Théodore de Banville14
Théodore de Banville est le poète du rhythme. Il est le dernier venu dans cette école
qui a relevé l’enclume de la Renaissance pour y battre le métal de ses vers et en faire
des feuilles d’un or léger. Théodore de Banville a résumé et concentré en lui le talent
extérieur de ses devanciers et de ses maîtres. Ses Cariatides et ses
Stalactites disent suffisamment par leur titre seul quelle inspiration
matérielle est la sienne. Il a beau raffiner et, comme ils le prétendent, spiritualiser
la matière, c’est un matérialiste au premier chef. Ses Odelettes
15, le dernier de ses
ouvrages, doivent être considérées comme l’expression définitive et sans progrès
ultérieurement possible de sa manière. C’est l’idolâterie de la forme physique et
plastique transportée dans le plus spirituel et le plus cordial de tous les arts ! A
force d’agir sur la langue, à ne voir que ses lignes, ses contours, le brisement ou
l’assouplissement de son mètre, la plénitude de ses échos, Banville n’est plus qu’un
artiste qui joue d’un instrument quelconque. Il taille, sculpte, creuse, évide la langue
comme un ouvrier qui taillerait, sculpterait, creuserait, éviderait la pierre jusqu’à la
trouer, et dont le ciseau acharné finirait par sculpter l’air ! Qu’il y ait là une
puissance réelle, un art persévérant et singulier, quoiqu’il touche à l’enfantillage et
à la folie, nul ne le niera. Banville est un talent très exercé. Mais, franchement, la
destination de la poésie, ce dictame des cœurs souffrants et cette volupté de
l’intelligence, n’est pas de faire uniquement des vers comme ceux-ci : nugæ
difficiles !
Il fallait encor
Toutes les Odelettes de Théodore de Banville ont cette légèreté, ce
linéament d’arabesque à peine appuyé, cette grâce de bulle de savon dans le vent, cette
transparence de dentelle qui recouvre… absolument rien, et la petitesse du volume,
précédé pourtant d’une dédicace solennelle à Sainte-Beuve, montre assez que le livre en
question est chose grave et probante, non pas seulement dans l’amour-propre, mais dans
les idées de l’auteur. C’est la tentative suprême de l’école de la Forme par la main
d’un de ses meilleurs ; suprême, en effet, car on peut défier d’aller plus loin dans la
vacuité de l’expression poétique et savante, de l’expression pour l’expression. Nous
avons parlé de Renaissance, mais ici nous sommes bien loin de Desportes et des
Sonnets de Gramont. Il y avait encore là, sous le travail idolâtre des
mots, du sentiment et de la pensée. Mais ici, excepté le filigrane d’un langage
prodigieux de souplesse et de ténuité réussie, cherchez ce qu’il y a dans ces vers,
— chalumeau où passe une haleine ! Henri Heine disait un jour justement de Gœthe :
« Gœthe traita en général l’enthousiasme — (l’enthousiasme, c’est la poésie !)
— comme quelque chose de donné… comme une étoffe qu’il fallait travailler, et c’est
ainsi que l’esprit devient matière sous ses mains ! »
L’auteur des
Odelettes sort de Gœthe en l’exagérant, mais, chez lui, à force de
travailler l’étoffe, les points emportent le morceau !
Inutile sacrifice, du reste, au génie matériel de ce temps ! La poésie de Banville ne
lui porte pas bonheur. Charles Asselineau, dans une introduction aux
Odelettes, où un esprit très fin cherche à justifier ses préférences,
dit que, malgré quinze ans d’étude, Théodore de Banville produit toujours sur le public
l’effet d’un jeune homme qui promet. Accablante parole ! Dans un temps vulgairement
littéraire, des hommes de talent comme Théodore de Banville seraient classés… Nous
l’avons choisi pour éclairer cette question de la mort des lettres et de la poésie dont
nous sommes menacés chaque jour un peu plus.
Dans l’état actuel de son talent, Théodore de Banville n’a pas cette magistralité, cet
ascendant devant lequel la curiosité — littéraire ou non — s’éveille comme devant le
mystère étonnant d’une grande force. C’est un esprit moins puissant qu’élevé et délicat,
et il ne se formalisera pas de l’épithète. Dans la préface de ses Odelettes, un peu
musquée d’affectation et d’érudition qui porte à la tête, il dit à Sainte-Beuve :
« Soyons les derniers de notre ordre, les derniers des délicats », et il en est un… de
la main, comme Siméon Pécontal16 l’est de l’âme. Eh bien, ces derniers délicats
peuvent, à l’indifférence imméritée dont on les afflige, avoir la conscience qu’ils sont
en effet les derniers ! Le xixe
siècle a d’autres
affaires à démêler que la gloire de ses poètes… et le mal est bien grand, puisque la
poésie comme l’entendent Banville et son école ne peut captiver le regard grossier de la
société de ce temps. Ils ont retranché l’âme pour lui plaire davantage, et ils l’ont
retranchée en vain ! Ils ont coupé la tête du prophète, et ils l’ont présentée à
Hérodiade sur un plat d’or ouvragé par leurs plus fins ciseleurs. Mais l’Hérodiade
moderne, plus stupide et plus sordide que la courtisane de Judée, n’a pas pris plus
garde à la tête qu’on lui servait qu’au travail merveilleux du plat sur lequel elle
était servie. Décapitation de la poésie, immolation de l’âme ; profanation,
abaissements perdus ! Dans un temps rapproché, les poètes matériels, comme les poètes
immatériels, périront. La matière ne les sauvera pas. Dans le matérialisme qui
s’alourdit tous les jours sur nos têtes, dans ce réalisme, bêtise et boue, qui nous
monte d’en bas et peut ensevelir du soir au matin une littérature, les poètes de la
forme auront le sort des poètes de l’idée, parce que la forme, le travail de la forme,
quand il est exquis ou puissant, est une spiritualisation de la matière. Savez-vous
comment ils sont placés vis-à-vis de ces réalistes qu’ils méprisent, et qui sont
l’expression dernière du matérialisme littéraire contemporain ?… Comme les Mulâtres
devant les Noirs !
On s’étonnera peut-être de ce titre de Poésies complètes, sous lequel
l’éditeur Poulet-Malassis a publié le beau volume de Théodore de Banville. D’ordinaire,
les poètes jeunes encore, les poètes aux pensées infinies, pour parler comme eux, ne
s’enterrent pas de leurs propres mains dans ce titre solennel et un peu funéraire de
Poésies complètes, qui implique la fin de leurs travaux et le dernier
mot de leur manière ; mais un détail touchant de cette publication, c’est que Banville,
quand il en eut l’idée, croyait mourir. Il était fort malade alors, et, désespérant de
sa santé, il soignait sa gloire en s’arrangeant dans ses œuvres. Grâce à Dieu, sa santé
se raffermit, dit-on, et, comme les malades qui se retrouvent vivants quand ils ont fait
leur testament, Banville, plus poète et mieux portant que jamais, fera mentir le titre
de son volume actuel en publiant d’autres ouvrages. Nous le souhaitons beaucoup pour sa
santé, — et un peu aussi pour sa gloire.
En effet, quand le livre finissait, il était en progrès, Banville ! Les dernières
pièces du recueil indiquent une croissance, une épuration et une acquisition de force
incontestables dans le genre de talent qu’il a, et quoique les défauts de ce talent, que
nous allons caractériser tout à l’heure, tiennent bien plus à des indigences qu’à des
abus de facultés, qui sait ? l’heure de la poésie, de la vraie poésie, qui n’a pas sonné
pour Banville, sonnera peut être encore ! Dans l’esprit comme dans le cœur de l’homme,
il y a souvent le mystère des développements inattendus ! Malheureusement personne n’est
en droit de compter sur cet heureux mystère. La Critique, positive comme l’Histoire, et
qui, pour l’instant, tient en sa possession les poésies complètes et avouées de
Banville, en d’autres termes toute sa moisson poétique de 1841 à 1854, vannée, triée par
lui et engrangée pour l’immortalité, s’il y a lieu, la Critique a bien moins à se
préoccuper des chances d’un avenir incertain qu’à juger des efforts accomplis et du
talent prouvé par l’œuvre même. Or, cette œuvre qu’hier le poète dressait devant la
postérité, comme son exegi monumentum, avec une piété sincère à sa
mémoire, est-elle réellement digne, si rien de nouveau et de différent ne vient s’y
ajouter, du regard qu’elle provoque et qu’elle veut captiver pour des siècles ?
Franchement, nous ne le croyons pas. On ne lit plus Desportes, qui eut dans son temps
beaucoup plus de talent que Banville ; on ne lit plus Ronsard, cet Homère manqué de
l’imitation archaïque. Et quand nous disons qu’on ne les lit plus, nous ne parlons pas
des curieux qui lisent tout ou des poètes qui cherchent des manières à renouveler parce
qu’ils n’ont pas d’inspiration personnelle, nous parlons de cette masse lisante qui
dispense la gloire et qui la fait. Banville, l’écho du xvie
siècle en matière de rhythme, de mythologie et de symboles, ronsardise, comme si nous étions toujours en 1830, cette Renaissance de la
Renaissance, ainsi que nous l’avons déjà nommée, cette révolution littéraire qui ne fut
qu’une restauration. Venu tard dans le mouvement qu’il suit et qui va s’arrêter, on peut
prendre Banville pour le dernier des romantiques contemporains. Il en a les qualités les
plus brillantes : l’amour de l’image, du rhythme, de la langue, qu’il aime un peu comme
une courtisane amoureuse et… stérile. Il en a le besoin d’idéal vague et tourmenté.
Défauts inévitables de l’école tout entière, mais qualités de ceux qui la dominèrent, et
qu’il aurait très bien pu ne pas avoir ! Banville la résume donc avec éclat et la ferme.
Après lui, il n’y a plus que Vacquerie, le Fou du roi de Victor Hugo !
Comme Vacquerie, il est vrai, Banville continue la poésie de Victor Hugo ; mais il ne la
fait ni délirer ni grimacer plus qu’elle ne délire et ne grimace naturellement. Il ne
l’outre pas. Et, au contraire, il y infuse quelque chose de fin, de délicat et
d’aimablement enfant, qu’on s’étonne de voir au milieu de tant de si grosses choses et
dont on regrette le charme perdu. Banville, qui n’est pas, certes ! un regain de l’école
romantique, qui ne l’abaisse point dans ses œuvres, nous apprend mieux qu’un autre
comment les écoles finissent. S’il était un homme sans talent, sa médiocrité ne
prouverait rien. Mais un poète comme Banville, qui n’a eu qu’un tort pour sa gloire,
c’est de venir dix ou vingt ans trop tard dans la poésie collective de son temps, nous
montre, à travers l’éloquence de son talent et par elle, pourquoi les écoles meurent et
pourquoi elles doivent mourir.
Elles meurent justement parce qu’elles sont des écoles, parce que la poésie collective,
la poésie analogue, qui se tient et qui se ressemble par une communauté de parti pris ou
de doctrines, est une poésie qui s’épuise vite, — les hommes de talent qui se donnent à
elle, par cela même qu’ils se donnent, n’étant pas de force à la renouveler. C’est que
la poésie collective n’est pas la vraie poésie. Assurément, des facultés poétiques d’un
ordre très élevé peuvent apparaître dans une école, mais elles s’y fourvoient toujours
un peu et s’y diminuent. La vraie poésie, surtout dans ce temps d’extrême civilisation,
est essentiellement individuelle et solitaire. Les aigles et les lions vont seuls. Un
poète individuel fonde une école parce que le succès ou l’admiration déduit une poétique
de ses œuvres, parce que le chêne n’est pas responsable, après tout, des glands qui
tombent autour de lui et qui poussent comme ils peuvent dans les mille hasards du
terrain où s’enfoncent ses racines ; mais si un poète individuel fonde une école malgré
lui, ou s’il accepte cet orgueilleux et dangereux titre de chef d’école, il s’y énerve,
y expose et finit par y perdre l’originalité de son inspiration et le meilleur caractère
de son génie. Ceci est une loi confirmée par l’histoire. Nous avons déjà nommé Ronsard,
et c’est un exemple ; Hugo en est un autre, et Wordsworth aussi, en Angleterre. Que
sont-ils devenus ?… Chefs d’école et s’acceptant pour tels, ils ont endoctriné au lieu
de chanter ; ils ont endoctriné même quand ils chantaient, Ils n’ont pas ranimé leur
inspiration aux sources changeantes et profondes de l’âme humaine. Ils se sont répétés.
Ils ont joué aux maîtres et aux disciples. Ils ont payé de leur talent et de leur gloire
réelle et durable les tapages de leurs systèmes et le fanatisme de leurs cénacles, et le
dernier des imitateurs qui, sans personnalité supérieure, a de la main, du métier, de la
volonté (cette chose qu’on a fait entrer depuis quelque temps dans la poésie), peut
obtenir et nous donner du Ronsard, du Wordsworth ou du Victor Hugo, à faire illusion
même au maître qu’il imite. Seulement, si un conte répété deux fois est assez ennuyeux
pour que Shakespeare en ait fait la comparaison de la vie, nous demandons quelle
impression doit causer, à vingt ans de distance, une imitation malheureusement trop
réussie puisqu’elle ne nous donne ni une idée ni une sensation de plus que le poète dont
elle est l’écho.
Telle est pourtant la réalité. Tel est l’écueil contre lequel vient tardivement échouer
une œuvre de talent inutile, de labeur et de continuité dans l’étude ; tel est
l’écueil : — la monotonie ! Les influences de la peinture et de la statuaire, qu’une
poésie sans idées prend pour une fontaine de Jouvence et dans lesquelles elle se plonge
jusqu’à s’y noyer, la rage du flamboiement, de l’efflorescence, de l’arabesque et même
du funambulesque, n’y font rien : le poète des
Stalactites et des Cariatides — il faut bien le dire !
— est un poète monotone et froid. Il est monotone parce que la masse d’images qu’il
remue a été déjà remuée cent fois au xvie
et au
xixe
siècle, et, quoique le kaléidoscope, à force de
tourner, amène parfois de nouvelles combinaisons de lumière, il n’en est pas moins vrai
que ce sont les mêmes nuances et les mêmes couleurs qu’on y voit toujours. Il est froid
parce que sa poésie ne vient jamais d’une idée qui lui appartienne, d’un sentiment qui
lui soit profondément personnel. Banville n’a jamais l’idée poétique, le sentiment
poétique, la sensation poétique que de son école, — et le compte de cela est bientôt
fait ! Le voulez-vous ? Voulez-vous savoir à quel point un poète très loin, et avec
raison, de l’école du bon sens et des idées bourgeoises dans les arts, peut devenir
vulgaire aux yeux des lettrés et des illettrés, et même nul ?… Regardez ce qui se trouve
au fond de toutes les poésies contemporaines, et ôtez-le des poésies de Banville, et
vous allez voir ce qui va rester !
Otez-en l’amour tel qu’il est dans les Contes d’Espagne et d’Italie,
l’amour en uniforme, Alfred de Musset ; ôtez ces vieilles douleurs égoïstes dont nous
avons été assez rebattus, les douleurs de l’accouchement intellectuel, le soi-disant mal
que nous fait la forme quand elle se débat sous notre prise et que nous avons peine à la
fixer comme notre pensée l’entrevoit et l’ambitionne ; ôtez enfin cette autre douleur
d’être méconnu, de n’avoir pas sa gloire, argent comptant : c’est-à-dire, en somme,
toujours le mal de l’œuvre et par l’œuvre, — de toutes les douleurs la plus
orgueilleuse, la moins touchante, la moins sacrée ! — et vous êtes au bout de la
sensibilité du poète. Vous l’avez saigné à blanc et il n’a plus rien dans la veine !
L’élégiaque et le lyrique sont taris ! De même, en sensation, ôtez le vestiaire de Don
Juan qui traîne partout et les réminiscences de Shakespeare sur lequel nous vivons pour
l’instant ; ôtez les Musées et les tableaux décrits, depuis Rubens jusqu’à Watteau,
c’est-à-dire la poésie ravalée jusqu’à n’être plus qu’un daguerréotype ; ôtez l’orgie
(la moderne et l’antique !), les meubles rocaille, les tapis et les châles turcs, le
cigare, la mythologie païenne prise à la Renaissance, les Callipyges, comme dit le
poète, et toutes les Vénus avec leurs noms grecs ; ôtez, enfin, l’univers de papier
peint du théâtre de Pierrot, et c’est fini ! Le monde de la sensation est parcouru et le
poète n’a rien vu davantage ! La nature et ses grands spectacles, — car pour les poètes
qui manquent de cœur il y a encore la nature, — la nature et ses grands spectacles : la
mer, le ciel, les paysages, n’arrivent à la perception de Banville que de seconde main,
par l’intermédiaire de quelque peintre dont il a vu les toiles ou de quelque poète dont
il a lu et admiré les vers. Voilà comment il sent et réalise la poésie. C’est une
imagination réverbérante, mais non féconde. C’est un grand rhétoricien poétique ; ce
n’est pas un poète. Quand il appelait un de ses volumes : Stalactites, il
ne savait pas ce qu’il faisait, et c’est pour cela qu’il faisait bien. « Stalactites,
— disait-il, — larmes gelées », et c’était vrai pour l’épithète.
C’était parfaitement gelé, ces cristallisations. Mais, qu’il le sache bien ! ce n’était
gelé que parce que ce n’était pas des larmes. Les larmes que les yeux de l’homme ont
pleurées gardent la chaleur du cœur qui les répandit, et quand ce sont les yeux d’un
homme de génie, elles se réchauffent encore, pendant des siècles, à la chaleur généreuse
de celles qu’elles font verser !
Soyons tranquilles, du reste, les larmes de Banville n’auront pas cette destinée !
Gouttes d’encre que le métier répandit, elles pourront reluire de leur sécheresse même ;
mais le temps trouvera bien moyen de les couvrir de sa poussière et de les effacer. Si,
de toute l’école romantique emportée des bibliothèques de l’avenir, par un cataclysme
imprévu, il ne restait que Théodore de Banville, il passerait peut-être pour un grand
poète ; car il est une poésie générale qui meurt avec toute époque et qu’on impute
parfois, quand l’époque n’est plus, au poète qui n’a fait que la réfléchir. Privés de
renseignements et d’objets de comparaison, les critiques futurs prendraient pour de
l’invention ce qui n’est qu’imitation et souvenir. Mais comme le cataclysme en question
n’est pas excessivement probable, il est à craindre que Hugo et Alfred de Musset, les
cariatides des Cariatides, ne dévorent toute la gloire sur laquelle
Banville avait compté. La délicatesse dans l’expression dont nous avons parlé plus haut,
cet enfantillage sans naïveté, mais d’une mignardise assez suave, qui a enluminé cette
jolie vignette, par exemple : La Nuit de Printemps :
ne sont pas des qualités assez fortes pour sauver de l’oubli ce qui s’évapore le plus
vite de la mémoire des hommes, — des sons et des mots !
Des sons et des mots, c’est là, en effet, toute la poésie de Théodore de Banville. Les
Œuvres complètes qu’il offre à la postérité avec une coquetterie sans
courage, — car, de toutes ces pièces, il pouvait en oublier quelques-unes, et le livre y
aurait gagné ; les Œuvres complètes ne changent rien à l’opinion exprimée
par nous sur les Odelettes, ici retrouvées, et les Odes
funambulesques, qu’on n’y retrouve pas. Pour nous, Théodore de Banville est
toujours le même artiste littéraire que nous signalâmes alors, le même rimeur, le même
limeur, et, disons plus en disant moins : le même ouvrier. Sa poésie, quelque nom
qu’elle porte : Cariatides, Stalactites,
Erato, Sang de la coupe, etc., n’est jamais de la poésie
sentie ou pensée ; mais c’est de la poésie peinte
ou sonore, et encore plus sonore que peinte. Les qualités musicales sont, à la vérité,
en première ligne chez Banville. Il est pour l’harmonie ce qu’est Théophile Gautier pour
le relief et pour la couleur. Il trouve, varie et arrange des rhythmes, comme le
musicien trouve, varie et arrange des airs, et il a parfois d’assez heureuses
rénovations ou découvertes ; mais ce sont ses seules originalités.
Nous indiquerons le grand morceau : Le triomphe de Bacchus à son retour des
Indes, pris, sauf erreur, au vieux Baïf :
et, avec plus d’éloges encore, la pièce appelée Désespérance, où
l’assonance la plus inattendue a presque sur l’esprit puissance de pensée, et dissout
les nerfs dans la plus noble des mélancolies :
Nous regrettons de ne pouvoir citer tout entière cette pièce singulière et délicieuse ;
mais, nous ne craignons pas de le répéter, de tels prestiges par les mots, leur choix,
leur distribution et leur place, cette espèce d’harmonica littéraire joué sur des verres
(ou vers, pardon !) à moitié vides ou tout à fait vides, comme l’autre harmonica, ne
peuvent pas constituer cette chose émue et puissante, intimement puissante, qui
s’appelle un livre de poésie pour les esprits mâles et bien faits, même quand toutes les
pièces du recueil ressembleraient à celle que nous venons de signaler, quand toutes
seraient d’un timbre aussi mélodieux et aussi pur ! Il n’en est rien, d’ailleurs, et
voici un reproche qui affectera plus Banville que tous ceux que jusqu’ici nous lui avons
adressés… Quand on n’a rien « sous la mamelle gauche », — comme disait Diderot, un
matérialiste, mais qui n’avait pas la conception de la poésie de Banville, — quand on ne
pense qu’à la langue et qu’on ne se préoccupe, avec passion, que de la rime, on ne
laisse pas subsister des vers comme ceux-ci dans l’écusson de ses œuvres complètes, et
il y en a beaucoup de pareils :
Ceci va jusqu’à la faute de tactique. Les amis et les admirateurs de Banville (car il y
en a), les puritains passionnés du style pour le style, les haïsseurs de la cheville,
les sacrificateurs à la rime sévère, tous les hommes qui aiment la langue comme un beau
vase, dût-on ne mettre rien dedans, trouveront ici leur théorie de la forme et du
travail volontaire un peu compromise. Il est vrai que de tels vers commencent le
recueil ; et, nous l’avons dit, ceux qui le terminent indiquent un affermissement dans
la manière de l’auteur. Puisque la poésie est une forge, il est devenu forgeron, et il
s’est fait péniblement maître de son instrument assoupli. C’est bien ! Voilà le
trépied !
Mais où est la Pythonisse ?… Si Banville n’est pas l’impuissance à poste fixe dans un
système, il aura passé la moitié de sa vie à se préparer poète.
Que fera-t-il maintenant ? Que voudra-t-il être ? Que pourra-t-il être ? L’inspiration,
qui ne consiste pas à adorer Vénus Callipyge, quand les Olympiades sont finies, et à
décalquer en vers propres les Hérodiades de Léonard de Vinci, le saisira-t-elle enfin de
cette main qu’elle plonge aux entrailles ? Ou bien, comme dans les
Odelettes, les Funambulesques et même ces Œuvres
complètes, qui ne nous répètent que le Banville que nous connaissons,
sera-t-il éternellement réduit à la danse du châle des mots comme une
bayadère, ou aux tours plus ou moins étonnants de ce singe de la fable qui avait trouvé
une couronne et qui en faisait un berceau ?
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