VI. De l’essence du rire
Et généralement du comique dans les arts plastiques
Je ne veux pas écrire un traité de la caricature ; je veux simplement faire part au
lecteur de quelques réflexions qui me sont venues souvent au sujet de ce genre
singulier. Ces réflexions étaient devenues pour moi une espèce d’obsession ; j’ai voulu
me soulager. J’ai fait, du reste, tous mes efforts pour y mettre un certain ordre et en
rendre ainsi la digestion plus facile. Ceci est donc purement un article de philosophe
et d’artiste. Sans doute une histoire générale de la caricature dans ses rapports avec
tous les faits politiques et religieux, graves ou frivoles, relatifs à l’esprit national
ou à la mode, qui ont agité l’humanité, est une œuvre glorieuse et importante. Le
travail est encore à faire, car les essais publiés jusqu’à présent ne sont
guère que matériaux ; mais j’ai pensé qu’il fallait diviser le travail. Il est clair
qu’un ouvrage sur la caricature, ainsi compris, est une histoire de faits, une immense
galerie anecdotique. Dans la caricature, bien plus que dans les autres branches de
l’art, il existe deux sortes d’œuvres précieuses et recommandables à des titres
différents et presque contraires. Celles-ci ne valent que par le fait qu’elles
représentent. Elles ont droit sans doute à l’attention de l’historien, de l’archéologue
et même du philosophe ; elles doivent prendre leur rang dans les archives nationales,
dans les registres biographiques de la pensée humaine. Comme les feuilles volantes du
journalisme, elles disparaissent emportées par le souffle incessant qui en amène de
nouvelles ; mais les autres, et ce sont celles dont je veux spécialement m’occuper,
contiennent un élément mystérieux, durable, éternel, qui les recommande à l’attention
des artistes. Chose curieuse et vraiment digne d’attention que l’introduction de cet
élément insaisissable du beau jusque dans les œuvres destinées à représenter à l’homme
sa propre laideur morale et physique ! Et, chose non moins mystérieuse, ce spectacle
lamentable excite en lui une hilarité immortelle et incorrigible. Voilà donc le
véritable sujet de cet article.
Un scrupule me prend. Faut-il répondre par une démonstration en règle à une espèce de
question préalable que voudraient sans doute malicieusement soulever certains
professeurs jurés de sérieux, charlatans de la gravité, cadavres pédantesques sortis des
froids
hypogées de l’Institut, et revenus sur la terre des vivants, comme
certains fantômes avares, pour arracher quelques sous à de complaisants ministères ?
D’abord, diraient-ils, la caricature est-elle un genre ? Non, répondraient leurs
compères, la caricature n’est pas un genre. J’ai entendu résonner à mes oreilles de
pareilles hérésies dans des dîners d’académiciens. Ces braves gens laissaient passer à
côté d’eux la comédie de Robert Macaire sans y apercevoir de grands symptômes moraux et
littéraires. Contemporains de Rabelais, ils l’eussent traité de vil et de grossier
bouffon. En vérité, faut-il donc démontrer que rien de ce qui sort de l’homme n’est
frivole aux yeux du philosophe ? À coup sûr ce sera, moins que tout autre, cet élément
profond et mystérieux qu’aucune philosophie n’a jusqu’ici analysé à fond.
Nous allons donc nous occuper de l’essence du rire et des éléments constitutifs de la
caricature. Plus tard, nous examinerons peut-être quelques-unes des œuvres les plus
remarquables produites en ce genre.
Le Sage ne rit qu’en tremblant.
De quelles lèvres
pleines d’autorité, de quelle plume parfaitement orthodoxe est tombée cette étrange et
saisissante maxime ? Nous vient-elle du roi philosophe de la Judée ? Faut-il
l’attribuer à Joseph de Maistre, ce soldat animé de l’Esprit-Saint ? J’ai un vague
souvenir de l’avoir lue dans un de ses livres, mais donnée comme citation, sans doute.
Cette sévérité de pensée et de style va bien à la sainteté majestueuse de Bossuet ; mais
la tournure elliptique de la pensée et la finesse quintessenciée me porteraient plutôt à
en attribuer l’honneur à Bourdaloue, l’impitoyable psychologue chrétien. Cette
singulière maxime me revient sans cesse à l’esprit depuis que j’ai conçu le projet de
cet article, et j’ai voulu m’en débarrasser tout d’abord.
Analysons, en effet, cette curieuse proposition :
Le Sage, c’est-à-dire celui qui est animé de l’esprit du Seigneur, celui qui possède la
pratique du formulaire divin, ne rit, ne s’abandonne au rire qu’en tremblant. Le Sage
tremble d’avoir ri ; le Sage craint le rire, comme il craint les spectacles mondains, la
concupiscence. Il s’arrête au bord du rire comme au bord de la tentation. Il y a donc,
suivant le Sage, une certaine contradiction secrète entre son caractère de sage et le
caractère primordial du rire. En effet, pour n’effleurer qu’en passant des souvenirs
plus que solennels, je ferai remarquer, — ce qui corrobore parfaitement le caractère
officiellement chrétien de cette maxime, — que le Sage par excellence, le Verbe Incarné,
n’a jamais ri. Aux yeux de Celui qui sait tout et qui peut tout, le comique n’est pas.
Et pourtant le Verbe Incarné a connu la colère, il a même connu les pleurs.
Ainsi, notons bien ceci : en premier lieu, voici un
auteur, — un chrétien,
sans doute, — qui considère comme certain que le Sage y regarde de bien près avant de se
permettre de rire, comme s’il devait lui en rester je ne sais quel malaise et quelle
inquiétude, et, en second lieu, le comique disparaît au point de vue de la science et de
la puissance absolues. Or, en inversant les deux propositions, il en résulterait que le
rire est généralement l’apanage des fous, et qu’il implique toujours plus ou moins
d’ignorance et de faiblesse. Je ne veux point m’embarquer aventureusement sur une mer
théologique, pour laquelle je ne serais sans doute pas muni de boussole ni de voiles
suffisantes ; je me contente d’indiquer au lecteur et de lui montrer du doigt ces
singuliers horizons.
Il est certain, si l’on veut se mettre au point de vue de l’esprit orthodoxe, que le
rire humain est intimement lié à l’accident d’une chute ancienne, d’une dégradation
physique et morale. Le rire et la douleur s’expriment par les organes où résident le
commandement et la science du bien ou du mal : les yeux et la bouche. Dans le paradis
terrestre (qu’on le suppose passé ou à venir, souvenir ou prophétie, comme les
théologiens ou comme les socialistes), dans le paradis terrestre, c’est-à-dire dans le
milieu où il semblait à l’homme que toutes les choses créées étaient bonnes, la joie
n’était pas dans le rire. Aucune peine ne l’affligeant, son visage était simple et uni,
et le rire qui agite maintenant les nations ne déformait point les traits de sa face. Le
rire et les larmes ne peuvent pas se faire voir dans le paradis
de délices.
Ils sont également les enfants de la peine, et ils sont venus parce que le corps de
l’homme énervé manquait de force pour les contraindre33. Au point de vue de mon philosophe chrétien, le rire de ses
lèvres est signe d’une aussi grande misère que les larmes de ses yeux. L’Être qui voulut
multiplier son image n’a point mis dans la bouche de l’homme les dents du lion, mais
l’homme mord avec le rire ; ni dans ses yeux toute la ruse fascinatrice du serpent, mais
il séduit avec les larmes. Et remarquez que c’est aussi avec les larmes que l’homme lave
les peines de l’homme, que c’est avec le rire qu’il adoucit quelquefois son cœur et
l’attire ; car les phénomènes engendrés par la chute deviendront les moyens du
rachat.
Qu’on me permette une supposition poétique qui me servira à vérifier la justesse de ces
assertions, que beaucoup de personnes trouveront sans doute entachées de l’a priori du mysticisme. Essayons, puisque le comique est un élément damnable et
d’origine diabolique, de mettre en face une âme absolument primitive et sortant, pour
ainsi dire, des mains de la nature. Prenons pour exemple la grande et typique figure de
Virginie, qui symbolise parfaitement la pureté et la naïveté absolues. Virginie arrive à
Paris encore toute trempée des brumes de la mer et dorée par le soleil des tropiques,
les yeux pleins des grandes images primitives des vagues, des montagnes et des forêts.
Elle
tombe ici en pleine civilisation turbulente, débordante et méphitique,
elle, tout imprégnée des pures et riches senteurs de l’Inde ; elle se rattache à
l’humanité par la famille et par l’amour, par sa mère et par son amant, son Paul,
angélique comme elle, et dont le sexe ne se distingue pour ainsi dire pas du sien dans
les ardeurs inassouvies d’un amour qui s’ignore. Dieu, elle l’a connu dans l’église des
Pamplemousses, une petite église toute modeste et toute chétive, et dans l’immensité de
l’indescriptible azur tropical, et dans la musique immortelle des forêts et des
torrents. Certes, Virginie est une grande intelligence ; mais peu d’images et peu de
souvenirs lui suffisent, comme au Sage peu de livres. Or, un jour, Virginie rencontre
par hasard, innocemment, au Palais-Royal, aux carreaux d’un vitrier, sur une table, dans
un lieu public, une caricature ! une caricature bien appétissante pour nous, grosse de
fiel et de rancune, comme sait les faire une civilisation perspicace et ennuyée.
Supposons quelque bonne farce de boxeurs, quelque énormité britannique, pleine de sang
caillé et assaisonnée de quelques monstrueux goddam ; ou, si cela
sourit davantage à votre imagination curieuse, supposons devant l’œil de notre virginale
Virginie quelque charmante et agaçante impureté, un Gavarni de ce temps-là, et des
meilleurs, quelque satire insultante contre des folies royales, quelque diatribe
plastique contre le Parc-aux-Cerfs, ou les précédents fangeux d’une grande favorite, ou
les escapades nocturnes de la proverbiale Autrichienne.
La caricature est
double : le dessin et l’idée : le dessin violent, l’idée mordante et voilée ;
complication d’éléments pénibles pour un esprit naïf, accoutumé à comprendre d’intuition
des choses simples comme lui. Virginie a vu ; maintenant elle regarde. Pourquoi ? Elle
regarde l’inconnu. Du reste, elle ne comprend guère ni ce que cela veut dire ni à quoi
cela sert. Et pourtant, voyez-vous ce reploiement d’ailes subit, ce frémissement d’une
âme qui se voile et veut se retirer ? L’ange a senti que le scandale était là. Et, en
vérité, je vous le dis, qu’elle ait compris ou qu’elle n’ait pas compris, il lui restera
de cette impression je ne sais quel malaise, quelque chose qui ressemble à la peur. Sans
doute, que Virginie reste à Paris et que la science lui vienne, le rire lui viendra ;
nous verrons pourquoi. Mais, pour le moment, nous, analyste et critique, qui n’oserions
certes pas affirmer que notre intelligence est supérieure à celle de Virginie,
constatons la crainte et la souffrance de l’ange immaculé devant la caricature.
Ce qui suffirait pour démontrer que le comique est un des plus clairs signes sataniques
de l’homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique, est l’accord
unanime des physiologistes du rire
sur la raison première de ce monstrueux
phénomène. Du reste, leur découverte n’est pas très-profonde et ne va guère loin. Le
rire, disent-ils, vient de la supériorité. Je ne serais pas étonné que devant cette
découverte le physiologiste se fût mis à rire en pensant à sa propre supériorité. Aussi,
il fallait dire : Le rire vient de l’idée de sa propre supériorité. Idée satanique s’il
en fut jamais ! Orgueil et aberration ! Or, il est notoire que tous les fous des
hôpitaux ont l’idée de leur propre supériorité développée outre mesure. Je ne connais
guère de fous d’humilité. Remarquez que le rire est une des expressions les plus
fréquentes et les plus nombreuses de la folie. Et voyez comme tout s’accorde : quand
Virginie, déchue, aura baissé d’un degré en pureté, elle commencera à avoir l’idée de sa
propre supériorité, elle sera plus savante au point de vue du monde, et elle rira.
J’ai dit qu’il y avait symptôme de faiblesse dans le rire ; et, en effet, quel signe
plus marquant de débilité qu’une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable
à l’éternuement, et causé par la vue du malheur d’autrui ? Ce malheur est presque
toujours une faiblesse d’esprit. Est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se
réjouissant de la faiblesse ? Mais il y a pis. Ce malheur est quelquefois d’une espèce
très-inférieure, une infirmité dans l’ordre physique. Pour prendre un des exemples les
plus vulgaires de la vie, qu’y a-t-il de si réjouissant dans le spectacle d’un homme qui
tombe sur la glace ou sur le pavé,
qui trébuche au bout d’un trottoir, pour
que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d’une façon désordonnée, pour que
les muscles de son visage se mettent à jouer subitement comme une horloge à midi ou un
joujou à ressorts ? Ce pauvre diable s’est au moins défiguré, peut-être s’est-il
fracturé un membre essentiel. Cependant, le rire est parti, irrésistible et subit. Il
est certain que si l’on veut creuser cette situation, on trouvera au fond de la pensée
du rieur un certain orgueil inconscient. C’est là le point de départ : moi, je ne tombe pas ; moi, je marche droit ; moi, mon pied est ferme et assuré. Ce n’est pas moi qui
commettrais la sottise de ne pas voir un trottoir interrompu ou un pavé qui barre le
chemin.
L’école romantique, ou, pour mieux dire, une des subdivisions de l’école romantique,
l’école satanique, a bien compris cette loi primordiale du rire ; ou du moins, si tous
ne l’ont pas comprise, tous, même dans leurs plus grossières et
exagérations, l’ont sentie et appliquée juste. Tous les mécréants de mélodrame, maudits,
damnés, fatalement marqués d’un rictus qui court jusqu’aux oreilles, sont dans
l’orthodoxie pure du rire. Du reste, ils sont presque tous des petits-fils légitimes ou
illégitimes du célèbre voyageur Melmoth, la grande création satanique du révérend
Maturin. Quoi de plus grand, quoi de plus puissant relativement à la pauvre humanité que
ce pâle et ennuyé Melmoth ? Et pourtant, il y a en lui un côté faible, abject, antidivin
et antilumineux. Aussi comme il
rit, comme il rit, se comparant sans cesse
aux chenilles humaines, lui si fort, si intelligent, lui pour qui une partie des lois
conditionnelles de l’humanité, physiques et intellectuelles, n’existent plus ! Et ce
rire est l’explosion perpétuelle de sa colère et de sa souffrance. Il est, qu’on me
comprenne bien, la résultante nécessaire de sa double nature contradictoire, qui est
infiniment grande relativement à l’homme, infiniment vile et basse relativement au Vrai
et au Juste absolus. Melmoth est une contradiction vivante. Il est sorti des conditions
fondamentales de la vie ; ses organes ne supportent plus sa pensée. C’est pourquoi ce
rire glace et tord les entrailles. C’est un rire qui ne dort jamais, comme une maladie
qui va toujours son chemin et exécute un ordre providentiel. Et ainsi le rire de
Melmoth, qui est l’expression la plus haute de l’orgueil, accomplit perpétuellement sa
fonction, en déchirant et en brûlant les lèvres du rieur irrémissible.
Maintenant, résumons un peu, et établissons plus visiblement les propositions
principales, qui sont comme une espèce de théorie du rire. Le rire est satanique, il est
donc profondément humain. Il est dans l’homme la conséquence de l’idée de sa propre
supériorité
; et, en effet, comme le rire est essentiellement humain, il
est essentiellement contradictoire, c’est-à-dire qu’il est à la fois signe d’une
grandeur infinie et d’une misère infinie, misère infinie relativement à l’Être absolu
dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C’est du choc
perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire. Le comique, la puissance du rire
est dans le rieur et nullement dans l’objet du rire. Ce n’est point l’homme qui tombe
qui rit de sa propre chute, à moins qu’il ne soit un philosophe, un homme qui ait
acquis, par habitude, la force de se dédoubler rapidement et d’assister comme spectateur
désintéressé aux phénomènes de son moi. Mais le cas est rare. Les
animaux les plus comiques sont les plus sérieux ; ainsi les singes et les perroquets.
D’ailleurs, supposez l’homme ôté de la création, il n’y aura plus de comique, car les
animaux ne se croient pas supérieurs aux végétaux, ni les végétaux aux minéraux. Signe
de supériorité relativement aux bêtes, et je comprends sous cette dénomination les
parias nombreux de l’intelligence, le rire est signe d’infériorité relativement aux
sages, qui par l’innocence contemplative de leur esprit se rapprochent de l’enfance.
Comparant, ainsi que nous en avons le droit, l’humanité à l’homme, nous voyons que les
nations primitives, ainsi que Virginie, ne conçoivent pas la caricature et n’ont pas de
comédies (les livres sacrés, à quelques nations qu’ils appartiennent, ne rient jamais),
et que, s’avançant peu à peu vers les
pics nébuleux de l’intelligence, ou
se penchant sur les fournaises ténébreuses de la métaphysique, les nations se mettent à
rire diaboliquement du rire de Melmoth ; et, enfin, que si dans ces mêmes nations
ultra-civilisées, une intelligence, poussée par une ambition supérieure, veut franchir
les limites de l’orgueil mondain et s’élancer hardiment vers la poésie pure, dans cette
poésie, limpide et profonde comme la nature, le rire fera défaut comme dans l’âme du
Sage.
Comme le comique est signe de supériorité ou de croyance à sa propre supériorité, il
est naturel de croire qu’avant qu’elles aient atteint la purification absolue promise
par certains prophètes mystiques, les nations verront s’augmenter en elles les motifs de
comique à mesure que s’accroîtra leur supériorité. Mais aussi le comique change de
nature. Ainsi l’élément angélique et l’élément diabolique fonctionnent parallèlement.
L’humanité s’élève, et elle gagne pour le mal et l’intelligence du mal une force
proportionnelle à celle qu’elle a gagnée pour le bien. C’est pourquoi je ne trouve pas
étonnant que nous, enfants d’une loi meilleure que les lois religieuses antiques, nous,
disciples favorisés de Jésus, nous possédions plus d’éléments comiques que la païenne
antiquité. Cela même est une condition de notre force intellectuelle générale. Permis
aux contradicteurs jurés de citer la classique historiette du philosophe qui mourut de
rire en voyant un âne qui mangeait des figues, et même les comédies d’Aristophane et
celles de Plaute. Je répondrai qu’outre que ces
époques sont
essentiellement civilisées, et que la croyance s’était déjà bien retirée, ce comique
n’est pas tout à fait le nôtre. Il a même quelque chose de sauvage, et nous ne pouvons
guère nous l’approprier que par un effort d’esprit à reculons, dont le résultat
s’appelle pastiche. Quant aux figures grotesques que nous a laissées l’antiquité, les
masques, les figurines de bronze, les Hercules tout en muscles, les petits Priapes à la
langue recourbée en l’air, aux oreilles pointues, tout en cervelet et en phallus,
— quant à ces phallus prodigieux sur lesquels les blanches filles de Romulus montent
innocemment à cheval, ces monstrueux appareils de la génération armée de sonnettes et
d’ailes, je crois que toutes ces choses sont pleines de sérieux. Vénus, Pan, Hercule,
n’étaient pas des personnages risibles. On en a ri après la venue de Jésus, Platon et
Sénèque aidant. Je crois que l’antiquité était pleine de respect pour les
tambours-majors et les faiseurs de tours de force en tout genre, et que tous les
fétiches que je citais ne sont que des signes d’adoration, ou tout au plus
des symboles de force, et nullement des émanations de l’esprit intentionnellement
comiques. Les idoles indiennes et chinoises ignorent qu’elles sont ridicules ; c’est en
nous, chrétiens, qu’est le comique.
Il ne faut pas croire que nous soyons débarrassés de toute difficulté. L’esprit le
moins accoutumé à ces subtilités esthétiques saurait bien vite m’opposer cette objection
insidieuse : Le rire est divers. On ne se réjouit pas toujours d’un malheur, d’une
faiblesse, d’une infériorité. Bien des spectacles qui excitent en nous le rire sont fort
innocents, et non-seulement les amusements de l’enfance, mais encore bien des choses qui
servent au divertissement des artistes, n’ont rien à démêler avec l’esprit de Satan.
Il y a bien là quelque apparence de vérité. Mais il faut d’abord bien distinguer la
joie d’avec le rire. La joie existe par elle-même, mais elle a des manifestations
diverses. Quelquefois elle est presque invisible ; d’autres fois, elle s’exprime par les
pleurs. Le rire n’est qu’une expression, un symptôme, un diagnostic. Symptôme de quoi ?
Voilà la question. La joie est une. Le rire est l’expression d’un
sentiment double, ou contradictoire ; et c’est pour cela qu’il y a convulsion. Aussi le
rire des enfants, qu’on voudrait en vain m’objecter, est-il tout à fait différent, même
comme expression physique, comme forme, du rire de l’homme qui assiste à une comédie,
regarde une caricature, ou du rire terrible de Melmoth ; de Melmoth, l’être déclassé,
l’individu situé entre les dernières limites de la patrie humaine et les frontières de
la vie supérieure ; de
Melmoth se croyant toujours près de se débarrasser
de son pacte infernal, espérant sans cesse troquer ce pouvoir surhumain, qui fait son
malheur, contre la conscience pure d’un ignorant qui lui fait envie. — Le rire des
enfants est comme un épanouissement de fleur. C’est la joie de recevoir, la joie de
respirer, la joie de s’ouvrir, la joie de contempler, de vivre, de grandir. C’est une
joie de plante. Aussi, généralement, est-ce plutôt le sourire, quelque chose d’analogue
au balancement de queue des chiens ou au ronron des chats. Et pourtant, remarquez bien
que si le rire des enfants diffère encore des expressions du contentement animal, c’est
que ce rire n’est pas tout à fait exempt d’ambition, ainsi qu’il convient à des bouts
d’hommes, c’est-à-dire à des Satans en herbe.
Il y a un cas où la question est plus compliquée. C’est le rire de l’homme, mais rire
vrai, rire violent, à l’aspect d’objets qui ne sont pas un signe de faiblesse ou de
malheur chez ses semblables. Il est facile de deviner que je veux parler du rire causé
par le grotesque. Les créations fabuleuses, les êtres dont la raison, la légitimation ne
peut pas être tirée du code du sens commun, excitent souvent en nous une hilarité folle,
excessive, et qui se traduit en des déchirements et des pâmoisons interminables. Il est
évident qu’il faut distinguer, et qu’il y a là un degré de plus. Le comique est, au
point de vue artistique, une imitation ; le grotesque, une création. Le comique est une
imitation mêlée d’une certaine faculté créatrice, c’est-à-dire
d’une
idéalité artistique. Or, l’orgueil humain, qui prend toujours le dessus, et qui est la
cause naturelle du rire dans le cas du comique, devient aussi cause naturelle du rire
dans le cas du grotesque, qui est une création mêlée d’une certaine faculté imitatrice
d’éléments préexistants dans la nature. Je veux dire que dans ce cas-là le rire est
l’expression de l’idée de supériorité, non plus de l’homme sur l’homme, mais de l’homme
sur la nature. Il ne faut pas trouver cette idée trop subtile ; ce ne serait pas une
raison suffisante pour la repousser. Il s’agit de trouver une autre explication
plausible. Si celle-ci paraît tirée de loin et quelque peu difficile à admettre, c’est
que le rire causé par le grotesque a en soi quelque chose de profond, d’axiomatique et
de primitif qui se rapproche beaucoup plus de la vie innocente et de la joie absolue que
le rire causé par le comique de mœurs. Il y a entre ces deux rires, abstraction faite de
la question d’utilité, la même différence qu’entre l’école littéraire intéressée et
l’école de l’art pour l’art. Ainsi le grotesque domine le comique d’une hauteur
proportionnelle.
J’appellerai désormais le grotesque comique absolu, comme antithèse au comique
ordinaire, que j’appellerai comique significatif. Le comique significatif est un langage
plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à
analyser, son élément étant visiblement double : l’art et l’idée morale ; mais le
comique absolu, se rapprochant beaucoup plus de la nature, se présente sous une espèce
une, et qui
veut être saisie par intuition. Il n’y a
qu’une vérification du grotesque, c’est le rire, et le rire subit ; en face du comique
significatif, il n’est pas défendu de rire après coup ; cela n’argue pas contre sa
valeur ; c’est une question de rapidité d’analyse.
J’ai dit : comique absolu ; il faut toutefois prendre garde. Au point de vue de
l’absolu définitif, il n’y a plus que la joie. Le comique ne peut être absolu que
relativement à l’humanité déchue, et c’est ainsi que je l’entends.
L’essence très-relevée du comique absolu en fait l’apanage des artistes supérieurs qui
ont en eux la réceptibilité suffisante de toute idée absolue. Ainsi l’homme qui a
jusqu’à présent le mieux senti ces idées, et qui en a mis en œuvre une partie dans des
travaux de pure esthétique et aussi de création, est Théodore Hoffmann. Il a toujours
bien distingué le comique ordinaire du comique qu’il appelle comique
innocent. Il a cherché souvent à résoudre en œuvres artistiques les théories
savantes qu’il avait émises didactiquement, ou jetées sous la forme de conversations
inspirées et de dialogues critiques ; et c’est dans ces mêmes œuvres que je puiserai
tout à l’heure les exemples les plus
éclatants, quand j’en viendrai à
donner une série d’applications des principes ci-dessus énoncés et à coller un
échantillon sous chaque titre de catégorie.
D’ailleurs, nous trouvons dans le comique absolu et le comique significatif des genres,
des sous-genres et des familles. La division peut avoir lieu sur différentes bases. On
peut la construire d’abord d’après une loi philosophique pure, ainsi que j’ai commencé à
le faire, puis d’après la loi artistique de création. La première est créée par la
séparation primitive du comique absolu d’avec le comique significatif ; la seconde est
basée sur le genre de facultés spéciales de chaque artiste. Et, enfin, on peut aussi
établir une classification de comiques suivant les climats et les diverses aptitudes
nationales. Il faut remarquer que chaque terme de chaque classification peut se
compléter et se nuancer par l’adjonction d’un terme d’une autre, comme la loi
grammaticale nous enseigne à modifier le substantif par l’adjectif. Ainsi, tel artiste
allemand ou anglais est plus ou moins propre au comique absolu, et en même temps il est
plus ou moins idéalisateur. Je vais essayer de donner des exemples choisis de comique
absolu et significatif, et de caractériser brièvement l’esprit comique propre à quelques
nations principalement artistes, avant d’arriver à la partie où je veux discuter et
analyser plus longuement le talent des hommes qui en ont fait leur étude et leur
existence.
En exagérant et poussant aux dernières limites les conséquences du comique
significatif, on obtient le
comique féroce, de même que l’expression
synonymique du comique innocent, avec un degré de plus, est le comique absolu.
En France, pays de pensée et de démonstration claires, où l’art vise naturellement et
directement à l’utilité, le comique est généralement significatif. Molière fut dans ce
genre la meilleure expression française ; mais comme le fond de notre caractère est un
éloignement de toute chose extrême, comme un des diagnostics particuliers de toute
passion française, de toute science, de tout art français est de fuir l’excessif,
l’absolu et le profond, il y a conséquemment ici peu de comique féroce ; de même notre
grotesque s’élève rarement à l’absolu.
Rabelais, qui est le grand maître français en grotesque, garde au milieu de ses plus
énormes fantaisies quelque chose d’utile et de raisonnable. Il est directement
symbolique. Son comique a presque toujours la transparence d’un apologue. Dans la
caricature française, dans l’expression plastique du comique, nous retrouverons cet
esprit dominant. Il faut l’avouer, la prodigieuse bonne humeur poétique nécessaire au
vrai grotesque se trouve rarement chez nous à une dose égale et continue. De loin en
loin, on voit réapparaître le filon ; mais il n’est pas essentiellement national. Il
faut mentionner dans ce genre quelques intermèdes de Molière, malheureusement trop peu
lus et trop peu joués, entre autres ceux du Malade imaginaire et du
Bourgeois gentilhomme, et les figures carnavalesques
de
Callot. Quant au comique des Contes de Voltaire, essentiellement
français, il tire toujours sa raison d’être de l’idée de supériorité ; il est tout à
fait significatif.
La rêveuse Germanie nous donnera d’excellents échantillons de comique absolu. Là tout
est grave, profond, excessif. Pour trouver du comique féroce et très-féroce, il faut
passer la Manche et visiter les royaumes brumeux du spleen. La joyeuse, bruyante et
oublieuse Italie abonde en comique innocent. C’est en pleine Italie, au cœur du carnaval
méridional, au milieu du turbulent Corso, que Théodore Hoffmann a judicieusement placé
le drame excentrique de la Princesse Brambilla. Les Espagnols sont
très-bien doués en fait de comique. Ils arrivent vite au cruel, et leurs fantaisies les
plus grotesques contiennent souvent quelque chose de sombre.
Je garderai longtemps le souvenir de la première pantomime anglaise que j’aie vu jouer.
C’était au théâtre des Variétés, il y a quelques années. Peu de gens s’en souviendront
sans doute, car bien peu ont paru goûter ce genre de divertissement, et ces pauvres
mimes anglais reçurent chez nous un triste accueil. Le public français n’aime guère être
dépaysé. Il n’a pas le goût très-cosmopolite, et les déplacements d’horizon lui
troublent la vue. Pour mon compte, je fus excessivement frappé de cette manière de
comprendre le comique. On disait, et c’étaient les indulgents, pour expliquer
l’insuccès, que c’étaient des artistes vulgaires et médiocres, des doublures ; mais ce
n’était
pas là la question. Ils étaient Anglais, c’est là l’important.
Il m’a semblé que le signe distinctif de ce genre de comique était la violence. Je vais
en donner la preuve par quelques échantillons de mes souvenirs.
D’abord, le Pierrot n’était pas ce personnage pâle comme la lune, mystérieux comme le
silence, souple et muet comme le serpent, droit et long comme une potence, cet homme
artificiel, mû par des ressorts singuliers, auquel nous avait accoutumés le regrettable
Debureau. Le Pierrot anglais arrivait comme la tempête, tombait comme un ballot, et
quand il riait, son rire faisait trembler la salle ; ce rire ressemblait à un joyeux
tonnerre. C’était un homme court et gros, ayant augmenté sa prestance par un costume
chargé de rubans, qui faisaient autour de sa jubilante personne l’office des plumes et
du duvet autour des oiseaux, ou de la fourrure autour des angoras. Par-dessus la farine
de son visage, il avait collé crûment, sans gradation, sans transition, deux énormes
plaques de rouge pur. La bouche était agrandie par une prolongation simulée des lèvres
au moyen de deux bandes de carmin, de sorte que, quand il riait, la gueule avait l’air
de courir jusqu’aux oreilles.
Quant au moral, le fond était le même que celui du Pierrot que tout le monde connaît :
insouciance et neutralité, et partant accomplissement de toutes les fantaisies
gourmandes et rapaces au détriment, tantôt de Harlequin, tantôt de Cassandre ou de
Léandre. Seulement
, là où Debureau eût trempé le bout du doigt pour le
lécher, il y plongeait les deux poings et les deux pieds.
Et toutes choses s’exprimaient ainsi dans cette singulière pièce, avec emportement ;
c’était le vertige de l’hyperbole.
Pierrot passe devant une femme qui lave le carreau de sa porte : après lui avoir
dévalisé les poches, il veut faire passer dans les siennes l’éponge, le balai, le baquet
et l’eau elle-même. — Quant à la manière dont il essayait de lui exprimer son amour,
chacun peut se le figurer par les souvenirs qu’il a gardés de la contemplation des mœurs
phanérogamiques des singes, dans la célèbre cage du Jardin-des-Plantes. Il faut ajouter
que le rôle de la femme était rempli par un homme très-long et très-maigre, dont la
pudeur violée jetait les hauts cris. C’était vraiment une ivresse de rire, quelque chose
de terrible et d’irrésistible.
Pour je ne sais quel méfait, Pierrot devait être finalement guillotiné. Pourquoi la
guillotine au lieu de la pendaison, en pays anglais ?… Je l’ignore ; sans doute pour
amener ce qu’on va voir. L’instrument funèbre était donc là dressé sur des planches
françaises, fort étonnées de cette romantique nouveauté. Après avoir lutté et beuglé
comme un bœuf qui flaire l’abattoir, Pierrot subissait enfin son destin. La tête se
détachait du cou, une grosse tête blanche et rouge, et roulait avec bruit devant le trou
du souffleur, montrant le disque saignant du cou, la vertèbre scindée, et tous
les détails d’une viande de boucherie récemment taillée pour l’étalage. Mais
voilà que, subitement, le torse raccourci, mû par la monomanie irrésistible du vol, se
dressait, escamotait victorieusement sa propre tête, comme un jambon ou une bouteille de
vin, et, bien plus avisé que le grand saint Denis, la fourrait dans sa poche !
Avec une plume tout cela est pâle et glacé. Comment la plume pourrait-elle rivaliser
avec la pantomime ? La pantomime est l’épuration de la comédie ; c’en est la
quintessence ; c’est l’élément comique pur, dégagé et concentré. Aussi, avec le talent
spécial des acteurs anglais pour l’hyperbole, toutes ces monstrueuses farces
prenaient-elles une réalité singulièrement saisissante.
Une des choses les plus remarquables comme comique absolu, et, pour ainsi dire, comme
métaphysique du comique absolu, était certainement le début de cette belle pièce, un
prologue plein d’une haute esthétique. Les principaux personnages de la pièce, Pierrot,
Cassandre, Harlequin, Colombine, Léandre, sont devant le public, bien doux et bien
tranquilles. Ils sont à peu près raisonnables et ne diffèrent pas beaucoup des braves
gens qui sont dans la salle. Le souffle merveilleux qui va les faire se mouvoir
n’a pas encore soufflé sur leurs cervelles. Quelques jovialités de
Pierrot ne peuvent donner qu’une pâle idée de ce qu’il fera tout à l’heure. La rivalité
de Harlequin et de Léandre vient de se déclarer. Une fée
s’intéresse à
Harlequin : c’est l’éternelle protectrice des mortels amoureux et pauvres. Elle lui
promet sa protection, et, pour lui en donner une preuve immédiate, elle promène avec un
geste mystérieux et plein d’autorité sa baguette dans les airs.
Aussitôt le vertige est entré, le vertige circule dans l’air ; on respire le vertige ;
c’est le vertige qui remplit les poumons et renouvelle le sang dans le ventricule.
Qu’est-ce que ce vertige ? C’est le comique absolu ; il s’est emparé de chaque être.
Léandre, Pierrot, Cassandre, font des gestes , qui démontrent clairement
qu’ils se sentent introduits de force dans une existence nouvelle. Ils n’en ont pas
l’air fâché. Ils s’exercent aux grands désastres et à la destinée tumultueuse qui les
attend, comme quelqu’un qui crache dans ses mains et les frotte l’une contre l’autre
avant de faire une action d’éclat. Ils font le moulinet avec leurs bras, ils ressemblent
à des moulins à vent tourmentés par la tempête. C’est sans doute pour assouplir leurs
jointures, ils en auront besoin. Tout cela s’opère avec de gros éclats de rire, pleins
d’un vaste contentement ; puis ils sautent les uns par-dessus les autres, et leur
agilité et leur aptitude étant bien dûment constatées, suit un éblouissant bouquet de
coups de pied, de coups de poing et de soufflets qui font le tapage et la lumière d’une
artillerie ; mais tout cela est sans rancune. Tous leurs gestes, tous leurs cris, toutes
leurs mines disent : La fée l’a voulu, la destinée nous précipite, je ne m’en afflige
pas ; allons ! courons !
élançons-nous ! Et ils s’élancent à travers
l’œuvre fantastique, qui, à proprement parler, ne commence que là, c’est-à-dire sur la
frontière du merveilleux.
Harlequin et Colombine, à la faveur de ce délire, se sont enfuis en dansant, et d’un
pied léger ils vont courir les aventures.
Encore un exemple : celui-là est tiré d’un auteur singulier, esprit très-général, quoi
qu’on en dise, et qui unit à la raillerie significative française la gaieté folle,
mousseuse et légère des pays du soleil, en même temps que le profond comique germanique.
Je veux encore parler d’Hoffmann.
Dans le conte intitulé : Daucus Carota, le Roi des Carottes, et par
quelques traducteurs la Fiancée du roi, quand la grande troupe des
Carottes arrive dans la cour de la ferme où demeure la fiancée, rien n’est plus beau à
voir. Tous ces petits personnages d’un rouge écarlate comme un régiment anglais, avec un
vaste plumet vert sur la tête comme les chasseurs de carrosse, exécutent des cabrioles
et des voltiges merveilleuses sur de petits chevaux. Tout cela se meut avec une agilité
surprenante. Ils sont d’autant plus adroits et il leur est d’autant plus facile de
retomber sur la tête, qu’elle est plus grosse et plus lourde que le reste du corps,
comme les soldats en moelle de sureau qui ont un peu de plomb dans leur shako.
La malheureuse jeune fille, entichée de rêves de grandeur, est fascinée par ce
déploiement de forces militaires. Mais qu’une armée à la parade est différente
d’une armée dans ses casernes, fourbissant ses armes, astiquant son
fourniment, ou, pis encore, ronflant ignoblement sur ses lits de camps puants et sales !
Voilà le revers de la médaille ; car tout ceci n’était que sortilége, appareil de
séduction. Son père, homme prudent et bien instruit dans la sorcellerie, veut lui
montrer l’envers de toutes ces splendeurs. Ainsi, à l’heure où les légumes dorment d’un
sommeil brutal, ne soupçonnant pas qu’ils peuvent être surpris par l’œil d’un espion, le
père entr’ouvre une des tentes de cette magnifique armée ; et alors la pauvre rêveuse
voit cette masse de soldats rouges et verts dans leur épouvantable déshabillé, nageant
et dormant dans la fange terreuse d’où elle est sortie. Toute cette splendeur militaire
en bonnet de nuit n’est plus qu’un marécage infect.
Je pourrais tirer de l’admirable Hoffmann bien d’autres exemples de comique absolu. Si
l’on veut bien comprendre mon idée, il faut lire avec soin Daucus Carota,
Peregrinus Tyss, le Pot d’or, et surtout, avant tout, la Princesse
Brambilla, qui est comme un catéchisme de haute esthétique.
Ce qui distingue très-particulièrement Hoffmann est le mélange involontaire, et
quelquefois très-volontaire, d’une certaine dose de comique significatif avec le comique
le plus absolu. Ses conceptions comiques les plus supra-naturelles, les plus fugitives,
et qui ressemblent souvent à des visions de l’ivresse, ont un sens moral très-visible :
c’est à croire qu’on a affaire à un
physiologiste ou à un médecin de fous
des plus profonds, et qui s’amuserait à revêtir cette profonde science de formes
poétiques, comme un savant qui parlerait par apologues et paraboles.
Prenez, si vous voulez, pour exemple, le personnage de Giglio Fava, le comédien atteint
de dualisme chronique dans la Princesse Brambilla. Ce personnage un
change de temps en temps de personnalité, et, sous le nom de Giglio Fava, il se déclare
l’ennemi du prince assyrien Cornelio Chiapperi ; et quand il est prince assyrien, il
déverse le plus profond et le plus royal mépris sur son rival auprès de la princesse,
sur un misérable histrion qui s’appelle, à ce qu’on dit, Giglio Fava.
Il faut ajouter qu’un des signes très-particuliers du comique absolu est de s’ignorer
lui-même. Cela est visible, non-seulement dans certains animaux du comique desquels la
gravité fait partie essentielle, comme les singes, et dans certaines caricatures
sculpturales antiques dont j’ai déjà parlé, mais encore dans les monstruosités chinoises
qui nous réjouissent si fort, et qui ont beaucoup moins d’intentions comiques qu’on le
croit généralement. Une idole chinoise, quoiqu’elle soit un objet de vénération, ne
diffère guère d’un poussah ou d’un magot de cheminée.
Ainsi, pour en finir avec toutes ces subtilités et toutes ces définitions, et pour
conclure, je ferai remarquer une dernière fois qu’on retrouve l’idée dominante de
supériorité dans le comique absolu comme dans le comique significatif, ainsi que je
l’ai, trop longuement
peut-être, expliqué ; — que, pour qu’il y ait
comique, c’est-à-dire émanation, explosion, dégagement de comique, il faut qu’il y ait
deux être en présence ; — que c’est spécialement dans le rieur, dans le spectateur, que
gît le comique ; — que cependant, relativement à cette loi d’ignorance, il faut faire
une exception pour les hommes qui ont fait métier de développer en eux le sentiment du
comique et de le tirer d’eux-mêmes pour le divertissement de leurs semblables, lequel
phénomène rentre dans la classe de tous les phénomènes artistiques qui dénotent dans
l’être humain l’existence d’une dualité permanente, la puissance d’être à la fois soi et
un autre.
Et pour en revenir à mes primitives définitions et m’exprimer plus clairement, je dis
que quand Hoffmann engendre le comique absolu, il est bien vrai qu’il le sait ; mais il
sait aussi que l’essence de ce comique est de paraître s’ignorer lui-même et de
développer chez le spectateur, ou plutôt chez le lecteur, la joie de sa propre
supériorité et la joie de la supériorité de l’homme sur la nature. Les artistes créent
le comique ; ayant étudié et rassemblé les éléments du comique, ils savent que tel être
est comique, et qu’il ne l’est qu’à la condition d’ignorer sa nature ; de même que, par
une loi inverse, l’artiste n’est artiste qu’à la condition d’être double et de n’ignorer
aucun phénomène de sa double nature.
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