Bathild Bouniol7
C’est sous ce ciel-là, retrouvé enfin par la muse de l’auteur des Chants du
Passé, que se tient la muse de notre autre poète, Bathild Bouniol, mais elle a
les pieds sur la terre, et son œil, plus attentif qu’inspiré, est fixé sur les hommes,
qu’elle regarde jusqu’au fond du cœur. Bouniol est un poète satirique d’une rare vigueur
de conviction. Très jeune encore, quoique sa Croisade
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pas son début dans la vie littéraire, Bouniol, dont nous ne connaissons que ce volume, n’a
aucune des pentes contemporaines dans l’expression ou dans la pensée. On dirait, en le
lisant, qu’il a vécu parfaitement en dehors du monde d’impressions littéraires qui font
l’éducation des poètes de ce temps. Il ne porte aucune de nos empreintes, aucun de ces
brillants tatouages des littératures en décadence, qui finissent, à force de civilisation,
par les parures éclatantes de la barbarie ! Homme du siècle pourtant, observateur des
mœurs qu’il peint ressemblantes à nous faire tour à tour peur ou pitié, littérairement il
n’en est pas. Ce lyrisme faux ou vrai, mais qui est l’accent, le fond de la voix de la
littérature du xixe
siècle, ne résonne jamais dans son
expression pour en doubler l’éclat ou la portée. L’image, qui presque partout (et même en
philosophie) a culbuté l’idée, l’image, dans ce poète dépaysé, n’a ni la puissance ni
l’imprévu qui nous enlèvent ; on la connaît, on l’a déjà vue… Enfin, ce rhythme dont nous
parlions tout à l’heure, et qui est d’un travail si agencé et si merveilleux sous la plume
de Gramont, cette guirlande flexible et forte que tout poète moderne semble tenu d’enlacer
et de sertir autour de sa pensée, tant les travaux sur le rhythme et la langue du mètre
ont été multipliés en ces derniers temps, Bouniol, s’il ne le dédaigne, semble l’oublier ;
et c’est ainsi qu’il se présente tout d’abord, modeste et hardi, dans son livre, dénué des
trois forces de la poésie telle que l’Imagination l’aime et la veut au xixe
siècle.
Mais, s’il n’a pas celles-là, il en a d’autres, qui valent mieux peut-être, même pour
l’art, tomme on dit maintenant, que tous ces savants artifices ! et c’est la sincérité
cordiale de son inspiration et la familiarité poignante de sa touche. Deux qualités
positivement bonnes, supérieures et rares, et qui constituent à notre jeune poète une
originalité meilleure que celle que nous lui composions plus haut avec les indigences de
son génie ! Quoi de plus nouveau, en effet, que ces qualités de son talent et de son livre
dans notre littérature recherchée, blasée, affectée, attifée, tour à tour spleenétique et
vaporeuse, nerveuse et malade de cette maladie dont Heine disait, avec une ironie de
rencontre plus profonde peut-être que son intention d’ironie : « Tous les hommes d’esprit
sont malades de leur esprit même ! » Quoi de plus nouveau par le contraste, mais encore de
plus nouveau en soi ! car les satiriques ne manquent pas à la littérature française, mais
aucun de ceux-là qui l’ont illustrée n’ont le caractère de force douce, comme l’est la
vraie force, qui distingue la poésie satirique de ce chrétien qui trempe son fouet dans
l’huile de la charité avant de frapper, et qui n’en frappe que plus fort après. Pour une
raison ou pour une autre : nature d’esprit, blessure au cœur, manque de bonté dans la
vertu, tous les satiriques ont été cruels plus ou moins, soit dans leur rire, soit dans
leur colère, soit dans leurs larmes ; or, pour la première fois, en voici un qui ne l’est
pas, et dans les coups duquel on sent la pitié… Oui ! nous le répétons, c’est là une
originalité essentielle, qui met à part, d’emblée, ces poésies plus grandes par l’ensemble
que par le détail. Mais quand nous avons dit cela, nous n’avons pas tout dit.
Indépendamment de son inspiration et de sa touche à pleine main, Bouniol a d’autres
qualités encore, que les esprits amoureux exclusifs du détail ne verraient pas, mais que
nous voyons, nous ! et qu’il nous est impossible de ne pas beaucoup honorer. Il a le
regard et l’étreinte vastes. Il l’emporte aussi par ce côté sur la plupart des satiriques,
qui se sont cantonnés, presque tous, dans quelques vices ou dans quelques travers
déterminés, et qui n’entendent pas la guerre des masses. Notre poète, au contraire, avec
cette heureuse idée d’une Croisade contre les mœurs contemporaines, a fait
poser devant lui une société tout entière, et l’a saisie par tous ses vices et tous ses
ridicules, comme le terrible chêne saisit par les cheveux Absalon ! Il a conçu son livre
comme une épopée, dont chaque satire serait un chant qui en varierait et en rappellerait
l’unité.
Dans tout cela, qui pourrait le nier ? il y a certainement d’imposantes proportions et de
la pensée. Seulement, quelque idée qu’on s’en fasse, on n’aura une notion juste du
mouvement de cet esprit qui, si nous ne nous trompons, a le signe des forts : l’abondance,
qu’en lisant dans le livre même : La France devant Dieu, Le
Souverain et les sujets, La Leçon d’anatomie, La
Barricade, Le Théâtre, La Peste littéraire,
Les Catastrophes, Le Journaliste, Le Doigt de Dieu
dans les révolutions, La Graine du Comédien, L’Amour des
bêtes, Comment on se marie, La Morgue, et tant
d’autres morceaux dont les titres seuls attestent éloquemment la largeur de circonférence
dans laquelle l’auteur de la Croisade étend les rayons de son observation
poétique.
En effet, on ne peut guères citer quelque chose de Bouniol. Il faut le lire pour avoir sa
mesure. Son talent, à lui, ne procède pas comme celui de Gramont. Gramont est un mosaïste.
On peut très bien enlever à son recueil un médaillon, une incrustation, une arabesque, et
les juger ainsi détachés ; mais comment enlever, sans la briser, un fragment d’une
boiserie de chêne sans ornementation d’aucune sorte, quand toute la valeur de cette
sérieuse boiserie est dans l’étendue et l’accord majestueux de ses panneaux ?… Les détails
ici, quand il y en a, et il n’y en a pas dans le sens exclusif qu’on donne aujourd’hui à
ce mot, n’ont de prix qu’à la place qu’ils occupent. Ils n’en ont plus quand on les
isole.
Nous avons dit que pour Bouniol l’idée passait avant l’image ; mais il ne faut pas croire
pourtant qu’il ne soit pas peintre à sa manière. Seulement, il l’est par l’énergie du mot
qui ne marchandé rien et par le mouvement. Le mouvement surtout ! C’est une des plus
saillantes distinctions des vers de Bathild Bouniol. Quand il vous émeut et vous frappe,
et vous frappe pour vous faire penser, il vous frappe par le tour et par le mouvement
souvent très dramatique de sa pensée. Voilà comme il se venge de n’avoir pas à son service
le don de l’image. Ainsi, par exemple, quoique nous ne voulions rien citer, il y a dans
cette superbe satire sur la Morgue, où il a dépassé en pathétique amer et
sombre l’auteur de L’Hôpital, du Village abandonné, etc., le
poète Crabbe, un passage que nous risquons en finissant, et dans lequel vous trouverez le
mouvement et le procédé d’émotion à l’aide desquels le poète moraliste a l’habitude de
nous atteindre. Il s’agit d’un jeune homme suicidé que la foule entoure :
S’il n’avait pas sa
mère, il avait toujours
Dieu !
Est-ce que cette reprise ne vous paraît pas, comme à nous, d’une naïve et profonde
beauté ? Le genre du talent de Bouniol est là tout entier, dans ces quelques vers où de la
vulgarité du détail sort tout à coup la grandeur de la réflexion, comme dans la vie. Ce
talent, du reste, bien mâle pour ce temps, aura-t-il du succès ? Fera-t-il son sillon de
lumière ? Touchera-t-il son obole de gloire ? Toutes questions ! Car les sociétés vieilles
n’aiment pas l’énergie, même celle qui pourrait les régénérer !
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