Lefèvre-Deumier
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Oui ! ce sont vraiment les dernières ! Il faut prendre au pied de la lettre ce mot
tracé par l’auteur, non par l’éditeur, à la tête de ce volume. Quoique écrites dix ans
auparavant, ces poésies, l’auteur les avait gardées sans les publier. Il avait senti,
sans nul doute, qu’elles étaient l’expression définitive, ardemment cherchée, de sa
maturité poétique, que passé ce niveau il ne s’élèverait plus, et qu’au contraire, image
de la vie, son expression baisserait sous sa plume au lieu d’y monter. En mesure avec le
temps et avec lui-même, il avait, calme comme un homme qui a la sécurité d’avoir été,
ses facultés données, tout ce qu’il peut être dans son art, attendu le moment favorable
où il devait le mieux se produire.
Il aurait pu attendre encore. Présentement, la poésie n’intéresse personne. Même ceux
qui semblent le plus organisés pour elle en faussent misérablement la notion, et,
matérialistes , en font de la sculpture ou de la peinture… impossibles !
Dans de telles circonstances, on comprend que Lefèvre-Deumier ait gardé dix ans un
recueil qui n’a pas, d’ailleurs, l’accent des poésies contemporaines. Seulement, rien
n’est jamais long dans un poète, pas même le mépris, cette chose infinie. Au bout de dix
ans, l’impatience a pris Lefèvre-Deumier, ou, qui sait ? peut-être le pressentiment de
mourir. Son volume retardé a paru enfin, et presque au moment où lui disparaissait,
arraché par une mort douloureuse et soudaine à son œuvre achevée ; et voilà comment les
sons mélancoliques du Couvre-feu
25 ont pris tout à coup la tristesse profonde
d’une agonie !
Le Couvre-feu ! tel est, en effet, le titre plaintif et pittoresque des
nouvelles et dernières poésies de Lefèvre-Deumier. Pour notre compte, nous n’aimons pas
beaucoup ces titres spirituels qu’il faut expliquer par une préface et qu’on met à la
tête de ces choses si simples et qui pourraient être si grandes : — des vers.
Lefèvre-Deumier n’a pas manqué cette indispensable préface. Il nous a expliqué un titre
sur lequel l’imagination rêve pour se tromper ; car ce titre ne dit pas nettement ce
qu’il veut dire, contrairement au devoir d’un titre, qui est tenu d’être transparent
comme un cristal.
« Je ne pense pas — nous dit-il — que la poésie meurt, mais je suis fermement
convaincu qu’elle s’endort, et je n’espère pas assister à son réveil. Ce n’est donc
pas sa mort que je sonne, mais son sommeil, le couvre-feu. Quand la politique se lève,
— (l’auteur écrivait en 1849), — l’imagination se couche ; c’est l’heure d’éteindre sa
lumière, et de couvrir son foyer. Ceux qui viendront demain ne seront peut-être pas
fâchés, si l’hiver ou la nuit dure encore, de retrouver, pour rallumer leur falourde
ou leur lampe, quelques charbons sous nos cendres… »
Certainement, tout cela est vrai, triste, bien tourné, joli dans sa tristesse, mais ne
se verrait pas sans le préalable ; et dans ce Couvre-feu,
puisque ainsi le livre est nommé, c’est le feu du titre qui serait couvert, c’est-à-dire
sa lumière. Eh bien, disons-le tout d’abord, nous qui croyons que toute notre âme pèse
dans la plus chétive de nos manifestations ! tel le titre de Lefèvre-Deumier, et telle
est souvent sa poésie, et non pas seulement sa poésie d’aujourd’hui, mais sa poésie de
toujours. C’est de la poésie entortillée et brillante, et dont l’éclat n’est pas de la
clarté. Avec un talent très réel et très élevé, avec une individualité très profonde,
le croira-t-on ? Lefèvre-Deumier est ingénieux comme s’il était superficiel. Il est trop
ingénieux pour avoir du génie, mais si le génie consistait à se donner une peine du
diable avec immensément d’âme et d’esprit, certes ! la Critique ne marchanderait plus,
et l’auteur du Couvre-feu en aurait !
Lefèvre-Deumier appartient à la génération de 1830. Il est même de la première heure de
ce point du jour littéraire qui eut l’ardeur du midi à l’aurore, et à midi l’épuisement
du soir. Les premiers recueils romantiques virent de ses vers, et on les distinguait
déjà parmi ceux qui avaient le plus de cette verve impatiente et tourmentée, laquelle a
marqué les œuvres de ce temps convulsif. Jules Lefèvre, qui n’avait point encore ajouté
à son nom le nom de Deumier, comptait parmi les jeunes esprits qui donnaient le plus
d’espérances. C’était un des plus beaux fronts d’alors (tout était dans le front !),
comme on disait après avoir lu Gall et s’être rasé les tempes pour faire une place plus
grande à la couronne. Imagination spirituelle, et cela dans une époque où le talent, le
lyrisme dans le talent, existait à haute dose, mais où l’esprit n’était pas la faculté
la plus commune et la plus formidable, Jules Lefèvre frappait aussi par une sensibilité
qui n’était ni la molle des uns ni la maladive des autres, et qu’il avait trempée, pour
lui donner du ton, dans les sources amères et sombres de la poésie anglaise.
Il n’avait pas seulement, comme tous les romantiques du temps, fait ses humanités dans
Shakespeare et bu dans la coupe Tête de mort où lord Byron avait laissé
le sang de ses lèvres pour sa peine d’avoir osé jouer avec la douleur ! Non ! il avait
plongé plus avant que cela dans ces sources âpres et cachées sur lesquelles la gloire ne
fait pas même tomber le rayon qui dit la source au fond des bois. Il avait lu et il
connaissait bien les grands poètes anglais, qui sont certainement les plus grands poètes
de la terre pour la profondeur de l’inspiration et la solennité de la rêverie. Il savait
admirablement John Ford, Webster, Drummond, Gascoigne, Fletcher, Spenser, Dryden, ceux
dont on parle et ceux dont on ne parle pas, et ce fut là dès son début sa supériorité
tranchée.
Cette supériorité, il l’eut toujours. Comme l’influence de cette moelle de lion, mangée
chez le Centaure, qui se retrouvait jusque dans les tendresses d’Achille, l’influence de
ces premières études, de ces premières cohabitations avec les poètes de l’Angleterre,
resta sur Lefèvre-Deumier, même quand sa jeunesse fut passée, quand son talent
laborieusement, mûri se détachait de tout ce qui n’était pas lui-même. Parti de lord
Byron avec la fougue que lord Byron communique à tous ceux qui l’aiment, il a fini par
aboutir, dans son ralentissement d’ardeur, à Gray et à sa mélancolie ; mais, dans ce
détiédissement d’un rayon qui n’est plus que doux et qui avait été brûlant, il n’a
jamais dépouillé cet air que j’appelle l’air poétique anglais, et qu’il a encore dans
les cendres de son Couvre-feu quand il caresse la tête de ses deux
enfants et qu’il rabat jusqu’à eux et à leur souvenir cette hautaine idée de la gloire
comme nous l’avons dans la jeunesse.
Cet air, cet accent, il ne les a jamais perdus, même quand il est redevenu le plus
Français, le plus spirituel, et même le plus poète de canapé chez les précieuses du
xixe
siècle ; car il y a de cela aussi chez
Lefèvre-Deumier. Avec du Coleridge et du Jacques Delille dans la veine, il a du Voiture
et de l’hôtel de Rambouillet. Singulier mélange de vérité et d’afféterie, de grandeur et
de pincé, de beauté plus fine et plus étincelante que pure, et d’incroyable bizarrerie,
Lefèvre-Deumier a eu les défauts des romantiques de la première heure ; mais il n’a pas
eu ceux des romantiques de la dernière, qui no sont plus que des rimeurs mécaniciens. Il
n’a pas oublié son âme derrière lui en regardant la face des choses. Il n’a pas été
qu’un miroir. Il a toujours été ou voulu être un sentiment ou une pensée. Il a tordu
souvent l’expression jusqu’à la fausser, jusqu’à la briser, pour lui faire dire ce
qu’enfin la langue ne dit pas et ne veut pas dire ; mais quand il l’a laissée tranquille
et qu’il s’est fié à elle, il a eu de magnifiques parties de poète et il a réussi !
Nous en trouvons, de ces parties de poète, de ces fragments qui classent un homme
quoiqu’ils ne soient que des fragments ; nous en trouvons dans tous les livres de vers
publiés par lui ; mais surtout dans les deux qui ouvrent et ferment sa carrière poétique
et qui la consacrent : Les Confidences et Le Couvre-feu. Les
Confidences, qui remontent tout à fait à sa première période de jeunesse, sont
un recueil d’élégies violentes, où une grande passion qui n’était pas une fiction ou une
pose littéraire disait son secret.
Lefèvre-Deumier a encore cet avantage sur beaucoup de ses contemporains, mieux que lui
pourtant avec la gloire, de n’avoir pas fait des vers pour des vers ! Il en a fait pour
le soulagement réel de son âme. Il en a poussé comme des cris ! Poète de vocation
intellectuelle, je le veux bien, il n’a pas été cependant uniquement préoccupé de son
but d’art, de système ou d’école. C’est une âme sincèrement poétique avant d’être
artificiellement un poète de langage. C’est un grand poète d’action dans la vie, avant
de l’être de contemplation dans ses écrits.
Lefèvre-Deumier, qui n’a écrit que des vers alexandrins, et dont nous ne nous rappelons
pas une seule strophe, fut un terrible lyrique de fait. Un jour, cette passion, dont
Les Confidences sont l’écho, l’entraîna en Pologne, au siège de
Varsovie, pour s’y faire tuer, et il y fut laissé pour mort sur des monceaux de
cadavres. Il fut plus heureux que Byron, qu’il n’avait pas imité en cherchant un champ
de bataille, et qui mourut d’un rhume en Grèce. Lui ne mourut pas ; il revint blessé,
mais l’âme guérie, et ses Confidences nous retracèrent, avec la flamme
qui ne sort jamais qu’une seule fois du volcan de la tête d’un homme, les douleurs de
cet amour affreux qu’il noya enfin dans l’hémorragie des blessures.
Ce livre, intense et individuel comme la passion qui l’a dicté, n’est point le plus
beau que Lefèvre ait écrit (car Lefèvre n’a fait qu’une seule fois cette chose complète
qu’on appelle un beau livre, et ce n’a pas été en vers) ; mais, à coup sûr, c’est celui
où, malgré d’atroces bizarreries, des viols de langue dans des alliances de mots
forcenées, il y a le plus de ces beautés humaines que le comble de l’art est d’imiter,
et qui jaillissent parfois du fond de la vie.
Le Couvre-feu d’aujourd’hui n’est que la cendre de cette prodigieuse
flamme éteinte ; seulement la cendre est purifiée, et, toute cendre qu’elle est, paraît
plus pure que la flamme à laquelle elle a succédé.
Lefèvre-Deumier, par le fait du temps, de l’étude, de tous les apaisements de la vie,
est devenu plus artiste, plus correct, plus savant de langage, que quand il vomissait
son cœur dans les vers de ses Confidences.
Assurément, il n’a pas atteint encore la correction suprême, la limpidité diaphane, la
pureté du coloris, la simplicité forte et nue, et il n’était pas, je crois, organisé
pour l’atteindre. Il est naturellement affecté, et il ajoutait à la nature la théorie.
Il y a un morceau très curieux de lui, sur Pétrarque, où il pose en fait et en doctrine
que la passion a un tel besoin de presser et de tordre son expression qu’elle arrive aux
concetti les plus inattendus et aux fioritures les plus compliquées.
Avec une telle manière de sentir et de concevoir la beauté poétique, l’auteur du
Couvre-feu, qui, nous devons en convenir, a, pendant ces dix dernières
années, accompli un rude travail de lime sur lui-même, a eu beau se polir, se
dépouiller, s’élever, — et qui s’élève se simplifie ! — il n’en a pas moins quelque
chose de contourné dans la pensée, oui ! dans la pensée, quand ce n’est plus dans l’expression ! Un exemple nous suffira pour donner une idée de la
manière générale et habituelle du poète. C’est un morceau intitulé : La Vallée de
Josaphat :
Évidemment, voilà de la poésie méditative et philosophique qui ne manque ni de largeur
ni de force, ni même de simplicité, si vous exceptez ce vent de la colère
de Dieu, qui est pasteur et qui est justicier, — ce qui est beaucoup pour le vent. Mais n’y a-t-il pas dans cette
poésie antithétique, dure, noueuse, qui heurte, dans un rapprochement si imprévu, l’idée
de la vallée de Josaphat contenant le monde ressuscité à la fin des temps et l’idée du
champ de la mémoire contenant aussi l’univers et son passé dans la tête de chaque homme
en particulier, n’y a-t-il pas quelque chose de cherché, d’efforcé,
d’insolite, qui sent l’alchimie d’un cerveau plus ou moins puissant, mais qui n’est pas
l’originalité franche des grands poètes, — qui n’est pas le sang pur et si facilement
jaillissant de la véritable originalité ?
C’est là, en effet, ce que n’eut jamais Lefèvre-Deumier. C’est un poète cherché et
recherché, qui trouve souvent, mais qui reste tel et même après avoir trouvé. Il y a du
Jean-Paul, du Rivarol et du père Castel en vers, du père Castel au clavier et à la
musique de parfums ! En nous résumant donc sur la valeur d’un homme dont le talent,
curieux à étudier, fut plus grand que la renommée, nous dirons que l’auteur des
Confidences et du Couvre-feu est, comme tous les poètes
célèbres de son temps, un grand talent de décadence, mais dont l’âme, très peu de son
époque, rachète la fausseté du goût. Par là, il se sépare vigoureusement de ces Titans
du romantisme avec lesquels il a vécu, de ces Prométhées de la forme et de la ciselure
qui ne sont Titans que jusqu’au cœur ; car avec eux les vautours de Jupiter mourraient
de faim.
Touchant aux lakistes contemporains par une extrémité de son talent, et par l’autre aux
affectés de tous les temps et de tous les pays, il a du moins la passion mêlée à tout
cela, et si on l’applaudissait chez les Cathos, les Madelons et les Philamintes des
vieilles sociétés grimacières, il y étoufferait ! Une fois, ce qui n’est pas assez,
cette passion lui donna nettement du génie, — non comme poète, mais comme romancier. Ce
fut quand il écrivit son Lionel d’Arquenay, une merveille, qui ne fit pas
grand bruit à une époque où, pour intéresser, il fallait de gros talents bêtes.
Pathétique et sarcastique à la fois, Lionel d’Arquenay est un roman
profond et amer, ironique et tendre, dont le premier volume a été écrit avec la plume du
lord Byron de Don Juan, et le second… on ne sait plus avec quelle plume !
C’est tout simplement divin ; car le talent qui circule dans cette composition charmante
est divinisé par la douleur. Quand nous en sommes aux Dames Bovary, comme
nous voilà maintenant, pour toute observation, il serait curieux d’examiner un livre de
la beauté spirituelle et morale de Lionel d’Arquetenay. En publiant les
œuvres de Lefèvre-Deumier, il est à croire qu’on n’oubliera pas ce chef-d’œuvre.
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