Chapitre ix
Une nuit déjà légendaire (noël 1914)
Le plus haut moment de cette vie spirituelle de nos armées fut sans doute la Noël de
1914. Sur le front, il y eut des messes de minuit, des cultes protestants, des petits
repas, une effusion de tous en tristesse, en joie, en espérances, en fraternité. La
bataille ne s’arrêta pas, mais elle fut traversée d’un rayon de paix.
Dès la nuit tombante du 24, plus d’un aumônier commença le tour des tranchées, suivi d’un
jeune soldat qui portait une hotte pleine. Des sentinelles, à quelques pas des Allemands,
le virent apparaître avec émotion. Il leur remettait un petit paquet, et surtout sa visite
rappelait les jours heureux, les scènes de la vie de famille. Un grand nombre de croyants
communièrent dans la boue.
Sur toute la profondeur des lignes, c’était la même activité religieuse, plus complète à
mesure que le terrain se faisait plus calme. B. E…, aumônier de division, entre dans une
grange où les brancardiers sont en train de masser les pieds des éclopés. Çà et là on
l’appelle ; il se glisse comme il peut et s’étend sur la paille, à côté des malades, pour
recevoir leur confession. Dans la nuit il revient avec sa table, son calice, sa chasuble.
Ceux qu’il réveille, sur qui même il marche, s’impatientent. « Allons, les gars, c’est
pour la messe de minuit. » La bonne humeur prend le dessus. Le prêtre, avec ses bottes et
sa grande chasuble dorée, se tient debout devant l’autel, dans la paille. Tous entonnent
avec lui le Noël chrétien, et puis son allocution ranime les vieux souvenirs. Qui n’a pas,
au lointain de son âme, un porche d’église illuminée au fond d’un village sur lequel tombe
la neige ? Il s’y joint la douce voix d’une mère et notre main dans sa main. Beaucoup en
célébrant la naissance de l’Enfant Dieu songeaient à leur dernier-né. Les soupirs, les
pleurs, le courage des femmes françaises (de tous âges) étaient présents dans cette grange
glaciale. Pour quelques-uns, c’était la plus tragique veillée des armes.
L. L…, aumônier de division coloniale, raconte comment il officia au fond d’une étable, à
côté de deux vaches somnolentes : « Les assistants devaient se battre au sortir de la
messe, dans des conditions telles que la plupart y resteraient. J’étais très ému en leur
, au son du canon, le mot Emmanuel, Dieu est avec nous.
Presque tous communièrent, officiers, soldats pêle-mêle, le général Reymond à leur tête, à
qui je devais fermer les yeux le lendemain même, frappé de trois balles. » (Impressions de guerre de prêtres soldats, recueillies par Léonce de
Grandmaison.)
Les protestants firent leur office autant qu’ils le purent, petit cénacle grave,
simplifié. « Le jour de Noël, raconte l’un d’eux, nous nous sommes trouvés réunis dans un
grenier autour d’une table munie d’une couverture de coton, cinq soldats, dont un
prisonnier en prévention de conseil de guerre. Émouvante réunion pour tel d’entre nous
privé du culte en commun depuis des mois ! La confession des péchés, les passages
bibliques, prennent un relief particulier. Comme les mages d’Orient, nous avons vu
l’étoile s’arrêter au-dessus de l’étable. Puis, le culte terminé, le prisonnier dûment
raccompagné, les indifférents partis, nous avons rompu le pain dans une assiette, versé le
vin dans un gros verre, et sans liturgie, avec le seul récit de saint Matthieu, nous,
avons commémoré le plus grand don de l’histoire, nous unissant à nos parents dans
l’espérance, à nos amis dans l’amitié profonde, à nos ancêtres dans la foi. »
Mais, le plus souvent, les soldats calvinistes, trop isolés pour rien organiser,
entrèrent dans la chapelle catholique. Pourquoi les juifs eux-mêmes n’y fussent-ils pas
venus ? Ils ont donné ce Dieu au monde. Cette fête célèbre un souvenir de Judée, la crèche
de Bethléem, une première heure très pure. Et puis, aujourd’hui, sur les pentes du
Calvaire de France, Israël est mêlé aux enfants du Christ. L’église chrétienne ouverte à
tous, chante et prie devant tous, pour tous, sans demander à personne ses raisons. Chacun
y peut songer, s’attendrir, s’enchanter à sa guise, et quand le prêtre entame le Pater noster, qui donc fermerait son cœur ? C’est la prière authentique du
Christ. L’incroyant y trouve tous ses vœux formulés depuis deux mille ans. Comment se
refuserait-il la douceur de répéter avec la foule, avec les meilleurs, le long des
siècles, ce que son cœur lui suggère ce soir : Adveniat regnum tuum, Fiat
voluntas tua.
Beaucoup allèrent communier. Nul sourire de ceux qui, jadis, auraient aimé gouailler.
Chacun sentait que tout cela tournait au bien de la patrie. Qu’importe où nos camarades
prennent leur force dont bénéficie la maison commune ?
Au sortir de ces instants religieux, tous rompirent le pain ensemble. Il n’était si
pauvre famille qui n’eût envoyé à son soldat, fils, mari, parent, quelque victuaille. Le
plus grand nombre furent mises en commun. Banquet sacré, banquet du peuple, celui que
rêvait Michelet. Cette heure faisait le lien des âmes. En même temps que les personnes,
les doctrines, les opinions étaient là, coude à coude, et trouvaient à cette table un
foyer accueillant.
Ces soldats, depuis des semaines, venaient d’entrevoir ce que serait une existence sans
besoins et la véritable amitié. Rien n’est plus capable de niveler les classes que des
angoisses partagées, toutes choses mises en commun, et la mort continuellement affrontée
ensemble. Les privilégiés de la veille se voyaient dépouillés, devenus chacun unus multorum, un dans la foule, mais en même temps débarrassés, purifiés, guéris
de la sécheresse de cœur. Ils reconnaissaient chez ceux qu’ils avaient jusqu’alors tenus
pour des inférieurs et dont ils suspectaient les doctrines, une admirable profusion
intérieure, l’absolue prodigalité de soi. Ils se sentaient initiés à la bienveillance
universelle, au bonheur de reposer parmi des compagnons d’armes. La seule idée qu’on
pourra être enterrés ensemble ne crée-t-elle pas une sorte de parenté ? Un monde d’idées
nouvelles, ou plutôt de sentiments s’agitaient. Les protestants et les catholiques se
croyaient revenus au temps de la primitive Église. Un secteur avec ses tranchées et ses
cagnas ressemble beaucoup à ces petits réduits qu’étaient les premières communautés,
groupées dans les catacombes, dans un pauvre faubourg, et dont les fidèles, plus unis que
des frères, vivaient de la même foi et des mêmes espérances. Enfin les misères de la
guerre produisent une vie en commun, un collectivisme de la tranchée. Cela touchait les
révolutionnaires. Le socialisme est sorti de la misère. Ils disaient : « Nous vivons, sous
la mitraille, en République sociale. Si l’on prolongeait cette fraternité, il n’y aurait
plus besoin de lutter les uns contre les autres… »
L’horreur du présent rejetait tous ces hommes vers l’avenir, le leur ou celui de leurs
enfants. Ils mêlaient leurs rêves, leurs plaintes, leurs plaisanteries et tout le
répertoire de leurs chansons. La plus grossière même, s’il en est, ne choquait personne.
On connaît le camarade qui l’entonné ; on l’a vu souffrir, être un brave ; on sait que son
âme est simple, pure, fraternelle, Tout s’achevait et s’épurait dans la Marseillaise. Arrivés à la strophe sublime, « Liberté, Liberté chérie », beaucoup,
en chantant, regardaient leur voisin chanter et croyaient recevoir de lui une promesse
fraternelle, un consentement à toutes les idées. Cette nuit était pleine d’espérance et de
réconciliation. Il était impossible qu’il n’y eût pas une compensation à tant de maux. Une
épreuve si effroyable devait rendre les gens de l’arrière meilleurs, comme ils se
sentaient eux-mêmes. Sans doute, on vivait des jours bien misérables, mais tous croyaient
à la vertu souveraine de leur sacrifice. S’il est un camelot du roi à ce banquet et qu’il
entonne son chant d’allégresse et de lutte, le refrain prophétique s’élargit, gagne toute
la table :
Les convives de cet immense banquet se virent, s’écoutèrent, se reconnurent et se
justifièrent. La France comprit l’unité de son cœur. Au cours de cette nuit qui mérite de
demeurer comme une cime dans l’histoire religieuse de l’humanité, l’âme déploya ses ailes
au-dessus du corps sacrifié. Ils crurent leur rêve réalisé.
Le lendemain des milliers de lettres, où ils avaient recueilli en hâte leurs émotions,
venaient raconter à tout le pays comment les soldats de la France avaient entrevu le règne
de Dieu sur le champ de carnage.
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