions en elle la solution longtemps cherchée d’une énigme. Cette conscience de
solidarité entre les ouvriers de toutes les cités est une parcelle de cette immense et
totale solidarité vers laquelle nous nous acheminons en poursuivant un rêve qui
s’incarne. L’éveil d’une autre conscience ou plutôt d’une conscience parallèle au cœur
de ces groupes d’êtres que nous nommons les élites, en est une autre parcelle, je ne
dirais pas plus précieuse, mais de position plus centrale, pour ainsi dire.
L’immense foule des travailleurs se donnant la main pour une commune libération, voilà
ce que nous avons vu. Le petit groupe des pensants épars, spontanément associés par une
vision commune de l’avenir, voilà ce que nous verrons, ce que nous voyons déjà en
quelque manière.
L’importance de ces deux faisceaux de volonté et d’action, si différents de forme et si
profondément unis dans l’âme, me frappe singulièrement. Solidarité des penseurs,
solidarité des laborieux, n’est-ce pas là les deux pôles de la solidarité ? L’homme de
la mine ou de l’usine qui réclame de quoi satisfaire la faim de son ventre, c’est-à-dire
sa libération économique, et l’homme de la pensée, qui réclame de quoi satisfaire la
faim de son cœur, c’est-à-dire une expansion plus libre et plus chaleureuse de la vie,
n’expriment-ils pas les désirs les plus profonds de notre espèce, je dirais même tout le
désir de l’homme ?
Le travailleur a voulu manger, l’homme d’élite enrichir le monde, tous deux veulent
vivre, las de végéter.
Je laisse à d’autres le soin de parcourir le monde immense de la faim matérielle. Je ne
parlerai ici que de la faim spirituelle, dont les revendications plus récentes créeront
peut-être une solution plus large et plus universelle d’un débat qui s’éternise.
La Solidarité des Élites…, formule barbare, dira-t-on, tentative néfaste d’unifier ce
qui est, par nature, individuel, dissemblable, invinciblement personnel. Je ne le crois
pas, à moins que l’on ne donne à ces mots une signification étrangère à ma pensée.
J’entends par la Solidarité des Élites, cette communauté de vision chez des êtres
profondément différents d’âge, de race et de caractère, vivant sous les plus
dissemblables latitudes, ne se connaissant pas entre eux pour la plupart, mais donnant
de l’énigme du monde une solution identique, au fond, malgré les innombrables
différences dans l’expression de leur désir. L’univers et l’homme leur apparaissent sous
un jour nouveau plus éclatant, plus chaud, plus harmonieux. Ils nous parlent d’unité
parmi les choses, d’amitié parmi les hommes. Ils nous parlent d’une « religion » encore
à naître, d’une « nature » encore incomprise, d’une « vie » plus large. Leur voix
n’a trouvé que peu d’échos dans le monde, parce que le monde n’a pas encore frissonné du
même désir qu’eux. Ces quelques hommes sont cependant les premiers citoyens, aujourd’hui
solitaires et cachés, d’une démocratie dont nulle politique n’a encore deviné
l’orientation. Loin de jeter sur l’humanité qui les entoure de ses vagues mouvantes un
regard de hauteur ou de mépris, ces hommes nouveaux n’ont pour elle que des paroles
d’amour ou de forte espérance, en se déclarant liés à elle par toutes leurs fibres, par
tous leurs désirs.
Mais qu’ont donc vu ces « hommes nouveaux » ?
Ces quelques hommes, liés aux sorts les plus étrangement dissemblables, ont accompli
la plus singulière découverte que l’on puisse imaginer. Ils ont entrevu, entendons
bien, un monde nouveau et un homme nouveau, ou
plutôt, ils ont considéré le monde et l’homme anciens avec des yeux nouveaux.
Je veux dire qu’ils ont réellement découvert dans ce monde qui nous entoure, dans ce
monde proche ou lointain, une nature totalement différente de celle que nous
connaissions ; et dans l’homme à qui nous parlons dans la rue, dans l’homme qui vit
loin de nous sous d’autres cieux, l’homme que vous êtes, l’homme que je suis, un être
radicalement nouveau par sa nature et par sa vie, un être qui paraît surgir comme une
tige nouvelle du sein d’une terre vierge.
Découverte étrange et poignante que celle qui prétend mettre à jour dans l’antique
nature et dans la vieille humanité un visage et un cœur
jusqu’alors inconnus…
Pour éclairer ce qui semble un mystère, je laisse la parole à ces hommes qui ont
embrassé d’une telle étreinte le monde vivant, qu’il est sorti de leurs bras débordant
de jeunesse et d’ivresse. Laissons parler trois d’entre eux, déjà lointains et
profondément éloignés l’un de l’autre. Leur simple voix fera la lumière dans ce
chaos.
L’un d’eux est un Anglais, mort en 1822, à l’âge de trente ans, victime d’une tempête
dans le golfe de Naples : Shelley.
L’autre, un Français, historien et philosophe : mort il y a près de vingt-cinq ans :
Michelet.
Le troisième est un Américain, homme étrange et poète plus étrange encore, qui
s’éteignait à Camden, aux États-Unis, il y a peu d’années, salué comme un apôtre par
quelques-uns, flétri comme immoral et fou par la majorité de ses compatriotes : Walt
Whitman.
Ils nous ont dit maintes choses, cet Anglais, ce Français, cet Américain, et nous ne
retiendrons ici que les plus saisissantes. Écoutons d’abord le premier, Shelley
Tout ce qu’une forme humaine peut contenir de tendresse, de sagesse et de cordialité
était dans cet homme, dans cette âme de feu qui pénétrait, enlaçait, enflammait les
êtres et les choses autour d’elle. L’animal humain ainsi largement développé devient
l’animal-dieu. Sa courte vie n’est qu’une perpétuelle conquête de l’amour et de la
liberté. Action et rêve se combinent ; il combat pour l’amour et rêve de liberté plus
entière, il lutte pour la liberté et rêve d’amour plus chaleureux, avec les mêmes
paroles ardentes et bouillonnantes où s’enfle et tourbillonne un plein souffle de
nature. Il nous dit : La nature est un tout vivant, à la fois âme et corps, orbe
immense de fusion et d’harmonie.
Toute loi humaine se résout dans l’amour ; c’est au rythme de l’amour que bat le cœur
de l’homme, le cœur immense de tous les hommes, que s’épand la vie totale de nous
tous. Liaison étroite au sein des mondes de vie où nous sommes plongés, liaison intime
des cœurs humains, joie et justice, telle est sa profession de foi panthéiste.
Imaginez un être incarnant un rêve énorme et constant, vivant une perpétuelle ivresse
débordante ; non pas un rêve inconsistant et trop loin de la terre pour s’y mêler,
mais un rêve modelé dans la chair et nourri du même sang, un rêve puissamment lié aux
choses vitales, animé du souffle de la vie totale, « où grondent les sèves et
s’élaborent les germinations splendides »40 et vous entreverrez le poète.
C’est pour avoir éveillé cette légion d’espérances endormies que Shelley presque
vieux d’un siècle, est encore, parmi nous, le plus réel, le plus proche et le meilleur
des amis. C’est pour s’être mêlé à la vie tout entière, la plus humble, la plus
diverse, pour l’avoir comme imprégnée d’une saveur nouvelle, tout en poursuivant,
par-delà les formes actuelles, le désir le plus forcené d’une plus riche réalité de
nous-mêmes, que cet Anglais, honni et méconnu de son temps, doit être considéré comme
l’un des rénovateurs les plus puissants du sens de la vie.
De Shelley à Michelet, de l’Anglais au Français, il y a loin. D’énormes divergences
défendent de les associer, pas si énormes cependant, que l’on ne puisse, en scrutant
leur intime pensée, retrouver chez tous deux cette marque distinctive des génies
héroïques : l’amour de la vie réelle et le désir de son épanouissement.
Que nous apprit l’historien-philosophe Michelet ? Sous toutes les formes, tout le
long de sa vie, il affirme et réaffirme avec la plus intense énergie que toute
grandeur humaine, toute joie, toute beauté, tout contentement, et tout équilibre ont
pour base, pour condition nécessaire et pour aliment, une saine
vitalité. Voilà, je pense, une affirmation capitale, venant d’un homme qui a
fait le tour complet de l’histoire et de la vie, l’avis puissant d’un naturaliste et
d’un poète : une saine vitalité, tel est son code et sa morale. Il
veut des corps vigoureux et souples, des cerveaux nourris de science réelle, des
natures puissantes et libres, transfigurées, comme il le dit lui-même, « dans cette
lumière héroïque que le bonhomme Luther a nommée noblement la Joie ».
Pour lui l’homme, au cours des longs siècles chrétiens, a subi une entorse violente
du cerveau, alors que « vivre » équivalait à « végéter ». « Détournons nos regards du
funeste passé ! nous dit-il. Écoutons bien plutôt celle qui est un présent éternel,
qui ne varie pas, la Nature. » Dix siècles d’anémie cérébrale, c’est-à-dire de
spiritualisme chrétien, ont empêché la plante humaine de pousser des rameaux vigoureux
dans l’espace, l’ont contrainte aux maigres efflorescences dénuées de couleurs vives.
Écartant d’une main les ombres d’un passé néfaste, Michelet découvre à nos yeux la
forme vivante et frémissante de l’humanité que nous sommes, faisant jaillir de sa
libre fécondité sa vie physique et spirituelle, nourrie elle-même de ses divines
énergies qui la font renaître, enfin consciente de ses éternelles richesses. L’homme
pousse une clameur joyeuse de révolte et s’élance devant lui en riant aux dieux qui
s’effacent. Écoutez cette voix prophétique ;
« Élargissons Dieu ! » Diderot, qui dit ce mot sublime, en savait-il la profondeur,
les sens divers, admirables et féconds ?
« Cela veut dire : Assez de temples. La voie lactée pour temple, l’infini de Newton.
Cela veut dire : Assez de dogmes. Dieu étouffe dans ces petites prisons !
« Mais cela signifie surtout :Émancipons la vie divine. Elle est dans l’énergie
humaine ; elle y fermente ; elle a hâte de s’épancher en œuvres vives. Elle est dans
la nature, y bouillonne, voudrait se verser en torrents.
« Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire et de nous enrichir, de donner
des sources et des fruits, de créer des races nouvelles, plus saines et plus durables,
de créer sans mesure des peuples et des moissons ?
« Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de la vie.
Travaillons ! Habit bas ! Délivrons cet esprit fécond qui veut sortir, ouvrons-lui les
barrières. Écartons les obstacles, les entraves. Élargissons Dieu ! »
Ces quelques lignes nous suffiraient pour saisir la signification profonde de l’œuvre
de Michelet et pour constater que l’objet de son ardente poursuite spirituelle n’est
plus un ciel chimérique, mais une terre réelle que nous devons tous, du plus humble au
plus fort, labourer et ensemencer, si nous ne voulons pas que la faim nous dévore.
L’œuvre de Michelet, malgré ses lacunes et parfois ses faiblesses, œuvre de soleil et
de force, de chaleur et de santé, marque d’une lueur éclatante l’aurore d’une vitalité
nouvelle, le germe d’une pensée prenant conscience d’elle-même.
Oserai-je parler de l’Américain Walt Whitman, le dernier de nos trois « hommes
nouveaux » ? Je ne le ferai qu’avec crainte, pénétré du sentiment de ma propre
impuissance à redire ce que fut cet homme. Comment dépeindre la figure et l’âme d’un
être qui a vécu et chanté tous les aspects, toutes les vies de l’univers, qui a été
successivement charpentier, clerc, imprimeur, jardinier, maître d’école, journaliste,
laboureur, infirmier, directeur de journal, entrepreneur de bâtiments, commis du
gouvernement, et qui a rÉdit dans ses vers, avec une richesse incomparable de
réalisme, les millions de spectacles et de sentiments auxquels il a participé ?
Figurez-vous un homme aux formes athlétiques, au visage splendide, rempli de
séduction et de bonté, se promenant dans les rues, vêtu comme un ouvrier, causant
familièrement avec tous, riant, interrogeant ou consolant, aimé de tous pour sa douce
majesté, sa cordialité et son humeur joyeuse ; qui se baigne et ensuite se promène nu
dans l’herbe humide au soleil, déclarant que « peut-être celui ou celle à qui la libre
et exaltante extase de la nudité en pleine nature n’a pas été révélée, n’a-t-il jamais
connu le sentiment de la pureté, ni ce que la foi, l’art ou la santé sont dans leur
essence » ; parcourant la campagne ou soignant les blessés de la guerre civile ;
prêchant l’exaltation de toutes les forces vives de l’individu, et allant vers tous,
homme ou femme, les mains tendues, un cordial sourire aux lèvres ; en un mot,
réalisant dans sa complète acception, encore insoupçonnée, l’homme de la Démocratie
américaine, ou plutôt de la Démocratie universelle. Il faudrait un volume de forte
dimension pour faire pressentir tout ce que cet homme inaccoutumé renfermait en lui.
Aussi, en disant que Walt Whitman a le premier reconnu pleinement le caractère sacré
de toute réalité, qu’il a contemplé d’un œil radicalement nouveau la plus infime
partie d’univers, qu’il a enrichi d’un sens divin les plus coutumières actions de nos
vies, qu’il a créé le sentiment de pleine confiance et de liberté envers nous-mêmes et
envers les autres, qu’il a enfin (et c’est le point capital pour nous) positivement
découvert un nouveau de la vie, je n’aurais fait que tracer la pâle
esquisse d’une scène géante.
Je ne prétends pas avoir donné en ces quelques lignes une image fidèle et nette de
ces trois hommes, qui ont joué des rôles divers, mais capitaux, dans l’évolution de la
pensée moderne ; mais si j’ai réussi à montrer l’objet commun de leurs réalisations et
de leurs efforts, c’est-à-dire la poursuite de plus en plus réelle, de plus en plus
parfaite, de plus en plus riche d’une claire possession de la vie, de ses millions de
formes, de sa liberté et de sa mobilité infinies, j’aurais suffisamment rempli mon but
qui est de concentrer l’attention sur ce point central.
En résumé, que nous ont donc appris les trois « hommes nouveaux » ?
Shelley, en déployant la richesse et l’universalité de l’amour, nous a dévoilé en lui
cette force d’identification de l’univers et de l’homme qui est, pour ainsi dire,
l’unique loi vivante de ce monde.
Michelet, en réclamant pour tous, la vie saine, puissante, sincère et libre, a fait
de cette profonde santé et réalité la condition essentielle et fondamentale de toute
vitalité commune ou supérieure.
Walt Whitman, enfin, nous a donné l’exemple du plus total épanouissement dans la
chair et l’universelle vie.
Mais tous les trois nous ont montré la voie de la régénérescence et du salut dans un
même accord au sein de la réalité seule divine, dans une foncière amitié sous l’aile
du tout. Tous les trois nous ont énergiquement montré la voie du nouveau
monde et de la nouvelle vie.
Voilà comment ils ont « compris » la nature, comment ils ont pressenti la
« divinité » de l’homme solidaire des êtres et des choses, comment ils ont donné
l’éveil à une « religion » dont le panthéisme grandiose embrasse et pénètre le monde
infini des vivants, qui est un réel sentiment vécu de nos liens avec le tout, une
pénétration et une assimilation par nous, êtres infimes ou êtres d’élite, du tout
vivant : religion dont nous pressentons l’épanouissement futur.
J’ai choisi parmi des œuvres récentes cinq textes où nous allons trouver des traces
plus précises encore de cette nouvelle conception.
Mon premier texte n’appartient pas à ces dernières années comme les suivants,
puisqu’il date du 31 août 1837, mais je le donne en complément de quelques vers d’un
poète américain, — M. G.-D. Roberts, — vers récents ceux-là, que je découvre en tête
de son volume : Chants de tous les jours :
Et voici maintenant le texte d’Emerson auquel ces vers me reportent
naturellement :
« La littérature du pauvre, les sensations de l’enfant, la philosophie de la rue, la
signification de la vie journalière sont les sujets de ce temps. C’est un large pas.
C’est un signe, n’est-il pas vrai ? d’une vigueur nouvelle, quand les extrémités
deviennent actives, quand les torrents de la vie chaude ruissellent dans les mains et
dans les pieds. Je ne demande pas le grand, le lointain, le romantique ; ce que l’on
fait en Italie ou en Arabie ; ce qu’est l’art grec ou le ménestrel provençal,
j’embrasse le commun, j’explore et je m’assieds au pied du familier, du bas.
Donnez-moi la connaissance d’aujourd’hui, et vous pourrez avoir les mondes antiques et
futurs. Qu’est-ce donc que nous voudrions vraiment comprendre ? La farine dans le
quartaut ; le lait dans la terrine ; la chanson dans la rue ; les nouvelles du
bateau ; l’éclair de l’œil ; la forme et la démarche du corps — montrez-moi l’ultime
raison de ces choses, montrez-moi la présence sublime de la cause spirituelle se
cachant, comme elle se cache toujours, dans ces alentours et ces extrémités de la
nature ; que je voie chaque bagatelle se hérisser de la polarité qui la range
instantanément sous une loi éternelle ; l’échoppe, la charrue et le registre rapportés
à cette même cause par laquelle la lumière ondule et les poètes chantent : — et le
monde ne reste pas plus longtemps un mélange grossier et une chambre de débarras, mais
possède la forme et l’ordre ; il n’y a pas de bagatelle ; il n’y a pas d’énigme, mais
un seul dessin unit et anime le sommet le plus lointain et le fossé le plus
profond41 ».
Ne sent-on pas là, comme je la sens, l’expression d’un des sentiments les plus
modernes et les plus profonds d’un monde qui s’élargit démesurément ? La noblesse et
la splendeur enfin accordées aux « formes communes » et aux « choses non regardées » !
La justice scellant enfin son plus intime accord avec la réalité, ou plutôt, la
réalité s’élargissant jusqu’à faire entrer dans le cercle d’universelle beauté, jadis
étroit et arbitraire, les plus humbles, les plus journalières fleurs de notre
existence et de celle du monde ! La beauté non plus localisée dans les choses
supérieures, confinée aux sommets, mais brillant au travers des plus rudes formes et
des plus simples êtres ! Feuilles et fleurs, tige et racine, la plante entière,
humaine ou végétale, participant à la même beauté, c’est-à-dire à la même vie ;
n’est-ce pas là, ce me semble, centupler la beauté de la fleur elle-même, que de la
sentir liée à la beauté de la racine, à l’incalculable splendeur des moindres
folioles ?
La conception chrétienne du monde et de l’homme, avec son ciel et son âme purement
fictifs et irréels, a longtemps empêché la naissance d’un tel sentiment. Elle nous
disait : L’âme seule dans l’homme est pure, est divine ; le corps est un « sac de
fumier » ; le monde est un exil dans le crime et la douleur ; « dans la fleur se cache
le démon » ; le ciel est le seul réel séjour de lumière et de beauté. Mais la fausse
et faible parole chrétienne s’efface à mesure que grandit la réelle et forte parole
humaine. Nous disons maintenant : Non, il n’y a pas un séjour unique de pureté, une
parcelle unique de splendeur, dans l’homme et dans l’univers. Tout l’homme et tout
l’univers renferment cette pureté et participent à cette splendeur. Nous n’accordons
pas la beauté aux glorieux pour la refuser aux humbles. Nous n’admettons que la beauté
totale et vitale. L’admiration muette et prosternée devant une œuvre d’art, à côté du
mépris devant le plus simple fait de la vie réelle, nous paraît l’odieux héritage de
siècles sans esthétique véritable et profonde. Grandir en soi-même et s’élever, c’est
reconnaître une beauté de plus en plus nombreuse, c’est adhérer à la beauté partout où
elle se trouve, c’est-à-dire effectivement partout. Grandir, ce n’est pas s’isoler devant la splendeur d’une création du cerveau, c’est se
relier à la splendeur du tout vivant par le sentiment de l’entière beauté de
toutes ses formes. En définitive le tout est beauté ; il ne manque que des yeux pour
la voir.
Mais écoutons cette autre confirmation ; notre second texte, dû à M. Camille
Chaigneau, va nous l’apporter :
« … Pour moi, je sens que ma vitalité éclate du sein de toutes mes existences. J’y
revois ces bruyances de l’instinct, non pas s’anéantir, tristes, mais se vivifier de
joie et de gloire dans la fécondité des paroxysmes, — fécondité matérielle, car le
monde y alimente son ascension, — fécondité morale, car de ses primes et matérielles
manifestations mon âme s’y exalte peu à peu vers les transfigurations de plus en plus
belles de l’Amour. Gloire à l’instinct, qui est l’engrais du sentiment ! Gloire au
sentiment, qui est la porte d’or de la plus idéale connaissance !
« Je ne viens pas du ciel qui abaisse un regard de compassion sur la terre. Je viens
des entrailles de la terre qui, par tous ses jaillissements printaniers, ouvre des
yeux avides vers le ciel, — vers ce ciel que j’augmenterai, que j’enrichirai de toute
ma croissance, quand mon instinct sublimé y versera le triomphe de ses effluves42 ».
N’entendons-nous pas là, chaleureusement exprimée, la défense de ce sentiment
nouveau, qu’il n’y a dans la nature et dans l’être, ni rupture, ni opposition, ni
séparation radicale, que chaque parcelle du tout poursuit silencieusement sa lente
genèse infaillible, prenant sa part du devenir commun ; que l’intelligence, loin
d’être une faculté d’origine spéciale, hors de l’animalité, prend sa source, plonge
ses racines dans le monde de l’instinct, dans les entrailles du sol ? Le préjugé de
l’intellectuel ne s’écroule-t-il ; pas aussitôt ? « Nous sommes les
intellectuels-rois, dites-vous… Le monde de l’instinct, le monde de l’amour, le monde
de la terre et de la rue n’oseraient attenter à l’orgueilleuse royauté de notre
intelligence. L’ordure sexuelle et vitale est à nos pieds, comme la fange. Le monde se
divise en intellectuels et en instinctifs. Ces derniers composent le troupeau mortel ;
et vrai dire, l’élite intellectuelle existe seule ». A cela je répondrai : Vous pensez
que pour atteindre cette vérité sublime vers laquelle vous tendez, il faut vivre en
maîtres et en isolés, qu’il faut vous dépouiller soigneusement de tout ce que vous
pouvez avoir de commun avec la foule. Mais ces flots de vie que vous méprisez comme
une souillure, déferlent sans relâche sur vous, ils vous inondent, vous ne respirez et
vous ne pensez que par eux, votre intelligence y est liée comme la plante au sol ! Je
vous dirai encore : La vérité vous est fermée, vous n’avez pas su lire dans le monde,
dont les livres ne parlent pas ! La vérité vous est étrangère, vous dis-je. Vous
n’avez pas un regard pour le sourire de tendresse d’une jeune femme allaitant son
enfant, assise sur un banc de la rue, sourire mille fois plus mystérieux que le
sourire de toutes les Jocondes. Vous êtes les médiocres et les corrupteurs. Le monde
s’élève et s’avance sans vous ou plutôt en dépit de votre effort que submerge la
moindre vague de vie, de votre effort qui s’écroule, comme le château de sable élevé
par l’enfant, au moindre assaut de la mer montante. Vous êtes les stériles et les
décevants. Toute force vous échappe. La simple sensation qui émane d’une prairie au
soleil ne vous a jamais envahis de ces mille bourdonnements d’insectes, de sa sève et
de sa chaleur. Ne voyez-vous donc pas que la vie tout entière brille au-dessus de
vous, autour de vous, brille même à travers vous, malgré votre mépris et votre puéril
orgueil ? Ne sentez-vous pas que cet « absolu » aux pieds duquel vous vous agenouillez
n’est que la finalité de l’énergie qui fait mouvoir votre bras et pousse le blé hors
de terre ? Pourquoi dès lors vous déclarer non solidaires des êtres qu’un affinement
spirituel moindre vous fait juger comme étant de valeur nulle, et des choses dont la
forme ne correspond pas en tous points à la formule de vos rêves ? Pourquoi mépriser
l’ouvrier dans la rue, la mère de famille dans la chambre d’enfants, le laboureur à la
ferme, la touffe d’herbe au bord de la route, le vieux cheval amaigri tirant sa
charrette, l’apprenti accomplissant son humble et fruste labeur ? Ne pensez-vous pas
que ces parcelles de nature et d’humanité recèlent un monde de douleur et de joie, de
vérité profonde et d’insondable idéal ? Mépriser dans l’humanité la foule des êtres et
dans la nature la fouie des choses, c’est nier toute intime vérité, toute conscience
mondiale, n’est nier le divin, au nom duquel vous insultez la vie. Je crois que vous
ne serez grands, que vous ne serez puissants qu’en donnant l’amour de votre cœur à
cette double foule vivante qui retentit en vous et que vous-même vous enrichissez.
Ainsi pourrions-nous répondre aux intellectuels dont le cerveau s’est cristallisé
dans une adoration puérile. Cette conception ruinée par la conception toute moderne de
l’évolution des choses, des hommes et des mondes associés sous l’empire intérieur d’un
principe commun de vie, est en complète et radicale décrépitude, après avoir engendré
une montagne d’erreurs qui s’affaisse peu à peu sous l’effort du temps.
C’est un point plus spécial qu’étudie notre troisième texte ; mais il évoque à vrai
dire l’unique problème de la vie politique. Je l’emprunte au poète et sociologue
anglais Edward Carpenter :
«… Quant au gouvernement et à la loi établis par les hommes, ils disparaîtront ; car
ce ne sont que les parodies, les substituts provisoires du gouvernement et de l’ordre
intérieur. Dans son état final, la société n’est ni la monarchie, ni l’aristocratie,
ni la démocratie, ni l’anarchie, et pourtant, dans un certain sens, elle est tout cela
à la fois. C’est une anarchie parce que toute règle extérieure manque, mais qu’il
n’existe qu’un esprit de vie intérieur et invisible ; c’est une démocratie parce que
c’est le règne de l’homme-masse, ou Démos, dans chacun ; c’est une aristocratie parce
que dans tous les hommes il y a des degrés et des rangs de pouvoir intérieur ; et
c’est une monarchie parce que tous ces degrés et ces rangs forment enfin une parfaite
unité, un contrôle central. Il est donc clair que les formes extérieures de
gouvernement qui appartiennent à la période de civilisation ne sont que l’expression,
en symboles extérieurs et distincts, des faits de la véritable vie interne de la
société »43.
Voici, exprimée en quelques phrases, une théorie complète de l’homme social, de
l’équilibre social, par un des esprits les plus perçants de la génération nouvelle.
Nous touchons au problème de l’« autorité » qui est le point vital de la
sociologie.
Il y a plusieurs façons d’aborder le problème de l’autorité. Il y en a une qui est
d’affirmer qu’elle est essentiellement nécessaire à la vie en masse, à la vie des
sociétés ; il y en a une autre qui consiste à la nier radicalement dans son principe ;
il y en a une troisième enfin qui consiste à l’expliquer. Nous
essayerons cette dernière méthode.
Prenons un exemple déjà produit :
Supposez une chambre avec un enfant qui joue, une nourrice qui le surveille, tandis
que la mère est occupée à quelque ouvrage. La mère dit a la servante : « Fermez cette
fenêtre. » La servante obéit sans rien dire ; son intérêt, ses habitudes d’obéissance,
lui interdisent toute demande d’explication. Elle obéit certes (et dans ce cas l’ordre
est aisé à accomplir, il est rempli presque machinalement) ; mais croyez-vous qu’elle
adhère intimement et réellement à l’ordre donné d’une voix brève, sans ,
qu’elle ressente personnellement la nécessité et l’intérêt de l’acte accompli, qu’elle
le vive pour ainsi dire comme s’il émanait de sa propre personne ? Je ne le crois
pas ; cela est d’ailleurs impossible, à moins d’un manque absolu de personnalité.
Maintenant supposez qu’au lieu de dire : « Fermez cette fenêtre », la mère dise :
« Fermez cette fenêtre, parce que l’enfant pourrait avoir froid. »
Ne croyez-vous pas que cette fois-ci la servante ressentira comme la mère la nécessité
de ce simple fait, qu’elle l’accomplira de tout cœur, qu’elle se sentira même
« augmentée » par cette communion en la pensée d’autrui, qu’elle se sentira plus liée
à la famille de l’entant, plus joyeuse en un mot d’agir réellement avec cette famille
pour un intérêt commun ?
Un autre exemple :
Je marche sur la route ; un homme qui vient vers moi m’arrête et me touchant le bras,
me dit : « Vous ne passerez pas par ce chemin. » Naturellement, mon premier acte est
de m’opposer à cette volonté extérieure et de dire : « Je prendrai le chemin qu’il me
plaira de prendre. » Aucun de nous, à moins d’être timide de tempérament ou trop
faible de nature, ne pourrait agir autrement. Mais si l’homme qui vous arrête vous
dit ; « Vous ne passerez pas par ce chemin parce qu’il est mauvais, qu’il
est rempli de pierres et de fondrières, en un mot très dangereux », voilà qui
est tout autre chose ! L’autorité devient avertissement. J’accepte ou je rejette
l’avis, mais je ne me sens nullement diminué en l’acceptant. Je me sens au contraire
lié à cet homme qui me dit de ne pas suivre ce chemin, et qui me le dit par sympathie
pour moi poussé par un intérêt commun, par un intérêt d’humanité. Dans le premier cas
je me sens diminué, dans le second cas je me sens augmenté.
Telle est pour moi la signification de l’autorité. La première conception, qui se
présente sous la forme de l’impératif catégorique privé de son âme vivante qui est la
sympathie, provoque à juste titre chez nous tous un élan chaleureux de révolte,
révolte intérieure ou extérieure suivant les circonstances et les êtres. Bien plus,
elle n’a plus aucune valeur pour nous, elle est morte, elle n’a plus de sens ; nous
nions radicalement sa nécessité et son principe ; nous nous liguons énergiquement
contre elle. Nous nous soulevons contre elle par instinct et par raisonnement. Nous
sentons que non seulement elle n’aura jamais notre sympathie, mais que nous ne
pourrons la tolérer paisiblement autour de nous au cas même où nous n’aurions pas
nous-mêmes à la subir, et que nulle franchise, nulle sincérité, nul accord positif
n’existera jusqu’à sa ruine.
Elle nous apparaît comme le néfaste héritage d’un passé qui cherche encore de sa main
de squelette à nous attirer vers la fosse ou il descend. Dans la vie journalière comme
dans la vie politique, partout où nous la trouvons en face de nous, nous la combattons
en lui disant ce qu’elle représente désormais pour nous : un hideux cauchemar, une
odieuse tromperie de l’existence. Nous sentons qu’elle a trop longtemps déjà fait
obstacle à la libre et réelle sympathie humaine, pour que nous admettions encore
volontiers la légitimité de son orgueil mauvais.
Nous venons d’entendre Carpenter nous parler de l’« autorité intérieure » et déclarer
que les formes extérieures du gouvernement actuel n’étaient que « les parodies, les
substituts provisoires du gouvernement et de l’ordre intérieur ».
Voici comme je m’explique son intention profonde.
Il nie la valeur positive de cette autorité dont nous avons découvert le vice intime
et les mortelles conséquences : mais il ne nie pas toute « autorité » extérieure, si
l’on peut exprimer par ce mot perverti le sens que nous voulons y mettre. Il admet
l’« autorité » extérieure ayant pour base, pour principe, pour seule raison
d’existence, pour âme vivante, l’enrichissement, l’accroissement, le bénéfice,
l’amélioration de tous ceux à qui elle s’adresse. Il considère cette « autorité »
extérieure comme l’une des conséquences, l’un des produits et l’une des phases, comme
le degré supérieur de la solidarité sociale, comme l’union cordiale et intime de
l’élite et de la foule dans une libre confiance commune, dans une mutuelle expansion.
Autant la première autorité doit provoquer notre haine passionnée, autant la seconde,
la seule vivante, la seule juste, la seule humaine, doit rencontrer notre chaleureuse
adhésion. Il est juste, bienfaisant et indispensable que l’homme « qui sait » dirige
celui « qui ne sait pas ». Quand nous voyons un enfant approcher naïvement la main
d’un charbon rouge, nous saisissons le bras de l’enfant pour arrêter son geste, sans
l’ombre d’une hésitation, d’un élan de libre sympathie, en obéissant à la plus nette,
à la plus positive impulsion. Celui qui a l’expérience doit prévenir celui qui n’en a
p*as ; ceci est le cœur même de l’homme.
Toute autorité, tout gouvernement doit donc consister en cela uniquement ; accroître,
enrichir, prévenir ceux auxquels ils s’adressent. Si l’autorité s’écarte de cette
fonction elle se ruine par cela même, elle se condamne à disparaître dans un temps
plus ou moins proche. La haine de tous, de tous ceux qu’elle a trahis, dont elle a
trompé la cordiale confiance ne fait que sanctionner et rendre manifeste sa déchéance
intérieure. Exercer une « autorité » c’est au fond donner la plus haute preuve de
sympathie humaine, c’est l’acte supérieur de toute solidarité et la marque du lien le
plus fort qui nous unit tous, faibles et forts, jeunes et vieux, sages et fous.
De l’autorité politique à l’autorité divine, nous trouverons le même changement
radical, la même révolution dans la pensée — dans la pensée, hélas ! bien plus encore
que dans les faits. J’emprunte à Camille Lemonnier quelques-unes des magnifiques
paroles qu’il prononça lors de l’inauguration de l’Université Nouvelle ; je n’en
connais pas de plus énergiques, de plus nouvelles, de plus généreuses :
« … Partant de là, on peut prévoir ce que sera l’art de demain à travers la foi
nouvelle qui, refermant le ciel sur un absolu décevant, le rouvre dans la conscience
humaine. Nous avons vu les dieux changer selon les âges et, en disparaissant
graduellement, laisser la place à l’homme. C’est l’humanité qui entre en scène, avec
le sentiment de naître à peine à ses destinées, avec la conjecture que les centaines
de mille ans qui la séparent de ses origines ne sont encore que de l’enfance dans
l’évolution générale du monde. Idéal et symbolique par son essence même, cherchant et
formulant les rapports, la loi d’harmonie et d’unité qui régissent les êtres et les
choses, l’Art sera la haute vie morale en son effort pour manifester les
dieux que nous sommes nous-mêmes… »
Retrouver le « divin » en nous comme dans les choses, le sentir au fond de nos êtres
comme au fond de chaque vie terrestre, voilà bien la nouvelle conception religieuse.
Il n’y a aucun orgueil dans ce sentiment ; il y a la joie profondément vitale de se
sentir infiniment lié à l’universel courant, de sentir vivre en soi un million de
vies, de rayonner dans la lumière, de tous. Il n’y a rien au fond de plus « humain »
que ce sentiment « divin », puisqu’il s’épanouit en nous dans les moments de plénitude
et d’expansion, à cette heure, où la bonté, la passion sexuelle, la défense de la
vérité nous transfigurent, où nous nous précipitons en dehors de toute limite, où nous
sentons naître une légion de forces et de désirs qui dormaient en nous. Le « divin »
pris dans ce sens, réel et véridique, n’est-il pas l’ensemble de toutes les
solidarités, le faisceau de tous les biens, la synthèse de tous les accords ? En un
mot, ce nouveau panthéisme et ce nouveau paganisme ne sont-ils pas la conséquence
directe, positive, inéluctable d’une nouvelle conception de la vie et d’une nouvelle
conception de la nature ?
Nous sentons clairement, irrésistiblement, sans nulle hésitation, sans nulle
obscurité, que le Dieu qui trônait dans l’azur céleste, monstrueuse image de l’absolue
monarchie, s’est effacé comme un mauvais rêve, comme un hallucinant cauchemar, d’où
les premiers rayons du jour viennent nous arracher. Nous sentons clairement que le
Dieu des chrétiens n’était comme tous les autres qu’un fantôme d’erreur ; et cependant
la totalité de notre vie journalière, les moindres actions du monde, tous les faits
qui nous environnent, la famille, les affaires, les institutions, le langage, ne
sont-ils pas encore pétris de cette conception ruinée, que nous savons mensongère et
néfaste, mais que la vie commune retient encore dans son inextricable complexité ?
Nous avons reconnu que la Nature et l’Homme étaient assez riches pour satisfaire notre
idéal le plus lointain, que le divin était contenu dans la moindre parcelle, qu’il n’y
avait rien, positivement rien en dehors de l’univers vivant, et nous continuons à
vivre comme si le dieu passé était encore debout, nous dominant de son regard ! Ne
voit-on pas clairement le vice intérieur de tous nos actes, de tous nos rapports avec
nos semblables ou avec les choses ? N’a-t-on pas conscience de cette tare dont toute
notre existence est souillée ? Ne sentons pas combien peu librement nous agissons
envers les choses extérieures, combien nous agissons peu en « hommes » véritables, en
êtres faisant partie du monde, en hommes conscients de notre positive nature ? C’est
que le fantôme d’une conception morte nous étreint encore de ses bras desséchés.
Révolution religieuse, révolution de l’autorité, enrichissement du sens social,
pénétration franche et directe de la réalité, sens de l’universel et des coexistences,
tout ce que nous venons de voir successivement exposé, se résume en une nouvelle
expression du sentiment du lien entre toutes les parties de l’univers, entre toutes
les vies, humbles ou immenses, riches ou frustes, immédiates ou lointaines,
Ces hommes sincères dont je viens de traduire la pensée, appartiennent tous, quoique
d’âge et de renom différents, à la génération nouvelle. M. G.-D. Roberts est aux
États-Unis parmi les quatre ou cinq poètes les plus modernes d’inspiration. La vie
d’Emerson est déjà lointaine, mais puisque sa parole est encore peu connue en de
nombreux pays, et que notamment en France et en Belgique, il ne fut que récemment
traduit et , nous pouvons par une illusion d’optique, le considérer comme un
contemporain. M. Edward Carpenter, profondément pénétré de ce naturisme et de ce
réalisme dont débordent Walt Whitman et Thoreau, a formulé ses théories nouvelles dans
une séries d’essais et de brochures qui ont eu le plus sérieux retentissement-M. J.-C,
Chaigneau, quoique d’âge mur, dirige une revue d’avant-garde, l’Humanité
intégrale, où il prêche la plus universelle extension de la solidarité, même
par-delà la mort. On sait enfin ce que M. Camille Lemonnier représente pour l’art et
la pensée belges.
Deux Américains, un Anglais, un Belge, un Français se sont donc rencontrés au-dessus
de toutes les frontières, dans le même souci de l’avenir, dans la même communion de
sentiments et de pensées. Voilà ce que j’appelle la Solidarité des Élites, l’alliance
intime des pensants d’avant-garde, à quelque race, à quelque territoire qu’ils
appartiennent.
Si nous résumions leurs affirmations nous verrions qu’elles aboutissent à cette
triple découverte : d’une liaison dans la Nature, d’une liaison dans l’Humanité, d’une
liaison de la Nature et de l’Humanité, c’est-à-dire à un ensemble de solidarités se
résolvant dans la solidarité du Tout.
C’est en vertu de cette communauté de vision que les pensante de toutes races doivent
se considérer comme positivement associés à une œuvre supérieure qui se rit des
barrières et des frontières, des classes et des drapeaux : œuvre d’humanité qui
consiste en une refonte complète, patiente et méthodique de la vie tout entière. En
même temps que sous nos yeux, autour de nous, naissent, s’entr’ouvrent et s’élaborent
dans la vie réelle, dans le fait, dans la vie entière, les premiers germes d’une vie
qui n’a été encore que chantée dans ses grandes lignes, presque jamais vécue, les
hommes d’élite doivent s’unir étroitement, donnant au monde par cette intime liaison
l’exemple vivant d’un plus complet, plus universel et plus positif accord. Qu’ils
donnent cet exemple clairement, simplement, franchement à tous. Je crois que la voie
de la vérité est là.
Le salut du monde dépend de leur communion plus ou moins consciente dans la recherche
de la vérité, de leurs efforts parallèles, vers un élargissement de la vie, en un mot,
de la Solidarité internationale des Élites.
Nationalisme… Voilà l’un de ces mots que leur emploi conventionnel et irréfléchi a
revêtu d’une telle couche d’erreurs et de mensonges qu’il nous faut un effort
gigantesque pour en découvrir le véritable sens, logique et simple. Quelqu’un me dit :
Je dois concourir à la grandeur, à la richesse, à l’éclat de mon pays. Dans ce but je
dois chercher par tous les moyens à ce que mon pays domine tous les autres, en leur
enlevant des fragments de territoire pour l’augmenter, en se hérissant lui-même de
forteresses et de canons : plus je suis hostile à tout ce qui vient de l’extérieur,
hommes et choses, plus je me cantonne solidement sur mon coin de terre, plus je suis
rebelle à la pénétration du dehors, plus je m’isole, plus mon pays est fort et
prospère. En un mot, l’idéal du nationalisme est d’accabler le voisin pour se grandir
soi-même. Je réponds à cela : Profonde est votre erreur… Croyez-vous donc qu’en
appauvrissant le voisin, vous vous enrichissez vous-mêmes ? Croyez-vous qu’il faille
opprimer pour être fort ? Vous pensez vivre d’une vie supérieure parce que vous
dominez sur un piédestal, comme le soldat au sommet d’une forteresse croit dominer la
région d’alentour parce qu’il braque sur elle ses canons. Vous ne vivez, au contraire,
que par une large et constante pénétration en vous de l’extérieur. La grandeur voisine
vous fera grand ; la médiocrité voisine vous fera médiocre. La force
n’est pas, en effet, dans l’arme qui tranche : elle est dans la main qui se
tend. Votre conception nationaliste est pourrie. Le chauvinisme, cette plaie,
que j’oserais appeler française, si elle n’existait aussi néfaste chez presque tous
les peuples, ne s’obstine à vivre que dans les cerveaux laissés en chemin par
l’évolution. Celui qui considère à priori tous les hommes nés en dehors des frontières
de son pays, comme des ennemis ou des « étrangers », qui ne les voit pas d’un œil
simplement humain, se renie lui-même et redescend aux degrés de l’animalité. Ne voir
dans une nation que les baïonnettes dont elle se hérisse à certaines époques, c’est
avoir une âme d’anthropoïde que dissimule mal l’hypocrisie sentimentale et
patriotique. De ce que j’aime mon foyer, parce que toutes les racines de mon être
primitif y sont attachées, parce que j’en ai tiré l’origine de ma vie, il ne s’ensuit
pas nécessairement que je n’aime pas les autres foyers. J’aime d’abord les foyers
environnants, puis ceux qui s’en éloignent, et puis tous enfin !
Voilà ce qu’il faut dire aux hostiles et aux guerroyeurs. Le militarisme, que l’on
voudrait nous représenter comme l’un des facteurs indispensables de la civilisation et
comme le refuge presque exclusif de l’« honneur » humain, n’est en somme, qu’une
conséquence logique de la barbarie relative où nous nous agitons. Son rôle est destiné
à décroître, à mesure que la solidarité s’élargit et se développe.
Donc, je le répète, la conception courante du nationalisme est entièrement erronée.
Sur ses ruines, une autre naîtra, dont les adeptes diront : Nous reconnaissons nous
aussi une patrie d’origine ; nous ne méconnaissons pas le lien sacré qui unit l’homme
au sol, non plus que celui qu’a lentement constitué la communauté des douleurs et des
joies. Mais à côté de cet attachement, nous admettons mille patries, partout où nous
nous augmentons, partout où nous sommes heureux, partout où règnent la justice et la
beauté, mille patries parce que nous avons mille vies, incessamment diverses, sans
cesse renouvelées, parce que nous nous adaptons à tous les milieux ; partout où nous
trouvons de la bonté, de l’intelligence, de la simplicité, nous sommes chez nous ;
partout où des cœurs fraternels s’approchent du nôtre, partout où nous sommes entourés
de compagnons et d’amis, nous disons : « Je suis au milieu des miens. » Si ma patrie
m’est inclémente et qu’une autre patrie m’attire, que m’importent les longs siècles
d’histoire ?… Je sens partout des êtres qui sentent comme moi, qui sont véritablement
de la même race, une race dont on ne parle pas, dont on ne tient pas compte, la race
humaine. En un mot, la vie supérieure pour nous consiste dans la reconnaissance de
plus en plus large de toutes les patries comme nôtres, au lieu de l’isolement à
l’écart sur un coin de terre impénétrable. Vos barrières, nous les méprisons. Bien
plus, elles n’existent pas pour nous. Quelle hostilité d’ancêtres, la plus sanglante
et la plus tenace, m’empêcherait de vivre parmi mes prétendus ennemis ?
La communion des pensants dans une recherche commune de vérité et de beauté nous
indique cette voie. Voilà leur œuvre, leur œuvre inavouée, celle qui ne s’imprime pas.
Que mille et mille lieues les séparent et leurs esprits demeurent unis, sans qu’ils se
connaissent, sans même qu’ils se comprennent. C’est à eux qu’il appartient de créer
une opinion internationale devant laquelle toute autorité se
dissipera comme un fétu de paille emporté par le vent. Qu’ils prennent de plus en plus
conscience de leur action formidable ! Ils représentent véritablement la seule force
dirigeante. Cette poignée d’hommes doit nous conduire. Le monde les suivra et toutes
ses barrières seront percées à jour.
Et cette Solidarité des Élites n’est que l’image, la lointaine projection d’une
solidarité à laquelle l’homme le plus humble de la rue, l’homme le plus fruste des
champs prendra sa part aussi bien que l’homme de science ou le politique. Voilà
pourquoi sa valeur nous paraît si grande et pourquoi nous renfermons en elle tant
d’espoir. Nous voyons à travers le poète, l’artiste ou le savant, l’homme, l’homme de
partout et de toujours, cet éternel vaincu dans la course du monde. C’est à lui
qu’aboutit notre vision finale, à travers ce groupe de précurseurs qui marchent la
main dans la main vers des contrées inconnues. Le petit groupe solidaire n’est que
l’aube, le germe humble mais vivace du tout solidaire. Voilà pourquoi il nous apparaît
aussi sacré.
J’ai une foi profonde dans cette parole de Michelet : « La Sociabilité
est un sens éternel qui se réveillera. » Oui, l’homme n’est pas un fauve pour
l’homme, mais un dieu dont le cœur s’éveille ; pas plus que le monde n’est un théâtre
où évoluent des formes solitaires, mais un enlacement d’organes vivants.
C’est pourquoi, portant en nous l’assurance inébranlable d’un avenir moins étroit, au
milieu de cette brume qui nous enveloppe, nous en appelions aux esprits d’élite, pour
qu’ils redoublent d’efforts. Qu’ils s’unissent et qu’ils aient foi ! Que toute
sincérité soit en eux ! Et peu à peu les hommes vivront, peu à peu
l’humanité sentira battre en elle un cœur plus large.
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