Chapitre premier
Nos diversités disparaissent au 4 août 1914
On n’a jamais vu, dans aucune époque, une armée aussi frémissante d’intelligence et de
rêve que la nôtre durant cette guerre. Toutes nos sagesses et toutes nos folies ont été
mobilisées avec toute la nation. Il y avait de quoi faire sauter la discipline et les
cadres. Eh bien ! tout a servi, le meilleur et ce que notre sagesse d’avant-guerre
appelait le pire. Nous avons vu entrer en campagne, au profit du salut public, toutes les
forces morales, qu’elles prissent naissance ici ou là, dans une religion, dans une
philosophie ou dans une éducation ; tout se révéla excellent pour nourrir les âmes, et
cette armée remplie de nos contradictions furieuses s’est montrée, face aux Allemands,
unie et tout éblouissante de beauté spirituelle.
Comment ce miracle eut-il lieu ? Comment naquit cette spiritualité guerrière ? Vous vous
souvenez que ce fut d’abord sous un grand coup d’enthousiasme.
Le génie de la France sommeillait sur un oreiller de vipères. Il semblait qu’il allât
périr étouffé dans les nœuds dégoûtants de la guerre civile. Mais les cloches sonnent le
tocsin, et voici que le dormeur se réveille dans un élan d’amour. Catholiques,
protestants, Israélites, socialistes, traditionalistes, soudain laissent tomber leurs
griefs. Les couteaux de la haine, par enchantement, disparaissent. L’innombrable querelle
sous le ciel livide fait silence. Chacun dit : « Je ne me mettrai pas » fût-ce par une
pensée secrète, en travers de rien qui travaille au salut de la patrie. » Le prêtre songe
de l’instituteur et l’instituteur du prêtre : « Puissé-je m’être trompé, chaque fois que
j’ai douté de celui qui m’a méconnu. » Et tout Français qui voit le fils de son adversaire
monter dans le train et prendre le chemin de la frontière, forme dans son cœur des vœux
pour le jeune soldat et salue ses parents.
C’est un sursum corda ; c’est la levée des âmes. C’est bien plus, c’est
dans chaque âme la mobilisation des forces secrètes.
Au fond des églises, les cierges flamboient ; des foules s’y pressent. Le temple
protestant retentit des prêches ; la vieille synagogue » de ses chants de douleur. Et
celui qui passe, sans y pénétrer, devant les sanctuaires, les bénit du moins de toute sa
raison. Maisons de foi et de secours, puissiez-vous aider les soldats de la France !
Les socialistes s’assemblent, interrogent les faits et délibèrent. Ils reconnaissent que
la justice est dans le camp des Alliés et décident unanimement de servir la France au nom
de la République sociale.
Plus une parole de mépris, de méfiance ! Chacun dénombre avec une ardente sympathie les
ressources de son adversaire de la veille. Que l’abbé Sertillanges et le pasteur Wagner
préparent leurs discours ; que le père Vaillant rallume sa vieille flamme blanquiste ;
qu’Albert de Mun nous donne jusqu’au bout son cœur : nous sommes en péril de mort. Tous
les prophètes qui voudront durant la bataille élever leurs mains vers le ciel, nous sommes
prêts à soutenir leurs bras.
Heures saintes de la Marne ! Nul ne voyait de salut que de tous ensemble. On s’aimait.
Mais cette première union n’eut été qu’une surprise du cœur, impuissante à durer, si
l’esprit de l’armée n’était venu continuellement déferler sur l’arrière, et guider,
assainir, unir l’esprit des non-combattants.
Après la Marne, commence une guerre morne, épaisse, privée de mouvement. Pour des
semaines, des mois, des années, nos soldats, immobiles dans des trous, sont réduits au
rang de terrassiers et de manœuvres douloureux. Ils eussent dû s’anéantir dans la botte et
dans le pur machinisme, mais ils pensent. Ils lisent, causent, méditent, rêvent et surtout
ils souffrent. « La bête la plus rapide pour nous mener à la perfection, dit l’un d’eux,
c’est la douleur. » Jamais aucune armée n’a autant vécu par l’âme. Et leur âme, nos
soldats nous renvoient par des millions de lettres sublimes qui, depuis deux ans,
fournissent à la France son pain spirituel.
Ne souhaitez-vous pas qu’un jour on les recherche dans toutes les familles, qui les
amassent comme des trésors, et qu’on les étudie pieusement ?
C’est le moyen de connaître la vie intérieure de chacun de nos soldats, le secret du
ressort héroïque de la France.
Ces lettres innombrables, peut-être un million chaque jour, tracées d’un crayon pâle sur
des papiers mouillés, sont des flammes. Leur corps matériel n’existe guère. Souvent la
syntaxe, l’orthographe, le vocabulaire n’en valent pas mieux que l’encre, le crayon, le
papier, mais quelle émotion et quelle vérité ! Elles nous permettent de mesurer la
chaleur, le bondissement ou la dépression des âmes.
Dès maintenant, j’ai tâché de les interroger.
Naturellement, il en est de faible résonance, de couleur indécise. Mais si l’on s’attache
dans ce prodigieux pêle-mêle aux états d’esprit fortement accusés et si l’on s’applique à
les classer par familles, quel document psychologique ! Combien de textes qui méritent de
devenir classiques ! C’est la vie morale des Français à la guerre exposée dans sa
prodigieuse richesse. Un ciel étincelant d’étoiles. Nous montons et descendons les degrés
qui mènent de la froide résignation au désir du sacrifice. Nos soldats acceptent tous les
risques pour la France avec une douloureuse soumission ou parfois d’un élan qui peut aller
jusqu’à l’enthousiasme. Nous allons voir comment les secoururent leurs diverses croyances,
religieuses ou philosophiques.
Il ne s’agit pas que j’affirme que tout soldat soit admirable. Encore moins je prétends
que parmi les meilleurs tous se rendent compte de leur inspiration propre et de la source
qui nourrit leur dévouement. Mon plan est de m’attacher aux variétés excellentes et d’y
mettre en lumière les figures typiques.
D’autres, plus tard, feront mieux. Pour la gloire du génie français, essayons un premier
débrouillement.
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