Auguste Vacquerie
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Je tiens à le dire, et d’autant plus que l’auteur, en baisse depuis Les
Contemplations et ses dernières œuvres poétiques, se relève ici et semble
faire un de ces progrès qu’à son âge on ne fait guères plus… Je tiens encore à le dire
pour l’honneur de ma sagacité, parce que les trop rares critiques qui en ont déjà parlé
ont été absolument dupes du pseudonyme dont Victor Hugo s’est servi pour cacher son
aveuglante personnalité. Caprice ou calcul du génie (les caprices de Hugo sont assez
doublés de calculs) ! Victor Hugo, au lieu de signer ce livre : Mes premières
années de Paris
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fastueusement Victor Hugo, comme tous les autres, l’a signé
modestement — et incroyablement, puisque c’est modeste ! — Auguste
Vacquerie.
S’il eût été signé « Victor Hugo », ce livre, il aurait fait le tonitrument ordinaire ;
mais n’étant signé que « Vacquerie », on n’a eu pour Vacquerie que les bontés qu’on doit
avoir pour un homme qui a l’honneur d’être de la maison Hugo, et ces bontés-là ne sont
pas le diable, après tout ! On a été bien gentil pour Vacquerie, pour cet excellent
porteur attaché à la litière du grand Hugo ; mais on n’a pas été enthousiaste. On ne
s’est pas fanatisé. On lui a consenti du talent ; mais ce n’est pas le talent qui est
dans la litière et qu’il est pourtant aisé de reconnaître, dans le livre de Vacquerie,
sous le déguisement de son nom. Personne donc, personne, dans ce Paris d’esprit, n’a
reconnu le front immense et légendaire du grand Hugo au-dessus, perpendiculairement
au-dessus du nez de Vacquerie, que Hugo, le sachant dévoué jusqu’à la mort, ce nez, et
l’ayant toujours sous la main, a pris sans façon, en homme qui peut tout prendre pour
son service particulier. Personne, parmi les plus malins, ne s’est douté de ce que ce
simple nez de Vacquerie avait la puissance, ma foi ! de très bien cacher.
La mascarade a donc réussi. La galerie, s’ils ont voulu la mystifier, a été mystifiée.
Ils peuvent en rire dans leur barbe, Vacquerie et Hugo, mais je m’imagine que c’est Hugo
qui rit le moins des deux… Vacquerie, lui, est flatté… il est très flatté de couvrir si
bien Hugo qu’on prenne, sans se faire prier, Hugo pour Vacquerie ; mais Hugo, malgré son
affection patriarcale pour Vacquerie, est probablement moins flatté d’avoir été si
facilement et si complètement Vacquerie que cela !
Qui sait, en effet (car il est retors, le lyrique !), s’il n’avait pas spéculé sur
l’idée qu’il serait immédiatement reconnu ?… Un homme comme lui devait casser le masque,
rompre l’incognito, passer à travers le déguisement, comme un boulet à travers une
tapisserie ! Alors qu’il se dissimulait le plus, impossible de ne pas le voir comme le
soleil et comme la République ! Il était bien intimement convaincu de tout cela, et que
rien, même un nez considérable… que dis-je ? même la trompe en l’air d’un éléphant, — du
plus colossal des éléphants — ne pourrait cacher l’auguste aspect de son génie… Et
cependant, pour le cacher, le nez de Vacquerie, cet écran de chair, a suffi ! Victor
Hugo avait passé à travers Olympio, comme au travers d’un cerceau, emportant au derrière
de son nom les loques de ce pseudonyme mis en pièces ; et le voilà pris, hermétiquement
pris, dans Vacquerie ! Et toute la terre est présentement convaincue qu’il n’y a que
Vacquerie dans un livre où Victor Hugo est seul tout entier.
Car il y est véritablement tout entier ! Il y est avec toutes ses qualités et ses
défauts ! et il n’a jamais été davantage nulle part. Il y est avec son même peu de pensées ; avec sa même quantité et son même tic d’antithèses, son même
grossissement de l’importance théâtrale, avec sa même hydrocéphalie de la faculté
dramatique, avec son cabotinisme idéalisé ! Il y est avec sa même haine de toute
critique, qui n’est jamais pour lui qu’impuissance et jalousie, que fureur de n’être pas
Hugo, retournée contre Hugo ! Il y est avec sa même emphase ventrue, sa même gouaillerie
espagnole, pittoresque, mais qui demande et prend trop d’espace pour être de l’esprit ;
avec son même madrigalisme pédant, et ses mêmes élégies, et ses mêmes tendresses, et son
même naturel à la force du poignet ; et c’est Victor Hugo non pas seulement par le tour
de la strophe, par les attitudes de la phrase, par la tournure générale du livre, la
particularité de chaque pièce, mais c’est Victor Hugo d’essence même, et de
quintessence ! Je vous dis qu’il est là, sans un seul grain, un seul atome qui ne soit
lui ! Il y a plus, — et je lui en fais mon compliment très sincère, — il s’est amendé.
On ne peut jamais dire de lui qu’il soit devenu un tempéré, un sobre, un vrai, un naïf ;
mais, dans les Premières années de Paris, il est certainement moins fou,
moins échevelé et moins charlatanesque en son échevèlement et sa folie que dans
Les Contemplations. Le génie est inimitable. Hugo n’aurait pas de
génie, il ne serait pas ce qu’il est, si quelqu’un, fût-ce Vacquerie, pouvait l’imiter
aussi bien !…
Je tiens donc Victor Hugo pour l’auteur du livre : Mes premières années de
Paris, d’abord par respect pour lui, et ensuite parce qu’il ne peut y avoir,
dans notre ciel poétique, deux soleils de cette force : Hugo et Vacquerie ; nous serions
cuits ! Je le tiens aussi pour l’auteur de ce livre, signé « Vacquerie », parce que ce
livre est le plus ingénieux moyen qu’ait pu inventer une vanité aussi vaste, aussi
profonde et probablement aussi blasée sur toutes les formes de l’admiration que doit
l’être celle de Hugo, pour se donner la sensation dernière d’un coup d’encensoir qu’il
puisse sentir encore, après en avoir tant recul II fallait, par Dieu ! bien renouveler
Olympio ! rajeunir la sensation vieillie d’Olympio ! Sous ce nom d’Olympio, on s’était
dit à soi-même bien des douceurs. On s’était chatouillé… Mais sous le nom de Vacquerie,
on s’en dirait bien davantage. Un jour, le vieux Sully, qui avait un orgueil assez
hugotin, quoiqu’il eût plus de bon sens que Hugo, inventa, non pas d’écrire ses
Mémoires, — c’était inventé avant Sully — mais de se faire raconter ses Mémoires par ses
quatre secrétaires parlant à sa personne : « Vous avez fait cela, Monseigneur ! Vous
avez été ce jour-là un héros, Monseigneur ! » C’était d’un maître en vanité qui voulait,
sans se donner de peine, déguster et digérer majestueusement ses jouissances. Un autre
jour, Voltaire, qui fut bien tout le temps qu’il vécut le diable de la vanité en tournée
sur la terre, écrivit son sur la Henriade, et le fourra sous
le nom de son secrétaire Wagnière, parce qu’il s’y disait des choses très agréablement
fortes, et que, selon Bridoison, on ne s’en dit pas à… à… à… soi-même ! Mais Victor
Hugo, supérieur à Voltaire et à Sully, a trouvé mieux que Sully et Voltaire pour se dire
à soi-même les choses qu’on ne se dit pas. Il ne les a pas mises seulement sous le nom
de Vacquerie, qui n’aurait plus alors été qu’un Wagnière, — le Wagnière de Victor Hugo,
— ni seulement non plus à la seconde personne, comme le vieux Sully ; mais il les a fait
dire par Vacquerie lui-même à la seconde personne et, rinforzando, à
la troisième ! La seconde personne, c’est royalement bon ; c’est, comme je l’ai dit
déjà, la digestion et la dégustation majestueuses dans un grand fauteuil pour l’un
(celui qui se tait), et, pour l’autre (celui qui parle), une révérence en roue de paon,
d’un paon courtisanesque et majestueux, qui fait de sa queue une éblouissante révérence.
Mais la troisième personne !!! Oh ! la troisième personne ! Écoutez !,., cela se goûte,
mais c’est incomparable. Cela ne s’exprime plus. C’est une sensation indicible.
Croyez-vous qu’il y ait au monde une seconde personne qui vaille la troisième que
voici :
Y a-t-il un « vous », si velouté et si idolâtre qu’on puisse le moduler, qui vaille
cette brusque troisième personne… « C’était surtout Hugo ! »
Et quand il tient cette ingénieuse troisième personne en parlant de lui-même, comme il
la tient ! comme il en joue ! comme il l’étreint ! comme il en exprime tout ce qu’il y
a, en cette juteuse troisième personne !
Ici, c’est l’épanouissement de la fusée ! le compliment halluciné ! Et comme c’est Hugo
par la pensée ! car Hugo pense tout cela de lui-même, et de ses vers et de ses drames et
de ses romans, mais n’oserait peut-être pas le dire à la première personne ; seulement,
comme Figaro, qui dit : « Ce qu’on ne peut pas parler, on le chante ! » ce qu’il ne peut
pas dire, lui, Hugo, il le fait dire par Vacquerie ! Et comme c’est aussi Hugo par la
forme : l’H de son nom ! Les tours de Notre-Dame ! Quel tour ! c’est du
Hugo pur, très monté, du Hugo de derrière les fagots, ou plutôt du milieu des fagots,
car Victor Hugo est un bien meilleur faiseur de fagots que Sganarelle ; mais, vraiment,
il en a fait rarement de pareils !
(dans le poète, — comme aux Petites-Maisons !)
Aveu formel, pour le coup, et révélateur ! Certes ! ce n’est pas Vacquerie, que tout le
monde connaît pour l’imitateur, le plus pieux imitateur de Victor Hugo, qui voudrait
cracher comme Hugo, qui se mouche comme Hugo, qui voudrait faire… tout ce qui est
humainement possible comme Hugo ; ce n’est pas Vacquerie qui aurait pu jamais écrire
qu’on n’imitait Hugo qu’en ne l’imitant pas ! Il se mettrait à pied et
sans le sou lui-même. Lui seul, lui seul, Hugo, a pu écrire cela ! Excommunication des
hugolâtres par le pape Hugo, impatienté de leurs imitations à la fin ! A la bonne
heure ! On le conçoit.
On conçoit que des imitations très bien faites, très réussies, soient un rabat-joie
pour l’orgueil d’Olympio ! On conçoit qu’il n’aime pas à se regarder dans ces imitations
et à se trouver trop soi dans ces glaces dont il a fourni l’étamage, — ce qui est trop
cher ; mais les hugolâtres s’excommuniant eux-mêmes de leur hugolâtrie, et se mettant à
la porte de l’imitation hugotine qui est toute leur Église, et hors de laquelle il n’y a
pour eux ni vie ni salut, cela réellement ne se comprend plus ! Et cela
seul, — ce petit bout d’oreille de lion échappé par hasard de la peau de
Vacquerie, — ferait reconnaître que là-dessous il n’y a que Hugo !
Mais cela n’est pas seul. Vous pouvez prendre Mes premières années de
Paris pièce par pièce, page par page, vers par vers, mot par mot, et vous
reconnaîtrez partout l’ubiquité de Victor Hugo, dans ce livre rempli de son
omniprésence ! Deus ! Deus ! Ecce Deus ! Il s’y montre le Hugo de tous
les temps, et d’abord le Hugo des anciennes préfaces qu’il faisait en prose autrefois,
et qu’il fait en vers maintenant. Il s’y montre le Hugo du romantisme révolutionnaire et
immuable, le Boileau déréglé, le législateur sans législation, le Despautère de
l’enjambement, l’insulteur éternel de Racine, dont il dit, par parenthèse :
Et il l’empale, — sur ce pieu, — à la turque, et l’y laisse, après cinquante strophes
pour arriver à ce pieu ! Il s’y montre l’irrévérent Hugo pour Molière à propos des
femmes, le Hugo Trissotin quand il s’agit de sauver les Bélise et les. Philaminte :
A cela près de la rime qui a raté (bestial et idéal), du Hugo toujours ! Enfin, il s’y
montre le Hugo des derniers temps, le Hugo sans fierté, à plat ventre devant Paris,
quoique Paris, pour lui, ce soit surtout Hugo !
Quand la grande
cité ne l’a pas faite sienne
,
(aux plus puissants artistes)
Eh bien, n’est-ce pas le Hugo complet que nous connaissons tous, cette voix-là ?… Je ne
puis malheureusement tout citer de ce nouveau livre pour prouver qu’il n’est pas de
Vacquerie ; mais qu’on me permette de citer encore, de l’auteur des Djinns
vacquerisé, cette pièce entière. On en sera heureux ! Je suis sûr qu’on en sera
heureux !
Oh ! rit ici !
Ah ! ce n’est plus là le petit bout d’oreille du lion, mais la griffe du lion Hugo tout
entière, griffant, griffant les mots, les riens, le rien ; ce sont les rugissements du
lion Hugo que j’entends dans ce turlututu sublime ! Doutez-vous encore ?… Croyez-vous
toujours que ce soit un homme qui ne soit pas Hugo qui ait pu écrire de ces choses de
génie-Hugo ?… Pour moi, je n’ai jamais douté ; mais jusque-là j’aurais douté que je
serais convaincu maintenant que c’est Hugo qui a pensé, écrit, rimé, enjambé ce livre des Premières années à Paris, publié sous le nom
de Vacquerie. Si Auguste Vacquerie l’avait écrit, lui, ce serait un phénomène, et je
répugne, je l’avoue, à penser que Vacquerie soit un phénomène…
Ce serait un phénomène, en effet, et un des plus étonnants, qu’un homme qui absorberait
un autre homme comme l’éponge absorbe l’eau qu’elle boit, et encore l’éponge reste
éponge, malgré l’eau qu’elle a bue ! tandis que Vacquerie, dans le cas de ce livre, ne
resterait pas l’éponge qui aurait bu Hugo, mais serait devenu Hugo lui-même !
Inconcevable transfusion ! incroyable métamorphose ! J’ai dans ma vie vu bien des êtres
creux, coupes et cruches, bassins de toute espèce, imbécilles, ouverts et béants à
toutes les choses qu’on jette dans leur vide, mais de capacité à tenir tout un homme, et
quel homme ! et à nous le rendre dans un livre, non pas copieusement, mais
intégralement, tel qu’on l’aurait avalé, absorbé, fondu en soi ; je n’en conviendrai
pas, et je ne la reconnaîtrai, cette capacité, qu’à la dernière extrémité, dans
Vacquerie !
Et si, par impossibilité, j’étais obligé d’admettre le phénomène sans le comprendre, je
dirais : Après tout, tant mieux pour Auguste Vacquerie, que je ne hais point ! Tant
mieux pour Auguste Vacquerie, après avoir pendant trente ou quarante ans hugotisé ou
vacquerisé, — car on ne sait plus où l’on en est, où commence Vacquerie et où finit
Hugo ! — d’avoir obtenu du bon Dieu des poètes la grâce de devenir, le temps d’un livre,
Victor Hugo en ses vieux jours. Quarante ans de Vacquerie dans la maison d’Hugo, dans
l’adoration d’Hugo, dans le fakirisme d’Hugo, dans l’imitation acharnée d’Hugo, ce doit
être dur, mais l’avatar définitif rachète tout. L’achèvement, l’accomplissement en Hugo,
paie suffisamment ce noviciat prolongé et terrible, et, au bout du compte, il n’y a que
Victor Hugo qui puisse dire « tant pis » ! Il n’y a que lui qui puisse être vexé,
mécontent et quinaud, car cela ne le grandit pas d’entrer si pleinement et si ras dans
la peau de son ami Vacquerie. Cela ne doit pas le satisfaire absolument que la patience
enflammée de l’imitation, je ne dis pas de sa manière mais de sa nature, puisse obtenir
non pas une ressemblance, mais une identité.
C’est à faire croire que toute cette poésie de Hugo n’est pas si géniale qu’on le dit,
ni si spontanée d’inspiration qu’elle se donne, et qu’elle pourrait bien n’être, au
fond, que de la poésie à procédé, une clef difficile peut-être à faire jouer dans la
serrure, une manivelle ou un ressort dont il faut connaître le sens. Gautier, cet
hugolâtre émancipé, avait cette opinion, et avait la force de la dire. Il ne croyait
qu’au métier et à l’art. Les vers, pour lui, n’étaient qu’une espèce de calligraphie
supérieure. Gautier n’était et ne voulait être que le Brard Saint-Omer du sonnet et de
l’ode. Mais Victor Hugo croit en son génie. Il le croit incréé comme Dieu et
consubstantiel avec lui. Il ne doute pas qu’il ne fût providentiellement destiné à être
Hugo de toute éternité. Or, voilà que Vacquerie, si c’est lui qui, en ce livre des
Premières années de Paris, hugotise avec cette perfection, ébréche sa
divinité du coup de sa petite humanité travailleuse, à lui, Vacquerie ! et
patatras !
Tout s’éclate et se répand par terre de la magnifique porcelaine, — et c’est ainsi,
pour finir par un mot emprunté à la sagesse vulgaire, « qu’on n’est jamais trahi que par
les siens » !
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