Achille du Clésieux46
Les poètes pleuvent pour l’heure.
Borate, cœli, et nubes pluant
justum.
Le poète est presque aussi rare que le juste. Hier, c’était
l’éclatant et cordial Saint-Maur47 que je vous présentais par
la main. Aujourd’hui, ce sera Achille du Clésieux, l’auteur
d’Armelle
48. Enfin
Richepin, l’auteur de la Chanson des Gueux
49, une pousse
de l’arbre vigoureux et immortel qui s’appelle Mathurin Régnier, et qui vient d’être
condamné en justice, hélas ! pour avoir été trop Matliurin
Régnier par l’expression, en ce prude temps de République où l’on
publie impudemment des livres athées, comme les Dialogues philosophiques
de Renan, par exemple, et qu’on ne poursuit pas !
Mais laissons ces choses que le temps emportera. La seule qu’il n’emporte point, c’est
le talent, quand on en a.
Comme Saint-Maur, dont il doit être, à bien peu d’années près, le contemporain, Achille
du Clésieux porte aussi sur son front la flamme, l’inextinguible flamme de 1830. Il est
de l’époque qui fut la jeunesse, ardente et féconde, de ce siècle, déjà décrépit.
Littérairement, car il n’en est pas à ses débuts poétiques, nous le connaissions. — La
Bretagne le compte dans ce groupe de poètes qui s’ouvre à Brizeux et se ferme à La
Morvonnais. — Achille du Clésieux est de la vieille garde des poètes qui avaient le feu
sacré, comme les grenadiers de Napoléon. Aujourd’hui, il nous donne un poème de ce
temps-là, — un poème d’âme, — d’une inspiration qui n’est plus guères l’inspiration de
ceux qui ont encore la prétention d’être des poètes… Ceux-là, qui sont une bande, et
oui, malheureusement pour eux ne sont pas des bandits, appelleront, je n’en doute pas,
s’ils ont a en parler, l’auteur d’Armelle un romantique attardé. Mais
qu’il les laisse dire ! la poésie ne se mesure pas à la mesure du temps. L’autre jour,
un critique, d’un sentiment très ému sur ce poème d’Armelle, Pontmartin,
se demandait, et, disait-il, avec mélancolie, ce qu’aurait été le
succès d’Achille du Clésieux si son poème d’aujourd’hui avait été publié dans les beaux
jours du romantisme, dans cette période de seize années, qui va des Premières
Méditations à Jocelyn. Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’il
aurait été, car rien n’est plus traître que le destin des livres, bête comme tous les
destins. Il n’y a que la Providence de spirituelle. Mais ce que je sais, et surtout ce
que je veux voir, c’est le poème en soi, — et non pas l’accueil du
public. Applaudi de 1830 à 1845, il n’aurait pas plus de valeur que délaissé en 1876.
C’est le même poème, les mêmes sentiments, la même manière de les exprimer. La Poésie
est une Immortelle. Le vieux Villon, quand il est poète, est aussi jeune que Lamartine ;
et s’il n’y a pas succès quand il y a poète, c’est une raison pour que la Critique soit
plus méprisante contre l’opinion qui ne pense pas comme elle, et qui en jugeant usurpe
sa place, et pour que le poète soit plus fier.
Achille du Clésieux n’est pas un jouvenceau poétique, et la Critique ne doit pas avoir
pour lui des sentiments de jouvencelle attristée. C’est un homme, et il a vécu, et c’est
même tant mieux, pour sa poésie, qu’il ait vécu ! Ceux qui ont le plus goûté aux fleurs
amères et aux poisons de la vie parmi les poètes, sont les plus puissants. Les poètes
jeunes, à pressentiments plus qu’à expériences, ont un charme moins pénétrant et moins
fort que les profonds poètes du souvenir. Pourquoi Dieu l’a-t-il voulu ainsi ? La vie
n’est belle et touchante qu’en se retournant, et elle le devient… de ce qu’elle est
perdue ! Pour des créatures de passage comme nous, qui ne seront peut-être plus demain,
l’accent désespéré ou résigné — au fond, si on veut bien y penser, la même chose, — est
l’accent qui doit remuer le plus les cœurs !
Achille du Clésieux les remuera certainement, et je suis sûr que, déjà, il les a
remués. Il ira trouver les âmes d’élite dans leur isolement ; car les âme d’élite sont
toujours isolées. Mais quant à ce qu’on appelle un succès littéraire, — un violent
retentissement de publicité, — j’en suis moins sûr que d’un succès intime, avec
l’abaissement universel de nos esprits et de nos mœurs. L’auteur
d’Armelle est, avant tout, un poète de sentiment, — une de ces
sensibilités d’organisation qui semblent penser moins avec la tête qu’avec la poitrine.
C’est l’accent du cœur qui le met à part des poètes d’un temps où l’âme se retire de
toutes choses devant la sensation et la matière envahissantes… Naturellement, un pareil
poète doit être plus ou moins méconnu à une époque vide et pédante où lord Byron
lui-même paraît affecté, Lamartine vague, et Alfred de Musset négligé ; car c’est là
l’opinion qui commence à courir parmi ceux qui se croient les forts de la littérature
actuelle, parmi les poètes matérialistes et réalistes de notre décadence littéraire.
L’auteur d’Armelle n’a rien de commun avec la nouvelle génération qui a
surgi depuis quelques années. Mais ce n’est pas une vieillesse, cela… Au contraire ! Il
n’est point un parnassien ; parnassien, nom païen qui dit tout ! Il n’est, lui, ni un
sonnettiste, ni un ciseleur, les deux petites
choses populaires, pour l’instant, en littérature. Ce n’est pas plus un technicien de
rhythme qu’un descriptif, qui croit que calquer la nature sans y ajouter rien de l’âme
humaine, c’est la peindre… Ce n’est point, enfin, un de ces objectifs,
comme ce coucou de Gœthe en a pondu dans le nid de la France, depuis le Victor Hugo des
Orientales jusqu’au Théophile Gautier d’Émaux et Camées
et à Leconte de Lisle. Achille du Clésieux a l’accent des vrais poètes, qui est un
accent passionné. Certes ! il n’a point, et qui l’a donc maintenant ? l’accent tout
puissant d’amertume et d’ironie de l’Ajax poétique qui s’appelle lord Byron ; mais il
n’en a pas moins l’accent du désespoir de la vie, sans lequel nulle grande poésie ne
peut exister, dans ce monde où l’idéal entrevu nous fuit de toutes parts !
Il l’a, cet accent, — adouci, plaintif et calmé ; mais il l’a… Comme Lamartine, il est
un poète de grande inspiration spiritualiste et religieuse, et, disons-le, soit qu’il
l’imite, soit qu’il lui ressemble, il procède évidemment de ce beau génie. Son esprit, à
l’origine de sa vie, a dû être trempé dans cet attendrissement dont Lamartine pénétra
tout son siècle, au temps de sa jeunesse, quand, après le sang qu’avait fait couler ce
terrible poète de Napoléon Bonaparte, ce fut au tour des larmes de couler… A ce moment
unique dans l’Histoire, toutes les imaginations faites pour la poésie s’imbibèrent de
celle-là, inconnue dans la littérature française, car avant Lamartine, excepté La
Fontaine, en quelques vers trop rares, mais divins, quel poète français avait vraiment
rêvé ?… Les voluptueuses fatigues d’André Chénier lui-même, en ses sensuelles
Elégies, ne sont pas des rêveries comme celles que Lamartine apprit à
la France… L’auteur d’Armelle dut boire avec délices de cette rosée
céleste, et son esprit, qui était fait pour elle, n’a pas cessé, par tous ses pores, de
l’exhaler. Il est resté, toute sa vie, un lamartinien. Seulement, ce lamartinien a
l’avantage, sur tous les autres lamartiniens, pour qui Lamartine fut une Circé, qu’en
lui quelque chose résista aux enchantements du poète, et ce quelque chose fut mieux que
le talent ; ce fut la conscience et la foi. Le granit breton ne fut pas entamé. Il
casserait toutes les baguettes magiques… Lamartine, tout religieux qu’il fût dans les
racines même de son être, enivré par les idées amollissantes de ce lâche siècle trébucha
et tomba souvent dans un christianisme faux. Achille du Clésieux, qui n’est pas
seulement religieux, mais catholique, est resté ferme dans sa croyance et dans la
vérité, malgré les orages de son âme et les entraînements d’une imagination qui est
toujours un danger… Quand on vient de lire le poème d’Armelle, il est
impossible de ne pas penser au poème de Jocelyn ; Jocelyn,
ce chef-d’œuvre, dont le héros seul fait tache souvent dans la
splendide lumière du poème, tandis que le héros d’Armelle fait toujours
lumière dans le sien !
Telle est la différence suprême, qu’il faut d’abord noter, entre ces deux poèmes, qui
ont des analogies que j’indiquerai tout à l’heure. Si le génie de l’expression rayonne
davantage dans Lamartine, si le pathétique de la passion et des larmes est incomparable
dans son poème sublime où la nature muette, après les cris qu’y pousse la nature
vivante, est peinte avec plus de relief et plus de grandeur que dans Virgile, — et par
la raison que la nature vivante s’empreint sur cette nature muette pour la spiritualiser
et la transfigurer, — la supériorité morale appartient pourtant à du Clésieux, et la
supériorité morale n’est pas une chose indifférente ou vaine en littérature. Byron
lui-même l’admirait. Byron, accusé d’être immoral par tous les Tartuffes de
l’Angleterre, n’admettait pas les esthétiques athées que nous admettons très bien
maintenant, et qui, moins polis que Platon, jettent, sans couronne, la morale à la porte
de la poésie. Il a glorifié Pope, dans sa critique de Bowles, d’être un poète moral. Du
Clésieux, dans son poème, est resté jusqu’à la dernière page et jusqu’à son dernier vers
dans la beauté du sentiment chrétien le plus pur, et cette beauté s’ajoute à celle de
l’émotion humaine qui fait palpiter tout son poème, comme un cœur vivant…
Rien de plus simple que ce roman en vers qui pourrait bien être une histoire, et cette
simplicité est si grande que la donnée du poème peut se raconter en deux mots… Le héros
du livre, qui n’est pas nommé dans le poème, l’amant d’Armelle, est un Childe Harold de
ce temps où toute âme un peu haute est plus ou moins Childe Harold, et n’a pas besoin
d’aller au fond de toutes les coupes que nous tend le monde pour s’en détourner et
revenir à la solitude, — et pour s’essuyer, comme un enfant à la robe de sa mère, de ses
souillures et de ses dégoûts, à la Nature. Eh bien, c’est là que par un de ces hasards
vulgaires de la vie, le héros de du Clésieux tombe amoureux d’une jeune fille rencontrée
au fond des campagnes qu’il habite. Cette jeune fille n’est point à son niveau social.
Or, dans l’opinion de du Clésieux, comme dans la mienne, les lois sociales doivent peser
sur le destin des hommes. Le père et la mère de l’amant d’Armelle s’opposent justement à
un mariage qui serait une mésalliance. La mère mourante, et forte de sa mort prochaine,
arrache à son fils la promesse qu’il n’épousera pas celle qu’il aime. Elle meurt et le
laisse ayant promis, et désolé de sa promesse. Le poème, c’est l’histoire du déchirement
de cette âme entre son serment et son amour ; c’est l’affliction désespérée de l’idéale
et malheureuse Armelle ; et le dénouement de cette histoire c’est l’entrée au cloître de
la jeune fille qui, après cet époux impossible sur terre et qu’elle adore, n’a plus que
Dieu, cet époux après tous les autres : — Celui-là qui ne se refuse jamais à la main qui
se tend vers lui !… Écartez l’idée de Corneille, dont le grand nom écrase tout, mais
pourtant remarquez bien que c’est là la donnée — variée et simplifiée — du
Cid, le combat de l’amour et du devoir. Seulement, ce n’est pas ici le
combat entre l’amour et l’honneur tel que l’entend le monde ; mais le combat entre
l’amour et un autre honneur que le monde n’entend presque plus. On comprend encore — et
ce ne sera pas très long ! — l’honneur à la manière du Cid, l’honneur chevaleresque, qui
a l’épée au poing et qui venge un père outragé. On le comprend, parce que c’est
militaire, héroïque, de grande attitude aux yeux de la galerie, malgré la philanthropie,
nouvellement inventée, qui nous observe et qui nous châtre.
Mais la respectueuse obéissance à la volonté paternelle, et le sacrifice de sa vie, et
de celle pour qui on donnerait dix fois sa vie au serment qu’on a fait à une mère
mourante ; cet obscur et cruel devoir qui n’a pas, lui, d’attitude sculpturale et
plastique, est plus difficile à comprendre dans la noblesse de son humilité. Il faut
avoir le courage amer de le dire : la Famille, telle que le Christianisme l’avait
constituée, tombe, se détrempe et se fond dans l’égoïsme universel. Pour ma part, (horresco referens !) je connais, en ce moment, des fils, qui ne sont
pas des monstres, et qui disent avec une familiarité révoltante : « mon ami », quand ils
parlent à leur père, et, ce jour-là, ces imbécilles de pères les trouvent charmants !
J’en connais d’autres qui disent insolemment du leur : « le vieux », et sont trouvés
charmants par des fils comme eux, vils parricides, sans main !… Quand une société en est
là de ramollissement et de lâche mépris pour tout ce qui fut autrefois la force et la
dignité des nations chrétiennes, le sentiment filial comme on le rencontre dans
Armelle est bien près de n’être plus compris.
Et, tenez ! il en est si près, que le critique, très bienveillant pour l’auteur, dont
j’ai parlé en commençant, Armand de Pontmartin, estime que l’amant d’Armelle, ce héros
de la vie privée, qui a ses héros comme la vie publique, diminue, dans l’intérêt que lui
porte le lecteur, précisément de ce qui fait son héroïsme… Oui ! selon ce critique, qui
est chrétien pourtant et d’une noble race, fidèle aux anciennes traditions et aux
anciennes mœurs, il fallait que l’amour d’Armelle mis dans la balance avec le serment
fait à la mère l’emportât dans le cœur du fils, sous peine de disproportion entre le
motif du sacrifice et son objet ; et, le pourra-t-on croire ? c’est cette prétendue
disproportion qui choque tout ce que Pontmartin a de raison et de… prosaïsme dans
l’esprit, et qui lui paraît d’une exagération difforme ! Une pareille opinion, dont il
m’est impossible de ne pas m’étonner venant de la plume qui l’exprime, aurait peut-être
sa valeur si le poème d’Armelle, au lieu de s’adresser aux âmes, une à
une, dans l’intimité de chacune d’elles, était une œuvre dramatique, s’adressant à un
public en masse, c’est-à-dire à cette moyenne d’esprits qui ne regardent comme
vraisemblables et touchants que les sentiments dont ils sont capables. Dramatiquement,
elle serait discutable au moins. Mais poétiquement, littérairement, elle ne l’est pas.
Elle ne vaut pas qu’on s’y arrête. Le critique de la Gazette de France
pose, il est vrai, à l’amant d’Armelle, l’alternative de l’épouser, — elle, — ou de se
taire, — lui, — ce qui serait, du coup, la suppression du poème ; mais l’âme ne se prend
pas si vite et si facilement que cela dans le petit étau d’un dilemme. Elle y échappe
par sa passion même… et c’est là justement ce qui fait la poésie
d’Armelle et ce qui la rend incompréhensible aux esprits désorientés
dans l’horizon où cette poésie aurait toute sa puissance… « Ce n’est pas sur mon bras
perdu qu’il faut pleurer, — disait Saint-Hilaire à son fils, au coup de canon qui, avec
son bras, emportait Turenne, — c’est sur ce grand homme qui n’est plus ! » Et ce n’est
pas non plus sur la venue tardive du poème de du Clésieux dans la poussée des choses du
temps qu’il faut exprimer des regrets, mais sur la perte de ce grand sentiment chrétien,
mort comme Turenne, et qui serait nécessaire pour bien sentir cette poésie, austère et
attendrie à la fois.
Quant à la forme qu’elle a revêtue, cette poésie qui déroutera encore l’esprit byzantin
et blasé de ce temps par la simplicité de son expression et par la simplicité des choses
décrites, autant que par celle de son inspiration première, je l’ai déjà caractérisée en
disant que l’auteur, qu’il le veuille ou non, qu’il le soit d’imitation ou de nature,
est un lamartinien. Il a de Lamartine l’abondance fluide, la sinuosité, les contours
noyés, la facilité dans le rhythme et l’absence de toute matérialité dans la peinture,
la couleur puisée seulement et prise dans le sentiment, — ce qui est absolument le
contraire du procédé le plus en honneur parmi les poètes et les écrivains d’aujourd’hui.
La société, en se matérialisant, a tout matérialisé. Les arts plastiques, qui sont la
tyrannie de l’imagination et de la curiosité moderne, et qui ont pris parmi nous un
développement qui tient de la rage, les arts plastiques ont profondément modifié la
notion du style en le surchargeant d’ornementations et d’images, en le poussant aux
reliefs et à la couleur, qui est un relief de plus… On voudrait écrire en rondes-bosses
peintes, pour mieux entrer dans l’imagination. La langue de Racine a presque disparu, et
fait l’effet maintenant de ce spectre charmant de Francesca, dans un des poèmes de
Byron, à travers la main pâle de laquelle passe un clair rayon de la lune… Et ce n’est
pas dire pour cela que la langue de Racine dût être l’idéal — éternel et immobile — de
la langue poétique. Je constate seulement que cette langue n’est plus dans la
préoccupation littéraire, et que s’il y a un contemporain qui la rappelle encore, mais
en la faisant vibrer plus fort que Racine, c’est Lamartine, le souverain des poètes
français du xixe
siècle, et peut-être de tous les temps.
Les poètes que Lamartine a inspirés, — car tout grand poète fait semence de poètes,
— les Élisées qui ramassent le manteau du prophète et qui cherchent à s’entortiller dans
ses plis d’azur et de lumière, ceux, enfin, que j’appelle les lamartiniens, — comme, par
exemple, le poète d’Armelle, — ont contre eux maintenant le goût public,
qu’ils ont eu pour eux si longtemps. C’est la peinture, et la plus intense, qui domine
en littérature. Ce n’est plus la musique, l’intangible et divine musique de la poésie
lamartinienne, qui nous fondait si délicieusement le cœur dans la rêverie et semblait
vaporiser eu nous la réalité des douleurs, l’épaisseur noire des mélancolies…
L’auteur d’Armelle a ce don mélodieux du chant auquel on préfère une
poésie plus physique, et qui, pour arriver à l’âme, passe par un autre organe que
l’oreille. La poésie passe aujourd’hui par les yeux, — le plus sensuel des organes. Du
Clésieux est un poète à la voix pleine, harmonieuse, étendue, mais qui chante dans un
medium dont il ne sort jamais par ces éclats si magnifiques dans
Lamartine, qui, en sa qualité de génie poétique absolu, ayant tous les dons, a aussi le
don de peindre avec des puissances, des délicatesses et des chastetés de pinceau
véritablement raphaélesques, et quoique le musicien soit bien au-dessus du peintre dans
son génie. Le poète d’Armelle n’a pas ces qualités prodigieuses, mais il
en a de charmantes. Chez lui, le talent est moelleux et toujours ému. Chose rare, et
qu’il faut savoir apprécier ce qu’elle vaut, l’émotion que le poète ressent et qu’il
donne, cette émotion, contenue et continue, qui est le caractère de son poème, ne cesse
pas une minute, dans ce récit en vers de plus de trois cents pages. Il porte, d’une main
qui ne laisse rien déborder, cette coupe de larmes… Et elle est pleine jusqu’aux bords !
et on admire la pureté des larmes et la sûreté de la main !
J’ai dit maintenant ce que je pense de ce poème d’Armelle. C’est
d’ensemble que je l’ai vu et que je l’ai jugé. Je ne suis pas descendu aux détails. Je
n’ai pas voulu déchirer cet opulent et soyeux tissu pour y chercher quelques légers
défauts, quelques fils manqués ou rompus dans sa trame. Qu’importent les quelques
varechs que roule la vague, si la vague est bleue ! si l’azur de la mer où joue cette
vague n’en est pas troublé ! et je vous assure que la mer est toujours bleue, chez du
Clésieux… Laissons quelques vers faibles, sur tant de vers ! Toutes les puretés
s’engendrent. Il est impossible que le fond de la langue poétique ne soit pas pur quand
on a cette pureté dans l’inspiration. Je l’ai dit déjà ; c’est le premier mot et le
dernier de ce chapitre : Achille du Clésieux est un poète d’âme. Il l’est suprêmement,
— et il ne l’est pas que la plume à la main. Il l’est aussi dans la vie. Il est le poète
de l’action comme il est le poète du rêve et du souvenir. Ce lamartinien a l’instinct
des grandes œuvres comme il a l’instinct des beaux vers, et il l’a prouvé par des œuvres
chrétiennes immenses. Poète signifie faiseur ; il a fait ; il a agi ;
il a créé. Ses fondations ouvrières sont l’admiration de la pieuse Bretagne. Il a bâti
presque des villes, comme les poètes des anciennes mythologies. Mais sa lyre n’est pour rien là-dedans. Par la vertu de ce Christianisme qui peut tout,
le poète d’Armelle a été le seul socialiste pratique de
ce temps. Pendant que les autres, depuis Fourier jusqu’à Cabet,
enflaient et crevaient leurs bulles de savon, lui, du Clésieux, réalisait au profit des
masses pauvres, qu’il christianisait et auxquelles il donnait l’intérêt du travail, des choses superbes et solides, et dans l’exercice de sa
charité il montrait presque des facultés de gouvernement. Sous Louis XIV, elles
l’auraient fait au moins intendant de province, et sous Napoléon, peut-être ministre.
A-t-on assez cité le mot de Napoléon sur Corneille ? Corneille, avec tout son génie,
pouvait être un mauvais ministre, car, dire, et même sublimement, n’est pas faire. Mais
Achille du Clésieux a fait. Il faudrait un autre chapitre, plus long que celui-ci, pour
dire ce qu’il a fait. Et, d’ailleurs, à quoi bon ? Dieu l’a vu, et son noble pays le
sait !
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