∾
Et d’abord celui qui va soulever contre soi des passions doit avoir une vie
inattaquable. Là-dessus M. Renan s’est résumé excellemment quand il a
dit : « Spinoza, étant libre-penseur, se regarda comme obligé de vivre en saint. »Aphorisme fort judicieux ! Derrière les théories que nous propageons, il ne faut point qu’on soupçonne de préoccupations particulières. Tropmann eût été un mauvais adversaire de la peine de mort ; signés de ce grand criminel, les beaux plaidoyers de Jules Simon et de Victor Hugo, encore que leur logique et leur véhémence ne fussent pas diminuées, eussent perdu de leur autorité. C’est qu’à un pareil abolitionniste chacun eût répondu :
« Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ! »Cette répartie, un réformateur de bon sens s’appliquera à se l’éviter. Si tu veux prêcher la polygamie, sois monogame toi-même, ou je te vais soupçonner de luxure. Si tu fais l’éloge des Juifs, je t’engage à être chrétien. M. Renan, en même temps qu’il introduisait dans les jugements du siècle une compréhension qui allait contre la discipline de Saint-Sulpice, s’imposa de garder pour soi-même la rigueur de mœurs qu’il avait vu pratiquer dans cet austère bâtiment. Attitude fort sage et d’un effet excellent près des simples qu’il effarouche.
∾
La seconde règle de vie, c’est de se garder de toute querelle personnelle. M. Renan ne
répondit jamais aux injures dont il pouvait être l’objet et s’interdit même de prendre
en faute ses adversaires. Ce n’était point seulement pour économiser son temps et parce
qu’une calomnie réfutée, les polémistes ne sont pas en peine d’en imaginer une seconde ;
c’était surtout, je le pressens, que M. Renan savait qu’il n’y a de vraiment dangereux
que l’adversaire dont on a froissé la personne. Les grandes injustices, les persécutions
atroces se font moins pour des opinions abstraites que pour des vengeances privées.
M. Renan pense même que le philosophe, quand sa dignité n’y est pas trop compromise,
doit user d’une extrême complaisance à l’égard de toute personne considérée. Il ne se
pique jamais de reviser les jugements de la société ; tout jeune, il prit le parti
d’accorder qu’un académicien est toujours un esprit « extrêmement distingué »et un collaborateur des Débats
« un homme éminent ». Ce dernier trait, je suis heureux de le dire, ne me paraît guère exagéré. (Au reste, ne trouvez-vous pas que tout homme qui jouit d’une situation officielle et considérable devrait imiter la condescendance de M. Renan ? Ainsi les huissiers, et en général tous les magistrats, abusent du prestige dont ils sont vêtus pour désigner sur leurs papiers et dans leurs admonestations du titre méprisant de « le sieur un tel, la femme une telle, la fille, etc. », quand il serait si simple de nous appeler, jusqu’à preuve du contraire, « l’honorable M. un tel ». Ton fâcheux, et qui contribue à exaspérer contre ces fonctionnaires la démocratie.) Évidemment, et dans aucune carrière, il n’eût été dans le tempérament de M. Renan de faire l’Alceste. Notre honoré maître est trop gras pour cet emploi. Mais eût-il été maigre et d’humeur bougonne, qu’il avait un trop haut sentiment de sa tâche et de ses responsabilités pour s’accorder le plaisir de laver la tête à tous ceux qui ne l’ont pas propre. De telles satisfactions auraient pu entraver la réussite de la tâche qu’il s’est fixée et qui est d’établir les origines purement humaines du christianisme.
∾
Nous touchons au secret, à la grande habileté du sage : c’est parce qu’il ne veut
qu’une seule chose, qu’il finit toujours par l’obtenir. Voilà la règle maîtresse ! M.
Renan borna ses désirs, canalisa son activité vers un but précis et unique.
Entendez bien que je ne le félicite pas d’avoir négligé de faire fortune ou d’avoir peu
insisté pour être sénateur. Ce sont de plus graves sacrifices qu’il a faits au succès de
ses idées. S’étant proposé d’être un novateur dans les choses religieuses, il ne voulut
pas l’être dans les choses morales non plus que dans les choses sociales. Vingt fois il
touche à ces brûlantes questions ; vingt fois il est sur le point de réformer nos idées
sur le juste et l’injuste, sur le tien et le mien, mais il s’arrête, ce vrai
philosophe ! Peut-être nous eût-il aidés à résoudre quelques problèmes de la misère,
mais il eût diminué son autorité à l’Académie des Inscriptions et le Corpus
inscriptionum semiticarum en eût été ralenti.
Dans son livre de l’Avenir de la Science, livre admirable où bout
toute sa jeunesse et notre cœur avec, on voit bien que Renan partait à vingt-huit ans
pour modifier notre état mental tout entier. Des personnes avisées l’engagèrent à
différer cette publication. C’est ainsi qu’il la fit paraître après la bataille.
Et cette prudence, il l’observe sur le terrain même qu’il s’est concédé. Comme il est
réservé ! Dans les prairies de l’exégèse, il est le bon pasteur qui ne s’occupe que d’un
seul mouton. S’il accepte le divin en marge de sa philosophie historique, c’est pour
avoir un plus bel air d’impartialité quand il contestera à l’Église autre chose qu’une
origine humaine. Il aime à dire, à laisser dire qu’il reconnaît Dieu le père : c’est
pour mieux étrangler le Fils.
Céder sur les points incidents, pour être plus fort sur l’essentiel, c’est le secret
des grands manieurs d’hommes. Quand Judith s’en allait vers la tente d’Holopherne, elle
s’appliquait toute à sauver sa patrie. Si, dans le même moment, elle eût voulu sauver sa
vertu, elle échouait dans sa tâche. Il faut savoir se borner. Elle fit la part du
diable, qui, du même coup, se trouva la part de Dieu. Les historiens d’Israël l’ont
délicieusement lavée et parfumée. Pareille aventure advint fréquemment dans un décor
moins romanesque (c’était dans des ministères) à M. Cousin. M. Renan lui sait gré de
s’être parfois plié pour que son peuple de professeurs ne fût pas accablé. Rien de plus
philosophique qu’une concession. M. Renan toujours se conduisit avec l’opinion publique
comme Judith, cette grande concessionnaire, avec Holopherne ; elle lui avait cédé sur un
point, mais elle saisit par les cheveux la première occasion de lui tenir tête. Episode
popularisé par la sculpture.
Cette prudence, cette habileté, ces calculs, toute cette politique à la façon de Gœthe
servent assurément le penseur qui en use ; mais comment s’en trouve la pensée même ? Le
réformateur Saint-Simon, qui était une façon d’aventurier brillant et passionné,
Fourier, bonhomme d’une naïveté quasi-ridicule, ont posé une couple de principes
autrement féconds que toute cette philosophie où M. Renan se garde à pique et à
carreau.
Nous risquons d’être injustes et de cette façon-même que prévoyait l’illustre
écrivain : peut-être taxons-nous de faiblesse ce qui ne fut que prudence ; mais il ne
faut pas s’exagérer l’importance d’une injustice en matière littéraire, c’est le procédé
de tous les petits-fils vis-à-vis de leurs grands-parents. Et puis, quoi ! vivent les
absurdités, les imprudences intellectuelles ! Avouons-le, dans la philosophie
renanienne, faite de politesse, d’habiletés et de réticences, nous sommes gênés, mal à
l’aise, privés de grand air. Allons ! qu’on ouvre la fenêtre ! « Mon royaume pour un cheval ! »criait un Anglais de tragédie. Nous disons : « Toute la petite maison bretonne, la délicieuse petite maison, pour une chimère ! »