Chapitre iv
Les protestants
Il y a dans l’armée soixante-huit aumôniers protestants, et puis, épars dans les rangs,
trois cent quarante pasteurs, officiers ou soldats, qui peuvent à l’occasion, sans titre
ni facilités, distribuer leur parole.
Chiffre bien faible, mais dans toute la France, qu’y a-t-il de pasteurs ? Un millier, de
toutes confessions. Même en temps de paix, leurs fidèles, ceux du moins des petites
villes, ne les voient que par intervalle, au passage, quelques heures. Dans la religion
réformée, les sacrements pour lesquels le prêtre serait indispensable n’existent pas. Le
grand secours, c’est la Bible.
« À l’armée, me dit un pasteur, nous ne sommes pas organisés pour dresser un autel et
dire ces messes catholiques en plein air d’un si puissant effet. Nous ne disposons pas de
vos belles liturgies. Mais nous avons la Croix du Calvaire et puis la Parole. »
Approchons-nous, écoutons, tâchons de saisir les nuances belles et profondes qui
distinguent la haute vie spirituelle des protestants à la guerre. Au milieu des prêtres
catholiques s’épanouissait le sentiment du surnaturel avec des effets et
visibles ; maintenant nous entrons parmi des pasteurs plus graves, plus pieux, plus
exemplaires que le commun des hommes et qui ont pour objet l’exaltation morale.
Un protestant qui veut me faire comprendre l’esprit des pasteurs à la guerre, me décrit
l’un des plus aimés : « Le pasteur Nick, blessé à l’ennemi, est une espèce de
géant, un blond aux yeux bleus, que nous avons toujours vu dévoué à toutes les causes.
Il appartient au christianisme social, voisin du Sillon, qui veut
rendre la vie terrestre possible et établir dans l’humanité le règne de Dieu. Au milieu
de ses paroissiens, il avait institué une « fraternité ». Il n’a l’esprit sectaire en
aucune façon ; il engrène toujours avec le voisin. En même temps qu’il collabore au
mouvement social, il est un de nos pasteurs les plus zélés, et il se relie en pensée à
toutes les belles figures qui sont dans l’Église catholique. Aujourd’hui, à la fois
aumônier et soldat, il est tellement attiré par ceux qui sont au premier rang ! Il
trouve les paroles les plus délicates pour les blessés, de la tendresse et des
consolations pour chacun. Il est tout optimisme, absolument convaincu que tout doit
contribuer au bien de ceux qui aiment Dieu et qui veulent le réaliser. La parole, Son âme bénit l’Eternel, explique le genre de sa vaillance. Il a une âme
qui est un psaume. »
La vie familiale des pasteurs, en se mêlant à leur vie sacerdotale, a fourni au cours de
ces deux années de beaux traits que les fidèles recueillent comme des leçons et des
exemples, pour supporter vaillamment les angoisses de la guerre.
Le pasteur Camille Rabaud, vieillard plus qu’octogénaire, de vieille souche cévenole,
avait deux petits-fils. L’aîné tombe au champ d’honneur. « Sa mort m’encourage, écrit le
cadet ; désormais nous serons deux. » A son tour, il est frappé ; alors, le vieillard se
présente au Temple et veut monter en chaire. On cherche à l’arrêter. Dans son grand âge,
un tel effort ! Il répond : « Ils ont marché, je marcherai ». Il prêche, il tire argument
de ses morts pour réconforter les fidèles de Castres. Et de même, à Nîmes, le pasteur, le
vénérable M. Babut, ayant perdu un fils, cherche à faire de sa douleur la consolation des
autres. M. Babut est ce pasteur qui, au début de la guerre, écrivit la lettre la plus
noble, d’une honnêteté poussée jusqu’à la candeur, au pasteur Dryander, et qui reçut de
cet Allemand, prédicateur attitré de Guillaume, une réponse hideuse de pharisaïsme. Son
fils tombé au champ d’honneur, il prêcha un sermon admirable de foi et de force d’âme. Les
catholiques étaient venus l’entendre avec les protestants. Je crois bien que tous
pleuraient. Un témoin m’écrit que ce fut pour Nîmes, et vous savez que les luttes
religieuses y sont vives, un jour, non pas d’union, mais de communion sous les espèces de
l’espérance et de la souffrance5.
Un autre pasteur, aumônier de l’armée, M. Gounelle, a perdu son fils. Pensant à ce jeune
héros et à ses camarades, il écrit dans une lettre que j’ai sous les yeux : « Cette guerre
a parfois renversé les rôles. Nous les élevions, ces petits, en temps de paix : ce sont
eux maintenant qui sont nos grands et qui nous élèvent ».
La pensée est bien belle et de la plus touchante humanité. Nous sommes sur les sommets de
la vie morale.
Quelles sont les idées qui semblent les plus puissantes pour vivifier les protestants
dans cette guerre ? De quoi se compose leur trésor propre au service de la patrie ?
D’abord, ils aiment l’Alsace6. Un grand nombre d’eux en sont originaires. C’est un fait puissant, qui met dans
leur patriotisme un ferment spécial. « Depuis un demi-siècle, me dit un pasteur d’origine
alsacienne, nos âmes d’exilés souffrent comme d’une impiété des divisions de notre pays
qui prolongeaient les souffrance de l’Alsace et semblaient même les négliger. » Pour la
délivrance, il fallait mettre au-dessus de tout l’idée de patrie. Les originaires
d’Alsace, Français de la même manière que les habitants de Nantes ou de Marseille, ont en
plus un besoin personnel de la victoire, un intérêt immense à l’écrasement de l’Allemagne.
Ils luttent contre une oppression qui leur refuse le droit d’épanouir leur nature la plus
complète.
De ce point de vue alsacien, les protestants s’assurent que la cause des Alliés est la
plus juste pour laquelle on se soit jamais battu. Et cette vérité fait leur second
réconfort. Contraints à défendre la liberté de la France, nous luttons du même coup pour
la libre respiration des petits peuples. Sans cette certitude, beaucoup de protestants
seraient bien troublés et comme paralysés, incapables d’agir. Ils n’auraient pas suivi
aisément le drapeau de leur pays dans une guerre d’agression.
« Mon cœur de citoyen n’est pas inquiet, écrit le sergent Pierre de Maupeou, tué à
vingt-cinq ans, mais mon cœur de chrétien l’est souvent. Il y a deux sentiments
incompatibles qui s’agitent en moi, je ne crains pas de le dire. La morale des hommes
n’est pas celle de Dieu… »
Ce sergent du génie est un brave entre les braves. Ses deux citations à l’ordre de
l’armée en témoignent. Mais c’est un chrétien à scrupules. Il a participé à une action que
relate le communiqué officiel du 8 février 1915 : « … une tranchée allemande bouleversée
par une mine et dont les défenseurs ont été pris ou tués ». Là-dessus, il médite : « C’est
une dure mort, comme disent les mineurs, que celle que nous provoquons ! L’Évangile a
dit : Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée… Pour ne pas défaillir à certains
moments, il faut que je sois certain de défendre la plus juste et la plus belle des
causes ». (Mémento de Pierre de Maupeou, tué au cimetière
d’Ablain-Saint-Nazaire, le 28 mai 1915.)
Ils sont nombreux, ces protestants qui, voyant une opposition entre la guerre en soi et
la pensée de Dieu, cherchent à la résoudre dans leur conscience7. Il ne faut pas se venger, il faut pardonner à ses ennemis ; sans doute ! mais la
vie du Christ fut un combat pour que la terre n’appartînt pas aux brigands, et ce
précédent les persuade qu’ils ont su concilier le devoir divin et le devoir humain. Leur
solution parfaite, je la trouve dans une lettre d’Olivier Amphoux, docteur en droit,
étudiant en théologie protestante, qui, peu avant Vassincourt, où il tomba le 5 septembre
1914, écrivait : « L’heure de la grande bataille approche. Le général de division nous l’a
déclaré lui-même ce matin, et ce sera la bataille décisive. On peut prier Dieu » non pas,
ce qui serait allemand, pour telle armée plutôt que pour telle autre, mais pour la
sauvegarde de la justice8 ».
Enfin, c’est leur troisième réconfort, ces protestants se battent pour conquérir la paix
dans le monde et dans les âmes. Continuellement je trouve sur leurs lèvres en formes
diverses cet appel à l’avènement de l’Évangile. Francis Monod9, qui appartient à un groupe pieux intitulé les « Volontaires du Christ », parti
comme sous-lieutenant au 33e d’infanterie, écrit : « La
guerre ! mais il me semble que plus que jamais nous travaillons pour la paix. Quand
l’unité factice, qui s’est formée à nos côtés il y a quarante-quatre ans, sera dissoute…
la France, à la tête du progrès et de la liberté, comme toujours, travaillera
efficacement pour la paix du monde… De cette guerre résulteront de grandes choses pour
notre patrie, pour l’œuvre qui doit s’accomplir en elle et par elle. La guerre actuelle,
ô miracle ! servira la cause de l’évangélisation du monde dans cette génération. Elle
contribuera à réveiller l’Église, à unir ses membres. »
(Cité par M. Raoul
Allier, « Avec nos fils sous la mitraille ».) Et le jeune Gustave Escande, de la Fédération Universelle des Étudiants chrétiens, écrit à ses amis :
« Il m’est très doux de penser que des centaines de milliers de jeunes gens dans
le monde luttent comme moi pour arriver à l’idéal que nous nous sommes composé : “Faire
le Christ Roi”. »
Mais la voix de ces jeunes lévites du droit n’est nulle part
mieux persuasive que dans la prière que voici, d’un petit soldat protestant du pays de
Monthéliard, qui mourait à l’ambulance de la gare d’Ambérieu.
Seigneur, disait-il, que ta volonté soit faite et non pas la mienne. Je me suis
consacré à toi dès ma jeunesse et j’espère que l’exemple que j’ai cherché à donner aura
servi à te faire glorifier.
Seigneur, tu sais que je n’aurais pas voulu la guerre, mais que je me suis battu pour
faire ta volonté ; j’offre ma vie pour la paix.
Seigneur, je te prie pour tous les miens. Tu sais combien je les aime : mon père, ma
mère et mes frères, mes sœurs.
Seigneur, rends au centuple à ces infirmières tout le bien qu’elles m’ont fait ; je
suis un pauvre, moi, mais toi tu es le dispensateur des richesses. Je te prie pour eux
tous. (Cité par M. le pasteur John Vienot dans Paroles françaises
10).
Cette prière, d’une grandeur paisible, où il avait mis ses dernières pensées, le petit
soldat la répétait si souvent que la sœur catholique qui le soignait la recueillit et
l’envoya à la famille en deuil. Geste touchant d’une religieuse qui a reconnu des accents
pleins de la charité à laquelle ses vœux la consacrent. Que ces deux enfants du génie de
la France soient bénis !
Ainsi, du rachat de l’Alsace et de l’amour de leur terre natale, les huguenots de France
élargissent leur vœu jusqu’au rachat de l’humanité, et, par ces trois motifs de liberté,
de justice et de paix, s’élèvent à l’héroïsme guerrier.
Henri Gounelle, qui devait tomber le 15 juin 1915 dans la tranchée de Galonné, écrit le 8
juin à son père :
Je pars demain aux tranchées. Croyez bien que j’ai l’intention de revenir. Si pourtant
il fallait rester là-bas, je fais dès maintenant le don de ma frêle existence à la cause
qui secoue notre patrie d’un spasme héroïque et divin11. (Lettre communiquée.)
A la veille de l’offensive de Champagne, où il allait être tué le 6 octobre 1916, le
sous-lieutenant Maurice Dieterlin, ancien élève de l’École des Chartes, envoie à sa
famille ses dernières paroles :
Je vis le plus beau jour de ma vie. Je ne regrette rien et je suis heureux comme un
roi. Je suis heureux de me faire casser la figure pour que le pays soit délivré. Dites
aux amis que je m’en vais à la victoire le sourire aux lèvres, plus joyeux que tous les
stoïques et tous les martyrs de tous les temps. Nous sommes un moment de la France
éternelle. La France doit vivre, la France vivra.
Préparez vos plus belles toilettes. Gardez vos sourires pour fêter les vainqueurs de la
grande guerre. Nous n’y serons peut-être pas : d’autres seront là pour nous. Vous ne
pleurerez pas. Vous ne porterez pas notre deuil, car nous serons morts le sourire aux
lèvres et une joie surhumaine au cœur. Vive la France ! Vive la France !
Quelle ivresse ! J’ai vécu ce soir l’heure merveilleuse de ma vie, celle pour laquelle
j’étais préparé dès ma naissance. J’estime que j’ai eu toutes les joies de la terre,
tout le bonheur humain, et que je puis m’en aller paisible. Je n’appartiens plus à mon
père, à ma fiancée, à mes études, à mes goûts. Je suis la chose de mon colonel. Il peut
faire de moi ce qu’il voudra. Il peut me tenir dans sa main comme une balle et me lancer
où il voudra… Comme le sacrifice est facile et comme vos enthousiasmes aussi rapides que
vos découragements, sont loin de nous, incommensurablement loin, aussi loin que les plus
lointaines étoiles le sont de notre planète !…. » (Lettre communiquée.)
Et, dans une de ses dernières lettres, le caporal Georges Groll, secrétaire de l’Union chrétienne des jeunes gens de Paris, et qui va mourir à l’ennemi
près de Souchez, le 9 juin 1915, écrit à son père, M. Groll, boulanger, rue
Pierre-Lescot :
On ne m’envoie pas me faire tuer ; je vais combattre, j’offre ma vie pour les
générations futures. Je ne meurs pas, je change d’affectation. Celui qui marche devant
nous est assez grand pour que nous ne le perdions pas de vue. (Lettre communiquée.)
Quelle image, que l’on croirait pétrie par un Michel Ange ! Ces protestants, quand nous
voyons leurs temples qui nous glacent et leurs prêches, toujours sur la morale, nous
semblent des esprits calmes et modérés, raisonneurs au point qu’à les comparer avec les
héros catholiques dont nous avons décrit les états de conscience violents et l’ivresse
joyeuse, nous songions d’abord à parler de leur philosophie plutôt que de leur religion ;
mais apprenons à mieux les connaître par l’amitié et l’admiration que nous inspirent de
tels actes et de tels cris sublimes.
Maurice Rozier, aspirant d’infanterie, écrit : « Dimanche, mai 1915. — Tous trois, mon
capitaine, l’aumônier et moi, nous avons eu un culte sur la falaise qui domine la vallée
riante de l’Aisne, tandis que les Allemands bombardaient un aéro sur nos têtes. « Ma grâce
te suffit, Saint Paul, dans ses dangers épouvantables, trouve la paix dans la grâce de
Dieu », tel fut le thème simple de la méditation… » Rien de plus. L’image de ce petit
culte nous touchait, mais n’avait pas de sens pour nous. Ailleurs, dans la vie du jeune
Escande, nous lisions que privé de voir l’aumônier protestant, il aimait à entrer dans la
petite église catholique de Courtemont, où, caché derrière un pilier, il se tenait dans le
silence et le recueillement. Et là encore, une minute, nous cherchions à distinguer ce
jeune chrétien dans son ombre… Aujourd’hui, nous comprenons leur vie intérieure et nos
parentés se révèlent. Mêmes racines profondes dans la chrétienté et deux floraisons
glorieuses.
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