Gérard de Nerval
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Maintenant, excepté les vers, tout est publié de cet écrivain, que l’on peut, par
conséquent, juger, et c’est l’heure, en effet. Elle est enfin venue. Jusqu’ici on n’a
fait que trois choses : on l’a aimé, on l’a vanté, et on l’a plaint. Il avait été de la
première réquisition romantique ; il avait fait partie des vélites de 1830. Ses amis de
ce temps-là, devenus maintenant ce que Balzac, qui agrandissait tout, appelait des
maréchaux littéraires, se sont souvenus et ont parlé de lui comme de vieux maréchaux de
l’Empire auraient pu parler du jeune Marceau, quoiqu’il ne fût, ni par le mérite ni par
la jeunesse, un Marceau littéraire quand il mourut. Sa mort, qui n’a que faire ici, sa
mort, on le sait, fut tragique. Mais c’est toujours un profit que la mort. Il gagna à si
tragiquement mourir. Parée déjà des illusions de l’amitié, sa mémoire se para encore de
mélancolie. Pendant tout le temps qui nous en sépare, on eût passé pour un cœur bien dur
si on avait dit, sans précaution, la vérité sur Gérard de Nerval, et le sentiment, cette
niaiserie toujours triomphante dans les choses de l’esprit, se serait révolté, comme une
femme à qui l’on dit des indécences. Aujourd’hui, après tant d’années, quand ceux qui
lui firent politesse et lui versèrent l’éloge sans doses, parce que peut-être ils ne le
craignaient plus, sont endurcis, ou du moins endormis dans l’indifférence de la
vieillesse, dans l’égoïsme des derniers jours, il nous sera permis, j’imagine, de juger
froidement, sans faire crier et clabauder personne, ce surfait du compagnonnage et de la
pitié, et d’en donner exactement la mesure pour que désormais l’opinion ne l’exagère
plus.
J’ai dit : du compagnonnage. Je n’ai pas dit : de la camaraderie. La camaraderie est
une bien vilaine chose, mais elle commence par une bien jolie : le compagnonnage. Le
compagnonnage, qui à la pureté de ses pensées se croit parfois de l’amitié, est naïf,
spontané, ému, sympathique, sans retour sur lui-même ; tandis que la camaraderie est
réfléchie, retorse, égoïste, ne comptant les autres qu’au prorata des services qu’ils
peuvent rendre. L’un est la jeunesse dans sa fraîcheur d’impression première ; l’autre
peut être la jeunesse encore, mais déjà mûrie au feu des besoins ou des intérêts, et
cachant les rides hypocrites de la spéculation dans le plus suspect des sourires. Cette
distinction, qu’il faut savoir faire, entre le compagnonnage et la camaraderie, va nous
éclairer Gérard de Nerval. Il ne fut toute sa vie qu’un compagnon littéraire, qui mourut
avant de devenir cette odieuse chose fausse qui vous serre la main en vous appelant :
« mon vieux camarade ! » ce qu’il serait devenu peut-être s’il avait vécu, comme tant
d’autres qui ont commencé par le compagnonnage aimable et désintéressé, pour finir par
la camaraderie.
Des jeunes gens, ainsi que lui sans renommée alors, ayant comme lui toute leur vie
devant eux et sans autre existence que l’avenir, se réunirent, un jour, à l’allemande,
au fond d’une vieille maison de la vieille rue du Doyenné, maintenant détruite, dans un
but d’amusement, de rêverie, d’art facile et de libre littérature. Les uns étaient des
peintres et des sculpteurs, les autres des écrivains et des poètes. C’est de ce groupe
obscur de jeunes hommes, dont plusieurs sont devenus célèbres à des degrés différents,
que Gérard de Nerval est sorti.
La chose, qui nous a été si souvent contée, n’importe guères ! Mais nous sommes
tellement enfants qu’il y a toujours bénéfice pour Gérard de Nerval à raconter ses
premiers temps. Cela met du romanesque dans une gloire qui n’est elle-même qu’un roman.
Gérard n’était pas, de sa nature, assez fort pour avoir le goût de cette volupté amère
de la solitude, le plus fier plaisir des âmes fortes. Non ! il avait besoin de
compagnons pour appuyer sa faiblesse, et il les trouva. Et même quand il les eut
quittés, ils ne lui ont jamais manqué. Points d’appui purement intellectuels, du reste.
Gérard de Nerval, qui fut un bohème, dans le temps qui inventa le bohème, — on ne
connaissait jusque-là que les Bohémiens, — n’en fut point un à la manière de Murger, par
exemple. Il était riche, ou du moins il avait assez pour ne pas craindre ce cruel baiser
de la misère qui est une morsure dont les faibles meurent, mais qui fait regimber
jusqu’au ciel un homme vraiment fort ! Gérard de Nerval, le rêveur, put se mettre, dans
la réalité toujours, à la chasse de son rêve, ce qui n’est permis qu’aux heureux. Il fut
le bohème amateur, le bohème fantaisiste, le bohème dilettante. Homme d’imagination plus
savante que dévorante, il aimait les choses d’art, les belles étoffes, les armes, les
camées, les urnes antiques, tout le bric-à-brac des civilisations lointaines et
disparues, qui donnaient à son imagination l’élan fécond qu’elle n’avait pas
naturellement. Il avait lès goûts de Rembrandt et de Gœthe, de Walter Scott et de Hugo ;
mais il n’en avait que les goûts. Un jour Hugo, qui n’était pas alors républicain,
acheta un dais, un dais royal, pour dresser dessous sa tête orgueilleuse. Gérard, lui
(grâce à ses compagnons cette histoire est devenue légendaire), acheta un jour aussi un
lit superbe, historique, digne d’une reine, pour y coucher, disait-il, ses amours. Et le
lit resta toujours vide… Symbole charmant de son intellectuelle destinée ! Son
érudition, ses goûts d’antiquaire, son instinct de connaisseur et d’artiste, ses
souvenirs rapportés de voyage, tout était le bois sculpté, comme un autel, du lit dressé
par lui à la grande Inspiration qu’il attendait, et qu’on ne vit jamais y monter ni en
descendre !
Et les livres qu’il a laissés l’attestent, ces livres qui vont répondre à ceux qui ont
fait de Gérard de Nerval ce que réellement il n’était pas. Ces livres, les voici. Ils
sont présentement au nombre de cinq volumes, de plus de cinq cents pages38.
Ouvrons-les et examinons. Il y a bien des choses diverses en ces volumes. Il y a du
roman, des voyages, presque de l’histoire, de la biographie, de la critique, de la
correspondance… C’est assez de sujets et d’espace pour mettre beaucoup de talent, si
véritablement on en a.
Eh bien, qui le croira sans l’avoir soi-même constaté, avec la réputation que le
compagnonnage a faite à Gérard de Nerval ? ce qui vaut le mieux en ces cinq volumes,
c’est encore le Voyage d’Orient, c’est-à-dire un livre de faits et
d’observation, tout simplement, et une étude assez étendue sur Rétif de la Bretonne, où
le critique double le biographe. Singulier résultat, n’est-ce pas ? Le fantaisiste
Gérard de Nerval, ce poète du temps de la poésie échevelée, ce
romantique de la meilleure époque, est, avant tout, dans ce livre : le meilleur de ses
livres, un esprit calme, impartial, exact, voyant les faits et les exprimant dans un
style élégant, précis, d’un coloris tempéré et certainement plus classique que
romantique, mais d’un classique teinté d’une couleur sobrement éclatante que Fontanes
aurait admirée ! Tout ce qui est de regard et de récit dans ce Voyage
d’Orient est à étonner de bon sens, de bonne humeur et de bon ton, toutes
choses rares dans l’école romantique ; et s’il s’y rencontre des parties inférieures, ce
sont les pages que l’auteur a voulu faire poétiques, comme la légende de la Reine
de Saba, qu’il prétend avoir entendu raconter par un conteur de café, en
Egypte, et que, pour cette raison, je ne mettrai point à sa charge. Dans le Rétif
de la Bretonne, même clarté d’expression et d’exposition, même santé de style,
même intérêt de notions acquises ; et si le critique ne vaut pas là le voyageur, c’est
que le critique doit avoir des principes au nom desquels il juge et les œuvres et les
hommes, et que Gérard de Nerval, romantique en ceci, n’en a pas…
Telle est, en ses œuvres, la supériorité relative de Gérard de Nerval. Certes ! comme
voyageur, qui regarde et comme peintre de ce qu’il a vu, ce n’est pas un homme de
l’acuité de regard et de la puissance pittoresque du marquis de Custine, un voyageur à
peu près du même temps. Si vous les mettez à côté l’un de l’autre, certainement Gérard
de Nerval ne va pas à l’épaule de Custine ; mais, enfin, il a, pour sa part, des
qualités de voyageur, et les qualités les plus inattendues, celles-là qu’on n’aurait
jamais soupçonnées dans ce rêveur. Autre étonnement : après le voyageur et le biographe,
c’est le traducteur qu’il faut compter dans Gérard de Nerval. Il a laborieusement
traduit le Faust de Gœthe, voire l’incompréhensible (le second), et même
il l’a si bien traduit qu’il dit ne l’avoir pas compris. Et il ne s’est pas contenté de
ce rude travail : il a traduit, de plus, beaucoup de pièces lyriques de poètes allemands
comme Klopstock, Gœthe (encore !), Burger et Heine, — le plus grand de tous les poètes
de l’Allemagne et de l’Europe, depuis Byron.
C’est à Gérard de Nerval que nous avons dû, nous autres Français, de connaître Heine.
Il a pu rendre cette grâce fluide et rayonnante dans la précision de la langue
française : chose difficile ! Il a cohabité avec Heine et il a fini par s’imprégner de
Heine, comme l’incolore papillon qui emporte de la poussière d’or à ses ailes pour être
longtemps resté dans le calice d’un lys.
Car il a du Heine, Gérard de Nerval, du Heine adouci, diminué, effacé, une brume de
cette poudre rose, comme il a du Sterne, comme il a du Janin, comme il a du Théophile
Gautier (un de ses compagnons), comme il a même de l’Arsène Houssaye (qui en fut un
autre). Il a de la poussière d’eux tous sur l’imagination. Il s’est imprégné d’eux tous,
et s’ils l’ont tant loué, s’ils l’ont trouvé si poétique et si agréable, c’est peut-être
parce qu’il avait quelque chose d’eux ! Ils l’ont aimé comme on aime un parent qui vous
ressemble… Son originalité est de n’en avoir aucune… par lui-même, mais de réfléchir
celle des autres avec des irisations, une mesure et une harmonie qui sont, à lui, son
genre d’originalité. Né compagnon, quoique rêveur, fait pour aller en troupe, Gérard de
Nerval ne fut point un talent solitaire, et il n’y a jamais de grand et de beau que les
talents solitaires ! Il s’associait encore par le souvenir, et son imagination était
surtout de la mémoire. Prenez ses œuvres d’imagination : Les Filles de
feu, Loreley, La Bohème galante, et comptez les
réminiscences ! Dans les Faux-Sauniers, que, sur le titre, on prend pour
un roman et qui n’en est que l’ombre, — l’ombre d’un roman qui se dérobe et vous fuit
toujours, — l’imitation de Tristram Shandy est presque grossière, tant
elle est évidente ! Mais la plume qui se la permet n’est pas une plume vulgaire. Il yen
a beaucoup au-dessous… C’est une plume d’une distinction littéraire incontestable ; mais
qui a plus d’acquis que de vie par elle-même et que de spontanéité. Dans les diverses
tendances de sa pensée, dans les nombreuses vibrations de son genre de talent, dont
aucune ne fut jamais assez retentissante pour l’emporter sur les autres et signifier la
vocation, Gérard de Nerval m’apparaît plus fait pour l’érudition que pour toute autre
chose. Seulement, en raison de sa nature impressive, éclectique et syncrétique tout à la
fois, sa capacité d’érudition est offusquée de fantaisie et va au bizarre, comme elle y
allait chez Edgar Poe, un esprit d’une bien autre puissance ! Gérard de Nerval, comme
Edgar Poe, aimait les livres singuliers, bizarres, biscornus même à force de bizarrerie,
les livres qui troublent l’entendement plus qu’ils ne l’éclairent, et qu’une raison
forte laissera toujours à ses pieds.
Ces compositions hybrides et morbides, mystérieuses, mystagogiques, qui traitent de
magie et de surnaturalités et charrient dans leur flot noir ou brumeux toutes les
superstitions et tous les songes de l’humanité, l’auteur des Illuminés
les avait lues, et peut-être y avait-il cru, le temps de les lire ; car il n’était
préservé par rien, ce sceptique à impression, qui se teignait pour une minute de tous
les milieux par lesquels il passait, et qui nous a avoué quelque part qu’il avait été
chrétien, polythéiste, mahométan, bouddhiste, enfin de dix-sept
religions, tour à tour. Cette érudition si particulière et si malsaine, Edgar Poe, le
tempérament américain, le puffiste immense dans l’ordre de l’imagination, le visionnaire
qui fit entrer dans les constructions de la plus idéale ou de la plus sombre fantaisie
une force de calcul digne de Pascal, en fut certainement moins victime que de
l’ivrognerie, son vice favori, qui le tua ! Mais Gérard, lui, le blond et délicat
Gérard, dupe de cette érudition funeste, et qui n’avait que de jolies facultés
ordinaires pour se défendre, n’y put résister. La coupe de porcelaine fine et
transparente se fêle sous l’action des substances empoisonnées qu’on y verse… Gérard,
fou un instant, et qui nous a donné, dans Le Rêve et la Vie, une
photographie de son état de fou, enlevée par un procédé de mémoire rétrospective sur
lequel on peut juger de ce qu’était en lui la faculté de la mémoire, retomba fou, après
avoir guéri une première fois.
Le rêve avait emporté le rêveur.
C’est que le rêve était plus fort que le rêveur, — ce qui n’arrive jamais chez les
vrais poètes. Le vrai poète, lui, est toujours le maître de son rêve. Il le monte et il
le domine comme Roger, dans l’Arioste, le chevalier aux armes vertes, de ses genoux tout
puissants, montait et dominait l’Hippogriffe. Méfions-nous, d’ailleurs, des facultés qui
tournent si vite à la maladie. Fou comme le Tasse, sans que l’amour y fût pour rien et
sans avoir créé Armide et Clorinde, la folie de Gérard ne fut pas une force égarée. Dans
l’ordre intellectuel, il ne fut réellement rien de fort ni même d’assez charmant pour
faire oublier son manque de force. Il fit des vers et de la prose, comme on en faisait
de son temps et comme il en eût fait au xviiie
siècle,
dans une autre modulation. Écho de l’époque, ce n’était pas en lui la personnalité qui
chantait. Ni charmant poète, ni charmant prosateur, — comme on l’a trop dit, — il fut
dans l’entre-deux… et encore pas dans l’entre-deux des premiers ! Il a cependant des
qualités poétiques et prosaïques ; mais dans un médium fort modeste. Ourliac, dont on
n’a pas tant parlé, le valait bien, et Hégésippe Moreau valait bien mieux ! Il n’y avait
pas à s’extasier. Il n’y avait pas à dire, comme Jules Janin, que Gérard de Nerval était
non pas seulement un poète, mais la poésie elle-même, — la pure essence de la poésie.
Qu’aurait-il dit de plus d’Alfred de Musset ?… Il n’y avait pas à dire non plus, comme
Théophile Gautier, que le talent de Gérard était « un marbre grec légèrement
teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice du sculpteur »
. Ce
n’est point là de la critique, c’est de la poésie dans les mots. Ce sont des sornettes
de sonnet… La critique qui vient tard, mais qui vient, et qui doit dire sur un homme des
choses justes et définitives, ne se paie point de ces mièvreries. Elle sourit un peu de
cette réputation de Gérard de Nerval, à laquelle tout le monde a travaillé, et qu’on lui
a brodée comme une pantoufle. Elle ne demande pas contre ce pauvre jeune
homme, qui est mort homme, le coup de colère d’une réaction. Non pas ! Seulement,
après y avoir regardé, elle ne trouve dans ce Gérard de Nerval, exagéré par ses
compagnons de jeunesse, que des qualités secondaires, — que (tout au plus !) l’aurea mediocritas intellectuelle qui suffit dans la vie pour être
heureux, disait Horace, et qui suffit aussi, à ce qu’il paraît, pour être heureux en
fait de renommée, — : et, naturellement, elle le dit.
Et nous croyons, en finissant, devoir insister. Nous savons combien, dans cette époque
ramollie, il est facile et accoutumé d’introduire l’attendrissement dans toutes les
questions… Nous savons la force des pleurards. Que Gérard de Nerval ait été un aimable
garçon ; qu’il ait offert à ses contemporains le phénomène que nous offre Monselet en ce
moment de n’avoir pas eu un ennemi, — ce qui put lui être agréable pendant sa vie, et ce
qui lui est, comme vous le voyez, utile encore après sa mort ; qu’il ait été bambin avec
des célèbres et qu’il ait joué aux petits jeux de l’amour et de la poésie avec des gens
qui ont fait là-dessus leurs Poésies de jeunesse et qui vont faire maintenant là-dessus
leurs Poésies de vieillesse, — car les choses sont plus belles quand on se retourne, et
les lointains, à mesure qu’ils s’éloignent, se veloutent d’un si joli bleu ! qu’enfin
Gérard de Nerval ait eu toutes les qualités du cœur, et que des docteurs en pureté, à
qui je crois pourtant la manche un peu large, affirment la sienne et fassent de lui —
comme disait si drôlement Charles Fourier — le Vestal de la littérature, qu’est-ce que
cela fait à la Critique littéraire ?… Pour elle, il ne s’agissait ici que de
littérature. Pour elle, il ne s’agissait que de déterminer, une fois pour toutes, la
valeur littéraire d’un homme sur lequel on a brouillé le sens public, et de planter là
le bon Gérard, — dont on nous a tant rebattu les oreilles, — pour
s’occuper de Gérard l’écrivain, qui, comme écrivain, n’était pas si bon !
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