Henri Cantel26
Il y a en ce moment, sur le premier plan de la publicité occupé par les revues à grosse
armature, un recueil modeste qui s’appelle la Revue française, et qui est
bien nommé ; car il parle un très bon français et il est l’expression de l’amour des
lettres, qui a été jusqu’à ce jour une passion française. L’amour des lettres, le
dévouement enthousiaste à la littérature, le désintéressement de tout ce qui n’est pas la
littérature, voilà ce qui distingue essentiellement cette publication, d’ailleurs, par les
matières qu’elle traite, exclusivement littéraire.
Rédigé souvent avec talent, ce recueil a ses défauts et ses faiblesses, et nous les
connaissons ; mais il est vrai de dire que ces défauts et ces faiblesses sont ceux de tout
le monde en général à cette heure, et de toutes les revues en particulier. C’est l’absence
de symbole littéraire et de principes nettement définis. C’est le manque de poétique,
d’une poétique qui serait une méthode, et qui ne peut pas être cette chose emphatiquement
vague, tout au plus bonne comme tendance, mais, comme portée, nulle : l’aspiration vers le
beau dans l’indépendance de la pensée ! Pour cette raison, la Revue
française, comme toutes les autres revues contemporaines, n’est qu’une espèce de
mosaïque plus ou moins éclatante d’individualités, se détachant ou s’unissant sur un fond
commun littéraire. Seulement, ici, ce fond est si franchement et si juvénilement
littéraire, que la Critique lui doit encouragement et sympathie, surtout dans un temps où
la littérature, pour des intérêts moins nobles et moins purs, est lamentablement
trahie…
Eh bien, parmi le groupe de jeunes gens qui desservent la Revue française,
voici Henri Cantel, un poète qui réunit en volume les poésies jusque-là dispersées dans le
recueil que nous venons de signaler. Cantel n’en est pas à son premier mot poétique, il a
déjà publié un volume ; mais il n’en débute pas moins encore, dans un sens plus profond
que celui qu’entend le public, car il cherche, avec les souples articulations d’un talent
qui doit grandir, une forme arrêtée, une manière définitive. Pour nous, il ne l’a point
trouvée, et qu’il nous permette de lui dire pourquoi. Certes ! ce n’est pas qu’il soit une
imagination sans richesse ni une sensibilité sans accent ; mais il appartient par des
amitiés, plus élevées que la camaraderie, je le sais, à ce milieu d’esprits qui ne mettent
entre eux que l’amour du beau dans l’indépendance, et ce n’est point avec cela qu’on
trouve (tout de suite, du moins,) sa manière, quand on n’est pas né avec elle.
Qui cherche dans l’indépendance est destiné à tâtonner longtemps… De plus, si libre qu’il
soit et qu’il veuille l’être, le groupe d’esprits dont Cantel est l’espérance représente,
à très peu d’exceptions près, ce paganisme que nous avons appelé souvent une Renaissance
de Renaissance, et qui n’en est que le regain ! Théodore de Banville et Leconte de Lisle
sont les poètes de ce paganisme, et il a reçu en pleine imagination leur influence. Or,
cette influence, mortelle à toute personnalité qui voudrait naître, doit, s’il n’y prend
garde, tuer la sienne dans sa fleur.
Mais la Critique l’avertira. Il y a véritablement dans Henri Cantel une fleur de poésie
que nous aimerions à sauver ; car elle est en péril. Elle est en péril avec
l’inspiration que le poète a choisie ou subie, mais qui ne lui est pas venue — comme
l’inspiration doit venir — de son propre fond. Il nous serait doux d’intervenir à temps
dans le développement de ce jeune homme, qui pourrait avoir, s’il changeait de voie, une
personnalité demain. Il est des êtres qui naissent coiffés !…
d’originalité, — ce diadème futur de leur talent et de leur vie, — mais pour la plupart
des hommes la pousse de l’originalité a son heure, comme la pousse des ongles et de la
crinière, et Cantel attend encore la sienne, comme un lionceau. Qu’il prenne garde de
l’étouffer ! A de certaines saveurs de son volume, on pourrait croire que l’auteur est
chrétien d’éducation première et peut-être d’âme par sa mère ; mais littérairement,
non ! non ! C’est un païen, un païen de nuances douces et mêlées à des quarts de nuances
chrétiennes, et voilà pourquoi, sans nul doute, amitié et talent à part, Hippolyte
Babou, l’auteur des Païens innocents, l’a chaperonné si aimablement dans
une spirituelle préface. Il avait reconnu un des siens.
C’était un païen innocent ! Seulement, s’il l’était vis-à-vis des autres, ce qui est
toujours une question quand il s’agit de paganisme, l’auteur d’Impressions et
Visions
27,
nous n’hésitons pas à le dire, reste très coupable vis-à-vis de lui-même, parce qu’il a
diminué un talent qu’on n’a point reçu pour qu’on le diminue en lui imposant des formes
vieilles qu’il faut laisser là à tout jamais ; car le génie serait impuissant à les
raviver, s’il pouvait en avoir l’idée. Que les archaïstes se rendent ! Les André Chénier
ne se recommencent pas parce qu’on veut les recommencer, et on ne s’essaie pas en
phénomène ! Le paganisme, comme symbolisme poétique, est présentement une de ces sources
qui pétrifient ce qu’on y plonge. Cantel a-t-il reçu pour l’y durcir, en l’y noyant, la
frissonnante jeunesse de sa pensée ? Gœthe lui-même, le Gœthe de Werther
et de Faust, est ressorti de ces eaux pétrifiantes en caillou,
— pierre du Rhin, — de diamant qu’il était ; car le diamant, ce n’est
pas une pierre, c’est une flamme ! Et cependant c’était Gœthe ! — Gœthe, qui s’était
jeté là dedans comme Sapho avec sa lyre, comme le pêcheur de sa ballade dans les bras de
cette sirène qui ne le rendit point ; Gœthe enfin, tout entier, avec sa résolution d’un
homme de génie qui se suicide dans un système, et qui ne chicane point, avec une
puérilité lâche, l’arme qui lui sert à se tuer !
Et tel n’a pas fait Cantel, et il n’en est que plus coupable. Il n’a point l’excuse du
désespoir de Gœthe, qui se sentait tari dans son génie et qui chercha la cuve du vieil
Eson pour s’y ressusciter. Et, de résultat, il n’a pas non plus, cet enfant, la beauté
de l’impuissance de Gœthe ! D’un autre côté, malgré sa jeunesse, l’auteur
d’Impressions et Visions ne s’est pas donné à l’antiquité tout entier.
Il s’est retenu en se lançant. Or, ne pas se donner tout entier quand on se donne, c’est
manquer de foi, de ferveur et de décision, c’est économiser à même soi… Cela ne vaut pas
mieux en littérature qu’en amour. L’auteur d’Impressions, au lieu de se
plonger là où disparut Gœthe, a tâté l’eau, mais l’eau est implacable et elle l’a figé
dans ses plis.
Comme la plupart des écrivains de ce temps, qui parlent d’individualité d’autant qu’il
n’y en a aucune, Cantel a fait du syncrétisme, qui n’est pas, croyez-le ! Une chose
commune qu’en philosophie. En poésie, nous en avons peut-être encore plus. Il en a donc
fait à son tour, non d’une manière impartiale, calculée et savante, comme un artiste qui
se domine, car il est sincère, mais indécis et résistant quoique entraîné. Des deux
tendances d’inspiration et de forme qui se croisent et se traversent dans son livre,
comme deux veines sur une main, l’une — la chrétienne — n’est qu’un filet presque
invisible, tandis que l’autre — la païenne — est la veine qu’a gonflé l’effort de la
vie, et où on la voit palpiter !
Sur les soixante pièces qui composent le recueil de Cantel, il y en a beaucoup qui sont
complètement mythologiques, comme Adonis, Narcisse,
Primavera, Ariane, La Bacchante,
Sisyphe, La Grèce, etc., etc. ; mais le reste, sur des
sujets de passion plus ou moins idolâtre, est imbibé de ce paganisme de sentiment et
d’image qui froidit et qui durcit tout, mais ne cristallise pas toujours. Cependant le
remords, le dégoût ou l’ennui d’une forme fausse qui n’a point été tirée d’où les poètes
puissants tirent la leur, c’est-à-dire des entrailles, s’emparent, vers le milieu de son
volume, de ce moderne, dont les langes furent sans doute parfumés de ce christianisme de
nos mères qui tomba sur tous nos berceaux ; et voilà que, lassé et des éternels marbres
de Paros et de toutes les rondeurs païennes qui sont les globes de ses horizons, il
s’écrie… à la fin :
Mais on ne vit pas longtemps hors des habitudes de sa pensée, et où qu’on fuie, elles
savent nous reprendre de leurs traîtresses mains de velours ! Justement, à trois pièces
de distance de cette Impression, le pauvre poète, avec cette nonchalance
que ne connaissent point ceux qui se convertissent, retombe de ce ciel qui n’était pour
lui que la plaine azurée. Il a bientôt oublié le reproche qu’il
faisait, avec tant de raison, à Théodore de Banville, de
ne jamais
chercher Dieu et de ne pas entendre le cri du cœur
dans sa poésie de
castagnettes, et, comme lui, tout à coup, il revient au bourdonnement de cette abeille d’Attique que nous avons tant entendue, et que Platon lui-même
trouverait maintenant une bien monotone et bien ennuyeuse petite bête. Et ce n’est pas
tout, car il faut tout dire. Conduit par le paganisme de l’image au sensualisme de
l’idée, — comme il arrive toujours : c’est une loi ! — ce païen retombé s’abaisse plus
que le niveau dont il avait compris la bassesse. Il avait commencé par l’inspiration de
Desportes ; il finit par celle de Dorât. Il s’ et peint des pastels :
— dit-il, — qui ne reviendra pas ! A quelle belle dit-on de ces
compliments-là ?… Il prophétise l’amour aux petites filles et leur colorie des
almanachs :
et, enfin, s’il échappe à Dorat, qui tient trop de place dans ce recueil, et veut
remonter vers Desportes, il chante Raphaël. Oui ! mais autant la Fornarina que sa
gloire, autant d’être mort où vous savez que d’avoir vécu dans l’assomption du travail,
son astral pinceau à la main ! Non ! la personnalité du poète qui a dit cela n’est
heureusement pas venue, et nous en attendons avec impatience le premier rayon pour
couvrir ces choses et les effacer !
Non pas que nous voulions prétendre que, sans ce paganisme, elle serait venue : nous ne
le croyons pas. Le poète des Impressions, dans les rares pièces où il a
touché, en passant, et d’un doigt beaucoup trop léger, cette corde chrétienne qui est la
fibre universelle maintenant et désormais éternelle, n’est pas encore le poète qui tire
une note à lui, une note bien à lui, neuve et inexprimée, de cette corde tendue d’un
bout du monde à l’autre bout, au doigt multiple du genre humain, et dans laquelle
l’infini dort ! Mais s’il l’avait pincée plus dru, s’il avait auguré (les poètes sont
des augures) que là nichait, comme un rossignol divin, l’accord divin qu’on cherche si
longtemps de la pensée et de la vie, — et que nous nommons la poésie, faute d’un autre
nom, — il l’aurait peut-être fait jaillir ! Mais il fallait précisément un degré de
christianisme que n’a point Henri Cantel, même dans les moments où il s’oublie dans le
christianisme de son enfance, ignorant et involontaire. C’est ainsi que, dans quelques
pièces, si l’idée de Dieu se lève tout à coup au milieu de tous ces vers de voluptueux,
comme, par exemple, dans ses Victimes, ce n’est pas notre Dieu à nous,
c’est celui des lâches rêveurs qui demandent un paradis sur la terre, et auquel le poète
crie :
ou c’est encore, comme dans Consolatrix afflictorum :
le Dieu qu’on trouve sur la colline
, — et si ce n’est pas le
fils de Pan, celui-là ! ce doit être son neveu.
Car le poète est naturaliste, et c’est sa manière d’être religieux. Il applique la
nature sur tous les maux comme un dictame, j’allais presque dire un emplâtre. Païen
jusque dans les souffrances, au lieu de voir l’expiation dans la douleur, il y voit
l’esthétique. Et de fait, elle y est (il ne faut nier la beauté nulle part) ; mais qui
l’y voit tant cesse, pour son compte, d’être pathétique, et fait douter de la sincérité
d’une poésie qui pleure comme on met du fard, et rappelle le mot affecté de cette femme
qui disait : « C’était là le bon temps, le temps où j’étais malheureuse ! »
Et cependant, malgré tout ce paganisme rapetissant et glaçant qui empêche le poète
d’Impressions de s’élever et le fixe à la terre, — et même à la fange
de la terre dont il est fou, quand elle est blanche et rose, — il y a dans son recueil
un talent vrai, très cultivé déjà, et, sous la culture, devenu facile et ample. L’homme
qui a écrit Les Courtisanes (hélas ! toujours les courtisanes !),
La Buveuse de sang, Le Printemps, Le
Cierge, et surtout les vers à Charles Baudelaire, — qui sont certainement les
plus beaux du recueil, — et ceux-là encore qui finissent, à chaque strophe, par ce
mouvement d’un désespoir si doux et d’une si magnifique lassitude :
n’est pas séparé de la poésie individuelle par grand’chose… Il a l’instrument ; il a la
main. Dans ce recueil, la langue est prête. Comme une cire vermeille et parfumée, qui
bout ici et flambe là, elle est prête à recevoir le cachet qui lui donnera son
empreinte. Elle a partout de la souplesse et de grasses et opulentes plénitudes. Le
rhythme y joue en mille plis charmants ou profonds. Il y a le nombre et l’harmonie. Beau
milieu d’accords, mais milieu, et milieu en tout. Le poète plane, mais pas assez haut.
Il n’a pas cette force aquiline qui perce le bleu de l’éther. Sa fantaisie est comme sa
richesse, sa passion, sa mélancolie. Cela n’éclate point, cela ne poigne ni les yeux, ni les oreilles, ni le cœur. Cela ne fait pas morsure. Ce
n’est, certes ! ni commun de couleur ni même commun de sentiment… quand ce n’est pas
sensuel ; — mais (et ce sera mon dernier mot cruel)… mais c’est commun d’intensité.
On a dit souvent que la Critique avait parfois plus de mauvaise foi qu’elle n’a de
cruauté encore. On a dit qu’au lieu de demander simplement au poète ce qu’il a fait, et
surtout ce qu’il a voulu faire, elle lui demande, préférence insidieuse, ce qu’il n’a
voulu faire ni fait, et qu’ainsi on n’est jamais jugé sur son œuvre réelle, et que la
Justice (la Justice qui n’est pas aveugle, car elle serait infirme, mais qui ferme les
yeux pour mieux voir,) étrangle tout, et l’œuvre et l’auteur, et elle-même, avec son
bandeau ! Voilà ce qu’on dit sur tous les tons depuis des siècles ; mais c’est une
erreur, si ce n’est un mensonge. On accuse la Critique d’être injuste, et on est plus
injuste qu’elle. La Critique (qu’on ne s’y trompe point !) n’a pas que les détails d’une
œuvre à juger ; elle en a à juger l’inspiration même, la pensée fondamentale et
première, — car c’est là qu’est le poète, — l’originalité, la vitalité, l’éternité du
poète (s’il est éternel !). Or, pour juger cette inspiration, ne faut-il pas que la
Critique ait un terme de comparaison et de jugement, et qu’elle indique une inspiration
supérieure, si, dans ses convictions à elle, il y a une inspiration supérieure ?
Toutes les inspirations ne peuvent pas être égales à ses yeux, elles ne peuvent pas
faire équation entre elles ; le dire, le soutenir, ce serait dire, ce serait soutenir
que le travail des facultés humaines et sa puissance font tout le poète (ce qui n’est
pas), et que la substance sur laquelle le poète accomplit son merveilleux travail n’est
rien ou peu de chose, — quelque chose de grossier ou d’inerte, quelque argile. Mais cela
n’est pas ! Le poète n’est pas un potier ! S’il moule quelque chose de sa main lumineuse
et forte, c’est ce qu’il y a de plus divin au fond de nos âmes ; car c’est ce que
l’homme n’a pas fait. Le monde, le monde sur lequel le poète opère, existait et avait
son prix (et son prix éternel) avant d’être pétri par la main du poète, avant d’être
animé de son souffle : il vivait, et vivait si bien que le poète n’a qu’augmenté sa vie
en lui donnant la sienne, en lui versant, comme une vie nouvelle, sa propre
individualité.
Il n’y a donc pas moyen pour la Critique de se cantonner, comme on semble l’exiger,
dans l’inspiration même du poète, et de le juger dans l’isolement abstrait de cette
inspiration. Il n’y a pas moyen de dire seulement, par exemple, à un poète païen :
« Voyons ce qu’a produit votre paganisme ! » A un poète chrétien : « Voyons ce que vous
avez tiré des idées chrétiennes ! » A un poète qui n’est ni païen ni chrétien : « Voyons
votre œuvre et jugeons, sans nous soucier et sans nous informer de la pensée d’où elle
est sortie ; voyons-la et jugeons-la sur ses mérites extérieurs, plastiques ou
littéraires ! » Comme si les mérites extérieurs d’une œuvre quelconque n’étaient pas
toujours profondément dépendants de l’inspiration de l’auteur !
Forcément donc, pour faire acte de Critique (je ne dis pas intelligente, mais seulement
juste), il faut prendre l’inspiration à part du détail et y mettre l’œil ; il faut dire
ce que l’auteur eût dû penser, indépendamment de ce qu’il a pensé, et montrer ce qu’il
eût dû faire, pour lui mieux reprocher ce qu’il a fait (si ce qu’il a fait est
inférieur). Pour notre compte, c’est ce que nous avons tenté de faire ici sur les
poésies de Cantel, ce jeune arbre qui laisse tomber tant de feuilles mortes sur ses
racines qui sont vivantes. Qu’il prenne garde ! à force d’y tomber, les feuilles mortes
peuvent tuer les racines. Organisé pour être un poète, qu’il ne revête pas sa poésie de
formes épuisées ; qu’il n’enferme pas sa pensée dans ce symbolisme païen, le cercueil de
tout un monde fini ! La forme chrétienne a seule la vie. Si nous ne l’avons pas
démontré, c’est qu’on ne démontre pas plus la vie que le mouvement, et que le
christianisme est toute la vie moderne, — que nous le sentions tous plus ou moins dans
nos têtes et dans nos poitrines, — et qu’il est impossible, même à ceux-là qui le
maudissent, de vivre deux secondes avec profondeur et puissance hors de l’étreinte de ce
christianisme, notre vainqueur et notre maître à tous !
▲